Reliance
érès

I.S.B.N.9782749206394
116 pages

p. 7 à 9
doi: 10.3917/reli.022.0007

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Éditorial

no 22 2006/4

2006 Reliance Éditorial

Toujours plus ?

Denis Poizat
Les débats entre inclusion et intégration scolaire prennent parfois un tour byzantin. Il ne faudrait pas qu’élèves, parents et professionnels de l’éducation y perdent leurs petits.
Pour le néophyte, la question se pose souvent en ces termes : tous les enfants en situation de handicap peuvent-ils, oui ou non, bénéficier du service public d’éducation dans notre pays ? Et le néophyte a parfois raison de poser des questions simples. La réponse du droit est sans ambiguïté, ils le peuvent. Mais la réponse du législateur a été tardive puisqu’il a fallu attendre la loi du 11 février 2005. Certains y voient une réponse de principe ne garantissant aucunement une scolarisation effective, assortie des moyens matériels et humains requis. D’autres la jugent suffisante du point de vue de l’arsenal législatif et formatif.
Reconnaissons à la loi d’avoir posé ce qui est licite et ce qui ne l’est pas. Rien de pire que l’absence de loi.
On peut toutefois douter du fait que les contenus et la durée actuels de la formation pour l’inclusion des enfants et adolescents en situation de handicap permettent aujourd’hui une réelle compétence de tous les enseignants susceptibles, dans leur carrière, de rencontrer des élèves ayant des besoins éducatifs particuliers. Un professeur du secondaire est souvent bien démuni, on le voit dans ce numéro, lorsqu’il apprend qu’il devra enseigner à un élève sourd.
Des progrès restent à accomplir.
Ce numéro de Reliance, coordonné par Yves Jeanne, est conçu en coopération avec la maif qui a organisé une série de 10 colloques dans plusieurs grandes villes de France sur cette thématique. Ils ont rassemblé plus de 4 000 personnes. C’est une tentative de dresser, au plus près des réalités, un panorama des progrès et difficultés rencontrées. Le numéro 16 de Reliance, qu’avait dirigé Marie-Françoise Crouzier, s’était déjà saisi de cette question cruciale.
Il n’est pas vain de s’y arrêter de nouveau. L’homme, écrit André Malraux dans ses Antimémoires, n’est pas ce qu’il est, mais ce qu’il fait. Depuis la livraison du numéro dédié à l’inclusion scolaire, notre paysage hexagonal semble s’être décidé à aller plus avant dans la voie vers l’inclusion. Certes, une loi n’y suffit jamais. La mobilisation des esprits, le militantisme des associations, celui des parents et du secteur médico-social, y compris l’engagement des responsables académiques et des enseignants, sont pour beaucoup dans le chemin que semble vouloir prendre la France.
Sauf à se déjuger, elle ne devrait plus pouvoir revenir en arrière…
Espérons-le, car si l’information est exacte, je veux parler de la décision d’exclure des Jeux paralympiques de Pékin les athlètes déficients mentaux, prise par les instances dirigeantes du Comité paralympique international, tout semble possible en matière de régression. La place de l’État et le rôle de la loi apparaissent, là encore, comme un rempart à certains abus. Et tout en étant vigilant, il faut savoir reconnaître les progrès en la matière, même s’ils restent insuffisants.
Mais ce numéro est aussi révélateur d’une réalité que les indicateurs statistiques peinent à révéler. Fort heureusement, notre pays dispose de systèmes d’information bien conçus pour connaître la population scolaire et en recueillir demandes et besoins. C’est un outil de pilotage particulièrement utile pour l’éducation. On voit bien à quelques heures d’avion de Paris comment, en certains lieux, la déshérence des systèmes d’éducation conduit à des catastrophes collectives. En France, l’on craint l’étiquetage. La France est l’un des rares pays à être aussi pointilleux sur les droits de la personne et sur l’étiquetage abusif : les catégorisations religieuses, ethniques, syndicales y sont proscrites. Ce n’est pas le cas partout.
Néanmoins, tous les systèmes d’information en éducation ont leurs limites. La première tient au fait qu’ils sont dépendants d’une politique d’éducation. On le sait, les systèmes d’éducation génèrent eux-mêmes de l’exclusion. Ainsi, les exclus des systèmes d’éducation sont aussi exclus des systèmes d’information. Pour cette raison, notre pays a mis du temps à établir des statistiques relativement fiables sur le système d’éducation lorsqu’il s’agissait de prendre en compte les enfants et adolescents en situation de handicap.
D’autre part, la France fonctionne encore dans une confusion entre demande et besoin.
Les usagers de l’École ont des besoins et formulent des demandes. Il est toujours très difficile de faire la part entre les deux. Parfois, l’État affirme que les demandes des familles ne correspondent pas aux besoins réels, il peut penser que les parents et les enseignants prennent même leurs désirs pour la réalité. Il peut supposer leur demande, aux uns comme aux autres, inflationniste. Toujours plus ! Il peut concevoir l’idée que parents et enseignants n’ont ni les mêmes besoins, ni les mêmes demandes, ni les mêmes désirs et que la seule chose qui les réunit, c’est encore le fameux toujours plus !
Le rôle de l’État consiste, comme de juste, à imprimer une trajectoire politique. Cela exige toujours une forme de courage dans les choix déterminants face à un problème de justice.
Sa tâche est rude et paradoxale : garantir l’équité d’accès à l’éducation tout en négligeant d’autres inégalités dans la société. Et les autres personnes vulnérables, moins vulnérables ou pas vulnérables du tout mais qui se présentent comme telles et qui, elles aussi, expriment leurs besoins, leurs demandes, leurs désirs, que sais-je encore, toutes celles-là sont-elles entendues ?
Pendant que l’État s’intéresse à un problème, il peut en effet ne pas voir d’autres injustices. Il peut aussi choisir de les ignorer s’il les juge supportables.
Le droit d’apprendre, la participation à la vie culturelle, à la production de richesses, tout cela est nécessaire. Priver certains de ce droit est une inégalité insupportable.
L’inégalité de droit, en laquelle furent tenues, avec force contorsions réglementaires, les personnes en situation de handicap dans l’accès à l’école pour tous, cette inégalité de droit vacille aujourd’hui un peu plus.
Les débats, les témoignages des usagers de l’éducation, qu’ils soient parents, enfants ou adolescents, ceux des professionnels de l’éducation, ceux enfin des membres du secteur associatif rendent compte d’un faisceau d’interrogations puissantes. On y débat des principes de justice tout autant qu’on y présente des moments de vie de personnes à qui l’institution scolaire veut apporter une nouvelle réponse.
S’il fut longtemps question de changer le regard dans la réflexion conduite autour du handicap, cela reste vrai encore aujourd’hui. La discrimination à l’embauche tient en premier lieu au fait d’être porteur d’un handicap, avant le racisme ou le sexisme. Ce changement de regard reste malheureusement nécessaire à notre contexte hexagonal. Mais les actes posés doivent aussi permettre collectivement et individuellement de soutenir le regard des enfants et adolescents en situation de handicap. C’est bien à cette exigence que convient les différentes contributions des participants aux colloques de la maif.
La coopération de notre revue avec la maif et le soutien qu’elle nous apporte dans notre travail éditorial, vont bien au-delà d’une aide ponctuelle. Ils sont le signe qu’à plusieurs, on est plus forts et qu’il est possible de dépasser les cloisonnements institutionnels, professionnels, dans l’horizon d’une justice qui a toujours plus besoin d’être concrète et efficace.
L’école en surfusion
Les physiciens connaissent bien le phénomène de surfusion, illustré par l’épisode du lac Ladoga, qui s’étend entre la République de Carélie, limitrophe de la Finlande, et la région de Saint-Pétersbourg. L’écrivain Malaparte relate que, au cours de l’hiver 1942, une horde d’un millier de chevaux sauvages, fuyant un incendie de forêt déclenché par des bombardements allemands, se précipite dans ses eaux, encore liquides malgré la brutalité du récent refroidissement climatique. Et, alors qu’ils s’efforcent, têtes tendues et crinières flottantes, de gagner l’autre rive, le lac gèle de manière fulgurante, changeant instantanément les chevaux en statues de glace.
Face à la scolarisation des enfants et adolescents en situation de handicap, l’École apparaît parfois, elle aussi, comme en état de surfusion. À l’image des flots du Ladoga, avant que les chevaux ne produisent brusquement leur modification, elle est tentée de rester semblable à elle-même.
La loi du 11 février 2005 « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées » sera-t-elle le déclencheur qui viendra briser sa tendance à la métastabilité ? Si cette nouvelle loi et les décrets qui l’accompagnent suscitent de l’espoir, ils appellent cependant une grande vigilance. Les établissements, en particulier secondaires et supérieurs, sauront-ils définir les voies et les moyens leur permettant d’assumer leur rôle irremplaçable dans l’accès au savoir ? Sauront-ils transformer leur espace ? Reconsidérer leur accessibilité physique et fonctionnelle ? Bousculer leurs pratiques ?
Restons en alerte et préférons l’insomnie à l’anesthésie.
Charles Gardou
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