2001
Réseaux
Naissance, constitution progressive et epanouissement d’un genre de presse aux limites floues : le magazine
Gilles Feyel
Né dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, le magazine a adopté l’illustration dans les
années 1830. Cantonné dans l’encyclopédisme et la vulgarisation, le genre magazine
s’est ouvert à la grande actualité au milieu du dix-neuvième siècle. Au tout début du
siècle suivant, le mot « magazine » entre définitivement dans la langue française pour
qualifier une presse moderne, imprimée sur beau papier, illustrée de photographies,
pouvant traiter la grande actualité, mais aussi se spécialiser dans certains publics ou
dans des contenus bien définis. Les années 1930 sont celles des mises en page
dynamiques et de la conquête de l’espace-papier par la publicité. Dans la deuxième
moitié du vingtième siècle, ce genre de presse aux contours flous, juxtaposant toujours
beau papier, textes et photographies, conquiert définitivement le monde foisonnant de
la presse périodique et colonise désormais la grande actualité illustrée, la presse des
news, la presse féminine, les très nombreuses presses spécialisées.
The magazine, born in eighteenth century England, first adopted illustrations in the
1830s. Initially confined to encyclopedism and popularization, the genre opened up to
general news in the mid-nineteenth century. In the early twentieth century the word
“magazine” was formally adopted into the French language to describe a modern
publication, printed on quality paper, illustrated with photographs, and either covering
general news or focused on specific topics or certain categories of readers. Magazines
in the 1930s were characterized by dynamic page layouts and the conquest of paperspace by advertising. In the latter half of the century this vaguely defined press genre
definitively conquered the teeming world of periodicals, including news magazines,
women’s magazines and a large number of specialized publications.
Il existe incontestablement un genre de presse que l’on peut qualifier de
magazine. Il est cependant difficile à bien définir, à bien caractériser.
Que peut-on très exactement y faire entrer ? Que doit-on en exclure ?
L’histoire de la presse et du journalisme peut peut-être éclairer ces questions
en montrant la progressive émergence du genre à travers la diversité des
contenus, le lien consubstantiel entre le texte et l’illustration, l’évolution des
formes qui privilégie à partir des années 1900 la photographie, les papiers
couchés, puis l’héliogravure, alors que la publicité investit encore assez peu
ce support de qualité. Ce sont ensuite les expériences de mise en page des
années de l’entre-deux-guerre, quand la publicité découvre les magazines. A
partir des années 1950, le genre magazine part à la conquête du monde des
périodiques, pour s’y épanouir dans les années 1960-1970 et y jouir à la fin
du XXe siècle d’une souveraineté quasi absolue.
Tout commence en Angleterre, en 1731, très exactement, avec le
Gentleman’s Magazine, un mensuel de 42 pages fondé par Edouard Cave
(1691-1754), qui eut tout de suite un grand succès, attesté par le lancement
de concurrents :
London Magazine (1732),
Universal Magazine (1747),
European Magazine (1783), etc. Un succès dû au titre et au contenu. Dans
cette société tout autant nobiliaire que marchande, la juxtaposition du
gentleman et du
magasin, vaste entrepôt où l’on gardait les marchandises
avant de les vendre en gros ou en détail, ne pouvait que surprendre et plaire.
Ce premier magazine mensuel était découpé en sept grandes rubriques : la
reproduction ou l’analyse des principaux articles de politique, de morale ou
de critique parus dans les journaux (
newspapers) – près de la moitié des
pages du magazine ! –, des pièces de poésie, une chronologie des
événements du mois précédent, une sorte de carnet mondain (décès,
naissances et mariages des grandes familles, nominations dans les hauts
postes de l’Eglise ou de l’armée), les cours des denrées, des fonds et du
change, une liste des livres publiés dans le mois, enfin des observations sur
le jardinage, l’élevage du bétail, l’art vétérinaire... De quoi faire « un
magasin » où seraient rassemblés « les articles les plus remarquables sur les
matières dont nous parlons, ou au moins des analyses impartiales de ces
articles, comme une façon de conserver les pièces curieuses bien plus sûre
que de les transcrire
[1]. »
Dès 1741, Franklin essaie d’établir un magazine en Amérique du Nord, à
Philadelphie,
The general Magazine and Historical Chronicle qui dure peu
de temps. Après de nombreux échecs d’autres éditeurs, les magazines
s’installent durablement aux Etats-Unis au début du XIX
e siècle
[2]. D’autres
magazines sont aussi fondés en Europe, par exemple le
Magazzino
Universale en Italie (1775). La France reste à l’écart du mouvement. Il est
impensable d’y proposer dans un emballage « marchand » un contenu aussi
diversifié. A la veille de la Révolution,
Le Mercure de France/Journal de
politique et de littérature du libraire Panckoucke juxtapose un contenu
littéraire et des nouvelles politiques, mais cet hebdomadaire ne peut être
comparé aux magazines anglais
[3].
Le terme de « magasin », si ce n’est la réalité du « magazine », est enfin
naturalisé français avec le
Magasin encyclopédique, ou
Journal des sciences,
des lettres et des arts, publié entre 1792 et 1816, continué par les
Annales
encyclopédiques (1817-1818), puis par la
Revue encyclopédique (1819-1833). Ce mensuel, vendu cher (42 francs d’abonnement annuel à Paris),
couvrait tout l’éventail des connaissances en donnant des analyses de livres,
des nouvelles du monde des sciences et des arts, des mémoires scientifiques
originaux, un bulletin bibliographique
[4]. Notons, cependant, que le titre de
« magasin » fait assez peu d’émules, et qu’il est d’ailleurs abandonné au
début de la Restauration.
UN CONTENU DIVERSIFIE ILLUSTRE, AU XIXe SIECLE
Il faut attendre les années 1830, pour voir les
magazines et les
magasins se
tourner vers un public beaucoup plus large et adopter l’illustration pour
parler à l’imagination du lecteur autant qu’à sa raison. Là aussi, l’innovation
vient de l’Angleterre, mais elle est immédiatement relayée en France. Sous
l’influence des philanthropes libéraux anglais de la
Society for the Diffusion
of useful Knowledge (Société pour la diffusion des connaissances utiles,
1826), l’éditeur Charles Knight lance en 1832 le
Penny Magazine, un
magazine de vulgarisation des connaissances, illustré de gravures sur bois,
vendu au numéro, et accessible à toutes les bourses
[5]. Dès 1833, la formule
est imitée en France : en février, Edouard Charton fonde le
Magasin
pittoresque : en octobre, Girardin lance le
Musée des familles
[6]. Magasin ou
musée, c’est toujours la même idée d’un contenu diversifié, encyclopédique
et pratique. Il s’agit de rendre la littérature populaire, de mettre l’art à la
portée de tous, de vulgariser les sciences et les techniques, de donner des
récits d’histoire et de voyage, de parler à l’imagination et à la sensibilité
grâce aux illustrations. Le journaliste Jules Janin définit bien ce nouveau
type de magazine illustré : « Le riche, le pauvre, l’artisan, la coquette, le
dandy, le cavalier, le poète, le rêveur, le romancier, l’historien, qui encore ?
Toute cette foule d’esprits, de mœurs, d’intérêts, de positions, de besoins, ce
mélange de gaieté et de tristesse, d’humeurs et d’opinions si opposées,
trouvera à se satisfaire, dans ce recueil, dans ce journal, dans ce livre, dans
ce magasin, dans cette encyclopédie, dans ce musée, dans ce je-ne-sais-quoi
à deux sous. [...] Ainsi c’est un livre pour tous les goûts, pour toutes les
positions, pour toutes les fortunes, pour tous les âges
[7]. »
Jusque-là cantonné dans la vulgarisation et l’encyclopédie, le genre
magazine entre en actualité avec les
Illustrated London News, lancées en
1842, immédiatement imitées en France avec
L’Illustration (1843) et en
Allemagne avec l’
Illustrirte Zeitung
[8] (Leipzig, 1843). Certes,
L’Illustration,
hebdomadaire fondé lui aussi par Edouard Charton, ne se qualifie pas de
« magasin ». Mais elle a de grandes ambitions, puisqu’elle s’est donné le
sous-titre de « Journal universel », mention ne disparaissant de la une qu’en
janvier 1931. Il s’agit bien d’un véritable magazine, très conscient de
participer au mouvement d’expansion de l’image : « Nous ne faisons donc
que le continuer en lui imprimant ici une nouvelle direction ; et en nous
hasardant à lui ouvrir la carrière du nouvellisme, nous ne doutons pas de
réussir, car il est évident que nulle part il n’est susceptible de porter de
meilleurs fruits. [...] Pensera-t-on que nous allons être réduits aux
monuments, aux sujets généraux d’instruction, au rétrospectif, et qu’en
définitive nous ne serons différenciés que par les dimensions du format des
recueils du même genre qui existent déjà ? Il nous est trop facile de
répondre. Toutes les nouvelles de la politique, de la guerre, de l’industrie,
des mœurs, du théâtre, des beaux-arts, de la mode dans le costume et dans
l’ameublement, sont de notre ressort. Qu’on se fasse une idée de tout ce
qu’entraîne de dessins de toute espèce un tel bagage. Loin de craindre la
disette, nous craindrions plutôt l’encombrement et la surcharge
[9]. »
Hebdomadaire politique très modéré,
L’Illustration adopte une couleur
libérale jusqu’à la fin du Second Empire, pour devenir républicaine après
1870. Jusqu’à 1905, elle présente 16 pages grand in-4 ; par la suite, elle
passe à 20 ou 24 pages.
Chaque semaine,
L’Illustration propose une chronique politique, l’« Histoire
de la semaine », puis de véritables reportages sur les grandes actualités
politiques et les guerres. Elle publie des récits de voyage dans les colonies
françaises. Les faits divers ne sont pas oubliés.
L’Illustration contient aussi
des études très denses sur les grands travaux et les innovations techniques. A
côté de son « Courrier de Paris », chronique de mœurs contemporaines, elle
donne quelques articles de mode, des études littéraires, des morceaux
musicaux et un roman-feuilleton. L’actualité prenant une place toujours plus
grande, la musique, les pièces de théâtre et les romans-feuilletons sont
évacués dans des suppléments, regroupés en 1913 dans la
Petite Illustration.
Malgré un abonnement annuel élevé – 32 francs jusqu’à 1850,36 francs par
la suite, 40 francs à la veille de la Grande Guerre,
L’Illustration obtient un
succès qui lui permet de s’installer définitivement sur le marché. Tirée à
16 000 exemplaires dans ses premières années, elle passe de 20 000 à 47 000
exemplaires dans les années 1880 et 1890, avec l’aventure coloniale, puis
parvient à 92 000 exemplaires en 1907,135 000 en 1913, avec la montée de
l’antagonisme franco-allemand. Adoptant successivement tous les nouveaux
procédés d’illustration, elle est devenus une sorte d’institution, lue par les
élites mondaines et mondiales
[10].
En 1857,
L’Illustration trouve un concurrent avec
Le Monde illustré. Dans
ces mêmes années 1850, sont lancés des journaux illustrés, étudiés par
P. Albert, proposant à un public populaire la lecture de nouvelles et de
romans-feuilletons, mais aussi des articles de variétés, des récits historiques,
des biographies, des exposés de vulgarisation scientifique ou technique, des
poèmes
[11]. Après cette première génération de magazines illustrés grâce à la
technique de la gravure sur bois de bout, importée d’Angleterre, florissante à
Paris à partir du milieu des années 1830
[12], le Second Empire voit la
naissance d’une deuxième génération, celle du
Tour du monde et de
La Vie
parisienne, fondés en 1860, illustrés de zincogravures, inventées par Firmin
Gillot en 1850
[13].
Si l’on peut véritablement parler de magazines, le terme est encore très
rarement employé. Lançant l’un de ses nombreux titres successifs,
Le Journal monstre (février 1857-avril 1858), Léo Lespès déclare vouloir
publier « d’utiles développements » dans ce mensuel, « monstre » parce qu’il
est imprimé sur une feuille de très grand format, qui pliée ne donne qu’un
modeste in-4°: « Arts, sciences, religion, nouvelles intéressantes, tout doit y
trouver place, y être narré avec goût, c’est-à-dire moins légèrement qu’un
journal quotidien, moins classiquement qu’une encyclopédie. La partie à
laquelle nous appliquerons notre attention est celle des gravures dans le
texte ; nous nous efforcerons de les rendre instructives et non banales, sans
toutefois tomber dans les matières abstraites des magazines
[14]. » N’y a-t-il
pas là une définition du magazine : un recueil illustré, de toutes les
connaissances, volontiers encyclopédique ? En 1866, un autre recueil
mensuel,
Paris-Magazine, est fondé pour servir de supplément au
Figaro.
Cet illustré artistique et littéraire, veut « combiner », « en de justes
proportions l’esprit de la presse légère et celui des recueils gravés ». Ce
magazine disparaît en 1869, mais revit encore un an, en 1873
[15].
Ces deux emplois du terme « magazine » n’ont pas fait école, si l’on en croit
le
Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré.
Magazine est un « mot
anglais signifiant un ouvrage périodique composé d’articles de littérature ou
de science. Notre mot magasin n’ayant plus que rarement cette signification,
on trouve assez souvent magazine pour désigner les recueils anglais ou
américains qui portent ce titre. » Et Littré de donner un exemple de cette
dernière acception, tiré du
Journal officiel, le 27 août 1877. Dans son
neuvième sens du mot magasin, le savant lexicographe ajoute : « Ouvrage
périodique composé de morceaux de littérature ou de science. Le
Magasin
encyclopédique. Le
Magasin pittoresque. » Il aurait pu ajouter quelques
autres
magasins, notamment le
Magasin d’éducation et de récréation,
encyclopédie de la jeunesse et de l’enfance, du libraire Hetzel (1864). Il est
clair que pour Littré, il n’existe pas vraiment de magazines français. Tout
juste veut-il bien se souvenir du
Magasin encyclopédique et mentionner le
Magasin pittoresque. S’il mentionne bien le contenu encyclopédique de ce
type de presse, il n’a pas retenu son caractère illustré. Il est enfin très
significatif qu’en 1892 encore, Eugène Dubief n’emploie qu’une fois
seulement le mot magazine dans le chapitre qu’il consacre aux journaux
illustrés, et pour caractériser les seuls magazines anglais : « Le journal
politique ou philosophique ne s’adresse qu’à l’homme, au citoyen, au chef
de famille ; le journal illustré s’adresse en même temps à la femme, aux
enfants, à la famille entière. Il a eu son origine en Angleterre ; il dérive des
journaux de lecture créés par nos voisins, les
Magazines
[16]. » Le terme est en
italique pour bien signifier qu’il n’est pas français. Dubief insiste ensuite
longuement sur le
Magasin pittoresque et les différents procédés
d’illustration. Il répartit enfin les 250 journaux illustrés en catégories :
journaux satiriques ou amusants, journaux de mode, journaux de famille,
journaux d’actualités.
L’AVENEMENT DU MAGAZINE MODERNE AU DEBUT DU XXe SIECLE
C’est à l’extrême fin du XIX
e siècle que s’épanouit vraiment la presse
magazine, avec le développement de l’illustration photographique en
similigravure, retouchée ou non par le dessin, et avec l’épanouissement d’un
nouveau journalisme de reportage et d’enquête. L’encyclopédisme des
premiers magazines est relayé par une spécialisation de plus en plus
prononcée des contenus ou bien par une segmentation des publics auxquels
on désire s’adresser en priorité, suivant en cela l’exemple des journaux
féminins, renouvelés par l’apparition de l’hebdomadaire pratique,
Le Petit
Echo de la mode, lancé en 1878. Vingt ans plus tard, coup sur coup, trois
magazines apparaissent en 1898, qui marquent l’avènement du magazine
moderne, illustré par la photographie et imprimé sur papier couché :
Lectures pour tous, Revue universelle et populaire illustrée, mensuel familial
de lecture et de reportage ;
La Vie au grand air, un magazine sportif ;
La Vie
illustrée, un hebdomadaire de grande actualité. «
La Vie illustrée […]
reproduira avec le plus de soin et de variété qu’il lui sera possible, tous les
événements importants qui, à un titre quelconque, sollicitent l’attention, tant
en France qu’à l’étranger, et cela dans les domaines les plus divers. […] En
un mot,
la Vie illustrée, qui comportera vingt pages, se propose de devenir le
journal illustré de la famille, journal aussi complet et aussi bien tiré que les
autres, et réalisé, ainsi qu’il se pratique en Amérique, en Angleterre et en
Allemagne, à un prix modique puisqu’il ne dépassera pas celui d’un omnibus
ou d’un bock : 30 centimes
[17]. »
La Vie illustrée s’efforce à une grande
variété de mise en page, détourant et surimposant souvent les clichés. En
1899, la mort du président Félix Faure et la révision du procès du capitaine
Dreyfus sont l’occasion de « numéros exceptionnels » où se succèdent de
véritables séquences illustrées de dessins et de photographies. Remplie d’une
foi naïve dans les vertus des documents photographiques,
La Vie illustrée
découvre à ses dépens la fonction de propagande de certains d’entre eux.
Présentant les « atrocités turques en Macédoine », elle déclare, péremptoire :
« Nous n’apportons pas de récits, nous n’apportons pas d’anecdotes, nous
n’apportons pas de descriptions littéraires, nous apportons des
photographies. Et il y a lieu de supposer que le spectacle qu’elles fournissent
aux yeux vaut mieux que toutes les descriptions du monde, en ceci que la
Sublime Porte ne saura point en contester la véracité, car une plaque
photographique ne saurait mentir. Ces photographies ont été prises de
septembre à décembre 1902 et, dès qu’elle en eut connaissance, la police du
Sultan fit détruire les clichés, pas assez tôt, toutefois, pour que quelques
épreuves, en tout petit nombre, il est vrai, n’échappassent à la destruction. »
Aussitôt, quelques confrères de contester l’authenticité des clichés, qui
remonteraient à deux ans et concerneraient des brigands albanais.
Naturellement, l’ambassade turque à Paris leur emboîte le pas. La polémique
est suffisamment sévère pour que
La Vie illustrée s’efforce de prouver
longuement l’honnêteté de son correspondant macédonien
[18].
Déjà apparaissent de véritables spécialistes en matière de magazine. Le
journaliste Henri de Weindel
[19] participe à l’aventure de
La Vie illustrée, et
collabore avec l’éditeur Pierre Lafitte qui s’est spécialisé dans le lancement
de beaux magazines illustrés sur papier couché ou glacé :
La Vie au grand
air, Revue illustrée de tous les sports (1898),
Femina (1901),
Musica (1902),
Je sais tout (1905),
Fermes et châteaux (1906), sans oublier le quotidien
illustré
Excelsior
[20] (1910). Tous ces titres prouvent assez que le genre
magazine s’étend désormais à tous les domaines de la vie et de l’actualité.
Henri de Weindel quitte Lafitte en 1913 pour rejoindre quelque temps Paul
Dupuy. En 1910, ce dernier a fait disparaître le
Supplément illustré du
Petit
Parisien, le relayant par
Le Miroir, qui devient fin novembre 1913, une
magnifique « revue hebdomadaire des actualités », imprimée en héliogravure
sur papier couché (n° 1, nouvelle série, 30 novembre 1913) : rupture,
innovation parfaitement symboliques de ce nouvel âge de la presse
illustrée
[21]. Un peu plus tôt, au mois d’avril de cette même année 1913, Paul
Dupuy lance
La Science et la Vie, mensuel de vulgarisation scientifique,
« rédigé et illustré pour être compris par tous ». Sans défaillance et au-delà
du scientisme conquérant de ses débuts,
La Science et la Vie va accompagner
le développement scientifique et technique, ses implications économiques et
politiques pendant tout le XX
e siècle
[22]. C’est manifestement des premières
années de ce siècle qu’il faut dater la naissance de la presse magazine
d’aujourd’hui. Le dessin de presse est relayé par des photographies de plus
en plus belles, de moins en moins posées. Dans les années 1908-1912,
l’impression en héliogravure achève de donner belle apparence aux
magazines
[23].
L’Illustration adopte elle aussi ce nouveau mode de
reproduction : elle publie ses premiers clichés héliogravés en 1908, et
dispose de son propre atelier d’héliogravure deux ans plus tard
[24].
Même si elles refusent encore de le dire expressément, toutes ces « revues »
savent bien qu’elles sont des magazines, voire des magazines de luxe. Elles
refusent tout combat idéologique trop affirmé, quel qu’il soit, pour
privilégier l’esthétique de la mise en page et de l’illustration. Lisons le n° 1
de
Femina : «
Femina sera tout simplement pour la femme et la jeune fille ce
que
L’Illustration et
La Vie au grand air, par exemple, sont l’un pour
l’actualité courante et l’autre pour les sports. [...] Et, tout de suite, dissipons
les équivoques : il ne s’agit point ici de ‘féminisme’ ou ‘d’émancipation
sociale’ : nous laissons à d’autres le soin de masculiniser la femme et de lui
enlever son charme exquis. [...]
Femina sera donc la Revue idéale de la
femme et de la jeune fille, et le seul ‘modernisme’ de cette publication devra
être cherché – et trouvé – dans la façon toute artistique et toute nouvelle dont
elle sera éditée. On avouera, sans qu’il soit nécessaire d’insister, qu’il y a
mieux à offrir à la femme que ce qui lui est actuellement offert sous prétexte
de ‘Modes’, de ‘Mondanités’ et de ‘Famille’. D’autre part, les traités
importants que nous avons passés avec les plus célèbres magazines féminins
américains et anglais, nous permettent d’assurer que
Femina ne leur cédera
en rien comme intérêt et comme richesse d’édition
[25]. » On se veut « revue »,
mais on est en fait un magazine, qui se veut « moderne ». Et comme dans les
années 1830, on va chercher ses modèles dans les magazines anglo-saxons.
Lectures pour tous se veut « revue » en 1901 : « Les
Lectures pour tous,
avec leurs romans, leurs contes, leurs pièces de théâtre, leurs récits de
voyages, leurs articles d’actualité pittoresques, ou gais, ou dramatiques ;
avec leurs articles de vulgarisation artistique, scientifique ou économique
sont de toutes les revues la plus captivante et la plus utile, la plus variée et la
plus vivante. Cette revue populaire illustrée s’adresse à toutes les classes de
la société comme à tous les âges ; elle intéressera au même degré travailleurs
et lettrés, paysans et ouvriers
[26]. » En 1913, la revue est devenue magazine,
un « magazine moderne » : « Réalisant le type du magazine moderne, autour
duquel toute la famille peut se grouper, les
Lectures pour tous, par leur
illustration d’une variété incomparable, offrent une vision
cinématographique de tous les aspects de notre époque. Et leurs articles
d’information ou de reportage, toujours clairs, vivants, pittoresques,
fournissent à la curiosité du lecteur une matière inépuisable. Ajoutez des
romans mouvementés et dramatiques, des nouvelles, comédies, caricatures,
concours. Ne voilà-t-il pas plus qu’il n’en faut pour expliquer l’immense
succès des
Lectures pour tous, la plus attrayante des revues d’actualité
[27]. »
Pour
Ma Revue, recueil illustré de lecture littéraire et scientifique, lancé en
1907, un magazine est un genre de presse à part entière, autant que le
journal : « De plus en plus, les lecteurs français tendent à croire qu’un
magazine, un journal, une publication quelconque destinés à la famille sont
forcément ennuyeux. [...] Il n’y a pas que les genres scabreux pour être
intéressants. Nous prétendons et nous prouverons que la littérature honnête,
les idées honnêtes ne sont pas moins attrayantes que les autres
[28]. »
Lisezmoi, autre recueil de lecture illustré fondé en 1905, se veut un magazine
différent de tous les autres : « Par son caractère exclusivement littéraire, par
son illustration tout à fait artistique,
Lisez-moi diffère essentiellement des
autres magazines, à côté desquels il a sa place indiquée.
Lisez-moi ne publie
que des chefs-d’œuvre
[29]. »
Nos Loisirs, lancé en 1908 par
Le Petit Parisien,
est tout à la fois une « revue idéale » et un « magazine de luxe à bon
marché » : «
Nos loisirs, la revue idéale de la famille, est devenu aujourd’hui
l’hebdomadaire favori des Français. Tiré sur 32 ou 36 pages, toujours
superbement illustrées, il publie des articles, chroniques, nouvelles et romans
de nos meilleurs auteurs. C’est le plus vivant, le plus intéressant de tous les
magazines de luxe à bon marché
[30]. »
Autour de 1907, le « magazine » devient à la mode, fait « moderne ».
Comme les « revues », les « journaux illustrés » deviennent eux aussi
magazines. Quelque temps avant de disparaître,
La Vie illustrée, qui s’était
toujours revendiquée « journal hebdomadaire », s’affirme « magazine ». Il
est vrai que depuis 1911-1912,
La Vie illustrée tient davantage de la revue
mondaine que du journal d’actualité. Rachetée vers 1907 par
Madame et
Monsieur, elle devient mensuelle en août 1912 et annonce, avant de
disparaître : « L’administration du magazine
Madame et Monsieur a
l’honneur d’informer ses lecteurs que, pour répondre aux
desiderata qu’ils
ont maintes fois exprimés, une plus large part sera donnée à toutes les
manifestations mondaines, littéraires, artistiques, philanthropiques,
scientifiques et sociologiques. [...] A partir de cette date, notre magazine
paraîtra mensuellement le 5 de chaque mois, ce numéro inaugurant une
nouvelle série qui, nous l’espérons, sera plus conforme à son véritable
programme
[31]. » En avril 1914,
La Vie mondiale se lance à son tour dans la
carrière, pour concurrencer
Le Miroir : «
La Vie mondiale, synthétisant et
résumant toutes les publications du même genre, sera la revue la plus
complète, le magazine idéal. S’adressant surtout à la famille, nous voulons la
faire aussi attrayante pour la mère que pour le père, pour les enfants que pour
les parents. [...] Echo fidèle de tout ce qui se sera passé, dit et écrit dans le
courant de la semaine, elle enregistrera tous les faits saillants, toutes les
nouvelles dignes d’attention, et donnera sur les questions d’actualité,
l’opinion des personnes les plus compétentes
[32]. » Le nouveau magazine ne
dure que seize semaines...
A lire
A travers la presse, publié en 1914 par A. de Chambure, le magazine
se cache encore derrière le concept de « presse illustrée » ou de « journaux
illustrés » lorsqu’il s’agit de
L’Illustration et du
Monde illustré, vaste famille
où l’on rencontre le
Magasin pittoresque, mais aussi
Le Charivari, les
journaux de mode, les journaux satiriques, les suppléments illustrés des
quotidiens. En revanche, les nouveaux magazines bénéficient d’un statut
particulier, puisqu’ils sont promus au rang de « revues illustrées ». Et parmi
les nombreux titres soigneusement cités, Chambure de mentionner un
Tout-Paris Magazine, fondé en septembre 1913
[33]. Cette même année 1913, est
lancé à Pau,
Pyrénées-Magazine, Revue mensuelle illustrée. Actualités, le
monde, les arts, sports, théâtres, tourisme, destiné à la clientèle des grandshôtels de Biarritz et de Pau. Edité pendant quelques mois (novembre 1913-août 1914), ce mensuel de luxe est tué par la Grande Guerre
[34].
Comme la publicité est alors cantonnée dans la ou les dernières pages des
quotidiens, elle est prudemment isolée sur des pages spéciales, non paginées,
au début et à la fin des magazines. En cela, depuis 1887,
L’Illustration a
indiqué une voie que les nouveaux magazines des années 1900 suivent
tous
[35]. Ce qui permet d’ailleurs aux abonnés ou aux collectionneurs de les
relier sans publicité et de les transformer aisément en livres : vieille pratique
héritée de l’Ancien Régime
[36]. Selon les analyses de Marc Martin, ces
annonces et ces placards publicitaires, très nécessaires à l’équilibre financier
de magazines qui coûtent cher à fabriquer, dépassent rarement le quart de
leur espace-papier (
Lectures pour tous, Je sais tout
[37] ).
LES INNOVATIONS DE L’ENTRE-DEUX-GUERRES
La Grande Guerre 1914-1918, réduisant la pagination des quotidiens, en
chassa la photographie qui s’y était épanouie depuis 1902-1903. Ce fut au
contraire un véritable âge d’or pour les magazines, qui permirent de « voir »
la guerre, une guerre sans cadavre français, où les ruines attestaient de la
barbarie allemande. Cette vision de propagande fit beaucoup pour le succès
du
Miroir, de
L’Illustration qui parvint à tirer 300 000 exemplaires en 1915,
de
J’ai Vu, fondé par Pierre Lafitte en juillet 1914, et qui dura jusqu’à juin
1920, d’autres titres lancés pour « raconter » la guerre :
Pays de France,
Sur
le vif,
La Guerre aérienne,
Le Flambeau. Après la guerre, l’avènement de la
téléphotographie et les progrès du journalisme de reportage suscitent un
développement de la presse magazine dans tous les domaines de l’actualité :
magazines de lecture ou d’évasion comme
Détective, lancé en 1928 ;
magazines de cinéma destinés à un public populaire, tels
Ciné-Miroir,
Cinémagazine, Le Film complet, Mon Ciné, Pour Vous, Cinémonde, ou
réservés à un lectorat plus averti comme
Cinéa, Cinéa-Ciné pour tous,
La Gazette des sept arts, La Revue du cinéma, Cinéma
[38] ; magazines
féminins, magazines d’actualité. Signe des temps, un magazine de mode
américain,
Vogue, publie une édition française à partir de 1920. Une
nouvelle génération de magazines d’actualité en héliogravure monocolore –
sépia, vert ou bleu –, moins coûteux, s’inspire de magazines allemands tels
que la
Berliner Illustrirte Zeitung ou l’
Arbeiter Illustrierte Zeitung
[39] (AIZ).
Le maître du genre est Lucien Vogel, ancien élève des Beaux-Arts
[40], qui
après avoir collaboré à
Femina en 1906, dirigé
Art et décoration, fondé
La Gazette de bon ton, dirigé en 1921
Jardin des modes puis
Vogue
[41], lance
le magazine
Vu en mars 1928
[42]. « Conçu dans un esprit nouveau et réalisé
par des moyens nouveaux,
Vu apporte en France une formule neuve : le
reportage illustré d’information mondiale. » Il publiera « des pages bourrées
de photographies traduisant par l’image les événements de la vie politique
française et étrangère […], de sensationnels reportages illustrés,
spécialement entrepris pour nous par les plus actifs reporters français […],
des pages bourrées de documents […], des récits de voyages entrepris dans
les pays les plus beaux ou les plus curieux pour les mœurs de leurs habitants
et écrits par les explorateurs les plus audacieux […], les dernières fantaisies
de la vie littéraire et artistique
[43]. » Vogel a réuni autour du rédacteur en chef
Carlo Rim, les journalistes Louis Martin-Chauffier, Madeleine Jacob,
Philippe Soupault, bien d’autres signatures, ainsi que de grands
photographes : l’allemande Germaine Krull, l’Américain d’origine hongroise
André Kertez, Robert Capa, Laure Albin-Guillot, Muncaszi et Abbé, un
reporter de renommée internationale, d’origine américaine.
Après une couverture souvent ornée du grand portrait photographique d’une
vedette du cinéma ou de la politique,
Vu offre d’abord à ses lecteurs deux à
quatre premières pages de photographies résumant l’actualité française et
mondiale de la semaine. 50 à 70 % des clichés présentés ont été pris sur le
vif ; ces photographies « racontent » une action, elles ont une valeur
informative
[44]. Viennent ensuite 12 à 15 pages, offrant des reportages-photo
ou des reportages moins illustrés
[45]. Les reportages-photo occupent parfois
près de la moitié de la surface totale d’un numéro, 49 % par exemple en
septembre 1929,46 % en février précédent, 44 % en novembre 1929,42 %
en mars 1932 et novembre 1938,40 % en août 1932. Instructifs, les
reportages de voyage se veulent véritablement ethnologiques, emmenant le
lecteur dans tous les pays du monde. On en trouve aussi à propos de la vie
sociale, des techniques, de la vie politique, des phénomènes religieux, de la
mode, de la vie mondaine, etc. Distrayants, d’autres reportages privilégient
l’insolite. Tout cela fait une masse considérable de photographies. Le
1
er octobre 1930,
Vu déclare avoir publié 9 000 clichés, en 132 numéros
depuis le 28 mars 1928, soit une moyenne de 68 par numéro. Alors qu’à
L’Illustration et dans les premiers magazines d’actualité, la photo venait
souvent illustrer les textes, elle est ici souveraine, désormais servie par un
texte, parfois réduit à la portion congrue. Il peut d’ailleurs arriver que
Vu
privilégie l’esthétique au détriment de l’information. En 1928, la mise en
page demeure très classique, les photos occupant souvent la page de droite,
les textes celle de gauche. A partir de 1930, la conception graphique devient
plus souple. Dans une véritable recherche d’effets originaux,
Vu jongle avec
les photographies, les met en mouvement par une mise en page dynamique
qui les juxtapose, les superpose, dessine avec elles des figures géométriques,
les mêle au texte.
Vu s’achève sur une série de petites rubriques suivant
l’actualité théâtrale, littéraire, cinématographique, radiophonique, donnant
aussi quelques conseils pratiques et des jeux. La gaieté et une certaine
insouciance n’empêchent pas
Vu de donner une analyse politique nettement
orientée à gauche : en novembre 1931, le magazine publie un numéro
spécial,
Vu au pays des Soviets, prenant avec ardeur la défense du système
soviétique. Par la suite,
Vu devient plus grave dans les années 1933-1936,
quand il dénonce la montée du nazisme. Le 7 octobre 1936, Vogel est
renvoyé par les propriétaires de son magazine qui lui reprochent sa
couverture photographique de la guerre civile espagnole. Ce départ nuit au
magazine qui disparaît en septembre 1939.
Vu avait eu un tel succès qu’il
avait été imité en France –
Le Miroir du Monde, fondé par le groupe Dupuy
en 1930
[46] ;
Voilà, de Gallimard, en 1931 ;
Regards, magazine communiste
en 1932 – mais aussi aux Etats-Unis, puisque le fondateur de
Life (1936) a
reconnu en 1954 : « Sans
Vu,
Life n’aurait jamais vu le jour
[47]. »
Pour résister à ces nouvelles concurrences, la vieille
Illustration a su
aménager prudemment sa morphologie et son contenu, tout en continuant de
s’adapter aux innovations techniques. En janvier 1930, l’installation de
nouvelles machines américaines permettant d’imprimer, d’assembler et de
brocher plus vite, conduisent le magazine à réduire légèrement son format,
en augmentant son volume rédactionnel, jusqu’à 28 ou 32 pages.
Jusqu’alors, la couverture, protégeant le magazine enchâssé dans son cahier
publicitaire, n’était ornée que d’une composition symbolique – la plume
d’oie, le porte-fusain et le burin, réunis en faisceau par un nœud Louis XV.
Ce symbole d’un autre âge est abandonné, pour ouvrir la couverture sur
l’actualité et la photographie. Mutation parfaitement expliquée par la
rédaction : « Le changement n’est pas considérable, mais il est pourtant
capital. Les lettres du titre ont pris un léger et agréable embonpoint. Elles se
gravent immédiatement dans l’œil du passant. On a pratiqué dans la
couverture une fenêtre qui s’ouvre directement sur la vie. Cette innovation
dépasse la simple réforme technique parce qu’elle est l’indice d’un état
d’âme collectif. Il faut qu’un journal, par sa mise en page, livre au regard,
d’un seul coup, ce qu’il contient d’important. Il faut qu’une revue n’oppose
plus à la curiosité du passant le mystère d’une porte close. L’œil en se posant
sur la couverture de
L’Illustration, doit pouvoir y recueillir immédiatement
la vision d’une actualité résumant, localisant, et datant une partie au moins
de son effort. Jadis, cette couverture hermétique était semblable à un coffret
soigneusement fermé que l’on ouvrait le soir. Sa couverture impersonnelle
avait l’attrait confidentiel d’une serrure de cassette. Aujourd’hui, la cassette
a été détrônée par la vitrine. Votre
Illustration change de visage chaque
semaine et vous met dès le premier contact, en prise directe avec la vie
[48]. »
La « porte close » ou la « cassette » étaient appréciées par une élite réduite
d’abonnés. Désormais
L’Illustration « s’ouvre directement sur la vie » avec
l’ambition de capter le regard de l’acheteur en kiosque. En mai 1938, le
magazine change à nouveau sa couverture et modifie complètement sa mise
en page pour la rendre moins austère : diversité des papiers utilisés, diversité
typographique, titres plus importants, colonnes de justification variable. Les
blancs sont multipliés pour aérer les pages. Les photographies
s’affranchissent des filets qui les cantonnaient jusque-là dans l’espace
textuel ; désormais complètement libres, elles peuvent déborder sur les
marges. A son tour,
L’Illustration a donc retenu les leçons de
Vu. Il est vrai
qu’il lui fallait reconquérir un marché qui lui échappait. Lue par la bonne
bourgeoisie, elle s’était de plus en plus résolument orientée à droite, et s’était
montrée très hostile au Front populaire. Ses tirages avaient augmenté de
120 000 exemplaires en 1922, à 200 000 entre 1929 et 1932. Par la suite, la
crise économique avait fait sentir tous ses effets sur le vieux magazine, qui
avait eu la malencontreuse idée d’investir beaucoup dans son imprimerie
ultramoderne de Bobigny, inaugurée en 1933, alors que les tirages entraient
dans une baisse qui les conduisait à 142 000 exemplaires en 1938.
En cette fin des années 1930, le genre magazine était complètement
renouvelé par deux initiatives du groupe de presse Jean Prouvost :
Marie
Claire, lancé en mars 1937, magazine emprunté au journalisme américain,
dirigé par Marcelle Auclair et Pierre Bost, proposant aux femmes des classes
moyennes une image jeune et séduisante, encore ménagère mais déjà un peu
émancipée
[49], et
Match, ancien magazine sportif, racheté en juillet 1938 à
L’Intransigeant et transformé en magazine de grande actualité directement
inspiré de
Life. Ces deux magazines eurent un succès rapide : dès décembre
1937,
Marie Claire était tiré à 700 000 exemplaires, et parvenait à un million
au cours de l’été 1939 ; après être parti de 80 000 exemplaires en juillet
1938,
Match était tiré à 1,4 million en octobre 1939
[50]. A la veille de la
seconde guerre mondiale, l’énorme succès de ces deux titres condamnait les
autres magazines féminins ou d’actualité à se réformer ou à disparaître.
En cette période de l’entre-deux-guerres, le monde de la publicité,
transformé par l’épanouissement de la publicité suggestive à l’américaine,
investit dans la presse magazine. Jusqu’au début des années 1930,
L’Illustration est un support de prestige pour produits coûteux. En 1913, ses
recette publicitaires – 2 340 000 francs – égalent déjà celles des plus grands
quotidiens. En 1924, elles atteignent 10 millions de francs, soit l’équivalent
de 1913 en francs constants, pour parvenir à 33 millions en 1929, à peine
moins que
Le Petit Parisien, champion des quotidiens de l’époque
(37,7 millions). C’est hélas un sommet, suivi d’une rude chute dans les
années suivantes : 18,3 millions en 1933,14,8 millions seulement en 1938
[51].
La concurrence de
Vu et des autres magazines n’est pas la cause d’un tel
mouvement. S’adressant à un lectorat de gauche, plus populaire,
Vu n’a
jamais porté beaucoup d’annonces : sa surface publicitaire est de 10 % de la
surface imprimée en 1929,12 % en 1932, mais seulement de 9,4 % en 1935
et 4,3 % en 1938
[52]. Les concurrents sont ailleurs. La publicité a découvert
d’autres supports comme le cinéma et la radio ; elle a aussi investi les
nouveaux magazines du groupe de presse de Jean Prouvost. Comme le
quotidien
Paris-Soir, les magazines
Marie Claire et
Match sont devenus de
véritables espaces publicitaires : la publicité sort de son isolement pour
envahir, sous forme de placards ou d’annonces clairement identifiables, tout
le corps du journal ou du magazine
[53]. Dernière évolution qui prépare la voie
aux magazines d’aujourd’hui.
L’EXPLOSION DE LA DEUXIEME MOITIE DU XXe SIECLE
[54]
Beaucoup de magazines ont continué de paraître pendant l’Occupation
allemande, entre 1940 et 1944. Comme les journaux, les magazines d’actualité
générale ont été supprimés à la Libération. Célébrant le maréchal Pétain, mais
aussi et surtout la gloire de l’armée allemande,
L’Illustration, toujours publiée
à Paris, voit encore baisser ses tirages : 140 000 exemplaires en 1940,53 500
en 1943. Les Allemands lui suscitent des concurrents, alors qu’en zone Sud,
Jean Prouvost écrase le marché avec les 700 000 exemplaires de ses
Sept
Jours, publiés à Lyon. Après la Libération, les nouveaux magazines d’actualité
générale pâtissent de la pénurie du papier et du rétrécissement du marché
publicitaire.
Regards (communiste),
France-Illustration, Le Monde illustré,
Point de vue, Images du Monde, Noir et Blanc vont surtout subir la
concurrence de
Paris-Match, qui va très vite les éclipser. Héritier du
Match
d’avant-guerre,
Paris-Match est relancé le 25 mars 1949, par Jean Prouvost,
avec en couverture le pont aérien de Berlin
[55]. Le magazine fait la conquête de
la couleur en quadrichromie et sur sa couverture et dans ses 44 pages : 25
présentent des photographies, dont 14 en quadrichromie. Après des débuts
difficiles, le succès vient en 1951. Le tirage moyen est de 702 000 exemplaires
en 1952,1,8 million en 1957, avec des sommets lors de grandes actualités
comme la mort et les funérailles du roi d’Angleterre en février 1952, le
couronnement de sa fille en juin 1953, la défaite de Dien Bien Phu en mai
1954. En 1958-1959,70,7 % de la surface rédactionnelle sont occupés par la
photographie. Les informations les plus illustrées par rapport au texte traitent
des princes et des grands de ce monde – 86,4 % de photographies –, de la
religion – 85,7 %, la mort du pape et l’élection de son successeur ont été très
illustrées comme toujours depuis le début du siècle –, la vie des stars (85,1 %),
les faits divers (78,6 %). La surface rédactionnelle du numéro type moyen est
occupée à 21,5 % par les informations politiques (20,9 % des photographies),
14,8 % la vie des stars (18,4 %), 10,3 % les faits divers (11,6 %), 8,1 % les
arts et la littérature (9,3 %), 7,7 % les sciences et découvertes (6,2 %), 6,8 %
par la connaissance du monde (7,4 %)… Magazine au lectorat massif,
Paris-Match s’efforce de ne blesser
[56] personne, sait « sentir d’où vient le vent »,
refuse les engagements trop affirmés, se veut assez neutre. Seul son
chroniqueur politique Raymond Cartier présente dans ses chroniques une
analyse personnelle et pessimiste de l’évolution de l’état du monde, un monde
de lutte, de combat perpétuel, en danger du fait de la force « croissante » du
« monstre communiste ».
Paris-Match, avec 34 % de surface publicitaire est
alors une excellente affaire. Après Philippe Boegner puis Gaston Bonheur
(1954), Roger Thérond dirige le magazine depuis 1962. Le magazine pâtit de
la concurrence de la télévision, devenue mass media dans les années 1960,
mais aussi des news-magazines. Les événements de 1968 provoquent des
conflits entre Prouvost, Thérond et la rédaction. On tente de rajeunir le
magazine en réduisant son format et en lançant une rubrique « people » sur la
vie du Tout-Paris. Rien n’y fait, le déclin paraît inexorable : 1 292 000
exemplaires de tirage pour 1 121 000 de diffusion en 1970,540 000
exemplaires diffusés en 1976. Après la vente au groupe Hachette, cette même
année 1976, Roger Thérond revient à
Paris-Match, avec beaucoup d’anciens
journalistes licenciés en 1968. Au lieu d’intellectualiser l’information comme
le font les news-magazines, on préfère désormais l’aventure humaine, les
scoops, les images chocs. La diffusion se redresse pour atteindre 919 000
exemplaires en 1981, mais fléchit par la suite jusqu’à 764 000 en 1999 : le
magazine a alors une audience de plus de 4 millions de lecteurs.
La grande actualité n’est plus le monopole d’un magazine illustré comme
Paris-Match, depuis l’apparition des news-magazines. La formule est imitée
de
Time, magazine américain publié depuis 1923. Dans une présentation
attrayante sur beau papier imprimé en héliogravure, sont offerts des contenus
variés, traités de manière courte, sous l’angle de l’enquête ou du reportage.
Le concept est importé en France à l’automne 1964, pour relancer deux
hebdomadaires politiques orphelins de la guerre d’Algérie,
L’Express et
France Observateur. Fondé en avril 1950 par Claude Bourdet,
France
Observateur, journal de gauche, avait activement pris part au combat
anticolonial. Ses positions avaient valu la prison à quelques-uns de ses
journalistes, et il était parvenu à un tirage de 120 000 exemplaires au début
des années 1960
[57].
L’Express était né en mai 1953, lancé par Jean-Jacques
Servan-Schreiber et Françoise Giroud pour appuyer Pierre Mendès-France,
leur mentor politique, dont le bref passage au gouvernement, en 1954, fut
vécu comme une véritable « expérience ».
L’Express condamne la politique
algérienne du gouvernement du socialiste Guy Mollet à partir de décembre
1956, et considère comme inévitable l’indépendance de l’Algérie, dès 1957.
Il lutte aussi en faveur de l’industrialisation de la France et de la
modernisation de ses structures sociales
[58]. En 1960, le journal parvient à un
tirage de 190 000 exemplaires pour une diffusion de 138 000. Il fait mieux
encore en décembre 1961, avec une diffusion de 199 000 exemplaires.
L’indépendance algérienne en 1962, les difficultés d’une gauche qu’il faut
alors reconstruire handicapent gravement l’avenir des deux journaux qui
trouvent une nouvelle jeunesse dans leur transformation en news-magazines.
L’Express change en septembre 1964, imité en novembre par
Le Nouvel
Observateur. Désormais compagnon de route des Centristes de l’époque, très
lié au développement d’une société de consommation dénoncée par les
manifestants de mai 1968,
L’Express suit son chemin, malgré ses querelles
internes – la plus importante aboutit à la création d’un concurrent,
Le Point,
à l’automne 1971. Le pari commercial est cependant gagné. Ce bon support
publicitaire voit sa diffusion augmenter jusqu’à 614 000 exemplaires en
1973. Entre mars 1977 et avril 1978,
L’Express est vendu par ses fondateurs
à l’Anglais James Goldsmith. Il défend désormais des positions libérales
modérées, tout en affirmant son indépendance face au pouvoir socialiste. Le
magazine change ensuite deux fois de propriétaire – Alcatel-Alsthom en
1987, puis CEP-Communication (Havas, puis Vivendi) en 1995 –, les
directeurs de la rédaction et les maquettes se succèdent. Tous mouvements
qui ont nui à la diffusion de
L’Express : 507 000 exemplaires en 1981,
545 000 en 1999, dont 422 000 pour la seule France. Son concurrent,
Le Nouvel Observateur, propriété de Claude Perdriel, est dirigé par Jean
Daniel. Organe de la nouvelle gauche socialiste, le magazine lutte pour une
gauche unie. Journal de chronique et d’enquête, il est très ouvert au débat
intellectuel : les sociologues, les philosophes, les historiens de la « nouvelle
histoire » y confrontent leurs points de vue
[59]. Le magazine ne diffuse que
385 000 exemplaires en 1981 ; bénéficiant de la stabilité de sa propriété, et
du succès de son supplément de télévision
Télé-Obs, il finit par dépasser la
diffusion française de
L’Express pour parvenir à 452 000 exemplaires en
1999 – 478 000 en y ajoutant l’étranger. En cette même année 1999,
l’audience du
Nouvel Observateur – 2,5 millions de lecteurs – surpasse tout
naturellement celle de
L’Express – 2,1 millions. De tout temps, le lectorat
des news réunit des hommes d’affaires, des cadres supérieurs ou moyens,
tous gens au pouvoir d’achat important, leaders d’opinion et de
consommation, recherchés par les annonceurs. Il est vrai que les cadres et
professions intellectuelles supérieures lisent moins les news qu’auparavant :
45 % d’entre eux le faisaient en 1989, mais 32 % seulement en 1997
[60].
L’apparition des news-magazines est parfaitement contemporaine du
déploiement du genre magazine qui s’établit souverainement dans le monde
de la presse périodique au cours des années 1960 et 1970. On assiste alors à
une mutation générale et de la présentation grâce à l’adoption du papier
couché, et du style par la généralisation de la formule du magazine illustré,
et du contenu par la diversification des rubriques de vie moderne, de
conseils, de loisir. Le genre magazine colonise désormais ce qu’il est
convenu d’appeler la « presse périodique spécialisée grand public », selon
les catégories présentées par le SJTI (Service juridique et technique de
l’information
[61] ). Il est vrai que le « magazine » n’existe pas vraiment pour
les observateurs de cet organisme officiel de statistiques, puisqu’on en
trouve dans ses quatre grandes catégories de presse : presse nationale
d’information générale et politique, presse locale d’information générale et
politique, presse spécialisée grand public, presse spécialisée technique et
professionnelle. Après avoir recensé jusqu’à 15 329 publications en 1978, le
SJTI a préféré abandonner les innombrables périodiques d’associations ou de
groupements divers pour se restreindre à la seule presse-éditeur, soit
2 459 titres en 1983,3 239 en 1998 (+ 31 %). L’essentiel de la progression
est dû aux magazines de la presse spécialisée grand public – 796 titres en
1983,1 286 en 1998 (+ 62 %). Pénétrés eux aussi par les formules
magazines, les périodiques spécialisés techniques et professionnels
progressent également à un moindre rythme, passant de 1 123 titres en 1983
à 1 430 en 1998 (+ 27 %). Alors que la presse d’information générale pâtit
de la stagnation ou de la légère régression du nombre des quotidiens. Autre
indicateur de la progression du genre magazine, la consommation annuelle
de papier non couché (satiné ou non) ou couché (brillant ou mat). Entre 1983
et 1992, elle progresse de 30 % alors que celle de papier-journal ne croît que
de 10 %. En 1992, la consommation de papier couché ou non par rapport à
celle du papier-journal, est de 100 % pour les magazines d’information
générale, 89,3 % pour la presse spécialisée grand public, 78,6 % pour la
presse spécialisée technique et professionnelle, 33,4 % pour la presse
quotidienne nationale, 0,8 % pour la presse quotidienne régionale et locale.
Proportions fort significatives, même s’il ne faut pas totalement confondre le
journal avec le papier-journal et le magazine avec les autres papiers. La
presse magazine est un monde divers mais touffu, constamment en
mouvement, où chaque année des titres disparaissent, aussitôt remplacés par
de nouveaux venus plus nombreux. L’imagination et le dynamisme des
créateurs – groupes de presse ou entrepreneurs individuels – ne subissent pas
les contraintes qui s’imposent à la presse quotidienne. Les frais rédactionnels
sont modérés par les périodicités plus longues et la spécialisation des
contenus en fonction de publics visés, plus resserrés et mieux connus. Il
existe peu de contraintes juridiques quant à la propriété des titres
[62].
Tous ces magazines choisissent de servir des publics – féminins
[63],
masculins, presse pour enfants ou jeunes
[64], magazines seniors –, la télévision
ou bien offrent des contenus thématiques de plus en plus précis : presse à
sensation, économie, sports, sciences et techniques, culture et loisirs, arts de
vivre, etc.
Marie Claire étant interdit à la Libération, le champ est libre pour
le lancement de nouveaux hebdomadaires féminins.
Marie France naît en
novembre 1944, fondé par Emilien Amaury et la Ligue féminine d’action
catholique ; il parvient à tirer à 759 000 exemplaires en 1960, pour stagner et
s’effondrer par la suite : 299 800 exemplaires tirés en 1999, soit une
diffusion de 202 800. Un an plus tard, en novembre 1945, Hélène Gordon-Lazareff lance
Elle, le vrai successeur de l’ancien
Marie Claire
[65]. Propriété
du groupe Hachette,
Elle est un mélange réussi de magazine haut de gamme
quant à la mode, mais aussi de rubriques populaires, comme le courrier du
cœur ou l’horoscope, et d’articles traitant de problèmes sociaux et
d’évolution des mœurs dès 1953. Ce contenu composite fait le succès du
magazine jusqu’à 1968, malgré un léger tassement de la diffusion au cours
des années 1960 – la diffusion est de 585 000 exemplaires en 1968. Après le
retrait de sa fondatrice en 1972,
Elle hésite entre le combat féministe et un
recentrage sur les vedettes et la mode. Le magazine ne diffuse plus qu’à
393 000 exemplaires en 1981,342 000 en 1999. Après une éclipse de dix
ans,
Marie Claire est relancé en octobre 1954, par Jean Prouvost. Devenu
mensuel,
Marie Claire utilise ses recettes d’avant-guerre, tout en s’ouvrant
aux débats entourant l’évolution de la condition féminine. A partir de 1968,
le « magazine du couple » se lance dans la bataille de la libéralisation des
mœurs. Libérée, la femme est heureuse de vivre et d’assumer sa vie. Les
rubriques mode et beauté s’efforcent d’éclairer et de défendre la
consommatrice. Comme
Elle,
Marie Claire est en phase ascendante au cours
des années 1950, parvenant à un tirage de 1 154 000 exemplaires en 1960 ; il
baisse lui aussi par la suite à 531 000 exemplaires en 1981,495 000 en 1999.
Malgré leurs efforts pour suivre les évolutions de la condition et de la
mentalité féminines, des mœurs et des modes, des sensibilités et des
comportements selon les âges, les magazines haut de gamme ont donc subi
une érosion sévère de leur diffusion. Pour y remédier, le groupe Prouvost a
lancé en 1973
Cosmopolitan, un mensuel au ton vif et insolent, s’efforçant
de réconcilier féminisme et féminité, diffusant 268 000 exemplaires en 1981,
224 000 en 1999.
A côté de ces magazines haut de gamme, la presse féminine offre une presse
pratique, tout autant essoufflée. Le mensuel Modes & Travaux, fondé en 1919,
après avoir maintenu sa diffusion à 1,3 million d’exemplaires en 1981, s’est
effondré à 604 000 en 1999. L’Echo de la mode fusionne en 1977 avec
Femmes d’aujourd’hui, diffusant à 565 000 en 1981. Ce genre de magazine,
très sinistré, va être complètement renouvelé par les innovations du groupe
Prisma Presse avec le mensuel Prima lancé en 1982 et surtout l’hebdomadaire
Femme Actuelle, né deux ans plus tard, diffusant près de 2 millions
d’exemplaires en 1987,1,7 million en 1999. Leur contenu, diversifié, est
proposé dans une mise en page dite « mosaïque » ou « zapping », morcelant
l’espace-papier pour une lecture rapide et discontinue. Le vieux Femmes
d’aujourd’hui n’y résiste pas et disparaît en 1988.
Après les débuts en fanfare de Confidences en 1938 – 1 million
d’exemplaires tirés en 1939 –, une presse populaire, la presse du cœur, vit
son âge d’or dans les années 1950, fondée sur le roman-photo et
l’exploitation du romanesque sentimental. Confidences est rejoint par Nous
deux et Intimité. Avec quelques autres petits titres, cette presse parvient à
6 millions d’exemplaires en 1959, un sommet suivi d’une lente décroissance.
Le premier de ces titres, Nous deux, diffuse encore 893 000 exemplaires en
1981, mais seulement 416 000 en 1999. Autre presse populaire, au fort
lectorat féminin, les magazines à sensation, France Dimanche et Ici Paris,
lancés en 1945, dépassent chacun une diffusion d’un million d’exemplaires
entre 1965 et 1967. Leur succès, fondé sur une « information romancée »
trouvant ses sujets parmi les vedettes du spectacle et dans le monde du
crime, ne se dément pas, malgré une érosion qui porte la diffusion de France
Dimanche à 700 000 exemplaires pendant les années 1980, puis 619 000 en
1999, et celle d’Ici Paris à 517 000 en 1999. Là encore, le groupe Prisma
Presse a bouleversé le marché avec Voici, lancé en 1987, un hebdomadaire
familial, bientôt orienté vers le genre « people », avec des photos volées, des
indiscrétions sur la vie privée des princes et des stars. Ce voyeurisme trouve
vite son public, mais le magazine s’essouffle avec 608 000 exemplaires en
1999.
Autre catégorie de presse magazine, aux diffusions impressionnantes, les
hebdomadaires de télévision. Comme la radio dans l’entre-deux-guerres, la
télévision a suscité la naissance et le succès de magazines spécialisés dans la
présentation de ses programmes. Outre ces derniers et leurs critiques, ces
magazines ont rapidement proposé des informations sur les stars du petit
écran, des rubriques de conseils pratiques, des bandes dessinées ou des
romans-photos, des jeux. Télé 7 Jours, né en 1960, contrôlé pour moitié à
l’origine par Jean Prouvost qui y investit ses bénéfices de Paris-Match, et
par le groupe Hachette, est propriété de ce dernier depuis 1976. Ce magazine
familial d’information et de distraction est depuis son origine resté le leader
d’un marché qui n’a cessé de s’étendre depuis les années 1980, avec les
nouvelles chaînes généralistes de télévision, puis les chaînes thématiques des
bouquets par câble ou satellite. Télé 7 Jours diffuse 2 millions d’exemplaires
en 1969,2,7 millions en 1981,3,2 en 1987, mais seulement 2,4 millions
douze ans plus tard, du fait des nouveaux concurrents. Autre titre, Télé
Poche, créé en 1966, diffuse 1,8 millions d’exemplaires en 1981, mais un
peu plus d’1 en 1999. Prenant en 1960 la suite d’un hebdomadaire fondé en
1950 par le groupe La Vie catholique illustrée, Télérama revendique un rôle
éducatif et critique, d’où une diffusion beaucoup plus basse, mais ne cessant
d’augmenter : 394 000 exemplaires en 1981,667 000 en 1999. D’autres
magazines se sont installés sur le marché : Télé Star (1,9 million en 1999),
Télé Z (2,3 millions), Télémagazine (528 000), Télé Loisirs (1,9 million).
Depuis les années 1950, la presse magazine est devenue un bon support
publicitaire. Tout y concourt : la qualité de l’impression – en héliogravure ou
offset – et du papier, la périodicité plus ou moins longue qui favorise la prise
en main d’un même exemplaire par de nombreux lecteurs, la spécialisation
des contenus et la segmentation des publics qui offrent aux annonceurs la
certitude de toucher au plus près le public qu’ils souhaitent approcher, une
audience nationale qui a permis aux magazines, dès les années 1950, de
relayer une presse quotidienne nationale repliée sur la région parisienne,
alors qu’elle rayonnait avant la guerre et depuis les origines sur tout le
territoire national. En 1990, la France est au premier rang européen pour la
diffusion des magazines, 1 314 exemplaires pour 1 000 habitants. Les
Français les ont découverts entre les années 1960 et 1980 : 61 % d’entre eux
les lisaient régulièrement en 1967,83 % le font en 1989,84 % en 1997. De
1989 à 1997, les magazines de télévision sont de plus en plus lus : par 51
puis 58 % des Français
[66]. Viennent ensuite les magazines de loisirs (16 puis
23 %). Les autres restent au même niveau d’audience – 28 % pour les
féminins, 15 puis 13 % pour les news –, mais les magazines d’actualité
illustrés ont baissé de 17 à 12 %. Naturellement, la presse magazine ne
présente pas que des avantages. Certains titres, comme ceux de la presse à
sensation ou de la presse du cœur, ont une trop mauvaise image ou un
lectorat trop populaire pour que la publicité de marque s’y intéresse. A peine
d’une saturation qui le ferait ressembler à un catalogue commercial ou qui
augmenterait démesurément son volume et risquerait d’égarer le regard du
lecteur, le magazine, même dans une saison de forte publicité comme
l’automne, ne peut publier tous les messages publicitaires qui s’offrent à lui.
Il est difficile de restituer l’évolution des investissements publicitaires tous
médias confondus ou pour les seuls grands médias – presse, radio, télévision,
cinéma, affichage – parce que les séries de l’IREP (Institut de recherche et
d’études publicitaires) sont discontinues. Seule certitude, la part de toute la
presse écrite n’a cessé de fléchir dans les investissements publicitaires, tous
médias confondus (67,6 % en 1950, environ 50 % en 1955,40 % en 1966
selon les chiffres réunis par Marc Martin ; 47,3 % en 1967,42,8 % en 1973
selon l’IREP) ou bien dans les seuls grands médias (68,3 % en 1973,57 %
en 1987,47 % en 1997). A suivre les analyses de Marc Martin
[67], il apparaît
que la presse magazine a été conquérante dans les années 1950 et 1960. Un
premier marqueur, la valeur des espaces publicitaires, indique que la presse
magazine générale et féminine passe de 51 % à 63 % entre 1957 et 1966,
face à la presse quotidienne. Par la suite, le marché se rééquilibre. Une
deuxième série statistique montre que les presses magazine et périodique
subissent un net fléchissement, passant de 27,3 à 22,8 % des investissements
publicitaires entre 1967 et 1973, alors que la presse quotidienne reste stable
autour de 20 %. Selon la troisième série, pour la période 1973-1990, la
presse périodique conserve ses positions quant aux investissements dans les
seuls grands médias – 36,3 puis 37,7 % –, avec des indices de valeur passant
de 100 à 242,2, alors que la presse quotidienne s’effondre de 31,9 à 18,4 % –
135,3 d’indice seulement en 1990. Les news, les magazines féminins, la
presse de loisirs et de télévision perdent un peu de terrain – 18,4 puis 17,5 %
–, mais l’indice parvient tout de même à 223. Il est vrai que les newsmagazines pâtissent de l’apparition de
L’Evénement du Jeudi en 1985, de la
concurrence du
Figaro Magazine (1978) et de la transformation progressive
du magazine économique
Valeurs Actuelles en news. La quatrième série
statistique, 1990-1997, prouve que la crise publicitaire des années 1991-1993
a frappé de plein fouet les presses quotidienne et magazine qui n’ont pas
retrouvé en 1997 et en francs courants, leur niveau d’investissement
publicitaire de 1991, alors que la télévision a nettement augmenté le sien,
cependant que la radio et l’affichage maintenaient leur position.
Le « magazine moderne » est né au début du XXe siècle. Entre 1907 et 1914,
le terme est de plus en plus volontiers utilisé pour qualifier les revues
illustrées, mais aussi les journaux illustrés. A la veille de la Seconde Guerre
mondiale, la presse magazine paraît bien constituer un type de presse
particulier, défini autant par sa forme que par ses contenus. Les formats
peuvent être assez variés, depuis le grand in-8° de Lectures pour tous,
jusqu’au grand in-4° de L’Illustration. La pagination peut être importante.
Le papier est toujours de bonne qualité, couché, voire glacé pour les
magazines de luxe. L’illustration est toujours abondante, de plus en plus
exclusivement photographique, à partir des années 1910. Les effets de mise
en page sont de plus en plus sophistiqués, les photographies de plus en plus
informatives et de mieux en mieux liées au texte des articles. Le contenu est
toujours très diversifié, naturellement lorsqu’il s’agit de magazines
d’actualité ou de lecture, mais aussi lorsque le titre s’adresse à une certaine
catégorie de lecteurs, par exemple les femmes. Après les expériences de
l’entre-deux-guerres, le genre magazine profite des succès de Paris-Match et
des grands magazines féminins, de l’essor aussi des news-magazines, pour
coloniser de plus en plus le monde des périodiques. Très souple, le magazine
sait s’adapter à tous les publics et se spécialiser dans tous les contenus, de
manière de plus en plus fine. Chacune des activités humaines – autant de
travail que de loisir –, chacun des domaines de la connaissance peuvent être
couverts. Les effets de mode, les passions du moment trouvent rapidement
leur support. Cela est vrai dans la presse des jeunes – que l’on songe au
succès de Salut les copains ! (1962) –, dans la presse des sports, dans bien
d’autres presses. Lorsque la mode est passée ou quand le public a vieilli,
d’autres passions, d’autres publics se présentent que l’on s’efforce de servir.
Ainsi s’expliquent les créations, les disparitions sur un marché très
foisonnant. Le genre magazine est si conquérant qu’il a pénétré la presse
quotidienne sous forme de suppléments hebdomadaires. Le Figaro
Magazine, Madame Figaro (1980), les suppléments télévision des groupes
Hersant et Hachette ont suscité des vocations à Libération mais sans succès.
L’Evénement du Jeudi est mort en devenant l’éphémère supplément de
France Soir (2000). Le Monde fait paraître un supplément mensuel depuis
2000, Le Monde 2. Il n’est pas jusqu’aux modestes bulletins municipaux, qui
après avoir adopté la forme du journal au cours des années 1960 et 1970, ne
succombent à leur tour à l’attrait du magazine depuis les années 1980. Le
genre magazine est désormais universellement établi. Encore que les
contours de ce type de presse puissent rester assez poreux, assez flous, il
apparaît que la presse magazine ne peut être confondue avec la presse
illustrée satirique ou humoristique, nombreuse avant et après la Grande
Guerre, dont la tradition s’est poursuivie avec Hara-Kiri (1960) ou Charlie
Hebdo (1969,1992) ni non plus avec les revues non illustrées. On ne peut
non plus la confondre avec des périodiques imprimés sur papier journal, tels
que les hebdomadaires politiques et littéraires, créations originales de
l’entre-deux-guerres, ou France Observateur et L’Express avant
l’avènement du news-magazine. Il reste à distinguer dans ce vaste monde de
la presse magazine, au-delà des catégories habituelles, des sous-genres en
fonction des effets de mise en page, des rapports unissant texte et
illustration, des formules journalistiques…
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[1]
CUCHEVAL CLARIGNY, 1857, p. 231-257. Voir aussi WEILL, 1934, p. 72-73 et
BLACK, 1987.
[2]
CUCHEVAL CLARIGNY,
op. cit., p. 510-516.
[3]
TOCOO-CHALA, 1977 ; voir aussi FEYEL, 1999a, p. 179-197.
[4]
HATIN, 1866, p. 569.
[5]
ALTICK, 1957 ; HAREAU, 1990.
[6]
FRINGAND, 1990.
[7]
Prospectus du
Musée des familles, « Les magasins anglais ».
[8]
Orthographe originale du XIX
e siècle. L’allemand moderne écrirait « illustrierte » (ndlr).
[9]
L’Illustration, n° 1,4 mars 1843.
[10]
MARCHANDIAU, 1987 ; RASTELL, 1992.
[11]
ALBERT, 1980, p. 105-118.
[12]
LE MEN, 1995, p. 69-79 ; MARCHANDIAU,
op. cité, p. 28-33,125,166-170.
[13]
Sur l’évolution des procédés d’illustration dans la presse périodique, lire HASSNER,
1986, p. 76-79 ; ALBERT, FEYEL, 1994, p. 358-369 ; AMBROISE-RENDU, 1992, p. 6-28 ;
FEYEL, 1999b, p. 92-94.
[14]
WATELET, 1998, p. 272-273.
[15]
Ibidem, p. 592-593.
[16]
DUBIEF, 1892, chapitre VII, « Les journaux et l’art », p. 221-238, notamment p. 222.
[17]
La Vie illustrée, n° 1,20 octobre 1898.
[18]
Ibidem, 16 janvier, 27 février, 6 et 13 mars 1903 ; la photographie du 16 janvier est
immédiatement reproduite, le 18 janvier, par le quotidien
Le Matin.
[19]
Le 2 janvier 1937, ce « technicien de l’illustré » est célébré par
Toute l’Edition : « Depuis
longtemps, M. Henri de Weindel était préoccupé par l’importante question de l’illustration du
journal. Aujourd’hui, cela va de soi ; il n’en était pas ainsi il y a trente ans. Journaliste
moderne, M. Henri de Weindel ‘croyait’ à l’avenir du journal illustré. […] Un grand éditeur
populaire, Félix Juven, fondateur du
Rire, lui confiait bientôt la rédaction en chef d’un
hebdomadaire,
La Vie illustrée, qui devait connaître, avant la guerre, un succès très vif.
M. Henri de Weindel avait trouvé sa voie. De plus en plus, le journalisme allait suivre la route
qu’il avait été l’un des premiers à apercevoir. De plus en plus, le texte allait réclamer le
concours du document, de l’image. »
[21]
Selon KALIFA, 1995, p.46-47, suivi par DELPORTE, 1999, p. 77-78, le
Supplément
illustré du
Petit Parisien se saborde le 27 mars 1912, relayé par
Le Miroir, magazine imprimé
en héliogravure sur papier glacé). A consulter la collection de la Bibliothèque de l’Arsenal
(Fol. Jo. 2363 et 4° Jo. 11770), la transition semble s’être opérée différemment. Le premier
numéro conservé du
Miroir (n° 1, première année), intitulé
Le Miroir, avec en sous-titre
« Entièrement illustré par la photographie » est daté du 28 janvier 1912. C’est un format folio
de 8 pages, sur papier journal, illustré de quelques photographies, mais surtout de dessins,
vendu 15 centimes. La formule magazine du
Miroir débute le 30 novembre 1913 (troisième
année, nouvelle série, n° 1). Vendu 50 centimes, imprimé en héliogravure sur papier couché,
le magazine se présente sous une couverture illustrée pleine page en couleur ; les vingt pages
de rédaction sont enchâssées dans des pages de publicité au début et en fin de numéro. Si l’on
suit les indications du
Miroir, il aurait dû naître au cours de l’année 1911 (il est encore dans
sa première année en janvier 1912, mais il est dans sa troisième année en novembre 1913). Il
faut dater du 27 mars 1910 la fin du
Supplément, un
Supplément annonçant, comme l’indique
D. Kalifa : « Au lieu d’images coloriées, composées à l’avance et ne rappelant parfois que de
loin en loin la réalité, nous donnerons à nos lecteurs le document vécu. »
[22]
En janvier 2001,
Science et Vie vient de sortir son n° 1000. Interrompu quelques mois
pendant les deux guerres mondiales, le magazine a connu une périodicité bimestrielle entre
janvier 1915 et décembre 1922.
[23]
FOUQUOIRE, 1991.
[24]
MARCHANDIAU,
op. cit.
[25]
Bibliothèque de l’Arsenal, Fol. Jo. 1368,
Femina, n° 1,1
er février 1901.
[26]
Annuaire de la presse, 1901, cité par WATELET,
op. cit., p. 370.
[27]
Annuaire de la presse, 1913, cité par WATELET,
op. cit., p. 370.
[28]
Annuaire de la presse, cité par WATELET,
op. cit., p. 373-374.
[29]
Annuaire de la presse, 1907, cité par WATELET,
op. cit., p. 371.
[30]
Annuaire de la presse, 1912, cité par WATELET,
op. cit., p. 372.
[31]
FOUQUOIRE,
op. cit., p. 41-42.
[32]
Texte cité par WATELET,
op. cit., p.