2001
Réseaux
La structure cognitive et normative de la confiance
Louis Quere
Les sciences sociales contemporaines considèrent la confiance comme un mécanisme
informel, infra institutionnel, de coordination des actions, un mécanisme qui présente
l’avantage de réduire les « coûts de transaction » liés à la recherche d’informations et
à l’exercice d’un contrôle réciproque. Mais elles butent sur la compréhension de la
logique paradoxale du phénomène, en particulier sur la manière dont y sont articulés
connaissance et engagement, et sur ses fondements moraux/sociaux. Cet article se
propose en conséquence d’élucider les points suivants : l’articulation entre
connaissance et engagement, ou entre raisons et pari ; l’appui de la confiance comme
attitude sur un attunement préalable des capacités et des habitudes aux régularités de
l’environnement ; la multiplicité des pratiques de la confiance et les variations de sa
structure ; les conditions sociales d’une confiance généralisée dans les sociétés
démocratiques.
The contemporary social sciences consider trust as an informal, infra-institutional
mechanism of the coordination of actions, which has the advantage of reducing
"transaction costs" related to the search for information and the exercise of mutual
control. But they are faced with the difficulty of understanding the paradoxical logic
of the phenomenon, especially the way in which knowledge and engagement are
articulated, and its moral/social underpinnings. This article therefore aims to clarify
the following points: the articulation between knowledge and engagement,
orbetween reason and risk; the impact of trust as an attitude on a prior attunement
of capacities and habits to the regularities of the environment; the multiple ways of
practising trust and the variations of its structure; and, lastly, the social conditions
of generalized trust in democratic societies.
La confiance est, dit-on, un mécanisme social essentiel sans lequel
nous ne pourrions ni agir ni interagir
[*]. Pour Simmel, elle est « de
toute évidence l’une des forces de synthèse les plus importantes au
sein de la société » : celle-ci se désintégrerait s’il n’y avait pas une confiance
généralisée entre ses membres. Ce jugement n’a pas été démenti par les
sciences sociales contemporaines, qui considèrent la confiance comme un
mécanisme informel, infra-institutionnel, de coordination des actions, un
mécanisme qui présente l’avantage de réduire les « coûts de transaction »
liés à la recherche d’informations et à l’exercice d’un contrôle réciproque.
La confiance apparaît ainsi comme un rouage de plus en plus indispensable
dans une société où se développent les modes formels de régulation des
interactions et des transactions sociales (lois, codes, règlements, etc.). Mais
son maintien suscite en même temps l’étonnement. Les sociétés
contemporaines sont en effet des sociétés où l’interconnaissance ne fonde
plus les relations sociales ; y prédominent les transactions entre des
anonymes. Comment la confiance est-elle encore possible entre des
personnes qui ne savent rien les unes des autres ? Sur quoi peut-elle
reposer ? Qu’est-ce qui peut l’engendrer ?
De telles questions suscitent actuellement toutes sortes de spéculations chez
les sociologues, les psychologues, les économistes et les spécialistes de
théorie politique. La plupart des réponses soulignent la nature cognitive de la
confiance. Mais les descriptions de sa structure sont souvent loin d’être
satisfaisantes, pour trois raisons principalement :
- elles ne tiennent pas compte d’une distinction importante – celle entre
« discours de la confiance » et « pratiques de la confiance » (une distinction
due à R. Harré
[1] ) ;
- elles conceptualisent en général la confiance à partir du cas
paradigmatique de la confiance interpersonnelle – qui est loin de représenter
la diversité de nos pratiques de la confiance ;
- elles la ramènent trop facilement à une forme ou une autre de
connaissance inductive, de calcul prédictif ou de décision rationnelle, ce qui laisse
de côté les dimensions qui ne sont pas subsumables sous la dualité
connaissance/ignorance.
Cet article a précisément pour objectif de tenter de remédier à ces biais. Il
s’attachera plus particulièrement : a) à expliciter un aspect de la logique
floue de la confiance – la dimension de « saut dans l’engagement »
(Giddens), qui excède toute décision rationnelle ; b) à montrer comment la
confiance comme attitude, distincte de la confiance comme acte, repose sur
une sorte d’attunement des capacités et des habitudes individuelles aux
régularités de l’environnement, qu’il soit naturel ou social ; c) à cerner la
base morale/sociale de la confiance généralisée.
Les principaux paramètres de la confiance
J’ai été amené à réfléchir à la question de la confiance en participant à une
recherche, avec M. Relieu, sur la gestion du risque en milieu urbain par des
personnes handicapées
[2]. Les situations observées étaient des cours de
locomotion pour malvoyants : se déroulant dans la rue, ils consistent à
apprendre à un malvoyant à se servir de la canne blanche, à s’orienter dans
l’espace, à se déplacer sur les trottoirs, à traverser les rues et les carrefours, à
prendre le bus ou le métro, etc. Ces cours sont individualisés : un malvoyant
s’exerce sous le contrôle et la direction d’une instructrice en locomotion.
Une des phases de cet apprentissage concerne les techniques de traversée de
rues et de carrefours. Examinons très succinctement la situation dans laquelle
se trouve alors plongé le malvoyant, car elle nous permet d’envisager
différents aspects du problème de la confiance. Il doit, entre autres, apprendre
à se positionner d’une certaine façon sur le trottoir, à orienter son corps vers le
point d’aboutissement de la traversée et à déterminer le moment où il peut
s’engager sur la chaussée en relative sécurité. Il doit pour cela se représenter la
configuration du carrefour, détecter s’il comporte ou non des feux, repérer le
sens de circulation des véhicules, éventuellement localiser l’emplacement du
passage pour piétons, etc. Comme il voit très mal ou pas du tout, il ne peut
saisir les informations disponibles dans l’environnement que par l’ouïe et le
toucher. En particulier, il doit apprendre à exploiter la richesse de sa
perception auditive de la circulation automobile, par exemple à inférer la
configuration d’un carrefour à partir de ce qu’il saisit comme sens de
circulation des voitures, ou encore la présence et l’emplacement de feux à
partir des arrêts et des redémarrages de véhicules qu’il entend. Pour
déterminer le moment précis où il peut s’engager sur la chaussée, il doit se
régler sur les variations du flux de circulation automobile parallèle à sa
traversée, par exemple s’engager au moment précis où une voiture venant de
derrière lui arrive à sa hauteur sans ralentir, ou démarrer en même temps que
les véhicules qui se sont arrêtés au feu.
On a ici un cas typique d’action en situation d’incertitude : l’agent doit
s’engager sans véritablement maîtriser tous les aspects de sa situation. Il doit
en particulier se baser sur les conjectures qu’il a faites à partir de sa
perception auditive et tactile, s’engager sans être certain qu’elles soient
valides et s’en remettre pour une part au hasard et à la chance. Il n’est pas
sûr que les choses sont comme il se les représente ou que le cours d’action se
déroulera comme il l’a anticipé. Mais, faute de pouvoir percevoir
visuellement les informations présentes dans l’environnement, il n’a aucun
moyen de lever cette incertitude. Il faut qu’il agisse néanmoins. Si la
situation se révèle différente de ce qu’il pense, il ne pourra pas revenir en
arrière ; il faudra qu’il improvise et mobilise les ressources appropriées. Il
prend donc des risques et encourt des dangers. Ceux-ci sont cependant
limités, car il agit sous le contrôle de l’instructrice, qui peut intervenir à tout
moment pour éviter qu’il ne se trouve dans une situation problématique.
Une telle situation d’incertitude paralyserait complètement l’action si
n’intervenaient pas précisément les mécanismes de la confiance. D’une
façon générale, ceux-ci pallient les manques d’information et de contrôle. En
effet, dans la situation décrite, le malvoyant se fie à toute une série
d’éléments. Il se fie d’abord à ses inférences perceptives et aux conjectures
auxquelles elles ont conduit ; il se fie non moins à ses propres capacités, en
particulier à ses capacités perceptives et motrices, ainsi qu’à ses capacités de
raisonnement. Il se fie aussi à son instructrice, tant au contenu de son
enseignement et à la validité des techniques qu’elle lui enseigne qu’à sa
compétence, ou encore à sa volonté et à sa capacité de lui épargner des
situations problématiques ou dangereuses. C’est pourquoi il peut éprouver
un sentiment de relative sécurité dans l’accomplissement des exercices
qu’elle lui fait faire.
On peut allonger encore la liste de ce à quoi le malvoyant doit se fier. Ainsi
peut-on dire qu’il fait aussi confiance aux autres, aux piétons comme aux
automobilistes : il se fie, entre autres, à leur respect des conventions et des
règles de circulation, à leur capacité de le percevoir et de l’éviter et à leur
bonne volonté, ou encore à la bienveillance des autres piétons, dont il
escompte une aide en cas de nécessité. On peut même dire qu’il compte sur
la fiabilité du système de régulation du trafic (par exemple, à la bonne
marche des feux, à leur capacité de distribuer les tours de passage). Mais
comment établir la liste de tout ce à quoi il doit se fier ? Ne faut-il pas y
inclure aussi toute une série d’autres choses, tels la solidité et la praticabilité
du sol sur lequel il marche, l’alimentation des feux en courant électrique, le
bon état relatif des véhicules qui circulent (en particulier leur capacité de
freinage), etc. ? Mais n’est-ce pas alors donner une trop grande extension au
phénomène de la confiance ? Y a-t-il confiance chaque fois que l’on se fie à
quelque chose ? Peut-on parler de confiance là où manque un acte exprès de
faire confiance ? Et se fie-t-on à des objets comme on se fie à des personnes,
voire à des institutions ?
Une première distinction peut être utile : il n’y a pas nécessairement
confiance chaque fois que l’on se fie à quelque chose. Sinon, on réduit la
confiance, soit à l’escompte, soit à l’attente. Pour organiser notre conduite,
nous faisons implicitement fond sur toute une série d’éléments, qu’il est
impossible d’inventorier, en particulier sur la permanence et la stabilité du
monde, ainsi que sur les régularités de comportement des objets de
l’environnement, qu’il s’agisse de processus physiques ou de comportements
d’artefacts et d’êtres vivants. Mais on ne retrouve pas les traits
caractéristiques de la confiance dans cet acte implicite de compter sur, de
faire fond sur. Celle-ci n’est pas davantage réductible à l’attente en général :
certes, nous nourrissons des attentes générales quant au comportement futur
des choses et des personnes, et nous escomptons que ces attentes ne seront
pas déçues ou trompées ; nous extrapolons souvent la prédiction d’un
comportement futur à partir de l’observation d’un comportement régulier
dans le passé, alors que nous ne sommes pas assurés que le futur sera
conforme au passé. Mais faire fond sur une attente de continuité ou de
régularité n’est pas faire confiance. En particulier, il n’est pas sûr qu’il y ait
un sens à parler de confiance lorsqu’il s’agit de se fier à la stabilité de
l’environnement ou à la régularité de comportement de ses objets. En effet,
le cas paradigmatique de la confiance est celui d’une relation de confiance
entre deux personnes. Les traits caractéristiques de la confiance se
maintiennent-ils hors de ce contexte ? Il est possible que nous commettions
un abus de langage lorsque nous parlons de faire confiance à un objet ou à
une institution.
Pour tenter d’y voir un peu plus clair, partons précisément du cas
paradigmatique qu’est la confiance interpersonnelle. R. Hardin a proposé de
la concevoir comme une relation ternaire : A fait confiance à B concernant
X, ou A fait confiance à B pour faire Y. L’intérêt de cette définition est
d’abord de faire apparaître le caractère limité de la confiance : celle-ci
concerne habituellement une activité particulière, un rôle particulier ou un
domaine particulier (bien que je puisse faire confiance à quelqu’un en de
multiples domaines). Maintenant, si l’on tente de décomposer cette relation
ternaire, on voit apparaître les éléments suivants (la description de Hardin est
plus étroite que celle proposée ci-dessous) :
- elle implique des attentes favorables concernant les intentions ou les
actions d’un tiers ; la formation de ces attentes repose sur des jugements,
plus précisément sur une évaluation de la fiabilité et de la loyauté du tiers –
B est-il digne de confiance ? Peut-on compter sur lui ? Sera-t-il loyal ? –, et
sur une estimation de ses motivations – pour quelles raisons B fera-t-il ce
que j’attends de lui ? ;
- elle implique une conjecture ex ante qui peut s’avérer non valide : A
suppose et espère que B agira comme il l’attend, mais il ne peut pas en être
certain ; il n’est pas exclu que B agisse de façon opportuniste et trahisse sa
confiance ; il regrettera alors de s’être fié à lui. Mais il choisit d’ignorer cette
possibilité. D’où l’idée que la confiance permet de pallier l’ignorance ou
l’incertitude et de faire face à la contingence, par une certaine indifférence ;
mais elle comporte aussi un élément de risque, qui est compensé par
l’économie que la confiance permet de faire dans la recherche
d’informations et la mise en œuvre de moyens d’influence et de contrôle ;
- la confiance traduit une sorte de délégation de pouvoir et, corrélativement,
l’acceptation d’une subordination et une réciprocité des engagements : A
délègue à B un pouvoir d’action sur un aspect de sa vie qui a plus ou moins
d’importance ; il attend de B qu’il agisse comme « son agent » dans
l’obtention d’un résultat visé. Du même coup, il se place dans un état de
dépendance à l’égard de la compétence et de la bonne volonté de B et
accepte d’être vulnérable (il offre à B une occasion éventuelle de lui nuire).
Cette délégation (qui confine à l’abandon sans résistance) et cette
subordination peuvent s’avérer malheureuses ou fatales. La subordination
volontaire de A crée par contre une contrainte sur B, en fonction d’une
norme sociale (avec des sanctions assorties) qui exige que la confiance soit
honorée : d’une part B se sent obligé d’assurer la continuité d’une conduite,
ou d’un mode général de comportement, qui a suscité la confiance de A ;
d’autre part, sachant que A lui a fait confiance, il se sent obligé d’honorer
cette confiance. A peut du coup compter sur le sentiment d’obligation
morale qu’éprouvera B pour estimer la probabilité de la conduite qu’il attend
de lui. Cette dimension de réciprocité est évidemment absente des relations
avec les objets
[3].
Cette description est loin de faire l’unanimité. Deux de ses composantes en
particulier fournissent matière à discussion : la nature cognitive de la
confiance et la prise de risque qui lui est inhérente.
Les problèmes d’une conception purement cognitive de la confiance
Pour certains en effet, la confiance est une catégorie purement cognitive.
Elle est de l’ordre de la seule connaissance ; sa logique est celle du
raisonnement inductif étayé sur un savoir ou sur des observations. Ainsi,
selon Hardin, qui conceptualise le phénomène social de la confiance dans le
cadre de la théorie du choix rationnel, « dire “je te fais confiance” signifie
que je sais, ou que je pense savoir, des choses pertinentes à ton sujet, en
particulier concernant tes motivations à mon égard
[4] ». La confiance est ainsi
traitée comme une affaire de connaissance de raisons d’agir et d’intérêts,
plus particulièrement de connaissance de la manière dont les intérêts de A
s’emboîtent (
encapsulate, dit Hardin) dans les intérêts de B : « Dire “je te
fais confiance” sur un sujet donné signifie que j’ai des raisons d’attendre de
toi que tu agisses dans mon intérêt sur ce sujet parce que tu as de bonnes
raisons de le faire, raisons qui sont fondées dans mon intérêt. En d’autres
termes, dire “je te fais confiance” signifie que j’ai raison d’attendre de toi
que tu agisses, sur la base de tes propres raisons, comme mon agent (
as my
agent) en ce qui concerne le sujet concerné. Ton intérêt incorpore mon
intérêt
[5] ». Dans cette perspective, la confiance n’a aucune dimension morale.
Etant purement cognitive, elle n’est pas non plus une affaire de choix : on ne
choisit pas de faire confiance ou de se méfier ; on choisit plutôt d’agir d’une
certaine façon à l’égard de quelqu’un en fonction du degré de confiance que
l’on éprouve en lui, donc de la connaissance que l’on a de ses motivations et
de ses intérêts. Du coup, il n’y a pas non plus beaucoup de sens à parler de
risquer sa confiance : on prend des risques si l’on agit en faisant confiance,
plutôt qu’on ne risque sa confiance.
Il est cependant d’autres manières d’envisager la confiance comme un
phénomène cognitif
[6]. L’une d’elle consiste à la traiter comme une croyance,
par exemple comme une croyance dans la fiabilité de quelqu’un : on sait que
l’on peut compter sur lui, en raison par exemple des traits de sa personnalité
et de l’attitude qu’il adopte en général vis-à-vis des devoirs et des
responsabilités qui lui incombent
[7]. Cela peut être aussi une croyance dans les
dispositions d’autrui. Ainsi, C. Offe considère-t-il la confiance comme une
« croyance concernant l’action à attendre d’un autre. Cette croyance se
réfère à la probabilité que l’autre fera certaines choses, ou s’en abstiendra,
qui affectent le bien-être de celui qui la nourrit (…). La confiance est la
croyance que les autres, à travers leurs actions ou leurs abstentions,
contribueront à mon bien-être et s’abstiendront de me nuire (…). Comme
toute croyance, celle-ci peut être fausse. Si elle l’est, je ne prends pas
seulement le risque de me tromper, je prends aussi le risque de subir un
dommage
[8] ». Poussé à bout, cet argument en arrive à considérer la confiance
comme un résidu : c’est ce qui reste quand on n’a trouvé aucune raison
décisive de se méfier, ou ce qui résulte d’une mise à l’épreuve systématique
des raisons de se méfier.
Une autre caractérisation importante de la nature cognitive de la confiance
est celle de Simmel. Le sociologue allemand a en effet proposé quelques
belles réflexions sur la confiance dans deux de ses ouvrages :
Philosophie
de l’argent et
Sociologies. Etudes sur les formes de la socialisation
[9]. Pour
lui, la confiance est cognitive sous deux aspects. Elle a d’abord le statut
d’une hypothèse assortie d’une attitude épistémique : « Elle est une
hypothèse sur une conduite future, assez sûre pour qu’on fonde sur elle
l’action pratique
[10]. » Avec la confiance, on n’est ni dans le domaine du
doute, ni dans celui de l’assurance complète ou de la certitude, mais dans
un état intermédiaire, plus proche de l’assurance que du doute. Elle est
ensuite une combinaison variable de savoir et de non-savoir. Simmel a une
belle formule pour définir cette combinaison : « celui qui sait tout n’a pas
besoin de faire confiance ; celui qui ne sait rien ne peut raisonnablement
même pas faire confiance ». En d’autres termes, là où il y a information
complète, transparence de la situation du point de vue cognitif, il n’y a pas
de place pour la confiance ; celle-ci n’intervient que s’il y a manque
d’information ou de connaissance et que si tout n’est pas tenu pour allant
de soi (« On n’a pas besoin de faire confiance à ce qui peut être tenu pour
allant de soi
[11] »). Mais en même temps, il faut un minimum de savoir pour
que la confiance puisse être donnée. Simmel se réfère au savoir sur les
personnes à qui confiance est faite : il est difficile de faire confiance à
quelqu’un dont on ne sait rien. Ce savoir peut être fourni de différentes
manières. Il peut être fondé sur « une connaissance véritable de la
personne » acquise par l’expérience ; ou il peut être un savoir général sur
un type ou une catégorie de personne. Ainsi existe-t-il une forme de
confiance que l’on peut dire « catégorielle
[12] ». Elle consiste à accorder sa
confiance à quelqu’un sur la base de son appartenance à un groupe, à un
collectif ou à une catégorie, étant entendu que la fiabilité et la loyauté
figurent dans les propriétés attribuées à ce groupe, ce collectif ou cette
catégorie. Ainsi, pourrais-je faire confiance à quelqu’un en raison de son
appartenance à telle famille, à tel groupe ethnique ou à telle religion, etc.
parce que je connais les traditions et les valeurs de ces collectifs ou la
réputation, qui est celle de leurs membres en général, d’être loyaux et
dignes de confiance.
Du fait de son caractère cognitif, le phénomène de la confiance se distingue
de celui de la foi. Avoir foi en quelqu’un et lui faire confiance sont deux
choses relativement différentes. La foi, dit Simmel, est « au-delà du savoir et
du non-savoir » – c’est une attitude quasi religieuse ou mystique, sans base
cognitive ni expériencielle –, tandis que la confiance implique qu’il y ait
composition des deux. Néanmoins, pour lui, il y a dans la confiance quelque
chose de l’ordre de la foi : c’est l’aspect d’abandon à autrui ou à l’idée que
l’on se fait de lui, et cet abandon implique un saut non entièrement étayable
sur des raisons, ou encore l’aspect d’indifférence résolue à l’incertitude ou à
l’ignorance. A ce titre, il y a dans la confiance quelque chose qui « est à la
fois plus et moins que de la connaissance ».
Par ailleurs, Simmel a été sensible à la dimension morale de la confiance.
D’abord, celle-ci résulte du libre choix de celui qui accorde sa confiance et
elle n’est jamais un dû : « on ne peut pas exiger qu’on nous accorde la
confiance ». C’est aussi ce qui exclut qu’elle soit obtenue ou produite par
une manipulation stratégique, ou même qu’elle soit réglée par une institution
sociale – les institutions, en général, distribuent des droits et des obligations
– car on ne peut pas obliger quelqu’un à accorder sa confiance, ni
revendiquer un droit à la confiance corrélatif d’un devoir de confiance.
Ensuite, on l’a déjà vu, la confiance engage non seulement la personne qui
l’accorde, mais aussi celle qui en bénéficie : celui qui donne sa confiance,
sur la base d’un jugement de fiabilité et de loyauté, attend que son
engagement ne soit pas déçu ; et celui qui bénéficie de la confiance est
« presque engagé par un jugement porté sur lui par avance », qu’il se doit de
ne pas décevoir – il se sent moralement tenu d’honorer la confiance qui lui
est faite, ou, dans la problématique de Benveniste, d’éteindre la dette créée
par le crédit qui lui a été fait.
Une conception purement cognitive de la confiance n’est donc pas
satisfaisante. Elle n’est pas cohérente avec deux des dimensions soulignées
supra : celle de la délégation et de la subordination, voire de l’abandon, et
celle de l’engagement réciproque (soulignée aussi bien par Simmel et
Benveniste que par Harré et Offe). Que le geste de la confiance repose sur
des opérations cognitives ou se fonde sur des attitudes épistémiques et sur
des connaissances, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Mais il n’est pas lui-même de nature cognitive ; il est plutôt de l’ordre du choix d’un type de
relation, de la modulation de l’engagement ou de l’implication
[13]. Faire
confiance à quelqu’un, c’est s’en remettre à lui pour l’obtention d’un résultat
visé par soi ou pour la félicité d’une transaction, en n’ayant pour garantie
que la croyance en sa fiabilité ou sa loyauté. Cet acte comporte un élément
de saut ou de pari non entièrement étayé sur des raisons
[14].
C’est d’ailleurs pourquoi la confiance est susceptible de degré : il s’agit par
exemple de trouver un juste milieu entre la confiance excessive, « aveugle »,
qui rend celui qui fait confiance totalement vulnérable, et la méfiance
systématique, qui paralyse l’action et rend le coût des transactions prohibitif.
Dans cette affaire, il ne s’agit pas de moduler ses croyances, ses
connaissances ou ses attitudes épistémiques, mais son engagement ou son
implication. Que cette modulation se fasse en fonction d’un savoir, cela va
de soi. Mais est-elle elle-même cognitive ? Elle se fait aussi sans doute en
fonction de critères publics de jugement et c’est sans doute ce qui fonde la
nature sociale de la confiance. Mais en quoi consistent ces critères ? C’est
précisément ce qu’il faudrait découvrir.
Le second point critique concerne le lien entre risque et confiance. De tous
temps, la confiance a été considérée comme source d’inquiétude, puisqu’elle
consiste à accepter quelque chose qui n’est pas tout à fait sûr et à parier sur
la loyauté de celui à qui l’on fait confiance. Celui qui accorde sa confiance
sait donc qu’il peut être victime de son geste. Est-il pour autant un preneur
de risque ? C’est ce que prétend N. Luhmann, qui a résolument mis le risque
au cœur de la confiance
[15].
Celle-ci, nous explique le théoricien des systèmes sociaux, est liée à la
double contingence. Est contingent ce qui n’est ni nécessaire ni impossible.
Il y a donc contingence dès lors qu’il y a possibilité et liberté de choix, et
qu’elles créent de l’indétermination. La contingence est double là où les
sélections d’
ego dépendent de celles d’autrui, qui elles-mêmes dépendent de
celles d’
ego : « Autrui peut agir d’une autre façon que celle que j’attends,
précisément s’il sait ou parce qu’il sait ce que j’attends
[16]. » La double
contingence est source de complexité, car elle engendre une multiplicité des
possibles. Luhmann redéfinit ainsi la problématique parsonnienne de la
double contingence en termes de complexité. La complexité est synonyme
de multiplicité des possibles. Pour agir, il faut réduire cette multiplicité.
C’est précisément ce que permet la confiance : elle consiste à ne pas tenir
compte volontairement d’un certain nombre de possibilités pour le futur.
C’est en ce sens qu’elle est un mécanisme de « réduction de la complexité ».
Son domaine spécifique est celui des interactions et des relations sociales :
« La confiance est associée à la réduction de complexité, et, plus
spécifiquement, de cette complexité qui entre dans le monde du fait de la
liberté des autres êtres humains
[17]. » Elle est devenue « un fait fondamental »
de la vie sociale dans les sociétés modernes, où la contingence est de plus en
plus liée à la liberté humaine et au pouvoir de décider des individus, plutôt
qu’à la volonté de Dieu ou aux caprices de la nature, et où les idées de
hasard et de risque tendent à supplanter celle de danger
[18].
Le lien entre confiance et risque tient en partie à l’orientation temporelle de
la première : faire confiance, c’est adopter une certaine attitude vis-à-vis du
futur, plus précisément élaguer l’éventail futur des possibilités et « se
conduire comme si le futur était certain ». « La complexité du futur est
réduite par l’acte de confiance. En faisant confiance, on s’engage dans
l’action comme s’il n’y avait que certaines possibilités dans le futur
[19]. »
Mais en optant ainsi pour ces possibilités, on prend des risques, car il n’est
pas certain que ce soient les possibilités retenues qui se produisent.
Cependant, il y a plusieurs formes de confiance et seule l’une d’elles, que
Luhmann appelle trust, comporte une prise de risque. Cette dernière forme se
distingue nettement, selon l’auteur, de la familiarité d’un côté, de la confiance
assurée ou immédiate (confidence) de l’autre. La familiarité ignore la
contingence. Du fait de notre familiarité avec les choses, nous savons
comment elles se comportent habituellement ; nous pouvons donc nourrir des
attentes stables à leur égard et inférer leur comportement futur à partir de leur
comportement passé. Dans la familiarité, le passé prévaut sur le présent et sur
le futur. Il n’y a pas besoin de confiance dans un monde familier, car il n’y a ni
ignorance ni incertitude véritable concernant le futur. La confiance n’est
requise que lorsque le futur n’est pas certain et qu’il faut décider en faveur de
certaines possibilités sans être sûr qu’elles se produiront effectivement.
La confiance est donc de l’ordre d’un pari. Elle est plus qu’une simple
espérance. La maman qui confie son enfant à une baby-sitter espère certes
que tout se passera bien, que rien de fâcheux ne se produira. Mais elle décide
aussi de confier son enfant en pariant sur la non-occurrence d’éventualités
qui, si elles se produisaient, lui feraient regretter d’avoir agi ainsi. Pour
Luhmann, il n’y a confiance proprement dite que si une option est prise en
faveur de certaines possibilités futures au détriment d’autres, qui pourraient
tout aussi bien se produire. Celui qui a fait confiance peut donc être amené à
regretter d’avoir surestimé la fiabilité ou la loyauté de la personne à laquelle
il s’est fié.
Enfin, entre la familiarité et la confiance décidée, il y a une autre forme de
confiance, que Luhmann nomme confidence. Elle ne comporte pas de prise
de risque, car elle ne reflète pas la contingence. Elle ne prend pas en
considération l’éventail futur des possibilités pour l’élaguer, mais opte
immédiatement et spontanément en faveur de l’une d’elles.
Cette façon de lier étroitement confiance et risque et de spécifier la
confiance décidée par rapport à la familiarité et à la confiance immédiate
est souvent tenue pour une base solide pour l’analyse sociologique de la
confiance. N’est-ce pas en effet une vérité de sens commun que nous
prenons sciemment un risque lorsque nous accordons notre confiance ? Ne
parle-t-on pas aussi de « risquer sa confiance » ? Il reste cependant que
l’identification de ce risque pose problème. D’abord, la perception de
risques se fait dans une posture particulière. Si elle fait normalement partie
de la planification de l’action, où diverses éventualités sont envisagées,
elle est souvent aussi liée à un regard rétrospectif. Quand on regrette
d’avoir fait confiance à quelqu’un, c’est habituellement parce que cette
confiance n’a pas été honorée : on regrette alors à la fois d’avoir surestimé
la fiabilité et la loyauté du partenaire et d’avoir pris le risque de s’en
remettre à lui pour certains aspects de notre avenir. Il s’agit d’un cas
d’évaluation rétrospective d’un jugement émis sur autrui, des circonstances
dans lesquelles on a été amené à lui faire confiance, et du type
d’engagement choisi. C’est cette évaluation qui fait découvrir dans le passé
d’autres possibilités de comportement. Le propre d’un regard rétrospectif
est en effet de faire apparaître après coup des alternatives et des risques qui
ne se sont pas présentés dans le feu de l’action. Le discours sur le risque
est donc souvent un discours qui consiste à définir les conditions de
l’action telles que les fait apparaître un regard rétrospectif. Il n’est pas du
tout sûr que les choix effectués dans le feu de l’action en fonction des
circonstances et du type de contrôle exercé sur la situation soient
appréhendés en termes de prise de risque
[20].
Par ailleurs, on peut regretter d’avoir opté en faveur de certaines possibilités
et d’avoir fait l’impasse sur d’autres. Mais dans ce cas, la perception du
risque est moins de l’ordre de l’évaluation de la fiabilité de la personne à
laquelle on fait confiance ou de la pertinence d’un certain type
d’engagement, que de l’ordre d’un jugement sur la vraisemblance ou
l’invraisemblance de différentes possibilités futures. Ce qui est alors en jeu
dans la confiance, c’est la formation d’une probabilité subjective sur
l’occurrence de différentes éventualités futures. Précisément, dans la théorie
de Luhmann, le pari qui est fait n’est pas tant en faveur de la fiabilité d’une
personne qu’en faveur d’éventualités futures dépendant de son
comportement. Ce qui ramène la confiance à une estimation subjective, par
celui qui fait confiance, de la probabilité d’éventualités futures, y compris de
la probabilité de l’accomplissement par le dépositaire de la confiance d’une
action particulière que celui qui accorde sa confiance ne peut pas contrôler,
dans un contexte où cette action influe sur sa propre destinée. Mais si la
confiance relève de la modulation des engagements et de la configuration
des relations sociales – elle peut comporter à ce titre une estimation
subjective de probabilités –, elle n’est pas réductible à cette estimation, qui
n’est qu’une opération cognitive auxiliaire
[21].
Dans
Les conséquences de la modernité, A. Giddens a critiqué le lien étroit
établi par Luhmann entre risque et confiance, de même que sa typologie de la
confiance. Trois de ses arguments méritent, à mes yeux, l’attention. Le
premier consiste à distinguer croyance en la fiabilité d’une personne et
confiance proprement dite. Croire que telle personne est fiable, loyale, digne
de confiance, ou encore être sûr d’elle, est une chose, lui faire confiance en est
une autre. Dans le premier cas, il s’agit d’une croyance générale portant sur
une disposition ; dans le second, d’un acte, d’un engagement particulier
[22]. La
médiation entre les deux peut aussi être assurée par une disposition. Tandis
que l’engagement est lié à une occasion particulière, la disposition est une
orientation générale, dirigée vers le futur : si je sais que la personne est
habituellement loyale, responsable, « réglo », etc., je serai disposé à lui
accorder ma confiance si l’occasion se présente. Mais je ne l’accorderai de fait
que dans des circonstances particulières et sur un sujet déterminé.
En deuxième lieu, Giddens souligne l’ambivalence qui caractérise les
relations de confiance. Comme on l’a vu, la confiance n’est requise que là où
il y a ignorance : je fais confiance à mon médecin par exemple, parce que je
n’y connais rien en médecine et que je sais qu’il s’y connaît ; c’est parce que
je le crédite du savoir et de la compétence nécessaires pour détecter ma
maladie et me soigner que je m’en remets à lui pour recouvrer la santé. Mais
l’ignorance engendre aussi la prudence, voire la défiance : mon chirurgien
est-il vraiment compétent et capable de réussir l’opération qu’il pense
nécessaire ? Je vais sans doute chercher des garanties – me renseigner sur sa
réputation, confronter son diagnostic à celui d’un autre chirurgien, etc. Si je
décide de lui faire confiance, ce sera au terme d’une invalidation des
différentes raisons de me méfier.
Le troisième argument consiste à souligner le caractère routinisé de la
confiance. S’il y a bien des circonstances dans lesquelles la confiance
implique un acte explicite d’engagement, il y en a beaucoup d’autres où elle
ne repose pas sur un tel acte : les attitudes de confiance sont
« habituellement incorporées de manière routinière dans la continuité des
activités au jour le jour et sont, pour une large part, imposées par les
circonstances intrinsèques de la vie courante. Ainsi, la confiance est-elle
moins de l’ordre d’un “saut dans l’engagement” que d’une acceptation tacite
des circonstances dans lesquelles d’autres alternatives ne viennent même pas
à l’esprit
[23] ». Ce dernier point soulève un problème important, car il prend
acte du fait que nos pratiques de la confiance ne sont pas uniformes et que
donc la conceptualisation du phénomène ne peut pas être unique.
La confiance comme attitude
Jusqu’à présent, nous avons considéré la confiance en tant que forme
d’engagement dans un type particulier de relation avec un tiers, dont les
deux principales caractéristiques sont l’acceptation d’un dessaisissement au
profit d’autrui et un pari sur sa loyauté. Mais la confiance est aussi une
attitude imprégnant le comportement, plus précisément une attitude
d’assurance : assurance vis-à-vis de soi, des autres et du monde. Ce qui veut
dire que, pour organiser son expérience, on se fie à son savoir et à ses
capacités, à la bonne foi et à la loyauté d’autrui en général ou aux régularités
de comportement des choses de l’environnement. La méfiance et le soupçon
systématiques ne semblent pas être le régime normal de l’organisation de
l’expérience. Celui chez qui la méfiance excède les nécessités de la prudence
ne s’engage qu’en se donnant des garanties maximales ; il recherche une
forme de sécurité qui réduit au maximum la part du risque. Avant de
s’engager, il cherche à savoir avec la plus grande certitude possible où il met
les pieds ; il approfondit la recherche d’informations au-delà du raisonnable
et organise à l’avance un dispositif de contrôle des conséquences de son
engagement. Voulant être absolument certain de l’autre avant de s’engager
dans une relation avec lui, il n’a plus, à vrai dire, besoin de lui faire
confiance. Comme on l’a dit, celle-ci n’est en effet requise que là où il reste
une part d’ignorance et d’incertitude.
Or, la confiance comme attitude n’a pas tout à fait les mêmes
caractéristiques que celle comme engagement. Certes, l’attitude comporte
aussi une part d’engagement, dont est corrélative une forme de vulnérabilité
: l’idée de relâcher sa volonté de savoir, son besoin d’information ou son
désir de certitude et de contrôle, est inhérente au sens de l’expression « se
fier à ». En ce sens, comme on l’a déjà dit, « se fier à » est plus que « faire
fond sur », « compter sur », et la confiance plus qu’une attente ou plus que la
position d’une base assurée d’inférence et d’action. Par contre, il ne semble
pas que dans tous les cas de confiance il y ait une composante de délégation
de pouvoir à autrui pour l’obtention d’un résultat concernant le bien-être de
celui qui fait confiance, pas plus que l’engendrement d’une obligation
d’honorer la confiance faite. C’est d’ailleurs pourquoi dire que l’on se fie à
des objets, à des systèmes ou à des institutions ne pose problème que si l’on
se donne une conception très stricte de la confiance (ce que j’ai appelé le cas
paradigmatique). Lorsque j’ai posté ma lettre, je n’ai pas fait, à proprement
parler, confiance aux postiers, ni à l’institution de la poste ; certes, en un
sens, j’ai compté sur eux, mais mon geste de poster ma lettre ne s’est pas
doublé d’un autre geste, fut-il implicite, consistant à accorder ma confiance
ou à déterminer un mode d’engagement. Je peux dire néanmoins que j’ai agi
dans une attitude de totale confiance : je ne me suis pas spécialement
inquiété du devenir de ma lettre ; je n’avais pas de raison de craindre qu’elle
soit perdue, ni de supposer qu’elle pourrait l’être. C’est une éventualité qui
ne m’est même pas venue à l’esprit. Bref, l’attitude de méfiance n’avait
aucune pertinence.
Cette assurance tranquille qui a imprégné mon action est bien un type de
confiance. Comment la définir ? Peut-être comme une attitude générale
d’adhésion, proche de ce que la phénoménologie appelle la foi dans le
monde : une sorte d’adhésion première, tacite, « une adhésion qui se sait au-delà des preuves », mais qui n’est pas à proprement parler de l’ordre d’un
savoir (qui normalement est propositionnel), une adhésion qui n’est que
l’envers d’une absence de pertinence de la méfiance. Une telle adhésion
première n’est cependant pas incompatible avec l’exercice de la défiance,
tout simplement parce que, comme le doute (pour douter il faut pouvoir tenir
certaines choses pour certaines), la défiance ne peut pas être générale :
lorsque l’on se méfie explicitement d’une chose quelconque, on se fie
implicitement à d’autres. Ainsi, dans une interaction, je peux n’accorder
aucun crédit aux paroles de l’autre et me méfier de lui, il n’empêche que, sur
un autre plan, je me fie à lui et dois le faire : en particulier, je compte (sans
que cela représente un acte spécifique) sur sa bonne volonté et sa
coopération pour maintenir ouverte l’interaction, pour contribuer aux
opérations dont dépend sa progression, pour endosser les rôles qu’impose la
structure de l’activité actualisée (voir en ce sens l’article d’E. Gonzalez-Martinez dans ce numéro).
Giddens a souligné, contre Luhmann, non seulement l’incorporation
routinière des attitudes de confiance dans les activités de la vie quotidienne,
mais aussi leur engendrement par les circonstances de ces activités – de ce
point de vue elles ne font pas à proprement parler l’objet d’un choix. La
question n’est pas seulement que, confrontés aux circonstances pratiques,
nous n’envisageons pas la plupart du temps des alternatives possibles, pas
plus que nous n’optons en faveur de certaines éventualités futures plutôt que
d’autres – comme on l’a vu, souvent ce n’est qu’après coup, une fois l’action
terminée, que nous découvrons les différentes possibilités qui s’offraient à
nous – ; elle est aussi que nous savons nous débrouiller, et pouvoir nous
débrouiller, avec ce que nous avons sous la main, en particulier avec les
circonstances telles qu’elles se présentent effectivement, c’est-à-dire
singulières et en constant changement ; nous les acceptons avec leur halo
d’opacité et d’indexicalité, de flou et de vague, d’incertitude et
d’indétermination, sans éprouver la moindre inquiétude ; nous ne cherchons
même pas à réduire ce halo – ce qui serait d’ailleurs tout bonnement
impossible –, tout simplement parce qu’il ne fait nullement obstacle à
l’action telle que nous savons la gérer en situation. En ce sens, l’assurance
tranquille avec laquelle nous faisons face à la plupart des situations
ordinaires est une assurance engendrée par l’évaluation tacite des
circonstances, qui décide de la pertinence de telle ou telle attitude (de la
méfiance active à la confiance passive).
Elle est aussi engendrée par l’accord, garanti d’avance, entre, d’un côté, les
circonstances, ou les conditions de l’environnement, de l’autre, nos capacités,
nos habiletés et nos habitudes. On peut expliquer en partie cette assurance
d’abord par le fait que l’environnement fournit beaucoup plus d’informations
pertinentes pour l’action qu’on ne le suppose d’habitude, en particulier dans
les théories du choix rationnel ensuite par le type de confiance procuré par la
possession de capacités, de savoir-faire, d’habiletés et d’habitudes (celles-ci ne
se réduisent pas aux routines). Les possibilités d’action sont en effet souvent
indiquées par l’environnement lui-même, en particulier à travers les
affordances que nous présentent les objets, les situations et le comportement
d’autrui. Mais elles sont toujours fonction de nos capacités et de nos
habitudes. Réciproquement, celles-ci incorporent les conditions et les
régularités de l’environnement ; elles ne sont pas simplement ajustées à
l’environnement, accordées à ses régularités et à ses contraintes ; elles le
structurent et l’utilisent aussi. Enfin, l’environnement n’est pas simplement un
milieu dans lequel nous agissons ; il prend lui-même en charge une part des
opérations nécessaires à l’organisation de l’action.
Bref, l’assurance tranquille avec laquelle nous nous livrons à la plupart de
nos activités courantes semble ancrée dans une sorte d’
attunement des
capacités et des habitudes aux régularités de l’environnement, en même
temps que dans l’assurance d’un pouvoir faire donnée par la possession de
capacités, d’habitudes et d’habiletés. Mais il reste que cette idée
d’
attunement, qui est une sorte d’axiome avancé par Gibson et repris, entre
autres, par la « sémantique des situations
[24] »
, demande à être clarifiée :
quel en est le mécanisme ? Quel travail cognitif implique-t-il ? La
confiance peut précisément constituer un cas permettant de répondre
empiriquement à ces questions.
Les sources de la confiance
La réponse précédente n’est cependant pas suffisante, quelle que soit
l’importance de ces différents paramètres. Il existe en effet des formations
sociales où ce genre d’assurance tranquille n’est pas possible, en particulier
dans les relations avec les inconnus : les gens ne peuvent pas se fier les uns
aux autres et refusent de le faire parce que les bases de la confiance
n’existent pas, ou qu’ils s’attendent à ce que la confiance qu’ils donnent se
retourne contre eux et leur porte préjudice. Règnent alors le soupçon et la
défiance mutuels. Ce phénomène a souvent été relevé dans les pays à régime
totalitaire ou dans des périodes de terreur politique, d’occupation, etc. Il
semble donc que la possibilité d’une confiance réciproque dépende aussi du
régime politique existant et plus largement du type d’institutions que se
donne une société. C’est d’ailleurs un constat qui a souvent été établi par la
théorie politique. Une des thèses centrales de T. Hobbes n’était-elle pas que
la confiance que peuvent se témoigner les citoyens d’un pays résulte de ses
institutions politiques et de sa forme de gouvernement ?
La question à se poser n’est plus alors : en quoi consiste la confiance ?, mais
quelles sont les sources d’une confiance réciproque généralisée ? Nombre de
théories sociologiques ont expliqué pourquoi la confiance était nécessaire
dans les sociétés modernes et comment elle rendait possible la coopération
sociale. Mais elles ont été moins loquaces sur ses sources. Comment puis-je
en effet adopter une attitude de confiance à l’égard de quelqu’un dont je ne
sais rien, sauf qu’il habite le même pays que moi, voire la même région, ou
encore lui accorder ma confiance sur une affaire particulière ? Qu’est-ce qui
me permet d’adopter une telle attitude plutôt que de nourrir une méfiance
systématique ?
Nous avons déjà rencontré en passant deux sources importantes de la
confiance. L’une est l’expérience, l’autre l’appartenance catégorielle. Dans
la première, l’expérience instruit sur les traits de caractère et le mode
régulier de comportement d’un certain nombre de personnes. Elle permet
donc de former des attentes quant aux conduites futures et de procéder à des
estimations sur les chances qu’une éventuelle confiance soit honorée. La
seconde consiste à régler l’accord de la confiance sur une connaissance des
propriétés généralement attribuées aux membres d’un groupe ou d’une
catégorie donnée, ou sur celle des valeurs et des normes réputées régler leurs
comportements.
Ces deux sources de la confiance sont cependant peu opératoires dans une
société d’anonymes. Pourtant, la confiance n’en disparaît pas. Au contraire,
elle tend à se généraliser. Sur quelle base ? Une réponse possible consiste à
chercher, dans le sillage de Hobbes, la source de cette confiance généralisée
du côté des institutions. Mais comment les institutions produisent-elles de la
confiance ? Faut-il pour cela qu’elles soient elles-mêmes objets de
confiance ? Pour répondre à ces questions, je partirai d’un argument de
C. Offe sur la « fonction de formation des institutions
[25] ». Après l’avoir
présenté et discuté, j’examinerai si l’on peut l’étendre aux institutions de la
vie sociale en général.
Offe propose l’explication suivante du mécanisme par lequel les institutions
génèrent ou facilitent la confiance entre des anonymes : vivant sous les
mêmes institutions, les membres d’une collectivité sont imprégnés des
« idées normatives » qu’elles incorporent ; ils y adhèrent, s’engagent en leur
faveur et s’obligent à s’y conformer ; chacun tend donc à compter sur
l’adhésion des autres, même s’il ne les connaît pas, à ces mêmes idées et sur
leur engagement en leur faveur ; cet attachement commun aux mêmes
significations normatives fait ainsi de chacun un partenaire potentiel digne
de confiance. « Nous faisons confiance à nos concitoyens du fait que nous
partageons un même espace institutionnel qui a un sens pour tous, un sens
suffisamment fort pour faire de mes concitoyens, qui dans leur très grande
majorité, sont des “étrangers” pour moi, des personnes dignes de confiance,
parce que je peux anticiper qu’ils sont sensibles à ce sens. En dernier ressort,
c’est cette signification des institutions qui abaisse à un niveau tolérable le
risque d’accorder sa confiance à tort
[26]. »
Ce qui est décisif dans ce mécanisme, c’est l’adhésion de tous à l’esprit des
institutions (au sens d’« esprit des lois », chez Montesquieu) et leur
engagement en leur faveur. Les institutions incorporent en effet des
« significations normatives », qui sont les valeurs et les références
normatives justifiant leurs règles et leur donnant leur sens. L’adhésion et
l’engagement des citoyens seront d’autant plus forts que ces significations
seront plus intelligibles et plus appréciées, et les institutions elles-mêmes
mieux conçues. Seules donc « des institutions de qualité » sont de réelles
sources de confiance. Mais à quoi se juge la « qualité substantielle » d’un
ordre institutionnel ? Non seulement à l’intelligibilité de son esprit, ou à
l’évidence de son idée directrice, mais aussi à sa « plausibilité » et à sa force
morales, et à la consistance de ses prétentions normatives. « Les institutions
sont dotées d’un esprit, d’un ethos, d’une théorie morale implicite, d’une
idée directrice ; elles incorporent une conception de la manière préférée de
vivre en communauté. Ma thèse est que c’est cette signification normative
implicite des institutions, et la plausibilité morale que je suppose qu’elle aura
pour les autres, qui me permet de faire confiance à ceux qui sont impliqués
dans les mêmes institutions
[27]. » Mieux les institutions se fondent
discursivement, c’est-à-dire explicitent et justifient leur idée directrice, plus
elles ont de chances de faire sens et de susciter l’engagement de tous en leur
faveur, et donc d’engendrer de la confiance, à la fois en elles et entre les
citoyens : « Les institutions sont capables de se fonder discursivement si
elles explicitent les raisons pour lesquelles elles méritent d’être réellement
respectées et leurs règles appliquées. » D’un autre côté, les institutions
facilitent la confiance en prescrivant des obligations et en garantissant
formellement des droits, ce qui abaisse les risques pris en faisant confiance.
Mais n’y a-t-il pas un cercle vicieux dans le raisonnement, dès lors qu’il
pose que les institutions n’engendrent une confiance généralisée que pour
autant qu’on leur fait confiance ? On leur fait confiance pour autant qu’elles
apparaissent dignes de confiance, ce qui dépend du pouvoir de conviction et
de motivation de l’argumentation qui les justifie. En fait, répond Offe, les
deux types de confiance sont différents : faire confiance à une institution
n’est pas du même ordre que faire confiance à une personne. Au sens strict,
les seules entités auxquelles on peut accorder sa confiance sont les
personnes. Or, les institutions sont des systèmes de règles, pas des
personnes. On peut néanmoins accepter l’idée que l’on fait confiance à une
institution, au sens où l’on s’en remet à sa médiation pour assurer son propre
bien-être. Offe accentue la dimension cognitive de cette confiance : pour lui,
en effet, faire confiance à une institution signifie connaître son esprit ou son
idée directrice et reconnaître sa validité ; cela signifie aussi « tirer de cette
reconnaissance la supposition que cette idée fait suffisamment sens pour un
grand nombre de gens pour motiver leur soutien actif à l’institution et
l’obéissance à ses règles ». C’est cette supposition qui est à la base de la
confiance entre anonymes. On peut cependant se demander s’il s’agit
simplement d’une supposition, ou si l’attribution à autrui d’un engagement
en faveur de l’ordre institutionnel similaire au mien ne relève pas déjà de la
confiance : en effet, je me fie à son adhésion aux significations et aux règles
auxquelles j’adhère moi-même.
Un tel argument me paraît assez proche de celui que développe Habermas.
L’un et l’autre prennent comme critères de la fiabilité ou de la crédibilité
d’une institution l’intelligibilité et la plausibilité de sa justification, en
particulier la capacité de la justification discursive de ses prétentions
normatives à résister à la critique rationnelle. L’un et l’autre placent
l’intersubjectivité à la base de la confiance. La confiance réciproque devient
alors essentiellement une conjecture sur la rationalité d’autrui, donc quelque
chose de l’ordre du « principe de charité » (Davidson) : je fais confiance à
l’autre pour autant que je le crédite d’une reconnaissance identique à la
mienne du bien-fondé des prétentions normatives de l’institution ; au fond, je
suppose qu’il est convaincu, comme moi, par le discours de fondation
rationnelle que l’institution tient sur elle-même et qu’il s’engage, comme
moi, en faveur de cette institution pour cette raison.
Le problème est que nous n’avons pas la moindre idée de la façon dont une
grande partie des institutions de la vie sociale sont justifiées, et pourtant nous
nous engageons en leur faveur – tout simplement parce qu’elles font sens,
sans que ce sens ait à être explicité discursivement et sans que leurs
prétentions normatives aient à être validées par une argumentation
rationnelle. L’explication de Offe comme celle de Habermas appartiennent à
une famille de théories sociales qui, comme l’ont soutenu des auteurs tels
que C. Castoriadis ou V. Descombes, tendent à « éliminer le fait de la vie
sociale
[28] », c’est-à-dire font dépendre l’intégration de la société des
performances des individus, en particulier de leurs discussions et
délibérations collectives, au lieu de la rapporter, comme le fait une
perspective plus durkheimienne, à une intégration intellectuelle et morale par
les systèmes conceptuels, les idéaux moraux et les valeurs d’emblée
incorporés aux institutions et aux pratiques sociales.
Cette critique n’invalide pas cependant l’explication que Offe propose du
mécanisme d’engendrement de la confiance par les institutions, et dont les
principaux ingrédients sont : une évaluation de la plausibilité morale de
l’ordre institutionnel ; des attributions réciproques d’engagements analogues
en faveur de cet ordre ; l’établissement de la confiance à travers la validation
de ces attributions. Mais j’aimerais donner une tournure plus durkheimienne
à cette explication. Pour cela, je reprendrai un argument de Garfinkel dans
les
Studies in Ethnomethodology
[29].
Cet argument est que la confiance réciproque que peuvent s’accorder les
membres anonymes d’une collectivité procède du fait qu’ils se fient les uns
aux autres pour connaître les « faits naturels de la vie en société en tant que
moralité » et y souscrire et qu’ils peuvent tester la pertinence et la validité de
cette confiance dans le cours même de l’action en train de s’accomplir. Cette
confiance est essentielle, car d’elle dépend la possibilité d’interpréter
pareillement les circonstances et les événements, et de leur attribuer des
« valeurs de normalité » – ces faits naturels de la vie et les attentes les
concernant servent en effet de schèmes partagés d’interprétation. Dans cette
dynamique, l’ordre institutionnel suscite l’adhésion et l’engagement parce
qu’il est considéré comme moralement justifié – il n’est pas seulement
contraignant, il apparaît aussi désirable – et comme objectif,
i.e. comme
indépendant de la volonté et du point de vue de quiconque. Ainsi, pour
prendre un exemple étudié par Garfinkel, la division de la population en
deux sexes est, du point de vue du sens commun, un « fait naturel de la vie »,
donc un ordre légitime, une réalité morale qui suscite croyance et
engagement : « La présence dans l’environnement d’objets d’un sexe ou
d’un autre a pour caractéristique d’être un “fait naturel de la vie”. Fait partie
du sens de cette naturalité l’idée qu’il est juste et correct, c’est-à-dire
moralement bien, qu’il en soit ainsi. (…) La bonne société, du point de vue
du sens commun, n’est composée que de personnes appartenant à un sexe ou
l’autre. C’est pourquoi, celui qui se comporte en membre de bonne foi de la
société, c’est-à-dire qui souscrit aux croyances et aux engagements de tout
un chacun au sujet des “faits naturels de la vie” concernant la distribution
des personnes sexuées dans la société, et qui attend des autres qu’ils en
fassent de même, trouvera étranges les affirmations de sciences telles que la
zoologie, la biologie et la psychiatrie, qui considèrent comme problématique
toute décision concernant l’appartenance sexuelle
[30] ».
Par ailleurs, l’acte de souscrire aux « fait naturels de la vie », considérés
comme une réalité objective – c’est-à-dire de se régler sur ce que tout un
chacun comme nous est supposé savoir (d’un savoir de sens commun) de la
vie en société, croire légitimement à ce sujet, adopter comme règles et
obligations, prendre comme définition du monde et de la situation, ou
comme cadres normatifs de référence – n’est pas laissé au bon vouloir des
individus, mais régulé normativement : il est l’objet d’une attente normative
des autres et revêt un caractère moral (au sens où il est moralement bon de le
faire, mauvais de ne pas le faire). Tout laisse en effet à penser que les gens
attendent normativement les uns des autres qu’ils honorent les « attentes
d’arrière-plan constitutives des attitudes de la vie quotidienne », et qu’ils
considèrent leur engagement en faveur de ces attentes non seulement comme
normal, mais aussi comme moralement bon.
La confiance réciproque est en quelque sorte le résultat du remplissement de ces
attentes, ou plus exactement de leur non-déception. En effet, celui qui se prête
au jeu apparaît comme un membre de bonne foi, doté du sens commun,
i.e.
comme partageant les mêmes croyances et les mêmes engagements légitimes
que tout un chacun, et à ce titre digne de confiance. Par contre, celui qui déçoit
ces attentes, ou fait obstacle à leur mise en œuvre, manifeste de la défiance (c’est
ce que faisait Garfinkel dans ses
breaching experiments) ; il témoigne de sa
méconnaissance ou de son mépris des « faits naturels de la vie », de leur
connotation morale et de la manière dont tout un chacun est supposé s’y référer ;
bref, il manifeste qu’il « n’a pas le sens commun » ou qu’il ne se règle pas sur
lui. Il pourra être suspecté d’être fou, incompétent, immoral, déviant ou
criminel ; il sera de toute façon difficile de lui faire confiance : « D’un point de
vue organisationnel, non seulement on ne fait pas confiance à ceux qui n’ont pas
le sens commun, mais eux-mêmes ne font pas confiance. Il faut donc concevoir
a priori celui auquel on fait confiance et qui fait confiance comme un individu
qui gère les écarts aux attributs de l’attitude naturelle de telle sorte qu’il parvient
à maintenir le sentiment qui les respecte
[31]. »
On retrouve dans cet argument le même caractère circulaire que dans
l’argument précédent : la confiance générée par les institutions suppose déjà
quelque chose comme une confiance préalable. Mais cette fois, cette confiance
préalable est considérée comme une composante déjà donnée de la vie sociale.
Elle consiste, d’un côté, en une adhésion immédiate aux institutions de la vie
sociale, en un engagement tacite en leur faveur, de l’autre, en un crédit,
immédiatement accordé à tout un chacun, mais révisable, de partage du sens
commun : je me fie spontanément à autrui dans un domaine particulier, celui
des « attentes d’arrière-plan constitutives des attitudes de la vie quotidienne »,
en ce sens que je compte implicitement sur lui pour connaître les « faits
naturels de la vie en société », y souscrire et les prendre comme base
d’inférence et d’action ; bref, je le crédite d’une adhésion à l’ordre
institutionnel. Celui-ci n’est ainsi source de confiance que de façon indirecte : il
ne l’est que s’il y a un engagement moral en sa faveur de la part des membres
de la communauté et que si cet engagement est supposé partagé. Offe ne dit
sans doute pas autre chose. Ce qu’il ne prend cependant pas en considération,
c’est que cette adhésion et cet engagement sont toujours déjà des constituants
de la vie sociale, parce qu’ils sont inhérents aux « jeux de langage » et à la
« forme de vie » propres à une société ; ils ne sont donc pas, pour l’essentiel, à
la discrétion des individus ; et ils précèdent toute discussion intersubjective
visant à fonder en raison les prétentions normatives des institutions.
C’est un point sur lequel quelqu’un comme Wittgenstein a beaucoup insisté :
nos attitudes de base ne sont pas entièrement à notre disposition. Elles sont
une composante de la « forme de vie » qui structure nos identités et nos
activités. Ce qui revient à incorporer l’adhésion aux institutions et aux
pratiques instituées, et l’engagement en leur faveur, dans l’ordre
institutionnel lui-même. Ceci est, à coup sûr, une chose relativement difficile
à penser pour nos esprits habitués à en faire des objets de décision
individuelle. Pour bien en rendre compte, il conviendrait cependant d’établir
des différences dans l’ordre institutionnel lui-même, entre autres de
distinguer les institutions de base de la vie sociale (i.e. nos manières réglées
de faire, de parler et de penser les plus ordinaires) et les institutions créées et
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Rotterdam, 4-5 May.
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OFFE C. (1999), « How can we trust our fellow citizens », in Warren M.E. (ed.),
Democracy and Trust, Cambridge, Cambridge University Press, p. 42-88.
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OGIEN A. (1999), Sociologie de la déviance, Paris, A. Colin.
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QUERE L. (1999), « Présentation », in Fornel M. de, Quéré L. (eds), La logique des
situations, Paris, Editions de l’EHESS, p. 7-32.
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RELIEU M. et QUERE L. (1998), « Mobilité, perception et sécurité dans les
espaces publics urbains. Comment se déplacer quand on ne voit plus les choses
comme tout le “monde”? », in Ansidei M. et al. (ed.), Les risques urbains. Acteurs,
systèmes de prévention, Paris, Anthropos, p. 91-120.
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SELIGMAN A. (1997), The Problem of Trust, Princeton, NJ, Princeton University
Press.
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SIMMEL G. (1999a), Philosophie de l’argent, Paris, PUF.
·
SIMMEL G. (1999b), Sociologies. Etudes sur les formes de la socialisation, Paris,
PUF.
[*]
Je remercie Albert Ogien et Esther Gonzalez-Martinez pour leurs suggestions et critiques
sur une première version de ce texte. Je remercie également André Petitat qui, en m’invitant à
un séminaire sur la confiance à l’université de Lausanne au mois de mars 2000, m’a donné
l’opportunité d’approfondir ma réflexion sur le sujet.
[1]
En effet, nous sommes régulièrement amenés à émettre des jugements de confiance ou de
défiance sur telle ou telle personne, ou à répondre à des questions nous demandant si nous
faisons confiance aux hommes politiques, aux journalistes, aux médias, à la justice, etc. Notre
discours est alors régi par des conventions sociodiscursives concernant la façon de parler des
gens ou des institutions dans notre culture. Ces conventions ne valent pas vraisemblablement
pour nos pratiques usuelles de la confiance et de la défiance ; celles-ci sont gouvernées par
des règles, des conventions ou des institutions spécifiques. Lesquelles ? C’est ce qu’il faudrait
découvrir. Harré évoque essentiellement des variations dans la recherche de garanties dans les
transactions de la vie courante (tel commerçant exigera la production d’une pièce d’identité à
l’appui d’un chèque, tel autre non). Mais les pratiques de la confiance et de la défiance ne se
limitent pas à cette recherche de garanties. Elles sont elles-mêmes très diversifiées. Mais
comment les cartographier ?
[2]
RELIEU et QUERE, 1998.
[3]
Sur ces dimensions, voir BENVENISTE, 1969.
[4]
HARDIN, 1999, p. 24.
[5]
Ibid, p. 26.
[6]
Voir GAMBETTA, 1988.
[7]
HARRE, 1999.
[8]
OFFE, 1999, p. 47.
[9]
Voir MÖLLERING, 2001.
[10]
SIMMEL, 1999b, p. 355-356.
[11]
OFFE, 1999, p. 66.
[12]
Ibid., p. 63. Voir aussi NOOTEBOOM, 2001.
[14]
Voir aussi KARPIK, 1996.
[15]
Rappelons que le risque est, selon la définition de Condillac, « le hasard d’encourir un
mal, avec espérance, si nous y échappons, d’obtenir un bien ».
[16]
LUHMANN, 1995, p. 127-128.
[17]
LUHMANN, 1979, p. 30.
[18]
A. Seligman présente un argument similaire : il considère la confiance comme un
phénomène moderne, lié au développement de l’individualité. En effet, l’affirmation de
l’individu va de pair avec l’affaiblissement de la part des rôles dans la détermination de ses
actions et avec l’accroissement de la part de la liberté et du pouvoir de décider. Précisément,
la confiance répond au type de risque lié à l’imprévisibilité potentielle des actions des autres,
engendrée par leur pouvoir de décider (voir l’article de Seligman dans ce numéro). Mais on
pourrait tout aussi bien considérer que, dans la société moderne, les interactions et les
transactions sociales se passent de plus en plus de la confiance au fur et à mesure qu’elles ont
recours à des médiations formelles : droit, règles, procédures, etc.
[19]
LUHMANN, 1979, p. 20.
[20]
RELIEU et QUERE, 1998.
[21]
Pour une critique du traitement de la confiance comme une probabilité subjective, voir
NOTEBOOM,
op. cit.
[22]
C’est pourquoi je ne crois pas que l’on puisse dire, comme le fait R. HARRE (1999,
p. 257) que « faire confiance à quelque chose, c’est croire en sa fiabilité » (« to trust
something is to have a belief in its reliability »).
[23]
GIDDENS, 1990, p. 90.
[24]
Voir QUERE, 1999.
[28]
DESCOMBES, 1999, p. 48.
[29]
GARFINKEL (1963) a consacré un article à la confiance au début des années 1960 : « A
conception of and experiments with trust as a condition of stable concerted actions ». Il refait
allusion au thème dans le chapitre 2 des
Studies. La définition qu’il propose dans une note (p. 51)
est quelque peu énigmatique : « Le terme “confiance” est utilisé ici pour faire référence au fait
qu’une personne se conforme aux attentes de l’attitude de la vie quotidienne en tant que
moralité ». Voir aussi à ce sujet le chapitre 2 du livre d’A. Ogien,
Sociologie de la déviance, 1999.
[30]
GARFINKEL, 1967, p. 123.
[31]
GARFINKEL, 1963, p. 238.