2001
Réseaux
Presentation
Pierre-Jean Benghozi
Christian LICOPPE
Alain RALLET
Ce numéro de Réseaux paraît à un moment où les perspectives de l’internet
et du commerce électronique semblent connaître une profonde réévaluation.
La raison n’en est pas seulement l’épiphénomène qu’a constitué la récente
crise boursière des valeurs de l’internet. Elle était, après tout, attendue
depuis longtemps par de nombreux observateurs du marché. L’ajustement
financier qu’a provoqué cette crise a toutefois mis à jour des interrogations
aiguës quant à l’importance, la pérennité et l’intérêt même du commerce
électronique. Nous pouvons en évoquer deux : la diversité et le caractère
indéfini des formes et des stratégies industrielles associées à cette forme de
commerce et l’instabilité des modèles d’affaire existants.
La France est ainsi aujourd’hui l’un des pays leaders en matière de
commerce électronique, et ce grâce au Minitel. Pourtant, et sans doute pour
cette raison même, le volume effectif des transactions électroniques sur
l’internet reste faible. En dépit de la croissance importante du nombre des
connexions et des raccordements à la toile, le volume des échanges
marchands électroniques est toujours marginal. Si certains en attribuent la
raison à la frilosité supposée des entreprises, d’autres aux craintes
d’internautes peu convaincus de la sécurité des transactions, aucun de ces
arguments ne rend néanmoins compte de l’ampleur du phénomène.
Le monde du commerce électronique paraît également extrêmement confus
et incertain dans ses directions de développement. Ses formes économiques
et organisationnelles sont en effet mal définies et mal connues.
L’e-commerce reste un terme générique, à peine circonscrit. Il recouvre
différentes formes d’échanges dont l’« acte d’achat en ligne » ne représente
qu’une faible partie. Le commerce électronique donne lieu, de ce fait, à des
caractérisations multiples qui contribuent aux difficultés de prévision que
rencontrent les analystes : selon les estimations, les volumes d’échanges
considérés tiennent compte, ou non, des échanges interentreprises, des
volumes d’affaire associés et induits par les systèmes d’information en ligne,
des flux d’informations et des services financiers simplement véhiculés par
le réseau, etc.
Enfin, la rapidité de croissance de l’internet et la tentation d’y occuper très
vite une position de leader ont contribué à valoriser une culture de gratuité
rendant très instables les stratégies développées dans cette période
d’émergence. Le phénomène a même touché les domaines industriels
reposant jusque-là sur une dynamique économique traditionnelle. La
conséquence – ou la marque – de cette instabilité est la très grande diversité
des modèles d’affaire à l’œuvre dans les mêmes secteurs et pour des biens et
services a priori analogues. Face à une compétition croissante et à
l’émergence de concurrents puissamment capitalisés, les nouveaux venus
comme les acteurs installés réinventent sans cesse les stratégies et les
modèles économiques. Tous paraissent vouloir échapper à deux risques
majeurs : investir des sommes importantes pour développer leur activité sur
l’internet mais avec des faibles espoirs de rentabilité, ou bien ne rien faire
alors que des concurrents se développent sur l’internet et entament leur
marché. Contrairement à ce qui avait été souligné par les premiers travaux
portant sur les NTIC, les stratégies qui en résultent s’opèrent de façon
beaucoup plus complexe que par simple substituabilité du monde « virtuel »
au monde « réel ». Elles manifestent systématiquement des hybridations
entre les différents supports d’activité, technologies et canaux de diffusion.
Au-delà des effets de mode et de conjoncture, le commerce électronique
pose donc des problèmes économiques et de gestion à la fois bien connus
sous certains aspects (dynamiques d’intégration, stratégies de marque) et
nouveaux par d’autres (dynamique de constitution des modèles d’affaire
dans un contexte de forte croissance, articulation entre économie de la
production et économie de la connaissance, hybridation des canaux de
diffusion). S’y ajoutent des questions plus spécifiques soulevées par la force
et la nature de la croissance des transactions électroniques. Elles sont d’ordre
managérial (élaboration des stratégies, capacité d’apprentissage des firmes,
maîtrise de nouvelles compétences commerciales et logistiques...), tout
autant que réglementaire (cohérence des taxations, protection de la propriété
intellectuelle, sécurisation des sites, garantie des données personnelles).
Ce numéro vise à éclairer ces questionnements et il est le pendant direct
d’une livraison précédente de
Réseaux
[1] consacrée aux évolutions internes
des firmes. Il repose en particulier sur le même souci : favoriser les études de
cas et la présentation de matériaux empiriques.
Le premier article du numéro, proposé par Alain Rallet, procède à un état des
lieux aussi utile qu’éclairant du commerce électronique. Il rappelle d’abord
la diversité de ses définitions et s’interroge même sur l’utilité de conserver
cette catégorie conceptuelle. En démontrant la faible pertinence de la notion
et le peu de fiabilité des données existantes, il dresse un état des lieux très
complet des diverses formes dudit commerce électronique à partir des
chiffres disponibles en France et dans le monde. L’auteur complète son tour
d’horizon en fournissant une large et précieuse recension des sources
d’information sur le commerce électronique disponibles sur l’internet.
Le deuxième article est proposé par Christian Licoppe. Il s’appuie sur une
vaste étude empirique et longitudinale menée en France et au Québec sur les
pratiques d’achat en ligne dans les cybermarchés. L’objet de la contribution
est de comprendre précisément les pratiques qui entourent les
comportements de ravitaillement domestique sur l’internet. En mettant ces
pratiques en perspective avec celles préexistantes en matière
d’approvisionnement en magasin d’une part, par téléphone ou télécopie de
l’autre, l’auteur fournit une illustration très claire des mécanismes
d’hybridation évoqués plus haut. Il montre en effet aussi bien l’ambivalence
des pratiques, que l’imbrication entre le canal de commande et le mode
d’interaction employé. La technologie et le commerce électronique
inscrivent en particulier dans une immédiateté locale des interactions et des
composantes qui naissent de distances spatiales et temporelles toujours plus
grandes : la confiance et la sécurisation par exemple.
L’article d’Emmanuel Kessous s’inscrit dans une perspective très voisine du
précédent, puisqu’il considère que le commerce électronique ne constitue pas
une rupture radicale avec la vente à distance traditionnelle, mais procède de
micro-déplacements. L’auteur montre plus précisément que la médiation
électronique des échanges ne modifie ce secteur qu’à la marge. Ce n’est ainsi
pas le caractère dématérialisé de la transaction qui constituerait, en soi, la
spécificité du commerce électronique mais bien plutôt les transformations
organisationnelles concomitantes auxquelles elle donne lieu, tout autant que la
conviction et les croyances des acteurs économiques quant à ses potentialités.
L’auteur développe son propos en analysant les tensions qui existent sur la
chaîne d’approvisionnement/livraison et en repérant à quels niveaux elles
s’opèrent. Il le fait à partir de deux cas particuliers. Le premier est celui d’un
vépéciste dont l’évolution vers le commerce électronique s’inscrit dans une
politique de relation au client portée par plusieurs canaux de diffusion. Le
second est celui d’un nouvel entrant qui externalise sa prestation en faisant
appel à un logisticien spécialisé. L’étude de ces deux situations permet à
l’auteur de s’interroger plus précisément sur l’originalité de la logistique du e-commerce, en observant les innovations organisationnelles émergeantes et les
tensions entre modes de coordination qu’elles engendrent.
La contribution de Jean-Rémi Gratadour vise également à réévaluer cette
dimension logistique – fréquemment sous-estimée – de l’activité de
commerce électronique. Comme le souligne l’auteur, les experts du
commerce électronique mettent en effet plus volontiers l’accent sur la
sécurisation des paiements sécurisés ou sur le marketing des processus
commerciaux que sur les contraintes plus triviales de la livraison et du
transport. Pourtant, c’est le plus souvent au goulot d’étranglement de la
logistique que se heurtent les nouveaux entrants du e-commerce, tout
spécialement dans le commerce électronique « B to C » de produits
physiques. Car la « distribution directe » implique dans ce cas de mettre en
place une organisation logistique spécifique selon les produits proposés, leur
volume ou le type de relations entre vendeurs et fournisseurs.
Partant de ce constat, l’auteur se demande si la logistique peut donner lieu à
un nouveau type de distribution. En effet, pratiquement tous les acteurs
économiques disposant d’un réseau de distribution ou d’une expertise
logistique peuvent prétendre proposer des solutions nouvelles. En analysant
les positions et les stratégies des différents acteurs en présence, l’auteur
constate une situation paradoxale marquée par une offre excédentaire en
volume, mais peu solide dans ses solutions. Il note toutefois que si la
logistique du commerce électronique en est encore à ses débuts, son
caractère central pousse à l’intégration des différents « canaux » de
distribution, et ce même dans la grande distribution où le modèle de la
distribution directe s’oppose a priori au modèle historique préexistant.
Derrière la concurrence commerciale des sites de commerce électronique se
dessine ainsi parfois une concurrence des services logistiques de distribution.
Si les premiers articles du numéro concernaient plutôt la distribution de
produits physiques, la contribution de Joëlle Farchy et Fabrice Rochelandet
permet, de son côté, de s’intéresser plus spécialement à la commercialisation
des biens dématérialisés, en l’occurrence les produits culturels. Dans ce cas,
l’articulation entre modes de diffusions traditionnels et virtuels se fait plus
rugueuse, dans la mesure où les technologies numériques remettent
directement en cause la logique commerciale de diffusion de contenus, en
favorisant la circulation gratuite d’œuvres jusque-là protégées et rémunérées.
Les auteurs s’appuient sur les contributions de la littérature économique pour
mesurer l’ampleur du phénomène et évaluer dans quelle mesure les
différentes solutions réglementaires, celles visant à protéger le droit d’auteur
notamment, contribuent à réguler efficacement la situation nouvelle.
Pratiquement, l’article pointe l’absence de solution universelle et l’existence
d’arrangements institutionnels adaptés aux différentes situations. Les auteurs
montrent en particulier que l’adoption d’une réglementation optimale doit
tenir compte du niveau d’appropriabilité par les titulaires de droits de la
valeur des copies effectuées à partir des originaux protégés. Cette
appropriabilité peut passer par différents moyens (promotion, augmentation
des prix, biens et services complémentaires) ou par le développement de
nouvelles techniques (cryptage, traçabilité électronique ou techniques
anticopie). Ainsi, si son prix est suffisamment élevé, la copie privée doit être
autorisée et aucune compensation n’est, dès lors, à verser aux titulaires de
droits. Dans le cas inverse, une politique de subvention est parfois préférable
à l’application d’un système de redevance. L’article compare donc les
différentes réglementations envisageables selon le secteur concerné.
La contribution de Valérie Fernandez et Sébastien Lantz conclut enfin ce
numéro en s’intéressant plus particulièrement à l’économie et aux modes de
structuration financière des dot-com. L’émergence de ces entreprises dont
les activités sont exclusivement réalisées sur le net est sans doute le
phénomène le plus emblématique de la nouvelle économie. Elles posent du
point de vue financier des problèmes particuliers qui permettent de
comprendre les mouvements tumultueux des valeurs l’internet. Dans ce type
d’entreprise, en effet, l’actif incorporel représente une très forte proportion
de l’actif total de la société : cela constitue de ce fait un placement risqué
pour l’investisseur. Dans un marché financier beaucoup moins euphorique
qu’il y a quelques mois, il est donc particulièrement intéressant d’analyser la
structure financière de ces dot-com ainsi que le rôle joué par les
intermédiaires financiers en capital-investissement. A partir d’une étude
empirique, l’article étudie la structure de capitalisation des dot-com
introduites récemment en bourse, en les comparant avec les autres
entreprises du secteur des technologies de l’information et de la
communication. Les auteurs montrent en particulier que le retournement des
valeurs de l’internet a permis aux investisseurs financiers de payer moins
cher leur entrée en capital et ils révèlent le rôle joué par les intermédiaires en
capital-investissement sur l’équilibre de la structure financière de ces
entreprises. Ce mouvement s’est accompagné d’une recomposition de la
filière de financement et d’un retour à des critères d’évaluation plus
« classiques » que ceux en vigueur lors de la période d’euphorie de l’internet
(comparabilité, rentabilité et croissance réelle des secteurs en particulier).
Deux articles hors dossier complètent ce numéro. Alexandre Largier propose
une synthèse des travaux consacrés au télétravail et considère que la
pluralité, voire la contradiction des approches maintiennent ce télétravail
dans un statut quasi expérimental. Emmanuel Taïeb s’attache enfin à
déterminer la singularité des rumeurs diffusées par messagerie électronique
et à les replacer dans leur espace social.
[1]
Internet en entreprise, n° 104,2000. Ce numéro s’est également appuyé sur des échanges
nourris avec les auteurs de textes présentés dans un numéro de la
Revue Economique. A
signaler également le n° 97,
Internet, un nouveau mode de communication ?, 1999.