2001
Réseaux
La « nouvelle presse masculine »
Ou le renouvellement d’un champ de la presse magazine en france
Estelle Bardelot
La presse masculine française connaît actuellement et ce depuis le printemps 1998
un renouvellement de ses formules et de ses titres. Traditionnellement, elle se
déclinait en magazines de charme et de mode. Désormais, elle se spécialise dans le
bien-être au masculin avec M Magazine et Men’s Health, elle se généralise avec
Fhm et Maximal. Cet article se propose d’analyser les différents mouvements à
l’intérieur du champ de ce qu’il convient d’appeler « la nouvelle presse
masculine » : les conditions sociologiques favorables à l’implantation de ces
nouveaux titres, les arrivées successives de ceux-ci, les disparitions d’autres et les
moyens mis en œuvre par les différents magazines pour conforter leur position et
affirmer leur identité.
There has been a renewal in the content and titles in men’s magazines since the spring
of 1998. Whereas traditionally these were “girlie” or fashion magazines, some now
specialize in men’s well-being (M Magazine and Men’s Health) while others are
becoming more general (Fhm and Maximal). This article analyses the different
movements within the field of what could be called “new men’s magazines”:
sociological conditions favouring the creation of these new titles; their successive
arrival in the market; the disappearance of others; and the means implemented by the
different magazines to strengthen their positions and assert their identities.
Avec des annonces telles que « décuplez votre énergie sexuelle
[1] »,
« 51 plans drague : parce qu’au fond elles adorent ça
[2]... » ou « des
abdos en acier ! En quatre semaines seulement
[3] », les nouveaux
magazines masculins se sont imposés dans les points de vente. Et même s’ils
apparaissent de plus en plus souvent sous la dénomination classificatoire
« presse masculine », leur rangement en kiosque mais aussi dans les
classements académiques comme ceux de l’OJD ou le Mediasid reste encore
anarchique.
En effet,
Men’s Health,
FHM,
M Magazine,
Max, Maximal et
Le Magazine
de l’Optimum ne sont que rarement regroupés dans les lieux de vente. Isolés
au hasard de la presse féminine, de la presse de charme, de la presse de
mode ou encore de la presse sportive, ces titres composent rarement un pôle
de presse autonome. Cette difficulté éprouvée à classer ces titres dans un
genre renvoie à l’interrogation sur la nature et la forme de la presse
masculine aujourd’hui : que désigne-t-on par presse masculine ? Ce même
questionnement se pose au sein des rédactions de presse masculine : ainsi, le
rédacteur en chef du
Magazine de l’Optimum déclarait dans un entretien :
« La presse masculine, c’est dans les esprits la presse économique,
Capital ;
la presse masculine, ça ne veut pas dire grand chose parce que pour moi,
L’Echo des Savanes, c’est de la presse masculine,
L’Equipe aussi,
L’Auto
Journal,
Onze,
Mondial... Avant il y avait aussi la presse de charme dans la
presse masculine
[4]. » En 1995, le classement établi par l’OJD retenait, sous
le terme de masculins, cinq magazines aussi divers que
L’Echo des Savanes,
Entrevue,
Max,
Newlook et
Vogue Homme. Le critère alors retenu pour
l’établissement de cette famille de masculins ne pouvait être ici que la
population des lecteurs de ces magazines : ces derniers possèdent tous
environ 70 % de lecteurs masculins
[5]. Leur point commun repose donc sur un
lectorat de sexe masculin et non sur un contenu proche : les uns sont
spécialisés dans la mode, d’autres appartiennent plutôt à un créneau
charme... Différents genres de presse ont donc longtemps été réunis sous
l’appellation « masculins » qui ne correspond plus à la classification
actuelle : en effet, Médiasid 2000 a crée un pôle masculin réunissant les
magazines spécialisés dans le bien-être au masculin. La presse masculine, en
référence à la presse féminine, est la famille de publications qui s’adressent
aux hommes en leur proposant des articles en réponse à leurs aspirations
d’hommes : sont désormais entendus sous l’expression « presse masculine »,
les magazines s’adressant aux hommes et à leur corps.
Cette spécialisation autour des sujets ayant attrait à l’égo, à la santé, au bien-être des hommes... est récente en France : jusqu’alors, la presse destinée aux
hommes s’intéressait avant tout au charme, à l’automobile et à la mode. Ces
formules sont aujourd’hui en déclin : les ventes de Playboy chutent de
220 000 numéros en 1986 à 52 000 en 1996 ; de même L’Auto Journal qui
vendait 257 500 numéros en 1995 n’en vend plus que 159 000 en 1997...
L’érosion de cette presse, dont les formules ont vieilli, démontre une
révolution dans les aspirations des hommes en matière de lecture de presse :
cette transformation des demandes du lectorat, reflet de l’évolution des
habitus masculins, a favorisé le renouvellement du champ de la presse
masculine française. En effet, entre les premiers magazines spécialisés dans
le charme ou la mode masculine et les nouveaux masculins, sortis
récemment, jusqu’au dernier venu, Maximal, apparu en novembre 2000, la
transformation des contenus, les difficultés éprouvées pour la survie de
chaque titre et les luttes de concurrence afin d’obtenir le leadership ont
animé le marché de la presse masculine française entre le début des années
1970 et aujourd’hui.
En l’absence de toute étude publiée sur l’émergence de cette nouvelle presse
masculine, des entretiens avec les rédacteurs en chef et les journalistes des
magazines s’imposaient ; ils constituent notre première source. Ce travail
fut réalisé auprès des rédactions de
Men’s Health,
M Magazine, Maximal,
FHM,
TMB,
Max et
Le Magazine de l’Optimum. Aux interviews des
membres de rédactions des magazines existants aujourd’hui
[6] sur le marché
de la presse masculine, nous avons ajouté un entretien avec un membre du
groupe Hachette-Filipacchi à propos de l’abandon d’un des projets de
périodique masculin au sein de ce groupe. Les propos des diverses
personnes rencontrées tiendront une part importante dans cet article car ils
permettent de dresser l’historique de ce domaine particulier de la presse
magazine française, d’appréhender les différentes logiques mises en place
par les rédactions afin de conforter leur position dans le champ et
d’apercevoir les conflits sous-jacents à ces logiques.
LE DEBUT DE L’HISTOIRE : ENTRE CLASSICISME
ET REFORMULATION DU MASCULIN TRADITIONNEL
En 1988, C. Castelain-Meunier écrivait dans
Les Hommes aujourd’hui :
virilité et identité : « Jeunesse, mode, consommation, loisirs, détente,
séduction, plaisir, humour... La nouvelle presse pour hommes, consacrés aux
styles de vie, renvoie une image résolument positive
[7]. » Elle renvoyait alors
à trois magazines qui occupaient, à cette date, une place importante dans la
presse masculine et qui désormais, suite à l’évolution des magazines et des
intérêts des hommes, font office, par action du temps, d’« anciens
masculins ». Ces trois publications :
Vogue Homme,
L’Officiel Homme et
Il Magazine, étaient les emblèmes de la presse masculine de cette décennie.
Ces titres, spécialisés dans la mode et dans les styles de vie, offraient à leurs
lecteurs une ouverture sur le monde de la mode qui fut longtemps réservé
aux femmes.
Les années 1970 ou le règne des magazines masculins de mode
L’histoire du champ de la presse masculine française débuta vraiment dans
les années 1970, de la même façon qu’avait débuté deux siècles auparavant
la presse féminine : par la mode. Au commencement de l’ère de la presse
féminine qui devait rencontrer le succès qu’on lui connaît, de petits
journaux consacraient leurs contenus aux tendances vestimentaires et aux
styles de vie pour les élites de la société française du XVIII
e siècle.
Le Courrier de la Nouveauté,
Le Journal des Dames,
Le Cabinet des Modes
et bien plus tard
Le petit Echo de la Mode se sont succédé pour offrir aux
lectrices une vue des différents modèles en vogue... La politisation de ces
journaux sera plus tardive et ne s’établira qu’au fil des révolutions
politiques et des combats féminins. Bonvoisin et Maignien qualifient les
premiers magazines féminins comme étant les véhicules « des images
féminines traditionnelles et (qui) perpétuent le partage des rôles sociaux
[8] » ;
les premiers masculins reprendront les mêmes recettes seulement deux
siècles plus tard. En effet, ces derniers associaient deux ingrédients
principaux : le charme et la mode.
Playboy : l’emblème des masculins de charme en France
En 1963, Daniel Filipacchi crée, à l’image du
Playboy américain
[9] apparu en
1953 (lequel ne deviendra une publication française qu’après son rachat par
ce même Daniel Filipacchi en 1973), le premier magazine de presse de
charme. Grâce à des photographies artistiques de filles sexy et des titres
emprunts d’humour,
Lui rencontre rapidement un public fidèle et vend en
moyenne 400 000 numéros entre 1964 et 1984. La mode masculine est
absente de cette publication centrée sur les jolies filles ainsi que sur les
loisirs et la culture qui y tiendra, dans les années 1970, une place importante
dans le contenu. Devant le succès de cette formule machiste, des concurrents
apparaissent sur le marché de la presse de charme, avec, entre autres,
Playboy dont les premières années de ventes, en France, dépassent 200 000
numéros. Le magazine « aux longues oreilles » propose à ses lecteurs des
textes et des articles illustrés par de nombreuses photographies en couleur
de nus esthétiques et parfois érotiques. Cette formule remporte, en France,
un grand succès jusqu’au début des années 1980 à partir desquelles les
ventes ne cessent de chuter : le marché de la presse de charme entre en
crise. La presse masculine, laquelle mettait en scène uniquement des
femmes, ne fait plus recette : la femme y était présentée avant tout comme
un objet sexuel comme le rappelle Lipovetsky dans
La 3e Femme :
permanence et révolution du féminin : « Qu’exprime la pornographie dans
cette perspective ? Moins une morale des plaisirs qu’une politique du mâle
destinée à consacrer la domination masculine en reconduisant l’image de la
femme putain, de la femme servile, de la femme stupide, abusée, objet des
hommes
[10]. » Cette analyse avait été effectuée vingt ans auparavant par
Falconnet et Lefaucheur dans l’étude de la place occupée par la femme dans
la sphère privée, mais aussi dans la publicité : « La femme-objet-sexuel est
la représentation la plus fréquente de la femme, pour ne pas dire la seule qui
puisse être aperçue publiquement. Et, bien sûr, c’est autour de ce cliché de
la femme faite pour le plaisir de l’homme que se structurent les images et les
représentations que les hommes se font des femmes
[11]. » Or, cette
représentation de la femme comme inférieure, dominée par l’homme et
véhiculée par les magazines de charme doit faire face à la fronde féminine et
aux nouvelles questions que cette révolution pose aux hommes. Les
magazines masculins se recentrent alors, en adéquation avec les nouvelles
aspirations des hommes sur la beauté, la mode, sur des sujets moins
polémiques et plus personnels.
Les hommes ont ainsi bénéficié des évolutions intervenues dans la vie des
femmes : « Il y a encore peu, c’était la femme le continent noir de
l’humanité et nul ne songeait à questionner l’homme. La masculinité
paraissait aller de soi : lumineuse, naturelle et contraire à la féminité. Les
trois dernières décennies ont fait voler en éclats ces évidences millénaires.
Parce que les femmes ont entrepris de se redéfinir, elles ont contraint les
hommes à en faire tout autant. XY reste la constante, mais l’identité
masculine n’est plus ce qu’elle était. Parce qu’elle n’était pas inscrite dans
le marbre
[12]. » C’est ainsi que : « Du côté masculin, un mouvement identique
s’amorce. Les hommes se détachent de leurs anciens rôles. Il n’est plus
nécessaire d’être fort, de dominer la nature pour être un homme, non plus
que d’être perpétuellement actif, de faire preuve d’initiative, de
responsabilité, de décision de tout crin. Si tout ceci fait partie des valeurs
positives qui définissent désormais les hommes autant que les femmes,
celles-ci seront concurrencées par d’autres valeurs comme le loisir, le
plaisir, la séduction. Le corps de l’homme n’a plus à se blinder, il peut aussi
se laisser aller
[13]. » La mode vestimentaire qui, jusqu’alors ne se déclinait
qu’au féminin, se démocratise au masculin. Les magazines commencent à se
spécialiser dans la mode masculine dès le début des années 1970 comme les
titres
Arena en Grande-Bretagne et
Gentlemen’s Quarterly aux Etats-Unis.
Les magazines français à tendance mode
En France, quelques essais de magazines de mode masculine, comme en 1971
L’Homme nouveau, ne font que des ventes difficiles. Mais c’est avec
l’adaptation au masculin du magazine
Vogue que la presse de mode masculine
française va s’implanter.
Vogue Homme apparaît en 1973 et propose à des
lecteurs aisés
[14] un magazine très luxueux consacré aux vêtements, aux loisirs
et aux biens de consommation, symboles de la puissance et de la gloire du
lectorat ciblé. Sa diffusion ne cesse d’augmenter jusqu’à sa disparition
soudaine en 1996. Cette disparition inattendue de
Vogue Homme (en France, il
ne reste plus que la version internationale de ce titre) sera le moteur de la
renaissance d’un titre qui fut longtemps concurrent sur le même créneau que
Vogue Homme sans l’égaler. L’histoire du magazine actuellement baptisé
Le
Magazine de l’Optimum est chaotique : le groupe Jalou, fondateur en 1921 de
L’Officiel de la mode et de la couture, lance en 1977
L’Officiel Homme qui se
présente comme un magazine généraliste avec une grande tendance mode. En
1990, ce titre s’arrête pour des raisons financières liées notamment à un
manque de contrats publicitaires et son nom est revendu.
Vogue Homme
détient alors le monopole sur le marché de la presse masculine française, faute
de concurrent. En 1995, le groupe Jalou s’étant refait une santé financière
(grâce au lancement du titre féminin
Jalouse) veut relancer son magazine, sans
pouvoir réutiliser son nom d’origine. L’abandon de
Vogue Homme, pour des
raisons financières, va accélérer la renaissance de ce qui sera baptisé
Le
Magazine de l’Optimum en remplacement de
L’Officiel Homme. En effet, la
réapparition de
L’Optimum n’était prévue qu’en 1997, ce qui n’était sans
compter sur l’arrêt de
Vogue Homme qui laisse un créneau de la presse
masculine vide : « Fin 1995, L. Jalou a le projet de relancer
L’Officiel Homme.
Il peut le relancer en 1997 et contre toute attente, fin 1995,
Vogue Homme
s’arrête. Personne n’était au courant, on l’a appris par une dépêche AFP, je
crois que c’était en novembre 1995, donc on avance le lancement de
L’Optimum, on le lancera au mois de mars 1996
[15] ». Finalement, le magazine
sortira sous l’ancienne appellation
Officiel Homme puis change de titre par
décision de justice en décembre 1997, adoptant le titre
Le Magazine de
l’Optimum. Vogue Homme et
Le Magazine de l’Optimum ont longtemps
cohabité sur un même créneau de la presse masculine, en présentant deux
magazines faits pour les hommes, leur offrant des images, des portraits
d’hommes (rarement de femmes), des reportages culturels, politiques
[16]... à un
public aisé et élitiste. La mode conserve, malgré la diversité thématique des
articles, une partie importante et centrale dans
L’Optimum qui reste,
aujourd’hui, le seul magazine encore existant de l’ère des « anciens
masculins ». Ces deux titres, auxquels il convient d’ajouter les titres
Monsieur,
Upstreet et
Numéro (très récemment paru) qui sont des magazines de mode
très luxueux, ont basé leurs contenus sur les nouveaux styles de vie des
hommes et sur une nouvelle identité et représentation masculine. Dépourvu de
l’image virile, l’homme y est présenté comme « hédoniste », consommateur de
plaisirs. L’ère des magazines masculins prônant une image virile de l’homme,
comme les magazines de charme, semble achevée : en 1978, une tentative pour
relancer l’image de l’homme agressif et sûr de lui, se fait sous la bannière du
magazine
Il Magazine. Or, la caducité de cette représentation machiste
véhiculée impose, pour la survie du titre, un recentrage rapide autour de la
mode et l’abandon de l’image virile.
La première évolution de la presse masculine française, de la presse de
charme vers la presse de mode, est une illustration de la métamorphose de
l’identité masculine sur cette période. La dévaluation des valeurs viriles
chez les hommes s’effectue au profit de l’attrait pour le bien-être personnel
et l’affirmation des sentiments, lesquels semblent être devenus, de nos
jours, les critères constitutifs de la « nouvelle identité masculine ». P. Duret
dans
Les Jeunes et l’Identité masculine
[17] montre comment la représentation
masculine, chez les jeunes générations, est passée de celle d’un homme fort,
bourru, courageux à celle d’un homme protecteur, possédant un mérite
personnel. L’abandon de certaines valeurs pour l’adoption de nouvelles
comme constitutives de l’actuelle identité masculine s’est illustré dans les
pratiques et habitus quotidiens des hommes : de l’abandon de l’attirance
pour la violence et la guerre à l’accroissement de la consommation des
cosmétiques pour les hommes et la fréquentation des salons d’esthétique. Ce
sont ces nouvelles demandes et nouveaux critères de l’identité masculine qui
ont engendré la chute des ventes de la presse de charme et l’engouement
pour les magazines aux contenus moins sulfureux et plus pratiques. Si cette
tendance semble être celle vers laquelle la presse masculine va tendre
pendant la suite de son histoire, les aspirations machistes des hommes
résistent malgré tout : un magazine l’a bien compris et a crée son succès et
sa renommée autour d’un concept particulier combinant la formule
« charme » (homme viril, femme érotisée) à des articles plus politisés.
La formule mi-charme, mi-culture de Max
Le succès de Max ne se dément pas ; depuis son apparition en 1989, sa
spécificité lui confère une position bien particulière et incontournable dans
le champ de la presse masculine.
Lorsque
Max arrive sur le marché de la presse masculine en 1989, la presse
de charme a, depuis longtemps, perdu de sa vigueur et les magazines de
mode imposent leur style : la conjugaison de ces deux genres de presse au
sein du magazine
Max apparaît comme un pari. Présenté par l’actuelle
équipe comme « un magazine branché années 1980
[18] » avec « un côté trash,
un côté
Entrevue très prononcé, très léger, vulgaire », ce magazine diffusait
69 000 numéros en 1991, soit deux fois moins qu’aujourd’hui. Car le
magazine a évolué : depuis 1997,
Max a renouvelé sa ligne éditoriale pour
« tout reconcevoir selon une identité masculine très marquée », avec une
dimension actualité, politique... mais aussi une forte identité sexuelle : les
femmes dénudées ou légèrement vêtues d’un bikini se succèdent en une,
entourées de titres pour le moins accrocheurs
[19]. La filiation avec les
magazines de charme est d’ailleurs reconnue et assumée comme une
tradition à laquelle le magazine doit sa ligne rédactionnelle : il règne dans la
rédaction « une vraie fascination pour
Playboy, pour les années
Playboy,
c’est assez présent, c’est une espèce de culture ici ». Mais aux pages
connotées « charme », des sujets plus sensibles et politisés sont traités :
comment vit un gang à Los Angeles, une enquête sur les guérilleros en
Colombie... Cette réorientation du contenu fut entreprise, suite à
l’essoufflement de l’ancienne formule « charme », par une équipe
reconstituée autour d’un nouveau rédacteur en chef partisan de véritables
méthodes journalistiques : « Il y a désormais beaucoup plus de vérification
des informations ; pendant un moment, on faisait des articles avec
pratiquement que des fausses infos alors que maintenant les infos sont
vérifiées. On a maintenant les exigences de base du vrai journalisme. C’est
carré. » La démarcation entre les deux phases distinctes de l’histoire de
Max
s’est opérée en une dichotomie autour de l’opposition entre l’ancienne
équipe et la nouvelle qui pourrait s’articuler autour de l’expression « eux »
et « nous ». C’est sur cette différenciation que semble reposer, aujourd’hui,
la légitimité et l’identité propre du magazine : la nouvelle rédaction se
déclare « fière » de son concept généraliste qui s’est écarté de sa formule
originelle et qui lui confère un nouveau statut et une nouvelle identité. Nous
verrons plus tard dans cet article que la légitimité inscrite dans le titre
Max
passe avant tout, pour sa rédaction, par la différenciation d’avec les
« nouveaux masculins » et la confirmation de sa position dans le champ : la
nouvelle formule de
Max vend aujourd’hui plus de 100 000 exemplaires
mensuellement et est diffusée dans quatre pays.
L’équipe rédactionnelle du magazine
Max a su imposer sur le marché des
masculins des années 1990 un concept alliant la charme à des thèmes plus
généralistes. Cette réussite tend à infirmer les analyses postulant la
disparition de la virilité et du machisme : les meilleures ventes de
Max (mais
aussi du magazine
FHM
[20] ) en 1999, ont été réalisées grâce à l’association
d’un calendrier mettant en scène des playmates et mannequins, au numéro
de décembre. L’érotisme féminin fait donc encore recette dans la presse
masculine :
Max mais aussi
Newlook en sont les supports.
Des années 1970 à la fin des années 1990, la presse masculine française
s’est articulée autour de magazines consacrés à la mode, au charme, aux
styles de vie sous la forme de spécialisés ou de généralistes. Le marché était
alors peu développé, les titres n’avaient que peu de concurrence, il s’agissait
d’une cohabitation pacifique de magazines occupant chacun leur créneau
propre. Or, cette relative tranquillité va devoir faire face, ces dernières
années, à une turbulence due à l’arrivée massive de titres novateurs qui vont
transformer le champ et les positions de chacun des acteurs de celui-ci.
LES « NOUVEAUX MASCULINS » OU L’INNOVATION DANS
UN DOMAINE DE PRESSE EN SOMMEIL
Comme nous l’avons vu précédemment, l’histoire de la presse masculine
entre 1970 et 1998 est relativement calme. Ce genre de presse, assez
méconnu, ne rencontrait qu’un public restreint. Il en est autrement pour la
nouvelle vague de masculins : par exemple, le magazine FHM avait reçu, en
avril 2000, vingt-six demandes diverses émanant d’étudiants concernant des
projets de recherche. Ce phénomène est récurrent dans toutes les rédactions
de magazines masculins et chaque nouvelle publication fait l’objet d’articles
détaillés dans la presse. Car, depuis le printemps 1998, le presse masculine
française connaît une période de renouveau : six magazines sont apparus,
dont deux ont déjà disparu, en plus d’un projet longtemps repoussé et dont
l’hypothétique sortie est régulièrement annoncée. Les arrivées successives
sur le marché de la presse masculine de M Magazine, FHM, Men’s Health,
Kromozom, TMB puis Maximal forment quatre vagues d’émergence qui ont,
chacune à leur tour, engendré une redistribution de la position de chacun des
magazines dans le champ de la presse masculine. Avant d’analyser, dans un
second temps, la composition actuelle de celui-ci, il convient d’étudier, dans
un premier temps, les raisons de l’émergence massive de cette presse dans
un espace-temps réduit. Quels facteurs sociologiques dans la société
française et dans l’univers médiatique ont permis favorablement
l’implantation de magazines d’un genre innovant la presse magazine
française ?
Des facteurs sociologiques favorisant l’implantation de nouveaux titres
Dans les vingt dernières années, la France a connu une modification des
pratiques culturelles des hommes. L’association de ces dernières à la
mondialisation de l’économie, qui s’est aussi appliquée au secteur de la
presse, a crée les conditions de possibilités d’apparition de magazines
spécialisés sur l’homme.
L’homme a changé ses habitudes de consommation : longtemps, l’achat des
vêtements a appartenu à la sphère privée et domestique ; désormais, avec la
répartition du travail et des tâches entre les sexes, l’homme prend part à
l’élaboration de sa garde-robe. Même si, comme le rappelle Jane Hervé dans
La Coquetterie masculine : l’Homme mis à nu
[21], ce sont les femmes qui
achètent encore deux tiers des vêtements et trois quart des sous-vêtements
des hommes, la tendance tend vers l’accroissement de l’autonomie des
hommes en matière de choix et d’achats vestimentaires. Jane Hervé postule
que : « Les hommes, désormais plus vigilants, prennent d’avantage soin
d’eux-mêmes
[22] » et nomme cette tendance « la démocratisation
narcissique ». Cette focalisation de l’homme sur lui-même, l’intérêt qu’il
porte désormais à sa plastique mais aussi à sa psychologie se concrétisent
par l’augmentation de la consommation masculine de produits de beauté et
de soin mais aussi par le nombre des consultations masculines chez les
spécialistes (psychologues, sexologues...). Cette recherche frénétique du
plaisir corporel a incité les grandes enseignes à agrandir leur espace
consacré aux hommes : jusqu’alors reléguée aux derniers étages sur un
espace réduit, la mode masculine est désormais associée aux soins
esthétiques et aux salons de massage. Le Printemps
[23], Les Galeries
Lafayettes, Le BHV... proposent à leur clientèle masculine de véritables
espaces de vie voués à la consommation hédoniste. L’attirance des hommes
pour des plaisirs et soins, qui ont été longtemps le monopole du sexe
féminin
[24], est une des composantes de la remise en question de l’identité
masculine : entre évolution naturelle et crise, les ouvrages se multiplient.
Les diverses théories sur l’identité masculine
Elisabeth Badinter situe le début de l’interrogation masculine actuelle dans
les années 1970, qu’elle définit comme une période de plaisir et de remise
en cause des normes établissant la masculinité et qui s’est transformée en
une période de doute face à la pluralité des formes prise par celle-ci et à
l’influence de l’émancipation féminine, rendant ainsi l’homme mystérieux :
« Les statistiques, les témoignages et l’expérience personnelle de chacun
montrent, sans contexte, qu’hommes et femmes sont en train de modifier en
profondeur l’image qu’ils se font d’eux-mêmes et de l’Autre. Leurs
attributions respectives – longtemps définies par la « nature » de chacun des
sexes – se distinguent de plus en plus difficilement. Leurs relations n’ont
plus les mêmes fondements et suivent d’autres voies que celles tracées par
leurs pères. Les critères se dissolvent en se multipliant et nos repères
commencent à se faire défaut. De quoi légitimement rester perplexe et
ressentir quelque angoisse
[25]. » Que les attributs constitutifs de l’identité
masculine pendant des siècles (virilité, force, pouvoir
[26]...) aient été
supplantés et remplacés par des attributs ayant une forte connotation
féminine (ce qui est le cas pour la presse spécialisée dans le bien-être) a
servi à consolider la théorie sur la crise de l’identité masculine. En
revanche, Lipovetsky postule que l’abandon des valeurs viriles n’a pas
entamé le pouvoir des hommes et que ces derniers ne connaissent pas une
crise identitaire mais une redéfinition des contours de la masculinité : « En
vérité, la crise de la masculinité est loin d’être un fait social de masse. La
dévalorisation des conduites machistes et la nouvelle indépendance des
femmes n’ont nullement entraîné une fragilisation extrême de l’identité
virile […]. L’idée d’une montée de la crise du masculin, de l’homme blessé
et plaintif est une idée trompeuse. Même si les repères de la masculinité sont
devenus flous, la plupart des hommes ne souffrent pas de malaise identitaire
mais, comme les femmes, de difficultés relationnelles ou
professionnelles
[27] ».
François de Singly, pour sa part, évoque une neutralisation sexuelle qui
n’impliquerait pas pour autant une grande déstabilisation de l’identité
sexuelle de l’homme et de la femme et pourrait même accentuer la
domination masculine : « Contrairement au sens commun ou savant qui
pense que cette féminisation témoigne d’une fragilisation masculine, on peut
affirmer que la domination masculine s’est accentuée sous le couvert de la
« neutralisation ». La défaite des hommes « machos » est une réalité
trompeuse. On pourrait dire que la classe des hommes a laissé à l’abandon
un territoire pour mieux résister à l’offensive menée par la classe des
femmes. Ils ont perdu ce qui semble à toutes et à tous comme le territoire
masculin par excellence et ils ont conservé les autres territoires où ils
exercent leur suprématie […] Les hommes ont réussi, semble-t-il, à limiter
les risques de la guerre des sexes en transformant celle-ci en forme dérivée
de la lutte de classes
[28]. » C’est dans ce climat sociologique (multiplication
des débats sur l’identité masculine et augmentation de la consommation des
produits liés au bien-être masculin), que les « nouveaux masculins » sont
apparus : ainsi l’éditorial s’adressant aux femmes publié dans le n° 4 de
Men’s Health paru en novembre 1999, déclarait : « Aujourd’hui vos
réactions vont parfois loin, comme si vous étiez prêtes à relancer cet éternel
débat sur le fait de savoir si les hommes sont toujours des hommes […].
Rassurez-vous ! Les hommes seront toujours des hommes, même si nous
prenons le parti de voir ce qui peut être amélioré dans la vie de chacun
d’entre eux, pour apprendre ensuite à mieux vivre ensemble
[29]. » A ces
conditions sociologiques favorables à l’implantation d’une presse pour
hommes, d’autres conditions internes à l’univers de la presse ont facilité
l’essor et la création de titres nouveaux. En effet, la presse masculine
française, comme nous l’avons vu, était peu développée et les demandes
semblaient s’accroître. D’autant plus que l’assimilation de la presse
masculine, dans les esprits, à la presse homosexuelle comme
Têtu aurait pu
être à l’origine de la demande d’une presse masculine sexuellement non
connotée. Mais cette hypothèse, même si certaines rédactions de « nouveaux
masculins » y trouvent une véritable réalité (la mise en avant de l’avantgardisme des homosexuels en matière de mode et de tendances est
récurrente dans les discours des membres des rédactions), n’est pas
confirmée.
Toutes ces conditions favorables à l’implantation de magazines spécialisés
pour les hommes ont formé une « niche » dans laquelle se sont engouffré
quelques groupes français mais surtout d’importants groupes de presse
anglo-saxons. En France, de petits groupes de presse se sont lancés sur le
marché (TMB Organisation, Jalou...), créant souvent le groupe pour soutenir
la sortie du titre. Cette logique est l’opposée de celles des grands groupes
étrangers comme Emap (propriétaire en France de FHM) qui ont exporté
leurs succès anglais et américains en France. En effet, les pays anglo-saxons
possèdent une tradition de la presse masculine : en Angleterre, en 1996,
4 millions de magazines masculins étaient vendus chaque mois, ce qui
équivaut aux ventes de la presse féminine française ; Men’s Health détenait,
en 1994, le 52e rang des plus forts tirages des magazines aux Etats-Unis
avec 1 259 000 exemplaires. Au regard de ces résultats, ces groupes ont
investi un espace français quasiment vierge de presse masculine en
internationalisant leurs titres : ce fut le cas de FHM et de Men’s Health. Les
formules étrangères ont donc investi le marché français en adaptant à la
culture française les contenus étrangers : c’est pourquoi, devant la
nouveauté du terrain, les sujets proposés en France sont parfois moins
accrocheurs que les sujets étrangers dont ils sont issus. Ces formules
importées détiennent en France les meilleures ventes : 139 000 pour FHM,
125 000 pour Men’s Health. Ces succès ont ouvert la porte à de nouvelles
créations qui se sont réparties dans le champ de la presse masculine.
Comment, sur ce terrain sociologiquement favorable, les divers titres ont-ils
investi l’espace et comment y sont-ils aujourd’hui positionnés ?
LES « NOUVEAUX MASCULINS » : POSITIONNEMENT
ET IDENTITE
Quatre vagues successives de nouveaux titres masculins vont apparaître et
vont donc, chacune à leur tour, engendrer une permutation des positions
détenues par ces différents titres dans le champ.
M Magazine : le premier magazine masculin spécialisé français
Fin mars 1998,
M Magazine est lancé sur le marché français par le groupe
Edipress (il appartient désormais à une société commune au groupe Edipress
et au groupe Excelsior, lequel détenait le titre
Vital. Cette société a pris le
nom d’Ediexcel et a constitué un pôle de magazines spécialisés dans la
santé, au masculin avec
M Magazine et au féminin avec
Vital). Le premier
numéro de
M Magazine intitulé « Tous à plat ventre » propose un
programme aux hommes pour « en finir avec la bouée
[30] », une enquête sur
« l’art et la manière d’enchaîner les orgasmes »... Le concept est donc
d’allier le sport, la forme et le sexe : d’un numéro consacré à la santé des
cheveux
[31], au suivant consacré à la fidélité
[32], les sujets sont éclectiques
mais relativement récurrents : comment se muscler rapidement et perdre du
poids réapparaissent régulièrement en couverture. Cette dernière a évolué
entre sa première apparition et aujourd’hui : dans les premiers numéros, un
couple tenait la une, même si l’homme en occupait la majeure partie ;
désormais, l’homme y est seul et généralement dévêtu, même s’il apparaît
actuellement de plus en plus habillé, de manière à le différencier de
l’homme en couverture de
Men’s Health : l’évolution de la couverture est
d’ailleurs un argument mis en avant par la rédaction en réponse aux
accusations de plagiat : « Quoiqu’on dise maintenant, la couverture évolue
beaucoup, là on lui avait mis un pull, ce qui est une véritable révolution, on
a commencé par la chemise, le pull, là on continue avec le nombril et dans le
prochain qui sortira, on ne verra plus le nombril. Il faut bien chercher à se
distinguer
[33]. » Ce changement dans la pagination de la une aura toute son
importance dans les rapports futurs que la rédaction de
M Magazine
entretiendra avec son concurrent direct
Men’s Health. Cette formule de
M Magazine, novatrice pour la France et que sa rédaction définit comme
étant celle d’un magazine pratique qui peut servir à l’homme moderne qui
« est un homme à la recherche d’équilibre. Il veut être en forme, il veut
pouvoir monter les escaliers en courant sans être complètement essoufflé. Il
ne veut pas ressembler à un sac à patates
[34] » fera recette
.
M Magazine conserve son monopole jusqu’à l’arrivée de trois concurrents
pendant l’été 1999, agissant comme un coup de force massif qui va engendrer
la répartition des places et l’abandon de la position monopolistique de M
Magazine. Cette nouvelle vague apparaît comme une révolution dans le champ
de la presse masculine qui va connaître alors ses premiers conflits internes :
Men’s Health et M Magazine vont s’affronter sur un créneau si proche que le
premier attaquera le second en justice pour plagiat.
M Magazine et Men’s Health : le procès pour la différence
Lorsque
Men’s Health s’installe en France en avril 1999, ce titre était
apparu quinze ans plus tôt aux Etats-Unis et s’exporte déjà dans une
vingtaine de pays. Avec un concept centré sur la santé au masculin (d’où le
titre donné au magazine),
Men’s Health trouve rapidement un public : son
numéro un fait un raz de marée avec 324 000 exemplaires vendus. La
nouveauté du concept attire les lecteurs français en leur proposant des fiches
pratiques concernant la nutrition et les exercices physiques. Illustrant sa une,
en noir et blanc, avec un homme musclé, la ressemblance avec le magazine
M Magazine, autant sur la forme que sur le fond (les contenus sont très
proches, à cause de concepts eux-mêmes proches et qui ne comportent pas
de sujets d’articles illimités), est rapidement incontournable et amène la
rédaction de
Men’s Health à porter plainte pour plagiat contre
M Magazine :
« Il y a des limites à la concurrence. Il suffit de prendre les numéros quand
nous on est arrivé et de comparer
M avant et après, notamment sur la
couverture : il n’y a plus de femmes en couverture, des titres qui
ressemblent beaucoup à ce que fait
Men’s Health, d’ailleurs à travers le
monde
[35]. » L’identité du titre était menacée, les lecteurs assimilaient les
deux magazines devenus pratiquement identiques et dont les préjudices en
matière d’image mais aussi de contenu ont été importants : la rédaction de
Men’s Health déclare avoir abandonné la reprise d’articles parus dans le
passé dans les éditions américaines et qui auraient été utilisés par
M Magazine : « On ne peut pas calculer le préjudice mais je crois que c’est
surtout en termes d’image et puis il s’est trouvé un moment où on n’arrêtait
pas de nous dire ‘ceci, on l’a déjà vu, vous copiez’, les sujets, les photos
étaient pratiquement les mêmes, on annulait nos propres sujets pris dans les
éditions américaines donc là ça devenait une partie de fou... mais à force
d’entendre dans les médias qu’on les copiait, à un moment il fallait
réagir
[36]. »
Cette lutte pour la sauvegarde de l’identité de chacun des deux titres
occupant, dans le champ de la presse masculine, des positions très proches
s’est conclue par un non-lieu lequel conforta
M Magazine dans sa propre
identité : « On n’a pas intérêt à rester trop proche l’un de l’autre. Donc on
est des gens intelligents, on va essayer de trouver une différenciation mais il
est clair qu’on ne va pas renier notre ligne éditoriale pour leur faire plaisir. »
Cet épisode conflictuel, auquel le champ de la nouvelle presse masculine a
été confronté, présente un caractère singulier par son opposition à la logique
régissant les luttes à l’intérieur d’un champ. En général, l’irruption de
« nouveaux venus » dans un champ engendre un mouvement de translation
des positions (la position dominante est perdue par l’ancien au profit du
nouveau venu : ceci sera respecté dans le cas présent) et un renouvellement
des prises de positions (le nouveau venu doit se différencier de son
prédécesseur dans un mouvement de rupture qui s’illustre par un concept,
des articles, un ton novateur). Pierre Bourdieu note à propos des luttes
intrachamps que : « L’opposition entre les tenants et les prétendants institue
au sein même du champ la tension entre ceux qui, comme dans une course,
s’efforcent de dépasser leurs concurrents et ceux qui veulent éviter de
l’être
[37]. » Les protagonistes de l’opposition et donc de la lutte mettent alors
en œuvre des stratégies qui prennent la forme de prise de position qui vont
de la conservation de la formule jusqu’alors gagnante à l’innovation d’une
formule espérée, à son tour, à succès. Jusqu’à l’arrivée du titre
Men’s
Health,
M Magazine détenait le monopole pour deux raisons : son unicité
sur le marché des masculins et sa formule spécifique, en rupture avec la
tradition des masculins de mode lui donnèrent un statut novateur qui a séduit
les lecteurs. Or, les deux facteurs permettant sa position monopolistique
volent en éclat avec l’apparition de
Men’s Health qui, non content d’être un
simple concurrent, est possesseur d’une formule qui avait auparavant fait ses
preuves dans de nombreux pays et qui est donc susceptible de mettre en
danger la vie de son concurrent. Il fut donc reproché au détenteur
jusqu’alors du monopole (
M Magazine) d’avoir utilisé, pour asseoir celui-ci,
les prises de positions généralement mises en œuvre par le nouveau venu
(
Men’s Health) ; c’est en cela que
M Magazine déroge aux règles du champ.
En dehors d’une volonté de conserver une position dominante, l’opposition
porte principalement sur l’identité propre à chacun des titres, laquelle ne
réside pas uniquement dans un nom (même si
Men’s Health a, pour
renforcer son appellation, ajouté, au moment du conflit, une sous-appellation « le premier vrai magazine pour hommes » afin, d’une part, de se
différencier mais aussi, d’autre part, de montrer son opposition de contenu
en condamnant les concurrents au nom de la frivolité) mais aussi dans un
concept particulier et novateur. Les lecteurs se sont répartis entre les deux
titres, même si
Men’s Health, grâce aussi à un soutien publicitaire important
qui est l’apanage des grands groupes, a supplanté rapidement son concurrent
direct. Si aujourd’hui, les ventes de
M Magazine sont moins importantes et
celles de
Men’s Health confortées, l’arrivée en juillet 1999 de
FHM a
provoqué une nouvelle répartition des lecteurs.
FHM : l’humour au service des hommes, une formule qui gagne
En important en France une formule qui atteint 800 000 numéros en
Angleterre,
FHM modifie les critères jusqu’alors en vigueur dans la presse
masculine traditionnelle et nouvelle. Finies la beauté, la santé et l’image de
l’homme parfait,
FHM dont les trois valeurs-clés sont « funny, useful,
sexy
[38] » se démarque de ses concurrents par un concept fondé sur l’humour
et le loufoque. Le premier éditorial s’attache à délivrer aux lecteurs
l’identité du nouveau magazine : « Prenez trois stupéfiants en vente libre :
un peu d’amour, un peu d’humour et beaucoup d’infos. Mélangez.
Feuilletez. […] De l’amour... Dans
FHM, journal masculin, il y a des filles
partout. Pour les yeux ? Pas seulement. Nous pensons que les hommes ne
valent rien sans les femmes. Et aussi (surtout ), que les femmes ne sont rien
sans nous... De l’humour... Dans
FHM, on essaie de prendre les choses avec
un peu de recul. Non que vous en manquiez, au contraire. Mais,
apparemment, vous manquez de journaux capables de parler de choses
sérieuses sans se prendre au sérieux. […] De l’info... Dans
FHM, on donne
énormément d’infos. Des loufoques, parce qu’on adore ça. Des pratiques,
parce que sinon à quoi ça sert. Des surprenantes, parce que sinon la vie est
trop triste. Nous avons aussi un principe : regarder le monde de la façon la
plus naïve possible. Pourquoi ? Parce que, tout à coup, une autre réalité
apparaît : plus crue et beaucoup plus drôle. C’est que, parfois, la vérité sort
de la bouche des grands enfants
[39] […] ». Cette ligne éditoriale s’illustre par
la présence en une des femmes : se sont succédé Sandra Bullock, Virginie
Ledoyen..., par des sujets comme
« Le Journal du pire » : huit pages
d’informations insolites... et un numéro (celui d’août 2000) destiné aux
femmes. La femme tient une importante place dans
FHM ; elle y est
présentée sous deux faces opposées : à l’image de la femme magnifique et
sexy en une, succède l’image moins brillante de la femme (le n° 7 propose
ainsi des procédés pour « manipuler les femmes
[40] », une rubrique est
intitulée « l’observatoire des chieuses » et chaque numéro propose un
« horror...scope » dont le but est de « décrypter les horoscopes des
magazines féminins : vous comprendrez mieux ce qui vous arrive
[41] ». Ce
concept ludique est la clé du succès et de la différenciation d’avec les autres
concurrents : ainsi la rédaction déclare « Quand il y a un mec gros dans
Men’s Health, on va lui dire de maigrir, dans
FHM, on va lui dire de mieux
se fringuer et d’apprendre à parler
[42]... » Plus de 130 000 exemplaires se
vendent chaque mois et l’espoir annoncé par la rédaction est de 200 000
numéros dans les trois ans à venir. Avec cette formule plus ludique
qu’informative, la rédaction a le sentiment d’avoir « fait vieillir des
magazines » et de « toucher les initiateurs, les avant-gardistes
[43] ». Ces prises
de position révolutionnaires et novatrices ont fait se déplacer vers elles les
lecteurs, donnant ainsi la position de leader en vente sur le marché de la
presse masculine française à
FHM.
Les trois derniers magazines cités : M Magazine, FHM et Men’s Health
constituant l’armature du champ de la nouvelle presse masculine sont les
plus vendeurs et plus médiatisés (leur appartenance – du moins pour FHM et
Men’s Health – à de grands groupes de presse leur offre la possibilité
d’accompagner leur lancement de campagnes de publicité mais aussi de
faire face à une éventuelle baisse du lectorat).
De la difficulté d’être un petit groupe parmi les grands
De petits groupes de presse, souvent constitués d’un seul titre, ont lancé des
masculins, dans l’espoir d’être portés par la vague actuelle.
Kromozom fut
ainsi lancé en octobre 1999 proposant un magazine masculin généraliste qui
offrait des rubriques culturelles, des portraits d’hommes célèbres, un sujet
psychologique, des pages mode
[44]... Cette formule disparaît après le n° 2, les
ventes ne dépassant pas 20 000 numéros.
TMB a lui aussi tenté l’aventure en
juillet 2000 en lançant son titre avec une logique opposée à celle des
groupes internationaux : conquérir d’abord le marché français pour ensuite
exporter le titre (d’où le choix d’un titre étranger). Le lancement fut décrit
avant tout comme « un pari, un challenge
[45] », un moyen de faire le magazine
jusqu’alors introuvé par l’équipe sur la place de Paris et avec l’espoir qu’il
soit perçu par le public comme avant-gardiste. Le premier numéro était
composé d’articles sur la bourse, sur la nutrition, une interview d’Uma
Thurman et une autre du couple Karembeu, des pages mode, voyage... mais
présentait surtout un éditorial dont le but était d’énoncer l’identité de
TMB
en se différenciant de suite de ses concurrents sur trois points : tout d’abord
sur leur rapport au monde économique « notre équipe se bat contre la
monarchie absolue des grands groupes
[46] » ; cette remarque trouve son
explication dans la difficulté éprouvée par le groupe
TMB pour trouver des
soutiens et investisseurs financiers au moment du lancement de leur titre :
« On aurait pu se lancer en même temps que la sortie de
Men’s Health ou
FHM, ou même
Kromozom, on a voulu attendre simplement pour des
questions financières. Quand
Men’s Health a dépensé 5 millions pour leur
pub, nous on n’est pas un grand groupe qui a autant de moyens. On a fait un
affichage sur deux semaines, on a fait une campagne radio et c’est quand
même gentillet par rapport à
FHM et
Men’s Health […]. Et puis il faut
savoir qu’avec le grand boum qui s’est passé ces dernières années dans les
masculins, ça nous dessert au niveau pub, il y en a tellement qui se sont
cassé la gueule que les gens veulent d’abord voir le produit. […] Nous on
vend une page de pub à un prix normal alors que dans un grand groupe on
paye une fois et on touche x magazines
[47]. » Son identité passait ensuite par
une différence de contenu par rapport à ceux des concurrents, jugés
ironiquement : «
TMB est différent. Avec nous, finie la dictature des corps
musclés, avec en prime des abdos version escalier de marbre ! Finies les
tonnes d’exercices de musculation avec poster assorti (exercices que l’on ne
fait d’ailleurs jamais !). Finie également la psychologie à 2,50 F qui n’arrête
pas de nous rabâcher combien nous sommes déprimés, gros, névrosés,
incapables de faire l’amour correctement
[48]. » Enfin, la rédaction de
TMB
refusait la classification sexuelle du titre : « Que l’on soit bien clairs, nous
ne sommes pas un magazine gay ! Nous ne sommes pas non plus un
magazine hétéro ! Nous sommes tout simplement un magazine ouvert
d’esprit, orienté vers le monde, avant-gardiste et soucieux du bien-être de
ses lecteurs. Qu’ils soient blancs, noirs, jaunes, rouges, verts à petits pois
orange ; hétéros ou gays
[49]. » Les différences de mode de production, de
financement, de concept ont fait que la rédaction de
TMB ne ressentait pas
le sentiment d’appartenir à la même presse masculine que les magazines
spécialisés, ce qui fut aussi un moyen de légitimer sa position qui fut
éphémère puisque le titre n’est parut qu’une fois.
Les difficultés éprouvées à lancer un titre ne sont pas spécifiques aux petits
groupes : le groupe Hachette-Filipacchi en a fait l’amère expérience avec le
projet de lancement de
Il. Le projet, plusieurs fois annoncé puis abandonné,
a fait l’objet de divers tests : des équipes successives ont travaillé dessus,
quatre numéros 0 ont été lancés sans jamais aboutir. Les raisons de cet
abandon non définitif, abordées lors d’un entretien avec le gérant-directeur
de la publication du groupe
[50] relèvent de la difficulté de positionnement
d’un nouveau titre dans un champ de presse jugé encore instable. Le concept
retenu était plutôt généraliste, moins axé sur le sexe et la santé que ces
futurs concurrents, avec des portraits de personnalités et qui aurait été un
produit de luxe digne de
Elle. Face à la difficulté de choix entre la création
d’un magazine généraliste ou un magazine à centre d’intérêt, face à ce qui
est considéré chez Hachette comme un insuccès des concurrents masculins :
« un magazine n’est pas rentable à moins de 100 000 exemplaires » et
surtout face à l’impossibilité avouée de «
se planter » par rapport au succès
du féminin
Elle (dont
Il aurait été la déclinaison au masculin), la direction
de Hachette-Filipacchi a opté pour la suspension du projet, en attente d’une
« reconfiguration du marché ».
Maximal : l’unique masculin de Hachette-Filipacchi
Hachette n’abandonna pas pour autant son projet d’intégrer, à son tour, le
marché de la presse masculine française. Elle le fit, non pas en lançant
Il,
mais en rachetant la licence du titre anglo-saxon
Maxim pour l’adapter au
marché français sous le nom de
Maximal. Apparu en novembre 2000, ce qui
constitue la 4
e phase de l’histoire de la nouvelle presse masculine, il est
présenté par son rédacteur en chef comme « un généraliste, masculin,
mélange de
Lui et de
Elle
[51] » et comme une sorte de petit frère de
Lui ; en
effet, nombreux collaborateurs au magazine
Maximal ont été auparavant
ceux de
Lui : « En fait, nous sommes en train d’attaquer un public qui n’est
pas attaqué... qui était à l’époque celui de
Lui, donc on revient en fait à
quelque chose que le groupe Hachette sait en théorie très bien faire. Notre
rédacteur en chef photo a été longtemps le rédacteur en chef de
Lui et moi
j’ai quand même été le rédacteur en chef adjoint de
Lui donc il y a... Notre
styliste était la styliste de
Lui... C’est J.-M Perrier qui a signé la photo de
n° 1 et c’est un photographe de
Lui très célèbre
[52] ». Ce savoir-faire, héritage
de l’ère
Lui, associé à une différenciation vis-à-vis de tous les autres titres
masculins et laquelle passe, pour la rédaction de
Maximal, d’une part, par un
contenu généraliste
[53] caractérisé comme étant « en jachère » et, d’autre part,
par un lectorat ciblé plus âgé (30-40 ans) que celui des autres masculins,
seraient les facteurs de l’absence de concurrence rencontrée, selon la
rédaction de
Maximal. Les premiers chiffres annoncés par le rédacteur en
chef font état de 150 000 numéros vendus pour les premiers mois, avec un
objectif de 200 000 exemplaires dans les mois à venir. Son arrivée tardive
sur le marché des masculins (deux ans et demi après
M Magazine et un an et
demi après
Men’s Health et
FHM) est gommée chez
Maximal par la mise en
avant d’un concept nouveau justifiant le positionnement du titre et qui ne
dépendrait pas d’une quelconque concurrence avec d’autres titres.
L’histoire de la presse masculine se présente donc comme une succession de
deux pôles, historiquement distincts et laquelle succession engendre une
cohabitation pacifique et éloignée. Le charme, la mode et la culture en
général, lesquels font la spécificité de Max, Vogue Homme International et
Le Magazine de l’Optimum, ne se retrouvent pas dans les mêmes
proportions dans les « nouveaux masculins » qui, avec l’application de
concepts novateurs comme le bien-être au masculin ou l’humour, ont
apporté une nouvelle formule et une jeunesse à la presse masculine. C’est
pourquoi ces deux pôles dans le champ ne se situent pas dans le même
espace de positions et fonctionnent selon l’opposition « eux » et « nous ».
Ils cohabitent donc sans grandes influences l’un sur l’autre. En effet,
l’appartenance à un espace plus éloigné dans le champ explique la
conservation de tous les titres traditionnels existants au moment de l’arrivée
et du renouvellement par les « nouveaux masculins » : la lutte est plus ardue
entre les nouveaux venus pour conquérir un marché qui est fondé sur un
concept nouveau que sur un marché stable qui, avec les années, a réussi à
fidéliser un public, même si cet ancien marché souffre d’un déficit d’image
engendré par la focalisation médiatique sur les nouveaux venus. Cette
différenciation entre ces deux pôles trouve son essence dans les formules
rédactionnelles propres aux titres mais surtout à leur position historique :
l’antériorité historique est l’un des éléments fondateurs de la légitimité.
Chez Max, l’arrivée des nouveaux masculins, sans qu’elle entraîne une
chute de ses ventes, a été ressentie comme une confirmation du bon choix
effectué d’un concept particulier et qui lui réussit depuis des années. Il
existe, malgré cette différenciation, des passerelles entre les « anciens » et
les « nouveaux masculins » : l’aventure de la création et de l’innovation
dans la presse masculine a pour exemple tenté l’ancien rédacteur en chef du
Magazine de l’Optimum. Spécialiste et passionné par les lancements de
magazines, il est désormais le rédacteur en chef du magazine Men’s Health.
Une différenciation inter et intrachamps
La différenciation est donc intrachamp : elle s’exerce entre les deux pôles
traditionnels et nouveaux, les anciens et les nouveaux, mais aussi et surtout
au sein même du pôle des « nouveaux masculins », dans lequel les luttes
pour le leadership, la reconnaissance et la quête de la légitimité en tant que
dominant, font rage. Les logiques mises en place sont des stratégies de
rupture, de subversion qui impliquent le recours à l’innovation dans le ton et
dans le choix des articles, offrant ainsi à celles-ci et aux titres les appliquant
un statut d’avant-gardiste. Ce statut est donc le résultat d’une stratégie dont
le leitmotiv est : « Pour exister, il faut différer. » Mais cette course à la
différenciation pour fonder une identité n’est pas aisée ; l’arrivée massive de
masculins qui présentent des contenus proches entraîne une confusion de
l’identité des titres chez le public. Cette difficulté à faire émerger du lot une
image propre à une publication a incité chacun des masculins à associer à
leur titre une formule courte qui se veut éloquente. Ainsi
FHM est sous-titré
de sa simple traduction « for him magazine »,
M Magazine s’accompagne de
« bien vivre au masculin »,
TMB avait choisi deux formules « le messager de
l’homme » et « le magazine des hommes très beaux
[54] »,
Men’s Health ajoute
à son titre « le premier vrai magazine pour hommes
[55] », le défunt
Kromozom
titrait « le mensuel de tous les hommes » et le récent
Maximal après avoir
sous-titré prétentieusement « la plus belle découverte de l’homme depuis la
création de la femme » est revenu à un plus simple « Pour Homme ». Mais,
il n’est pas certain que ces petits titres, ajoutés sous le titre principal ou en
bas de la page, soient les éléments déterminants quant à une meilleure
connaissance, par le public, de l’identité des magazines.
La différenciation des masculins, l’imposition d’une identité propre et
l’autonomisation du champ passent aussi par une opposition interchamps
particulièrement par rapport au champ de la presse féminine. Les
« nouveaux masculins », dont les sorties ont été accompagnées de nombreux
articles qui leur ont certes apporté une médiatisation, se sont vus attribuer
une image jugée faussée par certains membres de rédaction. Lors de la sortie
en kiosque de
M Magazine en avril 1998, l’hebdomadaire
Marianne
consacrait un petit article dans lequel le titre était assimilé à la presse
féminine : « Tous les tropismes de la presse féminine, purement et
simplement conjugués au masculin. Il ne manque plus qu’un horoscope et
on pourra faire presse commune
[56]... » Les masculins, au contraire de la
presse féminine, ne s’intéressent pas à la politique et ne prennent part à
aucun combat qui serait connoté masculin : la presse féminine est militante
quand la presse masculine ne l’est pas, et cette différence est fondamentale
pour les rédactions de masculins. Cette différenciation interchamps a aussi
lieu de la part des magazines féminins envers les magazines masculins :
Biba a ainsi illustré un article consacré à la guerre des sexes en pastichant
une couverture de magazine masculin baptisé
Pipo et dont les sujets
principaux auraient été : « Testé pour vous : la liposuccion du bide » ou
« comment présenter sa maîtresse à sa femme
[57] ». L’autonomie et la
protection de l’identité du champ (autant féminin que masculin) se forment
donc aussi dans un affrontement interchamps.
Les « nouveaux masculins » doivent, pour asseoir une position puis la faire
évoluer, tout d’abord faire face à une différence économique et financière.
Les moyens de production utilisés chez FHM n’ont rien à voir avec ceux du
Magazine de l’Optimum qui possède une équipe réduite ; de même, les
moyens financiers consacrés à la publicité du titre sont gigantesques chez
les grands groupes et limités pour les plus petits. Une fois la barrière
financière franchie, chaque nouveau titre doit trouver une formule qui
diffère radicalement des formules déjà en vigueur afin de se constituer une
identité qui, au fil du temps et du succès du titre, obtiendra sa légitimité et
son avancement vers les positions les plus dominantes du champ. Nous
avons vu que ce chemin est semé d’embûches, de luttes, de conflits, parfois
même de procès et que ceux qui résistent à ces tourmentes se construisent un
fort ancrage dans l’histoire de la presse masculine française.
En résumé, la presse masculine française se compose ainsi aujourd’hui
[58] :
Titres Périodicité Chiffres de l’OJD Catégorie
de magazines 1999-2000
FHM Mensuel 139 211 Masculin généraliste
M Magazine Mensuel 110 645 Masculin spécialisé
bien-être
Max Mensuel 102 397 Masculin généraliste
Maximal Mensuel non contrôlé Masculin généraliste
Men’s Health Mensuel 125 566 Masculin spécialisé-santé
Monsieur Trimestriel 28 765 Masculin de mode
Numéro Semestriel non contrôlé Masculin de mode
L’Optimum Mensuel 44 990 Masculin de luxe, mode
et généraliste
Vogue homme
Semestriel non contrôlé Masculin de mode
International
Le champ de la presse masculine ne déroge donc pas aux règles du champ
dans sa généralité et que Bourdieu résumait ainsi : « Ce n’est pas assez de dire
que l’histoire du champ est l’histoire de la lutte pour le monopole des
catégories de perception et d’appréciation légitimes ; c’est la lutte même qui
fait l’histoire du champ ; c’est par la lutte qu’il se temporise. Le vieillisement
des acteurs, des œuvres ou des écoles est tout autre chose que le produit d’un
glissement mécanique au passé : il s’engendre dans le combat entre ceux qui
ont fait date et qui luttent pour durer, et ceux qui ne peuvent faire date à leur
tour sans renvoyer au passé ceux qui ont intérêt à arrêter le temps, à éterniser
l’état présent ; entre les dominants qui ont partie liée avec la continuité,
l’identité, la reproduction et les dominés, les nouveaux entrants, qui ont intérêt
à la discontinuité, à la rupture, à la différence, à la révolution […] ; faire date,
c’est inséparablement faire exister une nouvelle position au-delà des positions
établies, en avant de ces positions, en avant-garde et en introduisant la
différence, produire le temps
[59] ».
L’importance de l’innovation, de la révolution et celle du temps se
confirmera-t-elle dans les arrivées annoncées de nouvelles publications qui
provoqueraient alors un nouveau mouvement de translation des positions
actuellement occupées par ceux qui, appelés aujourd’hui « nouveaux
masculins » (dont la dénomination, par effet du temps, risque elle aussi
d’évoluer), forment une partie du champ de la presse masculine française
dont l’avenir pourrait connaître rapidement une restructuration
fondamentale de son ensemble ?
·
BADINTER E. (1986), L’un est l’autre, O. Jacob, coll. Le livre de poche, 1986.
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Félin.
·
LIPOVETSKY G. (1997), La troisième femme. Permanence et révolution du
féminin, Gallimard.
·
MAUGUE A. (1987), L’identité masculine en crise au tournant du siècle, Paris,
Rivage.
·
MOUSSEAU J. (1970), « Cinq dollars pour un empire : le phénomène Playboy »,
Paris, Denoël.
·
RAUCH A. (2000), Le premier sexe : mutation et crises de l’identité masculine,
Hachette Littérature.
·
SINGLY F. (de) (1993), « Les habits neufs de la domination masculine », Esprit,
n° 196, novembre.
[1]
M Magazine, n° 20 de novembre 1999.
[2]
FHM n° 1 de juillet-août 1999.
[3]
Men’s Health, n° 4 de novembre 1999.
[4]
Entretien accordé le 17 août 2000.
[5]
Selon l’enquête réalisée par AEPM entre janvier et décembre 1999, les pourcentages de
lecteurs masculins pour les magazines cités sont respectivement : 78 %, 74 %, 63 % et 71 %.
Vogue Homme International n’apparaît pas dans la dernière enquête de l’AEPM.
[6]
Le magazine
TMB a disparu entre le début de l’écriture de cet article et son achèvement ;
l’entretien ayant été réalisé dans les premiers jours de la sortie en kiosque de l’unique numéro
de
TMB, il en est d’autant plus précieux que rare.
[7]
CASTELAIN-MEUNIER, 1988, p.113.
[8]
BONVOISIN, MAIGNIEN, 1986, p. 7.
[9]
L’étude menée dans le cadre d’une thèse de sociologie soutenue en 1969 par J. Mousseau
sous la direction de A. Girard, J. Cazeneuve et R. Boudon, et publiée en 1970 aux éditions
Denoël sous le titre « 5 dollars pour un empire : le phénomène
Playboy » est particulièrement
intéressante quant à la création de
Playboy.
[10]
LIPOVETSKY, 1997, p. 42.
[11]
FALCONNET, LEFAUCHEUR, 1975, p. 69.
[12]
BADINTER, 1992, p. 10.
[13]
CASTELAIN-MEUNIER, 1988, p. 100.
[14]
Selon les chiffres cités par C.CASTELAIN-MEUNIER dans son étude, « Les revenus des
lecteurs sont en effet nettement supérieurs à la moyenne (de 180 000 à 500 000 F/an). »
[15]
Entretien accordé par le rédacteur en chef du
Magazine de L’Optimum, le 17 août 2000.
[16]
Le Magazine de l’Optimum n° 35, de juin-juillet-août 2000, propose ainsi à ses lecteurs
les portraits de G. Lanvin, des jeunes espoirs du tennis français, des articles sur Bali, l’île
Maurice, Jaipur, Namibie, Anguilla Island... sans oublier cinquante pages consacrées à la
mode masculine.
[18]
Entretien accordé par un membre de la rédaction de
Max, le 10 avril 2000.
[19]
Pour exemple, le numéro d’août 1999 était « un numéro très spécial sexe 2000 » avec
entre autres sujets « l’histoire secrète de la masturbation
»...
[20]
L’annonce faite par
FHM pour le lancement de son calendrier « En cadeau : le calendrier
FHM 2000,12 pin-up pour votre camion ! » reprenait une représentation très virile de
l’homme.
[23]
Les magazines Printemps ont, suite à l’ouverture en octobre 1999 de l’espace homme,
édité un magazine
Printemps : édition spéciale hommes, dont l’éditorial du n° 1 de juin 2000
débutait par « Depuis octobre dernier, Le Printemps version masculine a repoussé ses murs et
gagné des étages pour devenir La mégashop mode pour les hommes. Sur 7 000 m
2, du niveau
-1 au niveau 5 et de la tête aux pieds, Le Printemps a légalisé le shopping pour l’homme,
toutes tendances confondues […] A l’image du magasin, nous avons voulu un magazine, dont
voici le numéro 1... »
[24]
On notera que certains livres consacrés à la beauté ne la conjuguent qu’au féminin.
[25]
BADINTER, 1986, p. 9.
[26]
Voir BADINTER, 1986 et 1992 ; MAUGUE, 1987 ; RAUCH, 2000.
[27]
LIPOVETSKY, 1977, p. 59.
[28]
SINGLY, 1993, p. 60.
[29]
Editorial du n° 4 daté de novembre 1999 du magazine
Men’s Health.
[30]
M Magazine, n° 1 d’avril 1998.
[31]
M Magazine, n° 7 d’octobre 1998.
[32]
M Magazine, n° 8 de novembre 1998.
[33]
Entretien accordé par le rédacteur en chef de
M Magazine, le 5 décembre 2000.
[34]
Propos tenus par l’ancien rédacteur en chef de
M Magazine en avril 2000 dans un
reportage de l’émission TV+ sur Canal+.
[35]
Propos tenus par le rédacteur en chef du magazine
Men’s Health en avril 2000 dans un
reportage de l’émission TV+ sur Canal+.
[36]
Entretien accordé par un membre de la rédaction de
Men’s Health le 5 juillet 2000.
[37]
BOURDIEU, 1992, p. 212.
[38]
Entretien accordé par le directeur d’édition du magazine
FHM le 6 avril 2000.
[39]
Editorial du n° 1 de
FHM de juillet-août 1999.
[40]
FHM n° 7 de février 2000.
[41]
Pour exemple, le n° 2 de septembre 1999 annonçait aux natifs du lion : « Si vous rêvez de
dominer une lectrice de
Biba, votre heure est enfin venue. A en croire son magazine, la
femme bélier résistante et stoïque peut s’intéresser à vous, malgré votre odeur corporelle forte
et vos Nike pourries. Attention, toutefois si elle est aussi lectrice de
Télé Loisirs, car
l’horoscope d’été lui promet le mariage. »
[42]
Entretien accordé par le directeur d’édition du magazine
FHM le 6 avril 2000.
[44]
Le second numéro de novembre 1999 proposait en une Ricky Martin, les récits des
premiers amours de trois garçons, un sujet sur « Comment garder une bonne mine sans
soleil »...
[45]
Entretien accordé par le rédacteur en chef du magazine
TMB le 4 juillet 2000.
[46]
Editorial du n° 1 de
TMB de juin à août 2000.
[47]
Entretien accordé par le rédacteur en chef du magazine
TMB le 4 juillet 2000.
[48]
Editorial du n° 1 de
TMB de juin à août 2000.
[50]
Entretien accordé par le gérant-directeur de publication du groupe Hachette-Filipacchi le
29 mai 2000.
[51]
Entretien accordé par le rédacteur en chef du magazine
Maximal, le 4 décembre 2000.
[53]
Le n° 2 de
Maximal proposait une interview d’E. Zylberstein, un entretien de Charles
Beigbeder par E. Chain, une enquête sur les risques liés à l’utilisation du portable, trente
pages de mode...
[54]
Ce slogan a une histoire. A l’origine, le slogan de
TMB devait être « le magazine des
beaux mecs », mais le magazine, en affichant ce slogan aurait pu être classé parmi les
magazines gays. Or, le magazine se voulait sexuellement non connoté.
[55]
Ce slogan est apparu au moment de la lutte et du procès contre
M Magazine.
[56]
Marianne du 30 mars au 5 avril 1998.
[57]
Biba n° 239 de janvier 2000.
[58]
L’écriture de cet article est achevée le 12 février 2001.
[59]
BOURDIEU, 1992, p. 261.