2001
Réseaux
« Tu t’es vu quand t’ecoutes l’Etat ? »
Réception des campagnes de communication gouvernementale. appropriation et détournement linguistiques des messages
Karine Berthelot-guiet
Caroline Ollivier-yaniv
Comment la communication gouvernementale à la française (un verre ça va, trois
verres bonjour les dégâts... il ne passera pas par moi... on n’a pas de pétrole, mais
on a des idées...) est-elle reçue par celles et ceux auxquels elle s’adresse ? Est-elle
discriminée de la publicité ? Comment peut-elle fonctionner comme légitimante d’un
état gérant la violence symbolique ? Les auteurs tentent de répondre à ces questions
en analysant ce qu’ils appellent un « dispositif de pouvoir » sous le signe d’une
transversalité qui associe la sociolinguistique, la science politique et les sciences de
l’information et de la communication.
How is French government communication (e.g. against alcoholism) received by
those for whom it is intended? Is it distinguished from advertising? How can it
function as legitimizing a state dealing with symbolic violence? The authors attempt
to answer these questions by analysing what they call "power apparatus" ("dispositif
de pouvoir") with a transversal approach combining socio-linguistics, political
science and information and communication science.
Tu t’es vu quand t’as bu ?,
Faites de la musique,
Sortez couvert,
Ne
fumez plus, n’enfumez plus et
Gardez la France propre : telle
pourrait être une définition de l’honnête homme. Telles sont en
réalité quelques-unes des manifestations de la communication
gouvernementale à la française depuis près d’un quart de siècle. Celle-là
même qui nous a appris que l’Europe était
adulte, que
la retraite, c’est la
vie tandis que
la Sécu, ça nous regarde et qu’en
abuser, ça craint, mais
aussi que les Français
ont des idées
[1]...
En guise de définition préalable, on peut considérer la communication
gouvernementale comme un processus de diffusion de messages du pouvoir
exécutif et des institutions ministérielles, par des moyens diversifiés de
communication de masse, et en particulier par la télévision dont la
prépondérance s’affirme au cours des années 1980
[2]. L’adresse au citoyen se
trouve ainsi médiatisée sous une forme apparentée à la publicité, alors
même que ce terme peut sembler impropre. Tout d’abord relativement au
contexte, à l’identité de l’émetteur et à la finalité assignée au message : bien
loin d’une démarche commerciale
[3], la communication gouvernementale
représente un modèle de communication institutionnelle puisque par
définition fondé sur le principe de l’intérêt général. Mais le terme de
publicité apparaît encore inapproprié relativement aux usages et à l’histoire
du champ politique : l’idée d’exercer une action psychologique sur le public
citoyen, sous-tendue par le vocable de « publicité », n’est pas sans évoquer
la thématique de la « propagande », c’est-à-dire de pratiques dont l’oubli et
le déni ont justement contribué à l’institutionnalisation de la
« communication » au sein de l’appareil d’Etat
[4].
L’embarras à dénommer et à qualifier un phénomène témoigne souvent de
son intérêt. Par la « transfiguration méliorative
[5] » de la propagande en
communication et par la naturalisation d’un Etat dit « annonceur », si les
spécialistes de la communication gouvernementale paraissent avoir atteint
une forme de légitimité, qu’en est-il alors de la reconnaissance de
l’institution et de ses messages par les citoyens ?
Existe-t-il des indices qui permettent d’entrevoir comment sont reçus et
perçus tant les messages que leur émetteur ?
Dans un mode de fonctionnement idéal, la communication gouvernementale
permet à l’Etat de proposer, à défaut d’imposer, certains changements de
mentalités et de comportements que le récepteur-citoyen doit intégrer et
adopter. Il est possible de concevoir cette recherche d’indices en termes
d’efficacité. Alors, dans une démarche comparable à celle des hommes de
marketing et de sondages qui convoquent chiffres, enquêtes et études, pour
tenter de saisir derrière les achats et les attitudes quelques marques
tangibles des effets de leurs investissements publicitaires, on envisagerait de
conjuguer les résultats de différentes enquêtes – enquêtes de terrain sur les
comportements et les mentalités, enquêtes statistiques ou en réception. Cette
voie ne semble pas appropriée. En premier lieu, la nature des résultats
espérés par la communication gouvernementale et leur temporalité cadrent
difficilement avec la notion d’efficacité. En effet, ces messages visent des
changements de comportement par application du principe suivant :
l’information et l’incitation engendrent un changement des mentalités qui
s’actualise par un changement des comportements ; ce qui est, de fait, très
long à obtenir. En second lieu, les recherches sur l’efficacité – ou sur ce
qu’il est tour à tour convenu d’appeler les retombées d’une campagne,
l’évaluation d’une action de communication – sont le propre des acteurs
professionnels qui y trouvent notamment un moyen d’asseoir leur légitimité.
Réfléchir à la manière de « vérifier » que les Français boivent moins, se
protègent lors de rapports sexuels ou modèrent la température de leurs
habitations ne sera donc pas notre propos. Et pourtant, nous chercherons des
traces des messages gouvernementaux dans la vie et dans la langue
quotidiennes. En effet, le destinataire des campagnes de communication
gouvernementale est locuteur autant que citoyen et il arrive que l’on
entende dans les conversations quotidiennes quelques-unes des formules
précitées. Au détour d’un échange verbal apparaissent On n’a pas de pétrole
mais on a des idées ou Tu t’es vu quand t’as bu. Le locuteur marquerait-il
ainsi son allégeance à la sagesse gouvernementale et irait-il jusqu’à
promouvoir au rang de maximes certains des messages que l’Etat lui
adresse ?
Rien n’est moins sûr. Si l’emploi en tant que rappel normatif existe, il n’est
pas unique. Lorsque les locuteurs emploient
Un verre, ça va, trois verres,
bonjour les dégâts, ils indiquent certes une implantation linguistique de la
formule, parfois ils suivent ou donnent la recommandation ; cependant, ils
ne signifient pas toujours leur décision d’arrêter à ce stade leur
consommation d’alcool. C’est un autre usage qui semble émerger
[6].
Implantation linguistique et détournement des messages gouvernementaux
Avant d’aborder cet usage sous l’angle d’une appropriation, ou d’aller, sous
certaines modalités, jusqu’à envisager un éventuel détournement
linguistique, il est nécessaire de l’envisager simplement en termes
d’implantation dans le lexique courant d’un certain nombre de locuteurs. En
l’occurrence, et bien que le terme de publicité soit inapproprié lorsqu’il
s’agit de communication gouvernementale, c’est dans le cadre d’une étude
sur l’implantation, dans la langue quotidienne des locuteurs de Paris et de la
région parisienne, de termes, syntagmes et énoncés issus de la publicité que
certains éléments lexicaux issus de messages gouvernementaux sont, une
première fois, apparus
[7]. Ils faisaient partie du corpus d’enquête, réuni par
observation
in vivo, c’est-à-dire dans toutes les situations de la vie
quotidienne par une attention constante portée au discours d’autrui et
confirmé à l’aide de quelques dictionnaires spécialisés
[8]. Des remarques
faites au cours de l’enquête par une partie des locuteurs interrogés ont
permis d’envisager une spécificité des éléments issus de campagnes de
communication gouvernementale. Cependant, les contraintes et les
objectifs
[9] de cette étude ne permettaient pas alors d’aborder ce phénomène
en lui-même. C’est pourquoi, une enquête
[10], plus modeste, destinée à
travailler uniquement sur des éléments issus de messages gouvernementaux,
a permis de constituer, toujours par recueil
in vivo et de commencer à
interroger le corpus spécifique que voici :
Un verre ça va, trois verres bonjour les dégâts
Tu t’es vu quand t’as bu
Boire ou conduire, il faut choisir
Sortez couverts
Il ne passera pas par moi
On n’a pas de pétrole mais on a des idées [11].
Si l’on considère les résultats sous l’angle du type d’apport à la langue
quotidienne qu’ils représentent, rien ne les distingue de ceux obtenus pour
les éléments issus de messages publicitaires. Les éléments du corpus
gouvernemental se concentrent simplement dans l’un des trois types
d’apport de la publicité à la langue quotidienne mis en évidence à l’issue de
l’enquête générale. En effet, ces énoncés ne constituent pas un apport
formel, sous la forme d’un nom de marque ou de produit comme
Bébé
Cadum (Cadum) ou d’un néologisme formel créé par la publicité, comme
positiver (Carrefour). Ils ne s’implantent pas non plus en tant qu’apport
sémantique sous forme d’une formulation figée avec acquisition, lors d’une
première phase de remotivation, d’un sens nouveau dû à la publicité, puis
une disparition de la connotation publicitaire, comme c’est le cas pour
Bienvenue au club (Club Méditerranée) ou
Faire un coup de calcaire
(Calgon)
[12]. Ils entrent dans la langue quotidienne des locuteurs interrogés
en tant qu’apport sémantique dit de remotivation linguistique
[13] par
acquisition d’un sens spécifique et d’une connotation
[14] publicitaires,
comme c’est le cas pour
Mettre un tigre dans son moteur (Esso) ou
C’est
doux, c’est neuf ? (Mir Laine).
En d’autres termes, ces formulations intègrent le stock des expressions et
énoncés figés de la langue quotidienne avec la particularité suivante : leur
usage fait fortement et précisément référence au message publicitaire dont
ils sont issus ou à l’émetteur de ce message. C’est au niveau de cette
référence que les éléments provenant de messages gouvernementaux se
distinguent. En effet, la référence explicite au message publicitaire ou à
l’émetteur initial reste généralement neutre, elle construit le sens de
l’expression par rapport à son origine publicitaire mais ne la commente pas.
En revanche, lorsqu’il s’agit de formules issues de campagnes
gouvernementales, cette référence ne reste pas toujours neutre. De fait, deux
références cohabitent et varient suivant le contexte d’utilisation et, parfois,
l’âge du locuteur : la première indique une reprise plutôt positive du conseil
donné par l’Etat ; la seconde, à l’inverse, tend à mettre à distance
l’émetteur, voire à refuser le conseil.
Ainsi, on peut parler d’appropriation linguistique dans la mesure où la
référence à l’origine publicitaire n’est pas littérale. Prenons à titre
d’exemple les définitions, telles qu’elles ressortent après traitement des
données des enquêtes, de C’est facile, c’est pas cher et ça peut rapporter
gros et de Un verre ça va trois verres, bonjour les dégâts :
- dans le premier cas, l’expression sert, en référence à la publicité de la
Française des Jeux, à souligner une occasion facile qu’il ne faut pas laisser
passer ;
- dans le second cas, l’expression, en référence au message d’origine, sert,
soit à indiquer qu’il faut éviter les excès et parfois à refuser une boisson, soit
à commenter le fait que l’on se resserve malgré la mise en garde :
- Je le dis à quelqu’un qui a trop bu pour lui montrer les dégâts, comme dans
la pub contre l’alcool. Tu le dis parce que c’est « attention, il faut arrêter
maintenant ».
- C’est la publicité de la prévention routière. Quand on est dans une situation
où il faut se réfréner, tu le dis en plaisanterie mais tu ne t’arrêtes pas.
- Quand dans une soirée on veut me resservir. Bon j’accepte et je le dis pour
plaisanter sur la pub. Souvent, on le dit pour se moquer parce qu’on a
justement dépassé les limites autorisées.
Ce type d’appropriation par changement de sens, voire émergence d’un sens
contraire au contenu sémantique initial ou « sens dans la publicité
[15] »
s’observe dans d’autres cas, dans le cadre de l’enquête générale, mais ces cas
relèvent tous d’un autre type d’apport à la langue quotidienne : apport
sémantique sous forme d’une formulation figée avec acquisition, lors d’une
première phase de remotivation, d’un sens nouveau dû à la publicité, puis une
disparition de la connotation publicitaire. Alors, il n’y a pas de mise à distance
éventuelle de l’émetteur puisque la référence à la publicité et/ou à l’émetteur
n’existe plus. Ainsi, pour
Faire un coup de calcaire, le sens publicitaire initial
encrassement de la résistance d’une machine à laver sous l’effet du calcaire
(Calgon) est devenu
faire une crise de déprime ou de colère soudaine et
imprévisible avec perte de la référence publicitaire. L’implantation d’énoncés
issus de messages gouvernementaux dans le lexique des locuteurs interrogés
révèle donc un cas spécifique de remotivation linguistique, puisque la
référence forte et précise à l’émetteur demeure et se trouve assortie d’une
sorte de prise de position par rapport à ce même émetteur.
Lorsque cette position est plutôt positive, la première analyse serait de
constater une mémorisation exceptionnelle : non seulement le message a été
entendu, reçu, mémorisé, mais encore est-il intégré par les récepteurs-locuteurs-citoyens au point d’entrer dans cet eldorado de la mémorisation
que représente le stock expressif des formulations figées
[16]. Or, l’existence
d’une autre référence, qui souligne la nature de l’émetteur et indique que ses
conseils ne sont pas suivis, permet de nuancer cette observation. En effet,
au-delà de la ludicité de la formulation, ces énoncés, s’ils servent parfois à
reprendre et à souligner les recommandations données, peuvent également,
comme nous l’avons vu, mettre à distance l’émetteur de la communication,
à savoir l’Etat, et ce qu’il préconise, par une utilisation en discours à visée
ironisante dont témoigne l’évolution de leur signification par rapport au
contexte publicitaire de départ. De fait, les deux attitudes cohabitent
souvent dans le travail de définition des locuteurs interrogés.
En effet, dans la structure du questionnaire d’enquête, il est d’abord demandé
à la personne de définir l’expression si elle déclare la connaître, puis
d’indiquer si elle l’emploie, entend l’employer autour d’elle, et enfin il lui est
proposé d’indiquer les circonstances d’emploi et éventuellement d’ajouter des
éléments auxquels elle n’aurait pas pensé précédemment. Dans le cas des
expressions d’origine gouvernementale, la définition donnée dans la première
partie de la réponse est souvent le sens littéral issu de la communication
assortie du rappel de l’origine publicitaire et, dans une majorité de cas, de la
nature de l’émetteur
[17] ; ensuite, lorsque les locuteurs sont amenés à évoquer
les circonstances d’emploi, ils donnent, pour une majorité d’entre eux, des
descriptions qui indiquent l’existence d’un autre sens en discours, parfois
contraire au sens initial et mettant à distance l’émetteur.
Prenons quelques exemples :
Sortez couverts :
– Définition : « Ça veut dire mettez un préservatif quand vous faites l’amour,
enfin surtout occasionnellement, c’est l’idée de sortir. C’est la pub contre le
sida ».
– Circonstances d’emploi : « Tu le dis pour te moquer, tu sais que la
personne elle est prudente et qu’elle n’a pas besoin de conseil. Elle fait ce
qu’elle veut ».
Tu t’es vu quand t’as bu :
– Définition : « C’est la pub contre l’alcool des jeunes. Tu bois trop et tu sais
plus ce que tu fais, t’es pas beau à voir »
– Circonstances d’emploi : « Dans une fête si quelqu’un titube, il a pas
forcément bu, c’est juste pour faire une blague, c’est surtout dans le sens où
quand tu bois t’es marrant, mais tu bois. »
Les éléments issus de campagnes gouvernementales donnent donc lieu à un
emploi que l’on peut associer, dans une certaine mesure, à une visée
ironisante. Bien que celle-ci ne constitue pas l’unique emploi qui en est fait
puisqu’il se trouve des moments où c’est simplement la lettre du message
qui est utilisée, son apparition est à interroger. En effet, elle ne concerne
que ce type de message et n’apparaît pas quand l’émetteur est une entreprise
privée.
L’ironie se définit comme une « manière de se moquer (de quelqu’un ou de
quelque chose) en disant le contraire de ce que l’on veut faire entendre
[18] »
et c’est, en substance, ce que l’on retrouve dans les définitions et les
commentaires connotatifs les accompagnant donnés par les locuteurs
interrogés. Le locuteur affirme la liberté de savoir s’il doit mettre des
préservatif ou pas, il rappelle qu’il gère seul sa consommation d’alcool ou
qu’il est capable de choisir le degré des reproches qu’il faut faire à
quelqu’un en état d’ébriété. Ces commentaires, qu’ils soient ou non
spontanés
[19], permettent de formuler ce que C. Kerbrat-Orecchioni
[20] appelle
le « contenu intentionnel suggéré latent » présent dans les séquences
ironiques.
Prenons Boire ou conduire, il faut choisir en exemple. Lorsque les locuteurs
précisent les circonstances dans lesquelles ils sont susceptibles d’employer
cet énoncé, voici de façon synthétique ce qu’ils disent : on l’emploie
lorsqu’il est question de faire un choix, entre deux choses ou deux voies.
Dans certains cas, le locuteur indique la difficulté et la sagesse du choix,
dans d’autres cas, non exclusifs du premier, il s’agit d’une façon de dire que
l’on ne va pas choisir la voie la plus sage des deux. Entre boire et conduire,
on ne choisit pas, on fait les deux :
– Quand je dis Boire ou conduire il faut choisir ? C’est pour dire « tiens
justement je choisis de boire ».
– Dans les repas de famille, tu sais que tu vas boire et manger et après
reprendre la route, alors tu dis ça, en rigolant, comme blague, mais après tu
bois quand même.
On le dit dans les fêtes pour faire comme une mise en garde, dire attention !
Par ailleurs, pour Sortez couverts, l’apparition de la visée ironisante semble
liée à l’âge du locuteur. En effet, les locuteurs de plus de quarante ans
indiquent une utilisation classique qui va dans le même sens que le message
gouvernemental :
Je le dis et je l’entends dire par des gens comme moi qui ont des enfants en
âge de… C’est pour prévenir leur enfant pour qu’il n’oublie pas le préservatif
quelque part, les parents se rassurent en disant ça, j’ai fait ce qu’il faut.
Lorsque le locuteur interrogé est plus jeune (entre vingt et trente-cinq ans),
le sens littéral existe également, mais il relève de la plaisanterie entre pairs
et non de la mise en garde, ou il comporte une visée ironisante :
– C’est plutôt une plaisanterie, quand la personne sera de toute façon
prudente, juste un clin d’œil vis-à-vis du préservatif.
– En soirée, quand on voit un couple partir, on sort la petite phrase si on les
connaît bien, parce qu’on sait qu’ils font gaffe et que ce n’est plus la peine de
le dire.
Ça va, je sais ce que je fais, on n’a rien à me dire, je suis assez grand pour en
mettre un s’il faut.
L’évolution du sens, générée par une mise à distance de l’Etat qu’elle
reflète et signifie, montre plus qu’une simple implantation lexicale. Il y a là
une appropriation du sens qui peut être énoncée en termes de détournement
puisque, désormais, sens en discours et sens en contexte publicitaire ne
coïncident plus systématiquement. Par ailleurs, ce type d’évolution
sémantique en forme de détournement est, nous l’avons déjà dit, spécifique
aux éléments issus de campagnes de communication gouvernementale et le
phénomène est à interroger plus longuement.
Ce type d’appropriation de messages issus de communications
gouvernementales dénie, en partie, la fonction idéale que l’Etat attribue à ses
messages. Il y a là une forme de distanciation qui excède l’actualisation du
comportement préconisé. Pourquoi les locuteurs parlent-ils ainsi ? Serait-ce là
une façon, pour les citoyens qu’ils sont, d’indiquer une certaine
« illégitimité » de l’Etat communiquant et/ou cela révèle-t-il une inadéquation
entre le message et son émetteur, à savoir entre la forme publicitaire du
message et le statut de l’Etat ?
L’Etat communiquant : un émetteur légitime
En l’occurrence, la mise en cause de l’Etat communiquant correspondrait à la
non-reconnaissance, par les citoyens, du bien-fondé d’une démarche
largement antérieure aux techniques publicitaires : l’information de service,
portant sur les droits et les devoirs du citoyen. Cette distinction entre le
principe et ses formes d’actualisation – et plus particulièrement les moyens
qui lui sont consacrés – est loin d’être anodine, puisqu’elle sous-tend l’un des
axes critiques de la communication gouvernementale : celui-ci fait reposer
l’éventuelle illégitimité de l’Etat à communiquer de manière massive sur la
dialectique entre coûts et principe d’utilisation vertueuse des fonds publics,
conforme à l’intérêt général. Si l’usage de médias de masse par les pouvoirs
publics est généralement l’occasion de ranimer le malaise relatif à la
thématique de la propagande, il rebondit en effet avec l’obligation de
justification sociale et économique des campagnes. On en trouve un signe
patent dans un article publié en 1982 par
La revue française du marketing
[21] :
professeur de gestion et de marketing à l’ESCP, l’auteur y expose le risque de
manipulation des citoyens par les campagnes publicitaires gouvernementales,
cette discussion étant fortement corrélée à la question de leur justification
financière. Le rapport entre utilité et dépense de fonds publics apparaît
véritablement problématique ; l’auteur cite notamment une étude d’opinion
concernant une campagne sur les départs en vacances
[22] et s’appuie sur le
résultat suivant : 26 % des personnes interrogées estiment que « l’on ferait
mieux d’utiliser l’argent à des fins plus utiles
[23] ». Dix ans plus tard, c’est un
haut fonctionnaire – ancien chef du SID
[24] – qui reformule cette
« ambivalence », selon lui constitutive de la politique de communication des
institutions publiques
[25]. Si la dialectique entre la nécessité mais encore
l’efficacité de la communication de l’Etat d’une part, et « la nécessité de
règles et d’objectifs spécifiques » d’autre part s’est trouvée instrumentée et
balisée au cours des années – notamment par l’action du Service
d’information du gouvernement –, elle apparaît ici comme un souci
déontologique essentiel à propos duquel l’auteur appelle la réflexion des
« responsables publics et privés
[26] ».
La question de l’utilisation des fonds publics représente donc une
préoccupation prégnante des acteurs de la communication gouvernementale
comme de tous ceux – hauts fonctionnaires et professionnels spécialistes du
secteur privé – qui entendent la constituer à la fois comme savoir-faire
maîtrisé et professionnalisé et comme outil légitime pour une institution
publique.
Légitimité sociale
Pour autant, ces préoccupations d’ordre déontologique ne sont pas partagées
par l’opinion publique. Preuve en sont les résultats des enquêtes menées
depuis 1995 sur la perception de la communication des services publics et
du gouvernement en particulier
[27].
D’une part, à la question générale de la légitimité des pouvoirs publics à
communiquer sous la forme de campagnes de publicité
[28], les avis favorables
(« tout à fait » et « plutôt ») l’emportent largement : ils oscillent entre 63 %
et 67 % de 1995 à avril 1999
[29]. D’autre part, l’utilité de ces mêmes
campagnes de publicité des pouvoirs publics
[30] est affirmée par 66 % à 69 %
des personnes interrogées (« très » et « assez utiles
[31] »). Au travers de ces
données générales sur les campagnes des pouvoirs publics apparaît donc
une perception favorable des campagnes de communication
gouvernementale.
Ces résultats prennent d’autant plus de relief qu’ils sont rapprochés de
l’appréciation de la publicité en général, telle qu’elle est testée lors des
mêmes enquêtes. La question portant sur la confiance des Français dans la
publicité
[32] obtient en effet des résultats qui méritent d’être signalés, même
si la formulation et l’objet des questions ne sont pas identiques – on sonde
sur la légitimité et l’utilité des campagnes des pouvoirs publics, tandis que
l’on interroge sur la confiance en la publicité de manière générale. Seules
36,2 % des personnes interrogées (en moyenne) déclarent faire « tout à
fait » et « plutôt » confiance à la publicité en général, sous-entendu à
caractère commercial
[33].
Les Français sont favorables à ce que l’Etat utilise un outil de
communication auquel ils ne font majoritairement pas confiance. Sauf à
penser que les personnes interrogées ont voulu signifier d’une manière
particulièrement détournée – et donc improbable – qu’elles ne feraient en
définitive pas confiance aux campagnes de publicité gouvernementales, on
peut formuler une autre interprétation de ces résultats. Tout se passe comme
si la signature de l’Etat contribuait, non pas à établir la confiance dans la
publicité, mais plutôt à définir un genre distinct ou un sous-genre de la
publicité en général. L’Etat « annonceur » serait ainsi d’autant plus légitime
que son message ne serait pas totalement assimilé à un message publicitaire
au sens le plus courant du terme – à savoir commercial.
Légitimation professionnelle
De l’utilité et de la légitimité sociales de la communication gouvernementale
est concomitant un processus de professionnalisation et de rationalisation de
la communication d’Etat : le second ordre de faits qui peut fonder la légitimité
de l’Etat à communiquer est à la fois technique et procédural, à la frontière
entre les contraintes de l’appareil administratif d’Etat et les usages des
professionnels de la communication et de la publicité.
Au sein de l’administration gouvernementale, le développement des
structures consacrées à l’information puis à la communication témoigne en
premier lieu de leur identification comme préoccupation et comme
rationalité à part entière
[34] : tout se passe comme si la communication avait
« gagné » l’appareil d’Etat, non seulement au sein des cabinets, mais aussi
et surtout des services administratifs
[35]. A l’échelle de l’organisation
gouvernementale, la création du SIG
[36] en 1976 et la relative longévité de ce
service, notamment consacré à la coordination des actions ministérielles,
étaye la thèse de la reconnaissance de la communication au sein de la
division du travail gouvernemental. Alors même que la règle juridique fait
de chaque ministre l’unique responsable de la communication de son
institution, le SIG représente le bras armé du Premier ministre afin d’assurer
la cohérence de l’ensemble des messages et le respect des règles des
marchés publics.
Pour ce faire, le service a progressivement mis en œuvre une procédure
relativement complexe et désormais routinisée, dite « procédure
d’agrément » : elle lui assure un droit de regard à toutes les étapes de la
commande puis de la réalisation d’une campagne dont chaque ministère porte
pourtant la pleine responsabilité et les budgets de financement. Il n’empêche
que c’est seulement lorsqu’une campagne a reçu le visa du SIG que les
contrôleurs financiers de chaque ministère peuvent rémunérer les prestataires
de services. Ce même visa permet également aux ministères de bénéficier
d’avantages tarifaires pour l’achat d’espaces, également négociés par le SIG
[37].
Outre ce dispositif procédural, le SIG a également acquis une
reconnaissance au sein de l’appareil administratif gouvernemental en tant
que conseiller technique et partenaire des équipes de communication
ministérielles. Si les relations avec le SIG sont déterminées par les
demandes d’agrément, elles sont aussi motivées par la recherche d’un
conseil technique ou professionnel en matière de communication
publicitaire. La coordination procédurale, sur le registre de la contrainte
administrative, apparaît ainsi doublée d’une coordination de type
consensuel car fondée sur une coopération professionnelle
[38].
Enfin, la fonction d’expertise du SIG en matière de communication
gouvernementale, et par là même sa contribution à la professionnalisation
du secteur, sont rendues manifestes par l’appréciation qu’en produisent les
professionnels du conseil en communication. Seule véritable mémoire de
l’action gouvernementale
[39] en la matière, le SIG se dessine comme un
indispensable conciliateur et traducteur entre deux univers – le champ
politico-administratif et le monde des professionnels de la communication –
aux déterminations et aux logiques distinctes. Par suite, ce service apparaît
comme une instance fondamentale – si ce n’est la seule – du projet qui vise
à assurer une relative continuité au message de l’Etat
[40].
Ces différents éléments témoignent donc de l’identification de la
communication comme préoccupation gouvernementale et de sa
professionnalisation. Il y aurait donc légitimité de l’Etat communiquant à la
fois dans son principe de droit, dans sa reconnaissance par les citoyens, mais
aussi en vertu des moyens et compétences qui sont mis à sa disposition.
De l’inadéquation entre le message et l’émetteur : logique publicitaire
contre « processus de civilisation
[41] »
Par suite et pour reconsidérer notre interrogation initiale, l’Etat n’aurait-il
pas moins de difficultés à se faire entendre qu’à se faire comprendre. Ainsi,
une autre voie d’analyse du phénomène d’appropriation paradoxale peut-elle être envisagée : il y aurait inadéquation entre la forme du message et
l’émetteur, entre la logique publicitaire et la figure traditionnelle de l’Etat.
Des créativités linguistiques diversement permises
Le premier point sur lequel peut reposer une éventuelle inadéquation entre
la logique du message publicitaire et la figure de l’Etat-émetteur porte, d’un
point de vue linguistique, sur le degré de créativité discursive que les
citoyens concèdent à l’Etat. D’une part, la forme publicitaire du message,
pour répondre à certaines contraintes extralinguistiques pour la plupart,
suppose une certaine liberté, une recherche créative ; d’autre part, les
locuteurs construisent une image de ce que l’Etat peut ou ne peut pas dire,
tout au moins d’un point de vue formel et stylistique. En cela, ils se révèlent
relativement conservateurs et agissent en gardiens attentifs d’une langue
française qui est, constitutionnellement, celle de l’Etat. Une impossible
coïncidence s’installe alors entre un discours où la créativité est intrinsèque
et la nécessaire tenue linguistique de l’Etat.
De fait, le message publicitaire est soumis à certaines contraintes de
fonctionnement qui ont une forte incidence sur sa forme linguistique ; il doit
intégrer la marque qu’il sert et la valoriser, être en connexion nécessaire
avec le produit, être compatible avec l’image ou le film qu’il accompagne,
exploiter au mieux l’espace et le laps de temps qui lui sont impartis. Tous
ces éléments sont nécessaires pour assurer la rapidité de réception et la
qualité, voire la durée, de sa trace mémorielle. Par ailleurs, tout message
publicitaire est contraint, s’il veut être efficace, d’avoir la puissance d’un
choc et d’interpeller prioritairement les locuteurs qui constituent sa cible.
Ces contraintes fonctionnelles agissent en catalyseur. Ainsi mise sous
tension, la langue de la publicité est presque condamnée à tester les limites
de la langue et particulièrement celles du lexique. En effet, qu’il s’agisse de
création de termes, d’emprunt ou de jeux de mots, elle tend à utiliser
prioritairement des procédés de formation peu usités dans la langue
quotidienne. Elle recherche une certaine rareté créative, qu’elle soit
formelle, par recours à la néologie, à l’emprunt aux langues étrangères, ou
fréquentielle, par l’emploi d’un terme rare ou la translation d’éléments
issus, par exemple, de sociolectes.
Quel que soit l’émetteur, il lui est difficile de déroger à cette règle créative
et, dans ce sens, l’Etat-émetteur se trouve confronté aux mêmes contraintes
que Danone-émetteur. Avec des logiques de communication différentes, les
messages sont pourtant produits dans un même environnement, d’autant
qu’ils sont parfois créés par les mêmes acteurs professionnels, dans les
mêmes agences
[42], ce qui induit des transferts de pratiques et
d’automatismes créatifs susceptibles d’expliquer la production de messages
gouvernementaux tels que : «
La Sécu, c’est bien, en abuser, ça craint »
pour lequel la créativité réside dans l’utilisation d’une forme familière et
connotée « jeune » du français et «
Roule coule » pour la sécurité routière,
où
coule doit se comprendre avec le sens du terme anglais
cool dont il est le
calque phonétique.
Cependant, les citoyens n’acceptent pas de l’Etat ce qu’ils trouvent
difficilement acceptable dans un contexte commercial
[43]. L’Etat est, à cet
égard, conçu comme le garant d’une certaine pureté de la langue française et
se devant, à cet égard, de la parler dans les règles de l’art, jusque dans ses
efforts, au demeurant, nous l’avons vu, perçus comme légitimes, de
communication gouvernementale. En ce sens, les débats qui ont agité
l’Académie française à propos des deux messages suscités pour aboutir à
leur retrait
[44], ne sont pas des combats d’arrière-garde, mais plutôt
l’expression institutionnelle d’une exigence générale. La logique
publicitaire et la figure de l’Etat sont donc, à certains égards, incompatibles
dans les constructions normatives qui relèvent, pour les locuteurs, de la
mise en œuvre de l’
imaginaire linguistique
[45]. l’Etat ne peut en même temps
abriter une institution, l’Académie française, garante d’un usage correct de
la langue et avoir recours aux fantaisies lexicales de la langue parlée la plus
débridée, de là à dire qu’il doit parler comme un livre...
La temporalité
Le second point d’achoppement entre logique publicitaire et émetteur
étatique porte sur le rapport au temps. Construit pour une stratégie de
communication ordinaire, celui-ci se décline du moyen au long terme. Or,
les messages de la communication gouvernementale, qui jouent pourtant le
plus souvent sur le registre du changement des mentalités et des
comportements, sont soumis à une autre temporalité. Cette temporalité,
c’est celle de l’institution en tant qu’elle est fondamentalement soumise au
rythme et aux aléas de la vie politique. Les alternances ministérielles
impliquent en effet le plus souvent la remise en cause des décisions prises
par l’équipe précédente. Un nouveau cabinet, quand ce n’est pas le ministre
lui-même, aura envie de commander une nouvelle campagne et plus encore,
de changer d’agence de communication. Ainsi, cet exemple d’un ministre
des Transports qui émit le souhait d’abandonner le « concept » des
campagnes sur l’alcoolisme au volant pour le remplacer par les dangers de
la conduite automobile sous l’emprise de psychotropes.
Toute « institutionnelle » ou « publique » qu’elle soit, la communication
gouvernementale reste déterminée par des contraintes temporelles distinctes
de celles d’une stratégie communication. On a souvent dit que la
temporalité des médias altérait le temps du politique et ses formes
d’expression et d’argumentation : ici, ce sont plutôt les effets du calendrier
politique qui bousculent et troublent le tempo attendu pour une campagne
visant à modifier des mentalités ou des comportements.
Ce hiatus temporel est patent lorsque l’on interroge les professionnels du
conseil en communication qui travaillent régulièrement pour l’Etat. Pour
des agents qui représentent une rationalité professionnelle idéale typique, le
rapport au temps constitue un élément de distinction fort de l’institution
gouvernementale et par là même, un facteur limitant de sa communication
de type publicitaire en tant que celle-ci mériterait d’être insérée dans un
véritable « plan de communication
[46] ».
Aux yeux de nos citoyens-locuteurs, ce phénomène se manifeste par une
suite de slogans dont la succession présente le risque de manquer de
continuité et de cohérence mais encore d’être perçue comme abusive. Le
brouillage des messages et de leurs effets potentiels peut ainsi se révéler
concomitant d’un effet de saturation des citoyens incessamment exposés
aux messages changeants de l’Etat.
Dialectique entre logique de séduction et logique de coercition
Le troisième et dernier point autour duquel se noue l’inadéquation entre
message publicitaire et figure de l’Etat repose sur le mouvement dialectique,
voire sur la contradiction entre deux logiques que le discours publicitaire
gouvernemental tente d’intégrer et de concilier : une logique de séduction et
une logique de coercition.
Comme on l’a déjà mentionné, le genre publicitaire s’accommode d’une
créativité linguistique qui va de paire avec des mécanismes de persuasion
souvent fondés sur la séduction. En ce qui concerne les campagnes de
communication gouvernementale, tout se passe comme si la relative gravité
des sujets abordés par l’émetteur étatique français l’avait souvent et
longtemps conduit à adopter un registre de langage qui atténue l’intensité
dramatique de questions touchant parfois à la vie et à la mort des personnes.
Même si cette tendance s’est infléchie au moins au travers de deux campagnes
récentes
[47], les messages et les visuels des campagnes de communication
gouvernementale à la française sont communément qualifiés de timides – par
comparaison à nos voisins de Grande-Bretagne par exemple.
Or quel que soit son registre – informatif, pédagogique, incitatif ou préventif
– et quelle que soit sa tonalité – ludique et quelquefois dramatique –, la
communication gouvernementale n’en exerce pas moins soit une action
complémentaire, soit une action de substitution à des processus de
coercition. Elle participe d’un dispositif de contraintes qui dépasse les
formes classiques du contrôle de l’Etat sur les individus.
La sécurité routière constitue un cas d’école du dispositif de
complémentarité : au moyen de campagnes régulières, la communication
gouvernementale cherche à modifier les comportements, en même temps que
l’Etat dispose d’un appareil policier et juridique. Si la démarche porte plus ou
moins explicitement sur les dangers matériels et physiques
[48], elle signifie
indirectement les sanctions juridiques et sociales encourues par les individus.
Un avertissement et une véritable menace sont donc manifestés de manière
implicite et contradictoire au message ludique. Si l’on reprend l’exemple des
campagnes prohibant la conduite automobile en état d’ivresse, leur apparente
désinvolture discursive n’empêche pas qu’elles restent indissociablement liées
aux procédures de contrôle et aux sanctions potentielles mises en œuvre par
l’autre bras de l’Etat législateur. Alors que les règles du jeu publicitaire,
quand elles s’imposent à la communication gouvernementale, contribuent à
déterminer un message à caractère ludique, la campagne n’en vise pas moins
l’imposition et l’intériorisation des normes.
Cette contradiction entre logique publicitaire et figure de l’Etat se manifeste
également dans le cas où la communication gouvernementale se substitue au
dispositif de coercition. Ainsi, en matière d’économie d’énergie, sujet
hautement stratégique dans les années 1970 et thème précurseur des grandes
campagnes gouvernementales, comment contrôler la température des
habitations ? Pour tout ce qui concerne le domaine privé, une telle démarche
apparaît malaisée, à moins de se projeter dans un monde orwellien ou, plus
problématiquement, d’envisager le développement d’un Etat préventif.
La communication-substitution, c’est précisément quand le législateur est
dans l’impossibilité matérielle, financière ou éthique, de contrôler, au sens
répressif du terme, l’application d’une mesure : elle contribue au
déplacement de la frontière entre espace public et espace privé.
Dans ce cas comme dans celui de la communication complémentaire, un
mouvement dialectique entre deux ordres de fait et de rationalité peut être
identifié. D’un côté se développe une logique publicitaire : elle manifeste
explicitement une démarche positive et normative, voire libératrice dans
certains cas : on rompt avec des dépendances pour la santé publique, on
évite l’accident, la maladie, autrement dit, le malheur.
Or, simultanément, s’exerce un processus coercitif latent ininterrompu. Il ne
s’agit pas de l’imposition autoritaire d’une norme, telle que peut le faire
l’agent de la circulation qui engage une procédure de retrait de permis pour
l’automobiliste ivre au volant. On est ici dans la perspective d’une
intériorisation croissante par les individus des contraintes sociales et dans le
développement des autocontraintes. L’exemple des voies de communication
est précisément développé par N. Elias pour illustrer la spécificité des
sociétés différenciées : « La circulation dans les rues principales d’une
grande ville de notre société différenciée exige un conditionnement très
différent de notre appareil psychique. Le danger d’une attaque armée est
réduit au minimum. Des automobiles filent à toute vitesse. (…) Des agents
règlent avec plus ou moins d’adresse la circulation. Mais
cette régulation de
la circulation présuppose que chacun règle lui-même son comportement en
fonction des nécessités de ce réseau d’interdépendances par un
conditionnement rigoureux
[49] ». Lorsque la communication gouvernementale
enjoint les Français à « rouler coule » ou à ne pas absorber trop d’alcool
avant de prendre le volant, elle verbalise non pas en dressant un procès-verbal, mais bien en signifiant explicitement l’existence de contraintes qui
« modèlent le comportement et les manifestations pulsionnelles des
individus dans le même sens
[50] ».
Ce qui chez Elias était de l’ordre du processus apparaît ici érigé en un
dispositif : cette civilisation qui n’aurait « pas été conçue, à un moment
donné, par certains individus et réalisée de manière “rationnelle” par des
mesures arrêtées consciemment à cet effet
[51] » prend ici la forme d’un
dispositif de pouvoir témoignant du rôle fondateur de l’Etat dans la gestion
de la violence symbolique. La communication gouvernementale peut être
comprise comme un outil démocratiquement correct de régulation du social.
C’est ce mouvement dialectique, aussi latent et aussi fin soit-il, qui nous est
apparu comme pouvant être manifesté, exprimé et en quelque sorte révélé
par les individus-citoyens lorsqu’ils se réapproprient les messages des
campagnes gouvernementales en les mettant à distance. Le phénomène
sociolinguistique précédemment exposé pourrait alors être compris soit
comme une forme de résistance au coup de force symbolique dont témoigne
la communication gouvernementale dans sa forme publicitaire, soit comme
une manifestation de sa relative inanité.
Ces pistes de réflexion sont nées d’une rencontre entre deux objets de
recherche. Ce faisant, ce travail présentait aussi un intérêt en vertu de son
positionnement interdisciplinaire, signe émergent et représentatif d’une
transversalité à la frontière de la sociolinguistique, de la science politique et
des sciences de l’information et de la communication.
·
BERNET C., REZEAU P. (1989), Dictionnaire du français parlé, Paris, Le Seuil.
·
BERTHELOT-GUIET K. (1997), Apport de la publicité à la langue quotidienne des
locuteurs de Paris et de la région parisienne, Thèse de doctorat en linguistique,
Ecole Pratique des Hautes Etudes, IVe section.
·
BERTHELOT-GUIET K. (1999), « Imaginaire linguistique et publicité : premiers
indices », Lengas, n° 45.
·
BILLE J. (1991), « Vers la banalisation des procédures ? », Revue française
d’administration publique, n° 58.
BON J. (1982), « Les campagnes d’information du gouvernement sont-elles
légitimes ? », La revue française du marketing, n° 90.
·
CATACH N. (1981), Orthographe et lexicographie : les mots composés, Paris,
Nathan Université.
·
ELIAS N. (1969, réed. 1976), La civilisation des mœurs, Paris, Pocket.
·
ELIAS N. (1969, réed. 1990), La dynamique de l’Occident, Paris, Pocket.
·
FIALA P. (1989), « La langue de bois en éclat : les défigements dans les titres de la
presse quotidienne française », Mots, n° 21, p. 81-98.
·
GEORGAKAKIS D. (1996), Information et propagande sous la IIIe République : les
échecs d’une spécialisation, Thèse de doctorat en science politique, Université Lyon II.
·
HOUDEBINE-GRAVAUD A.-M. (1995), « L’Unes langue », In Eloy J.-M. (sous la
direction de), La qualité de la langue ? Le cas du français, Paris, Champion.
LE BOHEC J. (1997), Les rapports presse-politique, Paris, L’Harmattan.
·
KERBRAT-ORECCHIONI C. (1977), La connotation, Lyon, Presses Universitaires
de Lyon.
·
OLLIVIER-YANIV C. (1997) (sous la direction de), « Des formes de la
communication gouvernementale », Quaderni, n° 33.
·
OLLIVIER-YANIV C. (2000), L’Etat communiquant, Paris, PUF.
[1]
Toutes les mentions en italique sont des slogans ou des citations de slogans de campagnes
gouvernementales. Les institutions commanditaires sont les suivantes : ministère des
Transports et Délégation à la Sécurité routière, ministère de la Culture, Comité français
d’éducation pour la santé, Agence française de lutte contre le sida, ministère de
l’Environnement, ministère des Affaires sociales.
[2]
Il ne s’agit pas ici de réduire la communication gouvernementale aux seules campagnes
médias (avec achat d’espace), mais de prendre en considération et de questionner l’une de ses
manifestations les plus visibles.
[3]
Ainsi, le département Campagnes du service d’information du gouvernement, chargé de
coordonner l’ensemble des actions ministérielles, ne prend-il pas en compte les campagnes-produit, c’est-à-dire les campagnes qui ont vocation à promouvoir ou à déclencher un acte
commercial. Il s’agit par exemple de campagnes du ministère du Tourisme visant à
promouvoir des destinations de vacances. L’intérêt général apparaît comme un axe constitutif
exclusif du seul organisme qui manifeste la représentation d’un Etat « annonceur ».
OLLIVIER-YANIV, 2000.
[4]
GEORGAKAKIS, 1996.
[5]
LE BOHEC, 1997, p. 52.
[6]
La réflexion présentée ici a été initiée lors d’une journée d’études : « Communication
institutionnelle, communication instituante », Université Paris IV-Celsa, 19 juin 1999.
[7]
Cette description est faite sur la base d’une enquête sociolinguistique auprès de 111
locuteurs de Paris et de la région parisienne représentatifs de la répartition par âge, sexe et
catégorie socioprofessionnelle des habitants de cette région (chiffres INSEE 1991). Pour plus
de précision et, d’une façon générale, sur l’apport de la publicité à la langue quotidienne, voir
BERTHELOT-GUIET, 1997.
Cette enquête avait pour base un questionnaire de définition qui demandait, en outre, au
locuteur de préciser un usage, des circonstances d’usage et d’attribuer un niveau de langue.
[8]
BERNET et REZEAU, 1989.
[9]
Les données ont fait l’objet, comme c’est le cas dans ce type d’enquête, d’une codification
en items définitoires qui ne prenait pas en compte tous les commentaires connotatifs.
[10]
Les éléments qui sont présentés ici proviennent d’une enquête plus restreinte, menée
entre 1998 et 1999, auprès d’une vingtaine de locuteurs, selon les mêmes modalités
d’interrogation par questionnaire administré par un enquêteur, sur un corpus d’éléments issus
de communications gouvernementales.
Il n’est donc pas possible de chiffrer les résultats obtenus et les éléments donnés doivent être
conçus à titre exploratoire permettant de poser un certain nombre de questions.
[11]
Ce corpus ne se veut en aucun cas exhaustif, compte tenu de son mode de recueil.
[12]
Il convient néanmoins de noter qu’un des éléments du corpus issu de messages
gouvernementaux fait partie de cette catégorie d’apport. Il s’agit de
Bonjour les dégâts qui
connaît une carrière parallèle et déconnectée de celle du message complet
Un verre, ça va,
trois verres, bonjour les dégâts.
[13]
La remotivation linguistique désigne ici le fait que lorsque ces expressions sont
employées dans la conversation courante, elles le sont en référence à leur support publicitaire
d’origine. Ainsi, l’expression
C’est doux, c’est neuf..., (Mir Laine) n’a pas de réelle
signification en dehors de la référence au film publicitaire qu’elle contient, référence qui, si
elle est reconnue par l’interlocuteur, appelle la réponse
Non, c’est lavé avec Mir Laine.
[14]
La connotation publicitaire est évaluée quantitativement et qualitativement.
Quantitativement, elle est
forte ou
faible suivant qu’une majorité de locuteurs l’indique dans
leur définition. Qualitativement, elle est
précise ou
vague suivant que le nom de l’émetteur
est majoritairement cité ou pas.
[15]
BERTHELOT-GUIET, 1997, p. 309-315.
[16]
P. Fiala met l’accent sur la fréquence d’apparition des formulations figées dans le parler
ordinaire et cite à cet égard N. Catach qui estime que les unités composées représentent un
cinquième de la surface de tout texte. FIALA, 1989, p. 86.
[17]
L’attribution à un émetteur institutionnel est faite même si elle est parfois fantaisiste
quant aux appellations. Les locuteurs parlent ainsi de ministère, de campagnes
contre l’alcool
au volant, de
lutte contre l’alcool, de
pub pour la santé des jeunes, etc.
[18]
Cette définition est celle du
Petit Robert, citée et reprise par KERBRAT-ORECCHIONI,
1977.
[19]
En effet, si aucune connotation n’émerge dans la réponse à la demande de définition (
Que
signifie, pour vous, X ?), deux autres questions du questionnaire d’enquête, posées de façons
systématique, permettent encore son apparition :
Dans quelles circonstances employez-vous
X ? et
X vous fait-il penser à autre chose que ce que vous m’avez déjà dit ?
[20]
KERBRAT-ORECCHIONI, 1977.
[22]
Menée par le ministère de l’Equipement en 1979.
[23]
BON, 1982, p. 46.
[24]
Service d’information et de diffusion du Premier ministre (SID), créé par décret en février
1976 pour professionnaliser et coordonner la communication gouvernementale ; dénommé
Service d’information du gouvernement (SIG) depuis janvier 1996.
[25]
J. Bille, collaborateur de R. Barre, est désormais vice-président-délégué général de
l’Association des agences conseil en communication (AACC).
Voir OLLIVIER-YANIV, 1997.
[26]
BILLE, 1991, p. 216.
[27]
Baromètre SIG commandé par le département Campagnes et réalisé par la Sofres depuis
1995 : enquêtes bisannuelles réalisées auprès d’un échantillon représentatif de la population
française d’environ 1 000 personnes. Ces chiffres portant sur les attitudes globales des
Français sont publiés ici avec l’aval du département Campagnes du SIG.
[28]
« Etes-vous favorable ou opposé à ce que les pouvoirs publics fassent des campagnes de
publicité à la télévision, à la radio et dans la presse ? »
[29]
Soit une moyenne de 66,7 % sur l’ensemble de la période.
[30]
« D’une manière générale, les campagnes de publicité qui cherchent à faire connaître les
nouvelles mesures prises par les pouvoirs publics vous paraissent-elles : très utiles/assez
utiles/peu utiles/pas utiles du tout. »
[31]
Soit une moyenne de 69,1 % sur l’ensemble de la période.
[32]
« D’une façon générale, diriez-vous que vous avez tout à fait confiance, plutôt confiance,
plutôt pas confiance ou pas confiance du tout dans les publicités que vous voyez ou entendez
à la télévision, à la radio et dans la presse ? »
[33]
Les chiffres du mois d’avril 1999 semblent indiquer un fléchissement à la hausse, avec
47 % des personnes interrogées ayant confiance dans la publicité. Ce résultat reste toutefois
isolé pour l’instant.
[34]
OLLIVIER-YANIV, 2000.
[35]
A cet égard, une étude reste à faire sur les caractéristiques socioprofessionnelles et sur le
statut des personnels de la communication d’Etat.
[36]
Le SIG est alors très administrativement rattaché au Secrétariat général du gouvernement.
[37]
Connus sous le nom d’« abattements SIG ».
[38]
Selon une enquête auprès des chargés de communication ministériels en 1996 :
OLLIVIER-YANIV, 2000
[39]
L’expérience de la responsable du département Campagnes et de la plupart de ses
assistantes est notamment évoquée comme un élément fondamental de la qualité
professionnelle du SIG, et par la suite, de sa connaissance des contraintes du métier de
conseiller en communication comme de sa reconnaissance au sein de cette profession.
[40]
Notamment en atténuant l’intervention du politique dans le choix des agences.
[41]
ELIAS, 1976 et 1990.
[42]
Lorsqu’il existe des départements, voire des filiales, plus spécifiquement institutionnelles,
il est bien rare que leurs équipes créatives n’aient pas, auparavant, œuvré dans des
perspectives plus commerciales.
[43]
Les locuteurs se font, en effet, une piètre idée de la langue de la publicité et ils la
conçoivent volontiers comme fautive et même dangereuse pour la langue française :
BERTHELOT-GUIET, 1999.
[44]
Les formulations
roule coule et
la sécu, c’est bien, en abuser, ça craint étaient
respectivement attaquées pour lèse-code (mélange de structure anglaise et française) et lèse-registre (« oral familier » et « écrit public ») : HOUDEBINE-GRAVAUD, 1995, p. 115.
[45]
HOUDEBINE-GRAVAUD, 1995, p. 105-114 : l’
imaginaire linguistique est l’image de
la langue, intuitive et rarement verbalisée que se font les locuteurs. Elle est la création, le
point de rencontre, la conjonction d’un ensemble de normes.
[46]
Au fait que ces prestataires de services considèrent les ministères comme des clients
proprement aléatoires correspond aussi le respect de principes propres au service public. Par
souci d’équité et de respect des règles des marchés publics, l’Etat est en effet censé ne pas
faire travailler toujours les mêmes agences et ce n’est que récemment que certains gros
ministères annonceurs ont obtenu l’autorisation de renouveler automatiquement des contrats
sur des opérations à long terme. Il en est notamment ainsi des campagnes de sécurité routière
ou de santé publique : en la matière, le projet de modification des comportements implique en
effet un minimum de continuité des stratégies et des messages.
[47]
Les deux dernières campagnes en matière de sécurité routière ont en effet été conçues
avec un souci de réalisme. Celle de 1999 (agence FCA !BMZ) présente des images
d’accidents et d’accidentés de la route, avec en fond sonore une chanson joyeuse, « La route
fleurie ». Celle de 2000 (même agence, images en noir et blanc tournées par R. Depardon)
repose sur les témoignages de parents, d’amis ou de victimes d’accidents de la route,
gravement blessés ou décédés.
[48]
C’est en 1999 que se produit la rupture de ton et de discours, lesquels font explicitement
référence au danger physiquement encouru ainsi qu’au drame humain.
[49]
ELIAS, 1990. C’est nous qui soulignons.
[50]
ELIAS, 1990, p. 189.
[51]
ELIAS, 1990, p. 181.