Réseaux
Lavoisier

I.S.B.N.sans
320 pages

p. 291 à 303
doi: en cours

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no 105 2001/1

 
Quand la télévision explore le temps, l’histoire au petit écran d’Isabelle VEYRAT-MASSON par André AKOUN
 
 
Ce que nous propose Isabelle Veyrat-Masson, dans son ouvrage « Quand la télévision explore le temps » c’est, apparemment, une histoire de l’histoire a la télévision. Mais le titre est réducteur ; ce qui nous est donné est bien plus que cela. C’est une histoire générale de la télévision des années cinquante à aujourd’hui et c’est une sociologie, jamais aussi pointue jusqu’alors, des dynamiques internes et des heurts entre diverses catégories d’acteurs, professionnels ou autres (réalisateurs, producteurs, administrateurs, journalistes, pouvoirs politiques), diverses conceptions philosophiques ou idéologiques. Comme le dit Isabelle Veyrat-Masson, « Une avancée progressive, linéaire, chronologique montre à quel point l’évolution de la télévision est liée à des soubresauts et à des influences venus de l’extérieur. Les grandes dates à l’histoire de la télévision sont aussi des grandes dates de l’histoire de la télévision. » Il ne faudrait pas en conclure trop linéairement que l’histoire à la télévision n’aura constitué qu’un enjeu idéologique et politique. Ce serait une de ces simplifications aussi courantes qu’erronées. La rencontre entre la télévision et l’histoire et l’adaptation qu’elles ont eu à réaliser l’une à l’égard de l’autre ont conduit, nous est-il dit, « à soulever d’autres questions à la fois sur la télévision et sur le traitement du passé. » Et cela nous donne un livre rare, sérieux, documenté, pensé avec rigueur. Mais également un livre que l’on ne lira pas comme un Traité, mais où l’on entre comme dans un conservatoire de notre imaginaire avec ces émissions évoquées et qui sont comme autant de souvenirs personnels. Livre d’histoire, il est, dans le même temps, livre d’histoires (au pluriel).
Cette ambiguïté, c’est, nous semble-t-il, celle-là même de la télévision. Car à la télévision, toute histoire est une histoire que l’on raconte, qui fait toujours clin d’œil au présent et à ce qui le fait vibrer. En ce sens, exacte est l’affirmation de Benedetto Croce « l’histoire est toujours histoire contemporaine ». Contemporaine elle ne l’est pas seulement dans le sens où elle est sous la dépendance de l’air du temps présent, de ses rêves et des images de soi qu’il se donne, elle l’est d’une façon plus instrumentale et plus politique, ce que nous montre bien le livre, dans la mesure où elle reste tributaire des finalités d’une propagande feutrée. Remarquons cependant qu’à trop y voir (erreur dans laquelle l’auteur ne tombe pas.) une manipulation du pouvoir on resterait aveugle à d’autres influences issues des milieux même de la télévision. C’est ainsi que l’on verra, d’une part, conjointement une information télévisée très contrôlée, très orientée et, dans le même temps, des adaptations historiques (comme celle de Jacquou le Croquant) qui offrent un imaginaire historique construit autour d’une mythologie populaire et socialement contestataire. Toutes ces ambiguïtés nous obligent, avec l’auteur, à nous demander ce qu’il en est de l’histoire.
Dans un premier sens, l’histoire est tout ce qui est arrivé dans le passé. Mais, évidemment, il n’est pas de récit historique qui puisse se targuer d’être récapitulatif de tous les évènements passés. L’histoire sera donc un récit de « l’essentiel ». Reste à savoir quel essentiel. Est-ce ce qui fait mémoire et mythe et par le moyen duquel une communauté se pense comme telle, dans le partage par chacun d’un passé commun avec ses héros, ses mythes et les flux affectifs qu’ils suscitent ? En ce sens, tous les peuples ont de ces histoires (ou contes ou légendes ou mythes) qui irriguent leur identité présente. Et il y a une histoire de France qui est comme le roman de nos origines et qui, en France, nous conte nos ancêtres les gaulois et Vercingétorix, plus tard, le chevalier Bayard, sans peur et sans reproche, et, encore le jeune Bara se sacrifiant devant les chouans en criant « vive la République », Bonaparte bravant les balles sur le pont d’Arcole, Gambetta dans son ballon, les poilus de quatorze et les maquisards de quarante, et tant d’autres ! L’histoire, c’est d’abord ce par quoi un imaginaire concourt à renforcer le lien social. Hier c’était le livre, peut-être est-ce aujourd’hui la télévision. Après l’écrit romanesque, l’écran, la mise en images et la mise en scène. Là se trouve peut-être toute la duplicité de la chose. Mettre en scène l’histoire – et quel que soit le sérieux de le « reconstitution » – c’est donner à voir le passé, le faire revivre. Ainsi, le « vrai » se voit-il investi par la force de l’imaginaire, par les charges affectives qui l’accompagnent et par cette autre chose que l’on appellera l’esprit du temps.
Mais qu’en sera-t-il de cette autre histoire qui s’affirme comme un savoir du passé et qui le reconstruit dans sa « vérité » à partir de ce que donnent les documents et selon les notions ratifiées par la société savante ; discours qui fait que l’histoire passée n’est pas une histoire pleine de fureur et de bruit racontée par un idiot, mais une histoire intelligible sans, pour cela, enfermer le temps dans un déterminisme qui abolirait tout futur comme incertitude. Comme disait Merleau-Ponty, du sens mais pas un sens. Peut-il y avoir à la télévision une histoire qui ne soit ni évocation ni roman de l’histoire, mais histoire érudite sans qu’elle se voit réduite à une simple émission de radio qui serait télévisée avec débat entre spécialistes ?
Ne faut-il pas également, ce que fait l’auteur, voir comment la télévision, dans son activité d’information, contribue à pourvoir l’histoire de documents irremplaçables ? Dix ans après, nous dit Isabelle Veyrat-Masson, l’information du présent se fait instrument pour l’historien. On ne peut pas, ici, ne pas évoquer la façon dont Marc Ferro a su voir, dans le cinéma, un révélateur, après coup, de l’air de ce temps devenu passé dans lequel les contemporains faisaient de l’histoire sans en rien savoir.
Comment rendre compte d’un travail dont la richesse est d’abord dans la multiplicité des émissions étudiées, dans le chatoiement d’analyses fines et différenciées, dans l’abondance des faits intérieurs à ce monde qu’est le monde de la télévision, ses fantasmes, ses révolutions, ses inerties ? Evidemment, renvoyer le lecteur à sa lecture ; relevons cependant cette périodisation qui nous est proposée et qui n’est pas un pur découpage pragmatique et artificiel, mais un découpage fondé en histoire.
A chaque grande étape, nous est-il dit, nous est proposé « un temps dominant pour une catégorie de professionnels, détenant un rôle majeur, à part ». Et, dans ce temps dominant sera dégagé une émission phare « comme la parfaite illustration de la rencontre entre un type de programme, un genre, une catégorie de professionnels et une demande sociale qui va concourir au succès de l’émission en question ». Ainsi passera-t-on de « La caméra explore le temps » aux « Dossiers de l’écran », par exemple.
Ces grandes périodes qui structurent la représentation de l’histoire à la télévision s’inscrivent dans une histoire plus large, celle de la société française, mais aussi dans les avatars des pouvoirs politiques successifs et de leur illusion de maîtrise du corps social par le contrôle audiovisuel. Ainsi voit-on, aspect consensuel, une France blessée dans son identité par la guerre, faire appel aux grands récits qui rebâtissent une fierté nationale. C’est le temps de « La caméra explore le temps ». Mais c’est, dans le même temps, un temps, plus étroitement politicien, celui où les hommes de la IVe République ont besoin d’exorciser un de Gaulle devenu leur adversaire. Et c’est ainsi que Jean d’Arcy, directeur, alors, des programmes, propose, en pleine période électorale, « parce qu’il faut faire l’instruction civique des français » une émission spéciale sur « fascisme ou démocratie ou la tentation des grands hommes chez les Français ». S’étonnera-t-on que, retour de bâton, et semblable illusion, une fois les gaullistes au pouvoir, d’Arcy soit limogé ?
Au lyrisme succédera le temps des interrogations, celui des mises en question de certaines valeurs traditionnelles, le temps des « Dossiers de l’écran ». Dans un clin d’œil amusé l’auteur ajoute que mai 1968 sera comme si les débats des « Dossiers » s’installaient dans la rue dans une sorte de happening impatient.
Qu’en est-il aujourd’hui et depuis les années 1980 ? C’est le reflux de l’histoire et le triomphe des journalistes qui n’ont plus besoin d’elle pour parler politique. Place est faite à l’événement fugace du jour. On est dans l’instantané. Comment expliquer ce reflux de l’histoire ? est-ce le résultat d’un désintérêt du public ? quid, alors, de ce désintérêt ? Isabelle Veyrat-Masson remarque la concomitance de celui-ci avec le recul de grandes institutions comme le Parti communiste, l’affaiblissement des lyrismes civiques nationaux, l’hypertrophie d’un présent à consommer et à en jouir et un mondialisme sans son Iliade ni son Odyssée. Nous sortons de la modernité d’hier. C’est la conclusion que nous inspire ce beau travail qui, appuyé sur un large corpus d’archives inédites et sur une collecte de témoignages oraux est, peut-être le livre sur la télévision française qui manquait.
Isabelle VEYRAT-MASSON, Quand la télévision explore le temps, l’histoire au petit écran, Fayard, 2001.
 
Emancipation, the Media and Modernity. Arguments about the Media and Social Theory De Nicholas GARNHAM Par Bernard MIEGE
 
 
Cet ouvrage, relativement court mais abondamment documenté et appuyé sur de très nombreuses références, ne se laisse pas facilement présenter tant il aborde des questions essentielles, à partir d’une réflexion argumentée et longuement mûrie. Ce serait une erreur de le prendre pour un essai ; bien au contraire, il ne se comprend que dans la continuité des travaux menés par l’auteur (professeur à l’Université of Westminster de Londres), et pas seulement dans le cadre de l’économie politique de la communication.
Nicholas Garnham prévient d’entrée son lecteur que la question des médias est à son avis devenue centrale dans toute réflexion portant aujourd’hui sur l’action sociale : « The questions we ask about the media and the answers we might give those questions can only be understood within the context of social theory more generally. » (p. 5). Ce faisant, il ne sacrifie pas aux tendances dominantes, car il ajoute immédiatement que son projet s’inscrit dans la « longue durée » braudélienne (« At the present time I think it is important to stress the slowness rather that the speed of change, the relatively restricted possibilities and range of choice open the human beings and the way these have raised over a long historical period and continue to raise the same set of questions as to how we might ans schould lead our lives... » p. 24) et il apporte deux précisions essentielles. D’une part, cela impose de prendre en compte trois dimensions : 1. Comment reconstruire l’éthos nécessaire pour une société moderne viable ? 2. Comment articuler la croissance de la raison instrumentale et les attentes en la raison communicationnelle ? 3. quelles relations s’établissent entre le sujet doté d’une conscience individuelle et d’une identité propre et le sujet social ? D’autre part, les médias ne sont pas seulement entendus comme de vagues instances de médiation ; reprenant les thèses de W.G. Runcinam dans son Treatise on Social Theory [1], il insiste, dans une perspective reprenant autant à K. Marx qu’à M. Weber, sur le fait que les médias doivent être analysés à la fois comme des moyens de production, de coercition (ou de contrainte) et de persuasion.
Les interrogations qui sont au cœur de la démarche de N. Garnham, on l’aura compris, ne sont pas nouvelles, mais sont celles-là mêmes que les auteurs des Lumières ont mises en avant ; mais elles se posent aujourd’hui dans des conditions toutes particulières en raison de l’explosion des médias. Deux critiques récurrentes traversent du reste l’ensemble de l’ouvrage : l’une en direction des thèses de la société de l’information, l’autre en direction du postmodernisme (sous ses différentes variantes, très actives dans le monde anglo-saxon), les unes comme les autres ne se plaçant pas dans une « perspective émancipatrice ».
Mais toute l’originalité de la réflexion conduite par Nicholas Garnham vient de ce qu’il ne se contente pas d’opposer un raisonnement et ses arguments à ceux d’autres auteurs ; il recourt abondamment aux connaissances et aux travaux scientifiques du champ ; il propose ainsi six approches successives.
Premièrement, les médias comme industrie culturelle. Se plaçant du côté de l’économie industrielle et de l’économie institutionnelle, il montre que, contrairement aux thèses de la plupart des décideurs industriels et politiques, le modèle du marché est inopérant : « ... There is nothing in the market mechanism that will ensure (this) coordination » (p. 50), aussi bien pour les réseaux que pour les programmes (qu’il prend bien soin de distinguer). Il rappele ce que sont les spécificités de cette catégorie (toujours) particulière d’industries, et notamment l’imprévisibilité de la demande. Et il insiste sur trois traits propres au secteur de la communication : la concentration (« In the medium to long term the large operator defeat the small... » (p. 56), les grands groupes contrôlant leurs concurrents de moindre importance sans que la compétition porte sur les prix) ; la caractéristique de biens publics des produits ; et le rôle décisif des réseaux (« The media are primarily distribution networks, not units of production », p. 59). Pourquoi ces rappels, connus des spécialistes et négligés de la plupart des commentateurs ? La réponse de l’auteur est claire : « ... The so called digital revolution is establishing the model of distribution and its regulation, developed within telecommunications » (p. 61).
Deuxièmement, les médias comme technologies. L’étude des médias, pour Nicholas Garnham, ne peut échapper à la question technologique : du point de vue du projet émancipateur de la modernité, la technologie participe (potentiellement) de la recherche d’une émancipation des contraintes de la nature. Critiquant tout autant le déterminisme technique des partisans de la société de l’information que l’ignorance de la technique de certains courants sociologiques contemporains, il montre combien le débat entre W. Benjamin et T.W. Adorno reste d’actualité. Et surtout, il procède à une déconstruction de l’idée de technologie en sept points ; parmi ceux-ci, nous retiendrons la nécessaire distinction entre technologie et techniques, la critique du courant néo- schumpéterien (C. Freeman, L. Soete, etc.), en ce qu’il néglige le côté conflictuel de l’innovation, et la surestimation chez nombre d’auteurs de la demande domestique ou privative alors que les TIC sont « ... A response to problems of co-ordination in large corporations » (p. 80).
Troisièmement, les producteurs médiatiques, à savoir les travailleurs artistiques et intellectuels, dont la fonction de médiation est tenue pour essentielle depuis les Lumières précisément, mais qui a trop tendance à être négligée dans les études récentes « ... because of the general linguistic turn and the supposed death of the author that has accompanied it » ( p. 84). C’est pourquoi Nicholas Garnham, partant d’une position proche de celle de Gramcsi, discute longuement de la question des intellectuels et des techniciens du savoir pratique, de l’évolution de leurs positions sociales et du procès de légitimation de leur activité. Sur ce point il s’oppose aussi bien aux théories de l’« épistémè » (M. Foucault, Z. Bauman, etc.) et du relativisme culturel (principalement les culturals studies), qu’aux théories sociohistoriques faisant des intellectuels des manipulateurs du jugement culturel tout en défendant leurs propres intérêts (P. Bourdieu, etc.), les unes et les autres laissant le champ libre soit à la consommation marchande comme test de la valeur culturelle, soit au point de vue des professionnels.
Quatrièmement l’analyse des audiences. Posant que la question des effets des médias est toujours au cœur des études de communication, le professeur de la Westminster University considère comme profondément obscurantiste le refus des mesures statistiques probabilistes, fréquent chez les chercheurs et les penseurs des médias ; il critique également les approches en termes d’interaction dialogique (en particulier celles conduites par les ethnométhodologues, « the face-to-face dialogue is not a good model upon which to base the analysis of mediated social communication » (p. 114), car il ne prend pas en compte les relations de pouvoir inégales.) ; son analyse des travaux mettant en évidence l’« activité » des audiences est voisine, il voit en eux la manifestation d’un tropisme romantique ; et il rapproche également les études sur l’autonomie des consommateurs des positions défendues depuis longtemps par les économistes néoclassiques (la théorie du consommateur rationnel). Finalement, son attention se porte surtout sur la construction des audiences par les institutions médiatiques, phénomène qui reste majeur ; loin des analyses de certains chercheurs, dont les évaluations sont fondées sur de douteuses extrapolations basées sur quelques exemples de développement de nouveaux médias, supposés entraîner une libération culturelle des consommateurs face aux producteurs, il conclut que le temps de la fin des audiences de masse n’est pas encore advenu.
Cinquièmement, l’analyse et l’évaluation du contenu des médias. Contestant la plupart des approches actuelles – généralement postmodernes – de la culture et du langage, Nicholas Garnham aborde le problème crucial (pour lui) d’une évaluation esthétique du contenu des programmes médiatiques. Il se demande si des jugements évaluatifs sont possibles (dans la relativisme culturel ambiant) et si ces jugements peuvent échapper à une détermination socio- historique des positions sociales ou de la vie quotidienne. La solution qu’il préconise est un retour à Kant : « One way of resisting this reduction of the aesthetic to the social and of aesthetic judgements to the ideological is to return to the Kantian arguments for the autonomy of the aesthetic and for the positive political and moral evaluation of art both a mode of cognition and a practice that stems from them. » (P. 155.) Cela nécessite de sa part une critique argumentée de la sociologie de l’art de P. Bourdieu (il apprécie, mais de façon nuancée et non dans leur totalité, les œuvres du sociologue français), car cette sociologie entraîne une évaluation des produits artistiques et intellectuels « too easely into ideology » (p. 153). Or, pour Nicholas Garnham, le plaisir esthétique n’est pas réductible à l’idéologie et le « pouvoir » de l’art vient de sa relation totalement arbitraire au « réel » ; point besoin, même, d’ajouter comme les théoriciens de l’Ecole de Francfort que cela suppose des conditions de production non- aliénantes ; cela n’a pas à voir avec la base de classe de la production de l’art. Ce qui importe, dès lors, c’est l’existence, au sein de l’espace public, de règles rendant possible la construction d’une culture commune, d’un sensis communis.
Sixièmement, les rapports entre les médias et le politique. L’auteur avertit d’emblée que, malgré les apparences, les médias ne recouvrent pas toutes les questions que l’on peut se poser sur le politique. Il concentre sa réflexion sur l’espace public, et particulièrement sur la distinction entre public et privé, dont il montre toute la complexité et même les ambiguïtés, en fonction des circonstances. Aussi est-il amené à adresser deux critiques à la conception habermassienne de la rationnalité communicative appliquée à l’échange : la première tient en ce que le marché est « érigé comme une menace pour l’espace public, p. 176 » (cette critique est sans doute recevable) ; la seconde vient de ce que J. Habermas a tenté de combiner une approche kantienne de l’usage public de la raison « ... with a search for a foundationnalism in the basic structure of communicative action wich is both unnecessary and probably unsustainable » (p. 181) ; le reproche adressé au philosophe politique allemand concerne donc ici la recherche, via le discours, de normes d’action communicative communes, allant dans le sens de la justice, de l’autonomie et de l’émancipation (la critique n’est que partiellement recevable, car N. Garnham, en bon kantien, reprend une conception politique de la raison et n’articule pas l’espace public politique aux différents espaces publics).
Quoi qu’il en soit, si l’idée de refonder la problématique de la modernité par un retour à Kant est à discuter et si la critique du fondement discursif de l’action communicative ne suffit pas à invalider la recherche de normes d’action ( au delà du politique), on doit savoir gré à Nicholas Garnham d’avoir pris l’initiative de cette réflexion exigeante, en s’appuyant sur des connaissances sûres et insistant sur des éléments clé de l’évolution de la communication dans les sociétés contemporaines. Un petit livre qui assurément nous projète sur des interrogations majeures.
Nicholas GARNHAM, Emancipation, the Media and Modernity. Arguments about the Media and Social Theory, Oxford University Press, 2000,206 pages.
 
Un secret si bien violé : la loi, le juge et le journaliste De Jean-Marie CHARON et Claude FURET Par Erik Neveu
 
 
Nourri d’une grande diversité d’entretiens avec des magistrats, des journalistes, des avocats, des policiers, l’ouvrage de Jean-Marie Charon et Claude Furet traite du « secret » de l’instruction et de sa crise. En rester à cette thématique du secret de l’instruction serait d’ailleurs mal rendre justice à un travail qui utilise en fait la notion pour proposer une réflexion bien plus large sur les évolutions du journalisme et de la magistrature. Publié dans une collection dont l’objectif éditorial est d’éclairer des enjeux d’actualité de façon rigoureuse, l’ouvrage y gagne un confort et un agrément de lecture fort appréciables. L’Homo Academicus censeur qui sommeille à peine dans tout auteur de compte rendu y trouvera certes motif à quelques bougonnements sur un déficit de théorisation. Il doit aussi admettre que si le critère d’une bonne vulgarisation est de produire des textes intelligibles aux profanes qui puissent simultanément être lus par les pairs « academics » sans que l’auteur ait à en rougir, le contrat de lecture est parfaitement rempli. Voici un ouvrage associant un chercheur et un journaliste, rédigé dans un souci évident de large intelligibilité qui ne suscite pas la tentation d’y associer l’adjectif dédaigneux de journalistique.
Qu’apporte cette enquête ? En premier lieu, à travers la diversité des témoignages, de précieux éléments pour comprendre les jeux d’interdépendances complexes qui provoquent les « fuites ». En utilisant un lexique qui n’est pas celui des auteurs, on pourrait dépeindre de nombreux chapitres comme un voyage dans les usages sociaux de la divulgation. Si ce livre destiné à un public de non spécialistes reste un livre de sciences sociales, c’est qu’il oblige à penser relationnellement. Avocats, enquêteurs policiers, magistrats peuvent chacun développer des stratégies inégalement maîtrisées de rétention d’information, de divulgation sélective, d’appui volontariste sur les médias. Il faudrait d’ailleurs parler de stratégies capables de jouer d’une division des tâches sophistiquée au sein de chacun des univers ainsi identifiés, comme lorsque lors de l’instruction du match truqué entre Valenciennes et Marseille, le procureur Montgolfier revendique d’« affoler la meute » médiatique mais, on l’oublie trop souvent, pour polariser l’attention sur le parquet et préserver le magistrat instructeur. L’intérêt de l’analyse tient tout particulièrement de ce qu’elle dissuade de penser la crise du secret de l’instruction en termes réducteurs. Certes, et le livre le montre, il existe des enquêteurs ou des magistrats qui tentent clairement d’instrumentaliser la presse pour désembourber une instruction, provoquer des réactions. Mais la situation la plus ordinaire est celle où l’enchevêtrement des initiatives rend aléatoire l’identification d’un manipulateur ou d’un maître du jeu. Les pages où le livre évoque par exemple l’apprentissage difficile de la relation à la presse par les jeunes juges d’instruction sont spécialement éclairantes, tout comme l’attention constante à la diversité des armes utilisées par les protagonistes (comme par exemple la sortie de livres sur telle affaire par les journalistes à un moment sensible de l’instruction).
Un autre apport du livre est de chercher à donner chair et parole aux journalistes d’investigation, trop souvent perçus à travers les déclarations ou coups des plus célèbres d’entre eux. Les auteurs tentent de saisir les traits communs de ces professionnels, qu’ils qualifient de « modestes » et dont ils montrent la position parfois en porte à faux, contre une image paillette du journaliste d’investigation, Zorro des rédactions. On appréciera les bonnes pages qui font comprendre la solitude du journaliste d’investigation, ses dilemmes moraux devant la crainte des impacts de son travail, la variété des situations au sein des diverses rédactions. Cette petite galerie de portraits ne fonctionne pas comme une fin en soi, elle est au principe de ce qui apparaît comme l’une des thèses de l’ouvrage : le journalisme d’investigation serait le ferment d’un possible renouvellement en profondeur du journalisme français. Réhabiliter l’enquête ressort alors comme un moyen de répondre en actes à la critique du journalisme de connivence, de réinventer un journalisme qui fasse sens, retrouve une articulation à des attentes sociales de justice. Bref, le déplacement de la couverture des affaires judiciaires du procès à la phase d’instruction, mis en évidence par Dominique Marchetti, apparaît comme un véritable analyseur d’un tournant investigatif du journalisme français, lisible jusque dans la manière dont les titres le valorisent dans leur mise en page.
Le mérite de ce livre vient aussi de ce qu’il donne envie à son lecteur de réagir, de rentrer dans une discussion d’autant plus possible que le parti pris vulgarisateur de la rédaction a aussi pour conséquence de ne pas verrouiller l’analyse dans un cadre trop systématisé de hiérarchies explicatives ou un modèle interprétatif trop rigide.
Cette discussion peut d’abord porter sur la place dévolue aux logiques économiques dans les conditions d’émergence du journalisme d’investigation. Pour poser un peu brutalement les termes du débat, Charon et Furet donnent à cette variable une place assez marginale. Le thème n’est systématisé que dans un bref paragraphe qui clôt le chapitre cinq en venant rappeler en particulier le rôle essentiel joué par la couverture de l’« Affaire du Rainbow Warrior » dans le processus de remontée des ventes du Monde au milieu des années 1980. On peut doublement comprendre la discrétion de ce thème. Elle constitue une forme de revers de la qualité même d’une enquête principalement orientée vers les acteurs du débat public qui se noue autour des affaires et laisse par là davantage dans l’ombre d’autres protagonistes plus liés aux impératifs commerciaux au sein des rédactions. Elle vise probablement aussi à ne pas céder à un raccourci explicatif qui consisterait à imputer aux journalistes d’investigation une motivation liée à l’idée de « vendre du papier ». Répétons-le, cette attention compréhensive aux motivations et dispositions des journalistes d’investigation constitue à elle seule une bonne raison de lire ce livre. Mais ce n’est pas la déprécier que de remettre en cause ce qui apparaît comme une assignation à un choix binaire se dessinant dans certains travaux récents sur le journalisme : ou bien se fixer sur l’expérience vécue, les logiques pratiques des journalistes, ou bien se fixer sur des mécanismes macrosociaux lourds.
Un bon usage du livre me semble être de refuser ce « ou bien », de prendre acte de ce qu’il nous apprend sur la petite tribu des journalistes d’investigation pour chercher à l’articuler aux contraintes structurelles dans lesquelles se déploie l’activité journalistique. Le fait que les journalistes d’investigation puissent être motivés par toutes sortes de considérations étrangères à la logique de l’audimat (il peut s’agir d’une vision du journaliste comme quatrième pouvoir, d’une indignation sincère devant des comportements délictueux, du plaisir ludique du dévoilement) n’est en rien exclusif du fait qu’une belle affaire dope ventes et audiences pour une presse (écrite en particulier) que sa situation économique contraint à reconquérir des publics. C’est donc l’invitation à comprendre sociologiquement, hors d’une lecture cynique, comment se marie l’illusio de l’enquêteur et les froides contraintes d’une entreprise de presse que contiennent les analyses proposées.
La seconde discussion que contribue à animer le livre tient à la portée exacte du journalisme d’investigation en France. Sans jamais tomber dans une célébration naïve (un entretien avec une collaboratrice de Libération contient des propos décapants dans lesquels celle-ci ramène à la proportion d’un « suivi judiciaire » ce que des discours enchantés décrivent parfois comme la naissance d’un muckraking à la française), Charon et Furet sont parfois tributaires de la sympathie visible qu’ils portent aux plus entreprenants des journalistes d’investigation. Or, on pourra trouver que le livre laisse trop ouvertes certaines questions. Celle de l’extension possible de ce journalisme d’abord. Si les auteurs soulignent qu’il n’est possible que dans des rédactions étoffées, ils n’explicitent peut être pas assez la pression à l’autocensure que peuvent comporter les risques judiciaires et les coûts financiers de ces entreprises de dévoilement.
Une autre question peut tenir à la capacité réelle que détient la grosse trentaine de spécialistes du genre de constituer le moteur des changements dans une profession de 30 000 titulaires de la carte, dont Jean-marie Charon a fortement souligné ailleurs l’éclatement en sous-groupes. A l’inverse, Furet et Charon n’explicitent peut être pas assez le potentiel que peut avoir une disposition investigatrice parmi les journalistes de rubriques très diverses, non identifiés comme des « journalistes d’investigation ». Dans un contexte d’exacerbation d’une double concurrence entre titres pour l’audience et rubriques au sein des titres, la « forme affaire » devient à la fois une sorte de ticket coupe-file pour l’accès à l’espace rédactionnel et un registre valorisé par les directions des titres contraintes à chercher l’audience. L’observation rejoint les questionnements du livre relatifs à la quête d’un journalisme retrouvant des prises sur les attentes diffuses d’un lectorat, l’intérêt pour un journalisme moins institutionnel, moins déférent. Elle en déplace simultanément le foyer des seules cellules investigation à une plus grande variété de rubriques.
Sans le développer ici, on suggérera au passage qu’un journalisme d’investigation peut aussi en cacher un autre. Pour être plus précis, le relatif développement d’un journalisme dont l’investigation prend la forme d’enquêtes sur les comportements délictueux des puissants s’exprime de façon concomitante à une autre forme d’investigation, plus « ethnographique » celle-là, qui prend pour objet – dans des portraits de Libération, les pages « Horizons » du Monde par exemple – l’évocation de personnages non détenteurs de titres sociaux, l’impact des grandes décisions sur les vies ordinaires. C’est aussi dans la complémentarité et la tension entre ces deux registres qu’il faut sans doute explorer les renouveaux contemporains de l’écriture de presse.
Tant par les matériaux et réflexion qu’il développe que par sa capacité à contribuer au nécessaire débat sur le rôle du journalisme dans l’espace public, ce « secret si bien violé » constitue donc une lecture très recommandable. Elle apportera aux journalistes, aux chercheurs, au citoyen soucieux d’avoir des rapports presse-justice-police une vision plus stimulante que l’habituelle alternative entre les célébrations sans distances et la dénonciation de la presse comme responsable d’une crise de confiance dans des élites injustement mises au pilori.
Jean-Marie Charon et Claude Furet, Un secret si bien violé la loi, le juge, le journaliste, Le Seuil, Collection « L’épreuve des faits », 2000,239 pages.
 
NOTES
 
[1]RUNCINAM W.G., Tratise on Social Theory, Cambridge, 3 tomes, 1983,1989,1997.
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