2006
Reliance
Notes de lecture
Notes de lecture
Corps infirmes et sociétés. Essai d’anthropologie historique
[yy1], Henri-Jacques Stiker, Paris, Dunod, 2005, 3e édition
L’ouvrage est une œuvre au long cours. Devenu un classique de la réflexion sur le handicap, que tous les étudiants et professionnels devraient connaître, le livre exige d’être relu attentivement. Il s’agit d’un nouveau souffle. En effet, au-delà des modifications apportées en différentes parties de l’ouvrage, Henri-Jacques Stiker y déploie un nouveau chapitre : « Pour une nouvelle théorie du handicap ». Attardons-nous essentiellement à cette partie du livre. Les autres chapitres sont tout autant fondamentaux, notamment lorsqu’ils traitent des stratifications religieuses, politiques et esthétiques qui nourrissent les représentations et les comportements. Chacun d’eux constitue le socle d’amples réflexions à forte valeur heuristique. Mais le chapitre vii se saisit de ce qui était épars, diffus, essaimé parfois chez divers auteurs. Il s’agit non pas d’un effort de synthèse mais l’exigence de la pensée qui anime l’auteur. D’une pensée dense, enroulée : de celle d’un théoricien. Encore un théoricien ? Il n’est rien de plus pratique qu’une bonne théorie ! On doit se réjouir d’un tel parti pris, beaucoup plus complexe que ce qu’on veut bien laisser penser parfois. Les théoriciens ne sont pas des discursifs impénitents, ils se soumettent au contraire à la rigueur, parfois ascétique, de la démonstration : the right word at the right place. Henri-Jacques Stiker est the right man pour cela.
D’aucuns crurent, à tort, des différentes classifications internationales qu’elles étaient une théorie du handicap. Henri-Jacques Stiker montre qu’elles n’en sont pas.
Les modèles de mesure ou de classification empruntant à des théorisations sous-jacentes, sociologiques, anthropologiques ou autres, ne sont pas, en tant que tels, théories. Les classifications sont opératoires et ne sont qu’opératoires. Pour exister, une théorie doit répondre à certaines conditions : elle doit entre autres fournir des hypothèses et parvenir à leur vérification en divers contextes avec des situations comparables. L’auteur retient quatre théories principales : celle du stigmate de Goffmann, la théorie culturelle de Lane et Mottez, celle de l’oppression d’Oliver, celle de la liminalité de Robert Murphy. C’est à la dernière qu’Henri-Jacques Stiker s’attache tout particulièrement en l’adossant à une théorie psychanalytique. En passant en revue leurs principaux traits, l’auteur se réfère ensuite à Georg Simmel. La référence peut paraître étonnante. Georg Simmel, père de la sociologie allemande, s’est intéressé à des domaines divers : l’opéra, les pauvres, le conflit, la culture. Quel est son apport à la théorie nouvelle qu’élabore Henri-Jacques Stiker, et surtout, quelle est cette théorie ?
Georg Simmel ne fut pas très prolixe, ses livres sont brefs, lapidaires parfois. Son apport tient à sa réflexion sur « les pauvres », la plus brève de toutes. Elle est particulièrement heuristique en ce qu’elle montre que les sociétés portent assistance au pauvre, non pour le pauvre lui-même, mais pour la société. En aidant, c’est moi que j’aide.
L’assistance est dirigée davantage vers la société que vers le souffrant. Il s’agit, à l’égard des personnes en situation de handicap, d’opérer le même rééquilibrage pour parvenir au statu quo dans la société pratiquant solidarité ou assistance sans autre motif que sa propre sauvegarde. Par extension, la nation et l’État nation, aidés principalement en cela par les dispositifs législatifs, projettent la perspective de Simmel vers le handicap. Ils la projettent en la déplaçant, car il ne s’agit pas de la conservation d’un statu quo sociétal tout à fait identique à ce que Simmel décrit pour les pauvres. Nos politiques d’assistance à l’endroit des personnes en situation de handicap sont une manière de tendre un miroir brisé, selon des mots de Stiker, nous permettant de conserver une image convenable de nous, masquant ce qu’un miroir parfait nous aurait montré.
Pour autant, l’emprunt et le transfert de la théorie de Georg Simmel n’expliquent pas pourquoi, au fond, la société agit ainsi. Inquiétante étrangeté, en effet, qui commande les protections collectives. Freud, puis Simone Korff-Sausse ou Otto Rank, à qui Henri-Jacques Stiker se réfère, repèrent l’ambivalence humaine faite tour à tour d’attirance et de répulsion, de désinvestissement et d’investissement psychique, voire de dédoublement. C’est donc à une perspective psychanalytique, complétée par une culture littéraire salutaire, que nous convie l’auteur. Victor Hugo côtoie Maupassant, Dostoïevski et Oscar Wilde. Henri-Jacques Stiker convoque le peintre Goya et notre cher Narcisse. « L’infirmité est un compagnon qui nous suit, qui nous conteste et nous approuve, qui nous désole et nous réconforte. Nous avons besoin d’elle comme de ceux qui la portent, pour nous consoler d’être vulnérables et mortels tout autant que nous ne devons pas être confondus avec elle et eux pour continuer à nous estimer » (p. 223). Rien de ce qui est vulnérable ne m’est étranger, cela m’est tout juste étrange. La part maudite de l’homme est devant lui, consolatrice, terrifiante et rassurante.
L’intérêt du livre, nourri par d’autres publications de l’auteur, tient en ce qu’il sédimente et métabolise un spectre de références incroyablement étendu qui rapproche le travail d’une perspective philologique trop peu présente à la réflexion sur le handicap. Il n’est pas éloigné de ce que Gilles Bernheim nomme « le souci de l’autre », puisant dans le mythe, dans le texte et l’histoire sans se départir jamais du prosaïque et de l’existence au présent. On attend impatiemment, surprise du livre, la parution d’un autre ouvrage annoncé par l’auteur.
Denis Poizat
Hors-scène : du handicap à l’aventure théâtrale, Joël Kérouanton, Toulouse, érès, 2005

Si le hors-scène se définit par tout ce qui ne se voit pas – la préparation du spectacle, l’agitation des coulisses, leurs enjeux dicibles ou indicibles –, le récit auquel nous convie Joël Kérouanton relève bien d’un projet de dévoilement. Les rideaux s’ouvrent mais ce n’est pas tant la scène qui intéresse que l’histoire de cette scène dans ce qu’elle a de singulier, d’engagé, de complexe. Derrière un pari éthique autant que pédagogique, l’auteur analyse l’envers du décor d’une expérience que d’aucuns trouveront atypique, voire surréaliste : accompagner des personnes handicapées dans l’expérience théâtrale ; mieux, transformer un
cat traditionnel en
cat artistique avec l’accord des tutelles. On croit rêver !
Joël Kérouanton ne rêve pas ou du moins transforme-t-il son utopie en une recherche-action où la créativité s’allie au pragmatique, la sensibilité à l’esprit scientifique. D’une écriture franche, l’auteur scrute, éclaire, laisse aussi en questions ouvertes son engagement d’éducateur au service des personnes dont la seule issue sociale est l’intégration en milieu protégé. Les veines de l’antipsychiatrie, de la psychothérapie institutionnelle viennent se nouer ici avec celle de l’art contemporain pour irriguer, avec beaucoup de lucidité et un brin d’audace, un secteur trop souvent asséché par la répétition et la chronicité.
Trois isotopies, ou plans d’analyse, structurent la complexité du propos : l’isotopie éthico-philosophique d’abord, politico-sociale ensuite, pratico-pédagogique enfin. Toutes sont ordonnées à questionner spécifiquement la rencontre avec l’autre différent.
Au plan éthique, le respect de la personne est énoncé avec force. Joël Kérouanton sait combien cette loi humaniste réclame d’efforts de pensée. Au nom de la commisération, combien de fois des marques de surprotection n’ont-elles pas abouti à l’infantilisation quand ce n’est pas à la marionnettisation de la personne aidée ? L’enfer est pavé de bonnes intentions et plus que jamais dans la relation à l’autre. Comment aider, s’interroge l’auteur, pour que la personne trouve une place légitime dans la société, sans qu’elle soit niée dans sa spécificité ? C’est dans le quotidien des actes et dans un lent travail de perlaboration que Joël Kérouantan trouve des réponses qui soutiennent son projet et qu’il peut apprécier cet équilibre tellement instable de la position de l’éducateur qui doit exiger pour reconnaître, sans trop exiger au risque de mal connaître.
Au plan sociopolitique, le cat artistique sort délibérément du piège positiviste de l’action médico-sociale. Celui-ci s’impose comme un projet alternatif au travail industriel en milieu protégé, dans un refus de se laisser happer par les trop nombreux déterminismes rencontrés dans l’action éducative. Lutter contre tout effet de stigmatisation demande de bousculer l’ordre apparemment immuable des choses : la société disciplinaire, ses effets de normalisation imposant ses seules références normatives, la pensée classificatoire qui entretient le clivage valide/non valide. Le cat artistique est construit sur la volonté politique de reconnaître en chacun la capacité de pouvoir modifier le cours de sa vie. Il implique de sortir des murs, de descendre dans la rue et sous-tend de casser le colonialisme culturel qui consacre un beau idéal à son aune.
Joël Kérouantan relève ce défi en montant concrètement une troupe théâtrale, moment de désir, de culture et d’éducation. Pourquoi le handicap, même mental, empêcherait-il d’être comédien ? Nos présupposés bloquent notre imaginaire, répond le praticien. Des stratégies peuvent être inventées, à la condition que l’éthique insuffle une pratique capable d’assumer l’imprévu, l’inattendu ; et il en fait la preuve. Sur scène, les dérapages, les manquements, les crises d’angoisse sont gérés par le groupe. Comme une sorte de moi-peau pour chaque acteur, protecteur et nourricier, le spectacle continue. L’articulation originale entre l’action éducative et l’action artistique, en cassant l’institutionnel, mobilise des compétences en sommeil en permettant l’avenant du désir. Elle offre, au quotidien, l’occasion de découvrir une autre façon de communiquer. L’espace ainsi ouvert, prétexte à la rencontre, oblige l’éducateur à mettre en question son savoir-faire et son savoir-être traditionnels. Il est moins celui qui sait que « présence-absence ». La référence aux travaux de Winnicott n’est pas sans intérêts car c’est bien d’un espace « suffisamment bon » que la personne handicapée a besoin, ni dans le trop, ni dans le pas assez.
Si ces expériences artistiques ne prétendent pas gérer à elles seules tous les problèmes d’insertion et de santé mentale, si elles sont à articuler à d’autres possibilités d’accompagnement, la plupart des pays européens ont déjà compris leur intérêt.
Michèle Lapeyre
[1]
La prise en charge éducative des enfants polyhandicapés est loin d’aller de soi. La question du sujet y est souvent escamotée, explique Michèle Faivre-Jussiaux. La préoccupation médicale envahit tout l’espace.