Reliance 2008/1
Reliance
2008/1 (n° 27)
208 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782804158002
DOI 10.3917/reli.027.0006
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Éditorial
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Vous consultezÉvolution du langage et respect des personnes, le grand écart ?

AuteurPierre Bonjour du même auteur

Docteur ès lettres et sciences humaines

L’évolution des politiques sociales et médicosociales s’inscrit dans un mouvement qui tente d’accorder à la personne une attention particulière : les dernières lois de 2002 et 2005 placent « l’usager au centre du travail social ». Cette même intention se retrouve dans les autres secteurs, la santé et l’Éducation nationale : le patient est non seulement un malade, mais avant tout un sujet de droit, quand l’élève voit son projet individualisé placé au centre du dispositif scolaire. Qui pourrait s’en offusquer ?

2 Oui, mais ! Le premier respect dû aux personnes en difficulté consiste à y regarder de plus près : les formulations sont-elles le reflet d’une évolution des représentations à l’égard de ces personnes, un effet de mode du parler – politiquement correct –, une manipulation plus ou moins consciente des décideurs ? Par exemple, un récent rapport du Conseil supérieur du travail social[1] [1] csts, « L’usager au centre du travail social »,...
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, conseil qui, à ma connaissance, n’a pas une vocation révolutionnaire avérée, attire notre attention dans sa préconisation n° 3 sur la nécessité, je cite, de « lutter contre l’hégémonie de la logique marchande et de son langage[2] [2] Je reprends ici le propos de l’éditorial de Reliance...
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 ». On apprend ainsi dans ce texte dénonciateur que « dans certains appels d’offres et adjudications, tout un langage marchand constitue les personnes en difficulté en “lots” proposés à des services ou des groupements qui en acceptent la responsabilité, la prise en charge et le suivi ». En lots ! Comme le souligne avec force le csts : « Il est des langages révélateurs de pratiques très discutables et non éthiques. Les usagers n’appartiennent pas au monde des choses mais au domaine des vivants. » Le véritable scandale me semble être celui d’être obligé de s’en indigner, comme si pour toute une partie de la population, et notamment les « décideurs », cela allait de soi… Pourtant, n’avons-nous pas laissé petit à petit le champ libre à cette sémantique marchande ? N’est-ce pas devenu ringard aujourd’hui de s’inquiéter sur le vocabulaire à la mode dans nos secteurs ? Celui qui banalise les « lots » n’est-il pas le même que celui qui n’interroge plus les termes de « management, ingénierie, qualité » et autres signes de transformation des personnes en produit normé ?

3 Il me semble urgent de rappeler certains travaux comme ceux de Victor Klemperer[3] [3] Cf. l’excellent petit ouvrage récent de Éric Hazan,...
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, qui traque les premiers signes de la naissance d’une langue, celle du national-socialisme, et rappelle que « le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du plus grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente ». Ici, il serait facile de me faire un mauvais procès : je n’insinue pas, à mon tour, que ceux qui appliquent à l’homme en situation de vulnérabilité un langage technocratique à forts relents de marchandisation de l’humain sont nécessairement et consciemment des nouveaux représentants de la barbarie ! Mon propos est d’appeler à une veille éthique chaque fois qu’un mot à la mode en remplace un autre, désormais désuet, car un glissement de sens, même imperceptible, peut nous faire cautionner l’intolérable. Du langage implicite au langage marchand, à nous de déceler dans le langage brouillé d’aujourd’hui ce qui est susceptible de déraper. Langage brouillé, mais également langage prisonnier d’une tendance à abdiquer devant la pensée unique, celle qui veut nous faire croire que l’utopie est morte et que toute résistance à l’ordre libéral (libéral : bel exemple de dévoiement du langage !) est vaine. Pourquoi résister en effet, comme le dit avec son énergie habituelle Alain Badiou dans son dernier pamphlet[4] [4] Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Paris,...
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 : « Dès lors que tout le monde accepte l’ordre capitaliste, l’économie de marché et la démocratie représentative comme des données aussi objectives et indubitables que la gravitation universelle… » ?

4 L’exemple du « projet de vie » me paraît éclairant. Lorsqu’une personne s’adresse à une mdph[5] [5] « Maison départementale » qui constitue un...
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, les personnes chargées d’« instruire le dossier » – belle expression technocratique ! – doivent l’aider à remplir un document intitulé « mon projet de vie ». Bien sûr, il convient d’abord de saluer cette nouveauté qui consiste à demander à autrui de s’exprimer comme il l’entend sur ce qu’il compte faire de sa propre existence : les siècles précédents, ce n’était pas là la préoccupation dominante ! On retrouve dans ce document une coloration humaniste tout à fait remarquable au travers de termes ou d’expressions comme : « exprimer librement mes souhaits dans les différents aspects de ma vie, santé, travail, vie quotidienne, affective, familiale… » ; dans notre collectif Reliance, nos travaux s’inscrivent directement dans ce même type de préoccupations. Oui mais ! Il s’agit aussi d’évaluer pour « construire un plan personnalisé de compensation » et « traiter votre demande ». Comment imaginer qu’une personne souffrante va pouvoir exprimer son « projet de vie » sur une feuille recto verso – ami lecteur, en seriez-vous capable ? – quand on sait que les compensations, notamment financières, en dépendent ? Certaines d’entre elles d’ailleurs, utilisant le caractère facultatif de cette « pièce de dossier », refusent de la remplir. Les professionnels appelés à aider au remplissage de l’imprimé se voient ainsi placés en situation de faire émerger des « besoins », comme si un projet de vie était la somme de nos besoins…Comme le dit fort bien Gilles Cervera[6] [6] Gilles Cervera, « Projet de vie : les liaisons...
suite
, « l’énigme humaine est sans projet ». Notre propos précédent est donc à reprendre : si un produit, pour être créé, développé, passe par l’élaboration d’une procédure technique, programmatique et exhaustive, l’humain quant à lui n’est pas un produit dont la vertu principale serait la transparence ou la traçabilité… Respecter l’humain, c’est accepter son opacité fondamentale, son jardin secret, tout ce qui fonde son altérité : puisqu’il le faut, instruisons des dossiers basés sur la demande des personnes. Entre demande formulée et besoins ressentis vit le monde du complexe, du paradoxe, de l’hésitation, de la peur, de la honte, de l’espoir irraisonné, de l’erreur, de la contradiction, ce monde qui nous différencie des objets.

 

Notes

[ 1] csts, « L’usager au centre du travail social », Paris, Éditions de l’École nationale de la santé publique, 2007.Retour

[ 2] Je reprends ici le propos de l’éditorial de Reliance n° 21 : en effet, d’une part le rapport du csts, longtemps bloqué au ministère, est enfin paru et, d’autre part, il ne semble pas que la situation se soit arrangée…Retour

[ 3] Cf. l’excellent petit ouvrage récent de Éric Hazan, lqr, la propagande au quotidien, Paris, Raisons d’agir Éditions, 2006.Retour

[ 4] Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Paris, Lignes, 2007.Retour

[ 5] « Maison départementale » qui constitue un guichet unique pour toute personne en situation de handicap.Retour

[ 6] Gilles Cervera, « Projet de vie : les liaisons impossibles », revue AporiA, n° 9, janvier 2008.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Pierre Bonjour « Évolution du langage et respect des personnes, le grand écart ? », Reliance 1/2008 (n° 27), p. 6-6.
URL :
www.cairn.info/revue-reliance-2008-1-page-6.htm.
DOI : 10.3917/reli.027.0006.