Réseaux
Lavoisier

I.S.B.N.sans
272 pages

p. 103 à 133
doi: en cours

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no 106 2001/2

2001 Réseaux

Le commerce electronique et la continuite de la chaine logistique

De l’approvisionnement des sites à la livraison aux consommateurs

Emmanuel Kessous
Cet article s’intéresse aux implications du commerce électronique sur les modèles logistiques. Deux modèles sont confrontés. Le premier concerne les vépécistes traditionnels pour lesquels Internet constitue un canal de vente parmi d’autres devant s’interfacer avec la chaîne de traitement des flux logistiques. Le second est celui des jeunes start-up qui concentrent leur compétence et leur savoir-faire dans l’innovation sur la relation client et délègue à des entreprises spécialisées la partie logistique. Pour les deux types d’entreprise, l’article regarde les déplacements engendrés par Internet et constate que ce nouveau média place la prestation logistique au cœur du jugement des internautes sur la qualité des services de vente à distance. This article considers the impact of e-commerce on logistic models. Two models are compared. The first concerns traditional mail-order businesses for which internet is a sales channel among others that has to be interfaced with the logistic chain. The second model is that of young start-ups which concentrate their competencies and innovation know-how on customer relations, and outsource the logistics to specialized firms. For both types of business, the article studies shifts caused by the internet and notes that this new medium puts logistics at the heart of internet users’ assessment of the quality of in-home shopping services.
Avec le développement de l’internet et du commerce électronique, la logistique, pour les biens matériels tout au moins, devient un enjeu essentiel. Bien des prophètes de la « nouvelle économie » voyaient il y a encore un an dans le commerce électronique un média permettant par la juxtaposition d’une relation directe aux consommateurs et une exploitation fine des bases de données, une source inexplorée de création de valeur par un marketing ajusté « one to one [1] ». Aujourd’hui, le contexte a changé. Les valeurs boursières des sociétés internet ont subi de sévères corrections que chacun s’accorde à qualifier de nécessaires et les consultants qui hier encore montaient le segment B to C sur piédestal conseillent aujourd’hui d’investir dans des sociétés positionnées sur le B to B, certains d’entre eux allant même jusqu’à prédire dès à présent la mort probable d’un nombre important d’entreprises positionnées sur le segment fragile de la vente directe aux consommateurs par l’internet [2]. Les praticiens de l’économie (ancienne et nouvelle) ne sont d’ailleurs pas en reste dans l’élaboration et la diffusion de ce nouveau discours. Pour ne prendre qu’un exemple, SAP, entreprise leader sur le segment des ERP, a bâti sa dernière campagne de communication sur le thème de la profitabilité, qualifiant le secteur des entreprises qui s’y emploient de « nouvelle nouvelle économie [3] ».
Est-ce à dire que la médiation électronique des échanges ne modifie qu’à la marge le secteur de la vente à distance, renvoyant aux calanques grecques l’émergence de ce « nouveau monde industriel » tant de fois annoncée dans la littérature économique [4] ? Nous n’irons pas jusque-là. Mais sa spécificité, si spécificité il y a, s’exerce moins, tout au moins aujourd’hui, sur le caractère dématérialisé de la transaction que sur les transformations organisationnelles qu’engendreront à terme l’utilisation de l’internet et la diffusion des croyances sur ces potentialités [5]. Pour le dire en utilisant un vocabulaire qu’apprécient les praticiens de la « nouvelle économie », les transformations de l’internet porteront dans un premier temps moins sur le « front office » que sur le « back office ». Il apparaît donc clairement dès ses prémisses [6] que le développement du commerce électronique dépend en premier lieu de la maîtrise de l’épreuve logistique sur laquelle se déclinent les contraintes coûts/productivité (donc en partie de rentabilité) et également, bien que cela soit moins intuitif, de marketing relationnel (par l’impact d’engagement sur les délais de livraison essentiellement).
Le commerce électronique ne constitue pas une rupture radicale avec la vente à distance traditionnelle, mais procède par microdéplacements. Ceux-ci, notamment dans les caractéristiques de l’offre, provoquent des tensions tant sur la partie « chaîne d’approvisionnement » que sur la partie « relation client ». Des deux pôles de tensions, seules les premiers sont véritablement critiques et impliquent nécessairement à court terme des innovations organisationnelles. Vu sous cet angle, les investissements massifs dans les entreprises non rentables du commerce électronique B to C ne sont pas forcement irrationnels. Ils constituent les étapes nécessaires à l’acquisition, par processus d’essais/erreurs, du savoir nécessaire au développement d’un modèle de vente à distance capable de s’inscrire dans un régime d’économies d’envergure. Ce que nous nous proposons de faire dans cet article, c’est de prolonger le diagnostic en regardant à quel niveau s’exercent les tensions sur la chaîne d’approvisionnement/livraison et comment les acteurs s’efforcent de les résoudre.
Pour mener à bien notre analyse, nous nous sommes appuyés sur des exemples recueillis lors d’entretiens avec des acteurs du commerce électronique. Plus que le caractère représentatif d’un corpus, nous avons cherché à différencier quelques cas sensiblement différents, mais aussi suffisamment représentatifs pour en tirer des conclusions généralisables [7]. Bien que notre objet d’étude soit la distribution des produits au consommateur final, nous devons, pour bien saisir les enjeux logistique du e-commerce, regarder l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement des produits (supply chain) lors d’une vente en ligne. Cette perspective nous conduira à refuser la séparation consacrée par la presse spécialisée entre le B to B et le B to C parce que cette segmentation, si elle est pertinente pour l’offreur de technologie, l’est beaucoup moins pour l’analyste des déplacements engendrés. Il en est de même de la distinction faussement intuitive entre biens matériels et immatériels qui laisserait à penser que les seconds ne posent aucun problème techniques de médiation et de distribution. Dans cette acception, la définition du commerce électronique prend un sens plus large ne se limitant pas à la transaction, mais incorporant également les artefacts techniques (par exemple les automates dans les gares sur lesquels les internautes viennent chercher leur billet).
Notre démarche analytique consiste à prendre au sérieux le discours et les pratiques des intervenants de l’économie, que ces derniers soient des théoriciens, des chercheurs, des journalistes ou des entrepreneurs. En effet, et comme l’énonce très clairement Michel Callon, Cécile Meadel et Vololona Rabeharisoa dans un article récent [8] : « Les marchés économiques sont pris dans une activité réflexive : les acteurs concernés se posent explicitement les questions de leur organisation et, à partir de l’analyse de leur fonctionnement, s’efforcent de concevoir et d’établir de nouvelles règles du jeu. » Cette transformation s’effectue, selon les auteurs, grâce à la constitution de « forums hybrides » dans lesquelles intervient à tour de rôle l’ensemble des acteurs que ceux-ci soient praticiens, chercheurs ou représentants d’institutions de régulation. Dans cette conception, l’économie redevient politique et les prises de parole des économistes formatent la réalité autant qu’elles l’expliquent.
L’un des domaines souvent en discussion par les praticiens ainsi que par les théoriciens économiques depuis une trentaine d’année concerne l’appréhension de la qualité des biens sur le marché [9]. Or, il apparaît de plus en plus clairement grâce aux nombreux travaux sur la question que l’objectivité de ces qualités dépend d’opérations de qualification prenant en compte les caractéristiques de production (le temps, le lieu de consommation, les propriétés intrinsèques du bien…), mais également des opérations conventionnelles de normalisation [10], l’usure du produit, les réseaux de connaissances qui permettent d’y accéder, etc.
Transposée au commerce électronique, la question de la qualité se focalise sur la prestation logistique. C’est en effet dans une réponse adaptée à la singularité du client que l’entreprise de e-commerce pourra valoriser son service, la qualité émergeant d’un processus de coproduction dans lequel intervient l’offreur, mais également le demandeur. L’argument principal de cet article est que la logistique est le chaînon central permettant de transformer un bien standard en un produit personnalisé par cette dynamique de requalification des termes de l’échange. Il convient donc de s’interroger sur les qualités échangées sur les sites sans considérer celles-ci comme naturalisées dans les caractéristiques des biens. Cette démarche mise à profit de manière féconde depuis quelques années par le courant conventionnaliste [11] rejoint les préoccupations de Jean Gadrey [12] qui suggère d’introduire la relation de service dans les modes d’évaluation des modèles économiques.
Ce texte est donc organisé en trois parties. Dans une première et une deuxième partie, nous analyserons les déplacements engendrés par la vente en ligne à travers deux exemples. Le premier sera celui d’un vépéciste dont l’évolution vers le commerce électronique s’inscrit dans une politique multicanaux d’adressage du client. Le second, celui d’un nouvel entrant qui externalise sa prestation en faisant appel à un logisticien spécialisé. Pour ces deux entreprises type, nous nous interrogerons sur les mises à l’épreuve de leurs modèles de distribution produits par l’internet. Puis, dans une dernière partie, nous nous focaliserons sur la nature proprement originale de la logistique du e-commerce, en regardant les innovations organisationnelles émergeantes et les tensions entre modes de coordination qu’elles engendrent.
 
DES DEPLACEMENTS DANS LE MODELE INDUSTRIEL DE LA VENTE A DISTANCE
 
 
Un marché de masse évoluant vers une interface client multicanaux
L’internet est une extension naturelle pour les entreprises de la vente par la correspondance. Bien que la part la plus importante des commandes passe encore par la voie postale (environ 53 % du chiffre d’affaires), ces entreprises ont, depuis une quinzaine d’année, développé d’autres canaux de vente comme le téléphone (35 %), le Minitel/l’Audiotel (9 %) et l’internet [13] (0,5 %).
Cette évolution dans les canaux de prises de commande, si elle s’effectue en douceur, n’est pas sans conséquences sur leur modèle de distribution. Les entreprises de vente à distance sont confrontées à une diminution chronique de leurs parts de marché [14]. Dans un tel contexte, l’enjeu des call centers et de l’internet est de leur permettre d’étendre leur clientèle à de nouvelles cibles (notamment les jeunes et les hommes). Ces outils sont également un moyen pour les groupes multi-enseignes de mutualiser l’offre des différents catalogues et leurs bases de données clients. C’est donc le regroupement de petit flux venant des différents canaux (dont l’internet) et leur transformation en flux massifs et industrialisés qui est au cœur de leur développement. Une fois la commande effectuée et quel que soit le canal initial, celle-ci est injectée dans un processus de production homogénéisé. La commande courrier (ou l’internet) est traitée de manière indifférenciée par les opérateurs du colisage et de la supply chain.
« Il y a des axes de communication bien spécifiques, mais qui sont quelque part convergents, notamment vers la connaissance des clients qui est centralisée [15]. »
Cinq à six fois par jour, ces commandes sont injectées dans une chaîne de traitement, la facturation s’effectuant parfois sur le lieu même de la préparation de colis.
« Les factures sont éditées sur place. On va dans les stocks – c’est industriel, c’est high tech. Une usine de confection de colis, il ne faut pas croire que c’est des gens en ruche. Il n’y a pas beaucoup de personnes, même s’il y en a quand même quelques-unes. Mais c’est hyper automatisé et donc la fabrication des colis, le regroupement par zone d’expédition, ça se met dans des trucs, ça se jette dans des camions de 17 h à 20 h et le matin, il y a toute une navette de camions qui part pour assurer les livraisons. » (Responsable de site, vépéciste.)


Evolution des modes de commande pour la vente de produits moyenne générale (en % du CA VAD TTC)
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Evolution des modes de commande pour la vente de produits moyenne générale (en % du CA VAD TTC) 1995 1996 1997 1998 1999 Courrier 59,6 58,2 54,8 53,6 53,2 Téléphone 24,8 27,7 30,4 32,8 34,4 Minitel / Audiotel 12,7 11,2 11,6 10,4 9,1 Autres modes (*) 2,9 2,9 3,2 3,2 3,3 Total 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 (*) Autres modes : fax, bureaux de prise de commande, relais, groupeurs, l’internet (0,5 %). Source FEVAD.
FEVAD

L’irruption de la figure du client sur la chaîne logistique de traitement des flux
Si pour certains responsables de l’entreprise industrielle, les interactions commerciales sur l’internet relèvent de la « mises en scène [16] », il n’en demeure pas moins que l’arrivée de ce nouveau média bouscule la structure du système d’information. Ce dernier, construit pour gérer une organisation de travail basée sur des flux papier doit évoluer pour répondre à des modalités de vente dont l’échelle de temps des interactions n’est plus du même ordre. Cette refonte du système d’information s’accompagne d’une imprégnation de la représentation du client dont les comportements erratiques deviennent désormais des sujets de questionnement commercial.
« Quelqu’un qui va être en train de regarder la 5e page ou la 6e page de chaussures de jogging par exemple, on peut se dire ‘Tiens, au bout de la 6e, c’est qu’il est vraiment en train de chercher et il n’arrive pas à choisir’, donc on peut faire apparaître un bouton où en cliquant en face, on aura accès à l’expert des chaussures de sport. »
Cette émergence de la figure du client qui sacralise au sein de la firme industrielle la construction des qualités en interaction se répercute jusqu’au bout de la chaîne logistique, au sein même des lieux physiques de la livraison. Ces derniers doivent dans le nouveau schéma acquérir un nouveau statut, celui de boutique.
« Aujourd’hui, on ne leur offre que : ‘Prenez votre ticket, attendez, on vous sert’. Et tout ce qu’on est en train de bâtir aujourd’hui, c’est une évolution de ces points qui ne font quasiment que de la logistique, comment arriver à les transformer, que ce soit dans l’architecture, dans le design et dans ce qu’on y propose en termes de bornes, de présence d’individus, comment on peut amener ces points logistiques en des points de ventes qui vont permettre de faire plus de chiffre. » (Responsable de site vépéciste.)
La montée en puissance du processus de flux tendus dans la chaîne logistique sur laquelle nombre d’enseignes jouent leur image et leur notoriété ne se fait pas sans un certain nombre de tension. Par exemple, le client qui intervient après la transaction pour modifier son choix perturbe une gestion industrielle reposant sur une exigence de planification prévisionnelle. En effet, la plupart des firmes ont développé des créneaux temps garantis sur l’ensemble du territoire formatant une équivalence entre l’ensemble des produits de la marque. Ces investissements de forme [17] sont particulièrement incompatibles avec les impulsions décisionnelles de dernière minute. Seule la défaillance de l’épreuve industrielle permet un ajustement ultime.
« On sait bien qu’à partir du moment où vous avez dit à 10 h. et demie sur le Minitel ‘OK, je suis d’accord, livrez moi à tel endroit’, c’est difficile d’intervenir parce qu’il y a entre 70 et 100 000 colis qui sont faits tous les jours, quand ce n’est pas plus, donc ça part dans des flux gigantesques. Alors si vous voulez changer : ‘Oh, tiens, je veux plutôt être livré à domicile !’ C’est un truc qui va tellement vite, qui est tellement court dans le temps, que vous ne pouvez pas. Par contre si c’est, par exemple, un article qui n’est pas disponible, comme il n’est pas encore en facturation, qu’on attend la marchandise, là, vous pouvez très bien téléphonez en me disant : ‘je change’. » (Responsable de site vépéciste.)
De l’écoulement des stocks à l’approvisionnement en continu
Par rapport aux canaux traditionnels, l’internet apparaît généralement comme porteur d’économies d’envergure. Pourtant, les premières tentatives en la matière, comme celle des portails d’enseigne appartenant à un même groupe, mettent en lumière les tensions qu’exerce cette extension sur le modèle industriel. Encore une fois, l’épreuve logistique est au cœur de la problématique de généralisation : comment faire pour réintroduire dans le circuit des flux les commandes éparses réalisées sur plusieurs enseignes ? Comment résoudre les problèmes de temporalité ? Le portail doit permettre de proposer aux consommateurs une interface graphique unique lui permettant de piocher dans les catalogues des différentes enseignes physiques qu’ils ont l’habitude de fréquenter. Le moment critique de ce nouveau service résulte de la consolidation de la commande sur les plates-formes de fabrication de colis. Le logisticien entre alors dans un espace d’incertitude. Il doit interfacer de nouveaux process pour que cette opération ne s’effectue pas dans une remise en cause totale des anciens paramètres.
« S’il y avait des millions de colis, il n’y aurait pas de problèmes. En fait, tout tourne autour de l’industrialisation. Si on avait un flux suffisant, massifié, finalement d’un point à un autre, on minimiserait la difficulté. Là, on rentrerait dans des mécaniques rodées. Celles qu’on évoquait tout à l’heure de transport quotidien d’un point à un autre. » (Logisticien, vépéciste.)
Une difficulté majeure rencontrée lors des premières expériences réside dans la différence de timing dans les processus de supply chain des différentes enseignes.
« Les délais de fabrication et d’acheminement n’étaient pas identiques pour chaque enseigne. Donc, en fait, c’est la partie qu’on a dû gérer nous, attendre que tous les colis soient arrivés dans la bonne agence, avant d’effectuer la livraison. »
Un autre problème provenait de l’extrême volatilité des commandes ne permettant pas la mise en place de liaisons régulières entre les usines et les agences.
« Un jour, il y avait un colis à prendre sur O., le lendemain 100, le surlendemain, il n’y en avait pas. ».
Ces difficultés, qui pointent une véritable redéfinition de l’épreuve logistique, plaide en faveur d’un modèle de distribution propre au commerce électronique.
Le dernier kilomètre, épreuve critique du modèle de distribution industriel
Dans ce processus fortement industriel, la livraison au client final résume en elle-même un certain nombre d’épreuves du modèle. Un logicien d’un grand groupe de ventes par correspondance définie ainsi son activité comme un processus orienté vers le résultat.
« Si on ne trouve pas la cliente lors du premier passage, on se représente une deuxième fois après avoir laissé un avis de passage indiquant, ‘on reviendra dans deux jours vous livrer votre colis.’ »
Pourtant, on aurait tort de voir dans cet enjeu, répertorié dans la littérature de gestion comme la « problématique du dernier kilomètre », qu’un point d’extension difficile de la chaîne de distribution. Ce dernier kilomètre délimite les contours d’un régime propre de régulation qui explique en partie que les gestionnaires soient plus préoccupés par le turn-over de leur chauffeur que par l’adjonction d’outillages, aussi innovants soient-ils, dans le but de maintenir la continuité de la chaîne d’information. Lors de notre enquête, les chauffeurs ont été comparés par certains protagonistes à des facteurs organisant leur tournée. Ils sont les détenteurs d’un certain nombre de plis du terrain qu’il est difficile de maîtriser de l’extérieur. Bien entendu tout ce savoir pourrait être entré dans la boîte noire du système d’information mais à un coût et avec un degré de flexibilité si faible que cela rend les ajustements par le savoir-faire humain nettement plus adaptés.
« Je crois que l’une des composantes fortes de notre métier, c’est que le know-how, il est dans la main du chauffeur. C’est lui qui a l’expertise réelle.
Je ne crois pas, en fait, notamment à des systèmes d’aide à la livraison, qui prépareraient la tournée de manière mécanique. Ça, ça ne marche pas.
Régulièrement, en fait, on me sollicite pour mettre en œuvre ce type de produit, mais après discussion, on s’aperçoit que le gain qu’on peut attendre, il est nul parce qu’en fait, qui a la connaissance du terrain ? C’est le chauffeur. C’est le chauffeur qui sait que le mercredi, il y a le marché dans la commune. Et donc, toute cette richesse-là, elle est modélisable, mais sans grand intérêt. » (Gestionnaire de flotte.)
C’est notamment aux chauffeurs qu’il revient de gérer les impondérables tels qu’une crevaison. C’est à eux qu’il revient d’alerter le gestionnaire de flotte afin de dépêcher sur place un nouvel équipier. Alors que le second va remettre dans le circuit les colis au délai garanti, la premier va gérer les interactions liées à la remise en état de son véhicule. Les périodes de vacances d’été, où les chauffeurs sont remplacés par de jeunes intérimaires, agissent comme une épreuve de réalité mettant sur le devant de la scène leur savoir-gérer. C’est pourquoi des tentatives sont faîtes par les chefs d’équipes pour que ces chauffeurs rendent transférables dans des livres de route les grandes lignes de leurs tournées. Mais des tentatives d’expérimentation similaires à la Poste ont montré que beaucoup du savoir implicite était perdu dans ces opérations de généralisation [18].
Si les petits flux des différentes enseignes mettent sous tension le modèle de supply chain de la VPC traditionnelle. L’internet apparaît comme un moteur de développement de nouveaux entrants qui sous-traitent la partie logistique à des prestataires spécialisés, ces derniers apparaissant mieux armés que les web-marchands pour opérer une consolidation efficace des petits flux et pour mieux centrer leur compétence sur l’adaptabilité de l’offre au client.
 
L’EMERGENCE D’UN MODELE FOCALISE SUR LA RELATION CLIENT
 
 
Le web, porteur d’innovations de service dans la relation client ?
Le développement de l’internet a vu émerger un nombre considérable de jeunes entreprises dont le « business model » reposait sur l’exploitation originale d’une personnalisation de la relation au client. A la différence des entreprises de vente par correspondance traditionnelles, la finalité économique n’était pas d’étendre la cible des consommateurs habituels pour écouler davantage de biens. Elle consistait à tirer profit des nouvelles technologies pour établir une relation privilégiée avec le client et rechercher le produit susceptible de le satisfaire. L’internet devait donc en premier lieu être porteur d’innovations dans la capacité des sites à identifier un besoin singulier et à aller le rechercher chez un ensemble de fournisseurs. Les sites apportaient une compétence spécifique permettant une adéquation rapide et ajustée d’une offre à une demande. Leur valeur ajoutée reposait sur l’apport de services (recherche, comparaison de prix, biens insolites ou personnalisés...). Une concurrence bienfaisante allait inciter aux innovations organisationnelles permettant de proposer à domicile les produits aux meilleurs prix.
Il fait dire que le discours ambiant était à l’émerveillement dogmatique (sous l’influence des cabinets de consultants, il est vrai) des possibilités offertes par le nouveau média. En apportant une information quasi gratuite et très largement diffusée, l’internet devait apporter de la fluidité dans les échanges. La transparence dans les prix devait conduire à leur homogénéité et le marché se rapprocher du cadre de concurrence parfaite promu par les théoriciens de l’équilibre général. Un consensus s’est ensuite fait jour pour considérer la vente en ligne particulièrement adaptée aux biens standards, aux caractéristiques relativement homogènes. Pour le dire dans des termes plus économiques, elle devrait davantage porter sur des « biens de recherche » que sur des « biens d’expérience [19] ». Dans la catégorie des biens vendables on trouve en premier lieu les livres, les disques, la billetterie, les fleurs, etc. l’un des enjeux des cyber-commerçants étant de basculer l’acte d’achats vers des biens davantage rémunérateurs (logiciels, voyages, micro-, etc.).
Certes, les économistes avaient bien conscience des limites offertes par le nouveau média (compétences cognitives pour maîtriser l’outil, limites de la vente à distance, préférences des acteurs pour d’autres types de relations…) constituant de nombreuses restrictions à la venue du marché parfait. Mais de leur point de vue, l’incertitude qualitative portait sur la sécurité des transactions, qu’elle concerne la sécurité du protocole ou l’honnêteté du marchand, et non sur le produit. Ce dernier obstacle, s’il était de taille, pouvait ainsi être facilement levé. Il suffisait que les gouvernements des principales puissances s’accordent sur la mise en place d’une police de l’internet et sur un moyen de garantir l’authenticité de la vente pour voir enfin exploser le commerce électronique aux particuliers. Pourtant, il est apparu assez vite qu’avant même de tenter de mettre en place des processus de Consumer Relationship Management (CRM) par l’exploitation des mégabases de données générées par les internautes, les sites devaient mettre en place des innovations d’interfaces permettant aux internautes de simuler des interactions avec un vendeur et de qualifier leurs demandes sur le site. Ainsi, s’il n’est pas encore possible de trouver sur le web un morceau de musique en le sifflotant, c’est bien dans cette voie que c’est engagée la FNAC avec son moteur fonctionnant « en cascade ». Ce dernier permet aujourd’hui de faire des recherches avec une orthographe approximative puis des saisies en phonétique [20].
La singularisation par la livraison
C’est ainsi que sous l’influence des « forums hybrides », le discours sur la net-économie a évolué. Il est maintenant acquis que l’internet ne conduira pas à la transparence tant attendue. Devant la résistance des canaux de distribution physiques générateurs de chiffres d’affaires, certaines enseignes (Levi-Strauss, C&A) se sont vus contraintes de fermer leur site de commerce en ligne. Les stratégies de moteurs de comparaison ainsi que les sites d’achats groupés, toutes deux prometteuses d’innovations d’interfaces sont en voie d’échec [21]. Les entreprises concernées ont modifié leurs modèles en conséquence en ne référençant plus que les sites ayant signé un contrat de partenariat avec eux. Ce repositionnement s’est accompagné d’un changement dans les modèles de rémunération, celle-ci ne s’effectuant plus à partir de ressources externes (la publicité en fonction du nombre de visiteurs) mais à partir d’une commission directe sur les ventes [22]. Enfin, les premiers résultats sérieux sur les usages de l’internet montrent que les internautes fréquentent un nombre limité de sites, ceux qui ont la plus forte audience étant également ceux qui ont une forte prégnance dans l’économie réelle [23], ce qui renforce l’hypothèse d’un impact indirect de l’internet sur les chiffres d’affaires des sociétés proprement dites [24]. De manière récurrente, il apparaît qu’un nombre important de transactions en ligne échoue avant leur terme pour des raisons liées à la perception du consommateur cette dernière ne pouvant se réduire à son aversion pour le risque [25].
Dans le processus d’ordonnancement de l’espace marchand, on a beaucoup insisté sur les qualités exigées des sites : ces derniers doivent avoir un bon design, attractif, des temps de réponses courts et des processus de transaction sécurisée. On voit apparaître de plus en plus aujourd’hui dans le langage des experts et de la presse spécialisée les délais de livraison comme un élément substantiel de cette qualité. Ce qui est moins souvent mis en avant, mais qui est pourtant également primordial, est la détermination et la mise en avant des critères permettant aux consommateurs de juger de la qualité d’un web-marchand. Comme l’explique l’un de nos interlocuteurs, il faut faire entrer le consommateur dans une posture compréhensive pour permettre à une offre d’exister. Il convient de mettre en place un environnement contextuel permettant à l’offre et à la demande de s’exprimer.
« L’innovation dans les services, elle a un aspect fondamental, c’est la perception de l’utilisateur final. Sinon, il n’y a pas d’innovation. […] Quand on change la façon de penser le service, on change le niveau de service, on crée une valeur ajoutée par rapport à ce qui existait déjà jusqu’à présent. Mais il faut encore quelqu’un pour le comprendre. Vous pouvez faire ce que vous voulez en termes de création d’offres, ce n’est pas parce que vous allez créer une offre que vous allez générer de la demande. Il faut d’abord créer le contexte et l’environnement qui permettent à la demande d’apprécier l’offre. » (e-logisticien.)
De manière générale, il faut considérer la commande comme formant l’ensemble d’une transaction et non les biens qui la composent pris individuellement. En effet, les situations à éviter, outre celles qui découlent de la frustration d’être obligé de substituer un bien à un autre pour cause de rupture de stocks, sont celles où les consommateurs découvrent en ouvrant leurs cartons qu’il manque tel ou tel bien. Deux causes, aux conséquences différentes, peuvent en être responsables. La première est une erreur humaine au moment de la fabrication des colis. Les secondes découlent d’une gestion trop tendue des stocks (les sites proposent un choix important dans les jours de livraison, ce qui entraîne une marge d’incertitude dans la disponibilité des produits). Dans le premier cas, le client devra activer une procédure de réclamation pour régler les problèmes de surfacturation. Dans le second, l’absence d’un produit se traduira « uniquement » par une insatisfaction partielle du client. Le problème de l’ajustement de la commande et des biens livrés a été une des premières préoccupations des nouveaux commerçants. Il est considéré en effet comme étant un des éléments déterminants du jugement sur la qualité du service de la part des internautes. C’est pourquoi les entreprises les plus avancées comme Télémarket ont investi massivement dans des chaînes automatisées permettant de détecter automatiquement la moindre défaillance. Chez Télémarket, à partir d’une commande, le système informatique détermine la taille optimale et le nombre de colis qui devra être utilisé et les traduit automatiquement en kilos. C’est en bout de chaîne, lorsque sera confronté le poids théorique et le poids réel que pourra être détecté s’il manque un article, aussi léger soit-il [26].
Le délai garanti est également important pour s’attacher le consommateur. C’est en effet dans les moments difficiles, lorsque l’environnement extérieur change ou lorsque survient un événement imprévu, que les contraintes de l’épreuve se durcissent et que le logisticien singularise sa prestation.
« Un jour de grève, non seulement on n’est pas livré par la centrale d’achats, mais un jour de grève, on a un accroissement de plus de 100 % des volumes par rapport à la normale. Et c’est là où on acquiert notre notoriété, c’est dans les situations un peu critiques comme cela où on a une vraie valeur ajoutée. »
(e-logisticien.)
L’épreuve sort encore renforcée par le fait qu’à la différence d’une entreprise où une hôtesse accueille les coursiers, le consommateur demeure incertain quant à sa disponibilité effective. L’entreprise cherche donc à assurer sa livraison en proposant des créneaux plus étroits même s’ils sortent de la prouesse affichée en premier lieu. La livraison « sous quatre heures » proposée par certains sites agît ainsi davantage comme un signe de qualité que comme une attente à satisfaire chez le consommateur.
« Rester chez soi pendant quatre heures, ça a beau être excellent comme niveau de services, quand on est un particulier, c’est aberrant. Parce que vous n’allez pas rester chez vous pendant quatre heures pour attendre votre produit. En revanche, si on vous dit : ‘On peut vous livrer dans les quatre heures’, et en fait, vous pouvez préférer être livré plus tard mais dans une plage de rendez-vous de deux heures, à ce moment-là on a beaucoup plus de chances d’arriver à un résultat. » (e-logisticien.)
La convergence des flux par des prestataires spécialisés
Pour offrir ce niveau de prestation, le web-marchand a deux solutions. Soit, il s’en remet à sa logistique interne (et on retourne sur un model intégré qui ressemble à celui des vépécistes traditionnels), soit il fait appel à un prestataire externe. Dans les deux cas, l’ajustement sur la plage horaire nécessite un système technique très développé permettant de modéliser l’ensemble des contraintes de la préparation de commande à la livraison. Dans le premier cas, ses capacités de plages horaires seront finies et le système devra gérer le rationnement en fonction des commandes. La seconde solution est généralement choisie par les sites de commerce électronique qui ne sont pas agencées à un groupe existant. Cela leur permet de transférer les coûts de développement et les risques à de jeunes start-up spécialisées, tout en affichant un bon niveau de service, l’ensemble de ces prestations ayant pour but de faire coïncider « la qualité perçue avec la qualité attendue ». Plus question comme pour le cas du vépéciste « d’arrêter les commandes à 16 heures pour livrer le lendemain ». La démonstration que le web-marchand doit effectuer pour affiner son image le contraint à des prouesses techniques qui, même avec un faible nombre de commandes, pousse le modèle aux limites de ses capacités.
La grande difficulté est alors de transformer ces transactions éparses en une gestion industrielle des flux.
« Ça veut dire qu’il faut moins de fournisseurs. Moins de fournisseurs, ça veut dire moins de produits. Alors, il faut faire un équilibre, il faut sélectionner correctement les fournisseurs. Quand on ne peut pas attirer vingt fournisseurs, ça veut dire qu’il faut en tirer cinq avec lesquels on est en temps réel, avec lesquels on peut faire de l’approvisionnement directement sur la plate-forme pour faire de la préparation de colis, et puis les autres, il faut les avoir sur des références qu’on va stocker. Mais la meilleure solution, c’est le fait de ne pas avoir de stock du tout nécessaire; c’est de fabriquer à la demande. » (e-logisticien.)
Ce rêve éveillé de convergence vers un modèle de supply chain industrielle se heurte néanmoins à la faible activité des sites. N’ayant pas les quantités, ces derniers adoptent une politique d’approvisionnent au cas par cas incompatible en termes de régularité avec un modèle en flux tendus. C’est donc souvent à partir de stocks établis que les professionnels de la logistique doivent opérer. Un processus d’apprentissage doit permettre aux sites de connaître leur marché de manière à dégager une « expertise d’approvisionnement » afin de la transformer en « règle logistique ».
Il ne reste plus qu’un créneau à court terme sur lequel il est possible d’agir pour industrialiser le processus, c’est celui de la mutualisation sur un même lieu des activités de plusieurs e-marchands. Si les sites ne peuvent leur apporter du volume, les e-logisticiens peuvent essayer d’en créer par une agrégation de transactions adressées à plusieurs sites. A l’inverse des portails d’enseignes présentés plus haut, ce n’est plus la partie amont du processus qui pose problème (ils fonctionnent sur stocks), ni la partie colisage (les sites partagent un même entrepôt [27] ), mais la partie aval de la livraison aux clients. Pour tenter d’être performant sur ce dernier aspect (le dernier kilomètre), les logisticiens du web investissent fortement. Ils élaborent de complexes modèles spatiaux permettant de placer les entrepôts « à moins d’une heure du client potentiel ». Ils équipent les camionnettes en outils de communication afin de permettre la traduction en routines par le circuit d’information des séquences de la fabrication/livraison. Enfin, ils mettent en place des solutions modernes de fabrication de colis, afin que le système d’information puisse composer, ordonner et étiqueter une commande, des rayons de l’entrepôt à son emplacement dans la camionnette de livraison [28].
Les deux cas rapidement décrits nous conduisent dans l’expectative. D’un côté l’internet remet en cause le modèle de la vente pas correspondance en ne lui permettant plus de gérer avec la même efficacité l’écoulement des produits. De l’autre, les « jeunes pousses » ont du mal à gérer l’amont de leur process parce qu’elles n’ont pas le volume nécessaire à la mise en place d’une politique d’approvisionnement en flux tendus. Où se situe donc dans ces conditions l’originalité de la distribution du commerce en ligne ? Est-ce dans sa capacité à rendre compatible la gestion des volumes de flux amont (celles de la supply chain traditionnelle) avec une distribution des colis à l’unité ? Il n’est malheureusement pas possible de répondre positivement à cette question. En effet, il existe dans la distribution « ordinaire » des modèles dont l’objectif est de concilier ce type de contraintes. Ce sont par exemple des magasins situés dans les zones aéroportuaires où les rayons doivent être faits et défaits en fonction de la provenance des avions attendus [29] et où les logisticiens reçoivent les commandes contenant des toutes petites quantités, souvent de l’ordre de l’unité. Existe-t-il alors une autre spécificité ? Il y a en a une en effet. Mais elle ne situe pas forcement là où on a la place généralement. Elle s’inscrit dans la dynamique de ces entreprises émergentes à rechercher et à intégrer des processus logistiques novateurs, qu’ils soient techniques ou non techniques.
 
DES LIENS FAMILIERS A LA GENERALISATION INDUSTRIELLE DU SERVICE
 
 
La coproduction de la prestation comme processus d’ajustement
Beaucoup d’auteurs ont écrit sur l’impossibilité pour la théorie standard de relâcher l’hypothèse d’information unique par les prix sans remettre en cause de manière plus globale les fondements du cadre d’analyse [30]. Comme l’écrit Kirman [31] « dans les modèles, la communication n’est faite qu’à travers les prix alors que, dans l’économie réelle, les agents communiquent les uns avec les autres, s’observent mutuellement et sont influencés par le comportement d’autres individus ». Si dans la théorie économique standard, les agents peuvent considérer le marché comme un modèle transparent (c’est-à-dire fonctionnant comme un système), c’est qu’ils disposent dans les prix d’une information élémentaire et unique permettant de sélectionner des comportements optimaux. Ce que nous suggérons, c’est que le commerce électronique, justement parce qu’il implique pour fonctionner d’autres acteurs dont la fonction est précisément de démonter les rouages du système technique, agit comme un révélateur. Il oblige pour son analyse et son fonctionnement à faire ce que les économistes se refusent à faire : s’intéresser au processus de construction d’une offre et d’une demande. La première différence entre le commerce électronique et les marchés physiques est donc méthodologique, elle porte sur la mise au premier plan de la fonction d’intermédiation [32].
C’est une idée voisine que suggère Callon, Meadel et Rabeharisoa lorsqu’ils proposent d’analyser le produit comme « le processus de luttes et de négociations autour de la qualification d’un bien ». Ces auteurs distinguent « le produit » qui renvoi au processus de qualification et de fabrication, du « bien », état stabilisé des caractéristiques à moment précis. La notion d’épreuve qui est au cœur du modèle des économies de la grandeur [33] permet de relier les deux concepts. En effet, comme l’expriment les auteurs, les propriétés qui fondent les qualités des biens « ne se constatent pas ; elles se « dévoilent » au cours de tests et d’épreuves qui supposent des interactions entre les agents (équipés) et les biens à qualifier ». Cette distinction est très intéressante pour caractériser les transactions à distance. Nous laisserons de côté les considérations sur la carrière des produits et leur requalification au long de leur existence. Mais si on prend au sérieux la distinction entre bien et produit, ainsi que la notion de la qualité qui en découle [34], et même si on considère des biens neufs, alors deux biens strictement identiques sur la chaîne de production pourront être qualifiés de manière différente selon l’acheteur, le vendeur, les prestations associées et pour finir les conditions de livraison. L’hypothèse de nomenclature [35] du modèle de l’Equilibre Général ne peut donc être vérifiée. La qualité est une construction conventionnelle dans laquelle interviennent les offreurs (de biens mais également de technologie) et les acheteurs. Comme le remarque Callon et al., l’économie des qualités ainsi définie répond exactement aux caractéristiques de ce que Gadrey appelle les relations de services [36].
Le déplacement de l’espace de qualification, de la transaction vers la livraison
Ainsi, les spécialistes de l’internet n’ont pas tort de voir dans les contraintes logistiques l’une des variables-clé du commerce électronique (la seconde étant la sécurité des transactions). Mais elle l’est moins parce qu’elle constituerait des contraintes organisationnelles insurmontables à court terme que parce qu’elle conditionne de manière importante la singularité des biens proposés à la vente. Si les économistes, en raison de leur présupposé épistémologique font rarement un tel raisonnement, les acteurs de terrain, eux, ont parfaitement conscience de l’importance des interactions entre offreurs et acheteurs pour définir les caractéristiques échangées. Cela les éloigne d’une définition a priori des états de la nature où le lieu de livraison est une propriété parmi d’autres. C’est pourquoi, d’une démarche guidée par les coûts qui a conduit à proposer des sites purement graphiques, la tendance actuelle est plutôt à une évolution vers des sites hybrides proposant également une interaction vocale ou écrite avec un commercial [37], l’enjeu étant de redéfinir en commun la nature de la prestation qui sera réalisée.
S’il est plus accentué chez les nouveaux entrants visant des marchés de niche, ce régime de requalification des prestations au moment de la livraison n’est pas absent des entreprises de VPC historiques. C’est également par le biais des chauffeurs-livreurs que ces grandes enseignes se construisent une clientèle satisfaite. Ces derniers interviennent dans la définition de la prestation proposée. La gestion de proximité leur autorise en effet certains arrangements au bénéfice de la fidélité.
« En zones un peu difficiles, en début de mois, les allocations familiales ne sont pas arrivées. Soit le chauffeur sait déjà que ce n’est pas la peine qu’il se présente, soit s’il se présente, la cliente lui demandera de garder le colis et de revenir dans dix jours. Parce qu’elle ne pourra pas payer le contre-remboursement. » (Logisticien, vépéciste.)
Cette négociation de proximité s’effectue également dans l’autre sens, au profit de l’entreprise. Une des directives que reçoivent les agences de logistique est d’éviter les retours de marchandises dont les coûts sont à la charge du vépéciste. Un cas classique est la commande passée par un enfant à l’insu de ses parents. La réaction spontanée de ces derniers est de refuser la marchandise qu’ils n’ont pas commandée. Toute la compétence déployée par les hôtesses téléphoniques de l’agence locale repose sur leur capacité à sensibiliser leur interlocuteur en leur faisant porter la responsabilité familiale de la transaction manquée et in fine de créer un nouveau besoin.
« Dans ce cas particulier, on essaierait de relancer la cliente pour lui demander ‘Madame, êtes-vous bien sûre de ne pas vouloir ce colis-là ?’ Et dans un bon pourcentage des cas, on arrive à replacer le colis. » (Logisticien, vépéciste.)
Le picking : idéal type de la construction des qualités en interaction
A la différence des grandes enseignes, les nouveaux entrants agissant sur un marché de niche commencent généralement leur activité avec un nombre de commandes modestes. L’un des principaux problèmes qu’ils rencontrent est la montée en charge de leurs carnets de commandes afin de rentabiliser les investissements conséquents dans l’automatisation du processus de fabrication de colis. Pour palier ces difficultés, elles ont parfois recours lors du lancement de leur activité à un modèle qui a cours depuis longtemps dans la distribution alimentaire et qui permet de gérer à faible coût de petits flux. Cette technique, qualifiée de picking dans la presse spécialisée, consiste à s’approvisionner directement dans les rayons de la grande surface de proximité. A première vue, l’internet agit ici davantage comme un catalyseur (il distribue les commandes en fonction des lieux d’habitation) que comme un transformateur de process. Pourtant, ce modèle de distribution est moins anodin qu’il y paraît. Rien ne ressemble plus à un hypermarché qu’un autre hypermarché d’une même enseigne. Et l’internaute qui s’adresse à l’un d’eux sous son format électronique recherche un équivalent de prestation auquel il est habitué. Or le modèle du picking par la continuité de la relation qu’il engendre fait basculer offreurs et demandeurs dans un tout autre régime de coordination.
Le picking dans les rayons s’accommode difficilement d’une gestion des stocks et des commandes instrumentée par l’informatique. La prévision est déterminante pour programmer des commandes internet qui peuvent connaître un décalage de plusieurs jours entre le moment de la transaction et le jour de livraison prévue. C’est le rôle des logiciels d’ERP de tenir une correspondance entre la balance des flux entrants et sortants et le stock physique. Parfois, les équipements à la périphérie du réseau informatique comme les caisses enregistreuses des magasins interviennent dans ce processus d’inscription en le rendant quasi automatique, une marge d’incertitude résultant des erreurs de classement dans les rayons, de la casse et des vols. Mais dans le modèle hybride du magasin physique connecté à l’internet, il demeure un intrus volatile qui échappe au dispositif d’inscription industrielle. Il s’agit du client qui arrive sans crier garde et pioche malencontreusement dans les stocks du magasin virtuel, rendant la planification du cybercommerce inopérante.
« Le délai de 24 heures fait que j’avais quatre chaises. La machine a vu que j’en avais quatre, elle a fait la commande. Dans la journée, je vends les quatre chaises. Moi j’arrive le lendemain matin, je viens chercher mes quatre chaises. ‘Où qu’elles sont mes chaises ?’ Je vais voir dans le système et je m’aperçois ‘Ah ! J’ai fais une vente à 8 heures hier [38].’ » (Responsable d’un magasin de meubles.)
Une organisation adaptée aux relations de proximité
Mais les frictions entre le format de vente sur l’internet et le fonctionnement d’un magasin n’agissent pas uniquement au niveau du système d’information. La relation de proximité qui accompagne la livraison à domicile de la supérette fait basculer le consommateur dans un registre plus familier. Il n’est plus ce consommateur anonyme circulant entre les rayons dont les outils du marketing tentent de décrypter les comportements [39], il devient un proche dont le livreur connaît les habitudes, jusque parfois dans ses retranchements les plus intimes.
« On sait comment ils vivent, car souvent on entre dans la cuisine, on voit l’arrière cour. »
Pourtant le processus de commande électronique maintient une distance entre le client et son magasin. Les commandes en face en face ou par téléphone, en permettant une interaction non différée, autorise un processus de correction au bénéfice du client impossible par l’internet, comme dans cet exemple de commande téléphonique ou une consommatrice dicte ses références à son magasinier :
« Elle m’avait dit 7715, ce qui est une brosse à dent enfant et donc, comme je sais que c’est une dame qui n’a pas d’enfant, j’ai tout de suite dit que cela n’allait pas. »
Cette interaction permet au magasinier de mettre en scène sa connivence avec la personne et de singulariser fortement sa prestation.
« Je sais que c’est une personne qu’il faut livrer toujours le matin, toujours après 10 heures, parce qu’elles promène son chien à 9 heures et demies, donc je peux lui proposer tout de suite ce qu’elle demande. »
Par ce renforcement des liens, il s’assure de sa fidélité.
La distanciation entre acheteurs et vendeurs, au cœur du dispositif de marché électronique, vient se heurter à la continuité de la relation du modèle de picking. Certains acheteurs de l’enseigne de proximité se satisferaient pleinement de la figure du consommateur anonyme promu par l’internet. Ils expriment par des comportements quasi pathologiques des résistances à l’imbrication du marché et de leur sphère privée.
« On a une cliente comme çà qui nous envoie les commandes par courrier parce qu’elle ne veut pas qu’on repère son numéro de téléphone. Quand on va chez elle, on sonne, elle descend, elle bloque carrément la porte d’entrée de l’immeuble, on balance tout par terre et on ne sait même pas où elle habite dans l’immeuble. » (Responsable magasin.)
Le livreur doit montrer des compétences psychosociologiques pour concilier les contraintes de la tournée avec les manies singulières de ses clients. Ces ajustements s’effectuent difficilement par voie électronique. Ils ont plus de réussite par le téléphone qui permet, outre une relation familière, une intervention immédiate.
« On en a une autre où il faut être exactement à l’heure. Si on a dit qu’on arrive à 19 h 07, il faut être là à 19 h 07, pas 6 ni 8, parce qu’elle n’ouvre pas la porte. Il faut vraiment téléphoner et lui dire ‘on arrive à telle heure exactement’ parce qu’elle a peur d’ouvrir la porte. » (Livreur magasin.)
En résumé, le picking est adapté à de petites commandes ne venant pas trop perturber l’organisation et le fonctionnement ordinaire des magasins. Par les interactions qu’il permet entre le vendeur, le livreur et le client, il définit un modèle idéal de coproduction de la prestation allant bien au-delà du produit industriel. Lorsque les transactions augmentent, les tensions dans les modes de coordination sont plus fortes et au bout d’un certain seuil, elles conduisent l’entreprise à basculer vers un autre type d’organisation. C’est là que sont mises en place les solutions plus techniques, susceptibles d’accompagner une évolution industrielle du modèle de livraison.
Une kyrielle d’innovations et des effets d’apprentissage
Nous l’avons dit, les marchands en ligne cherchent tant bien que mal à échapper au dilemme des coûts logistiques qui menace la pérennité de leurs activités. C’est pourquoi, l’internet et ses sites de transactions électroniques constituent un véritable laboratoire permettant de tester la fiabilité et le caractère transférable d’un certain nombre d’innovations. Certains s’appuyant sur les réticences évoquées dans la section précédente de voir l’activité de distribution se prolonger jusque dans l’espace privé ont opté pour des solutions de distribution intermédiaires, où une partie du cheminement est effectuée par l’acheteur [40]. Cette solution de compromis a également pour avantage de réduire de manière drastique les coûts en éliminant les problèmes de livraison sur le dernier kilomètre.
D’autres font confiance au système d’informations pour résoudre les problèmes d’organisation optimale des entrepôts. Et comme, dans le bruit ambiant autour de l’internet et de ses start-up, la fiabilité du modèle logistique est un moyen efficace de se faire entendre, les entreprises saisissent chaque occasion de mettre en avant le caractère innovant de ses solutions. Par exemple, le libraire en ligne Amazon, lors de son arrivée en France a beaucoup communiqué sur le caractère révolutionnaire de son système de classement [41]. Dans son modèle, la règle devient le désordre, l’ordonnancement étant effectué par un logiciel. Chaque ouvrage est classé de manière aléatoire en fonction des emplacements disponibles en prenant bien soin d’inscrire dans le système d’informations le numéro de l’étagère où il se situe. Ce type de classement est sensé procurer une optimisation de l’espace et des gains de temps lors du rangement de la marchandise entrante. D’autres entreprises ont elles opté pour des solutions originales de distribution et de stockage de logiciel particulièrement adapté aux produits que l’on ne vend pas souvent. C’est le cas par exemple de la société Black Orange qui se propose de graver à la demande des CD comprenant un certain nombre de logiciels. Il ne reste plus au client qu’à insérer une clé informatique pour déverrouiller les logiciels dont il a acquis la licence.
La gestion des stocks constitue, en effet, l’un des points de friction de la généralisation du modèle. Par rapport au modèle de la supply chain de la distribution ordinaire (qui revendique de travailler en flux tendu) ils sont indispensables pour répondre aux contraintes extrêmes (météo, grèves, etc.) dont nous avons vu qu’elles faisaient partie des facteurs d’objectivation de la qualité des cyberdistributeurs. Ces stocks sont coûteux, mais outre leur coût leur centralisation dans un entrepôt unique ne permet plus d’intervenir dans des délais très serrés. C’est donc vers une nouvelle gestion du territoire que s’engagent d’ores et déjà certains sites en installant des points relais à des endroits stratégiques de la ville. Il est à noter que cette innovation, non technique, n’est pas exclusive au commerce électronique. C’est un mécanisme assez proche finalement que décrit Gadrey [42] lorsqu’il évoque les gains de productivité permis par certaines innovations dans la distribution postale. Au milieu des années 1980, l’accroissement du volume de courrier était contraint par le poids de la sacoche du facteur qui avait atteint sa taille critique tant du point de vue social qu’humain. Pour répondre à une demande toujours plus forte, la direction de la Poste a eu l’idée de séparer la tournée en plusieurs segments où, à la fin de chacun d’eux, le facteur trouve dans des coffres sécurisés le courrier à distribuer dans la section suivante. Cette innovation de terrain dont Gadrey s’amuse à rappeler qu’elle ne comporte pas de nouvelle technologie a permis à la Poste de bénéficier de gains de productivité substantiels permettant de suivre un accroissement du courrier de l’ordre de 2,6 % par an. Mais, comme le rappelle l’auteur, elle a nécessité également la mise en place d’une logistique de camionnettes adéquate.
 
CONCLUSION
 
 
Au terme de ce parcours, il est difficile de répondre de manière tranchée à notre interrogation première. L’internet engendre-t-elle des modifications dans l’acte de la livraison aux particuliers ? Nous venons de monter que ce segment de la vente à distance fait appel à des ressources et des compétences très particulières. La complexité du terrain et l’ensemble des contraintes qu’il faut résoudre impose-t-il de faire tenir ensemble des types de relations qui font appel à des modes de coordination différents. Nous avons montré également qu’il n’y avait pas de modèle unique de distribution à partir de l’internet, alors qu’un vrai clivage apparaît entre la prise de commandes par une interface web et par téléphone. Cette distinction va-t-elle perdurer à l’heure où l’on voit pointer la convergence des médias ?
Les modèles de distribution rapidement décrits et les régimes d’actions auxquels ils font appels existaient bien avant la venu de l’internet. Alors qu’est-ce qui a changé ? Si l’internet a un impact certain, c’est sur la familiarisation du consommateur avec la vente à distance dans son ensemble. Il apparaît beaucoup plus naturel aujourd’hui, surtout aux jeunes générations citadines, d’utiliser l’outil pour passer une commande en ligne. Mais, on l’oublie un peu trop souvent, c’est le téléphone qui bénéfice surtout de cette croissance d’activité. Or la prise de commande par téléphone peut être déployée sur deux types de modèles. Le premier est fortement rationalisé et la relation y est dépersonnalisée, c’est le call center traditionnel du vépéciste. Le second, nettement moins déshumanisé, permet une relation de proximité entre le marchand-livreur et ses clients familiers. Si dans le cas du premier modèle, l’internet peut s’avérer un substituable quasi parfait (il reste que l’interaction avec le vendeur permet nous l’avons vu de corriger une commande a priori défectueuse), il l’est nettement moins dans le second. Une distinction doit cependant être faite entre différentes sortes d’activités. Cette proximité est un atout indéniable pour les relations de services qui appellent une certaine périodicité (des courses alimentaires, un service à domicile, etc.). Elle l’est beaucoup moins pour les achats one shot ou les achats impulsifs, ces derniers s’accommodant beaucoup plus facilement d’un cadre de transactions anonyme.
C’est pourtant sur le second modèle (celui de l’entreprise artisanale ouverte sur le monde) que s’est focalisé l’imaginaire de l’internet [43]. Si dans les années à venir la vente à distance prend une part plus importante qu’aujourd’hui et si, comme il est probable, la convergence des médias téléphonique et électronique connaît effectivement une extension, alors il est possible que le commerce électronique se scinde en deux strates, l’une fortement rationalisée, l’autre régie par des principes beaucoup plus domestiques. Dans cette évolution, les magasins de proximité auront une carte à jouer. Mais elle sera davantage procurée par la connaissance fine et la gestion de leur territoire que par des rêves d’expansion planétaire. C’est par le service que ces entreprises arriveront à véhiculer au consommateur les signes qualitatifs leur permettant de se singulariser.
Dans l’autre segment, on trouvera des entreprises en forte compétition sur les prix. Ces dernières mettent en place des outils pour garder leurs clients captifs qui peuvent également s’apparenter à du service (comme les mémoires sur le site d’achats répétitifs). L’industrialisation de la chaîne de production-livraison est une épreuve déterminante pour ces entreprises et la plupart d’entre elles s’y est déjà attelée. Pour la réussir, les vépécistes s’appuient sur l’existant, leur problématique étant de réussir la traduction des commandes internet dans leur chaîne de production. Les jeunes start-up elles doivent créer un système de toute pièce et leur viabilité restera incertaine tant qu’un volume n’aura pas été dépassé. Dans la mesure où ils ne bénéficient pas des liens de familiarité des magasins de proximité, leur réussite découlera d’un bon fonctionnement de leur chaîne d’information, tâche qui est souvent sous-traitée à un partenaire. Quoi qu’il en soit, et indépendamment du « business plan » initial de ces entreprises, beaucoup d’essais/erreurs seront nécessaires pour voir émerger le modèle logistique assurant leur viabilité économique.
 
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NOTES
 
[1]ROGERS, PEPPERS, 1997.
[2]Voir, par exemple, le cabinet de consultant Merber Management qui vient de publier une étude portant sur 270 entreprises. Les auteurs estiment que 57 % d’entre elles ont une capitalisation boursière inférieure à leur introduction en bourse, que de « nombreuses entreprises » ont un business model peu robuste privilégiant les revenus indirects et sans aucun seuil de rentabilité. http :// www. 01net. com/ printerArticle/ 0,5112,1645+125509,00. html.
[3]« L’e-business tient ses promesses : il n’a rien perdu de son importance stratégique avec l’émergence de la nouvelle économie. Bien au contraire, des notions telles que la planification, l’infrastructure technologique et la profitabilité que l’on a un temps considéré comme dépassé, sont de retour. Bienvenue dans la nouvelle « nouvelle économie ». (…) », Le Monde, samedi 28 octobre 2000, p. 21.
[4]Pierre VELTZ, 2000, met en perspective un nouveau modèle économique associant des principes tayloriens de rationalisation avec un ajustement des produits à la demande que l’on qualifiera pour simplifier de marchand. Mais, outre l’analyse d’Internet, cette évolution s’inscrit également dans les écrits antérieurs d’auteurs institutionnalistes (PIORE et SABEL, 1984) et régulationnistes (BOYER et DURAND, 1993).
[5]Sur l’importance des croyances dans les activités économiques et de la spéculation autoréférentielle comme mécanisme de leur réalisation, on se reportera aux travaux d’André Orléan, par exemple, ORLEAN 2000.
[6]Voir notamment les conclusions du rapport LORENZ, 1998.
[7]Ce travail exploratoire sera prolongé en 2001 par une recherche comparative sur trois filières d’approvisionnement (les produits gris, le textile et l’alimentaire) réalisée en collaboration avec Eric Brousseau (Université de Paris-X-Nanterre), Christian Licoppe et Adelaïde Melain (France Télécom R&D) dans le cadre d’un appel d’offre du Prédit (Ministère de l’Equipement).
[8]CALLON, MEADEL et RABEHARISOA, 2000.
[9]L’article précurseur en la matière est sans contexte celui d’AKERLOF, 1970. Mais les débats sur la qualité ont depuis toujours droit de cité dans l’arène politique et ont connu une intensification avec les nouvelles armes que la révolution industrielle fournissait aux fraudeurs. Sur ce dernier point voir KESSOUS (1997, chapitre 1).
[10]KESSOUS 1997,2000. MALLARD 2000.
[11]Voir par exemple EYMARD-DUVERNAY, 1989 ; THEVENOT 1989. Ainsi que les nombreux travaux réalisés au centre d’études de l’emploi et à l’université de Paris-X-Nanterre.
[12]GADREY, 2000. Gadrey utilise cet argument pour critiquer l’utilisation comme indicateurs de croissance de la « nouvelle économie » des outils de la comptabilité Nationale adaptés à un contexte de croissance fordiste tourné vers l’accumulation de biens.
[13]Source FEVAD (Fédération des entreprises de vente à distance), 1999.
[14]La part de marché de la vente à distance dans le commerce détails, déjà faible, ne cesse de s’effriter. Elle est passée de 2,43 % en 1993 à 2,34 % en 1999 (4,12 % à 4,01 % réciproquement dans le commerce de détail non alimentaire.
[15]Les parties en italiques sont extraits d’entretiens avec les acteurs de terrain. Ce dernier a porté sur plusieurs sites de commerce électronique comportant des responsables de sites, des DSI et des responsables logistiques.
[16]L’une des personnes interrogées dénonce ainsi le design d’un site d’une banque en ligne installé sur une borne interactive dans une galerie marchande : « Vous avez des personnes qui arrêtent le chaland dans la galerie marchande. En fait il y a un petit espace pas plus grand que ça, ils l’invitent à rentrer, ils expliquent ce qu’on peut y faire ici et puis ils les amènent. Il y a deux coins un peu plus intimes derrière les paravents où vous rentrez en visioconférence avec quelqu’un qui est – alors, là, il y a toute une mise en scène – dans une salle des marchés, et le côté intéressant, c’est qu’il y a des écrans type REUTER derrière la personne qui montrent qu’au bout du fil, on a un expert, on n’ai pas un rigolo dans sa salle de bains, mais il y a quelqu’un qui est dans une salle de marchés, donc ça crédibilise l’histoire. (Q. : Et il n’est pas réellement dans une salle des marchés ?) Non, il est dans un bureau, dans un centre d’appels de banque ! »
[17]THEVENOT, 1985.
[18]BRAS, 1995.
[19]Sur ces notions classiques en économie industrielle, voir TIROLE, 1988.
[20]Le journal du Net, 12 octobre 2000.
[21]Voir les difficultés actuelles de LetsBuyIt, site pionnier dans les achats groupés. Le Figaro économie, 30/12/00.
[22]01 Informatique, 29/10/1999, p. 22.
[23]La FNAC avec un taux de pénétration de 9 % (413 000 visiteurs/mois) et la SNCF (8,2 %, 379 000) sont les deux sites les plus fréquentés suivi des « entrants » Alapage (6,9 % 316 000) Lastminute (4,5 %, 207 000), degriftour (4 %, 184 000) et Houra (3,2 %, 146 000). Les 3 Suisses (2,7 %, 126 000) qui bénéficient d’autres canaux de distribution et nouvelles frontières (2,5 % 114 000) sont respectivement 9 et 10e. Source : Consodata, suivi d’un échantillon d’internantes représentatif, août 2000.
[24]Sans compter l’impact des sites non marchands sur le CA généré par les sites commerciaux, sur ce point, voir GENSOLLEN, 1999.
[25]Selon une étude récente du cabinet AT Kearney auprès de 1 264 consommateurs issus de 6 pays (Etats-Unis, Japon, Royaume-Uni, Suède, France, Allemagne) 4 tentatives d’achat sur 5 sur Internet échouent en raisons de la répétition des informations à fournir avant de conclure la vente (52 %), la crainte de communiquer ses numéros de carte de crédit (46 %), le mauvais fonctionnement du site web (42 %) et l’incapacité de trouver le produit (40 %). En France, 83 % des consommateurs qui ont essayé d’acheter sur un site marchand ont abandonné en cours de route.
[26]Libération, 21/03/01, Catherine Maussion « Les hypermarchés en ligne décollent mais qui fait les courses pour nous ? ».
[27]Néanmoins, dans un tel modèle, lorsqu’un des sites voit ses commandes s’accroître fortement, cela a des répercussions sur l’ensemble des clients du prestataire.
[28]Ce qui peut s’avérer complexe. Les sites de commerce alimentaire par exemple bénéficiant de compartiments à trois niveaux de température différents correspondant aux produits sec, frais et surgelés.
[29]Car c’est bien connu, les attentes culturelles des Japonais, des Américains ou des Français ne sont pas les mêmes.
[30]On renverra le lecteur intéressé à l’article qui fait référence en la matière, tout au moins en France, celui d’Olivier FAVEREAU, 1989. Voir également le livre de SAPIR, 2000.
[31]KIRMAN, 1998.
[32]Sur ce point voir BROUSSEAU, 1999 ; DANG NGUYEN, 1999.
[33]BOLTANSKI, THEVENOT, 1991. Dans les économies de la grandeur, l’épreuve est le moment permettant la qualification (ou la requalification) d’une personne ou d’un objet dans un ordre déterminé.
[34]La qualité définie le processus de production, mais elle est aussi le moyen de définir a priori les caractéristiques d’un bien économique. Cette tautologie met bien en évidence la difficulté de penser dans un même mouvement les deux logiques.
[35]BENETTI et CARTELIER, 1980. Pour fonctionner le modèle de l’équilibre général suppose connu l’ensemble des états de la nature (caractéristiques, lieux, temps...).
[36]GADREY, 1994.
[37]La qualité du site change donc également. Et cette évolution a des répercussions sur les outils de relations clients comme les call centers. Traditionnellement considérés à juste titre comme le lieu le plus taylorisé de la nouvelle économie (VELTZ, 2000, p. 124), en devenant web, ils contraignent leurs personnels à acquérir d’autres compétences de manière à tenir ensemble les usages des nouveaux outils (la voix sur IP, le chat...) et l’ancien dispositif technique.
[38]Les données empiriques de cette section et de la suivante relèvent d’une étude en cours sur le commerce électronique aux particuliers menée par Christian Licoppe dont les résultats sont publiés par ailleurs. (Voir C. LICOPPE, 2001, et la contribution de l’auteur à ce numéro). Je remercie l’auteur pour les avoir mis à ma disposition.
[39]COCHOY, 1999.
[40]L’enseigne de commerce AUCHAN a mis en place une expérimentation de ce type où le consommateur se rend à l’hypermarché, ses courses lui étant livrées une demi-heure après sur le parking.
[41]LSA n° 1689, p. 76-77.
[42]GADREY, 2000, p. 73.
[43]Ces utopies ne se limitent d’ailleurs pas au monde de l’entreprise. Sur l’imaginaire de la communauté scientifique concernant Internet, voir FLICHY, 1999. Sur celles véhiculées par les hackers, voir AURAY, 2000.
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[1]
ROGERS, PEPPERS, 1997. Suite de la note...
[2]
Voir, par exemple, le cabinet de consultant Merber Manageme...
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[3]
« L’e-business tient ses promesses : il n’a rien perdu de s...
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[4]
Pierre VELTZ, 2000, met en perspective un nouveau modèle éc...
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[5]
Sur l’importance des croyances dans les activités économiqu...
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[6]
Voir notamment les conclusions du rapport LORENZ, 1998. Suite de la note...
[7]
Ce travail exploratoire sera prolongé en 2001 par une reche...
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[8]
CALLON, MEADEL et RABEHARI