2008
Reliance
Dossier : Au risque du désir
Au risque du désir
Catherine Agthe Diserens
Les femmes et les hommes en situation de handicap éprouvent, comme toute personne, des besoins en matière de sexualité. Cependant, il leur est parfois impossible d’accéder à une réponse érotique ou sexuelle lorsque leur mobilité est entravée, leur communication réduite, leurs besoins, demandes et/ou comportements incompris par les proches ou la communauté. Face à ces difficultés, les professionnels de l’assistance sexuelle peuvent valoriser et faciliter les expressions affectives, sensuelles et sexuelles des personnes vivant avec un handicap. En cela, ils s’inscrivent pleinement dans le processus d’intégration et d’émancipation des personnes en situation de handicap et soutiennent une dynamique de citoyenneté partagée, respectueuse et promotrice d’autodétermination
[1].
« Toute idée nouvelle, surtout si elle est accompagnée de pratiques sociales inédites, suscite à la fois de l’intérêt et de la méfiance. L’assistance sexuelle des personnes en situation de handicap ne fait manifestement pas exception
[2] ».
Ce dossier a pour ambition d’atténuer le vent d’hypocrisie qui souffle sur l’assistance sexuelle, de répondre aux craintes légitimes qu’elle soulève et, en posant les termes des débats qu’à juste titre elle suscite, de donner à connaître les réponses concrètes qu’elle propose et de dépasser quelques tabous.
Cependant, en le composant, une difficulté nous est immédiatement apparue : comment écrire pour aider nos contemporains à nuancer, à changer leur regard et, dans le même temps, être respectueux de ces prestations particulières et rester discrets quant à la nature des attentes sensuelles et sexuelles ? Généraliser serait périlleux car, dans le large champ des handicaps, chaque situation sera toujours singulière. A contrario, personnaliser outre mesure pourrait trahir la dimension d’intimité consubstantielle de l’assistance sexuelle. L’équilibre est difficile entre public et privé, désacralisation des tabous et respect total des intimités à vivre ! Si la cause de l’assistance sexuelle mérite d’être reconnue et défendue, elle ne peut l’être qu’avec la conscience aiguë que toute situation personnelle est singulière et que l’accompagnement érotique ne peut se plaquer de manière unilatérale sur toute demande. Nous souhaitons que les articles de ce dossier, rédigés par des personnes concernées par un handicap, par des chercheurs et par des praticiens, avec des mots ouverts, sincères et nuancés, aident à réfléchir au sens de cette assistance particulière dans la vie d’un certain nombre d’hommes et de femmes vivant avec un handicap ayant eu l’opportunité de la découvrir. Ils ouvrent le chemin, et c’est bien le chemin… qui est le but.
Feu M. René-Paul Lachal, directeur de recherches au
cnrs (France), ayant vécu avec une tétraplégie, énonçait la misère sexuelle vécue par certaines personnes handicapées : « Tout moyen dans la sexualité, y compris humain, compense les effets de la déficience. J’ai récemment demandé à mon médecin s’il était d’accord, le moment venu, pour m’assommer de neuroleptiques. Afin de supprimer mon stress et tuer ma libido
[3]. »
Touchée par les nombreuses confidences, les appels de détresse et les signes de profonde solitude existentielle recueillis aussi bien en Suisse qu’à l’étranger, nous avons décidé de passer aux actes en mettant en place une première formation d’assistant sexuel en Suisse romande. Ainsi les personnes en situation de handicap pourront enfin accéder à des solutions concrètes et socialement acceptables. Dans le respect de leur identité et de leurs orientations sexuelles, le recours à l’assistance sexuelle sera, pour elles, une possibilité parmi d’autres de vécus érotiques et sexuels apaisants.
Cette formation s’inscrit dans une époque où s’exprime la volonté d’intégration sociale des personnes en situation de handicap. Les évolutions dans l’histoire récente de la sexualité, l’action des médias, le respect des droits humains fondamentaux, et surtout les voix des personnes directement concernées – qui expriment leurs besoins sensuels et sexuels – ont contribué à faire avancer l’idée que les entraves physiques, sensorielles ou mentales n’annulent pas toutes les capacités à vivre une pleine humanité. L’heure n’est plus à la dénégation des pulsions et des désirs sexuels de la personne vivant avec un handicap. Les objectifs d’émancipation et de citoyenneté – qui concernent également la personne handicapée – incluent la sexualité et la possibilité de reconnaître et de faire accepter l’expression de son identité sexuelle, de ses besoins et des désirs de ses sens.
À situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle… Dans les limites éthiques acceptables par nos sociétés, l’assistance sexuelle permet de passer de l’anticipation du pire à une promotion du meilleur possible !
Merci à Stéphanie Colin et à Isabelle Guinamard, maîtres de conférences à l’université de Lyon, pour leur aide précieuse.
[1]
Introduction du dépliant de la formation en assistance sexuelle (
sehp).
[2]
C. Agthe Diserens, F. Vatré,
Accompagnement érotique et handicaps : au désir des corps, réponses sensuelles et sexuelles avec cÅ“ur, Lyon, Chronique sociale, 2006.
[3]
M. Mathieu, « La sexualité des handicapés sort difficilement de la clandestinité »,
Le Monde, octobre 2002.