2001
Réseaux
Presentation
Jean-Marie Charon
Rémy RIEFFEL
A l’heure où l’on s’interroge avec curiosité et empressement sur le rôle des
technologies de l’information et de la communication et plus
particulièrement sur l’impact de l’internet sur notre vie quotidienne ; à
l’heure où se multiplient les discours plus ou moins alarmistes à propos de
l’influence de l’image, et notamment de la télévision sur nos sociétés, il
n’est peut-être pas totalement inutile de se pencher, un instant, sur le sort de
la presse écrite, souvent reléguée au second plan des préoccupations
actuelles. La situation de cette dernière est pour le moins paradoxale : alors
que les professionnels du secteur (éditeurs, responsables de marketing, etc.)
tentent d’améliorer le contenu de leurs journaux, de séduire un nouveau
lectorat, de perfectionner le système de distribution de la presse dans notre
pays et réfléchissent à son avenir face à la concurrence de l’information en
ligne, les chercheurs spécialisés dans l’étude des médias semblent, très
curieusement, peu empressés d’étudier l’évolution récente de ce secteur du
paysage médiatique.
Cette situation est d’autant plus étonnante que les premiers travaux menés
en France sur les médias ont porté sur la presse et ont suscité, dès les années
1950, un important courant de recherche portant sur l’histoire de la presse et
sur l’analyse de son contenu. Force est de constater que depuis quelques
décennies, ce domaine d’études a été quelque peu négligé, en particulier par
les chercheurs en information et en communication. Si l’on excepte en effet
certaines analyses portant sur les mutations technologiques de la presse
durant les années 1980 ou encore les travaux des historiens (Pierre Albert,
André-Jean Tudesq, Gilles Feyel, Marc Martin, etc.) et ceux de quelques
sémiologues (Eliseo Veron, Maurice Mouillaud, Jean-François Tétu, etc.),
rares sont ceux qui se sont attachés ces derniers temps à décrypter
l’évolution récente des grands titres de presse ou les transformations
économiques et culturelles dont le secteur est l’objet. On dispose certes de
quelques synthèses à ce sujet (par exemple, les ouvrages de Jean-Marie
Charon
[1], de Daniel Junqua
[2], de Patrick Le Floch et Nathalie Sonnac
[3], de
Nadine Toussaint-Desmoulins
[4] ), mais peu de travaux récents sur un journal
ou sur un groupe de presse en particulier (on mentionnera toutefois le livre
de Patrick Eveno sur
Le Monde
[5] ).
Faut-il imputer ce relatif manque d’intérêt à l’égard de la presse
d’aujourd’hui à la fascination éprouvée par les chercheurs devant la montée
en puissance des technologies liées à l’audiovisuel et à l’informatique qui se
prête davantage à des débats véhéments et dont les enjeux dépassent le
simple cadre de la recherche académique ? Convient-il d’incriminer le
manque de curiosité des spécialistes de l’étude des médias pour un domaine
perçu comme plus traditionnel et donc institutionnellement moins valorisant,
ou encore de relever la relative faiblesse des réseaux internationaux de
recherche en la matière et la difficulté des comparaisons d’un pays à
l’autre ? Sans doute toutes ces explications constituent-elles un faisceau de
raisons qui concourent à ce sentiment de relative timidité des travaux en la
matière.
Devant un tel constat, il nous est apparu opportun de combler en partie le
retard ou du moins de relancer le mouvement en procédant à une sorte d’état
des lieux de la recherche sur la presse contemporaine. Plutôt que de focaliser
l’attention sur la situation de la presse quotidienne dont on sait qu’elle a
traversé une période de turbulence (notamment en ce qui concerne les
quotidiens nationaux), nous avons préféré privilégier ici un secteur quasiment
vierge de toute étude d’envergure, celui de la presse magazine. Plusieurs
raisons expliquent ce parti pris :
- d’abord l’importance quantitative de ce secteur de la presse en France.
Faut-il rappeler que nous sommes l’un des pays au monde qui produit le plus
grand nombre de titres de presse magazine (on notera d’ailleurs à ce sujet
qu’il n’existe pas, à l’heure actuelle, de comptabilisation fiable, puisque les
chiffres oscillent, selon les sources de référence, entre 1 300 et 4 000 titres)
et que les Français sont parmi les plus gros lecteurs de magazines en Europe
- 1 354 exemplaires achetés pour 1 000 habitants) ? Ces considérations
d’ordre sociologique montrent, s’il en était besoin, l’urgence qu’il y a de
mieux connaître, non seulement cet acteur essentiel du paysage médiatique
actuel, mais aussi les motivations et le comportement du public français à
l’égard des magazines offerts sur le marché ;
- ensuite le poids économique de la presse magazine dans les stratégies de
concentration et d’internationalisation auxquelles est soumise la presse
écrite depuis un certain nombre d’années. On rappellera simplement que six
firmes (Hachette, Prisma Presse, Emap, Havas-Vivendi-Universal, Les
publications de la Vie Catholique et Bayard Presse) détiennent à elles seules
75 % des parts du marché de la presse magazine en France. Enjeu
économique et financier de premier plan, la presse magazine est, en outre,
un support privilégié pour la publicité, en raison de l’étendue et de la
diversité du public qu’elle est en mesure de toucher ;
- enfin son importance en matière culturelle. L’on sait, depuis les travaux de
Gabriel Tarde, que le presse peut être un formidable instrument
d’intégration sociale, qu’elle favorise donc dans certaines circonstances
l’émergence de formes de sociabilité et la constitution d’un lien social : or,
en ce domaine, la richesse de l’offre de presse magazine dans notre pays
n’est-elle pas le signe de sa probable influence sur la diversité des opinions
qui circulent dans une société telle que la nôtre ? Vecteur de divertissement
et de culture, les magazines diffusent des discours, des représentations, des
idées qu’il convient de mieux saisir afin d’en évaluer la portée par rapport
au discours télévisuel par exemple.
La notion de magazine est d’ailleurs quelque peu vague et mérite avant
toutes choses d’être définie. Comme le rappelle Gilles Feyel dans ce
numéro, ce type de presse, aux contours relativement flous, est né en
Angleterre au XVIIIe siècle et devient au XIXe siècle tout à la fois un recueil
encyclopédique au contenu diversifié et un périodique illustré. Le magazine,
au sens moderne du terme, se développe véritablement à l’extrême fin du
XIXe siècle et au début du XXe siècle. Ses caractéristiques quelque peu
imprécises ne l’empêcheront pas de connaître un succès grandissant tout au
long du XXe siècle. Les raisons d’un tel essor paraissent assez évidentes :
elles sont à la fois techniques et sociales. Les magazines ont en effet
bénéficié du développement de l’offset et de l’héliogravure, ainsi que
l’illustration photographique en similigravure, apte à séduire un lectorat
attiré par le visuel. Ils ont ensuite su être en phase avec l’évolution récente
des modes de vie, de la société des loisirs et proposer des périodiques
spécialisés en fonction de l’âge, du sexe, du statut social, etc. C’est en ce
sens que la presse magazine peut être de qualifiée de presse « moderne ».
Le magazine s’apparente donc désormais, pour reprendre la définition de
Jean-Marie Charon, à une publication périodique, s’adressant au grand
public, illustrée et imprimée sur un papier de qualité, vendue en kiosque ou
par abonnement. La nomenclature officielle, telle qu’elle est proposée par le
SJTIC, découpe aujourd’hui le secteur de la presse écrite en fonction de
trois critères principaux : la nature du produit, la périodicité de la parution et
l’aire géographique de diffusion. Dans cette optique, la presse magazine
grand public se distingue assez nettement de la presse spécialisée, de la
presse nationale et de la presse quotidienne régionale. Bien que les
frontières entre ces différentes catégories ne soient pas totalement étanches,
on peut raisonnablement estimer que le secteur de la presse magazine, en
lui-même très hétérogène et très diversifié, est toutefois globalement
circonscrit.
Reste à savoir comment analyser ce secteur. Quelle démarche faut-il
privilégier pour rendre compte de la richesse et de la diversité de la presse
magazine en France ? Il est possible, idéalement, d’établir une sorte de boîte
à outils ou de repérage méthodologique susceptibles de servir à dresser un
état des lieux du secteur. Plusieurs angles d’approche peuvent, semble-t-il,
être utilisés avec plus ou moins d’efficacité :
- d’abord, une approche globale, s’appuyant sur l’analyse de la logique
industrielle, des stratégies économiques des grands groupes de
communication, des rapports de force qui s’instaurent entre eux au niveau
national aussi bien qu’international. Une telle perspective permet sans aucun
doute de mieux saisir le positionnement de chaque titre, la complexité du
système de concurrence existant actuellement sur ce marché dont
l’internationalisation est de plus en plus évidente ;
- ensuite, une approche centrée sur les conditions de production de
l’information véhiculée par les magazines en fonction des particularités de
chaque grande catégorie de presse magazine (magazines féminins,
économiques, de télévision, « people », etc.). On songe ici à l’observation
des pratiques professionnelles des journalistes, du fonctionnement des
rédactions et des critères de sélection de l’information, mais aussi à
l’analyse de la gestion interne des magazines, des méthodes d’étude mises
en œuvre pour appréhender l’audience ;
- puis, une approche du contenu et de la mise en forme du produit lui-même.
L’étude de l’évolution des thèmes traités par la presse magazine au cours de
ces dernières décennies apporterait probablement nombre de renseignements
intéressants sur l’adéquation ou non de ces magazines avec ce qu’on appelle
d’un terme un peu vague « l’air du temps » et les variations des centres
d’intérêt des Français. Sans oublier, évidemment, les transformations de la
mise en scène de l’information : place de l’image, évolution de la titraille,
rapport à la publicité, etc. ;
- enfin, une approche de la réception de la presse magazine, dépassant le
simple cadre des études d’audience et s’attachant, comme c’est le cas pour
la télévision, à mieux comprendre le comportement du destinataire des
messages. Certains groupes de presse ont certes développé le secteur des
études, lesquelles se fondent notamment sur des méthodes empruntées aux
sciences humaines et sociales (sémiologie, psychologie sociale, sociologie,
etc.), mais le décryptage des interprétations données aux articles lus par le
récepteur, l’analyse de la relation s’instaurant entre l’encodage et le
décodage des messages, de la constitution de ce que l’on appelle « les
communautés d’interprétation » demeurent encore en France un domaine
partiellement inexploré.
Loin de s’opposer, ces différentes approches se complètent pour offrir un
panorama relativement exhaustif du fonctionnement de ce secteur, encore
largement inexploré. Car, et c’est là que le bât blesse, on ne dispose, pour le
moment, que de quelques travaux ponctuels qui ne sauraient épuiser le sujet.
Ce numéro de Réseaux souhaite donc apporter une première pierre à la
constitution d’un champ de recherche faiblement défriché. On remarquera à
ce sujet, que des pans entiers en sont encore absents. L’étude, par exemple,
des conditions de production de l’information, n’a pas donné lieu pour
l’instant à une véritable recherche, même si un certain nombre de mémoires
soutenus par des étudiants dans différentes universités ont abordé le sujet.
L’étude de la réception de la presse et, plus particulièrement, de la presse
magazine, est tout aussi délaissée : on n’en trouvera pas non plus mention
dans ce dossier.
De manière générale, la recherche française sur la presse magazine
privilégie, semble-t-il, (si l’on fait encore une fois abstraction de l’histoire
de la presse) l’analyse de la logique industrielle et économique, d’une part,
celle du contenu et de la mise en scène de l’information, d’autre part. Ce
dont témoignent les articles proposés dans ce numéro qui n’a pas pour
ambition de présenter un tour d’horizon complet de la situation de la presse
magazine, mais plutôt d’ouvrir quelques perspectives, de combler
partiellement certaines lacunes et – pourquoi pas ? – de susciter quelques
vocations de recherche. Il est donc à considérer comme une sorte d’état des
lieux provisoire, une ébauche de questionnements à vocation
programmatique.
Le premier article de ce dossier s’inscrit tout naturellement dans une
perspective historique. Gilles Feyel replace le succès actuel des magazines
en France dans l’histoire de leur évolution depuis le XVIIIe siècle jusqu'à
nos jours, en montrant notamment l’importance du début de ce siècle et de
la période de l’entre-deux guerres et en décrivant l’essor de ce type de
presse au cours de ces dernières décennies.
L’approche globale est ici illustrée par l’article de Nathalie Sonnac, à
dominante économique, qui essaie de présenter les caractéristiques du
produit de presse magazine en s’attachant à décrire ses spécificités du point
de vue de l’offre (notamment la sous-traitance, la segmentation, la
distribution) et de la demande (du côté des publicitaires et des lecteurs). A la
jonction de l’approche globale et de l’analyse de contenu, Jean-Marie
Charon définit l’originalité de la presse magazine et ce qui en fait sa
modernité : l’importance du visuel (traitement de la photo, de l’illustration
et du dessin) la souplesse manifestée dans la créativité et dans le lancement
de nouvelles formules, le rôle du contrat de lecture établi entre chaque
magazine et son lectorat, la quête d’un positionnement international ainsi
que la valorisation de certains concepts éditoriaux fondée sur l’idée
d’entreprises-réseaux.
Du côté de l’approche sémiologique, l’étude du contrat énonciatif de trois
magazines de télévision à laquelle procède Jamil Dakhlia permet de se
rendre compte que chaque titre propose à son lectorat une relation
particulière qui le conduit simultanément à exercer une fonction de
prescription et de divertissement. Certains magazines semblent en fait
diffuser des valeurs proches de ce que l’on peut appeler une forme de
culture populaire. S’interrogeant, quant à eux, sur l’expérience éphémère de
Bagatelle, magazine féminin d’un genre inédit lancé au début des années
1990, Béatrice Damian et Guillaume Soulez décryptent un nouveau type de
discours sur la féminité et sur la sexualité en procédant, entre autres choses,
à l’analyse de l’organisation énonciative du discours féminin véhiculé par ce
magazine.
L’étude d’Estelle Bardelot, centrée sur le renouvellement de la presse
masculine en France se situe à l’articulation de l’analyse de contenu et de
l’analyse sociologique, puisqu’elle repère les différents facteurs internes et
externes au milieu qui ont favorisé son essor durant ces dernières années,
tout en pointant les difficultés de positionnement de ce type de presse qui,
contrairement à certains magazines d’inspiration féministe, n’a rien de
militant.
Ces quelques éclairages sont loin, on s’en doute, d’épuiser le sujet et
invitent plutôt à poursuivre le travail de recherche en multipliant les études
de cas, quitte à élargir également l’investigation à l’observation des
pratiques professionnelles et des procédures de réception. Sans doute
conviendrait-il aussi de procéder à davantage de comparaisons
internationales ou du moins de s’intéresser aux différentes déclinaisons de
certains titres français à l’étranger. Le champ d’études est, en tout cas, avec
la publication de ce numéro, désormais entrouvert.
·
ALBERT P. (1998), La presse française, Paris, La Documentation française.
·
BONVOISIN-SMARA M., MAIGNIEN M. (1996), La presse féminine, Paris, PUF,
Que sais-je ?
·
CHARON J.-M. (1991), La presse en France de 1945 à nos jours, Paris, Le Seuil,
« Points ».
·
CHARON J.-M. (1996), La presse quotidienne, Paris, La Découverte, « Repères ».
·
CHARON J.-M. (1999), La presse magazine, Paris, La Découverte, « Repères ».
·
EVENO P. (1996), Le Monde 1944-1995, Histoire d’une entreprise de presse, Paris,
Le Monde Editions.
·
EVENO P. (2001), Le journal Le Monde, une histoire d’indépendance, Paris, Odile
Jacob.
·
JUNQUA D. (1999), La presse, le citoyen et l’argent, Paris, Gallimard, « Folio ».
LE FLOCH P., SONNAC N. (2000), Economie de la presse, Paris, La Découverte.
·
TOUSSAINT-DESMOUINS N. (1996), L’économie des médias, Paris, PUF, Que
sais-je ?
[1]
CHARON, 1991,1996,1999.
[2]
JUNQUA, 1999.
[3]
LE FLOCH, SONNAC, 2000.
[4]
TOUSSAINT-DESMMOULINS, 1996,2001.
[5]
EVENO, 1996,2001.