2006
Reliance
Éditorial
Éditorial
Pierre Bonjour
Va-t-on vers une marchandisation du social ?
Un récent rapport
[1] du Conseil supérieur du travail social (
csts) consacre l’une de ses préconisations-recommandations
[2] à la dénonciation de l’hégémonie de la logique marchande dans le champ social, désormais ouvert aux lois du marché. Les personnes en difficultés seront ravies d’apprendre que des collectivités territoriales, dans certains appels d’offre et adjudications, constituent ces personnes en « lots », proposés à des services qui en acceptent la responsabilité. Des entreprises – sociales ! – de service vont donc se porter acquéreurs de ces lots... constitués, non d’éléments appartenant au monde des choses, mais au domaine du vivant. Le
csts se sent obligé de rappeler aux pouvoirs publics qu’ils « doivent veiller à ce que la notion de service aux personnes fragiles ne se transforme en produit attendu normé et codifié ». Faut-il en déduire qu’il ne s’agit là que des dérives langagières de quelques technocrates, ou y déceler la mainmise progressive, encore discrète, du langage marchand dans le domaine social ? Pourtant, l’évolution de notre société est clairement libérale et ces abus ne sont pas sémantiques, mais bien révélateurs d’une époque où dominent de plus en plus souvent la recherche du profit, la loi des intérêts particuliers accompagnés d’une inévitable déshumanisation. L’homme-libre de la
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[3], celui qui agit, qui participe malgré ses dépendances passagères ou durables, a peu de poids à côté de l’homme-produit : qui ne voit que la dignité et le respect dû à chacun ne sont pas conciliables avec la marchandisation du social ? Qui ne voit, derrière l’indispensable reconnaissance des capacités de choix des parents, par exemple, dans le domaine de l’orientation de leurs enfants, derrière la valorisation attendue de la personne comme « acteur de son projet », qui ne voit que les plus démunis, les plus abîmés par la vie, faute d’un accompagnement efficace par des professionnels correctement formés, d’une solidarité solidement garantie par l’État, risquent de rester au bord du chemin ?
Cette démocratie « libérale » semble avoir balayé une démocratie « républicaine radicale » dans laquelle la valeur « égalité » était mise en exergue, en particulier dans les périodes de tensions. Cette recherche assidue de l’égalité pour tous a produit des systèmes sociaux – je pense ici à la Sécurité sociale, œuvre majeure du
xxe siècle – qui ont bouleversé notre pays au plus grand profit des personnes en difficulté, assurées qu’elles étaient de bénéficier d’une solidarité compensant, au moins partiellement, leurs désavantages. Faudrait-il donc revenir en arrière ? Il faut reconnaître que cette société a aussi produit une caricature de l’égalité en la confondant trop souvent avec l’uniformité
[4] : tu n’es mon égal que si tu es comme moi. Les ratés de l’intégration, version assimilation, des populations immigrées doivent pour beaucoup à cette vision de l’autre sans altérité.
La société dans laquelle la valeur « égalité » surplombe la valeur « liberté » a montré ses limites et l’on se rend compte où cela mène de vouloir inverser l’ordre de ces deux valeurs. Mais, pourquoi oublier que notre devise républicaine comporte une troisième valeur : la « fraternité » ? Thomas De Koninck rappelle dans notre précédent numéro
[5] qu’il ne faut pas craindre de déclarer, à la suite d’Aristote, que «
l’amitié seule rend le vivre ensemble, la communauté en ce sens, possible » et cite le philosophe Éric Weil plaidant pour que le mot « amitié » puisse « reprendre ce sens moral et politique qu’il a perdu dans le monde moderne au profit d’une signification privée et sentimentale ».
Vouloir fonder la société de demain sur l’amitié qui dépasse, par son inconditionnalité, la seule solidarité, n’est-ce pas utopique ? Bien sûr, mais égalité et liberté étaient des utopies, ce qui n’a pas empêché d’organiser à partir d’elles des sociétés nouvelles, c’est-à-dire inimaginables par la quasi-totalité des hommes de leur époque. En ces temps d’échéances politiques importantes pour notre pays, les personnes en difficulté – nous le sommes tous à un moment ou à un autre de notre vie – verront-elles apparaître dans le paysage sans relief actuel un(e) candidat(e) capable d’imaginer des lendemains plus fraternels ? Il y faudra un grand souffle pour bousculer l’ordre libéral établi et avoir le courage de faire repeindre le fronton de chaque mairie, en application d’une loi votée à l’unanimité par le nouveau Parlement, loi ne comportant qu’un seul article : « La devise républicaine est “fraternité-liberté-égalité” ».
[1]
Rapport du groupe de travail dont l’intitulé initial était : « L’usager au centre du travail social, représentation et participation des usagers », remis au ministre et publié fin 2006.
[2]
Préconisation VI-2 : « Lutter contre l’hégémonie de la logique marchande et de langage ».
[3]
Classification internationale du fonctionnement qui a succédé à la Classification internationale du handicap (
cih), et a notamment remplacé les notions d’« incapacité et de désavantage » par celles d’« activité et de participation ».
[4]
Dans les établissements médico-sociaux des années 1970, si les uniformes avaient disparu, il n’était pas rare que le coiffeur vienne dans l’internat pratiquer la coupe réglementaire sur tous les adolescents…
[5]
Reliance n° 20,
L’identité différenciée ou la question des fondements de la décision politique.