2008
Reliance
Recensions
L’apprentissage du corps après l’accident
Sociologie de la production du corps
Ève Gardien
Presses universitaires de Grenoble, collection « Handicap et vieillissement », 2008
Recension de Michèle Lapeyre,Docteur en sciences de l’éducation
On ne saurait rester indifférent à cet ouvrage d’Ève Gardien dont la richesse et la rigueur conceptuelle éclairent un sujet délicat, parce que foncièrement humain : « le corps après l’accident ». Que se passe-t-il pour ces personnes blessées médullaires qui, au réveil du traumatisme, ne retrouvent plus les sensations habituelles et se confrontent au contraire, dans la souffrance, à une dépendance redoutée ? Comment, ou plutôt par quel processus, vont-elles devoir accepter l’image de leur corps lésé, vivre et trouver l’autonomie minimum ?
Pour qu’en lieu et place de l’émotion impuissante, se développent une meilleure compréhension et des réponses, l’auteur, docteur en sociologie, forgée aux théories de Marcel Mauss et Georges Vigarello, observe et interroge des patients accueillis dans un centre hospitalier. Tout au long du livre, place est laissée à leur parole pour que leurs ressentis, leurs explications, leur point de vue participent à une connaissance sociologique du handicap.
L’institution hospitalière, avec ses objectifs soignants et rééducatifs, aussi nécessaires soient-ils, n’a pas la préoccupation des interactions existant avec les modalités sociales et culturelles. Elle travaille davantage au formatage d’un corps fonctionnel avec une indépendance optimale, mais les influences subjectives, relationnelles, qui interfèrent dans les prises en charge ne peuvent être oubliées. Avec un sens clinique aiguisé, Ève Gardien s’attache patiemment à mettre en évidence comment malgré la lésion, le traumatisme, la maladie invalidante ou la malformation congénitale, l’individu négocie de façon constante avec l’environnement. Le concept de potentiel corporel qu’elle propose rompt définitivement avec l’idée fixiste du handicap, désormais surannée. Si l’on savait depuis quelque temps que l’organicité, avec son rêve de fonctionnalité, ne résumait pas le handicap, cette approche contextualisée vient offrir encore des suggestions nouvelles. En assimilant la réalité de cette dynamique sociale et culturelle, elle permet d’envisager le changement de façon permanente, avec son panel de possibles.
L’homme lésé n’a au départ qu’une représentation lacunaire de son expérience corporelle mise trop brutalement en rupture avec sa familiarité somatique antérieure : corps perdu dans ses repères les plus intimes, livré aux mains des hospitaliers. Mais peu à peu, il va chercher à donner des explications à son vécu corporel en mobilisant ses capacités cognitives – discrimination, mémoire, réflexivité. Par la création de connexions signifié-signifiant-signification, l’appropriation de l’expérience corporelle quotidienne va se faire plus réelle autant que plus personnelle. « Il existe une intelligence de production du corps », explique l’auteur, qui défait l’image du corps valide pour tisser celle actuelle, nourrie de chair et de sens. Au su comme à l’insu de tous, le patient sémantise ainsi son corps dans son milieu de vie pour mieux s’y adapter. Cette lente, complexe et toujours singulière construction, où la signification par rapport à soi et au monde s’avère essentielle, s’élabore à son rythme, avec des bribes de connaissances scientifiques et médicales transmises, l’expérience corporelle elle-même, les contraintes du réel et les relations avec les pairs.
Ève Gardien donne à réfléchir sur cette théorisation actualisée du handicap qu’elle qualifie elle-même de « futur en gestation ». Le sujet apprend à devenir une personne handicapée et développe des expertises dont il est seul détenteur. Ce sont elles qui autorisent son individuation et la qualité de sa socialisation. « Une sémantisation maximale de l’expérience corporelle favorise, et l’indépendance fonctionnelle, et l’autonomie du blessé, et sa capacité de contrôler sa vie. » Avec ce livre dense et éclairant, on devine les remaniements à venir des prises en charge dans une éthique toujours plus soutenue vers la reconnaissance et le respect de l’altérité.