2008
Reliance
Recensions
Recensions
Repères déontologiques pour les acteurs sociaux. Le livre des avis du Comité national des avis déontologiques, Pierre Bonjour et Françoise Corvazier, Toulouse, érès, coll. « Connaissances de la diversité », 2008
Recension de Michèle Lapeyre
Les professionnels des mondes scolaire, médico-social, sanitaire ou socio-éducatif ont apprécié, en grand nombre, la première parution du livre du Comité national des avis déontologiques, dirigé par Pierre Bonjour et Françoise Corvazier, en 2002. Depuis, les conférences, les colloques se sont multipliés et ont justifié cette réédition très attendue. Légèrement remaniée, actualisée, nourrie de nouvelles demandes d’avis et de réponses explicites, cette nouvelle publication démontre, sans conteste, l’actualité de la préoccupation éthique et déontologique.
Dans notre société menacée d’anomie, de plus en plus judiciarisée et paradoxalement de moins en moins lisible a priori, le sentiment de solitude de l’acteur reste toujours réel. Quand, sur les bancs du tribunal, révélation peut rimer avec délation, voire diffamation ; quand le respect de l’autre se heurte à celui de l’engagement ; quand, même à son insu, le « bon sens » s’imprègne d’habitude, voire d’idéologie, et que le malaise et l’incertitude y font écho, s‘impose un support de réflexion face au devoir, au rôle et aux responsabilités. Cet ouvrage en est un.
Plus encore, il fournit des repères et initie pas à pas à une démarche de pensée complexe qui distingue sans disjoindre et relie sans confondre. « Au nom de quoi ? » « Comment agir aujourd’hui ? » Le Code civil, le Code pénal, les textes de références internes et ceux issus de la législation, les références déontologiques pour l’action sociale, celles relatives à la responsabilité dans le travail social, tous ces « écrits-cadre » ne peuvent toujours prendre en compte l’événement singulier. Parfois, trop souvent, ils laissent encore l’acteur démuni, coincé dans des exigences contradictoires, des double bind, explique Martine Fourré, dénonçant la contradiction entre l’obligation de dénonciation et le droit de la personne au respect de son intimité.
« La loi, toute la loi, mais pas rien que la loi », précise Pierre Verdier. La référence aux textes, aussi nécessaire soit-elle, ne constitue que la première étape du processus mis en Å“uvre par les membres du cnad. Elle a besoin ensuite d’être pénétrée du souffle vivifiant de l’éthique. S’il est vrai que les dernières lois de 2002 et de 2005 ont réussi à intégrer cette dimension, les réponses qu’elles offrent n’épuisent pas toujours complètement la question, qui sans cesse renaît de ses cendres face au vivant. « Chercher ensemble » prouve qu’aucune réponse n’est établie d’emblée mais se construit au contraire dans un débat authentique entre soi, l’autre et l’institution. De plus en plus, l’urgence d’espaces de dialogue formalisé, où s’expérimente une véritable éthique de la discussion, se fait ressentir. Comme l’écrit lapidairement Françoise Corvazier, « Ni consensuelle, ni garantie, l’éthique, ça s’invente ! ».
Le cnad inaugure cette élaboration en groupe. Créé en 1997 par dix associations nationales, il est composé de personnalités reconnues. Il se caractérise par son indépendance et travaille anonymement à partir des préoccupations que formulent les acteurs sociaux. Le problème adressé doit porter sur des faits précis, sans jugement subjectif ou de valeur. Il va être examiné en quatre temps : problématisation de la situation, référence à la loi et au texte « Références déontologiques pour les pratiques sociales », puis réflexion éthique et enfin, formulation d’un avis quant à cette situation singulière. Ce quatrième temps est celui où la visée déontologique est convoquée, instant de délibération et d’engagement. Si l’écriture de l’avis prend en compte tout à la fois les réponses issues des lois, celles qui éprouvent la conviction et la responsabilité de chacun, elle ne néglige pas pour autant l’application possible de l’avis formulé au regard de la question posée par l’acteur. « La déontologie, analyse Pierre Bonjour, se situe au carrefour du droit, de l’éthique et de l’applicabilité. »
Avec ses exposés de situations réelles, toutes aussi parlantes les unes que les autres, ce livre nous fait partager un peu de la richesse des travaux du cnad et nous donne en tout cas la pleine mesure de l’inter-dit.
L’éducation spécialisée, un chemin de vie. Récit-journal, Jean-François Gomez, Paris, L’Harmattan, 2007
Recension de Michèle Lapeyre
Difficile de faire la recension d’un ouvrage étonnant, autant dans son sujet que dans sa forme, éminemment personnel et étrangement humain car ses échos parleront au cÅ“ur et à la mémoire de tous ceux qui Å“uvrent ou ont Å“uvré dans le médico-social.
Difficile, parce qu’il importe de ne pas trahir le projet de l’auteur qui, via l’écriture, nous confie, sous le voile d’une mise en scène imaginaire, son intimité de directeur d’un centre accueillant des personnes handicapées mentales.
Difficile, car au-delà des mésaventures de Grégoire, personnage sans grande envergure et plutôt malchanceux, c’est la question de l’acteur social qui est abordée, dans sa tête, dans son cÅ“ur, dans ses tripes. S’entrelacent des morceaux choisis de journal de bord qui révèlent et soulignent finalement une réalité anthropologique peu évoquée en général : le vécu du travailleur social, son engagement, ses doutes, son combat pour soutenir une pensée menacée d’enfermement dans le côtoiement quotidien, pas seulement avec la maladie mentale, mais aussi avec celle de l’Institution, aussi vivante que psychasthénique.
Soyons clair : Jean-François Gomez ne soutient pas là une thèse, avec des arguments et des concepts, mais, comme il l’écrit dans sa mise en récit, « Pour le grand public, le travailleur social, l’éducateur spécialisé, le moniteur éducateur, l’aide médico-psychologique, l’infirmier, qui vivent auprès des publics défavorisés ou exclus, restent des silhouettes peu précises dont on ignore l’influence sur les politiques sociales mais aussi sur le niveau de satisfaction ou de mécontentement de ceux qu’on appelle aujourd’hui les “usagers” ou les “bénéficiaires” ». Cette méconnaissance, comme toute méconnaissance, a quelque chose de dommageable. Elle laisse place à la fantasmatisation, quand ce n’est pas à la mythification ou à la mystification. Elle prête le flanc aux invectives et aux déceptions. Elle embolise finalement la vie des institutions et bloque l’oxygénation toujours nécessaire de l’éthique d’une société qui se veut humaniste. L’auteur ne cache pas les enjeux politiques du problème. Philippe Sollers, Jacques Ellul, Gaston Pineau sont cités en avant-propos pour dénoncer pourquoi l’inventivité s’étouffe dans l’académisme ; le savoir se corrompt au pouvoir ; la pensée se brise en éclats au nom de l’urgence, du pragmatisme ou du marché ; en fait, comment une société technologique et libérale « traite » à sa manière « ses exclus, ses reclus, ses perclus ».
« Il faudrait revenir à une observation du rôle des acteurs oubliés et sans grade, pour saisir à travers quelles tensions, quelles disputes, quel travail sur les institutions, dans le passé comme aujourd’hui, le travailleur social a pu produire du sens et de l’efficacité. » De façon originale quoiqu’un peu déconcertante, Jean-François Gomez nous propose alors d’entrer dans « la boîte noire » d’un travailleur social par deux portes, celle de la fiction et celle du réel. L’auteur raconte avec authenticité et évidence. Étrangement, les deux entrées ouvrent peu à peu sur la même réalité : un processus anthropologique se déroule, sans mensonges, ni enjolivures. Au bout du compte, Jean-François Gomez et Grégoire ne font qu’un, et plus encore le lecteur avec eux, car tout homme, investi dans une aventure professionnelle où l’enjeu est la rencontre avec l’autre s’y reconnaîtra. Il ne s’agit rien moins que de suivre, se laisser étonner. L’acteur social vit, évolue ou se meurtrit dans une microsociologie dont il est à peine conscient mais qu’il assume pourtant.
La vie, la sexualité, la mort de ceux que l’on accompagne échapperont toujours à toute tentative de maîtrise rationnelle ou administrative, aussi « spécialiste » soit-elle. Approuver ou s’offusquer, qu’importe ! Mais que cette zone d’ombre soit au moins reconnue ! C’est, et rares sont ceux qui ne seront pas touchés, à l’endroit où « ça parle »…