2001
Réseaux
La logistique du commerce electronique
Jean-Rémi Gratadour
Le développement du commerce électronique sur Internet suppose
l’adaptation des systèmes logistiques pour faire face aux nouvelles exigences
exprimées tant par les marchands que par les clients. Située à mi-chemin
entre la problématique de la Vente à Distance et celle de la grande
distribution, cette nouvelle forme de logistique, parfois appelée e-logistique
ou infogistique, confronte le mouvement d’électronisation des fonctions
commerciales des entreprises aux contraintes des flux physiques. Afin de
comprendre quelles sont les stratégies mises en place pour les dépasser, nous
proposons de dresser la typologie des acteurs en présence et de nous
interroger sur la nature de cette dynamique apparue il y a peu. Une forme de
distribution directe est-elle sur le point d’émerger ?
The development of e-commerce on the internet implies the adjustment of
logistic systems to meet new demands expressed by traders and customers
alike. Situated half-way between mail-order selling and mass distribution,
this new form of logistics, sometimes called e-logistics or infogistics, is
confronting the electronization of firms’ commercial functions with the
constraints of physical flows. In order to identify the strategies set up to get
round these constraints, the author suggests a typology of the actors involved
and questions the nature of this new dynamic. Is a form of direct distribution
on the point of emerging?
La dimension logistique de l’activité de commerce électronique sur
l’internet a longtemps été sous-estimée, l’attention des experts se
portant essentiellement sur les questions de paiement sécurisé et sur
le degré de réintermédiation des processus commerciaux proposés par les
sites. Toutefois, elle n’a pas tardé à devenir le goulet d’étranglement de
nouveaux entrants, appelés « pure players » du commerce sur l’internet. Ce
nouvel obstacle, bien plus radical que l’impact psychologique des questions
de paiement, a transformé le point de vue sur la question logistique, faisant
de cette dernière la pierre de touche du commerce électronique dit B to C.
On distingue traditionnellement au sein du commerce électronique une
différence fondamentale entre les activités ne nécessitant pas de logistique
(billetterie, services financiers, téléchargement en tous genres, etc.) et les
activités proposant un mode de distribution directe de produits physiques
(produits de consommation courante, places de marchés, etc.). Dans le
premier cas, la « distribution » des produits se résume à la question de
l’accessibilité, c’est-à-dire ici à la qualité technique du réseau d’échange
d’information et à celle des interfaces et des systèmes informatiques (bande
passante, montée en charge des serveurs etc.). Dans le second cas, cette
« distribution directe » implique une organisation logistique ad hoc variant
fortement en fonction des produits proposés, notamment en raison des
différences volumétriques de ces produits mais aussi en raison des relations
des vendeurs avec leurs fournisseurs.
Nous traiterons ici exclusivement des activités supposant un service
logistique et poseront comme hypothèse que l’enjeu de la logistique du
commerce électronique sur l’internet n’est rien moins que la capacité d’un
marchand à mettre en place un système de distribution directe de biens
matériels dans des conditions d’organisation efficaces.
Nous poserons également la question de savoir si, à l’avenir, la logistique du
commerce électronique peut donner lieu à un nouveau type de distribution.
En effet, si la condition du développement de toute activité commerciale
suppose une organisation industrielle de sa distribution, la logistique du e-business en est encore manifestement à ses débuts. Comme nous le verrons
dans notre typologie des acteurs en présence, pratiquement tous les acteurs
économiques disposant d’un réseau de distribution ou d’une expertise
logistique peuvent prétendre proposer des solutions. Il y a donc
paradoxalement un excès d’offres logistiques là où l’on constate une
déficience de solutions proposées Cet écart n’est pas sans souligner la
spécificité de ce mode de commerce dont la définition reste aujourd’hui
encore vague
[1].
L’intérêt suscité par la logistique s’explique désormais par l’orientation du
commerce électronique vers une intégration dans les stratégies commerciales
« multicanal ». Les plus remarquables sont celles de la grande distribution
(Carrefour, Cora, Casino) dans la mesure où le modèle de la distribution
directe s’oppose radicalement à celui qui a fait son succès. Toutefois,
l’ouverture de certains réseaux de distribution comme ceux des grands
acteurs de la vente à distance (c Mondial Relay, par exemple, propose à
travers sa filiale Takéos l’accès à la logistique du Groupe 3 Suisses) laisse
penser que derrière la concurrence commerciale des sites de commerce
électronique se dessine une concurrence des services de distribution
logistiques. L’initiative de Zendis, filiale logistique dédiée au commerce
électronique du groupe Hachette Distribution Services, abonde également
dans ce sens en ouvrant les circuits de distribution de presse aux produits de
la vente sur l’internet.
Typologie de l’offre des logisticiens
Est-il besoin de le rappeler, la logistique, notamment dans sa phase livraison,
est le seul contact concret entre un webmarchand et son client. Cela signifie
que derrière la virtualité de la prise de commande, la qualité de la réception
du produit vaut comme le contact en magasin. De ce point de vue, tout échec
à la livraison, tout retard, toute erreur dans les produits livrés par rapport à
ceux commandés, tout problème de retour, etc. sera interprété par le client
comme une mauvaise qualité de service du marchand. La singularité de ce
phénomène tient au fait que le vendeur, dans la plupart des cas, délègue sa
logistique et donc la part relationnelle physique de son activité commerciale.
Cette situation rend le webmarchand vulnérable et dépendant. La gamme de
services à sa disposition étant large, nous proposons ici d’en dresser une
typologie.
Quatre grands cas de figure existent : les postes, les intégrateurs, les
logisticiens-transporteurs et les coursiers. Chacun d’entre eux a ses
particularités fortes qui se traduisent dans leurs offres logistiques. Alors que
les postes disposent d’une offre de service « large spectre », les trois autres
catégories se distinguent par des offres de service « sur mesure » à même de
répondre à un cahier des charges particulier. Ainsi, la force des premiers en
matière tarifaire ne limite en rien celles des autres en matière de
personnalisation du service.
Après une brève présentation de chacun de ces acteurs, nous élargirons le
champ en nous intéressant à deux autres acteurs attendus, les grands
vépécistes et la grande distribution, qui sont moins des entreprises de
logistique que des experts logistiques susceptibles d’ouvrir leur savoir-faire à
d’autres entreprises. Nous terminerons enfin sur les nouveaux entrants, les
« third party logistic providers », qui proposent d’optimiser les systèmes
d’information logistique pour assurer une meilleure fluidité des échanges.
Quatre grands types d’acteurs
Les postes
Historiquement, les postes nationales sont des acteurs très compétitifs au
niveau national. Le coût d’affranchissement en fait d’une certaine manière le
service par défaut. Depuis quelques années, elles connaissent un double
mouvement de diversification des services proposés et d’internationalisation,
par prises de participations capitalistiques ou partenariats. Leur force
nouvelle réside donc dans la diversification de la gamme de services et
l’élargissement de la couverture territoriale.
La Poste française a ainsi élargi son offre à la logistique avec PubliTrans et
Eurodispatch d’une part, puis signé un partenariat avec FedEx dans le
domaine de la messagerie express. Elle s’est dotée récemment d’une filiale,
Esipost, dédiée à l’intégration des offres logistiques de La Poste pour les
entreprises (notamment les PME) souhaitant développer une activité de
commerce électronique sur l’internet. La poste Allemande, Deutsche Post
AG a, quant à elle, racheté le logisticien Danzas et pris près de la moitié du
capital de DHL. De tels mouvements laissent penser qu’à l’avenir les
opérateurs postaux couvriront toute la gamme des prestations possibles et
pourront devenir l’interlocuteur unique de nombreux webmarchands. Enfin,
au niveau national, les postes se caractérisent par la capillarité de leur réseau
de collecte-distribution qui en fait des acteurs locaux de premier plan
capables de desservir des zones enclavées.
Opérateurs de messagerie express (intégrateurs)
Très tôt, les opérateurs de messagerie express comme UPS, FedEx ou DHL
se sont positionnés comme des interlocuteurs privilégiés des webmarchands.
Ils ont dès les années 1980 investi lourdement dans les systèmes de tracing-tracking, ce qui leur a permis d’être les premiers à proposer cette valeur
ajoutée informationnelle qui intéresse aujourd’hui le consommateur final.
Par ailleurs, la rapidité de livraison, en J+1 pour les grands axes, coïncide
avec l’image de la vente sur l’internet, image sur laquelle elles ont capitalisé.
Enfin, la qualité de leur desserte internationale et leurs accords de
dédouanement rapide en font des acteurs de poids pour les expéditions hors
des frontières.
Toutefois, le coût de la prestation logistique d’un intégrateur pèse
lourdement sur de nombreux achats par l’internet, réduisant d’autant l’intérêt
de ce service haut de gamme pour les marchands qui ne font pas de
l’international leur zone de chalandise prioritaire. Afin de ne par arriver à
une part exorbitante des coûts logistiques sur le prix des produits, les
marchands doivent souvent recourir à d’autres solutions. Le cas de leur
utilisation massive aux Etats-Unis ne doit pas faire oublier que sur ce
territoire, les intégrateurs ont une position privilégiée puisque l’opérateur
postal national, USPS, ne propose pas de service colis. Cette situation est
très différente dans les pays européens. Dernier obstacle, les plages de
livraison des expressistes sont traditionnellement celle des heures ouvrées
des entreprises. Or, la demande en matière de service logistique B to C se
polarise sur les horaires en début de matinée et après 18 heures. Cette
modification de la demande suppose donc pour les acteurs de modifier
sensiblement leur organisation.
Logisticiens et transporteurs
Les logisticiens-transporteurs sont traditionnellement des spécialistes de la
fonction logistique externalisée des entreprises. Leur savoir-faire et leur
degré de spécialisation en font des acteurs privilégiés pour toute une gamme
de services demandant la maîtrise de la gestion de gros volumes et du « juste
à temps ». L’offre de services est ici pléthorique, mais elle est surtout
adaptée aux demandes du commerce entre entreprises. Il y a fort à parier que
cet ensemble d’acteurs va bénéficier de la croissance des échanges B to B
soutenus par le développement du commerce électronique, des places de
marché virtuelles, de l’e-procurement, etc.
Toutefois, à l’exception de certains grands acteurs, comme Dubois, ayant
récemment développé des services de livraison aux particuliers, la
perspective du développement du commerce B to C n’est pas un axe
stratégique pour ces entreprises.
Inversement, les logisticiens transporteurs ayant une activité de
« Messagers » investissent le marché du petit colis (autrement appelé
« monocolis ») et s’intéressent au développement du commerce électronique
B to C comme Mory Team, ou Calberson. Afin de monter en puissance sur
ce marché où la distribution est la clé du succès, ils établissent des
partenariats pour proposer un réseau territorial plus maillé. Ils complètent
parfois leur offre avec la mise en place de systèmes d’information
interopérables avec l’internet à l’attention de leurs clients, comme, par
exemple, pour les Bons de Livraison (BL) chez Hays logistics..
Coursiers
Comme tels, les coursiers incarnent, au niveau local et urbain, la possibilité
d’associer rapidité de la prise de commande avec rapidité de la livraison. Ce
secteur fortement atomisé connaît encore peu de sociétés spécialisées sur le
créneau de la vente sur l’internet. Historiquement, elles sont spécialisées
dans les échanges entre entreprises et non dans les livraisons B to C.
Toutefois, on note l’apparition d’entreprises comme Bunny Home Delivery
ou E-liko qui ciblent le marché de la course pour les webmarchands. On ne
manquera pas de souligner ici que la prise de participation de Chronopost
dans E-liko démontre une articulation possible entre cette activité et celle des
expressistes.
Il est probable que ce type d’acteurs, s’ils arrivent à créer un réseau de
plusieurs agglomérations, pourrait s’imposer sur le marché de la course
B to C, marché initié d’une certaine manière par le développement de la
livraison à domicile de pizzas, médicaments, cassettes vidéo, etc., secteur qui
reste encore très atomisé.
Autres acteurs attendus : les vépécistes et la grande distribution
Les grands vépécistes
Les grands vépécistes disposent d’un savoir-faire complet dans la vente
directe aux particuliers. Historiquement, ils ont constitué leur propre réseau
logistique d’une part pour pallier les limites de l’offre postale et, d’autre
part, pour bénéficier d’économies d’échelle sur la part des coûts logistiques,
notamment dans les zones de chalandise comme les villes. C’est ainsi que
des filiales logistiques comme Mondial Relay pour Les 3 Suisses
(30 millions de colis par an) ou Distrihome pour Yves Rocher ont fait leur
apparition.
Les grands vépécistes ont plusieurs atouts :
- ils excellent sur l’offre logistique en aval (gestion des retours, services
clients, etc.) ;
- ils capitalisent sur une clientèle habituée à la vente directe, même si celle-ci n’est pas nécessairement équipée ;
- ils ont enfin une expérience acquise de la prise de commande par Minitel.
Aussi, lorsque certains d’entre eux annoncent aujourd’hui ouvrir leur offre
de service à d’autres acteurs du commerce électronique, c’est-à-dire mettre à
disposition leur organisation logistique à des tiers, de nombreux observateurs
estiment que ces « nouveaux entrants » pourraient à l’avenir proposer un
haut niveau de qualité de service. Si ces acteurs peuvent concurrencer La
Poste sur la livraison de colis, ils ne disposent toutefois pas d’un réseau
maillé. La répartition des flux de Mondial Relay par exemple, qui fait un
tiers en livraison directe, un tiers en livraison en points relais, et un tiers en
livraison par voie postale, témoigne de la nécessaire diversification des
modes de livraison pour atteindre une cohérence territoriale.
La grande distribution
La grande distribution dispose d’un savoir-faire logistique très performant
dans les processus de réapprovisionnement et de gestion des relations avec
de multiples fournisseurs. Elle fut pionnière en matière d’équipement en
systèmes EDI destinés à fluidifier les relations clients-fournisseurs.
Sur toute la gamme des produits de consommation courante, et désormais
sur un nombre croissant de produits et services (comme les voyages par
exemple), ils ont une position de leader. Il est donc normal que face au
développement du commerce électronique, ils s’interrogent sur les risques et
les opportunités que celui-ci représente pour leur activité.
Toutefois, il y a là un paradoxe historique frappant : le modèle économique
du commerce électronique de type B to C est à l’opposé de celui de la grande
distribution. Là où celle-ci faisait venir le client final en voiture jusqu’à un
vaste magasin-entrepôt situé en périphérie d’agglomération, il s’agit
désormais d’aller livrer jusque chez lui. Ce « dernier kilomètre », de loin le
plus coûteux pour le logisticien, n’est-il pas en contradiction avec les
économies réalisées grâce à la gestion des gros flux de marchandises ?
Initiée par Télémarket, la vente à distance de biens de consommation
courants est aujourd’hui encore un marché de niche même si les
professionnels s’accordent à penser qu’il existe une forte demande
potentielle. L’organisation logistique alternative que des acteurs comme
Houra (Cora) ou Ooshop (Carrefour) mettent en place semble ainsi se
développer, non pas à partir d’un savoir-faire logistique acquis de longue
date, mais à partir d’une nouvelle organisation calquée sur celle de la Vente
à Distance (VAD), avec en son centre un entrepôt dédié. L’organisation
logistique par picking des produits commandés par l’internet dans les
magasins semble progressivement abandonnée en raison des risques de
perturbation sur l’organisation traditionnelle.
Nouveaux entrants
Par « nouveaux entrants » nous entendons les acteurs qui se spécialisent sur
la partie « système d’information » du commerce électronique sur l’internet.
On les appelle parfois les e-logisticiens ou les « infomédiaires ». Ces acteurs
ont des origines très différentes. On y trouve des entreprises filiales de
groupes logistiques, des SSII spécialisées dans la logistique, des
« infomédiaires » de type ASP (Application Service Provider) spécialisés
dans la remontée et le traitement des informations de suivi, des bourses de
fret, des consultants, etc. Ce sont des entreprises comme E-Quod,
ShipVision, Cross Log ou Team On-line.
Elles ont toutes en commun de travailler sur l’adaptation des fonctions
logistiques traditionnelles à celles du commerce en ligne. Elles permettent
généralement de restituer jusqu’au client final une information fiable sur le
suivi logistique, détail fortement apprécié à en juger par la part de ceux qui
interrogent les systèmes de suivi après avoir passé une commande. Elles
permettent également au vendeur de proposer à ses clients le suivi logistique
à partir de son site sans renvoyer sur les sites web des logisticiens avec
lesquels il travaille. Enfin, leur rôle de « prescripteur transport » est loin
d’être négligeable lorsqu’elles ont des accords tarifaires avec les
transporteurs.
La question de la distribution finale
Le choix du prestataire logistique implique une alternative en matière de
distribution. Il s’agira de choisir entre une livraison à domicile et une
livraison en points relais. Entre ces deux solutions, de nouvelles offres
encore expérimentales de « boîte à colis électroniques » (Homeport par
exemple) font leur apparition.
Distribution avec livraison à domicile
Si la livraison à domicile semble a priori la plus adaptée aux commandes
passées sur l’internet, deux remarques peuvent être toutefois faites à ce
sujet . Premièrement, le client est rarement prêt à payer le prix réel de cette
distribution si le montant de sa commande ne le justifie pas. Deuxièmement,
la livraison à domicile rencontre de nombreux obstacles, notamment en zone
urbaine, comme par exemple l’absence de la personne à l’heure de la
livraison, les digicodes, l’engorgement de la circulation urbaine, les
problèmes de stationnement, les difficultés à trouver des adresses, etc.
Une « livraison à domicile » peut donc parfois se transformer en une
« attente de livraison à domicile » et le logisticien, tout comme le client, en
fait les frais. Le développement de la livraison par prise de rendez-vous,
avec des facilités notamment liées au téléphone portable, fait néanmoins
évoluer ce mode de distribution dans un sens favorable. Mais le traitement
au « cas par cas » rend plus difficile une rationalisation en tournées, celles-ci
permettant d’effectuer des économies d’échelle sur la distribution en limitant
le coût de livraison en même temps qu’il augmente le taux de placement des
colis. Cette solution qui est dans le jargon postal appelée « livraison express
par exprès », est également la plus ancienne historiquement puisque c’est
celle qui fut adoptée aux origines des postes.
Distribution avec livraison hors du domicile
Le second mode de distribution exploite toute la gamme des possibilités des
points relais. Ce type de distribution est pratiqué depuis de nombreuses
années par les grands vépécisites. Dans certains pays comme l’Allemagne,
elle prend même la forme du voisinage où c’est un habitant du quartier qui
sert de point relais en échange d’avantages commerciaux ou de
rémunération.
En France, où ce mode de distribution reste malgré tout moins fréquent, les
points relais sont soit des commerces, soit des magasins en propre.
Soulignons que la mise en instance au bureau de poste en cas d’échec de
distribution lors des tournées relève d’une certaine manière de ce cas de
figure.
De nombreux acteurs aujourd’hui réfléchissent à la mise à disposition de
leurs réseaux de magasins pour le dépôt de colis. Ces points relais pourraient
ainsi apparaître dans les stations-service (BP), les kiosques à journaux
(Zendis), sur le lieu de travail, voire dans des « casiers électroniques » gérés
par des entreprises. Encore à l’état d’annonce, certaines de ces offres
pourraient devenir réalité dans les mois et années à venir.
Reste à savoir si le client sera séduit par ce type de distribution. Rien ne
serait en effet plus désastreux qu’une démultiplication de ces points relais
car les clients seraient ainsi contraints de faire la tournée des points relais. La
convivialité de ce mode de distribution reste à vérifier par l’expérience,
même si elle suscite aujourd’hui l’intérêt croissant de nombreux réseaux de
distribution soucieux de rentabiliser leurs infrastructures.
Du « last mile » au « last yard »
Les logisticiens s’accordent à dire que la gestion du « dernier kilomètre »
(last mile) est la condition du succès de la logistique du commerce
électronique. Nous voudrions ici ouvrir la perspective en signalant que c’est
peut-être de plus en plus celle du « dernier mètre » (last yard) qui prime.
En effet, dans un contexte d’inflation des transports en zone urbaine, la
croissance de la distribution aux particuliers va dans le sens d’une
augmentation des engorgements des villes et des nuisances. Prophétiser
l’explosion du commerce électronique revient donc, d’une certaine manière,
à annoncer la sombre perspective de villes où les livreurs viendraient saturer
davantage un trafic urbain déjà à la limite de l’asphyxie. Un dispositif
logistique permettant de limiter ces effets négatifs, et pour le moins
inattendus, du commerce électronique reste donc à inventer.
L’exemple des magasins de proximité japonais inspirent à certains analystes
comme Bruno Marzloff (Groupe Chronos) l’idée que le développement du
commerce électronique, notamment celui émergent du « m-business » grâce
aux téléphones portables interactifs, ne peut se faire sans démultiplication
des espaces logistiques de proximité. Loin d’être de simples points-relais,
ces boutiques interconnectées, présentes sur tout le territoire et dont le
modèle initial a été celui du Seven-Eleven américain, situées sur les lieux de
passage quotidiens des personnes, pourrait faire du commerce électronique
avant tout un service de proximité. Loin de l’idée du commerce électronique
conçue comme une vente à distance internationale, celui-ci s’orienterait vers
une représentation plus attrayante, plus rassurante aussi, d’un commerce
proche de ses clients, et dont le point de contact n’aurait plus les déficiences
inhérentes à la livraison à domicile puisqu’il serait assuré par un
commerçant.
La situation actuelle pourrait être résumée en disant que le commerce
électronique sur l’internet a face à lui un modèle d’organisation logistique de
type « grande distribution » d’une efficacité redoutable : en échange de
produits à bas prix, les hypermarchés transforment le client en « logisticien
de distribution idéal ».
En effet, comment rivaliser avec un tel logisticien que la problématique de la
logistique du commerce sur l’internet nous révèle dans toute son ampleur ?
En regardant de plus près, nous pouvons décomposer les phases logistiques
que le client assure : il achète et entretient son propre véhicule, il va « à la
demande » jusqu’au stock situé en périphérie pendant ses temps libres, il
assure lui-même le picking dans les étalages, il prépare son caddie
individualisé correspondant exactement à sa commande, il assure la mise
sous film plastique des produits achetés, il garantit le paiement immédiat de
manière totalement sécurisée, il assure le point de rupture de charge entre le
caddie et son véhicule sans délais, il va au lieu de livraison en connaissant
parfaitement l’itinéraire, il passe tous les obstacles urbains (embouteillages,
digicodes, étages, etc.), il rentre chez son client avec sa propre clé, il sort les
produits des emballages, les range dans les placards et le frigidaire et ne
demande pas de remboursement si un produit arrive brisé. Le moins que l’on
puisse dire, c’est que la logistique du commerce électronique sur l’internet
va avoir du mal à être meilleure à peu de frais ! A moins, bien sûr, que le
commerce électronique fasse rimer la personnalisation de ses offres avec une
logistique moins personnalisée que personnelle, proche des individus avec
une relation de confiance sans laquelle elle risque de se heurter à l’obstacle
de la distance.
Si le commerce électronique doit développer un nouveau mode de
distribution, il devra donc sans doute le faire en se montrant capable de
proposer des solutions logistiques adéquates, compétitives, avantageuses tant
pour le marchand que pour le client et à un coût qui puisse, comme
aujourd’hui, se fondre avec la part des coûts de distribution du prix du
produit.
[1]
Voir l’article d’Alain Rallet dans ce numéro.