2001
Réseaux
L’alcove et la couette
Presse féminine et sexualité : l’expérience éphémère de bagatelle (1993-1994)
Béatrice Damian-gaillard
Guillaume Soulez
Les couvertures des magazines féminins multiplient de nos jours les accroches liées
à la sexualité, mais celles-ci sont de simples arguments de vente, si on compare ces
magazines à la tentative, en 1993 et 1994, de Bagatelle, « premier magazine féminin
qui déshabille les hommes », qui fut entièrement consacré à la sexualité des femmes.
Parce que ce journal affrontait les conventions de la presse féminine, tout en
s’inscrivant clairement au sein de ce secteur, son étude permet de mettre au jour, à
travers la question de la sexualité, les logiques qui traversent cette presse :
construction énonciative et culturelle du positionnement éditorial, mise en jeu des
identités « féminines », rôle du marketing. On observe ainsi comment les modes de
justification du projet et la recherche d’innovation dans les récits du désir
aboutissent à un compromis fragile qui témoigne des tensions et des tabous de la
presse féminine, tout en anticipant certaines évolutions actuelles.
Nowadays the cover-pages of women’s magazines feature more and more sexrelated catchers. However, these are simply selling points compared to Bagatelle, in
1993 and 1994, “the first women’s magazine to undress men”, devoted entirely to
women’s sexuality. Because this magazine defied the conventions of the women’s
magazine sector, while clearly identifying with it, its study reveals the logics
underlying the sector: enunciative and cultural construction of the editorial line; play
on “feminine” identities; and role of marketing. The authors show how modes of
justification of innovation as a goal in accounts of desire result in a fragile
compromise attesting to tensions and taboos in women’s magazines, while
anticipating certain current trends.
« Etant donné la similarité entre les situations narrées et les situations
réelles des lectrices qu’on peut reconstruire à partir d’études sur le
public, ces récits mimétiques sont certainement capables d’offrir au
moins une régulation imaginaire des identités
[1]. »
Octobre 2000, sur un quai de métro parisien, une série de panneaux
insolite : un homme se déshabille, enlevant progressivement,
d’affiche en affiche, ses sous-vêtements Lacoste. Comment en est-
on arrivé là ? La possibilité d’exposer au regard public un homme nu a peut- être été préparée par l’évolution de la presse féminine sur la question de la
sexualité, dont témoigne aujourd’hui les couvertures des magazines qui
offrent souvent aux regards des corps masculins et féminins dénudés. Aux
débuts des années 1990, distribué en kiosque,
Bagatelle, qui fait figure de
précurseur, proposa une formule plus osée encore en se lançant dans
l’effeuillage de jeunes mannequins hommes en pages centrales. Ce
striptease masculin constituait le clou d’un magazine consacré à la sexualité,
mais qui s’inscrivait clairement dans le champ de la presse féminine grand
public. Cette expérience, qui dura un an environ
[2], était semble-t-il inédite :
en s’emparant, de façon en apparence provocante, de la question du désir et
du plaisir féminins, elle interrogeait – et elle interroge encore – les limites et
les tabous de la presse féminine. Comment un magazine a-t-il pu concilier
les conventions de la presse féminine avec un tel projet ? Le propos de cette
étude est double : à travers l’expérience de
Bagatelle, il s’agit de
comprendre les difficultés de la presse féminine à traiter de la sexualité et de
s’interroger sur les discours que construit la presse féminine sur les rôles
sociaux des femmes et des hommes à travers cette question de la sexualité.
L’appellation de « presse féminine » suscite des interrogations, voire des
polémiques
[3]. Elles portent sur les mécanismes de construction d’une identité
à partir d’un référent sexuel, sur les représentations qui sont données des
rapports entre (les) homme(s) et (les) femme(s), et sur les relations de cette
presse avec les évolutions sociales (la place des femmes dans la société, la
question des modalités de la médiatisation de la parole des femmes, etc.). Il
s’agit précisément ici d’analyser un cas particulier, hors des catégories
habituelles du secteur, pour mieux observer celui-ci. Prenant le parti du
plaisir féminin en s’approchant, en apparence, du magazine de charme,
Bagatelle est, en effet, un journal qui se joue des frontières de la presse
féminine « classique ». Féminin et grivois, renvoyant aux jeux de l’amour
considérés comme une activité légère et insouciante, son titre indique
d’emblée une ambivalence : a-t-on affaire à une revue érotique destinée à un
lectorat féminin, ou à un magazine féminin qui cherche à aborder sans fard
la sexualité des femmes ?
Bagatelle fut présenté par sa rédactrice en chef,
Denyse Beaulieu, à la fois comme la version magazine des spectacles de
charme adressés aux femmes (comme les « Chippendales »), et comme un
magazine féminin grand public, tel
Cosmopolitan par exemple. De fait, si le
numéro un se voulait « le magazine de la femme sensuelle », les suivants
précisèrent le positionnement éditorial du journal dans la sphère de la presse
magazine féminine en le proclamant « le magazine féminin qui déshabille
les hommes ».
C’est cette tension entre une ligne éditoriale inédite en France et le cadre
qu’impose son ancrage dans l’univers de la presse féminine qui constitue
pour nous l’enjeu du projet de
Bagatelle. Nous voulons voir comment
Bagatelle traverse les frontières traditionnelles de la presse féminine, tout en
témoignant des évolutions mêmes de ce secteur. De ce point de vue, nous
faisons nôtre la démarche d’E. Véron, pour qui « les propriétés
‘sémiologiques’ des discours n’ont aucun intérêt en elles-mêmes, [elles ne]
sont que les produits (plus ou moins stabilisés) de la sémiosis
socioculturelle », ce qui permet dès lors de penser la construction discursive
comme résolution de tensions nées de la concurrence entre supports, dans la
mesure où il s’agit de « mouvements de convergence entre la production et
la réception de discours […] mouvements dynamisés par la recherche
permanente d’articulation entre l’offre et la demande
[4] ». En tant qu’instance
de discours,
Bagatelle se trouve donc ainsi au centre d’un processus
sémiotique complexe. Ce magazine doit proposer un discours, c’est-à-dire
pour E. Véron une posture énonciative identifiée, autour de la sexualité
féminine, dont la fonction est de susciter l’intérêt d’un lectorat, mais en
respectant les contraintes culturelles et économiques de la sphère de
production dans laquelle il s’inscrit, tout en s’appropriant les évolutions
sociales en cours (dont témoigne par exemple le succès des spectacles de
Chippendales), dans la mesure où ces évolutions interfèrent sans cesse sur
les modalités de construction et d’interprétation des signes élaborés dans les
discours médiatiques. Nous allons voir ainsi que deux mouvements
contribuent à
produire l’identité énonciative de
Bagatelle, une logique de
justification et une logique d’
innovation : pour être identifié et pour être
entendu, le magazine doit à la fois défendre, au sein même de ses colonnes,
l’originalité de son projet, et proposer des formes inédites de discours sur la
sexualité pour relever le défi qu’il se propose.
La volonté d’inscription au sein de la presse féminine suppose, en effet, à la
fois de composer avec les représentations « classiques » de la femme
présentes dans les autres titres féminins, et de s’en affranchir sans pour
autant empêcher l’adhésion du lectorat
[5]. Nous tenterons de mettre au jour ce
qui permet à
Bagatelle de revendiquer un « nouveau » discours féminin sur
le sexe notamment à travers la promotion d’un certain « droit au plaisir ».
Sous cet angle, l’analyse de l’
ethos des rédacteurs permet de préciser la
posture énonciative adoptée dans ses articles par le magazine, puisque nous
nous demanderons comment l’affichage par les journalistes d’une position
« subjective » et professionnelle vis-à-vis de la sexualité contribue à
légitimer l’existence du magazine
[6].
Cette recherche de légitimation se retrouve dans les tentatives de
Bagatelle
de faire exister un « nouveau » discours sur la sexualité des femmes. De par
son projet, en effet, le magazine est voué à innover dans ce domaine, c’est-à-dire à proposer de « nouveaux » rôles féminins, de nouvelles relations entre
hommes et femmes, afin de manifester de façon tangible l’écart qu’il
prétend creuser par rapport à la timidité habituelle de la presse féminine sur
ces questions. Pour décrypter cette tentative de « reformulation » de ces
représentations, nous nous appuierons sur une approche sociologique des
scénarios cognitifs, ou « scripts », qui déterminent dans la vie courante les
conduites sexuelles
[7]. Nous observerons depuis l’analyse de ces récits
comment
Bagatelle peut parvenir à se singulariser en parlant de la sexualité
des femmes, en particulier en proposant à celles-ci de nouvelles places dans
la réalisation des scénarios du désir. Mais le journal rencontre rapidement et
fortement les normes traditionnellement véhiculées par la presse féminine :
nous verrons quelle forme prend alors le compromis échafaudé par
Bagatelle, compromis révélateur de son positionnement et qui l’empêche
peut-être de trouver son public.
En conclusion, nous nous intéresserons à la façon dont la presse féminine
d’aujourd’hui traite de la question de la sexualité. Cette confrontation entre
le projet de
Bagatelle, expérience éphémère, et l’importance prise
actuellement par les sujets sexuels dans les magazines féminins amène à
s’interroger sur les raisons d’un échec. L’analyse approfondie des numéros
de
Bagatelle révèle, parallèlement à la construction d’un univers de discours
spécifique, que la recherche incessante d’adéquation entre le support et son
lectorat, non dissimulée par les stratégies de justification des responsables
eux-mêmes, peut aussi s’analyser
stricto sensu comme un révélateur de
préoccupations liées à une démarche marketing (caractérisée par la
mobilisation d’instruments de mesure comme les sondage, les études, etc.).
Nous essaierons d’en formuler les visées stratégiques sous forme
d’hypothèses
[8].
LE « DROIT AU PLAISIR » : ENTRE POSTURE ENONCIATIVE
ET POSTULATS DE LA PRESSE FEMININE
Lancer un magazine consacré au plaisir féminin amène les responsables à
justifier leur entreprise, dans la mesure où il apparaît nécessaire d’expliquer
au lectorat féminin et aux annonceurs les raisons d’un projet atypique. Que
signifie exactement la revendication de l’expression d’une sensualité
féminine, et quel type d’objectif peut poursuivre un magazine féminin en se
spécialisant ainsi ? Comment cette perspective rencontre-t-elle les
caractéristiques traditionnelles de la presse féminine ? Quelle posture
adoptent alors les rédacteurs pour légitimer les choix de Bagatelle et susciter
l’adhésion des lectrices ?
Le discours de Bagatelle se caractérise à la fois par son inscription dans
l’univers de la presse féminine, et sa forte démarcation sur la question du
plaisir féminin. Ceci se voit, en premier lieu, dans le système de rubricage du
magazine. Même s’il écarte les sujets liés à la famille, à la cuisine et à la
décoration intérieure, Bagatelle reprend l’essentiel des rubriques
traditionnelles de la presse féminine (mode, habillement, beauté, vie privée,
séduction…), mais en transformant ces rubriques en lieux de traitement de
problématiques liées, de près ou de loin, à la sexualité. Ainsi, le billet
d’humeur, les rubriques consacrées au tourisme, à l’actualité des stars, à la
mode, à la consommation en général, etc. sont toutes traversées par une
perspective sexuelle ainsi que le courrier des lectrices, fait inédit dans la
presse féminine généraliste. Les questions posées lors des interviews des
personnalités féminines ou masculines portent principalement sur les aspects
les plus intimes de leur vie. Même l’horoscope propose deux horizons de
conseils adressés à la lectrice : l’un sentimental (« côté cœur »), l’autre
explicitement sexuel (« côté couette »).
Mais lorsque
Bagatelle revendique un « droit au plaisir » féminin, il fait
mine de reprendre à son compte le combat féministe des années 1970, lors
de l’émergence des plannings familiaux et des mouvements de libération des
femmes. En ce sens, ce droit peut apparaître comme la suite logique de la
revendication des femmes « à disposer librement de leur corps ». Les
revendications féministes (qui trouvèrent à l’époque un écho dans la presse
féminine généraliste) s’accompagnaient, toutefois, d’une mise en accusation
des images et des discours construits sur la femme, ses rôles et sa place à la
fois dans le couple, la famille et la société
[9], ce qui n’est pas très présent, ou
très peu présent, dans
Bagatelle. Ce discours « militant » de libération des
femmes (via celle des hommes) se limite en fait à des préoccupations
purement sensuelles. On le voit, de façon emblématique dans l’éditorial du
premier numéro (
« Libérons-les, déshabillons-les ! ») dont l’allure militante
est avant tout humoristique.
Bagatelle défend le droit de montrer des
hommes nus parce que d’autres l’ont fait (spectacles de
strip-tease,
cinéastes, publicitaires et presse anglophone), et tandis que certains
continuent à affirmer que cela n’intéresse pas les femmes. Pour la rédactrice
en chef, les rôles sociaux impartis aux femmes ont évolué, et leur capacité
de « tout concilier » (travail, vie amoureuse et maternité) légitiment ce
choix. Mais cet argument vise surtout à modifier les modes de séduction et
les rapports sexuels entre les hommes et les femmes. « Libérer » les hommes
se résume essentiellement à pouvoir les déshabiller et jouir de leur corps. Se
libérer, comme femme, c’est reconnaître et exprimer enfin le plaisir que l’on
peut prendre dans une sexualité affranchie des représentations
traditionnelles qui donnent à l’homme le rôle principal, quitte à
jouer à la
« femme objet », ce qui écarte immédiatement
Bagatelle du discours
féministe. C’est pourquoi on peut dire que
Bagatelle imite le
langage
revendicatif des revues féministes plutôt qu’il ne défend une cause
proprement féministe
[10].
« […] Nous savons être femmes objets autant que career women, camarades
ou mamans. Et c’est précisément parce que nous savons jouer tous les rôles
que nous voudrions que nos hommes étendent leur registre sans nous prendre
et sans les prendre trop au sérieux, d’ailleurs… Nous aimons les hommes,
oui. Leur QI et leur humour, mais aussi leur nuque, leur chute de reins, leurs
mollets poilus, leur épaule confortable et leur ventre, même s’il n’est pas en
béton… »
Si
Bagatelle feint de reprendre à son compte une tonalité féministe, sans
partager les préoccupations et les objectifs politiques du féminisme, c’est
que le magazine utilise ce registre pour affirmer un positionnement éditorial
singulier sur le marché de la presse féminine.
Bagatelle se revendique
comme une presse écrite par et pour des femmes, mais ses préoccupations
sont avant tout celles d’une industrie culturelle gérée à des fins
commerciales
[11]. Cette recherche de rentabilité tend à se réaliser par une
gestion stratégique du double marché, qui demande d’effectuer des choix
quant au public de lectrices consommatrices visé. L’emprunt d’un langage
féministe ressortit donc d’une autre visée, celle de délimiter une nouvelle
cible pour un magazine féminin : la « femme sensuelle » (par opposition aux
femmes qui ne le seraient pas, ou, plutôt, par opposition aux autres titres de
la presse féminine qui ne prennent pas en compte la part « sensuelle » des
femmes). En ce sens,
Bagatelle renvoie à une démarche marketing de
gestion du double marché, jouant de la segmentation par l’offre éditoriale du
magazine, par son discours et ses références.
On pourrait même envisager, plus précisément,
Bagatelle comme un
magazine dit de « seconde génération », dont les caractéristiques sont à la
fois une spécialisation des contenus et/ou une segmentation du lectorat. Ces
stratégies de positionnement s’appuient sur des « styles de vie » ou visent à
s’adresser à des classes d’âge et à des catégories socioprofessionnelles
délimitées
[12]. Mais la sexualité ne peut apparaître comme un « style de vie »,
ni ne peut se restreindre à une catégorie sociale ou une classe d’âge. Cette
difficulté se voit dans le souci du magazine de faire exister une image de la
lectrice en « femme sensuelle » au travers de sondages publiés dans chacun
des numéros. Dans le numéro un, en particulier, un article (« Voir enfin les
hommes nus ! Pour : 53 % Contre : 8,5 % ») commente les résultats d’une
étude
ad hoc commandée à l’Institut Louis Harris. Ce sondage répond à un
double objectif : évaluer l’attitude des « Françaises » vis-à-vis du spectacle
de la nudité masculine et justifier l’existence de
Bagatelle en transformant
les réponses favorables en l’expression d’une attente à laquelle répondrait le
magazine
[13]. Cependant, préfigurant peut-être l’échec du magazine, le
courrier des lecteurs publié témoigne d’une très grande variété de profils de
lectrices, non seulement en termes d’âge et de modes de vie, mais également
vis-à-vis de la représentation de la sexualité proposée par
Bagatelle. En
réalité, l’article tend plutôt à expliquer que
Bagatelle cherche à s’adresser à
la part sensuelle de presque toutes les femmes, ce qui l’apparente à un
discours de magazine féminin généraliste et l’éloigne de la constitution
d’une cible. Oser exposer au regard des lectrices des photographies
d’hommes nus, même si elles sont commentées de façon libertine, ne suffit
sans doute pas à assurer la pertinence d’une ligne éditoriale fondée sur la
revendication d’un « droit au plaisir » féminin.
Presse féminine et sexualité : quand Bagatelle « ouvre le bal »
Bagatelle tente pourtant de proposer, au sein de la presse féminine, un
nouvel alliage éditorial qui se confronte aux discours multiples véhiculés sur
l’acte sexuel et la sexualité : ceux de la presse masculine de charme, ceux
qui structurent l’imaginaire des professionnels de la presse féminine, et ceux
qui sont à l’œuvre dans d’autres domaines (littérature libertine ou grivoise,
sexologie, fragments « scandaleux » de la culture de masse). Nous
n’aborderons pas ici les emprunts de Bagatelle à la presse masculine de
charme, sauf pour dire que le magazine reprend évidemment à des titres tels
que Playboy, Penthouse, etc., la présence en pages centrales du strip-tease
de jeunes mannequins du sexe opposé. Mais tout distingue Bagatelle de
cette presse de charme dans la mesure où le couple que la lectrice forme
avec son compagnon demeure l’horizon même d’inscription des fantasmes
sexuels. De fait, Bagatelle se défend d’une telle affiliation, notamment au
travers de son courrier des lecteurs qui se révèle être un des lieux principaux
de justification de son existence : si Bagatelle revendique une forme de
levée des « inhibitions » féminines, il écarte aussi par ce biais pornographie
et vulgarité. La publication de lettres de lectrices permet au titre de tenir un
équilibre entre les critiques qui lui reprochent de ne pas aller assez loin
(nombre de photos d’hommes nus trop réduit) et celles qui qualifient
certains choix du journal de « vulgaires » en assimilant le journal aux
magazines de charme masculins.
Cet équilibre n’est viable que si le magazine se tient au carrefour de
frontières multiples et élabore des définitions parcellaires, multiples et
parfois contradictoires de la féminité. Il partage, de fait, cette position
d’ambivalence avec les autres titres de la presse féminine généraliste. Nous
pouvons peut-être expliquer celle-ci par la difficulté qu’éprouvent les
acteurs eux-mêmes à proposer des représentations claires de « la femme » en
termes d’« identité féminine », les discours oscillant entre une appréhension
biologique du « féminin » et une définition sociale et économique de la
« femme » d’aujourd’hui
[14]. Cette difficulté est perceptible dans la façon
dont ils justifient l’existence de la presse féminine généraliste : pour les
acteurs de ce secteur, celle-ci s’appuierait sur une sociabilité extérieure au
média lui-même et spécifique aux femmes, parce qu’elle serait liée à des
valeurs affectives, psychologiques mais aussi à des données sociales et
économiques. Dans le cas de
Bagatelle, les échanges libertins sur la
sexualité entre « copines » constituent de façon explicite pour les rédacteurs
le modèle de référence à reproduire dans les colonnes du magazine, comme
nous le verrons un peu plus loin. Ainsi, ce journal est à la recherche d’une
communauté de lecteurs fondée sur une certaine conception de la sexualité,
qui n’exclut donc pas la lecture du magazine par des hommes. Certaines
lettres et articles incitent, et invitent même les lectrices à partager la lecture
du magazine avec leur compagnon. En ce sens, même s’il cherche à
favoriser l’expression d’un discours sur le plaisir féminin,
Bagatelle se
distingue du discours féministe des années 1970 qui tentait d’élaborer (voire
de conceptualiser) une « identité sexuelle » propre à la « femme » en
promouvant une parole qui serait véritablement (voire exclusivement) celles
des femmes sur cette question.
Bagatelle, lui, pour construire un projet
éditorial original au sein de la presse féminine, semble davantage se
préoccuper de limiter les rejets et les exclusions que peuvent induire ses
choix rédactionnels, en témoignant à la fois d’une prudence axiologique
(aucune pratique n’est
a priori condamnable), et d’un désir d’ouverture en
direction des hommes.
« Ces hommes-là [la rédactrice vient d’évoquer quelques stars du cinéma et
de l’audiovisuel] ont en commun de n’être jamais là où on les attend. Virils –
aucun doute là dessus – mais d’une douceur parfois féminine… Désirables,
mais capables d’élans presque mystiques [sic]. Limite hard, mais au fond
sentimentaux… Multiples, quoi. Comme les femmes. »
De la posture des journalistes comme stratégie de justification du titre
A travers la question du « droit au plaisir » et de celle de l’« identité »
féminine, on voit que sont à l’œuvre dans le discours de Bagatelle de
multiples tensions, même si l’on note la recherche d’équilibres dans
l’élaboration des contenus rédactionnels. De ce point de vue, le rôle et la
place accordée à la figure de la rédactrice en chef (Denyse Beaulieu) prend
tout son sens car il permet d’assurer plus qu’une cohérence énonciative tout
au long du magazine. Pour un(e) journaliste, en effet, écrire sur la sexualité
de façon « libre » ne peut pas être anodin : l’image de soi morale ou
professionnelle se joue tout particulièrement sur une question de ce genre,
qui impose tout à la fois un ton « léger » (pour ne pas trahir des inhibitions,
par exemple) mais aussi une certaine décence (puisqu’il s’agit d’une parole
ou d’un écrit public). La question se complique lorsqu’il s’agit d’écrire au
sein d’un magazine qui se veut explicitement porté sur la sexualité. En effet,
une énonciation qui apparaîtrait « lointaine » (sans engagement supposé de
la part de celui ou celle qui écrit) ruinerait le projet même du magazine qui
est d’entrer en contact, de nouer une relation avec une communauté de
femmes dont la sensualité serait affirmée, voire revendiquée.
En sens inverse, une énonciation impudique ou indécente (ou simplement
dévoilant des affects ou des fantaisies sexuelles qui ne concernent que celui
ou celle qui écrit), ou une « liberté » de langage trop marquée sur les
questions sexuelles (conduisant à une forme de vulgarité) risquerait de
choquer et de menacer l’image morale et professionnelle du rédacteur. C’est
pourquoi, comme on va le voir, la relation énonciative que propose le
journal a précisément pour but de construire un espace imaginaire inédit
(afin de produire la différenciation nécessaire à sa viabilité sociale et
économique) qui accueille la lectrice au sein d’un groupe de « copinescoquines » (neuf articles sur dix sont signés par des femmes dans Bagatelle),
groupe qu’elle peut reproduire elle-même au sein d’un acte de lecture
collectif (attesté dans plusieurs lettres). Cette solution énonciative permet
ainsi d’utiliser l’interlocution « entre copines » comme un modèle de réglage
de la relation entre rédactrice et lectrice, sur le mode d’un échange
d’expériences (et de « trucs »). Cette relation suppose, en effet, à la fois une
dimension publique limitant en principe les débordements de l’intime à ce
qui est partageable entre paires (à la différence de la relation exclusive à une
confidente, ou à la différence d’une confession, par exemple) et une certaine
connivence au sein de laquelle l’humour, les allusions, voire le maintien
d’un certain secret, jouent un rôle primordial.
En ce sens,
Bagatelle peut reprendre sans peine le code d’une énonciation
relativement marquée, voire très marquée (Marcelle Ségal dans
Elle, par
exemple), qui prédomine dans la presse féminine (surtout haut de gamme) à
partir des années 1960. Le magazine peut exploiter tous les ressorts que
permet ce mode énonciatif, et tout particulièrement le passage permanent du
« nous » au « je », au nom d’une communauté d’expériences ou de
sentiments partagés – ici « sensuels » – propres aux « femmes » (alors même
qu’il s’agit très souvent des sentiments ou des expériences propres à un
certain type de femmes qui achètent tel magazine particulier). De plus, pour
éviter un discours qui parlerait sans aucun relief de sexualité, la rédactrice
va pouvoir précisément utiliser ce « nous » comme un masque commode
pour engager dans son énonciation une émotivité propre à réveiller en
chaque lectrice certains émois liés à la sexualité, tout en cachant les siens
propres. Pour étudier ce travail d’expression des journalistes, il nous paraît
alors pertinent de distinguer en analyse de discours la
légitimité, qui
détermine en amont le statut (institutionnel, organisationnel, etc.) du
locuteur, de la
crédibilité, qui a trait à l’action même du locuteur et dépend
non seulement du statut de celui qui s’exprime, mais peut aussi se conquérir,
ou se perdre, dans l’acte même du discours, ce dont atteste l’analyse de
l’
ethos (c’est-à-dire l’analyse de la préservation ou la modification des
images de soi de celui qui parle ou qui écrit
[15] ). En effet, par delà les
exemples de magazines féminins libertins à l’étranger ou les
« changements » de mentalité qui servent à
Bagatelle à assurer sa raison
sociale, ou
légitimité, l’enjeu pour les rédactrices est alors de construire en
acte la
crédibilité de chaque article et de chaque signature afin de faire la
démonstration de la pertinence de la ligne éditoriale choisie, numéro après
numéro. Dès lors, de même que l’on peut voir comment une crédibilité peut
construire ou défaire une légitimité, on observera comment il est possible, à
la fois, de distinguer et de lier
ethos personnel (définition rhétorique) et
ethos social ou professionnel (définition sociologique) en étudiant les
répercussions de l’un sur l’autre.
On peut considérer que trois éléments constitutifs caractérisent le travail sur
l’
ethos en jeu dans
Bagatelle dans ce cadre : l’engagement très singulier de
sa rédactrice en chef, Denyse Beaulieu, la construction d’une figure de
rédactrice directe, experte mais moralement irréprochable, mais aussi d’une
relation entre rédactrices et lectrices à travers une expressivité « spontanée »
(éclats, points d’exclamation, soupirs figurés par des points de suspension).
Si l’on s’attarde un instant sur le premier point, qui est le plus original, on
constate que l’importance de l’espace rédactionnel occupé par la rédactrice
en chef identifie d’emblée, et très fortement, le journal à Denyse Beaulieu. Il
ne s’agit pas simplement du « je » traditionnel des éditoriaux de magazines
féminins, à travers lequel la rédactrice en chef (ou l’éditorialiste) se fait, en
réalité, simple porte-parole d’un « nous » représentatif des heurs et malheurs
féminins, mais véritablement d’une sorte de construction de la personnalité
de D. Beaulieu en démiurge : elle est celle qui peut offrir aux femmes
comme un cadeau ce qu’elles attendaient depuis si longtemps. La fragilité de
cette
raison d’être du journal (même s’il se mue une raison sociale) est donc
cela même qui fait sa crédibilité, et qui autorise du même coup cette
omniprésence et omnipotence d’un « Je, Denyse Beaulieu ». Par là, en un
lieu stratégique comme le « paratexte » que constitue l’éditorial
[16], la
rédactrice se construit comme source principale et réelle garante de la ligne
du magazine, comme l’« auteur » du magazine si l’on suit la définition qu’en
propose François Jost : « celui qui accroît la confiance en ses textes en les
relayant à travers les divers épitextes et paratextes
[17] ».
Denyse Beaulieu met toute sa personnalité dans la balance, comme pour
conjurer toute difficulté à oser enfin parler de sexualité féminine, liant le
journal à son destin personnel :
« Vous vouliez un magazine féminin qui vous parle de ce qui vous importe le
plus : l’amour, les hommes… bref, la vie. Et qui vous en parle comme on le
fait aujourd’hui entre nanas, avec franchise et humour. C’est vous qui me le
dites ; c’est ce dont j’avais envie, en créant Bagatelle. Après tout, pourquoi
les femmes n’auraient-elles pas droit à un journal qui traite de sexualité sans
hypocrisie et montre les beaux mecs sans feuille de vigne ? »
Outre cet ancrage à l’« envie » affichée d’une femme véritablement
« entreprenante », on peut remarquer que l’ethos de Denyse Beaulieu
contribue à dessiner le cadre général au sein duquel vont pouvoir s’inscrire
les autres discours, en mobilisant à la première personne un garant « moral »
pour la sexualité presque inattendu, le mariage, accompagné de la
revendication d’une sexualité « à la limite », la sodomie. En effet,
D. Beaulieu revendique haut et fort le fait d’être mariée, ce que l’on voit par
exemple dans l’éditorial (« Youpiii, on se marie ! ») qui annonce le dossier
du numéro consacré au mariage. Elle mêle si bien sa vie de femme et
d’épouse à celle du journal que celui-ci devient tout naturellement la tribune
d’une adresse directe fictive à son mari ! A l’autre bout du spectre de la
« moralité sexuelle », D. Beaulieu propose une nouvelle érotique dont
l’intrigue mène l’héroïne (qui parle à la première personne) à une sodomie à
demi-consentie avec un torero mort-vivant. Touchant à un classique de
l’érotisme (l’amour avec un mort) qui permet ici d’afficher par son excès un
caractère non réel, Bagatelle franchit donc, à nouveau avec l’aide de sa
rédactrice en chef, sous couvert de « fiction » assumée à la première
personne, une frontière possible de la décence. Une fois de plus, le destin du
journal est lié à sa rédactrice en chef. La fiction permet de préserver l’ethos
mais la lectrice est incitée à lire le texte comme le lieu de la révélation des
« fantasmes » de la rédactrice en chef. Par ce geste, en réalité, Denyse
Beaulieu montre, sans danger, jusqu’où elle peut aller, ce qui finalement est
censé renforcer sa crédibilité tout à la fois de femme « libérée » et de
rédactrice en chef (son talent d’écriture).
La mise en jeu de l’ethos de Denyse Beaulieu dans le magazine a donc une
fonction importante dans la mesure où elle permet de mesurer les frontières
tant du rapport à la loi sociale que du rapport aux « fantasmes » que propose
Bagatelle, mais elle ne constitue sans doute pas une condition suffisante de
viabilité pour le magazine. Face à la revendication d’un droit au plaisir, et la
difficulté à définir un profil féminin « sensuel », la focalisation sur la
rédactrice en chef peut être lue, à l’inverse, comme le symptôme d’une
segmentation qui ne parvient pas à se constituer comme telle. C’est alors
peut-être du côté de la production de récits susceptibles d’être partagés,
plutôt que de l’identification stricto sensu à une figure initiatrice, que peut
se faire l’adhésion au projet du magazine, comme le suggère implicitement
l’invitation faite aux lectrices de prendre la plume à leur tour : « Bagatelle
ouvre désormais ses pages ‘fiction’ aux femmes dotées d’une jolie plume,
qu’elles soient écrivains reconnues ou débutantes douées. Je me suis permis
d’ouvrir le bal : mais j’attends de vos nouvelles. »
BAGATELLE : FRAGMENTS D’UN DISCOURS SEXUEL
AU SEIN DE LA PRESSE FEMININE ?
Si la lectrice ne prend pas la plume, on peut néanmoins supposer qu’elle
s’investit fortement dans les récits proposés par le magazine, puisque c’est
la réorganisation de la place de chacun qui est l’objet de toutes les
attentions, et non l’originalité des figures de l’amour utilisées (l’homme qui
« fait fantasmer » est souvent un « latin lover » ; l’Orient et l’Inde – « danse
du ventre », hammam et kamasutra obligent – sont des lieux inépuisables
d’inspiration, etc.). Bagatelle joue ici avec les normes pour partager avec ses
lectrices cette manière « libérée » de vivre la sexualité féminine, affranchie
des canons traditionnels du désir féminin (secret, patience, voire souffrance,
caractère dissymétrique, etc.). Par quel moyen le magazine peut-il élaborer
un discours à la fois pertinent et crédible, alors que ce choix éditorial
interroge directement les normes auxquelles doivent généralement se
conformer les femmes, et plus particulièrement les modèles de conduite
liées à la sexualité ?
Pour rendre compte des écarts possibles du magazine par rapport à ces
canons, nous nous inspirons de l’approche de John Gagnon et William
Simon qui considèrent les normes qui prédominent dans la sexualité comme
le produit d’une « imprégnation par des récits impliquant des séquences
d’événement », plutôt que comme le résultat d’une inculcation de règles et
d’interdits
[18]. Pour Gagnon et Simon, « la conduite sexuelle doit être
considérée comme une
scripted behavior
[19] ». Un « script » est un « schéma
cognitif bien structuré », un « scénario
[20] » (telle la série d’actions qui
conduit d’un rendez-vous au cinéma jusqu’à la chambre à coucher). Puisque
nous ne connaissons pas les pratiques qui les accompagnent, les récits que
propose
Bagatelle ne sont alors que la forme manifeste de schémas
cognitifs, même s’ils sont expressément tournés vers la réalisation d’actions.
Nous analyserons donc un
discours sur les conduites sexuelles et, plus
précisément, des
propositions de conduites dont la légitimité reste à
construire, du point de vue de l’individu (la lectrice et son histoire
personnelle) et/ou de la société (le rapport de ces conduites aux canons).
Pour prendre de la distance par rapport aux conduites sexuelles habituelles,
telles qu’elles se présentent en particulier dans le reste de la presse
féminine,
Bagatelle est, en effet, contraint d’inventer (ou de réinventer) de
nouvelles situations qui mènent à l’acte sexuel, de changer les rôles
convenus, de produire de nouvelles figures d’identification liées à la
sexualité. Nous ne pouvons pas considérer que
tel récit « novateur »
proposés par
Bagatelle correspond à
tel schéma cognitif préalablement fixé,
puisque ce caractère même d’innovation écarte les conduites type, et nous
avons plutôt affaire à
l’élaboration en cours de l’un de ces scénarios, c’est-à-dire au rôle de l’
imagination dans la production des scripts sociaux de la
sexualité. On peut donc observer que les médias ne sont pas seulement des
lieux où s’énoncent les conduites et les interdits
[21], mais aussi des
laboratoires de normes, fonction entrevue par exemple par Maigret à propos
des identités sexuelles des adolescents
[22]. C’est ainsi que
Bagatelle va
remettre en cause implicitement « le scénario dominant qui prévoit que c’est
à l’homme de faire les propositions
[23] », pour proposer à la jeune femme de
prendre l’initiative. En ce sens,
Bagatelle donne corps, au moins sur un plan
imaginaire, à une critique qui s’était énoncée depuis longtemps dans la
presse féministe et même féminine.
« Un parfum d’aventure » : l’initiative féminine au cœur des scénarios
sexuels de Bagatelle
A un premier niveau
[24], et suivant son slogan
(« le magazine féminin qui
déshabille les hommes »), le discours dominant de
Bagatelle est de faire
l’éloge de l’initiative féminine. Photographies, récits, lettres, conseils
promeuvent un rôle actif de la femme dans les scénarios sexuels, qu’elle soit
«
fidèle » ou «
adultère », comme on le voit dans un long article-manifeste
du premier numéro.
Bagatelle propose des actions et des rôles féminins qui
transforment le déroulement des scénarios habituels et relance
potentiellement le désir féminin : l’initiative féminine est présentée comme
la clé
sine qua non d’un changement. La critique des scénarios classiques
est menée au nom de l’ennui ou de la souffrance qu’ils entraînent chez la
(jeune) femme. Dans le premier cas, l’homme apparaît comme une force
d’inertie, tandis que l’action féminine sauve le couple de la monotonie
[25],
dans le second, la femme doit se hisser au même degré d’initiative et
d’action que l’homme adultère afin de sortir d’une forme de passivité
douloureuse
[26]. La norme de l’égalité entre les sexes sert ici de garant aux
nouveaux récits, mais on peut se demander si, comme on le verra, cette
référence ne révèle pas une difficulté à concevoir de nouveaux rôles
féminins « actifs » qui ne soient pas calqués sur ceux des rôles traditionnels
du séducteur masculin.
La monogamie au long cours importe plus aux femmes qu’aux hommes, et
c’est à elles qu’il revient d’insuffler une vitalité toujours renouvelée à leur
relation amoureuse. Il faut bien que quelqu’un s’en charge, et la meilleure
façon de mener la tâche à bien, c’est évidemment de l’assurer soi-même.
On le voit d’emblée lorsque le magazine suggère ainsi à ses lectrices
d’investir certains lieux de «
drague », comme les bars où l’on peut
retrouver des
top-models masculins. Par là, inversant les rôles, l’homme
devient très souvent, dans les scénarios de
Bagatelle, la proie des envies
féminines. Plus avant dans le script du désir,
Bagatelle propose de
nombreux récits (fictionnels ou supposé vécus), ou des scènes (photos de
mode,
strip-teases), qui font de la femme la protagoniste principale, ou, au
moins, la coactrice du scénario sexuel. L’homme devient alors, parfois
explicitement, un « objet ». L’analyse d’un roman-photo du n° 3 («
Tu
m’attends… surpris par l’objectif, seul dans un palace ») est révélatrice de
ce point de vue. Dans une chambre d’hôtel, un jeune homme se déshabille
progressivement, va prendre un bain, puis s’installe en peignoir une coupe à
la main avant, semble-t-il, d’accueillir la femme qui le faisait attendre, et
qui, telle la lectrice, demeure hors-champ. Accompagnant pas à pas le
mouvement du jeune homme, une forme de voix
over qui dit « je », à
laquelle la lectrice peut s’identifier, donne sens à la scène, lui sert de
légende
[27]. Par là, l’initiative féminine est valorisée parce qu’elle produit un
véritable spectacle.
Bagatelle produit ainsi l’atmosphère favorable à une
sexualité « libérée » par un travail de mise en pages et de mise en récit
élaborée qui vise à intégrer la lectrice
[28].
Comment dire, comment lire : je désire ?
« A vos fantasmes… », écrit parfois le journal :
Bagatelle se conçoit donc
d’abord comme un lieu de projection des fantasmes féminins, un activateur
de scénarios « coquins » qui peuvent nourrir l’imaginaire de la lectrice,
avant, peut-être, de lui « donner des idées » pour ses scénarios quotidiens.
On peut se risquer à quelques hypothèses sur la manière dont
Bagatelle
conçoit la projection de ses lectrices dans les récits qu’il propose. L’analyse
des places énonciatives proposée par Eliséo Veron
[29] prend ici le relais de
l’étude des scripts parce qu’elle permet d’interpréter le rôle supposé des
relations entre énonciateurs dans ces fragments de scénarios qui peuvent
nourrir les scripts intérieurs de la lectrice (appelés « intrapsychiques » par
Gagnon et Simon). Le magazine propose, en effet, à la lectrice d’investir
différents « je », c’est-à-dire différentes places subjectives pour se situer
dans ces récits reformulés du désir. Le rôle de la première personne se voit
de façon exemplaire dans l’article «
Mes dix résolutions pour une année
sensuelle » proposées à la lectrice dans le numéro deux. L’identification à
un « je » féminin qui ose et affirme son désir est l’une des clés du discours
de
Bagatelle sur la sexualité féminine : ce « je » plein d’audaces et de
ressources est proprement l’
alter ego du « vous » que le magazine ne cesse
d’inciter à l’action (sinon à la débauche). Il est donc une figure discursive du
« vous » qui passe (enfin) à l’acte. A toutes les étapes du script de la relation
sexuelle, sont donc valorisées les conduites dites « actives » de la femme, du
flirt
[30] à la recherche de nouvelles positions au sein de l’acte sexuel, en
passant par le premier rendez-vous.
Mes « Mes dix résolutions pour une année sensuelle :
(…) Résolution 4 : J’ai droit à l’égoïsme
(…) Résolution 7 : Je cultive mes fantasmes, même les plus cochons
Résolution 8 : Je suis mes humeurs
Résolution 9 : Je ne le lâche pas après l’amour
Résolution 10 : J’ai le droit d’être une salope. »
Bagatelle complexifie ainsi le système énonciatif de la presse féminine en
proposant un jeu à quatre rôles : la journaliste incitative
[31], une instance
engagée dans une sexualité active qui dit « je » (une lectrice qui écrit ou
envoie une photo, un personnage qui raconte, ou une personnalité qui
témoigne), la lectrice, et son amant/compagnon. De ce point de vue, le rôle
de stars « proches » (telles Sapho, Amanda Lear, ou « Mademoiselle
Agnès » de Canal+), souvent liées au petit écran
[32], est celui, essentiel, de
médiatrices qui permettent de (se) dire ouvertement : « Je désire, je veux cet
homme. » « Pulpeuse », « sexy », « baby-vamp », elles proposent ainsi un
regard mi-expert, mi-spontané sur le corps des « pin-ups » masculins que
dévoile le magazine.
« Ah, celui-là ! Qu’est-ce qu’il est sexy ! C’est too much. Aimerais-tu qu’il
me prenne dans ses beaux bras musclés ? Il faut bien avouer qu’il dégage une
certaine puissance […] Est-ce que je me le ferais ? »
Chanteuse Sapho, commentant une série de photos en « voix-over »
La lectrice, quant à elle, consent à se libérer, à se projeter, à jouer le jeu de
cette place énonciative qu’on lui propose : « Après avoir lu [Bagatelle] en
détail et avec attention, je me suis sentie beaucoup plus libre par rapport au
sexe. […] Je voudrais aussi ajouter que la ‘pin-up’ mec du numéro 3 m’a
fait fantasmer » [lettre]. De ce point de vue, tout en valorisant une parole
féminine orientée vers la sexualité, une parole projective, Bagatelle occupe,
en réalité, une place masculine dans l’organisation discursive du désir
féminin, celle de déclencheur, tel le rôle traditionnellement dévolu au Prince
Charmant des contes, censé éveiller en chaque lectrice le désir qui
sommeillait jusque là. La Belle peut alors enfin exulter : « Telle Lazare dans
son sépulcre, je pourrissais, rongée de complexes en tout genres, écrasée de
diktats péremptoires […] et puis est paru Bagatelle. ‘Lève-toi et marche !’ »
[lettre, n° 2]. Le magazine fait donc logiquement l’objet d’investissements
affectifs croisés au sein de groupes, surtout féminins, tel un objet sexuel que
l’on s’échangerait entre amies : « Je prête votre journal à des ami(e)s et nous
nous amusons bien. » ; « J’ai immédiatement prêté le magazine aux copines
et sauf quelques mijaurées, elles se sont toutes régalées » [lettre]. Mais, bien
souvent, cette sensualité des récits, ces « photos fantasmantes », ont
finalement pour objectif de modifier très concrètement la conduite sexuelle
de la lectrice avec « son » homme, qui est donc bien partie prenante du
discours, en tant qu’il est ce qui oriente le discours, sa finalité.
« C’est l’homme que l’on veut pour qu’il nous veuille aussi ! »
« Faites de votre homme un bon coup », on l’a lu ensemble sous la couette, en
riant, en jouant, en testant ! »
C’est pourquoi, on peut dire que si
Bagatelle évoque des scénarios non
traditionnels (adultère, amour à plusieurs
[33] ), ou rarement rendus public dans
la presse féminine de l’époque (situations libertines, sexe oral) – et se refuse
bien sûr à les condamner, ceux-ci constituent davantage des modèles
imaginaires pour une sexualité « active » qu’un ensemble de conduites à
suivre dans la vie réelle. De façon générale, et pour ne pas verser dans la
« presse spécialisée », mais prendre sa place parmi les autres magazines
féminins,
Bagatelle défend souvent l’idée qu’une relation de couple active
et harmonieuse permet d’allier érotisme et amour, à l’instar de l’éloge du
mariage par sa rédactrice en chef. On peut mesurer ainsi le poids des normes
morales à travers les conventions narratives, et voir jusqu’où le magazine
peut jouer avec elles.
La production normative de Bagatelle : l’alcôve et la couette
Rencontrant la question du couple, horizon quasiment indépassable de la
presse féminine, le magazine est face à une contradiction difficile à
surmonter : donner le goût de l’aventure et de l’imprévu tout en respectant la
loi d’airain d’une sexualité qui s’épanouisse dans le cadre de la monogamie
traditionnelle.
Bagatelle tente alors une forme de synthèse en jouant sur les
limites de ce cadre, mais sans effacer la tension entre un discours libertin,
potentiellement hétérodoxe, et un discours sexologique à visée explicitement
pratique dans le cadre d’un couple établi. Se dessine ainsi le projet une
cartographie du désir orthodoxe (le couple hétérosexuel stable) jalonnée
cependant de chemins de traverse, de nouvelles perspectives ou d’imprévus,
qui, en jouant avec les limites (sociales ou intimes) de la relation, rendent le
paysage plus attrayant (d’où la valorisation du sexe oral, par exemple). En
termes de scripts, on peut donc dire que, lorsque
Bagatelle se confronte à
des scénarios culturels hétérodoxes, comme l’adultère, c’est pour en retirer
quelques éléments qui vont renouveler les scripts interpersonnels, et non
pour abandonner le script dominant (culturel) du couple classique
[34]. En
témoigne, dans le sommaire du n° 1, cet appel à tromper son compagnon qui
n’est qu’une manière de rejouer la sexualité dans le couple : « Trompez-le !
Pendant que vous en avez envie (avant d’en avoir besoin). Ou bien restez
fidèles, mais sachez les règles du jeu ! » Dans le numéro suivant,
Bagatelle
prend soin de publier la lettre d’un lecteur (la seule lettre d’homme publiée)
qui le comprend bien ainsi : « Mais à regarder de plus près, votre article est
loin de faire l’apologie de l’adultère, et vos conseils dignes d’être pris en
considération. »
Bagatelle propose donc en quelque sorte un
rafraîchissement des scripts sexuels, mais ne sort pas du cadre normatif du
couple hétérosexuel stable : il vise, à partir de fragments culturels plus ou
moins orthodoxes qui alimentent le désir de la lectrice, à normaliser des
imaginaires « marginaux », « scandaleux » au sein du scénario classique.
Observons de plus près comment se joue ce processus de normalisation.
Le travail normatif de Bagatelle se voit nettement dans son inventivité
lexicale, celle-ci témoigne, en effet, de façon très intéressante des tensions
entre la proclamation de fantasmes et désirs féminins « à la limite » et leur
inscription dans la réalité quotidienne du couple. Le langage amoureux vient
souvent à la rescousse pour sublimer les élans les plus « sauvage[s] »,
comme l’atteste, par exemple, la formule « étreinte-bitume » pour désigner
le corps à corps impulsif des amants dans l’ombre d’une porte cochère. On
peut considérer que cohabitent deux formes principales de « transcription » :
l’une recycle au sein de la vie sexuelle domestique l’univers du noceur
masculin, l’autre traduit en langage sexologique les transports amoureux,
comme si l’important était, au bout du compte, le « résultat » obtenu. Ceci
nous montre qu’il y a une tension entre la capacité des scénarios à faire
« fantasmer » la lectrice et un discours à visée pratique qui risque de
transformer l’acte sexuel en simple « recette » sans saveur.
Le premier type de discours vise à « domestiquer » des figures
« scandaleuses » (titre d’une rubrique) comme les vamps, les strip-teaseuses,
les grandes séductrices pour nourrir des scénarios « coquins » de façon
fragmentaire sans pour autant menacer le récit principal que se propose une
lectrice supposée attachée à une sexualité dans le cadre d’un couple stable.
Il s’agit simplement de s’inspirer de ces figures pour construire une
dramaturgie érotique à deux (« Comme Kim Basinger, apprenons à le
vamper »). On peut remarquer une forme de récupération de la tolérance
autrefois consentie aux hommes pour les divertissements en dehors du foyer
(parce qu’ils permettaient une forme de « défoulement » et évitaient
l’adultère ou le recours à la prostitution), au profit de conduites féminines
« actives » habilement transférées dans l’espace domestique. Plus
généralement, s’il contribue à un affaiblissement des frontières sexuelles
(masculin/féminin) ou sociales (moindre condamnation de la sexualité
comme divertissement), ce discours de la réversibilité des rôles a pour effet
paradoxal de maintenir fermement le couple comme cadre de jeu, et de
proposer simplement une redistribution des rôles.
Dès lors, l’enjeu se déplace : il ne s’agit plus de valoriser une femme
« sensuelle », « libérée » ou conquérante, mais de favoriser une plus grande
« harmonie » sexuelle au sein du couple. Ce qui passe, en effet, dans les
« théories » sexologiques (du type Masters & Johnson) par une plus grande
participation de la femme, mais, surtout, par une meilleure connaissance du
corps de l’autre (en l’occurrence l’homme). Dans cette perspective, qui voit
la sexualité comme une simple pratique plus ou moins réussie (validée par la
jouissance des deux partenaires), la limite à franchir n’est plus celle de
l’acte illégitime (l’adultère) mais simplement du silence, de la fausse
pudeur. Le rôle de la femme dans le couple suppose alors un certain nombre
de compétences comme celles de savoir user de séduction, d’audace ou de
ruse, ou comme celle, surtout, d’être à même de métamorphoser en douceur
le compagnon ‘ordinaire’ en amant extraordinaire (la jeune femme occupe
alors un rôle d’éducatrice). Outre les références explicites aux textes
canoniques de la sexologie, les termes techniques et les mots consacrés
(comme « partenaire ») se retrouvent au milieu du bric-à-brac « libertin » du
magazine. Les fantasmes ne sont dès lors plus qu’un auxiliaire pour une
pratique efficace de la sexualité : « L’imagination est la plus sensible des
zones érogènes », explique un article.
Bagatelle propose donc deux discours à la fois, qui ne s’articulent pas
toujours : le premier, celui de l’alcôve, qui vise à différencier le magazine
du reste des autres magazines féminins, tire la sexualité du côté du fantasme,
du « spectacle intérieur » du désir qu’alimenteraient les différents scénarios
« libertins » du journal, le second, celui de la couette, vise un décodage
systématique de l’acte sexuel en éléments « réutilisables », tant pour lever
des inhibitions que pour s’essayer à de nouvelles pratiques, rejoignant ainsi
la tendance générale de la presse féminine qui fait du magazine un « outil de
vie ». Si bien qu’il n’est pas impossible de considérer que Bagatelle creuse
potentiellement l’écart entre les pratiques « réelles » et le discours qu’il tient
sur elles, même si les conseils pratiques proposent une forme de traduction
du « fantasme » (l’alcôve ) en « réalité » sexuelle au sein du couple (la
couette), traduction qui reste très aléatoire, puisque plusieurs indices laissent
à penser que le journal sert souvent de support à certaines pratiques
« solitaires ».
Conclusion : Bagatelle, un révélateur
Bagatelle, premier magazine féminin à proposer sur le marché un projet
éditorial entièrement centré sur la question de la sexualité, peut apparaître
comme un précurseur lorsqu’on constate l’importance prise aujourd’hui par
les sujets sexuels comme arguments de vente dans la presse féminine.
Toutefois, cette nouveauté n’a pas assuré sa survie. A force de prudence,
Bagatelle risquait en effet, paradoxalement, la contradiction là où il
cherchait à innover, de même qu’il proposait une relation incertaine à ses
lectrices en définissant peu les modèles féminins qu’il envisageait, tout en
personnalisant fortement la ligne éditoriale autour de sa rédactrice en chef.
Cependant, l’expérience de Bagatelle montre que les tensions qui traversent
son projet sont les tensions mêmes de la presse féminine, qu’il s’agisse des
enjeux du positionnement ou des référents socioculturels mobilisés, et il est
intéressant de noter que c’est précisément la recherche d’un discours
différent sur la sexualité des femmes qui les fait apparaître. On peut penser
que Bagatelle, en postulant l’existence d’un regard féminin sur la sexualité
susceptible d’être partagé, c’est-à-dire d’une représentation stabilisée,
reposait en fait la question de l’« identité féminine » qui justifierait
l’existence d’une presse féminine, question qui reste ouverte à l’intérieur
même de la presse qui se qualifie comme telle.
La spécialisation du contenu a peut-être accentué l’indétermination déjà à
l’œuvre au sein de la presse féminine, dans la mesure où Bagatelle n’a sans
doute pas envisagé précisément les lectrices auxquelles il entendait adresser
son discours, et ce, malgré l’utilisation affichée des outils marketing. Ces
outils s’avèrent être davantage un élément constitutif des stratégies de
légitimation de l’existence du magazine, et ne s’inscrivent pas dans une
démarche de structuration et de régulation d’un double marché. Ainsi, le
sondage du numéro un, analysé plus haut, suggère un profil de lectrices
potentielles favorables au fait de montrer des hommes nus, qui sont plutôt
jeunes et dotées en capital économique et/ou culturel, tandis que Bagatelle
cherche au contraire à s’adresser à des femmes de tous les âges et n’hésite
pas à mêler les références culturelles, passant des stars du show business à la
littérature galante des Lumières. On ne note pas, non plus, une réorientation
progressive du magazine qui tienne compte des multiples enquêtes qu’il
propose à son lectorat d’un numéro à l’autre. Ce positionnement en suspens,
essentiellement fondé sur une offre originale, n’a sans doute pas contribué à
convaincre les annonceurs (en dehors du secteur du Minitel rose et des
agences de rencontre) qu’un titre centré sur la sexualité pouvait créer un
univers de discours propre à favoriser la promotion de leurs produits. Mais il
est possible, également, que les responsables du magazine n’aient pas voulu
adopter une gestion marketing des contraintes du double marché, contraintes
formulées sous la forme d’« attentes » du lectorat et des annonceurs, qui
soumet tout choix éditorial aux études et au ciblage des lecteurs.
Selon cette conception, des acteurs économiques interviennent sur ce
marché afin d’organiser la rencontre entre une offre et une demande en vue
de réaliser des bénéfices financiers. Cette conception ne convient pas
forcément à la façon dont les journalistes appréhendent leur rôle vis-à-vis
d’un lectorat et, dans le cas de Bagatelle, le souci des responsables de
Bagatelle serait alors d’éviter qu’un cadrage trop important de la production
rédactionnelle par les outils marketing freine l’innovation journalistique, car
la démarche marketing élabore une conception en réalité purement
commerciale du public. De même, la personnalisation aussi marquée du
projet éditorial autour d’une figure journalistique unique, celle de la
rédactrice en chef, pourrait alors révéler plus généralement le rôle
déterminant et l’implication de l’équipe journalistique autour de ce projet.
Doit-on en déduire qu’il est impossible de proposer à un lectorat féminin un
magazine exclusivement consacré à ce thème ? La façon dont les magazines
féminins actuels traitent de la sexualité peut aussi être significative du
tournant que Bagatelle n’a sans doute pas su prendre, en termes de
segmentation du lectorat. En effet, au lieu de s’appuyer sur un lectorat
généraliste mais concerné par une approche « osée » de la sexualité, ces
titres qualifiés de seconde génération se caractérisent par une spécialisation
du registre énonciatif et non des contenus, puisque la question sexuelle,
même lorsqu’elle est partie prenante de ce registre, n’est qu’un sujet parmi
d’autres. C’est à partir de ces positionnements discursifs qu’une
segmentation du lectorat est alors réalisée. Mais, au rebours, on constate un
appauvrissement de l’univers de la sexualité féminine, réduit à quelques
figures très identifiées, quand il ne disparaît pas tout à fait des magazines
féminins. On peut ainsi distinguer quatre tendances aujourd’hui à l’œuvre,
qui s’adressent à des publics différents par leur inscription socio-économique et/ou de leur appartenance à une classe d’âge. Ces tendances
s’appuient sur différents types de discours : le discours de la « garce », le
discours du « bien être » psychologique et corporel, le discours de la
« femme à responsabilités » et le « féminin de société ». Jeune et Jolie,
20 ans, Jalouse appartiennent à des degrés divers à la première tendance et
touchent un lectorat jeune. L’univers construit par les articles rappelle les
publicités Kookaï, dans lesquelles des jeunes filles jouent avec des hommes
miniatures, les soumettant à leurs désirs puérils (c’est la figure du « Girl
Power »). Non seulement on est loin de l’érotisme adulte de Bagatelle, mais
on retrouve une forme de « guerre des sexes » aux antipodes de son projet.
Les magazines tels que Vital, Psychologies construisent, eux, l’image d’une
lectrice en quête d’équilibre, personnel et conjugal, au sein duquel la
sexualité occupe une place essentielle donnant lieu à de nombreux conseils
pratiques et prescriptions « éthiques » (à travers des dossiers sur « les droits
sexuels » par exemple, rappelant parfois certaines « résolutions » de
Bagatelle comme « J’ai le droit de dire non ») mais ils quittent peu un
registre sage et les scénarios sexuels déjà connus. Des titres comme Femme
Active s’adressent, eux, aux cadres et aux chefs d’entreprise. Leurs contenus
s’organisent autour d’un discours de la « réussite », de l’univers domestique
à la sphère professionnelle. Enfin, le « féminin de société » DS entend se
distinguer des autres magazines féminins en traitant de sujets que l’on
retrouve généralement dans les newsmagazines (Le Nouvel Observateur,
L’Express, etc.), principaux concurrents sur le marché publicitaire, tout en
conservant un « ton féminin ». Dans ces deux derniers types de presse, la
sexualité disparaît presque entièrement de l’univers féminin, comme si ce
retrait constituait précisément une marque de « sérieux » au moment où les
magazines généralistes (Elle, Cosmopolitan, Marie Claire…) multiplient les
couvertures et les sujets pseudo-érotiques. De ce point de vue, Bagatelle a
défriché, malgré ses contradictions, un territoire possible pour la presse
féminine qui reste encore largement inexploré.
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presse écrite », Sémiotique II, IREP, p. 35-56.
·
VERON E. (1994) « De l’image sémiologique aux discursivités. Le temps d’une
photo », Hermès, 13-14,, p. 45-64.
[1]
RUNTE-HELBING, 1986.
[2]
Né en novembre 1993, ce journal publia quatre numéros jusqu’en juin 1994.
Bagatelle a
été édité par le groupe BCMC, une SARL parisienne dont le capital se montait à 100 000 F.
Le premier numéro annonce une périodicité mensuelle, démentie par les trois numéros
suivants, bimensuels (janvier/février, mars/avril et mai/juin 1994).
[3]
Ces interrogations tournent, pour la plupart, autour de la définition à donner au terme
« féminin » et de la possibilité d’une « identité féminine » définie comme construction
historique et sociale ou, au contraire, comme réalité biologique (« nature »). Formulées par les
féministes à partir des années 1970, elles ont pointé le rôle des médias, et plus
particulièrement de la presse féminine dans la construction de stéréotypes entravant la prise
en compte politique et sociale de la condition féminine. Un ouvrage emblématique de la façon
dont ces questions étaient posées sur le mode polémique est celui d’Anne-Marie Dardigna
(DARDIGNA, 1974). Pour notre part, nous limitons l’emploi de l’expression « presse
féminine » au média écrit qui a pour caractéristique principale d’avoir un lectorat très
majoritairement constitué de femmes (ce qui nourrit parfois chez les acteurs professionnels la
croyance en l’existence d’une « communauté » féminine).
[4]
VERON, 1994 p, 62.
[5]
Des entretiens effectués en 1993/94, auprès des professionnels impliqués dans la
conception de magazines féminins (
Marie Claire, ELLE, Cosmopolitan, Modes et travaux et
Femme actuelle), nous serviront de point de référence pour interpréter les stratégies de
légitimation développées par
Bagatelle. L’intégralité des entretiens est retranscrite dans
DAMIAN, 1995 (annexes).
[6]
L’étude de l’
ethos rhétorique pour analyser l’affichage public de positions
socioprofessionnelles assumées au moment même de l’acte de discours a fait l’objet de
propositions dans SOULEZ, 1998 et 2001.
[7]
GAGNON, 1999.
[8]
Cette approche des stratégies marketing comme outils et comme cadre conceptuel
structurant les pratiques et les représentations des acteurs de la presse féminine a été proposée
dans DAMIAN, 1995.
[9]
Au plus fort des revendications féministes des années 1970, les journaux féministes
obligèrent la presse magazine féminine à s’adapter aux nouvelles exigences sociales des
femmes, pour éviter une importante érosion des ventes. Ainsi, les magazines haut de gamme,
à l’exemple de
Marie Claire et de
Elle, ouvrent un espace d’expression aux thèses et aux
idées féministes… tout en continuant de développer leur espace publicitaire. Cette politique
prendra fin vers 1982, date à laquelle les responsables de ces titres décident de la
réconciliation entre le féminisme et ce qu’ils appellent la « féminité ». Parallèlement, les
journaux féministes quittent la scène, et ce, définitivement :
Sorcières,
Choisir,
Femmes
travailleuses en Lutte et les huit titres militants
(Questions féministes,
Histoires d’Elles, Les
Cahiers du Féminisme, etc.) parus entre 1977 et 1978 s’arrêtent.
[10]
On remarque cependant quelques allusions plus « militantes », comme un « billet
d’humeur » qui critique l’instauration de la « Journée des femmes », mais avec cet argument :
« Précisons une toute petite chose : Marie Curie au Panthéon, c’est bien gentil. Mais la
journée de la femme, c’est tous les jours. Et ça commence tout de suite. »
[11]
Tout à l’opposé, les titres féministes recherchaient, eux, un public féminin plus vaste et
s’inscrivaient avant tout dans le champ politique. Au XIX
e siècle, on distingue deux
orientations principales : le saint-simonisme à travers l’engagement de femmes comme Marie
Reine Guindorf et Désirée Veret (
La femme libre, 1832-1834), Eugénie Niboyet, Désirée Gay
et Jeanne Deroin (
La voix des femmes créé le 19 mars 1848) ; le courant catholique (
Journal
des femmes 1832-1837,
La mère de famille créé en 1833) qui rappelle aux femmes leurs
devoirs et leurs obligations de mère et d’épouse. Ainsi, dès ses débuts, ces journaux
féministes se distinguaient précisément des journaux de mode, plus ou moins liés à une
maison de couture ou à un modiste
(Le miroir des Dames,
Le panorama fashionable,
La
Capricieuse fondés entre 1836 et 1850). La presse de mode, dès ses origines (fin du
XVII
e siècle), voit son évolution couplée à celle d’un secteur d’activité : celui de
l’habillement et à l’émergence du phénomène de « mode » (sous l’Ancien Régime) alors que
les journaux féministes sont affiliés à des collectifs politiques et intellectuels. La distinction
« journaux de mode » versus « journaux féministes » a été proposée par SULLEROT, 1966
qui construit également un autre opposition entre ces deux catégories : la première s’adresse
aux « Dames » alors que la seconde s’adresse aux « Femmes ». Cette dernière forme d’adresse
finira par caractériser l’ensemble des titres de la presse féminine. Pour l’évolution de la presse
féminine jusqu’à aujourd’hui, on peut se reporter à DAMIAN, 1997.
[12]
Les titres fondés sur les « styles de vie » adaptent les contenus de titres américains
(
Cosmopolitan) ou proposent des contenus inédits (à l’exemple de
Santé Magazine,
Médecine
Douce, magazines centrés sur une information médicale plus ou moins liée au culte du corps
et de l’hédonisme, ou de
Vital dont Denyse Beaulieu deviendra la rédactrice en chef à la fin
des années 1990). Les autres titres relèvent de la presse adolescente (
20 ans, Jeune et Jolie),
ou exploitent une seule image de la femme (
Biba et la superwoman,
Jalouse et la garce…).
Ces évolutions sont par ailleurs révélatrices de l’influence des choix des annonceurs sur ce
type de presse dans la mesure où ces acteurs ont intérêt à promouvoir leurs produits auprès de
cibles segmentées.
[13]
La « femme sensuelle » telle que la construit le sondage serait plutôt jeune (59 % de celles
qui se déclarent intéressées par le fait de voir des hommes nus sont âgées de 18 à 24 ans,
56 % de 25 à 34 ans), évoluerait dans un milieu économiquement favorisé (58 % de celles qui
se déclarent intéressées par le fait de voir des hommes nus sont cadres supérieurs, 48 %
cadres moyens), profil idéal pour les annonceurs habituellement présent dans le secteur de la
presse féminine.
[14]
DAMIAN, 1995. Leurs discours, leurs croyances mêlent, de façon inextricable, deux
types de représentations. La première considère « la » féminité comme une « entité
naturelle », innée, irréductible à l’histoire et liée à un état biologique. La « nature féminine »,
universelle, renvoie alors à des caractéristiques partagées par l’ensemble des femmes quel que
soit leur milieu social, véritable « communauté » dont le langage et le rapport au corps
échapperaient largement aux hommes. La seconde se fonde sur une interprétation des rôles,
des tâches et des fonctions actuels des femmes au sein de la société. Cette « personnalité
sociale » propose l’image d’une femme « multifacette », sorte de « super-woman » capable
d’assumer des responsabilités professionnelles et familiales, d’associer féminité et
émancipation, grâce à une prodigieuse capacité d’organisation. Par son mode de vie, elle
incarnerait l’ensemble des droits acquis par les femmes au cours de ces trente dernières
années, et démontrerait que « féminité » n’est pas incompatible avec féminisme. Il faut
pondérer toutefois les discours tenus par ces responsables sur la (les) femme(s) et la presse
féminine généraliste en les confrontant aux contraintes de production propres à ce type de
presse. En fonction des choix marketing, et donc du « cœur de cible » auquel s’adresse un
magazine support, les professionnels favoriseront dans leurs productions symboliques tel ou
tel type de représentation et telle ou telle fonction éditoriale.
[15]
SOULEZ, 1998, p. 399-409. L’étude évoquée ici a porté sur une série de cas mettant en
jeu l’identité professionnelle de journalistes de télévision. Ainsi, par exemple, en pleine
affaire des « animateurs-producteurs » (1996), alors qu’il était la cible principale des
critiques, J.-L. Delarue s’est efforcé de restaurer sa crédibilité au sein même des émissions
qu’il animait (
ethos personnel), faisant du même coup la démonstration en acte de sa capacité
d’animateur au cours d’un moment difficile (
ethos professionnel).
[16]
Outre qu’il constitue le premier texte important du journal issu de la rédaction, ou qu’il
présente le dossier du mois, l’éditorial joue le rôle dévolu traditionnellement aux préfaces (ou
aux autres formes de « paratexte ») en étant le lieu où s’élabore un discours sur le journal dans
son ensemble.
[17]
Jost explique quelques pages plus tôt : « Avant de renvoyer à autorité, ‘auteur’ signifie
d’abord ‘celui qui accroît’ (d’
augere, ‘augmenter’) et plus spécifiquement celui qui accroît la
confiance, le crédit, à savoir le vendeur. Ce n’est pas du côté de la métaphysique qu’il faut
chercher la justification de cette instance, mais bien plus du côté de l’économie. » JOST,
1992 p. 58 et 87.
[18]
BOZON et GIANI, 1999, p. 70.
[20]
Pour Gagnon et Simon : le script peut prendre une forme assez générale (la série virginitémariagefiliation par exemple) ou s’incarner au sein d’interactions quotidiennes (du baiser à
la caresse, etc.). Le premier script est dit « culturel », le second « interpersonnel ». Un
troisième niveau de script, les scénarios « intrapsychiques », plus difficile à atteindre, relève
de la vie intérieure des individus et permet, à partir « d’éléments symboliques fragmentaires,
[de] scénarios culturels plus largement partagés, [et d’] éléments d’expérience personnelle »,
une forme de « coordin[ation] entre la vie mentale et le comportement social, [en] opér[ant] la
reconnaissance des situations sexuelles ». BOZON, GIAMI, 1999, p. 70.
[21]
GAGNON, 1999, p. 74-75.
[23]
BOZON, GIANI, 1999, p. 71.
[24]
Il s’agit du niveau « interpersonnel » des scénarios pour Gagnon et Simon (voir note
précédente).
[25]
De façon générale, ces scénarios supposent la levée d’inhibitions fortes qui sont liées à
l’identification de certaines pratiques (fellation, par exemple), ou postures (la domination), à
celles de « professionnelles » et non de conjointes.
[26]
Le passage suivant est ainsi une sorte de métaréflexion sur les schémas cognitifs eux-mêmes en jeu dans l’adultère : « Une femme qui prévoit un cinq-à-sept pour jeudi après-midi
y pense dès le lundi matin. L’énergie mentale qu’elle y consacre tend à brouiller
dangereusement ses autres priorités. Comme elle en est consciente, elle se sent coupable, perd
son naturel avec son mari et se dirige tout droit vers le désastre. »
[27]
Cette voix semble s’adresser à lui (sur le modèle des jeux à énigmes où l’on dit « Tu
brûles… »), par exemple : «
Glisse ton corps dans l’eau chaude… Abandonne-toi à sa
caresse, oublie tout ce qui n’est pas nous. »
[28]
Pour l’analyse de ce roman-photo, et en particulier du statut du lieu d’où parle
l’énonciateur, nous nous sommes appuyés sur SOULEZ, 1999.
[29]
VERON, 1984. Comme on le sait, E. Veron propose d’étudier l’énonciation comme un
système de places qui constitue un circuit interprértatif (le « contrat de lecture ») fondé sur un
réglage réciproque de l’énonciateur et du destinataire du discours. Ainsi, le destinataire peut
« reconnaître » ou non la place que le locuteur (qui représente un journal) lui indique dans
son énonciation (le
dire – et non le dit) par exemple lorsque celui-ci lui propose une relation
pédagogique ou fondée sur une connivence culturelle, etc.
[30]
Quelques titres l’indiquent assez bien, qui utilisent l’impératif : « Osez le flirt » (n° 2),
« Réveillez votre énergie sexuelle », (n° 4), « Décodez-le dès la première soirée », (n° 3)
« Faites de votre homme un super coup » (n° 1).
[31]
« Osez ! » (formule récurrente, en couverture du n° 2) ; « Faites zig-zig en musique » ;
« Jouez les prolongations avec ce balconnet à ‘coussinets valorisants’ Triumph (puisqu’on
vous le dit) » (légende d’une photo, etc.).
[32]
CHALVON, PASQUIER, 1990.
[33]
« Le fantasme du triolisme est une façon de mettre en jeu une sensualité intense qui n’ose
s’exprimer. » Réponse d’une « psychologue » à une lettre.
[34]
Pour les notions de « script culturel » et de « script interpersonnel », voir la note 16.