Reliance
érès

I.S.B.N.9782749209135
134 pages

p. 125 à 126
doi: 10.3917/reli.028.0125

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Recensions

n° 28 2008/2

2008 Reliance Recensions

Fernand Deligny. Œuvres, 1913-1996

Sandra Alvarez de Toledo collaborateursÉditions L’Arachnéen, Paris, 2007 Éditions L’Arachnéen, Paris, 2007

Recension de Claude Chalaguier, Metteur en scène Groupe Signes

Cet impressionnant recueil de textes, images, fac-similés, récits et expériences est une véritable salve éditoriale de 1 850 pages.
Un hommage pleinement justifié, tant les livres et l’Å“uvre de ce singulier pédagogue peuvent toucher au-delà du cercle éducatif, et fournir de précieuses pistes de réflexion et d’action. Cela à un moment où, comme on le sait, une clarification des valeurs, tant politiques que culturelles, s’avère nécessaire pour sortir du chaos.
En son temps, dès avant la Seconde Guerre mondiale, Fernand Deligny abandonne des études universitaires pour se consacrer aux jeunes en difficulté. Il est en cela un véritable pionnier du travail social en France, dont l’engagement politique, les positions théoriques et les expériences cliniques ne cesseront d’alimenter débats et controverses. Que ce soit avec l’entreprise de La Grande Cordée dès 1948, ou dans les communautés thérapeutiques des Cévennes, il travailla toujours en réseau et se battit pour imposer une image de l’enfant et de l’adolescent tout à la fois plus critique et plus respectueuse, à laquelle tous les pédagogues et tous les travailleurs sociaux d’aujourd’hui, qu’ils le sachent ou non, doivent quelque chose dans leur propre pratique.
Fernand Deligny, à propos des éducateurs, dit qu’il y a ceux qui jouent du piano et ceux qui les déménagent, ceux qui vivent des passions et ceux qui les vendent. Il y a les chemins de la découverte et « les vagabonds efficaces [1] » qui les parcourent. Dès 1947, il dépeint les éducateurs comme des vagabonds sociaux, des êtres « qui refusent énergiquement des lendemains usés comme des veilles » et il les associe à ceux qu’il considère comme les trois plus grands : Pestalozzi, Rimbaud, Van Gogh, dont le déséquilibre, dit-il, laisse une trace gigantesque par leur Å“uvre, leur vie, leurs lettres. Trois « vagabonds grandioses » qui ont fait honte aux « professeurs », aux « artistes », en étant les frères inquiets des jeunes délinquants : fugues, arrestations, misères, révolte, asile.
Asile, un mot-clé – une obsession delignienne –, très justement repris et approfondi de façon transversale par Sandra Alvarez de Toledo et ses collaborateurs. Un concept qui fait écho de manière récurrente aux échanges autour de l’autisme et de l’écriture du livre Cinquante ans d’asile [2] consacré à Fernand Deligny. Plus on avance dans la lecture de l’ouvrage de Sandra Alvarez de Toledo, plus le plaisir de la découverte de la vie créative de Fernand Deligny nous submerge. Avec sensibilité, elle nous fait approcher le magistral esprit subversif de ce résistant, réfractaire aux institutions, qui, toute sa vie, s’est acharné à concasser les valeurs établies, à broyer les principes fondateurs en s’attaquant à l’idée même de culture et d’éducation.
Pour répondre à Sandra Alvarez de Toledo qui se pose la question de ce qu’il penserait de ces 1 850 pages, je crois qu’il trouverait cela étrange ! Mais au fond, gageons que l’acidité légendaire du « Del », comme l’appelaient ses proches, n’en resterait pas moins intacte.
Par ailleurs, si résumer les 1 850 pages qui relatent sa passionnante aventure intellectuelle et humaine relève de la gageure, il est par contre possible de tenter d’évoquer la singularité de l’homme. On découvre notamment, judicieusement pointée par les auteurs, l’exigence légendaire de Deligny dans sa démarche de créateur et d’artiste. Elle peut apparaître maladive, mais en art, les grands déséquilibres ne sont-ils pas souvent d’exceptionnelles qualités ?
Fernand Deligny, travailleur acharné, redoutablement lucide, accumulait les idées, éliminant impitoyablement celles qui ne trouvaient pas leur place dans sa recherche, aussi brillantes fussent-elles. Cette persévérance le poussait jusqu’à contenir ses écrits manuscrits dans un format A3 pour obtenir l’équivalence de deux pages. Il traquait la moindre imperfection, disséquait les mots, les voulait appropriés, « propres » disait-il. C’était un forgeur, mais aussi un diseur de mots exceptionnel, étincelant, élégant et précis, un érudit à la diction inimitable dans son audace narrative.
Au bout du passionnant ouvrage qui lui est consacré, il reste incroyablement proche de ce qui nous relie les uns aux autres : le respect profond de la liberté.
Dans ses écrits, on retrouve entre les lignes le souvenir de son père trop tôt disparu, il semblait attaché à cette cicatrice. Mais au fond, écrire c’était aussi une façon d’affirmer sa vie. On découvre sa vivacité, son esprit scientifique, sa curiosité pour l’espèce humaine et sa proposition de deux mémoires, celle « pour attendre » et celle « pour apprendre ». Son analyse des lignes « d’erre », des « points chevêtres » et des « cartes » qu’il trace passionnément est un grand apport d’observation et de réflexion.
À ce point, il est difficile de ne pas parler de sa passion pour le cinéma et l’image, profondément développée dans l’ouvrage.
Ce qu’il écrivait de l’image nous renvoie à l’intime, au mystère de Fernand Deligny et en fin de compte à celui de chacun d’entre nous : « Il y a tout ce que le langage peut dire sur elle, mais il reste l’image proprement dite, c’est-à-dire ce qui d’image ne se laisse pas dire. Le langage est tout un monde, il se pourrait qu’image ne soit pas de ce monde-là [3] ! »
À propos de monde, vingt ans après ces écrits, face à la montée en force de l’individualisme, comment ne pas faire référence à Fernand Deligny ?
Aussi, c’est avec enthousiasme que l’on partage la passion de Sandra Alvarez de Toledo et son coup de foudre pour Fernand Deligny ; Dans la longue étude qu’elle lui consacre avec d’éminents collaborateurs, elle honore magistralement son attitude de résistant. Elle donne à découvrir de lui la dimension d’un grand penseur, qui par son positionnement a sa place dans la modernité. Cela d’autant plus que nous sommes aujourd’hui dans une époque marquée par une triple mutation : le durcissement du système capitaliste ; l’individualisation des préférences et des choix ; enfin, la mondialisation des échanges et des signes. Un processus qui intègre, amplifie et reformule ces tendances au niveau planétaire, en les radicalisant.
C’est sûrement là l’apport de fond, très original et bouleversant du livre de Sandra Alvarez de Toledo sur l’Å“uvre de Fernand Deligny. En le refermant, on mesure combien elle regrette de ne pas l’avoir rencontré, mais la connaissance qu’elle nous en donne n’en est pas moins extraordinaire.
 
NOTES
 
[1]Les vagabonds efficaces et autres récits, préface d’Emile Copfermann, Paris, Maspero, 1970.
[2]L.P. Jouvenet, J.M. Caillot-Artaud, C. Chalaguier, Fernand Deligny. Cinquante ans d’asile, Toulouse, Privat, 1988.
[3]Lettre de Fernand Deligny à Claude Chalaguier, novembre 1988.
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