Réseaux
Lavoisier

I.S.B.N.sans
320 pages

p. 263 à 289
doi: en cours

Veille sur la revue
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no 105 2001/1

 
Jérôme Bourdon
 
 
Mauvaise Presse est un ouvrage ambitieux et important. La variété des registres (observations de terrain, histoire générale et monographique du journalisme, théorie de l’action en général et de l’action journalistique en particulier, éthique du journalisme, comparaisons internationales) n’empêche pas l’auteur de maîtriser constamment son propos, parce qu’il se fonde sur un parti pris théorique et moral constamment défendu. Si l’amour de la théorie oblige parfois à forcer le trait dans l’application, il n’empêche : la lecture en est fortement recommandée, car constamment stimulante.
Pour cette note, je voudrais m’en tenir à l’apport de ce livre à la sociologie des médias, notamment dans son état français actuel. Je n’entre donc pas directement dans la position de l’auteur relative à la sociologie générale. Il serait dommage de s’en tenir à un débat théorique dont les termes seraient connues d’avance (Cyril Lemieux est ‘bolstankien’, donc condamné à encourir les foudres de certains incidemment, il est beaucoup plus qu’un simple élève), autrement dit à une critique de l’ouvrage qui demeurerait externe, car Cyril Lemieux se démarque du théoricisme par sa volonté de tenir ensemble théorie, histoire, terrains (ethnographie, entretiens), en rendant justice à la variété du domaine journalistique de façon toujours fine, sympathique à son objet sans en être dupe. Cyril Lemieux s’appuie sur un modèle de description sociologique qui fait un détour par une compréhension weberienne, c’est-à-dire par les raisons d’agir des acteurs, pour bâtir une théorie à égale distance de l’objectivisme surplombant et du subjectivisme naïf. Il ne s’agit pas simplement d’être attentif à la parole et aux pratiques des acteurs, aux raisons d’agir dont ils se réclament, mais de ‘remonter’ à un ensemble des règles qui se lisent dans la pratique. Ces règles ne sont pas imposées aux acteurs d’en haut, par un système. Ce sont des règles ‘à suivre pour agir d’une façon suffisamment correcte aux yeux des partenaires de l’action’ (p. 110). Les règles apparaissent ‘en creux’ quand on les viole et que l’on éprouve le sentiment qu’une règle a été transgressée. De l’anthropologie de l’action, revenons à la sociologie du journalisme : est-ce un hasard si un sociologue de ce domaine, pour remonter aux règles de la pratique, passe à ce point par le sentiment de la transgression pour établir l’existence des règles, mais aussi, peut-être du même coup, leur fragilité ?
Ce parti pris théorique découle aussi d’un souhait, celui de produire une critique ‘interne et située’ (p. 102 et 103), c’est-à-dire une critique qui ‘ne méconnaisse pas les contraintes pratiques et les normes de fonctionnement qui encadrent l’activité qu’elle vise’ (p. 102), qui, au contraire, s’impose ‘un apprentissage’, au risque de la ‘proto-professionnalisation’ (A. de Swaan, cité p. 103). L’auteur oppose cette démarche à une critique plus globalisante et externe des médias, dont il note avec raison qu’elle ne peut faire évoluer ni les critiqueurs ni les critiqués. La critique interne a pour intérêt d’être moins facile à relativiser pour ceux qu’elle vise (en même temps, notons-le, qu’elle modifie en fin de course la position du critiqueur). Impossible pour le critiqué de se retrancher derrière le système ou de critiquer la généralité du propos critiqueur. Soulignons-le, la critique de la critique externe vise moins Bourdieu – cité à plusieurs reprises moins, nous semble-t-il, pour lui-même que pour la position critique externe et apocalyptique, somme toute assez banale aujourd’hui, qu’il représente – que tout un chacun, usager des médias quotidiennement voué à la consommation et à la critique. L’auteur d’ailleurs n’invalide pas la critique surplombante en tant que telle, mais au nom d’un objectif civique : ‘contribuer par l’apport d’une description sociologique à une meilleure régulation du travail journalistique’. Dans cette perspective, ‘il apparaît par conséquent important d’insister sur la capacité qu’ont les individus de pouvoir se défaire, au moins en partie, de leur inconscient ou du poids de l’histoire’ (p. 123).
L’histoire de la presse est synthétisée en trois grandes crises, toutes trois au moins potentiellement ‘corrigées’ par des principes régulateurs. La première crise s’ouvre dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle : les dangers de la liberté de la presse (qui engendrent la ‘superficialité’ et la ‘médiocrité’ générale des écrits) seront finalement compensés par ses mérites (de la libre circulation des idées jaillit, finalement, la vérité), et par le principe régulateur de ‘l’opinion publique’ (entendez l’opinion publique restreinte, éclairée). La deuxième crise prend place à la fin du XIXe siècle, la presse de masse fait craindre le pouvoir du nombre, qui ‘n’est pas un maître de délicatesse morale et intellectuelle’ (Anatole Leroy-Beaulieu, 1903, cité p. 42). Ceci engendre les accusations de dépravation, d’immoralité, et le risque de dépolitisation et de collusion avec les puissances d’argent. Le verdict populaire conquiert cependant à sa légitimité, en s’appuyant sur deux principes régulateurs : la morale professionnelle et l’intervention de l’Etat. La troisième crise nous est contemporaine. L’érosion de la morale et du droit statutaire (en général), la développement d’une culture systématiquement ‘oppositionnelle’ et l’exacerbation de la concurrence engendre les accusations d’irresponsabilité (et la sous-accusation de voyeurisme) et celle d’inauthenticité (tout est spectacle et manipulation). Principe régulateur, encore balbutiant, l’impératif de communication auquel les journalistes, dans l’explosion contemporaine, soumettent leur interlocuteur – régulateur s’il est retourné contre les journalistes eux-mêmes, ce qui, concrètement, suppose l’organisation d’arènes de confrontation et d’échange entre les ‘parties’ (médiateur, contrôle de qualité, etc.).
Le parcours est intéressant mais problématique, essentiellement parce que la portée des ‘corrections’ est douteuse. L’histoire du journalisme paraît plus avoir accumulé les crises qu’elle n’a su les réguler : le présent porte toujours en germe un retour aux critiques passées, ce que l’auteur constate lui-même à maintes reprises. La synthèse de Cyril Lemieux, réduisant pour l’essentiel l’évolution à des principes généraux (verdict populaire, explosion de la communication), ignore les configurations médiatiques successives, notamment les équilibres mouvants entre financement et différents types de médias. Ceci résulte, me semble-t-il, de la volonté de l’auteur de traiter comme fondamentalement ‘ambivalent’, comme les deux faces d’une même monnaie, l’extension de la démocratie et du capitalisme. Or, il n’est pas sûr que cette ambivalence se maintienne de la même façon lorsque domine, disons, une presse écrite soutenue par l’Etat, et, plus tard, une télévision commerciale.
Le cœur de l’ouvrage est la présentation d’un modèle de description de l’action journalistique qui se veut aussi un modèle de l’action humaine en général. Ce modèle est fondé sur trois grammaires. La première est la grammaire publique. Dans celle-ci, les acteurs s’appuient sur des raisons d’agir universelles partageables par des tiers (des ‘représentations collectives’ – cette terminologie renvoie à un Durkheim qui n’est pas celui que privilégie l’auteur). Dans le domaine des médias, les journalistes produisent des ‘distanciations énonciatives’ (vouvoiement), conservent l’initiative, restent impassibles face aux remontrances (qu’ils prendraient en compte dans la grammaire naturelle). La deuxième grammaire, la grammaire naturelle est dite aussi de ‘l’engagement ou de la restitution’ (p. 152). Elle est actualisée dans des situations non publiques. Sa règle maîtresse est ‘l’engagement’, qui n’a rien de spécifique au journalisme ; il s’agit de savoir se montrer ‘mutuellement profond, attirant, d’agréable compagnie’ (p. 152). La grammaire naturelle contraint par exemple les journalistes à respecter la ‘règle du off’, à produire des restitutions (des échanges équilibrés) avec les hommes politiques qu’ils fréquentent. La troisième grammaire, la grammaire de réalisation, est celle qui consiste à savoir s’autocontraindre, parce que l’on aperçoit les limites d’une action (passée, présente ou futur), ce qui conduit à rompre avec un élan ou une attente qui portait le sujet de l’action dans la grammaire antérieure Ainsi, lorsque, dans une soirée privée entre amis, un journaliste se rend compte que ses échanges avec un homme politique, il ne doit pas ‘oublier qu’il est journaliste’ (p. 169). Dans la grammaire de la réalisation, il s’agit de savoir se montrer ‘réaliste’ (le mot revient) sur les passages entre première et deuxième grammaire, disons, pour faire bref, entre le jugement moral et l’amitié.
La reconnaissance de la pluralité des grammaires est centrale. Elle invite à rejeter un principe de détermination unique de l’action journalistique, par exemple la concurrence, même si celle-ci n’est pas négligée dans le modèle. L’application invite à une description séquentielle de l’action journalistique, extrêmement précieuse, car elle permet de rendre compte d’un travail de ‘réparation’ constant des journalistes dans les commentaires de leur propre action autrement que comme du cynisme : il s’agit, tout simplement, de faire tenir ensemble des grammaires.
Le modèle réclame cependant des amendements. On pourra s’interroger sur sa validité et sa spécificité en imaginant les grammaires d’autres professions. Les tensions entre les trois grammaires (si l’on accepte le modèle) n’y seraient pas du même ordre. Chez les médecins par exemple, me semble-t-il, la grammaire publique apparaît comme une grammaire professionnelle, et la grammaire naturelle comme une grammaire des relations privées. Le journalisme, pour fonctionner, a besoin d’un va-et-vient entre grammaire publique et grammaire naturelle, ce qui le met en position de tension permanente : les journalistes recueillent souvent l’information la plus précieuse dans la grammaire naturelle et la livrent dans la grammaire publique (d’où, nécessairement, un constant travail d’ajustement entre le dire et le faire). Se pose ici le problème du rapport de la profession, à travers la grammaire publique, à l’espace public, qui n’est pas explicitement abordé dans l’ouvrage. On pourrait aussi relier la vulnérabilité de la grammaire publique dans l’action journalistique à la faible autonomie du champ journalistique soumis aux impératifs d’une commercialisation grandissante (et relier ainsi la sociologie du conatus à celle de l’habitus...)
Deuxième remarque : il est étrange de traiter la grammaire de réalisation au même niveau que les deux précédentes, car elle gouverne le passage d’une grammaire à l’autre–elle est donc au niveau supérieur et au fond cruciale dans la définition des violations : rester dans le ‘naturel’au lieu d’être dans le ‘public’, et inversement, est au cœur des problèmes éthiques. Quand Cyril Lemieux fait entrer dans la ‘grammaire de réalisation’, le ‘respect des formats’ et le ‘non-dépassement par la concurrence’, il ne s’agit peut-être plus simplement d’une ‘métagrammaire’, d’une grammaire des passages, mais d’une troisième grammaire sui generis, la grammaire d’un média donné, moins générale que la grammaire publique (qui paraît parfois comme une grammaire ‘professionnelle générale’ du journalisme, alors que les grammaires de réalisation seraient des grammaires ‘professionnelles particulières), et moins particulière que la grammaire naturelle. Bref, il y aurait au moins trois grammaires et une grammaire auxiliaire qui gouverneraient la capacité à s’autocontraindre dans le passage d’une grammaire à l’autre. Le modèle de la pluralité des grammaires est séduisant, mais la pratique des journalistes telle que la décrit Cyril Lemieux, notamment dans la troisième partie consacrée à des ‘fautes journalistiques en train de se faire’, à travers un examen ou un réexamen stimulant de ‘crises’ éthiques récentes, certaines fameuses, d’autres inconnues, paraît parfois relever d’un univers où les sous-grammaires prolifèrent, au gré de l’histoire du journalisme (que le présent, on l’a noté, a du mal à oublier), mais aussi des passages d’un support médiatique à un autre (ce point, évoqué à plusieurs reprises par les journalistes interrogés, par exemple p. 396, p. 424, est négligé dans l’analyse).
Dans sa conclusion, avoir dénoncé l’idée d’un changement des pratiques journalistiques d’en haut, par la force, par les ‘techniques de pouvoir’ (intimidation, séduction, frustration) qui se situent dans la ‘grammaire de la réalisation’, Cyril Lemieux propose des solutions qui n’apparaissent pas comme fondamentalement originales, mais qui ont le mérite d’avoir été longuement justifiées, et surtout de s’accompagner d’une réflexion sur la mise en place. Toute critique et toute proposition se doivent d’intégrer ‘l’impératif de communication’ que les journalistes imposent désormais à leurs interlocuteurs. Les solutions consistent à renforcer l’actualisation de la grammaire publique (distanciation énonciative, recoupement, conservation ou rétablissement de l’initiative journalistique, par exemple dans le refus du choix de l’intervieweur dans les interviews télévisées des personnalités), ce qui revient à reconnaître sa position privilégiée dans l’éventail des grammaires. La démarche ‘réformatrice’ doit cependant s’accompagner, l’auteur le reconnaît lui-même, d’un peu de ‘réalisme’ : autrement dit, la grammaire publique ne saurait suffire et il faut bien en passer par quelques techniques de pouvoir. Ainsi, le ‘médiateur’ ou les ‘prix’ aux journalistes, deux des remèdes proposés par Cyril Lemieux, peuvent faire intervenir de la séduction ou de l’intimidation et l’on ne voit pas comment ils pouvaient être efficaces autrement. Bref, on peut partager le parti pris indissociablement théorique et civique de l’auteur et noter qu’il comporte une part d’idéalisme (mais pas d’angélisme) sans doute inévitable – ce n’est pas par hasard qu’Habermas est cité.
Au-delà de ces ambitions réformatrices, le principal mérite du livre de Cyril Lemieux, dans un univers où les discours indifférenciés – y compris universitaires – sur ‘la télévision’, ‘les médias’ ou ‘le journalisme’ abondent –, est d’offrir une critique socialement, historiquement et géographiquement différenciée, une cartographie remarquablement précise et argumenter des façons de critiquer ‘la presse’ (il répond ainsi par avance à l’un des arguments favoris des journalistes pour se protéger des critiques qui leur sont faites. Que l’on adhère ou non au modèle de l’action en général et, de l’action journalistique en particulier, proposés, il sera difficile désormais de proposer une approche critique (au sens à la fois savant et commun), sans en passer par la lecture de ‘Mauvaise Presse’, ouvrage indispensable pour comprendre la critique du journalisme et donc mieux situer notre propre activité critique, de chercheur et de citoyen, indissociablement.
 
L’idéalisme des grammaires journalistiques. La confusion des positions et du niveau de la publicité et de l’intéressement en sociologie des médias Hervé Glévarec
 
 
L’ouvrage de Cyril Lemieux, Mauvaise presse, tend à se substituer notamment à d’un paradigme dominant abordant les médias comme des appareils idéologiques un paradigme de l’agir normatif et de l’engagement. Nous voudrions discuter ce qui nous semble être une série de confusions et une inadéquation des outils dans cette tentative [1]. Entrons dans le vif de notre critique en nous centrant sur le concept central : les grammaires journalistiques. Celles-ci sont conçues comme « l’ensemble des règles à suivre pour agir d’une façon suffisamment correcte aux yeux des partenaires de l’action ». Ce sont des « métarègles », des règles qui sont des « invariants anthropologiques ». Il y a trois grammaires : la « distanciation », la « naturelle » et celle « de la réalisation ». La « grammaire de la distanciation » s’appuie sur des « représentations collectives » qui engagent des raisons « partageables en toute généralité » opposées aux raisons personnelles. La grammaire « naturelle » (« de l’engagement ») est le fait « pour un individu d’appuyer son action ou son jugement sur une certaine raison » personnelle de s’engager, basée sur une « attraction ». Enfin, la grammaire « de la réalisation » est le « fait pour un individu d’apercevoir la limite d’une action », qui conduit à s’autocontraindre sur la base de « répulsions ».
Il y a un second niveau des règles dérivées de chacune des trois grammaires. Celles de la « distanciation » sont : la « distanciation énonciative » (le vouvoiement en est l’exemple type), la « conservation de l’initiative » (être initiateur et non suiveur), le « recoupement » (des informations). On trouve aussi le « refus des flatteries » (p. 150). Celles de la « grammaire naturelle » sont la « personnalité » (aller au-delà de son rôle institutionnel), « l’intimité » (s’engager totalement, mobiliser parfois la règle du off) et la « restitution » (engagement réciproque de deux parties). Enfin, celles de la « grammaire de la réalisation » sont le « respect des formats de production » (honorer les contraintes techniques et formelles du métier), « l’anticipation des ruptures de coopération » (anticiper les ruptures avec son interlocuteur) et « l’interprétation par l’intérêt à communiquer » (voir en l’autre un intéressé, un stratège [2] ). Tout le monde est amené à articuler ces trois grammaires. Ce qui va nous différencier, ce sont des « styles », une prédilection pour une grammaire et pour un type de « faute grammaticale ».
 
La « critique externe » est-elle une critique extérieure ?
 
 
C. Lemieux veut situer son analyse par rapport aux critiques qui sont adressées aux « pratiques journalistiques » : copinage, manipulation, tromperie, suivisme... Il défend une « critique interne et située » qui soit une critique « compréhensive » des pratiques journalistiques et une alternative à la « critique externe et globale » (p. 96 et 102). Il tente ainsi de répondre aux sociologues et journalistes qui s’inspirent de P. Bourdieu [3]. Mais la critique dominante adressée par ceux-ci aux journalistes ne porte-t-elle pas en priorité sur la domination qu’ils exercent sur la représentation du monde ? Aussi répondront-ils que leur critique du copinage ne porte pas sur le travail, sur le copinage comme mode mineur de la relation humaine, mais sur une collusion idéologique, un copinage « objectif », intellectuel (par exemple journalistes et personnels politiques ont fait les mêmes études). C. Lemieux ne construit-il pas un adversaire (la critique « externe ») ad hoc ?
Par ailleurs, « critique externe » et « critique interne » ne désignent pas le lieu d’origine de la critique, mais les grammaires sur lesquelles elles s’appuient. Elles opposent au mieux des grammaires internes (les seules « compréhensives ») et des grammaires externes (normalement les mêmes que les « internes » en tant que disponibles pour chacun de nous). Le terme « externe » laisse entendre l’extériorité du point de départ de la critique, alors que le modèle possède une indifférence à cette question de l’origine (la critique « externe » a un « trop grand rapport d’extériorité » (p. 81)). Il ne s’agit pas d’une « critique externe et globale », mais d’une critique non compréhensive. Elle n’engage pas un point de vue, mais une compétence. « Critique externe » semble être une contradiction dans les termes.
 
Amalgame des plans du travail et de la critique, confusion des positions et disparition des situations
 
 
Lemieux a défini la notion « d’engagement » comme « le fait pour un individu d’appuyer son action ou son jugement sur une certaine raison » (p. 151). Il remarque ensuite « qu’une distanciation par exemple, constitue elle-même une certaine forme d’engagement ». Il n’y a donc pas de symétrie entre « l’engagement » et la « distanciation » (la distanciation aurait pu être un désengagement). La distanciation est une modalité de l’engagement. Or, la caractéristique de la « distanciation » est d’être partageable en toute généralité, sa définition initiale n’en fait pas un type d’engagement !
Le problème vient de ce que la distanciation opère sur une confusion du plan du travail (technique et activité professionnelles) et du plan intellectuel (position du journaliste, point de vue). La chronique du style Sud Ouest sur 50 ans voit l’engagement (distanciation réduite) faire place à une distanciation forte entre journalistes et personnel politique. La faible distanciation initiale concerne la relation interindividuelle entre interlocuteurs, tandis qu’en fin de chronique, la forte distanciation concerne les prises de position. On passe ainsi du relationnel aux idées. Un minimum de cohérence aurait supposé de s’en tenir à une description sur un même plan. Aussi le mot qui vient remplacer « distanciation » est l’adjectif « agressif » (p. 205) qui indique bien le changement de registre. La même confusion entre critique et travail apparaît dans la contradiction qui conclut le chapitre sur l’évolution des styles (p. 222) : 1. « le style des journalistes que nous avons étudiés devient plus distant. » 2. « Enfin, ce style requiert un haut niveau d’engagement, justifié par la nécessité de rechercher activement l’information confidentielle ». On voit bien comment diffèrent le « style » et la recherche d’information, soit les deux plans. La contradiction est dans le fait de caractériser un même moment par un style « plus distant » et par un style qui requiert un « haut niveau d’engagement ». Il n’y en aurait pas si les deux plans du travail et de la critique intellectuelle étaient distingués.
Les deux plans (des relations dans le travail et de la production) amalgamés sont parfois distingués (sans être analytiquement pensés) et une nouvelle appellation apparaît : le « travail d’engagement » comme « emploi de méthodes de séduction inventives qui permettent de faire parler ceux qui s’autocontraignent trop à se taire » (p. 215). Tout nous porte à établir l’équivalence engagement = travail d’engagement. Or, il y a analytiquement une grande différence, sinon le « travail » ne serait pas venu ici sous la plume. Il aurait fallu reconnaître que l’engagement est une technique du journaliste pour accéder à l’information, arriver à ses fins professionnelles. Or, « la grammaire naturelle n’expose pas les individus en tant qu’ils ont des tâches spécialisées à accomplir ou des rôles sociaux à assumer ». On risque de déprofessionnaliser et de défonctionnaliser les journalistes : ils sont au travail même quand ils sont engagés avec leurs interlocuteurs et ce travail est orienté vers… une réalisation journalistique. Les positions sont remplacées par des « écarts de styles » : « on renonce définitivement à concevoir comme absolue la différence entre deux groupes humains. » Il y a donc à la fois indifférence sur le plan fonctionnel entre journalistes et hommes politiques (équivalence quant à leurs activités, leurs objectifs, leurs positions) et sur le plan professionnel (il n’y a plus de métiers).
L’impossible ancrage des grammaires
Voici un journaliste invité par un homme politique à dîner chez lui (p. 169). Mais le journaliste ne s’investit pas dans la grammaire naturelle. Pourquoi va-t-il alors au repas ? Il devrait être dans un cas de « faute grammaticale » ! Non. Il n’oublie pas qu’il est journaliste. Soit ! Lemieux nous dit qu’il est dans une grammaire ni naturelle, ni publique, mais de la réalisation, qui fixe « les limites de la relation qui peut être entretenue avec autrui ». Certes, mais alors l’usage des grammaires est tout à fait ad hoc dans les mains du sociologue. Quels sont leurs points d’appui ? Sont-ils dans les situations ? Mais quelles sont-elles ? Sont-ils dans les relations ? Dans les horizons d’attente (avoir des informations, se faire des amis, anticiper une émission…) ? Dans les personnes ? Dans des « cités » ? Le « postulat discutable » de C. Lemieux n’est donc pas que ces grammaires aient le statut de règles universelles (p. 183), mais qu’elles soient idéalistes [4].
Initialement, ce sont les situations qui appellent les grammaires (« à situation différente, atmosphère différente » (p. 138)). Nous venons de voir que ce déclencheur est tout à fait aléatoire. Si elles ne sont pas dans la situation, sontce les personnes qui les appellent, les provoquent ? Ce serait rendre idiosyncrasique la grammaire valable dans une situation, très relative la faute, etc… A bien lire Lemieux, c’est aux « atmosphères grammaticales » que sont attachées les grammaires (p. 14 et 120). De l’éther à « l’atmosphère », la sociologie n’a pas fait un grand pas dans l’explication [5]. Quand le lien entre grammaire et situation est construit, il l’est de la sorte : « nous connaissons déjà également les situations sociales où une telle grammaire [publique] tend à constituer la dominante : ce sont les situations dont nous pouvons dire qu’elles sont publiques » (p. 141). Le tout est de savoir ce qui fait qu’elle est « dominante ». Si elle est seulement dominante, il n’y a aucune raison pour qu’il y ait une faute. Tout est plus ou moins tolérable.
Définitions hétérogènes, duplicité sémantique des notions et absence de distinction entre le niveau pragmatique et le niveau critique.
L’impossibilité de définir ce qu’est « public »
La définition de la « grammaire publique » et donc de ce que veut dire public, se présente comme une dialectique sophistique. Dans une première partie (p. 141), C. Lemieux nous dit qu’il « existe un rapport étroit entre situation publique, distanciation et représentations collectives ». Ce « rapport étroit » est « un lien grammatical unissant entre eux ces différents concepts. » Il se demande ensuite : « A quelle grammaire correspond ce lien ? » « Nous en connaissons d’ores et déjà la règle maîtresse (ou métarègle) : c’est la distanciation ». Voilà une définition parfaitement tautologique (qui caractérise de même celles des « représentations collectives » et de la « situation publique »). Il en ressort que nous ne savons pas ce que « public » veut dire pour l’auteur, sinon qu’il l’identifie à la distanciation. Ne faudrait-il pas faire référence à la « cité civique » de L. Boltanski et L. Thévenot ? La solution serait soit de montrer que la grammaire publique est véritablement une métarègle, condition de toutes les règles de distanciation (en disant alors clairement que les règles de distanciation s’appuient sur des « représentations collectives » propres à des cités, c’est-à-dire sur des grandeurs), soit de montrer qu’elle n’est qu’un cas particulier (s’appuyant exclusivement sur la « cité civique », c’est-à-dire sur ce que conceptualise la notion d’espace public chez J. Habermas en tant qu’y sont disqualifiés les discours justifiés par l’intérêt personnel). On ne peut identifier « public » et « distanciation » que dans la seconde perspective. Poser une exigence de publicité ne suppose pas de l’identifier à la « volonté collective » (p. 404), habile compromis entre la « volonté générale » et la « volonté de tous » rousseauistes, seule la première formant la base de la cité civique.
L’exemple qui est donné plus loin de ce que peut être le respect de la grammaire publique par un journaliste (« produire un jugement ‘autonome’, c’est-à-dire indépendant ou tendanciellement indépendant, du travail de conformation médiatique… » (p. 436) semble une mauvaise interprétation. Ce journaliste s’était déplacé seul dans le salon (des rencontres pour l’emploi) et avait choisi ses interviewés : « disons que pour un micro-trottoir, pour avoir quatre ou cinq bons ‘sonores’, c’est-à-dire des petits interviews de cinq, dix, vingt secondes, il faut interroger vingt-cinq personnes » (citation du journaliste) (p. 435). S’agit-il là de la grammaire publique ? qu’est-ce que « bons », sinon quelque chose dont il est difficile de dire que ça ne relève pas, pour quelqu’un qui a travaillé sur les journalistes, de la grammaire de la réalisation ?
Définitions incompatibles de la grammaire de la réalisation
La « grammaire de la réalisation » reçoit deux définitions hétérogènes. La première est faite en termes d’engagement. Elle dit que : la « grammaire de la réalisation » est suivie dans des actions comme « se retenir d’agir », « se méfier de » (p. 113), « apercevoir la limite d’une action » (p. 170). Mais, une seconde définition advient, toute aussi centrale. La grammaire de la réalisation est aussi celle du respect du format (d’une émission ou d’une publication) (p. 263 et 404). En d’autres termes, c’est la grammaire professionnelle : « la capacité à honorer certains formats (qui) est la marque de l’intégration professionnelle des individus » (p. 402). Ces deux définitions théoriques sont incompatibles. Cette dualité atteste la coexistence de deux théories non explicitées : une théorie des engagements et une théorie des contraintes (celle de la pratique journalistique). Il y a confusion entre l’engagement, qui est une attitude modifiable, et la règle, qui est tout autre chose qu’une attitude [6].
Confusion de la distanciation et de la défamiliarisation
« [Je passe au vouvoiement] quand il y a un tiers, je veux dire, quand c’est un tiers qui est totalement étranger au service » (p. 142), dit un journaliste du Monde à C. Lemieux, qui ajoute : « Comme le suggèrent de tels propos, c’est, plus encore que leur nombre, la qualité des individus présents (en particulier, leur caractère anonyme ou d’étranger) qui permet au journaliste d’y voir des représentations collectives, c’est-à-dire des raisons de produire une distanciation énonciative telle que le vouvoiement. » (P. 143.) Or, il ne s’agit pas ici d’une distanciation, mais d’une attitude exigée par une absence de familiarité. Le journaliste déclare passer au vouvoiement justement parce que ce tiers est « étranger » à la situation. La seule exigence pour passer au vouvoiement touche au niveau pragmatique : faire une place à l’étranger, s’adapter à sa non-familiarité à la situation. Il ne s’agit pas de garantir une validité en « toute généralité » (qu’autoriserait aussi un tutoiement [7] ). Ce n’est pas une affaire de distanciation mais d’intéressement. La même confusion des plans ressort de la distinction entre « nombre » et « qualité » (anonyme ou étranger). Etre « anonyme » ou « étranger » ne relève pas de la tiercéité, mais de la non-participation à un univers commun [8]. Il y a confusion entre plan pragmatique et plan moral (pour parler comme Lemieux), qu’exemplifie l’assimilation entre « présence d’un tiers » et « référence à un tiers [9] » (p. 152-3). La production journalistique a un destinataire – elle s’adresse à un tiers – et implique un dispositif d’intéressement. Ce tiers ne peut être assimilé analytiquement au Tiers de l’espace public (l’autrui généralisé auquel il est fait référence pour décider de la validité d’une norme/institution), pas plus qu’il n’est réductible au tiers-audimat (avec ou sans audimat, il y a toujours un destinataire de l’activité journalistique).
De la « conservation de l’initiative », de la « distanciation énonciative » et du « recoupement », seule la dernière a ce statut de règle dérivée de la grammaire publique. La première et la seconde ne suggèrent en rien une « validité en toute généralité ». La « conservation de l’initiative » est ce qui constitue le journaliste comme médiateur (entre un homme politique et un public) ou comme initiateur, dans une relation à un interlocuteur qu’il dissymétrise. Il s’agit d’un déplacement des positions (footing), d’une désidentification de la personne et du journaliste. Cet espace (entre rôle et personne) crée une place pour un tiers pragmatique. Quant au vouvoiement (« distanciation énonciative »), sa caractéristique est d’être entre les deux dispositifs (de la distanciation et de l’intéressement). S’il vise une distanciation, il a aussi pour objectif de ne pas exclure un tiers (donc d’ouvrir une place possible).
Cette confusion du niveau de la publicité et de celui de l’intéressement repose sur une série de mots à double sens (duplicité notée à propos du mot « externe »), qui prennent selon les besoins des sens incompatibles au regard d’une cohérence analytique. Par exemple : « Raison » : 1. Signifie « attraction », « intention immédiate de s’engager » (p. 152) quand il s’agit de « raisons personnelles de s’engager » (« raisons personnelles fournies par les enquêteurs » (p. 380)) ; 2. Signifie opinion quand il s’agit de l’illégitimité croissante des journalistes à exprimer leurs « raisons personnelles » (p. 374). Soit deux sens très hétérogènes : « raisons personnelles de s’engager » au sens de motivations et « raisons personnelles » au sens d’opinion personnelle. « Elan » : 1. Signifie la conservation d’un état passé : « l’élan maintient un peu de l’action passée sous la forme d’une tendance prolongée du corps à s’engager ou à restituer » (p. 121) ; 2. Signifie une attitude, tel « l’élan civique » qui anime certains avocats de l’affaire Villemin quand ils livrent des informations à la presse (p. 384). Soit deux sens très hétérogènes : élan comme disposition (corporelle) conservée et élan comme attitude. Ces confusions peuvent être réduites en distinguant les plans de la publicité et de l’intéressement.
La grammaire naturelle existe-t-elle ?
C. Lemieux nous dit que « l’amitié qui se développe entre les journalistes et leurs informateurs tend à n’être pas une amitié au sens naturel » (p. 165 et p. 218). Y a-t-il alors une « grammaire naturelle » ? Si elle est une « amitié différenciée » (« une amitié qui ne se développe que sur une seule facette de la personnalité – comme ici la facette professionnelle » (p. 165)), c’est qu’elle est alors une fiction théorique ! Cette amitié qui se développe sur la « facette professionnelle » est en complète contradiction avec la définition donnée p. 153 : « La grammaire naturelle n’expose pas les individus en tant qu’ils ont des tâches spécialisées à accomplir ou des rôles sociaux à assumer. » « L’engagement total » (p. 156) serait plutôt un engagement distancié, mesuré, ce qui est différent. La solution est de comprendre la grammaire naturelle comme validée déjà par le seul tiers qui vaille alors dans l’interaction off entre le journaliste et sa source, le public, autrement dit le tiers pragmatique (ou social), qui justifie la relation distanciée. En fait, la grammaire naturelle semble être une grammaire de la confiance (ou de la croyance) (p. 355), dans laquelle la « réciprocité » est identifiée à la vérité. « L’enquêtrice [pour se convaincre que son interlocuteur ne ‘baratine’ pas] est surtout sensible ici au fait que son vis-à-vis honore avec elle les règles de personnalité et de restitution. » (P. 308.) En quoi ces règles sont-elles garantes de quelque chose comme la vérité qui est un critère, selon nous, adossé à la grammaire publique [10].
Selon la définition de C. Lemieux (p. 173), « l’engagement malheureux » est une distanciation excessive, faite mal à propos. Dire (note 20, p. 173) qu’il fait écho au « mésengagement » ou au « détachement » du Goffman des Rites d’interaction, c’est confondre le plan interactionnel, qui est celui de Goffman, et celui de la publicité, où le « détachement » est justement possible (Lemieux l’a dit à propos de l’émission avec R. Barre). C’est pourquoi « l’engagement malheureux » n’est pas un « mésengagement ». Il est, comme la « distanciation imparfaite », une faute du dispositif de publicité. Le « manque de réalisme » ne peut être, lui, qu’une faute du dispositif pragmatique, l’oubli du public [11]. « Respecter les formats de production » permet de passer de l’engagement à la défamiliarisation parce que cela relève du plan pragmatique et social (du dispositif d’intéressement). C’est le seul moyen de résoudre le tour de force consistant à conférer une valeur positive au « format de production » dans la grammaire publique en tant que forme de « volonté collective » (p. 404) tout en disant qu’il ne peut acquérir cette valeur dans la grammaire publique [12] (p. 447). « Réaliser les limites de son engagement » permet de passer de l’attachement à la distanciation sur le plan de la publicité. Alors, la double définition de la grammaire de la réalisation devient intégrable. Il n’y a de format de production que relativement au tiers pragmatique. Au mieux faudrait-il réserver la « grammaire de la distanciation » à la critique (à l’espace public [13] ). Sur le plan pragmatique, la « distanciation » est une défamiliarisation ou une distance (et non une distanciation). « L’engagement » relève, lui, du plan pragmatique (ce que Lemieux appelle « corporel »). Sur le plan critique (celui de l’espace public, de la « validité en toute généralité »), il serait de façon plus adéquate un attachement.
Plutôt qu’une « sociologie compréhensive du travail journalistique et de ses critiques », Cyril Lemieux ne tente-t-il pas une anthropologie des liens sociaux ? L’observation des pratiques journalistiques avec le télescope des grammaires ne nous montre que les grammaires [14]. Ce qui de surcroît n’a pas été vu de l’activité journalistique, selon nous, c’est la triangulation [15]. Notre critique est sociologique et porte sur l’idéalisme sociologique des grammaires, l’oubli du tiers pragmatique et la confusion des plans du travail et de la critique, mais aussi théorique et porte sur les définitions hétérogènes ou tautologiques des grammaires et la duplicité d’une série de signifiants (ultime exemple : l’expression « pratique journalistique » qui permet de dire à la fois le « travail journalistique » (au sens professionnel) et le « comportement journalistique » (au sens moral)). L. Boltanski et L. Thévenot ont montré que la recherche scientifique relève de façon centrale de la cité industrielle et non de la cité civique (EG, p. 253). A trop oublier que s’y trouvent encore des raisons (sur lesquelles nous comptons pour valider notre critique), on croit « prendre » des « risques intellectuels » au nom d’une « visée d’ordre moral et politique [16] » (p. 456). Prendre un risque aurait été ici, par exemple, de parler d’espace public, en l’appuyant sur la cité civique, au moins d’en décortiquer les dimensions.
 
Réponses (visant à ne pas clore le débat) Cyril Lemieux
 
 
Les occasions de discuter sur le fond sont devenues rares en sciences sociales. Qu’il me soit donc permis de remercier J. Bourdon et H. Glévarec pour leurs lectures attentives et critiques de mon ouvrage, et Réseaux qui a eu l’idée de bâtir un cadre public où nous puissions exprimer et justifier nos accords et désaccords. Dans ce qui suit, je présente seize points sur lesquels il me tenait à cœur de préciser ma position.
 
La visée du livre
 
 
– H. Glévarec semble tenir pour acquis que mon insistance sur la critique « compréhensive » doit être lue comme une réponse aux « sociologues et journalistes qui s’inspirent de P. Bourdieu [17]. » Fort de ce principe, il m’oppose que la critique des médias formulée par ces auteurs ne vise pas le copinage comme « mode mineur de la relation humaine », mais plutôt une « collusion idéologique, un copinage ‘objectif’, intellectuel ». Outre que ces deux formes de collusion ne me paraissent nullement exclusives l’une de l’autre [18], le point-clé me semble ici le suivant : qu’est-ce qui rend descriptible un « copinage objectif » entre deux agents sociaux ? Suffit-il d’apercevoir qu’ils ont fait « les mêmes études » ? Sans doute pas. Il faut encore qu’ils aient manifesté publiquement un ensemble d’opinions que l’on puisse identifier comme convergentes (par exemple, tous deux ont rendu visible leur attachement aux thèses néo-libérales). Cette manifestation publique est la raison sur laquelle s’appuie le critique pour dénoncer un copinage « objectif ». Tel est très précisément le niveau où se situent les analyses que je propose : quelles sont les attitudes des journalistes qui, dans l’immédiateté de leurs pratiques, servent de point de départ aux critiques qui les visent ? Je prétends qu’en l’occurrence, si les gens de presse que les critiqueurs décrivent comme des « alliés objectifs » de certains membres des élites politiques, économiques ou intellectuelles, ne commettaient pas en public des fautes du type que j’appelle « distanciations imparfaites [19] », il deviendrait beaucoup plus difficile à quiconque de les décrire comme des « copains objectifs ». En somme, tout mon propos, dans ce livre, consiste à remonter de la critique adressée aux journalistes vers ce qui, dans leurs conduites, permet de fonder de telles critiques. Voici pourquoi ce que font les auteurs soucieux de dénoncer les effets de domination du travail journalistique est intimement lié avec ce que j’essaie de décrire. Voici aussi pourquoi le but que je poursuis ne s’oppose pas nécessairement au leur [20]. Et voici pourquoi, enfin, contrairement à ce que croit pouvoir avancer H. Glévarec, je n’ai jamais placé la différence entre une critique externe et une critique interne dans les « grammaires sur lesquelles elles s’appuient ». Ces critiques sont en effet également formulées dans la grammaire publique, car également fondées sur l’aperçu de distanciations imparfaites. Seules des modalités de preuve et d’argumentation les distinguent, c’est-à-dire en somme des façons de bâtir une dénonciation publique, plus ou moins compréhensive, à partir de la désignation, plus ou moins située, d’une faute ou d’un ensemble de fautes.
 
Dimensions historiques
 
 
– Dans le premier chapitre de l’ouvrage, mon projet n’était pas de faire une histoire générale des médias ou des journalistes français. Il était plutôt de mettre en relief les principaux tournants historiques au cours desquels, dans ce pays, des transformations profondes ont été instituées dans les pratiques des journalistes et conséquemment, dans les modes de légitimation et de régulation de leur activité. J’admets bien volontiers que ces moments de rupture que j’identifie à la fin des XVIIIe, XIXe et XXe siècles, ont été préparés par certaines évolutions intervenues durant les périodes précédentes – de sorte que, comme le suggère J. Bourdon, décrire en détail le chapelet des configurations qui se sont succédées au cours de ces périodes précédentes aurait pu servir et compléter mon projet. Cependant, outre le fait que mon livre aurait alors pris des dimensions gigantesques, mon but, je le répète, était d’abord d’insister sur les grands tournants et les principales césures. J’ajoute ne pas contester que si je m’étais livré au travail consistant à décrire toutes les configurations médiatiques successives, la tension motrice que je mets en avant, au sujet des moments critiques, entre extension du capitalisme et processus de démocratisation, aurait pu apparaître différemment agencée à différents moments. Je crois cependant qu’à aucun de ces différents moments, elle ne serait apparue inexistante [21].
– J. Bourdon note également que je n’ai pas porté une très grande attention à l’évolution survenue dans la structure du capital des entreprises de presse pour les périodes critiques que je considérais [22]a fortiori pour celles que je ne considérais pas. C’est que, selon moi, cette évolution ne constitue pas, en tant que telle, un facteur de rupture dans les pratiques journalistiques. Je la considère plutôt comme un effet de l’avancée, à un moment donné, du double processus de démocratisation et d’extension du capitalisme, élément qui est celui auquel je reconnais le rôle moteur.
– De son côté, H. Glévarec me reproche d’avoir par trop disjoint le niveau de l’analyse historique (développé dans le premier chapitre) et celui de l’analyse sociologique (déployé dans les chapitres 3 à 10). Bizarrement, il n’évoque pas les pages 185 à 222 dans lesquelles je m’efforce de poser très directement ce problème à partir d’un cas empirique : l’évolution des façons de travailler à la locale du journal Sud-Ouest à Bordeaux depuis 1945. Il s’agissait, dans ce passage du livre, de montrer en quoi la poussée de démocratisation et d’extension du capitalisme intervenue dans les années 1970 et 1980 a pu se répercuter concrètement au niveau des pratiques journalistiques. Cette étude de terrain m’a conduit notamment à décrire la moindre tolérance vis-à-vis des distanciations imparfaites dont faisaient preuve les jeunes générations de journalistes qui, plus diplômées que les anciennes, étaient venues au métier après 1968. Elle m’a amené également à décrire le poids grandissant, dans les attitudes et les jugements pratiques, des autocontraintes qui reposent sur « des répulsions liées à des visées de rentabilité ». Contrairement à ce qu’affirme mon contradicteur, je suis donc fort loin de me désintéresser des liens qui peuvent exister entre l’extension du capitalisme ou les processus de démocratisation, d’une part, et l’évolution des répertoires de règles dérivées dont se servent les journalistes, d’autre part. Tout au contraire, un de mes soucis est de mettre ce lien en lumière, en suggérant une interprétation historique de la genèse de certaines règles dérivées et de leurs usages [23].
 
A propos de la culture professionnelle des journalistes
 
 
– Utiliser le modèle trigrammatical décrit à propos des journalistes pour analyser comment agissent d’autres groupes professionnels (les médecins, suggère J. Bourdon ; je suggère les sociologues) serait à mon sens un projet en soi, qui nécessiterait une étude de terrain complète. Sans doute, comme le signale J. Bourdon, ce type d’étude ferait-il apparaître par contraste le fait que les journalistes, en vertu du rapport spécifique que leur activité entretient avec l’espace public, sont amenés à éprouver d’une manière beaucoup plus aiguë que la plupart de leurs contemporains, la tension entre les règles des interactions publiques et les règles des interactions privées. Je suis néanmoins parti du principe que ce type de tension pouvait être vécu, quoique sur un mode différent, par d’autres qu’eux. C’est là l’aspect « discutable » de la thèse que je soutiens (p. 183) : la tension qu’est susceptible d’occasionner le respect dû à des règles de la grammaire publique, de la grammaire naturelle et (j’ajoute) de la grammaire de la réalisation, est une expérience que tend à faire, jusqu’à preuve du contraire, tout membre compétent d’un groupe humain. Pour autant, en chaque groupe humain, les règles à respecter dans ces différentes grammaires prennent une forme très spécifique (« dérivée »). C’est cette seconde dimension, la spécification sociohistorique des règles suivies et transgressées, qui permet de décrire en quoi consiste exactement une spécialisation professionnelle – ainsi, dans le cas des journalistes [24].
– La spécialisation professionnelle des journalistes ne se résume pas, contrairement à ce que suggère H. Glévarec, à la maîtrise de la seule règle du respect des formats. La règle du recoupement, par exemple, joue elle aussi un rôle essentiel dans la façon dont les journalistes professionnels peuvent marquer leur différence avec les profanes (p. 149). De même, la règle d’intimité quand, du moins, elle est respécifiée en règle du off (p. 157). Sous ce rapport, c’est une erreur, selon moi, que d’imaginer que le professionnalisme des journalistes puisse être « contenu » dans une seule grammaire [25]. Il est lié, bien plutôt, à leur capacité à suivre les multiples règles dérivées qui relèvent de leur culture professionnelle (dont je propose une liste récapitulative p. 455), en commettant dans ces usages le moins de fautes grammaticales.
– Qui observe les journalistes travailler constate qu’il arrive souvent – très souvent même – qu’ils se rappellent entre eux, ou à eux-mêmes, qu’ils doivent être réalistes sur le genre de personne qu’est leur interlocuteur (« Une source n’est pas un véritable ami »), sur le type de sanction que ce dernier peut leur réserver (« T’as envie de te griller avec eux ? », « On peut avoir des problèmes avec l’actionnaire du journal »), sur le fait que ce qu’ils ont obtenu comme information ne correspond pas à ce dont ils auraient besoin (« Pas assez punchy », « Pas assez sexy »), sur le fait que le temps presse (« L’antenne dans dix minutes »), sur le fait qu’il y a des concurrents sur le point d’agir (« Est-ce que TF1 envoie une équipe ? »), etc. Ces règles peuvent paraître hétéroclites, tant du moins qu’on ne les rapporte pas à la métarègle qui fait leur unité, à savoir l’obligation d’apercevoir les limites de son action – métarègle au fondement, selon moi, de la grammaire que j’appelle « de la réalisation ». Ces règles tendent également à briller par leur grande variabilité selon chaque grand type de média que l’on considère, mais aussi selon chaque organe de presse et même selon chaque rédaction, voire chaque desk – sur ce point, je ne contesterai pas, bien au contraire, les remarques faites par J. Bourdon. Pour autant, ces spécifications très diverses de la métarègle ne signifient pas qu’on soit en présence, à chaque fois, de grammaires différentes : ce qui diffère, en effet, ce sont des règles dérivées, non pas la métarègle. Pour ma part, je ne dirais donc pas, comme y invite J. Bourdon, qu’il existe des grammaires sui generis d’un media donné, ni même qu’au gré de l’histoire du journalisme et des passages d’un support médiatique à l’autre, prolifèrent des « sous-grammaires ». Pour rendre compte de cette idée de variation (tout à fait essentielle à mon sens), je préfère parler, personnellement, d’« oppositions de style » entre des groupes professionnels – telles qu’elles se manifestent, par exemple, à travers leurs façons, spécifiques et historiquement situées, de se montrer réalistes [26].
 
Préserver de tout réductionnisme la complexité des situations
 
 
– H. Glévarec entend tourner en dérision la notion d’« atmosphère » qui, dit-il, n’explique rien. Non, il est vrai, elle n’explique rien cette notion. Et pour cause : elle n’a pas été conçue pour expliquer, mais pour décrire ! Que permet-elle de décrire, alors ? Quelque chose qu’H. Glévarec, apparemment, refuse de saisir ou d’admettre : le fait que tendent toujours à coexister, dans une même situation, des éléments grammaticaux hétérogènes et d’inégale actualité (p. 120). Par exemple, H. Glévarec ne comprend pas que lorsqu’une attachée de presse utilise des techniques de séduction vis-à-vis de journalistes, le propre de la situation est précisément que s’y trouvent mêlés des éléments de deux grammaires différentes : naturelle et de la réalisation (sans cette ambivalence, en effet, la séduction n’aurait pas lieu). De même, il trouve contradictoire dans les termes qu’un journaliste puisse se livrer à un « travail » d’engagement, ou bien encore qu’il développe avec ses sources ce que j’ai appelé, en reprenant la formule de Simmel, une « amitié différenciée ». Il trouverait plus confortable, apparemment, qu’il soit possible de décrire ce type de situation comme complètement réglée soit dans la grammaire naturelle, soit dans la grammaire de la réalisation. Or, il me semble que cette revendication absolutiste du tout ou rien – ce refus obstiné de concevoir qu’une situation puisse être le théâtre d’une tension grammaticale – est le plus sûr moyen de ne rien comprendre à la fragilité de l’ordre social et au fait, en particulier, que l’ambiguïté grammaticale des interactions est la source potentielle non seulement d’inquiétudes, de malaises ou de troubles émotionnels chez les individus, mais encore des modifications progressives de l’action collective à laquelle ils participent (lorsque par exemple, une « dominante » grammaticale en vient à être peu à peu subvertie par des attitudes qui n’admettent de sens positif que dans une grammaire plus inactuelle). En définitive, je le demande : qui sème la confusion ? Est-ce celui qui cherche à prendre en considération, pour analyser les actions collectives, leur hétérogénéité grammaticale, ou bien plutôt celui qui aimerait que le monde social présentât la face pure et simple qu’en bon réductionniste, il se plaît à lui apposer [27] ?
– Mon critique se récrie : comment un style journalistique peut-il à la fois exiger plus d’engagement et devenir plus distant ? C’est qu’il réfléchit de manière arrêtée (autre façon de se montrer réductionniste). S’il admettait le principe que j’ai appelé d’actualité (p. 118-122), il verrait que dire qu’un style exige à la fois plus d’engagement et plus de distanciation, ne veut pas dire qu’il les exige en même temps, mais plutôt qu’il les exige séquentiellement. C’est pourquoi, dans le cas auquel il est fait référence ici, le style des journalistes devient particulièrement tendu : les passages entre des situations ou des séquences d’action, aux dominantes grammaticales opposées sont pour eux plus fréquents et plus intenses.
– A la note 10 du texte d’H. Glévarec, j’oppose la note 8, p. 303 de mon livre.
– H. Glévarec n’admet pas que la satisfaction des formats par un journaliste venu couvrir un salon – action qui a un sens positif dans la grammaire de la réalisation – puisse recevoir également un sens positif dans la grammaire publique. A nouveau, un raisonnement en forme de tout ou rien. Comme si toute satisfaction d’une contrainte technique par le journaliste allait nécessairement à l’encontre de son devoir d’indépendance et d’esprit critique vis-à-vis du public [28]. Je crois que c’est avec des raisonnements comme ceux-là que l’on s’interdit d’analyser pourquoi, dans certaines situations, satisfaire une contrainte technique peut devenir effectivement incompatible avec des exigences liées à la grammaire publique.
– Citant le morceau d’une phrase que j’ai écrite : « on renonce définitivement à concevoir comme absolue la différence entre deux groupes humains » (p. 183), H. Glévarec, tout à sa tâche réductrice, tire comme conclusion que je cherche à établir, je cite, une « indifférence sur le plan fonctionnel entre journalistes et hommes politiques ». Dois-je comprendre que refuser d’absolutiser une différence équivaut à la nier [29] ?
 
Une vision non essentialiste
 
 
– « Où sont ancrées les grammaires ? » se demande H. Glévarec. Comme il ne trouve nul ancrage, il crie à l’idéalisme. Le problème est qu’il ne semble pas accepter que les grammaires – telles du moins que définies dans cet ouvrage – ne sont ni des êtres métaphysiques flottant dans le ciel des idées, ni des moteurs cachés de l’existence, mais tout simplement des ensembles de règles. Or, où sont ancrées les règles que nous utilisons ? J’ai tenté d’apporter ma réponse (qui n’a rien d’original) à cette question aux pages 111 à 112 : les règles s’observent à travers ce qu’elles permettent aux individus de percevoir et de décrire négativement dans leurs relations mutuelles (c’est-à-dire des fautes) ; elles s’observent également à travers ce qu’elles permettent aux individus de percevoir et de décrire de façon positive dans ces mêmes relations (par exemple, l’action « excellente » ou l’énoncé positif de la règle à suivre). Selon moi, l’ancrage des règles se trouve donc 1°) dans des perceptions, 2°) dans des énoncés et 3°) dans le lien de validité que les individus établissent entre les deux. Admettons que le chercheur ne peut accéder directement aux perceptions des individus [30]. Il lui est encore possible d’accéder au 2° (les énoncés que les individus produisent) et au 3° (les liens de validité qu’ils établissent entre ces énoncés et des actions qu’ils perçoivent). C’est dans cette perspective que je me suis efforcé de compléter mes observations de terrain par des entretiens me permettant de saisir le sens que les acteurs eux-mêmes étaient en mesure de donner à ce qu’ils avaient fait – plus exactement : me permettant de saisir les règles sous la juridiction desquelles ils entendaient situer leurs actions passées pour qu’elles reçoivent un sens positif [31].
– Il n’y a ici d’idéalisme que pour ceux qui cherchent à essentialiser les grammaires. Pour ceux, autrement dit, qui voudraient ignorer que le rapport entre l’action et la règle n’a rien de mécanique ou d’automatique mais résulte toujours d’une activité d’interprétation, menée d’abord par les acteurs eux-mêmes et toujours susceptible d’être validé ou invalidé intersubjectivement.
 
Une sociologie (entièrement) pragmatique
 
 
– La définition d’inspiration pragmatique-phénoménologique que je donne de la « situation publique » ne satisfait pas H. Glévarec, car elle ne rassasie pas, je crois, sa faim d’essentialisme. Pour lui, je cite, « ce sont les situations qui appellent [comme automatiquement ?] les grammaires ». Pour moi, ce sont les individus en situation qui rendent plus ou moins actuelle une grammaire en produisant certaines actions spécifiques (par exemple, des gestes de distanciation) et en modifiant ainsi, collectivement et continûment, l’atmosphère de la situation. Une situation n’est pas publique : elle le devient.
– J’aurais confondu, selon H. Glévarec, présence d’un tiers et référence à un tiers. Dans sa note 9, il fait comme si j’employais « représentations collectives » dans un sens mentaliste – ce que j’ai récusé formellement p. 140. Tout ceci me fait apparaître qu’il ne prend guère au sérieux (ce qui est, après tout, son droit) ma définition de la raison. Une raison, telle que je l’entends, n’est pas une idée ou un cadre mental, mais une discontinuité présente dans l’environnement des individus et dont ils se saisissent comme d’un appui pour leur action ou leur jugement. S’il admettait cette définition (peu usuelle, j’en conviens), la plupart de ses objections concernant de prétendues confusions entre tiers pragmatique et tiers de l’espace public ou de l’autrui généralisé, s’effondreraient d’elles-mêmes. Il pourrait tout me reprocher, sauf, comme il le fait, d’« oublier le tiers pragmatique » (car, à vrai dire, je n’en conçois pas d’autre !). De même, il verrait qu’il n’y a pas confusion entre distanciation et ce qu’il appelle « défamiliarisation », les raisons d’agir (au sens où j’entends le terme) étant les mêmes – en l’occurrence, la survenue, dans la situation, d’un tiers étranger. Il pourrait aussi constater que je ne confonds pas davantage « raisons personnelles » et « opinions personnelles », dans la mesure où je n’emploie jamais, pour ma part, que le premier terme et toujours dans un sens fidèle à ma définition de la raison. Enfin, ses objections tomberaient à propos de la notion d’« élan » au sujet de laquelle il m’accuse (une fois encore !) de duplicité. Il n’y a aucune duplicité, à partir du moment où l’on accepte le caractère entièrement prosaïque (i.e. corporel) de ma définition de l’élan [32].
Cyril LEMIEUX, Mauvaise presse. Une sociologie compréhensive du travail journalistique et de ses critiques, Métailié, 2000,443 pages.
 
NOTES
 
[1]Nous avons emprunté à C. Lemieux la notion de distanciation, dans un article consacré au passage à l’antenne dans les émissions de France Culture. Celle-ci me semble le principal apport d’une théorie de la grammaire publique quand elle est rapportée à celle de la cité civique de L. Boltanski et L. Thévenot (De la Justification, Gallimard, 1991).
[2]Une nouvelle règle apparaît p. 409 : la « règle de non-dépassement par la concurrence » chez les journalistes qui ne peut référer qu’à la grammaire de la réalisation déjà relationnelle et technique.
[3]Nous en trouvons confirmation dans l’interview des Inrockuptibles, n° 244, mai 2000. Lemieux leur fait deux réponses : 1. L’une sur le copinage, à deux niveaux : a. L’erreur d’interprétation de l’observateur critique : « celui qui voudrait donner un sens cohérent aux pratiques journalistiques qui consistent à lier une relation personnelle avec certains informateurs […], doit commencer par les rapporter au caractère non public des situations où elles sont observables » (p. 162) ; b. La nécessité de s’engager pour effectuer son travail : il n’est pas « possible pour les journalistes d’obtenir des informations de certaines sources sans honorer avec elles aucune des règles de la grammaire naturelle » (p. 182) ; 2. L’autre sur la légitimité des formats face à la « critique externe » qui y voit la « contrainte » de faire de l’audience : « l’appui sur ce genre de raisons professionnelles, liées au respect des formats, n’a en soi rien d’illégitime » (p. 403).
[4]Aussi les interprétations les plus différentes peuvent être données. Pour penser la stratégie d’une attachée de presse auprès des journalistes (p. 432), l’auteur écrit : 1. « Pour surmonter ce genre de réalisme chez ses interlocuteurs et les reconduire peu à peu dans la grammaire naturelle, la vendeuse d’événements explique… » et 2. « Pour vendre l’événement aux journalistes, l’attachée de presse est ainsi amenée à produire les attractions les mieux ajustées aux formats de production et de diffusion que recherchent ses interlocuteurs. » « Grammaire naturelle » ou « grammaire des formats de production » ?
[5]Cyril Lemieux propose, d’une émission avec R. Barre, l’analyse suivante : quand les protagonistes sont à l’antenne, ils sont dans une grammaire publique. Une fois l’émission finie, on assiste à un « relâchement » et à un retour à une grammaire naturelle. Reste la séquence de l’émission (celle de 20 h 29) où le journaliste A. Duhamel essaie de « détendre Barre » (p. 255). Cela pourrait être un élément grammatical naturel dans une dominante publique. Ce qui supposerait d’opter pour des régimes d’engagement, soit un outil plus adapté, plus réactif. Or, les grammaires sont de nature avant tout situationnelle et stylistique. A propos des objets : « Dans cet effort pour diviser rituellement l’espace, les objets [poudre et micro essentiellement] sont, comme on le voit, d’un grand secours aux individus » (p. 251). Ces deux objets ont-ils jamais acquis ce statut de séparation rituelle de l’espace ?
[6]La grammaire de la réalisation conçue comme le fait « d’apercevoir les limites d’une action » ne peut être une « règle à suivre pour agir d’une façon suffisamment correcte aux yeux des partenaires de l’action », puisque ceux avec lesquels on agit en conformité sont ceux avec lesquels on modifie son engagement. La grammaire de la réalisation est le contraire d’une grammaire à respecter, puisque c’est un mouvement entre les deux autres.
[7]Certains radios libertaires peuvent refuser le vouvoiement au nom même de « représentations collectives » (l’égalité peut-être !). De même, le vouvoiement ne garantit pas mécaniquement une défamiliarisation (quand il est insuffisant devant d’autres variables perçues de familiarité qui provoquent un sentiment d’exclusion). Ce sont les acteurs, selon la situation d’énonciation, qui vont définir ce qui leur semble devoir être défamiliarisé ou désyndexicalisé pour un tiers-lecteur/auditeur/téléspectateur, ou maintenu comme « familiarité ».
[8]Ce que l’on se dit en tête à tête n’est pas fait pour passer dans l’espace public, peut-être parce que cela n’est pas pleinement justifiable (dans une cité civique), mais aussi quand le tiers-auditeur n’y est pas prévu.
[9]Ne pas exclure un tiers ou faire une place à un tiers, ne s’appuie pas sur des « représentations collectives », mais sur une nécessité (sociale) ou une contrainte pragmatique (pour se faire entendre ou comprendre), voire sur un choix. Ces deux soucis se fondent sur une « représentation collective » dès lors qu’il s’agit de ne pas exclure tous les tiers. L’affaire est alors très difficile pour un média. Demander, par exemple, à la radio France Culture, de faire passer son tiers pragmatique (le(s) auditeur(s) qu’elle se donne, ceux qu’elle a) à tous les tiers, au tiers satisfaisant à une représentation collective (« la culture à portée de tous » ou « pour tous » ?) est proprement impossible. Les sociologues réalistes vont être les premiers à défendre une exclusion (objective) d’une série de tiers pragmatiques (sociaux), c’est-à-dire des auditeurs, au nom d’une « représentation collective » de la Culture (avec un grand C). C’est dire l’utilité heuristique de distinguer au moins ces deux dimensions de l’intéressement et de la publicité.
[10]Que l’on pense aux procès. Quant à la vérité au sens d’authenticité, il n’y a que sur un divan, diraient les psychanalystes, que quelque chose qui vise la vérité est possible. Mais alors nous ne sommes ni dans un espace public ni dans une grammaire naturelle de la réciprocité puisque la définition de l’acte analytique se fait contre.
[11]Il manque alors logiquement une « faute » relevant du dispositif pragmatique et relationnel. Il s’agit du « détachement indu » ou du « mésengagement » goffmanien (qui n’est pas à rapprocher de « l’engagement malheureux » construit par Lemieux, puisque Goffman le définit à l’inverse comme un détachement qui « constitue une sorte de méfait que l’on pourrait appeler « mésengagement », dans des situations où un « engagement est obligatoire » (RI, p. 104)).
[12]La « grammaire de la réalisation » inclut, selon nous, nécessairement la grammaire publique. En réalisant une émission ou en écrivant un article, les journalistes doivent respecter les formats de production, mais aussi la grammaire publique.
[13]Face à la critique qui dirait que cet espace public est très social (y compris le CSA) ou très circulaire, nous renverrons à Y. Sintomer, « Sociologie de l’espace public et corporatisme de l’universel », L’Homme et la Société, n° 130,1998/4, p. 7-19.
[14]L’usage compilatoire des exemples de fautes ou dénonciation en tête des chapitres 7,8,9 et 10 qui s’appuie sur l’idée que le lecteur appliquera le modèle des grammaires, est-il un bon procédé scientifique ? Ils ne représentent en rien un corpus situé d’épreuves, mais des cas reliés de façon théorique (« tester » « notre outil analytique » (p. 20).
[15]« En réception, le lecteur ne reçoit pas que des contenus ; il reçoit des contenus toujours ‘pris en charge’ par une structure énonciative où quelqu’un (l’énonciateur) lui parle, et où une place précise lui est proposée en tant que destinataire », écrit E. Véron, auquel on pourrait associer P. Scannell, U. Eco et C. Méadel.
[16]Cyril Lemieux revient dans Le Monde des Débats (n° 16, juillet-août 2000) sur le couple notionnel qui ouvre son ouvrage : capitalisme/démocratisation. Pour les désigner, il va parler des deux « logiques du pédagogique et du démagogique » (cette dernière comme satisfaction légitime des attentes du public), soit de l’autonomie professionnelle journalistique et de « l’adaptation à la demande du public ». Implicitement et subrepticement, il s’agit de passer avec les « logiques » des « mutations » du journalisme (p. 23) aux « grammaires » (le seul outillage à prétention conceptuelle de l’ouvrage) : « Et cela m’amène à réfléchir à la pratique journalistique en termes de tension entre ces logiques (p. 24). » Le passage se fait grâce à « pratique ». Or, rien dans l’ouvrage (à une lecture attentive) n’indique un lien organique entre « l’extension du capitalisme » et une « grammaire ». Elle n’est pas liée à la « grammaire des formats », étant donné qu’il y a une « mise en forme de tout contenu » (p. 24), donc il n’y a pas de lien de causalité entre les deux. Quant à la « démocratisation » (à la validité du verdict populaire), on pourrait tout aussi bien la lier à la grammaire publique qu’à celle des formats. Autrement dit, on assiste ici à une disjonction du niveau de l’analyse historique (évolution des mutations du journalisme, de ses principes critiques) et du niveau de l’analyse sociologique (étude « compréhensive » des pratiques). Disjonction véritable à laquelle le propos tente de suppléer, qu’il dissimule. C. Lemieux écrit : « Il y a une mise en forme par les médias du contenu de l’information, une mise en forme de tout contenu » (p. 24). Rien de ce qui relève d’une différenciation contenu/forme n’est théorisé dans son ouvrage. Cela supposerait une sociologie des formes culturelles. Or l’auteur a fait une sociologie des engagements.
[17]J’avoue me reconnaître davantage dans la description, plus ouverte, que J. Bourdon fait de mes intentions.
[18]Comme le montre, précisément, l’ouvrage de S. Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Paris, Liber Editions, 1997.
[19]En particulier, celles que je tente d’analyser au chapitre 9 de mon livre, qui permettent d’identifier chez eux de la partialité.
[20]Oserais-je ajouter que mon effort analytique vise précisément à reposer, à partir d’une sociologie pragmatique, la question de la domination – c’est le sens des pages 445-450.
[21]Comme le souligne encore J. Bourdon, avec raison je crois, les dispositifs régulateurs introduits lors des trois grands tournants historiques que j’identifie, n’ont jamais eu sur les pratiques des journalistes qu’une portée limitée. C’est qu’ils furent toujours, quasi immédiatement, remis en cause au nom d’exigences « libérales » nouvelles que continuait à stimuler la double poussée de démocratisation et d’extension du capitalisme. Je n’en déduirais toutefois pas, personnellement, que ces dispositifs eurent une portée négligeable – ne serait-ce que parce qu’ils conduisirent les acteurs à restructurer les termes de leur compétition et à se montrer inventifs dans la recherche de nouveaux moyens de contournement.
[22]Voir néanmoins quelques notations liées à ce sujet p. 45-47, p. 51-52 et p. 56-57.
[23]Ainsi p. 185, p. 222, p. 239-244, p. 370-371, p. 404.
[24]On comprend alors pourquoi, contrairement à H. Glévarec, je me garde d’employer l’expression de « grammaires journalistiques ». Les grammaires en effet, étant selon moi universelles, ne sont pas spécialement « journalistiques ». Ce que l’on peut dire en revanche, c’est que certaines de leurs actualisations sous forme de règles dérivées nous permettent de reconnaître et de distinguer des cultures professionnelles spécifiques.
[25]Ainsi, lorsqu’H. Glévarec entend rebaptiser la grammaire de la réalisation la « grammaire professionnelle ».
[26]L’hypothèse sur laquelle je fais fonds – consistant à distinguer des grammaires universelles d’un côté, leurs spécifications sociohistoriques sous forme de règles dérivées de l’autre – vaut à mes yeux jusqu’à preuve du contraire. Ainsi par exemple, il m’apparaît que dans tout groupe humain, il arrive, sauf preuve du contraire, que les individus se soumettent à des obligations de réalisme – même si, à l’évidence, la fréquence, les formes et les raisons de ce réalisme peuvent varier considérablement d’un groupe à l’autre. Voici pourquoi j’estime, contrairement à ce que suggère de son côté J. Bourdon, que la grammaire de la réalisation est aussi universelle que la grammaire publique (et d’ailleurs aussi que la grammaire naturelle).
[27]H. Glévarec finit cependant par découvrir l’hétérogénéité grammaticale constitutive des actions collectives dans sa note 12 où il lui apparaît qu’en réalisant une émission ou en écrivant un article, les journalistes ont à suivre tout à la fois des règles dérivées de la grammaire de la réalisation et des règles dérivées de la grammaire publique. Je soutiens que les notions d’« atmosphère » et de « dominante grammaticale », qu’il dénigre, pourraient avoir quelque utilité pour l’aider à clarifier ce qu’il veut dire ici. Il le reconnaît d’ailleurs implicitement note 5 quand il propose d’interpréter la tentative d’un journaliste de télévision pour détendre l’invité politique comme « un élément grammatical naturel dans une dominante publique » (ce qui est précisément l’interprétation que je propose dans mon livre).
[28]J’en profite pour préciser que contrairement à ce que suggère H. Glévarec (dans l’appel de sa note 12), je n’ai jamais écrit, pour ma part, que le remplissage des formats était une technique de pouvoir.
[29]Je me permets de renvoyer mon interlocuteur, par exemple, à la page 311 où j’essaie de décrire le travail que mènent les interactants (journalistes et sources) pour réaliser ce qui les différencie mutuellement. Tout est là : H. Glévarec considère qu’il existe des différences a priori (et donc absolues). Je considère qu’elles sont socialement produites et que, par conséquent, il peut exister des situations où elles s’élèvent et d’autres où elles s’abaissent.
[30]Bien qu’il puisse décrire chez eux, et cela est loin d’être négligeable pour le travail d’interprétation qu’il a à mener, certains affects (i. e. des transformations corporelles).
[31]Ainsi, dans l’exemple que prend H. Glévarec pour me traiter d’idéaliste, c’est le journaliste lui-même qui, dans l’interview, cherchant à expliquer l’action qu’il a effectuée (une autocontrainte), fait appel à une certaine règle (que j’appelle l’interprétation par l’intérêt). Plus loin, H. Glévarec décrète que la conservation de l’initiative et la distanciation énonciative ne sont pas, selon lui, des règles dérivées de la grammaire publique. Or, s’il avait interrogé les journalistes et remonté avec eux la série des « parce que », il aurait pu constater que ce qui justifie pour les intéressés l’application de ces règles, c’est toujours, en dernière instance, une forme de devoir (l’indépendance du journaliste, son objectivité, etc.) que justifie le respect dû au public. Sur ce point, il me semble que ma méthode (recueillir les interprétations des acteurs eux-mêmes sur ce qu’ils font) est nettement plus contrôlée que celle, toute intuitive et personnelle, que suit ici H. Glévarec.
[32]Je dis que les individus peuvent se voir communiquer des « élans d’engagement » (c’est-à-dire des élans qui ont un sens positif dans la grammaire naturelle), des « élans d’autocontrainte » (ayant un sens positif dans la grammaire de la réalisation) ou des « élans moraux » ou « civiques » (ayant un sens positif dans la grammaire publique). Où se loge dans tout cela la duplicité ?
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