2008
Reliance
Éditorial
À propos des photographies
Claude Chalaguier
Auteur, metteur en scène du groupe Signes, Lyon.
Les photographies de ce numéro sont extraites des spectacles du groupe Signes et notamment du spectacle
Jane et Jonas
[1], créé en mai 2003 au Centre culturel de Lyon-Dardilly (direction Jean-Pierre Roos). Il met en scène les obstacles que Jonas, amoureux et handicapé, devra affronter pour accéder à la plénitude du désir.
L’argument, comme pour la plupart des créations du groupe Signes, est né d’une rencontre ; ici celle du réalisateur-documentariste Bernard Martino, auteur de Le bébé est une personne. Il souhaitait interviewer et filmer les comédiens du groupe Signes, pour un document vidéo destiné à alerter le public sur la situation des personnes trisomiques, que notre société tolère plus qu’elle ne les accepte, sans rien mettre en place pour améliorer leur vie et en restant muette sur les questions difficiles concernant leur vie sexuelle.
Un canevas simple et fort est né de nos échanges. Son argument s’inspirait de la comptine « Pince-Mi et Pince-Moi ». Chacun se souvient… Ils sont dans un bateau. L’orage gronde, la mer est démontée, l’embarcation chavire, Pince-Mi et Pince-Moi tombent à l’eau, ils se débattent, Pince-Mi courageusement agrippe Pince-Moi, et jusqu’à l’épuisement lui tient la tête hors de l’eau. Elle est sauvée, tandis que Pince-Mi se noie. Pince-Mi est un jeune homme handicapé et Pince-Moi, la sublime jeune femme qu’il désirait ardemment ; les histoires d’amour finissent toujours mal.
Balivernes ! C’est toujours Pince-Mi qui se noie et, depuis trop longtemps, il en est ainsi ; un silence abyssal entoure la sexualité des personnes en situation de handicap, il est loin d’être rompu.
Prolongeant la démarche de Bernard Martino, les acteurs du groupe Signes, sous ma direction, ont tenté à leur tour de traiter la question du désir.
Transposant l’argument de Pince-Mi et Pince-Moi, nous avons raconté autrement cette histoire. Dans Jane et Jonas, Jane, qui aurait pu être la femme de Tarzan, sera une très belle trapéziste de cirque et Jonas, condamné à rester au bas de l’échelle, un ver de terre amoureux d’une étoile, et s’il coule bel et bien, il ne meurt pas. Une baleine le recueille au fond de ses entrailles et là, il se remémore son long voyage et sa vie en équilibre au bord du vide, sans autre issue que le vide, car les choses se passent toujours ainsi lorsqu’il essaie de comprendre ce qui le sépare de Jane. Il se revoit s’embarquant à la découverte des territoires de l’ailleurs, ceux qui sont accessibles à tous.
Jane et Jonas raconte la vie, l’amour, le sexe, au gré des escales, des rencontres et des confidences. Il ironise sur l’endroit et l’envers, parle de la monstruosité et de la différence, et tout cela se radicalise dans une suspension du réel. À la lisière du trouble, le spectacle pose avec humilité la question de l’être au monde d’un sujet singulier. S’il ne prétend pas apporter de solutions à la revendication des personnes en situation de handicap concernant leurs droits à l’accomplissement de leur sexualité, nous avons néanmoins la conviction que des réponses sont possibles et nous les esquissons. Le couple que forment Jane et Jonas, affronté « au risque du désir », parle au cÅ“ur et agrippe les consciences. « Ce sont des acteurs qui nous transportent ailleurs, là où les couleurs épousent les corps qui se délient et se frôlent, se dépouillent et se lient dans le tracé souverain des gestes humains », écrivait Joël Clerget lors de la création.
[1]
Jane et Jonas a été joué en novembre 2004 à L’École normale supérieure de Lyon Gerland, lors des États généraux du Handicap qui avaient pour thème : « La Révolution, pourquoi, comment ? »