2001
Réseaux
L’economie des magazines
Nathalie Sonnac
Lorsque les économistes industriels évoquent l’industrie de la presse dans leurs
travaux, ils s’intéressent surtout à la presse quotidienne. Nous évoquons brièvement
dans cet article les éléments qui permettent d’identifier la presse magazine comme
un objet d’étude spécifique à l’industrie de la presse. L’idée directrice retenue est
d’identifier la presse magazine par l’objectif qu’elle nous paraît poursuivre : assurer
la promotion des biens et services mis à la disposition des consommateurs par les
entreprises qui les fabriquent ou les rendent disponibles. Ceci explique la raison
pour laquelle la presse magazine constitue un support privilégié pour la publicité.
Industrial economists’ studies of the press industry focus essentially on the daily
press. In this article we briefly consider the elements enabling us to identify the
news magazine as a research object peculiar to the press industry. The main idea is
to identify it in terms of the goal it seems to pursue: the promotion of goods and
services offered to consumers by the companies that produce or market them. This
explains why the news magazine is a preferred advertising medium.
Lorsque les économistes industriels évoquent l’industrie de la presse
dans leurs travaux, ils s’intéressent surtout à la presse quotidienne,
politique, la liberté individuelle et collective, l’intervention de l’Etat ou le
en raison des questions qu’elle soulève concernant l’économie
rôle de l’argent et de la corruption, autant de problèmes pour lesquels ils ont
développé des outils d’analyse performants. Ainsi, il apparaît qu’un
domaine entier de l’industrie de la presse écrite – la presse magazine – n’a
guère fait l’objet de leur curiosité. Compte tenu du poids considérable que
représente la presse magazine au sein de l’industrie de la presse, cette
absence de curiosité semble quelque peu incompréhensible
[1].
Il apparaît en effet que la presse magazine occupe une place de choix dans le
monde des médias, et participe fortement à sa dynamique : elle concentre
près de 40 % du chiffre d’affaires de la presse éditeur, représente
1 255 titres pour 45,2 millions de lecteurs. Avec 10,8 milliards de francs
d’investissements publicitaires, la presse magazine n’est précédée au sein
des grands médias que par la télévision : 15,9 % des investissements
publicitaires vont à la presse magazine contre 34 % pour la télévision
[2]. Les
principaux organismes qui publient des données sur ce marché de la presse
magazine (SJTIC, OJD, AEPM, etc.) distinguent plus d’une dizaine de
familles et de sous-familles de presse : la presse de maison et de décoration,
la presse pour les jeunes, la presse sportive, la presse masculine, la presse
pour enfants, etc. Par ailleurs, la presse magazine se caractérise par une forte
croissance, évaluée en termes de titres créés : ainsi près de 500 titres
nouveaux sont apparus en 1998.
Les mutations technologiques et l’industrialisation du secteur ont accentué
l’aspect industriel du produit et celui de l’organisation de la filière de
production. Le poids financier de la presse magazine dans les médias et son
interaction croissante avec des secteurs-clés de l’économie intéressent de
plus en plus les grands groupes de communication et industriels
[3]. Le poids
de la presse magazine que nous venons de mettre en évidence justifie ainsi
le fait que les économistes portent davantage leur attention sur ce secteur
d’activité industrielle particulier. C’est pourquoi, nous souhaitons dans cette
contribution, identifier certaines caractéristiques qui distinguent la presse
magazine de l’industrie de la presse écrite considérée dans son ensemble.
UNE PRESENTATION DE LA PRESSE MAGAZINE
Au sein des 1 255 titres comptabilisés en 1999, on identifie cinq grandes
familles de presse magazines relativement homogènes
[4]. A chacune de ces
familles correspond des marchés spécifiques, en termes de diffusion
moyenne, de nombre de titres, de chiffre d’affaires ou encore de part de
marché publicitaire.
En premier lieu, la presse féminine est, tant en part de marché qu’en nombre
de titres ou de concepts éditoriaux et de recettes publicitaires, l’une des
familles de presse magazine les plus riches : près de 283 millions
d’exemplaires diffusés en 1998, pour un chiffre d’affaires de 2 375 millions
de francs et 91 titres (1998). Elle occupe la première position auprès des
annonceurs et la deuxième auprès des lecteurs (après les magazines de
télévision). Elle est aussi l’une des plus segmentée. La subdivision proposée
par l’OJD, qui est proche de celle proposée par le SJTIC, se fonde sur la
nature des sujets traités. Elle distingue quatre sous-segments de marché
identifiés chacun par la cible poursuivie et leurs caractéristiques de
fonctionnement : les féminins généralistes (20 Ans, Biba, Dépêche Mode,
etc.), la presse féminine consacrée à la mode et au luxe (Elle, Marie-Claire,
etc.), la presse féminine des arts ménagers (Cuisine actuelle, Diana) et enfin
la presse féminine de beauté et de santé (Bio-Santé, Vital, etc.).
Tableau 1.
La presse féminine en 1999
Tableau 1. La presse féminine en 1999
Diffusion totale Ventes/CA Publicité/CA
annuelle total total
Mode 38 968 36,4 % 63,6 %
Art-Ménager 15 417 84,6 % 15,4 %
Beauté-Santé 24 674 68,3 % 31,7 %
Généralistes 204 239 61,6 % 38,4 %
Total 283 298 58,8 % 43,2 %
Sources : SJTIC, 2000. Données en milliers d’exemplaires.
CA : Chiffre d’affaires total (CA publicitaires + CA ventes).
SJTIC, 2000. Données en milliers d’exemplaires.
Si le poids de la publicité dans ce type de presse est important, il varie
néanmoins d’une catégorie à une autre, voire d’un titre à un autre : le chiffre
d’affaires publicitaire des féminins de mode, en 1999, représente 63,8 % du
chiffre d’affaires total, contre seulement 15,4 % des titres qui sont consacrés
aux arts ménagers. Ce concept de « presse féminine », relativement difficile
à cerner et reposant sur des centres d’intérêt très hétérogènes, permet
cependant aux annonceurs d’atteindre une cible précise : les publications
qui se consacrent à la mode et au luxe attirent des annonceurs de produits
haut de gamme, tandis que les publications plus généralistes séduisent
davantage certains secteurs, comme, par exemple, le secteur de
l’alimentaire.
Deuxième caractéristique, la presse de télévision est le premier diffuseur de
presse magazine : elle représente à elle seule près de 33 % de la diffusion
totale des magazines, et figure comme second support publicitaire auprès des
annonceurs. Cette presse a profité dans un premier temps du développement
de l’offre télévisuelle (M6, Canal+) et du taux d’équipement des ménages
français très élevé en téléviseurs : 97 % d’entre eux possèdent une télévision.
Depuis 1998, les titres de télévision ont dû s’adapter à la concurrence des
nouveaux titres (trois magazines en 1975 contre près de vingt en 1998), à la
multiplication des suppléments de télévision dans les autres publications (TV
Magazine, supplément de trente-trois titres, ou TV hebdo, supplément de seize
titres) et aussi à l’émergence des nouvelles chaînes du câble et du satellite.
Retenons qu’à défaut d’une clientèle ciblée, la presse de télévision offre aux
annonceurs une diffusion très large, répartie sur l’ensemble du territoire,
touchant toutes les catégories socioprofessionnelles et toutes les tranches
d’âge.
Tableau 2.
La presse de télévision :
les diffusions les plus importantes du marché
Tableau 2. La presse de télévision :
les diffusions les plus importantes du marché
1997 1998 1999 Editeur
Télé 7 Jours 2 735 794 2 644 655 2 502 134 HFM
Télé Z 2 263 965 2 254 578 2 268 982 EPM2000
Télé Star 2 059 011 1 978 909 1 888 779 EMAP
Télé Loisirs 1 697 393 1 719 455 1 846 176 Prisma Presse
Télé Poche 1 246 020 1 174 553 1 119 572 EMAP
Sources : chiffres diffusion-controle.com, 2000.
chiffres diffusion-controle.com, 2000.
Troisième caractéristique de la presse économique : jusqu’en 1998, cette
presse se scinde en deux catégories. D’une part, la presse consacrée aux
affaires (
Capital,
Challenge,
Valeurs Actuelles, etc.) et, d’autre part, la
presse patrimoniale et financière (
Le Journal des Finances,
Investir, etc.).
Cette catégorie éditoriale comprend un grand nombre d’abonnés (70 % en
moyenne), ce qui constitue pour les annonceurs le signal d’un lectorat connu
et ciblé. Sous l’effet du lancement du titre
Capital en 1991 par le groupe
Prisma Presse
[5], et suite à la récession publicitaire du début des années 1990,
la presse économique a connu d’importantes restructurations. Dix ans après
ce lancement,
Capital reste le titre pivot de ce segment de marché avec
420 450 exemplaires diffusés en 1999. Depuis 1998, deux changements
importants sont apparus : d’une part, la déclinaison de tous les titres
économiques sur le web et, d’autre part, l’émergence d’une nouvelle sous-famille de titres économiques, les titres destinés aux entreprises
individuelles et aux petites entreprises : lancement en 1998 de
L’entreprise
en solo, en janvier 1999 du
Nouvel Entrepreneur, suivi de
Mon Entreprise.
Tableau 3.
Evolution de la diffusion de la presse « people »
Tableau 3. Evolution de la diffusion de la presse « people »
1980 1990 1995 1996 1997 1998 1999
Paris- 828 891 872 982 815 589 833 028 807 379 772 074 764 325
Match
Ici Paris 447 870 408 053 466 879 498 411 477 864 499 905 493 520
France 709 119 642 565 620 434 623 649 582 985 601 860 586 328
Dimanche
Voici - 602 737 804 556 750 040 698 036 651 016 627 092
Gala - 359 397 353 477 328 760 285 922 285 466
Source : Diffusion contrôle, 2000. Les chiffres donnés correspondent à la diffusion totale
payée.
Diffusion contrôle, 2000. Les chiffres donnés correspondent à la diffusion totale
La presse magazine d’actualités se décompose, elle aussi, en deux sous
familles de presse : les magazines d’information (
Le Point,
L’Evénement,
L’Express, etc.) et les magazines « people », qui se consacrent surtout à
l’actualité des gens célèbres (
Gala,
Voici, etc.). Les magazines
d’information présentent de nombreux points communs avec la presse
économique, notamment en termes de comportement du lectorat (des taux
d’abonnements élevés) et de stratégies éditoriales (déclinaison des titres sur
l’internet). La récession publicitaire du début des années 1990, puis
l’essoufflement du débat d’idées, et le rejet de la politique par la population
française, ont obligé les magazines d’information à recentrer leur politique
éditoriale. Quant à la presse « people », très stable pendant une trentaine
d’années, elle a été, elle aussi, remise en cause par l’arrivée du groupe
Prisma Presse. Lancé en 1987, le contenu éditorial du magazine
Voici a
complètement modifié la donne : 614 818 titres diffusés contre 477 864 pour
Ici Paris et 258 975 pour
Point de Vue. Néanmoins, depuis 1997, on observe
une baisse de la diffusion de ces titres, et plusieurs raisons semblent pouvoir
expliquer cette évolution. La première est certainement liée au « syndrome »
Diana. La seconde est économique : un titre comme
Voici s’est trouvé dans
l’obligation de débourser en 1997 plus de 15 millions de francs de
dommages et intérêts
[6]. Dans ce contexte, l’achat d’une information ou d’une
photo n’est plus rentable. La conjonction d’un double choc liée à l’offre
(hausse des coûts) mais aussi à la demande (lassitude du public) semble
ainsi pouvoir expliquer la baisse des ventes observée sur ce marché.
La presse à centre d’intérêt comprend enfin l’ensemble de la presse de
loisirs (la presse sportive, de cinéma, etc.) et la presse s’adressant, par le
sujet principal traité, à une population spécifique (la presse pour les jeunes,
la presse parentale, etc.). A l’exception de la presse sportive qui comprend
près d’une centaine de titres, ces différentes familles de magazines se
caractérisent par des niveaux de diffusion et des chiffres d’affaires
publicitaires inférieurs aux autres catégories éditoriales de magazines. Cela
s’explique aisément, compte tenu du caractère très ciblé de cette presse qui
vise à atteindre une catégorie spécifique de consommateurs qui, en dehors
du sport, est forcément limité en nombre.
Tableau 4.
Nombre de titres dans la presse à centre d’intérêt
Tableau 4. Nombre de titres dans la presse à centre d’intérêt
Loisirs Sports Bandes Scientifique Famille/ Maison/
dessinées/jeune et technique société Jardin
1985 269 70 146 53 28 26
1990 323 116 97 60 27 31
1995 434 116 86 57 46 36
1998 570 161 123 83 52 46
Source : SJTIC, 2000.
SJTIC, 2000.
LE PRODUIT « PRESSE MAGAZINE »
Comme le révèle la présentation que nous venons de faire, le contenu de la
presse magazine est extrêmement varié et hétérogène. Cependant, qu’il
s’agisse de la presse féminine, de la presse de télévision, de la presse à
centre d’intérêt ou même de la presse économique, l’objectif poursuivi par
les éditeurs de cette presse apparaît presque toujours d’assurer la promotion,
par les magazines, d’une gamme de produits spécifiques. Si la presse
quotidienne semble le véhicule privilégié des opinions politiques et
citoyennes, la presse magazine sert, elle, de support naturel à l’expression
des comportements individuels et sociaux relatifs à la consommation des
biens et services. En particulier, elle permet d’informer les consommateurs
de l’existence des produits, de leurs qualités respectives et de leurs attraits
particuliers
[7]. Ainsi, par exemple, la presse féminine sert la promotion de la
mode, des produits de beauté ou les produits dérivés des arts ménagers. De
même, la presse économique est un support évident pour la diffusion et la
vente de produits financiers. Quant à la presse à centre d’intérêt, il va de soi
qu’elle vise à promouvoir les produits liés à une cible composée de
consommateurs particulièrement intéressés par ces produits. Il en va aussi
bien de la presse de télévision, qui informe les consommateurs sur les
produits – de divertissement ou culturels – proposés par les différentes
chaînes. Ainsi, la presse magazine joue un rôle essentiel dans l’information
des consommateurs, car elle leur permet non seulement d’identifier
l’existence des produits, mais elle permet aussi de fournir un premier crible
au départ duquel il leur sera possible d’effectuer leur choix au moment de
leurs décisions d’achat. Ce rôle imparti à la presse magazine – promouvoir
la consommation des biens et services – la rend inévitablement inféodée aux
industries qui les produisent.
Par ailleurs, la période d’après-guerre a vu l’éclosion d’une quantité
considérable de biens nouveaux et diversifiés. Il en est résulté une
prolifération spontanée de titres de presse magazine, chacun de ceux-ci
visant à spécialiser son contenu rédactionnel en vue de la promotion d’une
niche spécifique de produits. Cette prolifération est particulièrement
significative dans le domaine de la presse à centre d’intérêt, où l’on observe
autant de titres qu’il y a de lectorats spécifiques pour la consommation d’un
bien particulier. Ainsi, la segmentation au niveau des produits engendre
simultanément une segmentation du lectorat en catégories correspondantes
aux gammes de produits offerts par l’industrie. Sans doute, une
segmentation de même nature apparaît-elle aussi bien dans la presse
quotidienne, puisque cette dernière est composée de journaux reflétant des
opinions politiques différentes. Mais il va de soi que les possibilités de
diversification au niveau de la presse d’opinion ne sont pas du même ordre
de grandeur que celles qui apparaissent dans le cas de la presse magazine,
puisque, pour cette dernière, on peut imaginer à la limite autant de titres
différents qu’il y a de produits différents à promouvoir !
D’autre part, comme les magazines visent à assurer la promotion des
produits, ils ont non seulement pour rôle d’informer les consommateurs sur
les alternatives qui leur sont offertes par les industries des produits et
services, mais aussi d’ouvrir leurs colonnes aux entreprises afin qu’elles-mêmes puissent vanter les mérites de leurs propres produits auprès des
consommateurs. Il apparaît donc que la presse spécialisée par produits
constitue un support essentiel pour la publicité se rapportant à ces derniers.
Ceci explique sans doute la place considérable occupée par la publicité dans
la presse magazine. Cette publicité est d’ailleurs moins informative qu’elle
n’est persuasive
[8] : côtoyant la publicité mise dans les mêmes colonnes par
les entreprises rivales, chaque firme est conduite à persuader la clientèle de
choisir la variante qu’elle propose plutôt que celles mises à disposition par
les firmes rivales. A nouveau, il est important de mettre en contraste la
publicité dans la presse magazine et celle que l’on observe dans la presse
quotidienne. La part d’espace réservé à la publicité dans la presse
quotidienne, relativement à l’espace éditorial proprement dit, est
incomparablement moins importante. Quant à la nature de la publicité
paraissant dans les quotidiens, son contenu informatif est plus important que
son contenu persuasif. Il suffit à cet égard de comparer l’espace publicitaire
consacré aux petites annonces dans un quotidien et dans un magazine
[9]. De
plus, il découle directement de ce qui précède, que l’aspect visuel est crucial
en vue de la réalisation de l’objectif poursuivi par la presse magazine : la
promotion des produits. La qualité de l’image est une composante
fondamentale en vue du succès de la démarche promotionnelle, aussi bien
que l’est la qualité du papier servant de support au magazine. Le rôle dédié à
l’image est évidemment beaucoup moins important dans le cas de la presse
quotidienne où le texte l’emporte sur l’illustration photographique, qui n’y
joue qu’un rôle anecdotique.
Enfin, l’objet de la presse magazine étant d’assurer la promotion des
produits, rien n’empêche à un même éditeur d’assurer simultanément la
promotion de produits différents. Ainsi le groupe HFM
[10] assure la
promotion des produits féminins dans plusieurs magazines (
Elle, Elle
Décoration, Elle à Table, Fémina Hebdo, Isa et
Jeune et Jolie). De même, le
groupe EMAP
[11] assure la promotion de produits correspondant à des centres
d’intérêt totalement différents : le groupe édite aussi bien des magazines
consacrés à l’automobile, avec un titre comme
Auto Plus que des magazines
consacrés aux femmes, avec notamment
Modes & Travaux ou
Nous deux.
Cette propriété est notable du point de vue de la structure du marché de la
presse magazine, dans la mesure où elle permet une concentration du
marché entre les mains d’un nombre restreint de propriétaires, vendant
chacun un nombre important de produits diversifiés. La prolifération des
marques ne s’accompagne plus nécessairement de la diversification de la
propriété. Cette caractéristique de la presse magazine ne s’observe pas dans
le cas des quotidiens, car on imagine mal un journal d’opinion de gauche et
de droite entre les mains d’un même propriétaire !
En analysant l’offre de la presse magazine, il importe de se rappeler qu’à
l’instar des autres produits de presse, cette dernière est vendue deux fois :
elle l’est d’abord aux lecteurs qui paient le prix du magazine, elle l’est
ensuite aux annonceurs qui paient le prix de l’encart publicitaire. Il convient
donc, lorsque on analyse l’offre de ce produit de presse, de distinguer ses
caractéristiques en tant que produit offert aux lecteurs et en tant que produit
offert aux annonceurs. Nous commencerons cependant par analyser cette
offre du point de vue des coûts de production.
Une production fondée sur la sous-traitance
La libre entrée ou sortie des entreprises sur un marché constitue un des
leviers essentiels de la concurrence, et le dynamisme d’un secteur industriel
dépend notamment de l’importance relative des barrières à l’entrée
[12]. Le
coût de production du premier exemplaire constitue à cet égard l’un des
éléments explicatifs principaux de la faiblesse ou de la force de ces
barrières. Les études consacrées à l’économie de la presse quotidienne
soulignent toutes l’importance du coût de production du premier exemplaire
dans la structure totale de coûts des journaux : le traitement et la collecte
d’informations, le caractère éphémère du produit, la diffusion des titres en
un nombre d’exemplaires suffisants pour couvrir la demande, la distribution
à des lecteurs éparpillés géographiquement, etc. conduisent les entreprises
de presse à considérer ce coût du prototype comme un coût fixe, à consentir
quel que soit le nombre d’exemplaires reproduits. Or, l’économie des
magazines échappe à ce schéma. Il apparaît en effet que la production des
magazines s’inscrit dans une logique industrielle où l’externalisation des
principales étapes du processus de production permet aux éditeurs de
substituer un coût variable au coût fixe élevé observé dans le cas de la
presse quotidienne. En effet, dans la presse magazine, on observe
généralement que seules la conception et la réalisation des titres sont
effectuées au sein de l’entreprise éditoriale elle-même : de la fabrication à la
commercialisation, les éditeurs de magazines font fréquemment appel à des
sous-traitants. La périodicité espacée des magazines (hebdomadaire ou
mensuelle), par rapport à celle des quotidiens régionaux et nationaux,
permet aux éditeurs de sous-traiter les opérations liées à l’impression. Moins
dépendants des ajustements de dernière minute liés à une information, par
nature imprévisible, les éditeurs de magazines ne sont plus dans l’obligation
de posséder leurs propres rotatives. De plus, en ce qui concerne le choix de
l’impression, le délai important existant entre la production et la publication
de titres leur permet de faire jouer la concurrence nationale (concurrence
entre les fabricants) mais aussi internationale (impression des titres à
l’étranger, notamment en Italie, en Belgique ou en Espagne). Ce principe de
sous-traitance s’est élargi aux autres stades de la fabrication (prépresse,
brochage), pour toucher l’ensemble de la chaîne de production. De
nombreuses entreprises de presse magazine font appel à des services
commerciaux externes concernant les opérations commerciales : gestion de
fichiers, relance de fin d’abonnement, mailing, etc. En amont de la chaîne de
production, les éditeurs de magazines font aussi appel à des pigistes,
notamment pour les titres dont la périodicité est plus courte, et donc
l’urgence à traiter l’information plus tendue. L’externalisation des
principales fonctions du processus de production affaiblit de façon drastique
les barrières technologiques (notamment en matière d’impression) et, par
voie de conséquence, réduit les coûts fixes de production des magazines.
Cette faiblesse des barrières technologiques explique en grande partie le
dynamisme du secteur, se traduisant par un taux de création élevé et un
renouvellement permanent des titres.
La stratégie de segmentation
Comme nous l’avons rappelé au début de cette section, les produits de
presse sont vendus à la fois aux lecteurs et aux annonceurs. Le produit
« presse magazine » visant à assurer la promotion des produits fait
bénéficier cette dernière évidemment d’une attention toute particulière de la
part des annonceurs. La presse magazine est ainsi la catégorie éditoriale qui
bénéficie depuis plusieurs années des plus fortes hausses des apports de la
publicité commerciale : elle concentre de ce fait 32 % du montant des
recettes publicitaires des cinq grands médias en 1999, contre 20,1 % pour la
presse quotidienne régionale, 14,8 % pour la presse spécialisée et 12,3 %
pour la presse quotidienne nationale
[13]. De ce fait, le lien entre annonceurs et
éditeurs de presse magazine apparaît particulièrement crucial au sein de la
relation trilatérale entre lecteurs, éditeurs et annonceurs. Dans le but
d’assurer la promotion des produits et de maximiser leurs recettes
publicitaires, les stratégies des éditeurs de magazines consistent alors à
sélectionner une gamme de produits dans l’espace des caractéristiques afin
de différencier leurs produits par rapport à ceux proposés par leurs rivaux
[14].
Différencier son produit-presse consiste généralement à se spécialiser sur un
thème afin d’attirer les annonceurs intéressés par cette cible. Ce serait le cas
d’un groupe de presse, qui souhaite concentrer l’ensemble de son activité
sur un seul segment de marché et proposer ainsi aux consommateurs, à
l’intérieur de ce segment, une gamme de titres. Cette stratégie de
spécialisation à l’intérieur d’un même segment vise à empêcher de nouvelles
entreprises éditrices de se positionner sur le même segment de marché. De
nombreux groupes de presse ont opté pour cette stratégie, c’est le cas
notamment du groupe HFM, éditeur du magazine
Elle, qui justifie,
notamment, sa tentative d’entrer dans le capital du groupe Marie Claire, à
hauteur de 42 %, de la façon suivante : « L’opération (lui) permet de bloquer
l’arrivée en France de groupes étrangers
[15]. » Ainsi, la stratégie de
spécialisation sur un même segment permet aux firmes de créer une barrière
à l’entrée aux entrants potentiels. Cependant, cette stratégie peut conduire la
firme à se concurrencer elle-même (phénomène de cannibalisation) puisque
les produits vendus sont des substituts directs des produits qu’elle vend déjà,
auquel cas la création du nouveau produit dans la gamme peut se faire aux
dépens des produits déjà vendus par ailleurs. En effet, la réduction du prix
de l’un des titres de la gamme peut avoir un effet substantiel sur la demande
d’un autre titre appartenant à cette même gamme. C’est le cas du groupe
EMAP, éditeur de titres de presse magazine consacrés à la télévision avec,
Télé Star (1,8 million d’exemplaires vendus par semaine, en 2000) et
Télé Poche (1,1 million d’exemplaires vendus par semaine, en 2000), qui,
compte tenu de la multiplication de l’offre audiovisuelle (câble et satellite)
et de la concurrence acharnée que se livrent les éditeurs de magazines entre
eux, a tenté d’asseoir encore davantage sa présence sur ce segment, en
lançant un troisième titre de télévision en 1998
Télémax, lancement qui s’est
soldé par un échec. Cette
stratégie de spécialisation s’accompagne souvent,
dans le cas de groupes de presse magazine suffisamment puissants, d’une
stratégie de prolifération, qui consiste à se positionner sur plusieurs
segments de marché différents, dont les demandes sont distinctes les unes
des autres. Cette stratégie complète la stratégie de spécialisation dans la
mesure où elle consiste à être présent sur plusieurs segments de marché, et à
saturer à l’intérieur de chacun de ces segments
la niche correspondante.
C’est la stratégie adoptée par Bayard Presse
[16]. Le groupe constitue une
firme dominante sur quatre segments de marché : la presse pour enfants
(
Popi,
Pomme d’Api, etc.), la presse senior (
Notre Temps,
Vermeil, etc.), la
presse nature (
Le Chasseur Français en collaboration avec le groupe
EMAP,
Pêche et Poissons, etc.) et la presse religieuse (
La Documentation
Catholique,
Le Monde de la Bible, etc.). Bayard Presse a ainsi opté pour
cette double stratégie en produits – spécialisation et prolifération –, où les
titres qui appartiennent au même segment de marché sont concurrents les
uns des autres ; dans le même temps, les demandes de titres appartenant à
des segments de marchés différents sont indépendantes les unes des autres :
les lecteurs de
Pomme d’Api ne sont pas les lecteurs de
Notre Temps
[17] !
Du point de vue des annonceurs, il n’importe pas seulement d’atteindre une
audience aussi large que possible, en vue de la promotion de leurs produits,
mais aussi, et peut être davantage, d’atteindre les consommateurs les plus
susceptibles d’acheter les produits dont ils assurent la promotion. De ce
point de vue, la stratégie de segmentation de la presse magazine que nous
venons de décrire constitue un support privilégié pour les annonceurs. Ces
derniers trouvent en effet pour la plupart de leurs produits une promotion
naturelle dans le segment de la presse magazine correspondant à ces
produits. Ainsi on constate par exemple que 49,7 % de la pagination
publicitaire du titre
Auto Plus concerne le secteur du transport, tandis que
les principaux secteurs publicitaires du
Chasseur Français, sont les secteurs
de la distribution (18,8 %) et de l’équipement en matériel de sport
[18]
(14,3 %). La raison en est que la vente du magazine se réalise
principalement chez les consommateurs qui sont strictement intéressés par la
gamme de produits dont le magazine assure la promotion. La stratégie de
segmentation conduit donc spontanément à une identification de la cible
susceptible d’être intéressée par l’achat des produits correspondants. Il va de
soi qu’une telle identification d’une cible spécifique est beaucoup plus
difficile à réaliser dans le cas de la presse quotidienne nationale. Sans doute,
celle-ci permet-elle d’atteindre une audience plus vaste, mais qui est moins
différenciée quant aux intérêts spécifiques des consommateurs qui la lisent.
Du point de vue du marché publicitaire, il s’ensuit que la concurrence entre
la presse magazine et les presses quotidiennes nationale et régionale est
faible, car ces médias permettent d’atteindre des objectifs différents pour les
annonceurs
[19]. En revanche, le nouveau paysage audiovisuel – les chaînes
accessibles par câble ou par satellite – constitue un concurrent direct pour la
presse magazine sur le marché publicitaire. En effet, toutes ces chaînes, à
l’instar de la presse magazine, visent des publics segmentés, par âge (CanalJ
pour les jeunes) et par centre d’intérêt (la musique pour MTV, le sport pour
Eurosport, l’information pour LCI, etc.). Dans l’ensemble, elles
commercialisent presque toutes des espaces publicitaires
[20].
La distribution des magazines
Enfin, l’offre de presse magazine a aussi ses spécificités du point de vue de
la distribution des titres. Alors que près de 1 300 magazines sont offerts aux
lecteurs, chaque semaine, les presses quotidiennes nationale et régionale
concernent un nombre incomparablement plus restreint de titres. On conçoit
facilement, qu’à la fois au niveau du réseau de distribution et au niveau de la
présentation physique des titres dans les kiosques, les exigences des éditeurs
de magazines puissent différer de celles correspondant aux autres catégories
éditoriales.
Remis en cause depuis plusieurs années, et étant considéré par les éditeurs
comme trop coûteux et inadapté, les éditeurs de magazines tentent à présent
de substituer au système actuel de distribution la mise en place d’un
nouveau système mieux adapté aux caractéristiques de leur industrie : la
pluralité de l’offre et la grande diversité des titres
[21]. Ce système devra aussi
tenir compte de ce que la vente au numéro constitue le mode de distribution
principal de la presse magazine, 70,4 % des titres étant distribués en
kiosque. Ces difficultés rencontrées par les éditeurs de presse magazine
semblent être aussi ressenties par les lecteurs de magazines. En effet, le
Syndicat de la presse magazine et d’information (SPMI) s’appuie sur les
résultats d’une étude, réalisée par la Sociovision-Cofremca, qui souligne le
mécontentement des lecteurs de magazines quant au mode d’acquisition, et
donc de distribution des titres : les points de vente sont trop peu nombreux,
mal positionnés géographiquement et ne répondent pas aux nouvelles
attentes des lecteurs (autonomie de choix, acte d’achat de plaisir et
d’impulsion, etc.).
La demande de magazines provient à la fois du lectorat et des annonceurs.
Du point de vue des annonceurs, nous venons de le souligner, les stratégies
des éditeurs de magazines s’orientent principalement vers une segmentation
du marché, visant en partie à satisfaire la demande des annonceurs en leur
proposant une audience ciblée. Cependant, un titre qui bénéficie d’une
diffusion importante attire aussi les annonceurs. Conscients de leurs
attentes, les éditeurs ont développé des pratiques de couplages publicitaires,
qui correspondent à des associations d’éditeurs qui occupent le même
créneau : de cette façon ils satisfont la demande des annonceurs visant à
obtenir aussi bien des produits ciblés qu’une diffusion importante. Le
couplage publicitaire permet aux éditeurs d’attirer des annonceurs qui
n’auraient pas acheté d’encarts publicitaires, considérant les diffusions
initiales comme trop étroites pour pouvoir être efficientes. Mais cette
formule permet aussi à des éditeurs dont les titres bénéficient
individuellement d’une diffusion importante de s’associer, afin d’apparaître
auprès des annonceurs comme une gamme de titres incontournables. En
regroupant les titres de télévision
TV Magazine (5 400 000 exemplaires
[22] ),
Télé 7 Jours (2 740 000 exemplaires) et
TV Hebdo (1 800 000 exemplaires),
les régies publicitaires Interdéco (régie filiale de HFM) et Publiprint, ont
réalisé une couplage publicitaire baptisé Pack 3, mettant ainsi à disposition
des annonceurs, près de 10 millions d’exemplaires, touchant ainsi 67 % des
français
[23].
Quelle que soit la stratégie adoptée, les éditeurs tentent de cerner les attentes
et les caractéristiques des lecteurs. Nous l’avons vu, le double financement
conduit l’éditeur à répondre à un double objectif : un objectif éditorial,
visant à satisfaire la demande des lecteurs et un objectif publicitaire où
l’éditeur doit répondre aux attentes des annonceurs. Dans les deux cas, ce
sera donc sur les caractéristiques de la demande et de ses composantes
micro-économiques (âge, sexe, CSP, pouvoir d’achat, etc.) que la possibilité
de réaliser ses objectifs se fonde. En achetant l’espace publicitaire d’un
magazine, et donc l’audience d’un titre, l’annonceur est désireux de
l’évaluer, et soucieux d’en vérifier la correspondance avec les cibles de ses
campagnes publicitaires. Ainsi, pour mieux répondre aux deux objectifs qui
viennent d’être désignés, les éditeurs de presse magazine se sont
naturellement tournés vers des bureaux d’études (intégrés ou extérieurs à
l’entreprise) qui « disposent des outils nécessaires en matière de lectorat,
d’analyse de la diffusion, de performance sur le plan publicitaire
[24], etc. »
Ainsi, la palette des études pour les magazines s’est largement développée et
le rôle du marketing a pris une importance cruciale au sein des grands
groupes de presse. Ces études se destinent uniquement au marché
publicitaire, en répondant aussi parfaitement que possible à la demande des
annonceurs ; de la sorte, elles contribuent indirectement à les convaincre.
Enfin il convient de souligner que la relation entre le lecteur et le magazine
se différencie de celle qui unit le lecteur aux autres catégories éditoriales,
notamment celle qui lie le lecteur à son journal. En effet, de nombreuses
études consacrées à la presse quotidienne régionale mettent en évidence le
degré d’attachement du lecteur au titre. L’observation des comportements
sur les marchés montre que les lecteurs sont captifs : même si un titre est
proposé à un prix inférieur, l’inertie des consommateurs ne les conduira que
lentement à se déplacer vers ce support moins onéreux
[25]. Sans doute, cette
inertie s’explique-t-elle par le fort attachement des lecteurs à leur journal
préféré. Les consommateurs de magazines sont, quant à eux, bien plus
versatiles, peu attachés à un titre ou une image de marque : seul 19 % des
lecteurs sont abonnés à un titre de presse magazine, contre 25,8 % pour les
quotidiens nationaux, 29,9 % pour les quotidiens régionaux et 63,4 % pour
la presse professionnelle et technique
[26]. Paradoxalement, cette
caractéristique du lectorat des magazines ne se traduit cependant pas par une
forte élasticité du prix de la demande. On pourrait effectivement s’attendre à
ce qu’une petite variation du prix d’un magazine entraîne une forte variation
de la demande, puisque les gens sont versatiles et peu attachés à leurs
titres
[27]. Or, selon une étude réalisée en 1994 par les NMPP (Nouvelles
messageries de la presse parisienne), sur un échantillon de 359 magazines,
regroupés par familles de presse ou par tranche de prix, on observe que ce
ne sont pas les titres les moins chers qui sont systématiquement les plus
achetés. C’est notamment le cas des titres du segment de presse « nature,
tourisme et gastronomie », où la demande est loin de se porter
automatiquement sur les magazines les moins onéreux
[28].
Cette analyse révèle que le prix est surtout essentiel au moment du
lancement du titre, lui permettant de se positionner immédiatement dans un
environnement concurrentiel donné. Peu après, les éditeurs axent
principalement leur développement sur une politique de contenu, visant à
fidéliser le lectorat. Cependant, face à des chocs affectant les coûts des
magazines (hausse du prix du papier) ou les recettes publicitaires (en cas de
récession), l’éditeur pourrait être conduit à agir davantage sur la variable
prix, en vue de restaurer l’équilibre financier.
Nous avons brièvement évoqué dans cet article les éléments qui permettent
d’identifier la presse magazine comme un objet d’étude spécifique pour les
économistes industriels qui s’intéressent à l’industrie de la presse. En
particulier, nous avons tenté d’isoler certaines caractéristiques économiques
propres à ce secteur, et que l’on ne retrouve que partiellement dans d’autres
secteurs mieux connus de l’industrie de la presse, comme ceux de la presse
quotidienne ou régionale. L’idée directrice que nous avons retenue est
d’identifier la presse magazine par l’objectif qu’elle nous paraît poursuivre :
assurer la promotion des biens et services mis à la disposition des
consommateurs par les entreprises qui les fabriquent ou les rendent
disponibles. A cet égard, la presse magazine joue un rôle-clé dans les
économies caractérisées par un taux élevé de consommation, puisqu’elle
permet non seulement aux consommateurs de prendre connaissance de
l’existence de ces produits, mais aussi de fournir une première base de
comparaison des marques offertes par les industries concernées. Aux
entreprises opérant dans les secteurs considérés, elle offre un moyen
indispensable pour défendre leur compétitivité propre dans la concurrence
qui les oppose : la presse magazine est le support incontournable pour la
promotion des marques par la publicité. Ainsi, au niveau macroéconomique,
ce secteur joue un rôle non négligeable dans la dynamique de l’économie, en
permettant la relance et le soutien de la consommation dans les pays à taux
élevé d’industrialisation. Au niveau de l’offre de ce produit de presse, nous
avons isolé deux caractéristiques particulières. La première est liée aux
coûts de production. Alors que les presses quotidienne et régionale sont
caractérisées par l’existence de coûts fixes élevés, la presse magazine
échappe à ceux-ci grâce au recours à la sous-traitance qui lui permet de leur
substituer un coût variable ; il en résulte des barrières à l’entrée beaucoup
plus perméables, permettant une concurrence accrue et une dynamique
importante au niveau de la création de titres nouveaux. La seconde concerne
la stratégie de segmentation poursuivie par les éditeurs de presse, stratégie
qui reflète aussi bien le souci des éditeurs d’occuper une niche spécifique du
marché que d’offrir aux annonceurs une cible bien définie au niveau du
lectorat. Cette considération n’est pas nécessairement incompatible avec
celle ayant pour but d’obtenir une diffusion importante : grâce au système
de couplage publicitaire, il leur est possible d’attirer des annonceurs qui
pourraient être rebutés par un lectorat trop ciblé. Enfin, nous avons souligné
certaines caractéristiques de ce secteur liés à la demande. En particulier, ce
sont les caractéristiques micro-économiques du lectorat qui influencent la
rentabilité du titre, aussi bien du point de vue des recettes publicitaires que
de celui des recettes en provenance du lectorat. Une connaissance plus
approfondie de ces caractéristiques a justifié l’éclosion récente de bureaux
d’étude et de marketing. Pour conclure, nous espérons que les quelques
éléments fournis dans ce travail pourront servir à une étude plus approfondie
de ce secteur dont la dynamique est loin de s’étioler.
·
APPM, PRESSPACE et SPQR (2000), Les Chiffres clés de la presse.
·
CHARBONNIER, NAON (1994), La presse magazine grand public en 1994,
Editions de l’information d’entreprises.
·
CHARON J.-M. (1999), La presse magazine, La Découverte.
DU ROY A. (1997), Le carnaval des hypocrites, Le Seuil.
·
KALDOR N. (1950), « The economy aspects of advertising », Review of economic
studies, 18.
·
LANCASTER K. (1966), « A new approach to consumer theory », Journal of political
economy, 74.
LE FLOCH P. (1997), Economie de la presse quotidienne régionale : déterminants
et conséquences de la concentration, L’Harmattan-Syndicat de la Presse
Quotidienne Régionale.
LE FLOCH P. (1998), « L’élasticité-prix de la demande des quotidiens régionaux »,
Médiaspouvoirs, 2e trimestre, n° 3.
LE FLOCH P., SONNAC N. (2000), Economie de la presse, La Découverte.
·
NELSON P. (1974), « Advertising as information », Journal of political economy, 82.
·
SONNAC N. (1996), La presse magazine en France, un essai d’analyse économique,
Thèse de Doctorat, Université de Paris I, non publié.
·
TOUSSAINT-DESMOULINS N. (1996), L’économie des médias, Que sais-je ?,
n° 1701.
[1]
Seuls quelques ouvrages abordent l’économie de cette industrie, voir notamment
CHARBONNIER, NAON, 1994 ; LE FLOCH, SONNAC, 2000 ; TOUSSAINT-DESMOULINS, 1996.
[2]
Chiffres SJTIC, 2000. Si l’on associe aux magazines les titres professionnels, ceux des
collectivités locales et les gratuits, le montant s’élève alors à 33,4 %.
[3]
Le marché de la presse magazine est un marché dynamique et fortement concurrentiel.
Malgré sa taille – plusieurs centaines de firmes éditrices – six firmes détiennent à elles seules
près de 75 % des parts de marché : HFM, Prisma Presse, EMAP, Bayard Presse, Les
Publications de la Vie Catholique et Vivendi. A l’exception des groupes Bayard Presse et des
Publications de la Vie Catholique, les autres sont des « géants » de la communication ou des
filiales de géants. Le marché de la presse magazine a une structure de type oligopolistique dite
« à frange concurrentielle ». Les économistes désignent par cette terminologie une structure
de marché dans lequel opèrent deux catégories d’agents : d’une part, un petit nombre de
firmes importantes qui dominent le marché et, d’autre part, une myriade de firmes
indépendantes, appelée frange concurrentielle, qui visent à satisfaire des demandes provenant
d’audiences pus spécifiques.
[4]
SONNAC, 1996 ; CHARON, 1999.
[5]
Prisma Presse, filiale française du premier groupe de communication européen,
Bertelsmann, est le deuxième éditeur de presse magazine en France. Avec un chiffre d’affaires
de 3,5 milliards de francs en 1999, le groupe vend près de 220 millions de magazines par an
(16 % du chiffre d’affaires du réseau de diffusion de la presse magazine NMPP) pour
1 400 000 abonnés : la diffusion assure 60 % des recettes du groupe.
[6]
Voir l’ouvrage de DU ROY, 1997.
[7]
Il y a lieu de distinguer du contenu rédactionnel, la publicité qui, elle, vante les qualités
intrinsèques d’une marque particulière.
[8]
Il existe un débat qui oppose les économistes sur le caractère persuasif ou informatif de la
publicité. Pour des économistes, comme Nelson, la publicité est informative, considérant la
diffusion de l’information publicitaire comme un moyen d’améliorer le bien être collectif, en
facilitant les prises de décisions individuelles. De cette façon, elle assurerait une meilleure
rencontre des demandes individuelles notamment sur les marchés des biens et des services, en
particulier sur le marché de l’occasion ou le marché du travail. Pour d’autres, au contraire,
comme Kaldor, ils soulignent le caractère ambiguë de la publicité. S’ils reconnaissent le
caractère parfois informatif, ils ajoutent qu’elle a aussi pour objectif de persuader les individus
d’acheter un produit. Elle ne se fonde pas uniquement sur des éléments de nature objective, mais
aussi sur un contenu subjectif visant à manipuler la demande pour des produits industriels. Voir à
ce propos : NELSON, 1974, p. 729-754 et KALDOR, 1950, p. 1-27.
[9]
La ventilation des recettes publicitaires (publicité commerciales
vs petites annonces) dans
les différentes catégories éditoriales montre que c’est dans la presse magazine que le
pourcentage de petites annonces est le plus faible : 5,3 % contre 27,2 % pour les quotidiens
nationaux ; 28,2 % pour les quotidiens régionaux et 40 % pour les hebdomadaires régionaux.
Les Chiffres clés de la presse, 2000.
[10]
Hachette Filipacchi Médias (HFM), regroupe l’ensemble des activités du pôle médias du
deuxième groupe européen de communication, Matra-Hachette. Née en 1997 de la fusion des
principales filiales Hachette Filipacchi Presse et Filipacchi Médias, HFM est devenu le
premier éditeur de presse magazine en France, et le premier éditeur non américain de
magazines aux Etats-Unis. Présent sur cinq continents avec 750 millions d’exemplaires édités,
HFM a réalisé près de 15 milliards de francs de chiffre d’affaires en 1999. Il édite en 1999,
dans 32 pays, près de 150 magazines, dont 28 éditions de
Elle.
[11]
EMAP (East Midlands Allied Press), filiale française du groupe anglo-saxon du même
nom, avec un chiffre d’affaires de 2,3 milliards de francs en 1998, est le troisième groupe de
presse magazine en France. Contrairement à son concurrent Prisma Presse, qui s’est implanté,
notamment en créant de nouveaux titres, EMAP s’est implanté sur le marché français de la
presse magazine par une politique de rachats : 28 magazines rachetés aux Editions Mondiales
et 10 au groupe Hersant.
[12]
On distingue les barrières
structurelles, issues en particulier de la nature des rendements
d’échelle, des barrières
stratégiques, mises en place par les entreprises déjà installées qui
érigent des obstacles afin d’empêcher, ou de freiner, l’entrée d’un concurrent potentiel. Selon
que l’on s’intéresse au marché de la presse quotidienne ou à celui de la presse magazine, les
barrières à l’entrée sont de nature différente. Voir, pour une comparaison, LE FLOCH,
SONNAC, 2000.
[13]
Source IREP, 1998.
[14]
En rupture avec l’approche classique des biens considérés comme des utilités,
LANCASTER, 1966, p. 132-157, propose de ne considérer les biens non comme des entités,
mais plutôt comme des faisceaux de caractéristiques,
i.e. comme des ensembles de services
consommés, globalement par les consommateurs. Les caractéristiques sont des données
objectives et la relation entre un bien et une caractéristique est d’ordre technique. Cette notion
de caractéristique permet d’énoncer alors le concept de différenciation : des produits
différenciés possèdent les mêmes caractéristiques mais dans des proportions variables.
[15]
La Tribune, 12/02/01, p. 18.
[16]
Le chiffre d’affaires du groupe Bayard Presse s’élevait à 2,4 milliards de francs en 1998,
pour 7,6 millions de titres diffusés. Son activité principale est la presse magazine.
[17]
Prisma Presse a adopté cette même double stratégie en produits. En 1999 avec seize titres
de presse magazine, le groupe est présent sur quatre grands segments de marché : la presse
découverte (
Géo,
Ça m’intéresse et National Geographic), la presse « people » (
Gala et
Voici), la presse féminine (
Femme, Femme Actuelle,
Prima et trois titres de presse cuisine) et
la presse économique (
Capital et
L’Essentiel du Management). Le groupe détient par ailleurs
d’autres titres, sur d’autres segments de marché comme
Télé Loisirs,
VSD ou
Web Magazine.
De même, le groupe EMAP est présent sur six segments de marché : la presse consacrée à la
nature (
Pêche Pratique,
l’Ami des Jardins, etc.), à l’automobile (
Auto Plus,
Sport Auto, etc.),
aux femmes (
Modes & Travaux,
Nous Deux, etc.), aux loisirs (
Bateaux,
Grands reportages,
etc.), à l’audiovisuel – télévision et cinéma – (
Télé Poche,
Télé Star, etc.) et à la presse
professionnelle (
Réponses Photo,
Tarif Média, etc.).
[18]
Chiffres SECODIP, 1998.
[19]
Les trois premiers secteurs économiques investissant dans la presse sont, respectivement,
les secteurs toilette-beauté (12,3 %), le transport (9,4 %) et la distribution (9,3 %) pour la
presse magazine ; la publicité financière (14,6 %), les services (12,9 %) et les
télécommunications (8,7 %) pour les quotidiens nationaux et enfin, les secteurs de la
distribution (29,6 %), du transport (13,8 %) et des Services (9,3 %) pour les quotidiens
régionaux.
Les Chiffres clé de la presse, APPM, PRESSPACE et SPQR, 2000.
[20]
A l’exception de quelques chaînes comme Planète, CinéCinéfil ou Cinéma.
[21]
Ebranlé par la guerre des prix que se livrent les deux principales sociétés de distribution –
les Nouvelles messageries de la presse parisienne (NMPP) et les Messageries lyonnaises de
presse (MLP) – le système de distribution, en date de l’après-guerre, est en crise. C’est
notamment la situation du réseau de diffusion qui semble le plus en difficulté. Voir
notamment le Rapport Hassan remis au ministre de la Culture « La distribution de la presse
écrite en France : la voie étroite d’une réforme nécessaire, pour la pérennisation d’une
solidarité profitable à tous », le 25/01/00.
[22]
Moyenne d’exemplaires vendus par semaine. OJD, 2000.
[23]
La stratégie de commercialisation du groupe HFM est assurée par Interdéco, première
régie publicitaire française (hors petites annonces), avec un chiffre d’affaires, en 1999, de
près de 2,2 milliards de francs. Interdéco (filiale à 100 % de HFM) gère à travers ses autres
filiales Intermag (100 %), Le Point Communication (49 %), Excelsior Publicité Interdeco
(30 %) et Bayard Presse Publicité (30 %), la publicité de 42 magazines appartenant à d’autres
groupes de presse. Interdeco réalise des couplages publicitaires à la fois pour les titres qu’elle
gère, mais aussi pour des magazines qui sont extérieurs au groupe HFM, voire concurrents au
groupe. Interdéco est à l’origine de quatre regroupements de titres, avec, nous l’avons vu
Pack 3, mais aussi Great News, qui regroupe les magazines
Paris-Match,
Le Point,
Le Figaro
Magazine et
Le Nouvel Observateur ; Piment Presse, avec les titres
Le Journal du Dimanche,
Le Figaro,
Libération et Marylin, avec
Femina Hebdo et
Version Femme. Selon la direction
du groupe : « Ces offres qui reposent sur un principe de puissance associée à la segmentation
correspondent parfaitement aux impératifs de ciblage du marché. »
[24]
CHARON, 1999, p. 27,
op. cit.
[25]
Dans son étude consacrée à la presse quotidienne régionale LE FLOCH, 1997, met en
évidence que le journal est un bien spécifique, acheté en général par une clientèle fidèle, où
les habitudes d’achat nécessitent une longue période pour être remise en cause. Il est
intéressant de reprendre ici la phrase de Méjan : « La création d’une image auprès des lecteurs
et annonceurs, la conquête de ces lecteurs et annonceurs, la constitution d’un réseau de
collecte de l’information locale sont des processus longs et coûteux. »
[27]
Dans des travaux empiriques LE FLOCH, 1998, met en évidence le fort degré
d’attachement des lecteurs à leur quotidien régional, se traduisant économiquement par une
inélasticité du prix de la demande : une hausse des 10 % des prix des quotidiens régionaux
entraîne une chute de 6 % de la demande.
[28]
NMPP,
La distribution de la presse en Europe, non publié, 1994.