2001
Réseaux
Faire ses courses par telephone ou par Internet
Médiations technologiques, formes des échanges, de la relation commerciale et de la consommation
Christian Licoppe
L’article essaye de comprendre les pratiques qui accompagnent le
ravitaillement sur internet. Il interroge les tensions que cela implique tant
vis-à-vis des habitudes classiques de consommation que des mode de
commande par téléphone ou télécopie. L’analyse s’appuie sur un double
étude de cas : un supermarché québécois qui traite les commandes sur son
site internet central et un petit épicier de quartier de la région parisienne qui
n’a pas de magasin mais gère toutes les formes de commande à distance.
This article strives to explain the practices related to ordering on the internet.
It considers the tensions involved, as regards both traditional modes of
consumption and ordering by telephone or fax. The analysis draws on two
case studies: one of a Quebec supermarket that processes orders on its
central web site and a small grocery trader in the Parisian region that has no
physical shop and uses all forms of distance ordering.
Parmi les multiples formes de commerce aux particuliers présentes sur
l’internet, l’approvisionnement domestique dans des cybermarchés a
suscité un intérêt médiatique qui ne s’est pas démenti depuis
plusieurs années, sans doute parce que la nouvelle économie y est dans ce
cas associée aux routines domestiques les plus ordinaires, les plus
communes, les plus partagées. Tenter de comprendre les pratiques qui
entourent le ravitaillement sur l’internet en considérant les déplacements et
les tensions induites avec les pratiques préexistantes d’approvisionnement en
magasin d’une part, par téléphone ou télécopie de l’autre va être l’objectif
central de cet article. La plus grande part de l’approvisionnement des foyers
se jouant dans les grandes surfaces, ce sera d’autant plus le point de
référence pour notre approche que la plupart des sites de l’internet sont
associés à des enseignes ou éventuellement des supermarchés locaux. Les
données les plus fines disponibles sur la consommation dans les grandes
surfaces viennent d’approches ethnographiques qui suggèrent souvent
l’ambivalence de ces pratiques. Elles montrent ainsi des consommateurs qui,
tout en gérant au mieux leur budget et en achetant au plus juste prix,
inscrivent néanmoins cette rationalité gestionnaire dans le cadre de
l’affirmation de leur engagement domestique, leur amour du foyer, leur
dévotion familiale, n’hésitant pas à inclure dans leur caddie une petite
gâterie. A titre de gratification personnelle
[1].
C’est donc bien en gardant en tête cette richesse des pratiques
d’approvisionnement familial que je voudrais réinterpréter les achats en
ligne dans les cybermarchés. Pour ce faire j’ai choisi d’exploiter sous cet
angle particulier deux cas issus d’une étude plus globale
[2]. Le premier est
celui d’une enseigne de distribution québécoise qui a introduit dans ses
magasins la préparation des commandes de l’internet passées sur son site
global de commerce électronique, pratique qui n’a pas d’équivalent français,
dans la mesure où les grandes enseignes françaises passées sur l’internet ont
fait le choix de traiter la logistique des commandes dans des entrepôts, plutôt
que dans leurs magasins. Ce cas me permettra donc de travailler sur la
tension qui peut exister entre les pratiques propres du magasin et celles de la
vente à distance, telle qu’elle se manifeste pour l’approvisionnement
domestique courant. Le second cas sera celui d’un petit épicier de proximité
de la région parisienne, qui n’a pas de magasin, mais traite toutes les formes
de commandes à distance. Ce cas me permettra d’explorer les différences et
les imbrications observables selon le canal de commande et le mode
d’interaction employé. Pour des raisons de confidentialité, j’ai renommé
dans la suite de l’article les firmes et les acteurs. Notons enfin qu’au niveau
d’analyse où je vais opérer, la question des différences nationales entre la
France et le Canada resteront secondaires.
Vu du côté des acteurs des firmes de commerce en ligne, la réalité de cette
pratique est un problème socio-technique extrêmement ramifié, dont la
complexité est immédiatement apparente sur le terrain, mêlant des
problèmes organisationnels, la gestion d’un grand nombre de tâches
différentes, l’emploi de ressources techniques diverses pour interagir avec
les consommateurs, les problèmes territoriaux du magasin et de la logistique,
la conception, le design et la promotion du site, l’innovation technologique,
etc. Pour mettre en ordre nos observations et simplifier nos études de cas, il
fallait un cadre. Je l’ai pris pour les besoins de cet article dans la sociologie
d’Anthony Giddens, dans la mesure où celle-ci articule entre eux trois
thèmes pertinents pour la compréhension des interactions électroniques
[3]. La
décontextualisation réalisée par les systèmes experts et la technologie ; ceux-ci réinscrivent dans l’immédiateté locale des interactions des éléments qui
trouvent leur pertinence à des distances spatiales et temporelles toujours plus
grandes.
- Les risques associés au recours à la technologie et aux systèmes experts et
le problème de confiance que pose leur mobilisation de lieux et de
temporalités inaccessibles à l’expérience immédiate et l’expertise
individuelle.
- Une construction réflexive d’homo sociologicus, qui se reconstruit en
permanence par les choix, les arbitrages, les évaluations qu’il effectue dans
cette complexité : l’identité, l’individu s’accomplissent sur le mode du
projet.
Si la sociologie de Giddens nous fournit un cadre permettant de trier nos
matériaux et de simplifier la complexité observée autour de la vente à
distance et la vente en magasin, elle ne constitue pas pour autant un modèle
que nous souhaiterions appliquer. Orientée vers la construction d’un modèle
général, elle élude en effet complètement la question fondamentale qui nous
intéresse ici, qui consiste à repérer la façon dont cette triple articulation
s’organise de manière très variable dans la pratique. Or, comprendre le
commerce électronique et les modes de consommation qu’il induit, s’est bien
comparer et distinguer entre le ravitaillement en magasin, le ravitaillement
par téléphone, le ravitaillement par l’internet, et regarder comment, dans
chaque cas, s’y jouent des articulations différentes entre le local et le global,
les formes de la confiance, l’identité du vendeur et du consommateur, ainsi
que la nature de la prestation en jeu selon des dimensions à la fois
marchandes et non marchandes.
Le ravitaillement à distance et la grande surface : Distribonline, un grand distributeur passé au commerce électronique
L’enseigne Distrib est en fait un grossiste qui approvisionne à travers une
grande partie du Canada des grandes surfaces opérant sous l’enseigne Distrib
et possédées par des propriétaires indépendants. Considérant qu’un certain
nombre de ces grandes surfaces fournissaient déjà des services de commande
à distance et de logistique de proximité, l’enseigne lance le site de commerce
de détail en ligne Distribonline et le concept de « Cybermarché ».
Moyennant un effort important de mobilisation progressive des propriétaires
de magasins (indépendants, tout au moins juridiquement), le principe est de
ventiler les commandes passées sur le site de l’internet vers la grande surface
la plus apte (le plus souvent pour des raisons de proximité, quelquefois pour
des raisons de disponibilité) à assurer la préparation et le suivi de la
commande. Considérons ici deux de ces magasins tout à fait comparables
par la taille (environ 2 500 mètres carrés, ce qui est parfaitement typique des
supermarchés de l’enseigne) et situés dans l’agglomération de Montréal. Le
magasin A est un magasin corporatif dirigé par un gérant (c’est une
exception chez Distrib), et surtout, il n’y existait pas de possibilité de
commande par téléphone, de sorte que la démarche sur l’internet y a
inauguré la mise en place de procédures de vente à distance. Le magasin
Best dirigé par un propriétaire indépendant, et l’un des premiers à s’engager
dans les expérimentations qui ont entouré le développement de la vente de
détail en ligne chez Distrib, d’autant qu’il y était déjà possible de
commander par téléphone ou par télécopie. Dans ce cas, la prise de
commande par l’internet est donc venue compléter et déplacer un savoir-faire antérieur de vente à distance. Nous avons procédé par entretiens et
observation directe dans ces deux magasins.
L’apparition dans une grande surface de procédures de réception
et de suivi de commandes sur l’internet
Si le gérant du magasin s’est bien engagé dans une mobilisation du magasin
A et de son organisation pour préparer et livrer des commandes sur
l’internet, ce n’est pas sans quelques réticences. Affichant en permanence
une volonté de rationalité des procédures et de maximisation des ventes, il se
déclare en effet hostile à tout ce qui est vente par téléphone, dont il a
auparavant fait l’expérience dans des magasins plus petits. C’est une perte de
temps, et cela engage des discussions avec le client qui n’ont pas lieu d’être
et sont source d’inefficacité : « une commande téléphonique :
« OK, je veux trois tomates... pas trop mûres... Et après ça, tu fais une
livraison, tu livres ça, et elle appelle encore, et elle dit : ‘Mais ce n’est pas les
tomates que je voulais, elles sont un petit peu trop vertes...’ Je perds du temps
au téléphone, après ça, tu perds le temps pour assembler les commandes, et tu
perds le temps... Alors, les commandes téléphoniques... Je ne sais pas si les
autres, ils le font – j’imagine que des magasins qui sont plus petits, peut-être
qu’ils font des commandes téléphoniques, mais moi, je n’en fais pas… Mais
ici, on a 22 000 clients par semaine, on ne peut pas se permettre d’aller sur le
téléphone. »
Ce discours où les logiques de la grande distribution (augmenter le débit,
minimiser le service en magasin et les prix, faire venir le plus de clients
possibles dans le magasin) entrent en conflit avec les représentations de la
prise de commandes à distance, leur préparation et leur livraison à partir du
magasin lui-même, est tout à fait représentatif de la réticence des gérants de
grande surface à s’engager dans la vente à distance. L’une d’elles,
spécialisée dans le bricolage et qui avait vu une partie de sa clientèle
disparaître suite à la fermeture d’autres grandes surfaces voisines, décrit
ainsi avec humour l’esprit dans lequel on en vient, pour sauver son magasin,
à mettre en place la possibilité de commandes à distance :
« Donc, cette augmentation-là, de vente, ne s’est pas faite seulement
strictement par la façon normale d’un magasin, de dire, on prépare le
magasin, on espère que les consommateurs viennent. On s’est carrément
prostitué sur le marché [rires]... en disant que toutes les façons de distribuer
nos produits sont équivalentes. Donc, on s’est mis à accepter des demandes
par téléphone, des livraisons COD ; on s’est mis à accepter des commandes
par fax, outremer, on a fait de l’exportation. »
Tout bien considéré, le gérant du magasin A considère que la gestion des
commandes de l’internet est un pis-aller, certes consommateur de temps
comme toutes les procédures de vente à distance, mais moins que le
téléphone. Mais de toute manière, comme il opère majoritairement selon les
critères de rationalité du monde industriel, la vingtaine de commandes
hebdomadaires qu’il est amené à traiter dans son magasin ne pèse rien :
« On devrait être proche de 20 par semaine... Regarde... Je ne peux pas dire
que ça n’apporte rien parce que s’il y a un client qui est satisfait, c’est déjà
assez. Mais tu peux regarder ça monétairement, là, ça ne m’apporte rien. »
Dans l’organisation qui a été mise en place, les commandes arrivent du site
vers le bureau administratif du magasin, qui les prépare et les duplique. En
fonction des disponibilités, deux ou trois personnes qui ont un rôle
transversal recopient les commandes et les portent aux chefs de rayon qui
ont pour mission de préparer eux-mêmes la partie des commandes qui les
concernent. Les commandes sont ensuite recomposées, passées en caisse,
toujours la même, et transmises aux camionnettes de livraison.
L’engagement est collectif, mais selon le gérant, personne n’aime ces
commandes de l’internet, qui constituent un surcroît de travail. Cette
organisation est perçue comme provisoire dans la mesure où si le volume de
commandes de l’internet augmentait, il faudrait sans doute créer un poste
dédié à leur préparation. Le doute subsiste néanmoins sur l’ampleur du
phénomène et des réserves sont émises sur le fait que le système des
commandes par l’internet pour le ravitaillement régulier prenne vraiment.
Si l’on est amené à appeler les clients de l’internet quand il y a des
problèmes, c’est alors la chef-caissière qui s’en charge. Quand ce sont les
clients qui appellent et que cela concerne la préparation, on repasse les
appels aux chefs de rayon. Il n’y a pas d’employé qui soit vraiment dédié à
ce suivi de la relation téléphonique. Tout le monde est au courant, et tout le
monde se débrouille quand arrivent des appels identifiés sur l’internet. On va
toujours arriver à trouver quelqu’un de disponible sur son portable. De ce
fait la familiarisation est minimale, elle ne semble même pas être évoquée en
magasin. Nul ne sait si certains clients de l’internet viennent dans le
magasin. Il y a bien quelques clients internet réguliers, mais ils font toujours
grosso modo la même commande, routinière et standard, et les préparateurs
en magasin considèrent qu’ils ont simplement dû la sauvegarder dans le
logiciel. Comme en plus la livraison est découplée des acteurs du magasin,
on voit que la commande internet apparaît comme un service rendu à un
client distant et largement inconnu, et que la construction d’une relation de
familiarité semble ici minimale. La situation dans le second magasin est à la
fois différente, parce que l’expérience antérieure de la vente par téléphone
dégage le magasin des apprentissages correspondants, et de façon similaire,
parce que la comparaison des deux canaux de vente va renforcer et affiner la
représentation de la consommation sur l’internet qui a commencé à se
dessiner dans ce premier cas.
La préparation et le suivi des commandes sur l’internet
dans un supermarché offrant déjà un service de vente à distance
Sous l’impulsion d’une directrice de magasin perçue comme encourageant
l’innovation, le magasin B prend des commandes par voie téléphonique
depuis son ouverture, et les commandes internet que lui envoie le site depuis
qu’il a lui aussi ouvert. Une préparatrice est dédiée à la réception, la
préparation et le suivi de toutes ces commandes, indépendamment du canal
concerné. A l’époque de l’enquête, le magasin traitait de façon
hebdomadaire de vingt à vingt-cinq commandes internet, quinze commandes
téléphoniques et fax par semaine, c’est-à-dire en gros à peu près autant de
commandes internet que le magasin A et le double, tous canaux confondus,
un volume qui, comme nous l’avons vu conduirait aussi le magasin A à
mettre en place un poste dédié à la préparation des commandes à distance.
Toutefois, ce choix organisationnel conduit à d’autres effets, indépendants
du nombre de commandes traitées. Après avoir visité la semaine précédente
le magasin A, Anne, la préparatrice en question considère que c’est bien
mieux ainsi, à la fois parce que le client, s’il a un problème, ne doit pas
toujours courir après la bonne personne, mais aussi parce que, de ce fait, se
construit une connaissance mutuelle entre elle et ses clients, autour de ce
qu’ils attendent :
« Non, parce que tu en viens à connaître tes clients, tu en viens à connaître la
marchandise, ce qu’ils aiment... Moi, j’ai un bon contact avec les gens, au
téléphone, alors... Je pense que c’est mieux quand c’est toujours la même
personne qui les fait. »
Outre la commande téléphonique directe, les prises de commandes se font
par fax et pas mal par l’internet, qui est le canal le plus usité. Les
commandes par télécopie posent le problème d’un usage trop libre de
descriptions ordinaires, qui s’ajustent mal aux catégories de la préparatrice :
« Elle, elle ne marque pas les termes qu’on a – elle veut avoir des amandes
effilées... Effilées – j’ai ‘bâtonnets’ ou ‘tranchées’. »
Celle-ci doit donc réinterpréter la commande :
« Je juge moi-même – d’après moi, ce ne sont pas des bâtonnets qu’elle
veut. »
Sur ce plan, le contraste est grand avec les commandes internet, où le
problème va bien plutôt résider dans un excès de mise en forme, de
codification. En effet le logiciel va fournir par exemple des choix multiples,
des quantités préétablies qui sortent du côté d’Anne, la préparatrice, sous des
formats imposés par le site comme « un piment de 225 g ». Ceci lui a
demandé à la fois d’acquérir des compétences pour estimer les quantités
(« maintenant je ne les pèse plus car je les ai à l’œil »), et d’appliquer des
règles issues de la pratique, comme toujours en mettre un peu plus. Malgré
ces excès de codification, les commandes internet font gagner du temps par
rapport aux commandes prises par téléphone par exemple, comme le
remarque la comptable, dans le bureau de laquelle arrivent les appels
téléphoniques :
« Pour nous autres, c’est plus facile et pour la fille qui prenait les commandes
téléphoniques c’était plus facile aussi parce qu’elle a un papier au lieu
d’essayer de comprendre les produits et de prendre des notes, tu sais c’est
bien plus facile. C’est sûr que c’est plus facile sur l’internet que de répondre
au téléphone et d’essayer de savoir ce que la cliente veut et d’imaginer…
Nous, ça nous sauve des téléphones, le téléphone sonne déjà beaucoup, là il
est plus tranquille. »
Mais la prise de commande introduit un risque spécifique, que manifestent
les différentes formes de fausses commandes auxquelles les acteurs du
magasin ont assez été confrontés pour en être marqués. L’un des éléments
qui rend immédiatement suspecte une commande venant d’un nouveau
client :
« Alors, quand il n’y a pas de numéro… Oui. Comme lui, je ne l’ai jamais vu,
c’est un nouveau client et en plus, il n’a pas de numéro de téléphone, alors
souvent, c’est une farce. »
Réciproquement la présence du numéro rassure et elle fournit une prise pour
rétablir presque entièrement la confiance, puisqu’on appellera l’internaute en
cas de doute. Tout se passe comme si le caractère distant et asymétrique de
la commande internet, sa relative décontextualisation d’ancrage locaux ou
relationnels, l’absence d’échanges qui entourent sa passation,
particulièrement mis en jeu dans le cas d’une première commande, créaient
simultanément la possibilité de la transgression et un espace de doute sur
l’engagement contractuel du commanditaire. C’est le don du numéro de
téléphone et le dialogue en cas d’appel qui constituent le vecteur principal du
rétablissement d’une confiance ainsi mise en péril.
C’est au téléphone que recoure presque toujours, en tout cas, la préparatrice
tout comme les consommateurs en cas de problème concernant la
commande, et ce de quelque manière que cette commande ait pu être passée.
Au-delà de corrections éphémères, de la possibilité mentionnée de manière
répétée de faire des suggestions et de les discuter immédiatement, au fil de la
conversation, c’est bien d’un apprentissage mutuel et de la construction
d’une relation dont il est question en définitive :
« Non, elle va - elle, elle va me dire : ‘La prochaine fois, tu mettras ça...’ Là,
je lui ai dit : ‘Spécifiez plus, si vous voulez quelque chose, moi, je ne peux
pas deviner...’ Alors, dans ce temps-là, je lui dis de spécifier plus, et la
semaine prochaine, elle va rectifier. »
Avec son plus gros client, ils se sont ainsi calés l’un l’autre par des coups de
téléphone pour les premières commandes, et cet apprentissage a débouché
sur une construction si solide qu’il n’est plus même nécessaire de téléphoner.
Il lui a en effet complètement délégué la possibilité de faire toutes les
modifications nécessaires sur la base des conventions qu’ils avaient définies
ensemble au début :
« J’en ai, un monsieur, qui commande toutes les deux semaines, et lui, c’est
mon plus gros client… Lui, il est bien gentil, je n’ai jamais de problèmes
avec. Si je change ses produits, je ne l’appelle même pas. Lui, il me fait
vraiment confiance, les yeux fermés. Lui, là, les premiers temps, je l’appelais
et il disait : ‘Envoie-moi ce que tu veux, ça ne me dérange pas...’ En autant
que c’est sensiblement la même chose, mais dans une autre marque. »
Cette dimension relationnelle du téléphone, faite d’échanges, de
négociations, de propositions répétées et de leur ratification, construit le
cadre d’interaction initial, celui du service de vente à distance, mais le rend
vulnérable à un débordement par une demande plus affective :
« Oui, j’ai des personnes âgées qui m’appellent plus pour faire la
conversation qu’autre chose parce qu’ils ne font pas de grosse commande
eux. Ce sont des commandes de 40,50$ (canadiens), c’est juste pour jaser, ils
peuvent me garder une demi-heure au téléphone. » La préparatrice, pour qui
la relation téléphonique était au départ une contrainte, finit même par y
éprouver un certain plaisir : « Moi, je n’aime pas parler au téléphone, en plus.
Je ne suis pas une personne qui aime parler au téléphone, alors il a fallu que
je m’habitues parce que je suis toujours au téléphone. Maintenant, j’aime ça,
mais avant, je disais : ‘Ah non...’ Ils m’appelaient et je me disais ‘Ah non,
pas encore. »
La commande par téléphone, tout comme les échanges qui entourent son
suivi, restent encore attachés à un lieu, le magasin. Même s’il s’agit bien
d’une vente à distance, cette consommation reste d’une certaine manière
attachée au territoire que constitue le magasin dans l’esprit des acteurs qui
s’y repèrent. Cette territorialisation met en forme la transaction à distance,
qui serait de ce fait moins ambiguë :
« En effet les clients qui téléphonent ce sont les clients qui sont déjà venus en
magasin. Alors, ils savent ce qu’ils veulent. »
Dans la majorité des cas, ce sont des consommateurs du magasin qui ont
entendu parler de la vente à distance où se sont renseignés sur cette
possibilité. Le chemin inverse, celui qui va de la commande par téléphone à
la visite en magasin avec un échange en face à face avec la préparatrice est
un cas de figure intéressant, car il rend manifeste le supplément de lien
qu’induit le fait que celui-ci puisse se jouer à la fois dans un contexte de
distance et également dans un lieu bien défini. A une cliente qui désire la
connaître, la préparatrice répond de venir en magasin. Des clients pour qui
elle a longtemps préparé des commandes sont venus la rencontrer dans le
magasin, qui leur a plu. S’ils y font désormais leurs courses, ils ne manquent
jamais de la chercher.
« Mais là, après, quand ils viennent ici, ils me cherchent et si je suis à la
caisse, ils passent à ma caisse. Si là, je ne suis pas là, elle vient me voir et elle
est toute désolée parce que je ne suis pas à la caisse... »
et quand ils la voient, ils ne manquent pas de lui acheter un petit cadeau :
« (Q. Mais il y a beaucoup de vos clients qui passent ici, vous voir, vous dire
‘bonjour’ ?) Oui, oh oui – j’ai un petit couple de personnes âgées, avant, ils
faisaient une commande par téléphone et maintenant, ils viennent la faire ici,
ils m’achètent un cadeau à toutes les semaines. Du chocolat... Une fois, ils
passent des petits bâtonnets de pain – pour mettre à manger avec les pâtes –
et là, je dis : ‘C’est le fun, c’est bon’, ils m’en achètent une boîte à toutes les
semaines ! A Noël, ils m’ont acheté une grosse boîte de chocolat belge. Oui,
eux, ils sont vraiment gentils. »
Ce cadeau vient signaler, de manière exceptionnelle mais exemplaire,
l’excédent relationnel qui se crée quand la relation circule du téléphone au
magasin, pour une rencontre en face à face.
A l’inverse, les internautes n’entretiennent presque aucun rapport avec le
magasin. Ils viennent sur le site général IGA à partir d’une communication
nationale indépendante des points de vente locaux :
« Non, souvent ce sont des clients qui ont vu ça comme ça, à la télé, annoncer
que Distrib offrait un service de commande internet. Ils vont sur le site et ils
envoient la commande. Ça donne que c’est nous parce qu’ils restent dans le
coin ici, ils restent à Verdun ou des choses comme ça, mais ils ne viennent
pas ici nécessairement. Ce ne sont pas des gens qui sont déjà venus. »
Ce sont des gens qu’ils perçoivent à travers les échanges téléphoniques et les
problèmes soulevés comme très occupés et de ce fait peu enclins à venir
ensuite dans le magasin :
« Normalement, les gens qui commandent par l’internet sont des gens qui
sont très occupés, qui travaillent six jours semaine, beaucoup d’heures et tout
ça. Ils n’ont pas grand temps pour se déplacer, ils font ça par l’internet. »
Cette distance, cette déterritorialisation rendaient possibles les fausses
commandes et donc les acteurs du magasin en devenaient soupçonneux et
vigilants. Elle rend sans doute réciproquement les internautes réticents :
« Souvent l’internet, c’est du nouveau monde et ils veulent essayer pour voir
de quoi ça a l’air et tout ça. Peut-être que la réticence est plus grande un peu
sur l’internet, c’est un nouveau produit sur une nouvelle machine : ‘Est-ce
que ça va être aussi beau ?’ Au téléphone, c’est tout l’inverse,
l’enchevêtrement de l’échange téléphonique est le ferment de la confiance :
‘Tandis qu’au téléphone, ils appellent au magasin, ils connaissent le magasin
et ils y font confiance.’ »
En combinant échanges téléphoniques et rencontres en magasin, la distance
se transmute en proximité, la vente à distance devient elle-même service de
proximité, et la confiance se construit parallèlement à une relation faite
d’ajustements, de négociations, d’accords répétés et qui s’enrichit en passant
d’un contexte à l’autre. A l’inverse, les internautes sont pris dans une
distance au magasin qui n’est jamais abolie par la rencontre. La confiance ne
peut s’y jouer de la même manière et la suspicion des deux côtés traduit ce
désarroi dans le contexte de pratiques qui ne sont pas encore stabilisées. Ce
n’est pas que la confiance soit impossible dans ce cas, c’est qu’elle se
construit sur des bases différentes, où la perception du site (lui-même
déterritorialisé), sa fiabilité et sa sécurité jouent un rôle critique, tandis que
la relation avec le magasin recule au second plan.
Je voudrais maintenant réfléchir à une seconde idée, complémentaire de la
précédente, selon laquelle l’acte de faire ses courses sur l’internet revêtirait
une forme différente en fonction des médiations technologiques à travers
lesquelles il est assuré, téléphone d’un côté, internet et e-mail de l’autre. Ce
phénomène, en partie suggéré par les formes différentes de contextualisation
et décontextualisation que nous avons vu se déployer dans chaque cas, était
partiellement brouillé par le fait que les acteurs du magasin ne disposaient ni
d’un accès à l’internet ni d’une messagerie électronique, et que donc tout le
suivi de commande s’effectuait toujours par téléphone. Dans le cas que nous
allons considérer maintenant, il s’agit d’une épicerie virtuelle, opérant à une
échelle relativement locale, qui permet des commandes et un suivi sur tous
les canaux, téléphoniques et électroniques, et qui ne dispose pas de magasin
physique. On pourra donc mieux y comparer la manière dont la relation se
tisse sous l’effet des contraintes et des mises en forme spécifiques à chaque
forme de médiation, téléphonique ou électronique.
Faire ses courses par téléphone, faire ses courses par l’internet : e-Grocery, une épicerie virtuelle de proximité
e-Grocery
[4] est une toute petite entreprise faisant du commerce en ligne,
composée de ses deux fondateurs, qui assurent la prise de commande et
l’essentiel de la préparation, et quatre à cinq personnes qui les assistent pour
la logistique et la livraison. La firme a été fondée en 1987, exactement au
moment où après le développement du kiosque multipalier se développait le
gros des services de commerce télématiques
[5]. Son positionnement était
d’offrir à domicile l’offre d’une supérette en retrouvant ainsi des formes du
commerce d’antan :
« Je me suis dit, avec le Minitel, on peut passer des commandes d’articles,
des choses comme ça. Qu’est-ce qu’on peut acheter ? Il y avait l’idée de
services aussi parce que je trouvais ça pénible les courses dans les grandes
surfaces. Je me suis dit, tiens, pourquoi ne pas apporter ça à domicile chez les
gens comme on faisait autrefois. Ça existait, il y a quarante, cinquante ans. Il
y avait des gens qui faisaient du porte à porte et qui vous apportaient vos
courses à domicile, les petites supérettes ou des choses comme ça. Je me suis
dit, finalement, le Minitel, ça peut être un bon support technologique. »
Si ces commerçants vendent au départ à partir du Minitel et d’un catalogue
papier, les demandes de leur clients télématiques les conduisent assez vite à
offrir la possibilité de commandes par téléphone ou par fax. Enfin, après
avoir développé un site vitrine sur la toile en pensant que cela les ferait
connaître, ils mettent en place en 1998 un site de commerce en ligne. Ce
parcours les rend assez typiques d’une catégories d’acteurs français qui
viennent à la vente en ligne après avoir mis en place auparavant la plupart
des canaux de vente à distance, Minitel, téléphone et fax, et qui se trouvent
donc confrontés à la gestion simultanée de toutes ces formes de vente à
distance.
e-Grocery est à la fois une petite structure, et une structure relativement
localisée. L’approvisionnement se fait dans une grande surface de la
banlieue parisienne, qui est l’un des points de vente d’un grossiste du
commerce de détail, et auprès de qui ils ont ouvert un compte. Ils offrent
environ quatre mille produits et uniquement ceux qui sont disponibles dans
ce magasin du grossiste. Ni le fait qu’ils soient l’un des plus gros clients de
cette grande surface, ni leur dimension de l’internet ne leur confèrent auprès
du fournisseur un statut ou des avantages particuliers. Ils s’y approvisionnent
donc au même titre que nombre de petits commerces de détail de la région.
Leur couverture logistique et la clientèle usuelle sont d’autre part localisés
sur une partie de Paris et de sa banlieue, à l’exception de quelques
commandes sur l’internet occasionnelles et singulières. Cette clientèle est
faite à plus de 80 % de particuliers. Il faut toutefois signaler que l’arrivée de
l’internet les a fait réfléchir à des partenariats avec d’autres petits détaillants,
locaux mais traditionnels, qui assureraient dans leur bassin de chalandise la
préparation et les commandes reçues sur le site d’e-Grocery. Ce projet n’en
est toutefois qu’au niveau des discussions et des prises de contact.
Cette offre est positionnée autour d’un approvisionnement de base destiné
aux particuliers. Les catalogues et les brochures, le site lui-même affectent
une présentation simplifiée des produits – qui renforce ce message. S’il y eut
des velléités d’enrichir la présentation de l’offre, ce dont témoigne par
exemple le souci de rajouter sur le site des photographies pour les produits à
forte valeur ajoutée, cette volonté a été freinée par la clientèle elle-même,
non seulement parce que les consommateurs louent cette simplicité du site
mais aussi parce qu’ils tendent à acheter chez eux ce qu’il y a de plus
basique dans les différentes lignes de produits :
« Disons que, dans les produits cosmétiques, ce qu’on vend, c’est le produit
de base, dentifrice, savon, brosse à dents… Par contre, tout ce qui est un tout
petit peu… Les crèmes, beaucoup moins. On en vend, mais très très peu […]
On vend très très peu de produits de l’épicerie fine, en réalité. On en vend, on
a quelques clients… »
Au moment de notre enquête et de nos observations, les deux fondateurs
d’e-Grocery traitaient environ une centaine de commandes par semaine, avec
un panier moyen de neuf cents francs. Certains achats étaient fort
conséquents puisque durant nos observations nous avons pu observer des
commandes de plusieurs milliers de francs. Dans une journée typique ils
consacrent en gros la matinée à la réception et au traitement des différentes
commandes du jour ainsi qu’à l’actualisation de leurs prix et de leurs stocks.
L’après-midi est consacré à la préparation des commandes, en général pour
le jour même ou le lendemain, préparation qui se fait soit à partir de leur
propre stock où ils entreposent les produits qui tournent le plus, comme les
boissons (à l’exception des packs d’eau qui tournent tellement qu’ils ne
peuvent leur consacrer un espace suffisant dans le stock, et pour lesquels ils
doivent donc se réapprovisionner au jour le jour) et les biscuits, soit
directement dans la grande surface du grossiste. Toutes les commandes sont
entreposées dans les deux ou trois camionnettes qu’ils utilisent, et les
livraisons sont effectuées dans la soirée par eux-mêmes et quelques
manutentionnaires.
Dans la centaine de commandes reçues, la moitié environ étaient des
commandes téléphoniques, une trentaine était arrivées par l’internet et une
vingtaine par fax. S’ils recevaient encore quelques commandes Minitel, elles
étaient en train de se raréfier et ils estimaient que les clients qui
commandaient auparavant par Minitel tendaient à basculer soit sur le
téléphone soit sur l’internet. Au niveau de la prise de commande elle-même,
sa mise en forme, son support et les ajustements que doivent réaliser les gens
d’e-Grocery pour la traiter sont tout à fait différents.
Dans la commande téléphone en effet, le consommateur appelle e-Grocery,
et donne oralement les références. Après chaque énonciation d’une
référence, le vendeur reformule le libellé du produit pour permettre au
consommateur de corriger s’il y a une erreur. Toute la liste est ainsi passée
en revue dans cette conversation contrainte. La forme dialogique permet de
vérifier pas à pas, et donc limite les possibilités d’erreurs sur la commande,
même si celles-ci ne disparaissent pas complètement dans la mesure où
l’attention complète du consommateur n’est pas garantie :
« Dans beaucoup de cas, on dicte tout le temps et, au moment de la livraison,
ils se rendent compte que le produit n’est pas le bon… Pourtant, on leur a
dicté. On leur annonce peut-être un libellé un peu trop long, je ne sais pas…
Ou alors il sont tellement pressés. »
Dans cette forme de commande, e-Grocery compose au fur et à mesure la
commande, de sorte que les prix sont de fait ceux du jour et qu’ils peuvent
vérifier pas à pas la disponibilité des produits. En cas de manque, il leur est
immédiatement possible dans le format conversationnel de proposer des
suggestions de remplacement et le répertoire de l’information du service
vient se superposer à celui de la transaction proprement dite :
« Quand les gens téléphonent, nous, on peut les renseigner quand même,
assez précisément. On peut leur dire si le produit est disponible, s’il ne l’est
pas, si c’est bien, si ce n’est pas bien et c’est plus rapide quand même. »
Si l’on regarde en revanche une commande fax, ils reçoivent un formulaire
manuscrit, où il est explicitement requis de remplir les références et
facultatif de remplir les libellés. Ils vérifient dans ce cas ces libellés et en cas
de doute, soit qu’il s’agisse d’une demande aberrante, soit d’une commande
inhabituelle pour un consommateur avec lequel ils entretiennent une relation
familière et régulière, ils prennent le téléphone et appellent le consommateur
pour vérifier et ajuster. La commande fax est donc à la fois ostensiblement
personnelle, puisque manuscrite, et étroitement imbriquée avec les pratiques
téléphoniques : en cas de difficulté, on cherche immédiatement à rétablir le
dialogue téléphonique.
Avec les consommateurs qui utilisent la voie de la commande téléphonique
se développe une véritable relation. La commande téléphonique induit des
échanges répétés pour une clientèle d’habitués, qui reviennent, à peu près
tous les mois ou tous les deux mois :
« Par téléphone, on a un contact plus suivi, généralement. On a la clientèle
traditionnelle qui passe les commandes par téléphone. C’est une clientèle qui
est plus habituelle, plus régulière. Là, on a un contact privilégié avec ces
gens-là. Ce sont des gens que l’on connaît. Ils nous posent des questions au
niveau des produits. »
La relation téléphonique débouche sur un mode conversationnel qui déborde
le cadre de la commande proprement dite, on va faire référence à d’autres
situations et événements, du registre de la vie personnelle :
« Il y a des gens qui nous disent au téléphone qu’avec nous, on peut discuter,
on peut parler. Ce n’est pas, il faut faire vite, dicter les références, terminé.
Parfois, on a des conversations. Les gens nous racontent un peu où ils sont
allés en vacances. »
Cette intimité trouve bien sûr des limites, bien marquées par les usages des
marqueurs de politesse ; notre surprise est de le voir prendre une commande
en s’adressant à la cliente par son prénom, on nous explique ainsi qu’il s’agit
d’une voisine, et que :
« On est intime avec nos clients, mais pas à ce point-là ! »
Mais ce service à des consommateurs perçus en demande d’échange plus
personnel, fait bien partie intégrante de leur positionnement en prestataire
d’un service de proximité :
« Ce sont aussi des gens qui ont besoin d’un contact plus important et ça fait
qu’on est plus un petit commerçant de proximité moderne. Ça permet aux
gens justement d’avoir un contact plus amical, je dirais. »
Ce service de proximité, imbriquée avec la dimension relationnelle est
revendiqué par les fondateurs d’e-Grocery comme une signature distinctive
vis-à-vis des autres distributeurs en ligne :
« Nous, on offre un service supplémentaire. On est plus proche du client que
toutes ces boîtes-là qui ne sont finalement que des filiales de supermarché. Je
sais qu’on a récupéré pas mal de clients qui venaient de Hourra, de
Cmescourses, parce qu’ils n’ont pas trouvé un service à la hauteur de leurs
espérances, donc c’est des gens qu’on récupère. »
La prise de commande téléphonique et les échanges et conversations qui
l’entourent sont bien un support privilégié de cette familiarité relationnelle
qui constitue un élément nécessaire de cette notion de service de proximité
pour le commerce de détail alimentaire.
Ce n’est pas autant le cas de la relation électronique avec les internautes. La
prise de commande sur l’internet propose en effet d’autres formatages de la
commande elle-même et donc d’autres modes d’interaction et d’ajustement.
Elle supprime tous les besoins d’ajustement entre le code de référence du
produit dans la base de données et sa description intelligible en langage
naturel (le « libellé »). Comme cet ajustement est réalisé dans le logiciel de
prise de commande en ligne, « cela sort tout seul ». Mais plusieurs éléments
mettent la commande de l’internet à une distance plus grande, distance à la
fois temporelle et relationnelle. L’identification présente des risques
nouveaux. Ne reposant plus sur le numéro de téléphone, la voix ou l’écriture,
elle réside tout entière dans le code client. Que celui-ci n’ait pas été adressé,
et les acteurs d’e-Grocery doivent mettre en œuvre différents ajustements
d’authentification. Ensuite, la commande sur l’internet arrive avec un prix,
mais quand ils la préparent pour être traitée et la retraduisent dans le logiciel
correspondant, elle sort avec un prix différent. Cette différence traduit la
possibilité qu’offre le site à l’internaute de préparer sa commande, de
l’enregistrer et la compléter graduellement, mais de ne la passer
effectivement que bien après. Cette différence vient donc rendre manifeste le
fait que la préparation de la commande sur l’internet a pu être éloignée dans
le temps. Les prises de commande par téléphone ou par fax auraient aussi pu,
dans une certaine mesure, être différées, mais comme les prix sont fixés au
fur et à mesure du dialogue ou du traitement par e-Grocery, aucun indicateur
visible ne pointera a priori dans ce cas hors du cadre immédiat du dialogue
téléphonique ou du traitement de la commande fax après sa réception. Enfin,
l’imbrication des commandes de l’internet avec les interactions
téléphoniques est beaucoup moins grande, les acteurs d’e-Grocery résument
leur expérience des internautes en considérant qu’en cas de problème, ceux-ci ne veulent pas être rappelés mais veulent le plus souvent être notifiés.
Mais dans ce cas, les demandes et les réponses sont fréquemment différées
de plusieurs heures :
« Parce que ces gens-là n’aiment pas être rappelés, il faudrait envoyer un e-mail. Les gens qui fonctionnent sur l’internet, c’est e-mail. Donc si je leur
envoie un e-mail « est-ce que vous voulez du papier toilettes rose, vert ou
jaune ? », ils vont me renvoyer un e-mail trois heures après qu’ils veulent du
rose, donc c’est un peu… »
Cela conduit à un renoncement au dialogue et à des prises de décision
unilatérales : « Là, ce qu’on fait, on met autre chose et on demande à la
livraison si les gens le veulent ou pas. » Ce qui était dans le cas du téléphone
encore imprégné par les formes du dialogue, de la négociation et de la
réciprocité informelle se déplace dans le cas de l’internet vers la prestation
formalisée.
La clientèle de l’internet est perçue comme beaucoup plus rarement fidèle :
« La clientèle de l’internet, je dirais qu’elle est un peu plus volage donc on a
des gens réguliers, mais peu. On a plutôt des gens qui nous passeront une
commande une fois et qu’on ne verra plus. »
Le format dominant est celui des e-mail (même si la relation téléphonique
n’est pas exclue, à travers le numéro laissé sur le site) qui semble engendrer
peu de questions dans ce contexte de marchandises de grande consommation
assez bien caractérisées :
« Avec ces gens-là, on a des contacts par e-mail. Ils nous posent des
questions, très rarement d’ailleurs, auxquelles on répond par e-mail. Il leur
arrive de téléphoner aussi car on laisse des numéros de téléphone sur le site
en cas de problème. »
L’engagement des internautes est également perçu comme moindre. Ils
avaient été submergés par les demandes de catalogue lorsqu’on pouvait les
demander en ligne sans retour significatif de clientèle, au point de devoir
interdire cette possibilité sur le site. Au téléphone en revanche, l’implication
est différente parce que le mode d’interaction rend plus visible
l’implication :
« C’est anonyme par l’internet. André : Quand c’est anonyme, c’est
incroyable. La démarche de téléphoner, ça oblige les gens à vraiment
s’impliquer. On sait où ils sont, qui ils sont. On connaît leur voix. C’est
psychologique, mais c’est vrai que c’est important. On s’est rendu compte
qu’on envoyait des catalogues à n’importe qui. Ça n’a pas de sens. Ils les
jettent. Même si ce n’est pas une merveille, ça nous coûte très, très cher. »
Les commandes de l’internet prêtent le flanc au soupçon, qui naît de ce déficit
à la fois supposé et réel d’implication. Certaines commandes sont des
plaisanteries ou sont suspectes de l’être, et il faut s’en protéger, en maintenant
sa vigilance ou en encaissant la carte bleue avant toute autre chose.
Le plaisir même des internautes relève de leur usage de l’internet et ne
débouche sur aucune forme d’échange et de partage, au moins de la manière
très distante dont les fondateurs d’e-Grocery le perçoivent et l’expriment :
« Je me suis dit, les gens vont passer un temps fou (sur l’internet), mais,
enfin, ça a l’air de les amuser. Ça a un côté un peu ludique, c’est pour ça ».
Les échanges avec les internautes peuvent quand même sortir de temps en
temps de cette désespérante froideur et impersonnalité, à l’occasion de
remerciements :
« Récemment, on en a reçu, justement, les gens étaient contents, donc ça,
c’est sympa quand ils nous disent des choses sympathiques. »
Il est intéressant de noter que cette dimension du plaisir et de la sympathie,
tout comme la mise en scène du côté du consommateur d’événements
intimes ne réapparaissent que comme une réponse, un remerciement, une
ratification d’une prestation spectaculaire par sa singularité, et donc à
l’opposé des achats standardisés que nous avons discuté jusqu’ici :
« C’était encore plus drôle, c’est quelqu’un qui nous a commandé 20 paquets
de biscuits Triangolini aux Etats-Unis, qu’on a envoyés, parce que son père
adore les biscuits Triangolini […]. Donc il vient de les recevoir, donc il nous
a envoyé sa petite lettre de remerciements… (Il doit être très content…) Il est
très content parce que son père adore les biscuits… il nous a dit que son père
était vraiment accro aux biscuits Triangolini… C’est un peu fou, mais bon…
C’est rigolo plus qu’autre chose… On les a envoyés. »
Nous ne sommes pas là sur le mode d’une chaleur relationnelle tissée de la
familiarité des conversations et de la répétition d’un approvisionnement
alimentaire de subsistance, essentielle à l’idée du service de proximité, mais
sur le mode d’un soudain réchauffement de la relation électronique pour
rendre compte de la prouesse réalisée, expédier très loin un produit singulier
et localement introuvable, ce qui est sans doute tout le contraire du service
précédent.
Un second élément de cette redéfinition de la prestation rendue est le fait que
la commande sur l’internet paraisse aux deux acteurs du site relever d’une
démarche de commande plus individuelle. Les internautes sont plus jeunes,
il y a aussi une bonne proportion de femmes seules avec des enfants. Une
partie des commandes sont passées du bureau, ce qui découple la passation
et probablement souvent la préparation des commandes d’une éventuelle
discussion avec le conjoint, ce qui n’est pas forcément le cas de la prise de
commande par téléphone :
« Très souvent, ce qui se passe peut-être avec l’internet, les gens font ça
souvent de leur bureau, donc le conjoint ne voit pas, c’est commandé, c’est
fait, point. Il ne voit même pas le catalogue, ni rien… Alors que, par
téléphone, le catalogue, avec les prix, machin, il peut prendre, comparer…
Donc il y a ce côté-là. » [La commande par l’internet suscite des conflits
domestiques dont ils sont parfois témoin. Le mari qu’ils entendent à travers la
porte tancer vertement sa femme d’avoir commandé sur l’internet parce que
c’est son rôle d’aller au supermarché] « Tu vas au supermarché, tu es là pour
ça… »,
ou telle autre qui crie parce qu’elle a acheté sur l’internet trop cher :
« Parfois, on a entendu même, en sortant, après la livraison, on ferme la porte
et on entend le mari gueuler « mais pourquoi t’as commandé, ça coûte 1,50 F
plus cher, t’as qu’à aller au supermarché. »
Si l’on rapproche ce reproche de l’observation des anthropologues selon
laquelle le souci d’approvisionner le foyer pour le moins cher possible
constitue tout autant un acte d’économie qu’un acte de réaffirmation de
l’amour domestique
[6], cette anecdote marquante vient souligner comment
acheter plus cher sur l’internet parce que c’est plus commode pourrait être lu
comme un acte plus individuel et rationnel qu’amoureux du côté du
partenaire, interprétation qui explique ici en partie la réaction du mari,
menacé par ce déplacement dans l’ordre de la pratique qui remet en cause la
relation de conjugalité :
« (Sur l’internet) la relation mari/femme est peut-être différente. »
C’est cette interprétation que privilégient les deux acteurs d’e-Grocery à
partir de leur expérience, et cela redéfinit même en partie le service qu’ils
estiment rendre :
« Donc, très souvent, je pense que, peut-être cette femme seule sur l’internet,
elle s’y retrouve un tout petit peu, parce qu’elle peut faire ce qu’elle veut, et
tant mieux… On se dit toujours qu’elles ont au moins la possibilité de
décider elles-mêmes de ce qu’elles font. »
Concluons enfin qu’il serait erroné de rapporter tout le formatage de la
relation client dans le cas d’e-Grocery à la manière dont s’assurent des
commandes de manière répétée ou occasionnelle. La relation, le service, la
proximité, le partage de l’intimité, de situations, d’événements et de
territoires complètements étrangers à la transaction proprement dite
s’inscrivent également à travers la logistique dans l’acte de livrer la
commande chez le consommateur lui-même :
« Il ne faut pas oublier qu’on va aussi chez les gens, donc on sait très bien ce
qu’il s’y passe. On connaît leurs enfants. On sait quand ils sont malades. On
demande des nouvelles également parfois quand on sait qu’il se passe
quelque chose et les gens aiment bien. On reçoit parfois même des faire-part
de décès par exemple. Ce n’est pas très agréable, mais bon, c’est vrai qu’on
nous tient au courant de la vie… Absolument. Quand les enfants sont nés, on
le sait aussi. On nous l’annonce. Ça, c’est le côté agréable. »
Cette familiarisation née de l’expérience par l’acceptation des acteurs
d’e-Grocery dans le foyer lors de la livraison, qui donne lieu à des effets de
familiarisation associés aux échanges et à des effets de territoire qui
entourent la logistique chez les particuliers, sont sans doute encore amplifiés
dans le cas de e-Grocery par le fait que dans cette toute petite structure, ce
sont les mêmes acteurs qui enregistrent, préparent et livrent les commandes.
A l’inverse, pour les magasins Distrib que nous avons étudiés, la logistique
était sous-traitée, de sorte que les acteurs des magasins ne pouvaient
conjuguer fortement la relation téléphonique de la vente à distance avec une
intrusion dans le territoire domestique des consommateurs. Dans une
certaine mesure, la dimension relationnelle associée à la logistique joue aussi
bien pour les commandes téléphoniques que pour les commandes de
l’internet, mais avec davantage d’importance pour les seconds, autrement
plus inaccessibles. Il faudrait enfin, pour compléter ce tableau, prêter
attention aux formatages statistiques et comptables par lesquels les
responsables d’e-Grocery construisent d’autres représentations, plus
comptables, de leurs clients (ce qui a été acheté par client sur l’année, la
moyenne de prix des commandes, etc.), et qui induisent d’autres formes de
cadrage et de calcul
[7], mais celle-ci relève pour l’instant, dans la pratique d’e-Grocery, d’une approche statistique globale et reste indépendante des
registres plus familiers, personnels, voire intimes autour desquels nous avons
travaillé dans cet article.
Le ravitaillement à distance engage deux types de lieux. Le premier, la
grande surface, est un lieu qui n’engage presque aucune relation sociale :
l’espace du supermarché est dédié à la mise en scène de produits et ne prête
a priori pas à la rencontre, ni avec le personnel, ni avec les autres clients.
Celle-ci est toujours possible mais elle requiert de réaliser les
investissements dans la situation qui permettent de sortir de ce cadre. C’est
un « non-lieu
[8] », un espace construit autour d’une relation contractuelle et
décontextualisée avec une personne morale, l’enseigne, qui garantit que dans
cet espace on trouvera tout ce qui est nécessaire à la consommation
ordinaire, avec une vaste gamme de choix pour chaque produit, dans une
mise en scène visible et lisible, mais cela régule en contrepartie les modes de
circulation et de relation dans cet espace, au nom d’impératifs gestionnaires.
Le second de ces lieux, le foyer recouvre étroitement l’espace, les relations
sociales et les identités. Les négociations domestiques autour de cet espace,
de ce qui en entre et en sort, de ce qui le menace, les arbitrages et les choix
qui entourent la gestion de ce territoire, engagent à chaque fois les rôles et
les identités familiales, et les engagements de chacun dans l’affirmation ou
la distanciation vis-à-vis du jeu des relations domestiques. C’est pour cela
que la visite au supermarché semble éprouver si fortement les tensions
familiales, par comparaison avec l’approvisionnement sur un marché
traditionnel
[9] : la multiplication des choix réalisés en présence de plusieurs
des acteurs du foyer (ou même discutée après coup) peut remettre en cause
identités et engagements de chacun dans la communauté familiale. Celle-ci
se donne dans ce contexte comme un projet réflexif chaque fois remis en jeu.
Comme nous l’avons vu dans la première partie, faire ses courses par
téléphone peut avoir pour conséquence quelque peu surprenante de
réinstaller une dimension relationnelle dans l’espace du supermarché. D’une
part parce que cette possibilité est largement employée par des clients qui
viennent dans le magasin, ou les conduira à y venir, d’autre part parce que
les dialogues et ajustements répétés qui caractérisent la prise de commande
téléphonique conduisent à un apprentissage mutuel, à une familiarité, à une
confiance croissantes. Comme, de plus, cet apprentissage porte sur les choix
domestiques révélés graduellement par l’apprentissage de ce qu’il est
possible ou non de substituer dans chaque commande, il déborde le contexte
de la tâche immédiate pour s’enchevêtrer avec des éléments du contexte, des
situations et des événements domestiques. A l’occasion de telle ou telle
commande, les consommateurs rendent ces éléments visibles aux
interlocuteurs, leur font partager ces bribes d’intimité qui sont le ferment
d’une relation plus riche. Les visites en magasin deviennent l’occasion d’une
rencontre entre les deux acteurs de l’échange où discussions et cadeaux
éventuels soulignent à l’occasion le caractère plus personnel de celui-ci : de
temps en temps, les relations téléphoniques permettent à la coprésence dans
le magasin de se teinter de convivialité et de dialogue entre la préparatrice et
le consommateur, et au « non-lieu » de se faire lieu. Hors la visite en
magasin, la commande téléphonique peut occasionnellement devenir
prétexte pour simplement parler. La vente à distance revêt temporairement
certains traits des services de proximité. La prise de commande par l’internet
échappait en revanche assez complètement à cette logique, les internautes
venant sur le site largement indépendamment des magasins et étant peu
enclins à y aller. Comparé au premier magasin pour qui la gestion des
commandes sur l’internet n’était qu’une contrainte, la mobilisation du
personnel du second magasin dans le service de l’internet se comprend
surtout par l’engagement préalable dans la gestion des commandes
téléphoniques. Le deuxième cas, étudié, un pur cas de vente à distance sans
magasin et de proximité, nous a montré une dimension méconnue de la
logistique du commerce électronique, jusqu’ici essentiellement traitée en
termes gestionnaires ou économiques. En permettant aux livreurs (qui dans
ce cas étaient aussi les préparateurs en contact avec les clients) de rentrer
brièvement dans les domiciles ou à proximité de ceux-ci, la livraison crée de
fait des situations où peuvent s’enchevêtrer l’échange marchand et l’intimité
domestique d’une manière ratifiée par les deux parties, et donc refamiliariser
et personnaliser la relation, même si l’on tient compte de la plus grande
froideur et de la distance des échanges avec les internautes.
En l’absence de magasin physique, et dans la mesure où les acteurs
d’e-Grocery disposent de toutes les ressources interactionnelles
téléphoniques et électroniques, cet exemple nous permet d’approfondir en
quoi le ravitaillement sur l’internet peut se distinguer assez radicalement du
ravitaillement par téléphone. Cette étude de cas nous a ainsi permis de mettre
en évidence quatre facettes de ce contraste :
- Dans l’ordre de la relation commerciale et de son formatage. Contrairement
au cas de la commande par téléphone, où nous avons vu des consommateurs
enclins au dialogue, à la négociation voire au partage des éléments issus de
situations et de contextes plus personnels et plus intimes, les internautes,
dans l’ensemble plus jeunes et en apparence plus occupés, tendent à expédier
leur commande sur l’internet et à privilégier ensuite si nécessaires des
échanges par e-mail (soit explicitement, soit en se montrant difficiles à
joindre au téléphone). Ceci ne prête pas aux dialogues qui entourent tous les
petits ajustements de commande, et les préparateurs préfèrent dans ce cas-là
substituer directement un produit manquant plutôt que d’attendre des heures
ou des jours des réponses à un courrier électronique. Cette absence de
dialogue rend rares les échanges susceptibles de mobiliser un partage du
contexte domestique. Disons, pour faire vite, que dans le même cadre
général d’une relation de service, la prise et le suivi de commandes pour le
ravitaillement à distance, une relation s’établit sur l’internet, relation
distante, impersonnelle, « froide » que celle qui est entretenue par téléphone
avec des interlocuteurs également différents et mieux disposés au dialogue.
- Dans le déplacement des formes de la confiance. Là où les acteurs
semblent par contraste investir la relation téléphonique et la forme de
dialogue qu’elle permet d’une disposition à contribuer à éprouver une
confiance mutuelle, la commande par l’internet apparaît risquée et
menaçante, tant du côté du consommateur que du distributeur en ligne. Pour
le consommateur, cette sensibilité aux risques particuliers associés au
commerce électronique s’exprime à la fois au niveau des réticences de
paiement et dans la tendance à y effectuer principalement le ravitaillement
en produits très basiques et dont l’approvisionnement est routinier. Du côté
du distributeur, dans la vigilance à ne pas se laisser prendre par des fausses
commandes et des farces, le don du numéro de téléphone venant de manière
caractéristique le rassurer à ce propos. Nous n’avançons bien sur pas ici que
la commande téléphonique ne présente aucun risque, ni ne pose aucun
problème de confiance, mais que la commande électronique propose d’autres
risques et met différemment en jeu la question de la construction de la
confiance et que la nouveauté et le caractère par conséquent problématique
du média tend à plus préoccuper les acteurs qui y sont aujourd’hui
confrontés.
- Dans une tendance à l’individualisation des commandes. L’expérience des
acteurs de la distribution en ligne leur fait interpréter ainsi un faisceau
convergent d’indices, comme la proportion de femmes avec enfant, mais
sans conjoint qui commandent électroniquement, la forte tendance à
commander du bureau (qui serait plus marquée que pour la population qui
commande par téléphone, plus domestique), les vives discussions entre mari
et femme surprises lors de la livraison, qui semblent relever d’une
insatisfaction et d’une dépossession des premiers. On pourrait ajouter à cet
ensemble les procédures d’enregistrement, qui proposent en général des
modes d’authentification et d’identification individuels. Cette
individualisation fait sens, d’une part avec la standardisation des
commandes. Deux modes d’achat des produits de base (le plus souvent
achetés par les femmes) peuvent ainsi entrer en conflit. D’un côté acheter
ceux-ci au plus bas prix dans la grande surface, dans un souci d’économie
qui est aussi affirmation ou épreuve de la dévotion domestique sinon de
l’expression amoureuse
[10]. De l’autre, acheter un peu plus cher, de manière
individuelle sur l’internet, substituant ainsi une rationalité gestionnaire et
territorialisée (réapprovisionner le foyer en produits de base en minimisant
l’effort et le budget-temps individuel) au registre de la réaffirmation des
relations intimes.
- Dans une redéfinition de la prestation elle-même et surtout de la manière
dont elle peut être réinvestie par la gratitude et des formes de partage des
contextes intimes. En effet, à l’opposé du ravitaillement usuel en produits de
base, surviennent des commandes exceptionnelles, où il s’agit de livrer très
loin des bassins de chalandise habituel un produit singulier, parfois en
grande quantité. Dans ce cas les e-mail deviennent chaleureux, expliquent
pourquoi ce produit est si essentiel au plaisir d’un des membres du foyer,
expriment une gratitude qui déborde la froideur des échanges commerciaux
routiniers. C’est donc paradoxalement quand la commande électronique
manifeste sa plus complète déterritorialisation, qu’elle peut se réenchevêtrer
avec le territoire domestique. C’est dans la négation du lieu qu’elle retrouve
le lieu.
Il vaut la peine enfin, au-delà de ces reconstructions idéales-typiques de
revenir aux études de cas elles-mêmes. Les deux présentées ici nous
montrent en effet s’il en était besoin que la manière dont le commerce
électronique fait sens dans la pratique se joue dans une myriade de détails
caractéristiques du collectif complexe et distribué d’acteurs humains et de
dispositifs technologiques qu’il mobilise. Qu’un magasin dispose ou non de
l’e-mail et interagisse donc électroniquement ou téléphoniquement avec les
internautes, que la livraison à domicile soit faite par les mêmes acteurs qui
prennent les commandes ou sous-traitée, qu’existe ou non une compétence
de vente à distance en dehors de l’internet, autant d’innombrables
alternatives à travers lesquelles se construit dans la situation le sens des
échanges électroniques. Et c’est sans doute l’étude de cas pratiques dans un
détail assez fin, avec un cadre d’analyse suffisamment ouvert pour ne pas
basculer ni dans le réductionnisme sociologique ou économique (des acteurs
finalement engagés dans des rapports sociaux et économiques décrits
indépendamment des dispositifs matériels et des médiations technologiques
dans lesquels ils sont encastrés), ni dans le réductionnisme technologique
(qui rabat la pratique sur la technologie, pour qui le commerce électronique
ce ne serait qu’acheter sur l’internet…) qu’il faut multiplier afin de tenter de
dépasser la généralité convenue de tant de discours contemporains sur les
technologies de l’information.
·
AUGE M. (1992), Non-lieux, Editions du Seuil, Paris.
·
BARREY S., COCHOY F., DUBUISSON-QUELLIER S. (2000), « Designer,
packager et merchandiser : trois professionnels pour une même scène marchande »,
Sociologie du travail, n° 42, p. 457-482.
·
CALLON M., MEADEL C., RABEHARISOA V. (2000), « L’économie des
qualités », Politix.
·
GIDDENS A. (1991), Modernity and Self-Identity, Stanford University Press,
Stanford.
·
GIDDENS A. (1994), Les conséquences de la modernité, L’Harmattan, Paris.
·
MARCHAND M. (1987), Les paradis artificiels. Du Minitel aux services de
communication du futur, Masson, Paris.
·
MILLER D. (1998), The Invention of Shopping, Cornell University Press, Ithaca.
·
PRADELLE M. (de la) (1996), Les Vendredis de Carpentras : faire son marché en
Provence ou ailleurs, Fayard, Paris.
[1]
MILLER 1998.
[2]
Les deux cas que j’ai choisi de conserver comme exemple et de mettre en forme dans cet
article sont issus d’un plus vaste travail empirique mené sur les pratiques du commerce
électronique depuis septembre 1999, simultanément sur la France et le Québec avec la
collaboration de Marie Amélie Picard de l’Université d’Evry, et de Jean Paul Lafrance, Astrid
Morchoisne et Sophie Poudrier de l’Université du Québec à Montréal. Il consiste en entretiens
approfondis auprès des responsables de sites et de leur prestataires de conception et de design,
d’entretiens et d’observations participantes au niveau de l’accueil clientèle et la prise de
commande, de la préparation des commandes et de la logistique. Les résultats de ce travail
longitudinal sur plusieurs secteurs d’activité font l’objet de publications séparées.
[3]
GIDDENS 1991 ; GIDDENS 1994.
[4]
Nous avons changé pour des raisons de confidentialité le nom des sites et des acteurs.
[5]
MARCHAND, 1987.
[6]
MILLER, 1998.
[7]
CALLON, 2000 BARREY
et al., 2000.
[9]
DE LA PRADELLE, 1996.