2006
Reliance
Éditorial
« Chez les fous », hommage à Albert Londres
Denis Poizat
Le grand journaliste, en dénonçant l’enfermement asilaire, a ébranlé le système de santé publique en France, particulièrement celui de la psychiatrie. Il a su aussi bouleverser l’opinion.
En 1925, paraît l’enquête du grand journaliste Albert Londres : Chez les fous. Un travail redoutable, courageux, auquel ces lignes veulent rendre hommage.
« Quelle est votre ligne ? demande-t-on au célèbre journaliste. Narquois, il répond :
– Je n’ai qu’une ligne, la ligne de chemin de fer ! »
Jusqu’à sa mort mal élucidée, lors du naufrage de son bateau à son retour de Chine, vif argent comme ses avis toujours renseignés, Albert Londres veut empêcher les aliénistes de tout bord d’aliéner. Il faut rejuger la chose jugée, affirme-t-il. L’homme, au costume trois-pièces, court les brasiers de la planète, s’exténue sur les crêtes des événements, s’abîme sous les obus. Le journaliste, selon son biographe Pierre Assouline, est un démissionnaire convaincu. Un directeur de journal regimbe-t-il ? Il le quitte. Un autre l’embauche et rechigne à un peu de courage ? Il l’abandonne. Rares sont les patrons de presse sachant l’apprivoiser et lui ficher la paix.
Londres est fulgurant, délesté des pesanteurs dialectiques, il n’aime rien moins que travailler le verbe comme de l’acier, filer l’enquête lorsqu’elle écorne la face d’un monde trop lisse qu’il examine sans cesse. Un mot imprime sa trajectoire : la vérité. Semblable exigence lui coûte beaucoup.
Où va Albert Londres en 1925 ? Après Biribi, où il dénonce l’horreur coloniale, il va « chez les fous ». Comme dans chacun de ses livres, Londres est un passeur, reliant l’opinion à la vérité, attachant le métier de journaliste à sa silhouette coulée dans le moule des reporters du New York Herald, la référence incontestée de l’époque. Quelle destinée pour ce Bourbonnais né à Vichy, vivant à Lyon en étant comptable un peu et poète surtout, qui fait pièce des tabous et des peurs en se faufilant derrière le mur de la société ! Qu’a-t-il à faire avec « les fous », alors que l’histoire lui tend les bras ? Qu’y cherche-t-il de neuf, lui qui, lors de son premier reportage, sous les bombardements de 1914, trempe déjà sa plume dans les cendres et la suie ?
Il se doute qu’en ces esprits emmurés, l’inaudible peut être entendu. Il va mesurer le mensonge de la société française dans la maison des fous. Son obsession : l’enfermement. À peine a-t-il dénoncé le bagne et les pénitenciers, qu’il court, cette fois, le risque de perdre des lecteurs maintenant nombreux à suivre ses chroniques. Toujours très attendues, il les envoie par mille combines depuis le monde entier. Ce sera en France qu’il enquêtera. Point de problème de télégraphe. La plume et la poste suffiront. Le sujet n’intéresse pas ? Il l’écrira quand même ! Le directeur du journal, Le petit Parisien, connaissant son entêtement, n’a qu’un mot à dire : Allez ! C’est l’administration asilaire qui lui refuse l’entrée. La plupart des médecins aliénistes tout-puissants font de même. Une connaissance rencontrée à Salonique lui fait pénétrer l’asile. Il n’y reste pas, il doit encore aller voir ailleurs. Un nouveau tour de France, après le Tour de France à vélo qu’il vient de suivre, le conduit dans d’autres maisons. Il se rend d’abord à l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, où travaille le docteur Toulouse. Ce médecin a organisé un service ouvert. Albert Londres se fait passer pour fou : « Vous êtes fou de vous croire fou, puisque vous n’êtes pas fou », lui réplique-t-on. Le voilà immergé ensuite à l’asile Saint-Georges de Bourg-en-Bresse pour voir des « ex-raisonnables ». C’est ensuite dans un quartier « d’agités » dans le Sud-Ouest qu’il se fait embaucher. Il apprend à décoder. Il observe, scrute, épie les comportements des gardiens, des médecins et des pensionnaires. Il interroge. Puis s’en va dans le Midi et découvre que l’asile est une geôle pour tous, y compris pour les personnes qu’on tient éloignées de leur famille sans aucun motif médical. Le docteur Dide, à l’asile Braqueville, lui ouvre les perspectives d’une psychiatrie humaine : la maladie n’est pas un crime. Londres y voit l’avant-garde de l’aliénisme. Il s’efforce, pour convaincre le lecteur de la scientificité des catégories et des étiologies, d’en faire l’énumération. Mais cette énumération n’est pas la sienne. Il conclut : « Voilà la salade, j’ai dû en laisser choir quelques feuilles en la triant », Albert Londres le vibrionnant.
Il a connu « effroi, horreur, consternation, dégoût, écœurement » devant « Monsieur Psychiatre » « qui joue de la médecine comme d’autres jouent du cor de chasse ». Il est horrifié par les preuves de brimades. Inimaginable spectacle alors que d’autres psychiatres, jugés marginaux, s’efforcent de baliser la psychiatrie de demain. Il cloue alors la profession au mur. La profession se tait. Londres dresse un bilan accablant pour la France : « Il est préférable pour un homme d’être plutôt bandit que fou ! » Le livre suscite d’immenses remous souterrains dans les milieux de la santé publique, dans l’administration, et jusqu’au plus haut niveau de l’État. Il n’en a cure. Son enquête, avoue-t-il, fut des plus difficiles à conduire. Il aura montré qu’en 1925, on se moque de Pinel, on lamine les travaux de la psychiatrie novatrice, on foule aux pieds les avancées de la psychologie et l’on continue d’interner, d’enfermer, de maltraiter avec la complicité des médecins et des préfets de police. Au-delà de l’ignorance ou de l’incompétence, il voit mépris et trahison ! Et s’il parle des fous en lieu et place des « aliénés » et des « malades mentaux », c’est moins par souci scientifique que par volonté de frapper large et fort l’esprit des trente mille lecteurs du premier tirage de l’ouvrage. La vérité pour les consciences lui importe davantage que la vérité de la science psychiatrique, cette « fanfare ».
On ne sait, en relisant Londres, s’il reste encore des plumes aussi acérées. On se doute que subsistent encore des scandales. S’ils ont moins d’ampleur, leur dénonciation en est rendue plus difficile, tout aussi exigeante, pas moins nécessaire.