Réseaux
Lavoisier

I.S.B.N.sans
226 pages

p. 207 à 223
doi: en cours

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no 108 2001/4

 
A Virtuous circle. Political communications in postindustrial societies de Pippa NORRIS par Erik NEVEU
 
 
Ce livre s’inscrit dans ce qu’il faut bien considérer comme une entreprise de changement de paradigme dans le domaine de la communication politique. Venant après les débats initiés par Kees Brants dans les colonnes de l’European Journal of Communication, puis le livre de Brian McNair – chroniqué dans le numéro 107 de cette revue – c’est des Etats-Unis que vient cette fois l’attaque contre ce qui serait une orthodoxie critique aussi exagérément radicale que scientifiquement faible.
Pippa Norris se définit comme étant au départ de sa recherche « agnostique » en matière de conception des effets des médias sur les comportements des citoyens. Son travail aboutit cependant à une révocation en doute des thèses critiques sur les effets démobilisateurs ou désenchanteurs des médias sur les citoyens. Le premier intérêt du livre, spécialement pour un lecteur non anglophone et non spécialiste des discussions propres aux analystes de la communication politique, est d’offrir un panorama pédagogique et clair des débats en cours dans cette communauté scientifique. C’est à la thèse dite du « médiamalaise », selon laquelle les médias, spécialement la télévision, seraient les vecteurs d’une crise profonde de la participation politique que s’attache la première partie du volume. Norris offre un survey des textes centraux de cette problématique qu’elle fait remonter aux écrits de Kurt et Gladys Lang, via les travaux de Robinson, Sabato, Postman ou ceux de Franklin et Blumler côté européen. Elle s’interroge alors sur les critères pertinents et les modèles normatifs qui permettent de construire des indicateurs de ce que seraient ou non les performances des médias en matière de contribution au fonctionnement des démocraties. Sa thèse est ici de valoriser une information pratique. De même que l’automobiliste peut conduire sans connaître le fonctionnement du moteur à explosion, le citoyen peut participer efficacement sans connaître par cœur la constitution ou le nom des chefs de partis. Ce qui importe, c’est qu’il dispose d’une information contradictoire qui lui permette d’anticiper raisonnablement les conséquences pratiques de ses votes, les effets concrets des orientations proposées par les candidats au pouvoir.
Dans une seconde partie – sans doute la plus convaincante du livre – Norris déplace l’analyse vers les changements observables dans le fonctionnement effectif des campagnes électorales. Elle explore alors les évolutions dans le poids et le rôle respectif de divers médias, le degré de centralisation des campagnes, l’influence relative des candidats individuels, des partis et des conseillers en communication. S’il comporte la part de simplification propre à tout modèle analytique, son triptyque entre campagnes traditionnelles d’hier, campagnes modernes puis émergence d’une logique post-moderne de campagne donne cohérence à un ensemble d’évolutions, en des termes qui rappellent d’ailleurs les analyses de Bernard Manin sur les évolutions du gouvernement représentatif [1]. Norris souligne en particulier combien les techniques modernes de ciblage de catégories d’électeurs, de rationalisation technique de la communication politique aboutissent à revaloriser le rôle de l’espace local, à rendre possible une fragmentation des messages vers un ensemble de micropublics, tout en conservant une cohérence stratégique à des démarches de communication pourtant bien plus éclatées qu’hier. Sa revue du rôle des divers médias dans ces campagnes post-modernes comporte aussi le mérite de faire litière des prophéties radoteuses sur l’avènement d’une démocratie nouvelle via internet. Si ce média joue un rôle effectif dans les processus politiques, il est actuellement plus de mobiliser des acteurs déjà politisés et liés à des réseaux, nullement de susciter la mobilisation de citoyens jusque là peu attentifs au politique.
Ayant posé les termes du débat scientifique, puis tenté de caractériser la nature des évolutions des pratiques de communication politique, Norris entreprend dans la troisième partie du livre de tester empiriquement les effets de la presse et des médias sur la compétence politique des citoyens, leur (dés)investissement électoral et civique. L’entreprise vaut d’être saluée. Elle soumet d’abord à des tests empiriques le maillon faible de bien des théories « critiques » qui consiste à inférer, souvent sans trop de données, du constat de biais dans le cadrage ou la couverture de l’actualité politique la conclusion que ces modes de couverture produisent des effets palpables sur les perceptions des citoyens, leurs comportements. Le mérite du travail de Norris tient aussi à son parti pris comparatiste. En mobilisant une énorme masse de données quantitatives (données « Eurobaromètres », mais aussi matériaux produits par l’Unesco en matière de typologie des modes de couverture, enquêtes britanniques), elle tente de tester les thèses du médiamalaise non sur le sempiternel cas américain mais sur le gros des pays de l’OCDE. Sans être péremptoires, les conclusions de Norris sont fermes. Pour elle la version basse des thèses critiques peut se plaider. Il est possible d’observer des cas où, sur des dossiers précis – comme l’image des institutions européennes – une couverture massivement défavorable ou critique puisse alimenter une perception dépréciative d’institutions ou d’acteurs politiques par les citoyens. Mais la réalité d’une telle influence sur des cas ponctuels ne permet en aucun cas une montée en généralité téméraire consistant à faire des médias les vecteurs d’un processus de désenchantement civique.
Elle souligne ainsi qu’il n’est pas possible de soutenir que l’usage de la télévision ait produit un effondrement de l’usage de la presse écrite, ni même le déplacement des consommations vers les tabloïds. Elle suggère, à partir d’un ensemble de tests, que les médias écrits et audiovisuels contribuent effectivement à diffuser une connaissance pratique des enjeux et données politiques, sur des questions aussi concrètes que les politiques de santé publique, la construction européenne. L’analyse de Norris vient aussi manifester que les gros consommateurs de médias sont aussi plus attentifs au politique, mieux au fait des enjeux politiques et non pas plus cyniques ou indifférents, ceci y compris si l’on tente de neutraliser les biais liés au fait que les gros lecteurs sont souvent des ressortissants des classes supérieures. Elle conclut même sur l’idée d’un « cercle vertueux ». Sans qu’il y ait lieu d’idéaliser le fonctionnement des médias et leur rôle politique, c’est rester sur le terrain des faits et des données empiriques que de souligner qu’ils contribuent – imparfaitement – à la diffusion de connaissances qui permettent aux citoyens qui les lisent, regardent et écoutent de mieux comprendre les enjeux politiques. Norris soutient que les médias modernes demeurent les outils d’un processus de politisation et de maintenance d’un investissement civique, plus que les causes du cynisme politique.
Si cette troisième partie développe les thèses les plus provocatrices du livre, on peut exprimer quelques doutes – c’est une litote – sur le fait que l’argumentation soit à la hauteur de l’ambition de la démonstration. Redisons au passage le coté quelque peu agaçant d’un procédé en voie de routinisation qui consiste à amalgamer sous un label unifié (médiamalaise, orthodoxie critique) des contributions aussi différentes que celles de Postmann, Gerbner, Franklin ou Sabato. L’interpellation scientifique portée par Norris ou McNair sur l’existence d’un court-circuit explicatif entre le constat de grammaires singulières de couverture et l’affirmation de leurs effets sur les récepteurs est assez forte pour se dispenser de semblables simplifications. Plus fondamentalement la question centrale que pose le livre de Norris est celui de la nature et de l’usage des informations fournies par des données comme celles des Eurobaromètres. Les data disponibles pour qui veut comparer de vastes ensemble de pays reposent souvent sur des opérations d’homogenéisation et de normalisation si énergiques qu’elles posent le problème même… de la comparabilité des données produites. Norris ne conteste pas cette difficulté (p. 317) mais n’y répond pas davantage méthodologiquement. Pour ne donner que de brefs exemples, que déduire de comparaisons sur la consommation de presse écrite selon que le gros des quotidiens achetés dans un pays relève d’une presse populaire de tabloïds comme en Angleterre, d’une presse régionale comme en France, d’une presse plus « nationale » comme aux Pays-Bas ? Comment comparer dans la dimension longitudinale des chiffres de consommation médiatique lorsqu’un même titre ou segment de médias change radicalement sa stratégie commerciale et ses contenus ? Affrontée aux immenses difficultés du comparatisme, le livre donne en des séquences stratégiques de son analyse la nette impression de survaloriser les seules données qui lui permettent d’alimenter une critique de la sociologie critique des médias. L’opération est visible quant apparaît le thème du cercle vertueux (p. 249). Tout en soulignant le flou des causalités (est-on politisé par la fréquentation des sources d’information politique ou les fréquente-t-on parce que l’on est politisé ?), Norris choisit de généraliser – à partir d’une enquête britannique – une thèse générale des effets vertueux des médias. L’acquis – symbolisé par Iyengar, Kinder et Reeves – des travaux sur les effets de cadrage et d’amorçage se trouve marginalisé, au motif que ses conclusions reposent avant tout sur des expériences de laboratoire. L’argument vaut d’être évoqué, mais le livre donne souvent l’image d’une asymétrie méthodologique s’interrogeant à juste titre (p. 41) sur la possibilité de généraliser à partir des travaux qu’il conteste sans appliquer la même vigilance à ses propres data. Cette attention sélective devient assez plaisante lorsqu’il s’agit de démontrer les effets d’information sur l’Union européenne. L’auteur produit des données montrant que, grâce aux journalistes (ni à l’école ni aux campagnes gouvernementales), la majorité des européens connaît le drapeau de L’Union, sait que les grandes institutions sont localisées à Bruxelles. Or la lecture détaillée d’un des nombreux tableaux statistiques qui sous-tendent l’argumentation permet aussi de constater qu’à peine 25 % des sondés savent qui est président de la commission, quel est le nombre des Etats-membres. Le chiffre est d’ailleurs identiquement faible sur la connaissance de la date d’entrée en vigueur de l’euro, information qui répond pourtant au critère d’utilité pratique logiquement valorisé par l’auteur.
C’est avec plus de réserves que d’enthousiasme qu’on fermera ce livre (trop) ambitieux. Comme nombre de travaux anglophones actuels il relance un débat essentiel sur les effets politiques des médias. Il a le grand mérite de chercher à le faire dans un parti pris comparatif. C’est précisément ce parti pris qui suscite les premières questions. Si l’approche comparatiste s’impose, est-elle à la portée d’un chercheur individuel ? Dispose-t-elle de gisements de données qui permettent de comparer sans écraser l’immense complexité des variations nationales des systèmes d’information et de leurs usages sociaux ? Le texte de Norris n’est pas sans remémorer les critiques féroces et salubres formulées jadis par Wright Mills contre « L’empirisme abstrait [2] ». Le choix, peu débattu, des Eurobaromètres ne contraint-il pas à surexploiter des données à la signification équivoque ? A supposer même qu’existent ou puissent se construire des données fiables sur l’offre et la réception d’information politique entre pays, la question posée est aussi – comme chez McNair – celle du choix d’un travail scientifique qui ne veut connaître de l’information politique que des chiffres de consommation, des codages d’articles et de séquences de JT par thème ou tonalité critique ou non. De telles approches sont utiles. Elles demeurent partielles, partiales et modérément productives si elles accumulent du coefficient de corrélation sans interrogation sur la matière première statistique de l’analyse, si elles se polarisent sur un travail considérable de traitement de données, sans prêter attention à une sociologie au quotidien du travail des journalistes, à la prise en compte des données économiques au sein des rédactions. Elles soufrent aussi de ne pas importer dans le domaine de la communication politique la petite révolution des études de réception qui, via les Cultural Studies, a permis d’opérationnaliser la question des déclinaisons sociales du décodage des messages, ce que permettent plus facilement des démarches ethnographiques ou microsociologiques que l’exploitation de data produites plus pour les fins des institutions bruxelloises que pour celles de la recherche.
Il faut ajouter aux raisons d’être de ce scepticisme que les utiles questions posées par ce livre donnent aussi la curieuse sensation de relégitimer des vieilles uses and gratifications studies qu’on espérait à jamais rangées au placard, embaumées de naphtaline. Il faut se reporter ici à la critique décapante développée voici quinze ans par Paul Beaud [3] : prêter aux citoyens des « choix » et des préférences en matière de consommation (ou non) d’information politique ne saurait dispenser d’explorer les conditions sociales, les logiques de socialisation, les structures d’offre, l’état du champ politique qui pèsent sur ces « usages ».
Pipa NORIS, A virtuous Circle. Political Communications in Postindustrial Societies, CUP 2000,398 pages.
 
Le Canard enchaîné ou les fortunes de la vertu de Laurent MARTIN par Cyril LEMIEUX
 
 
L’histoire du journalisme français au XXe siècle peut s’interpréter à travers le lent déclin de la presse d’opinion au profit de la presse dite d’information (même si le caractère mutuellement exclusif de ces catégories mériterait sans doute d’être fortement nuancé). Plusieurs travaux récents d’historiens nous permettent de nous faire une idée plus précise du type de mécanismes sociaux à l’œuvre dans cette transformation. On pense par exemple à l’ouvrage collectif dirigé par M. Lagrée, P. Harismendy et M. Denis au sujet du journal L’Ouest-Eclair, une petite feuille militante de quatre pages, fondée en 1899 par une poignée de démocrates chrétiens bretons, qui deviendra avant la seconde guerre mondiale, au prix d’une évolution constante vers l’information et d’une euphémisation de ses prises de position idéologiques, l’un des plus forts tirages de la presse française, l’ancêtre de Ouest-France [4]. On pense également à l’ouvrage dont il va être ici question, l’histoire par Laurent Martin du plus fameux des journaux satiriques français, le Canard enchaîné. S’il ne fallait en effet retenir de ce livre de plus de 700 pages (fruit d’un travail de thèse plus conséquent encore !) qu’une seule idée, ce pourrait être celle de la « mue » (l’expression est de l’auteur) qui a mené un journal au départ satirique et d’opinion (en l’occurrence, très marqué à gauche) vers la « synthèse originale » entre satire et information qui le caractérise aujourd’hui.
Ce changement de registre journalistique a pour conséquence, comme le montre bien le travail de L. Martin, que le Canard enchaîné que nous lisons aujourd’hui n’a en réalité plus grand chose à voir avec le projet éditorial de celui qui fut créé en 1915. D’un autre point de vue – et c’est ce qui rend le propos de l’ouvrage si intéressant –, il est remarquable que quelque chose comme un « esprit Canard » (issu, lui même, en ligne directe de la culture journalistique parisienne du XIXe siècle) ait réussi à être reconduit, quitte bien sûr à être sensiblement « déplacé », au sein de la rédaction et y ait contribué à maintenir, aujourd’hui encore, un mode d’organisation, une structure capitalistique et un rapport à la pratique journalistique qui confèrent à l’hebdomadaire une place radicalement à part au sein du paysage médiatique français.
Les premiers chapitres de l’ouvrage, au cours desquels l’auteur retrace la vie du Canard de sa naissance à l’Occupation, nous donnent accès à un monde qui a aujourd’hui presque totalement disparu : celui où le journalisme n’était pas encore tout à fait ce qu’on est en droit d’appeler une profession et où l’on pouvait (comme le firent en 1915 Maurice Maréchal et son complice, le dessinateur Henri-Paul Gassier) lancer un journal à deux, avec une mise de fond dérisoire, en rebaptisant « salle de rédaction » la salle à manger exiguë de son appartement parisien. C’est ainsi que les premiers collaborateurs du Canard s’avèrent en majorité des gens qui disposent, à titre principal, d’un « vrai métier » (fonctionnaire par exemple) ou bien encore, qui appartiennent à plusieurs journaux à la fois, sans se sentir particulièrement ou durablement attaché à aucun. Nombre d’entre eux sont des littérateurs qui espèrent d’abord du journalisme qu’il lancera leur carrière d’écrivain ou de dramaturge. Quant aux recrutements, ils se font exclusivement par interconnaissance et affinités. D’où l’intérêt, comme s’y attarde L. Martin, de replonger le Canard dans son bain social d’origine. Ce bain, c’est le milieu que constituent les cercles de sociabilité anarchistes et socialistes montmartois où dominent l’humour corrosif des chansonniers, la paillardise, le culte bachique, la misogynie et certaines formes de marginalité sociale. Le Canard, il ne s’en cache pas, est donc à sa naissance un journal « nettement orienté à gauche » (p. 38) et même, à l’extrême-gauche, dont nombre de collaborateurs fréquentent également les rédactions de L’Œuvre et de L’Humanité.
Les valeurs affichées sont l’anticléricalisme, l’antimilitarisme et le pacifisme intégral, et l’expérience fondatrice, celle, bien sûr, de la Grande Guerre que beaucoup de ses collaborateurs ont faite (bien que contrairement à une certaine légende, le Canard enchaîné n’ait pas été un journal de tranchées à proprement parler). Ses adversaires : la censure de guerre naturellement (et son goût immodéré pour les « échoppages ») mais aussi la « grande presse » (qui a démontré à l’occasion du conflit son peu de scrupules et son talent à mentir et à bourrer les crânes), les puissances d’argent (et plus largement, tous les profiteurs de guerre) et enfin, les élites politiques (ce qui pourra se manifester par une certaine forme d’antiparlementarisme). Cet ethos partagé se traduit par des règles de fonctionnement très distinctives au regard des mœurs journalistiques ordinaires comme le refus de recourir, le journal dut-il en périr, aux recettes publicitaires et, ce qui est moins connu, l’interdiction faite aux journalistes d’accepter, si par hasard on leur proposait !, la Légion d’honneur (p. 183).
Ainsi, le Canard des débuts se présente-t-il, plutôt que comme une « entreprise de presse » (avec ce que cela peut présupposer de relations bureaucratiques et de hiérarchie formelle), comme une petite communauté, presque d’essence coopérative, soudée par des liens de camaraderie extrêmement puissants et des rituels de dérision et de communion (où le Juliénas occupe une place centrale) qui réactivent l’adhésion de chacun aux normes de comportement et aux valeurs communes. C’est, de ce point de vue, l’intérêt du travail minutieux de L. Martin que de nous montrer en quoi cette cohésion est un travail de tous les jours, la petite communauté du Canard étant constamment travaillée de tensions internes, fondées sur des clivages générationnels et sociaux, qui se soldent parfois par le départ fracassant de certains collaborateurs, ou par leur renvoi. Tensions qui s’expriment fréquemment en termes idéologiques, le pacifisme intégral et l’antiparlementarisme menant Maurice Maréchal et ses successeurs à des positions ambiguës ou à des formes d’indécision qui ne font pas nécessairement l’unanimité de leurs rédacteurs et dessinateurs – ainsi, vis-à-vis de l’URSS, de la montée du nazisme ou de la guerre d’Espagne, ou encore, après guerre, vis-à-vis du poujadisme ou du césarisme gaullien.
Durant toute cette première époque – soit : jusqu’à la fin des années 1950 –, le Canard enchaîné se définit comme un journal radicalement de gauche (certains de ses détracteurs disent « communisant ») mais avec cette singularité qu’il cultive une vision essentiellement morale de la politique (ce qui l’expose à de régulières et cruelles déceptions, y compris vis-à-vis de son propre camp). C’est un hebdomadaire dont l’activité essentielle est la publication d’échos parlementaires et de dessins satiriques dénonçant l’absence de vertu des gouvernants, dans un style « mi-goguenard, mi-sérieux » (p. 50) qui généralement l’immunise contre les poursuites. La façon dont il traitera par exemple des grandes affaires de la IVe République (comme le « scandale des vins », « l’affaire des Généraux » ou « le trafic des piastres ») est symptomatique d’une forme de journalisme dans laquelle le commentaire sarcastique des faits connus rend superflus l’enquête et la recherche d’éléments nouveaux à verser au dossier. Au niveau de sa situation financière, le Canard connaît durant cette période des difficultés récurrentes, avec des tirages qui chutent dangereusement, sous la IVe République, vers la barre des cent mille exemplaires.
L. Martin situe « quelque part autour de 1960 » le « grand basculement de la satire à l’information » (p. 530) qui va bouleverser en profondeur la vie et le style du Canard et le faire accéder à une prospérité qu’il n’avait jamais connue (plus de cinq cent mille exemplaires vendus chaque semaine, depuis le début des années 1970). Cette évolution vers ce qu’on n’appelle pas encore le « journalisme d’investigation », s’est amorcée durant la guerre d’Algérie, au cours de laquelle le Canard a publié des témoignages et des documents accablants. Elle se traduira par la criminalisation du contenu du journal qui ne cessera de s’amplifier au cours des années 1960 (en prenant appui sur les affaires du « gaullisme immobilier ») pour atteindre un palier supérieur sous le pompidolisme et le giscardisme (affaires Aranda, Boulin, de Broglie, Bokassa, etc.). Comment expliquer pareille conversion d’un journal satirique fortement engagé à gauche en un hebdomadaire beaucoup plus « neutre » politiquement et où l’information, dans l’écrin de la satire, prendra peu à peu la place centrale ? Elle résulte, selon l’auteur, de la conjonction de deux séries de facteurs. Les premiers sont d’ordre interne : une vague de départs en retraite et de recrutement, à la fin des années 1950, suivie d’une autre plus considérable encore à la fin des années 1960, a très nettement rajeuni la rédaction et promu en son sein de nouveaux types de compétences.
Le personnage le plus représentatif d’un tel changement est sans doute le journaliste Jean Clementin, entré au Canard à la fin des années 1950 et qui s’est illustré, grâce à ses contacts dans les milieux militaires, pendant la guerre d’Algérie. Son souhait explicite est ni plus, ni moins (ce en quoi il se heurtera à de farouches oppositions) que le Canard devienne « un journal sans exclusive politique, sans esprit partisan, dont la rédaction serait composée de gens de droite et de gauche » et permettrait ainsi « de couvrir tout l’échiquier politique »(p. 370). A travers cette volonté de dépolitisation, Clémentin vise surtout à promouvoir la recherche des « informations exclusives et sensationnelles » – laquelle nécessite de ne plus craindre d’entretenir des relations soutenues avec des sources proches des lieux de décision. En conjoignant ces deux objectifs (la dépolitisation et la recherche d’informations), il favorisera par exemple la collaboration au Canard de journalistes-enquêteurs pourtant étiquetés à droite, voire à l’extrême-droite, dont certains venus de Minute et de l’OAS.
Les seconds facteurs que met en avant L. Martin pour expliquer ce qu’il appelle la « mue » du Canard, sont d’ordre externe. Ils tiennent à la nouvelle configuration politique née de la Ve République qui, du fait même d’un « pouvoir plus concentré », clarifie et amplifie les possibilités pour le Canard de jouer son rôle oppositionnel (ce qui n’avait pas été toujours le cas sous la IVe République). Ils tiennent aussi à « l’élévation du niveau scolaire moyen des Français et au développement d’une population de cadres moyens et inférieurs » dans laquelle le Canard enchaîné puisera l’essentiel de ses nouveaux lecteurs (p. 530) – ce que confirment les données statistiques précises que L. Martin nous livre sur la composition du lectorat de l’hebdomadaire, dans les années 1980 et 1990.
Comme le suggère l’auteur, la montée en puissance, en France, du journalisme d’enquête (à laquelle contribuent d’autres titres, comme L’Express) conduira à ouvrir peu à peu aux élites politiques – notamment à celles qui ont un accès privilégié aux rouages de la machine administrative – un nouvel espace d’action stratégique, où « utiliser » des journaux comme le Canard enchaîné pour compromettre l’adversaire et plus encore, « l’ami » politique (qu’on songe, par exemple, à l’épisode de la fiche d’impôt de J. Chaban-Delmas que publiera l’hebdomadaire en 1971). Il est cependant remarquable que, jusque dans les années 1980, les révélations du Canard Enchaîné, quoique fort lues, n’ont jamais eu qu’un « impact légal nul », n’entraînant ni poursuites judiciaires, ni la moindre démission. L. Martin suggère que la raison est à chercher entre autres dans le fait que l’opposition a souvent été réticente à se servir des armes que lui fournissait la presse d’investigation et que par ailleurs, il est de tradition que « la presse française n’agisse pas de concert » (p. 423), le Canard enchaîné se retrouvant souvent isolé et peu repris par ses confrères. On pourrait peut-être ajouter que le mélange des genres « investigation » et « satire » a pu souvent autoriser politiques et journalistes de la « grande presse », à relativiser la gravité des faits qui étaient dénoncés.
Après une baisse de régime (et un affaissement des ventes) lors du premier septennat de François Mitterrand, le Canard enchaîné a repris le flambeau du journalisme d’investigation (au moment même où le genre s’institutionnalisait en France), en cherchant à souligner auprès du lectorat son indifférence vis-à-vis de la couleur politique du gouvernement en place – ce qui revenait à faire un pas de plus vers le renoncement définitif au statut de journal d’opinion. Ceci a eu pour conséquence qu’au cours des années 1990, le résultat d’exploitation du Canard a doublé, atteignant plus de 36 millions de francs. Ses succès financiers qu’il gère de façon volontairement « anachronique », c’est-à-dire en « bon père de famille » (bons du Trésor et dépôts à terme exclusivement), permettent au journal une politique salariale exemplaire : ses journalistes, surtout au bas de la grille, sont parmi les mieux payés de France et, plus notable encore, les écarts de salaire sont extrêmement réduits. Son refus de principe de recourir à la publicité lui garantit de surcroît une totale indépendance vis-à-vis des pouvoirs économiques (situation elle aussi unique dans les médias français). Pour finir, le Canard enchaîné est entièrement contrôlé par ceux qui le font (journalistes, personnels administratifs, collaborateurs, etc.) regroupés depuis 1946 au sein de deux sociétés, l’une civile, l’autre anonyme. En insistant sur ces caractéristiques tout à fait atypiques, et en nous donnant à mieux saisir comment elles ont pu passer du Canard d’hier au Canard d’aujourd’hui, l’ouvrage de L. Martin nous suggère en définitive plusieurs enseignements. D’abord, qu’il n’existe probablement pas pour les entreprises de presse une seule et unique façon de passer du régime de la presse d’opinion à celui de la presse d’information. Ensuite, que les conditions de ce passage peuvent être l’occasion de stratégies de reconversion originales et inventives (comme le journalisme d’enquête dans le cas du Canard) qui imprimeront par la suite leur spécificité et leur originalité aux titres de presse concernés. Enfin, que certaines valeurs et normes de comportement hérités de la presse d’opinion peuvent permettre, aujourd’hui encore, de fournir des ressources efficaces pour sauvegarder, face à l’emprise de la rationalisation économique et bureaucratique, l’autonomie des logiques rédactionnelles.
Laurent MARTIN, Le Canard enchaîné ou les fortunes de la vertu. Histoire d’un journal satirique (1915-2000), Paris, Flammarion, 2001,720 pages.
 
Journalistes-enseignants : concurrence ou interaction ? de Fabrice BARTHELEMY par Mirela LAZAR
 
 
L’auteur aborde de façon très pédagogique la question fort débattue des relations complexes entre les médias et le système éducatif. Puisque l’interpénétration de ces deux « modes de socialisation de l’enfant » existe de facto (l’enfant fréquente la télévision presque autant de temps que l’école, y puise ses informations et plonge, par les médias, dans le monde adulte), le questionnement ne saurait se placer qu’au niveau des effets ; autant de sources de conflits, repérables dans « les représentations partagées par les journalistes et les enseignants », « l’influence supposée des médias sur l’enfant », « l’emploi et la gestion du temps ».
Visant plus loin, jusqu’à l’enjeu démocratique que peut revêtir l’éducation aux médias par l’école (l’école « parallèle » envisagée comme un partenaire cognitif), l’auteur propose une perspective de bon sens, à savoir la réconciliation de ces deux cultures sous le signe de la « nécessité d’apprendre à s’informer » de sources différentes, « en dépassant l’idée de concurrence ». Il souhaite adapter la pédagogie, en changeant la configuration de l’enseignement actuel « basé sur une construction pyramidale et hiérarchique des concepts » (p. 81), et en même temps dépasser, des deux côtés, la « sacralisation » du métier.
Le livre est divisé en trois parties. L’auteur commence (dans « Culture de masse et culture scolaire ») par cerner rigoureusement les notions (« médias », « communication de masse » et leurs effets de sociabilité) et les concepts (« culture de masse », « culture cultivée » et « culture populaire » dans un rapport d’exclusion mais aussi de « circulation fluide »), pour ensuite passer en revue les orientations théoriques en termes d’effets des médias qui alimentent aujourd’hui les représentations que les acteurs des deux champs envisagés se font de cette problématique, d’autant que ce terrain est « riche en fantasmes et en stéréotypes ». Ecole empirique, école critique, Cultural Studies, etc. « ont fécondé le débat », les schématisations des modèles proposées, bien que différentes, ayant en commun l’intégration des médias au processus de la socialisation à l’époque moderne.
Pour entrer dans le vif du débat, Barthélémy évoque, en valorisant les hypothèses mcluhanniennes sur le concept d’éducation à la lumière du paradigme « technologique », les rapports entre deux modes de pensée différents, la coexistence conflictuelle de deux milieux. Il s’agit de celui de l’imprimé (habitudes linéaires, temps monochrome, ordre visuel abstrait) légitimé par le système scolaire et de celui, technologique, où s’inscrivent les médias (polychronie, ordre multisensoriel du contact), ce qui débouche sur une discordance des attitudes, des compétences, des perceptions des enfants dans un monde toujours plus dominé par les médias électroniques.
Penser ces deux milieux de diversité « culturelle » et « générationnelle » en « complémentarité », en « interaction » permet à l’auteur de faire valoir les réflexions anticloisonnement (« les médias peuvent être un supplément apporté à l’école, ingéré avec les outils forgés et acquis à l’école », p. 68).
Pour mieux illustrer les terrains où un rapprochement entre les deux mondes et leurs acteurs respectifs est possible, au-delà des « habitus » différents qu’ils imposent, des représentations du temps-espace qu’ils produisent, Barthélémy exploite, dans la deuxième partie (« Représentations croisées »), un corpus de trente entretiens semi-directifs selon plusieurs axes d’analyse dont cinq sont privilégiés : « la vocation et l’aspect corporatiste », « le regard » que se portent réciproquement les acteurs des deux champs, « l’influence des médias », « la représentation de la notion de communication », « les enjeux d’une éventuelle coopération » (p. 98).
Si l’« échantillon » choisi à dessein (journalistes radiophoniques et enseignants du secondaire) « ne peut prétendre répondre aux qualités de représentativité » (p. 111), l’auteur mise sur « la singularité » des entretiens. Il adapte une grille d’analyse de contenu appliquée aux entretiens non directifs (reste à voir la pertinence de son analyse) pour dégager diversité et cohésion des propos, lesquels traduisent, parfois de façon nuancée, les logiques des deux systèmes. Ceux-ci sont sujets à des changements structurels qualitatifs mais aussi à une « crise d’identité », où, de toute façon, les intérêts déclarés et les opinions sont partagés (une image « contrastée » à l’intérieur de la profession, une perception externe « brouillée », stéréotypée).
Pourtant, la présence d’« éléments de comparaison plus forts » entre les deux catégories d’interviewés sélectionnées (position intermédiaire dans le champs de la profession, variables moindres ou limitées dans leurs parcours, statuts, métiers de parole, travail sur le terrain) facilite la tâche que l’auteur se donne. Il tente de repérer les « interstices » d’une possible coopération, par la reconnaissance des similitudes (au point de vue « transmission », « formation critique », « dimension idéologique ») et, encore plus, de la complémentarité (sources multiples d’informations, façons multiples de s’instruire). D’ailleurs, la dernière partie (« Eduquer aux médias ») réitère la nécessité pour l’école de s’ouvrir aux médias, vu l’interactivité déjà existante. Les arguments en ce sens ne manquent pas, même à la lumière des pratiques pédagogiques diverses selon les pays (configuration géographique, niveau de développement, spécificités culturelles, linguistiques, degré de démocratisation, etc.) où elles opèrent et même au-delà des visions divergentes héritières des approches historiques de cette problématique.
Une formation « critique » (dans la polysémie que recouvre ce mot), envisagée en France le plus souvent dans l’esprit citoyen (en dépit du manque d’une stratégie nationale cohérente en matière d’éducation aux médias, de matériel, de formation des enseignants et de répartition des rôles des organismes concernés et en dépit de la concurrence de l’éducation au multimédia), tel est, à l’opinion des pragmatistes dont l’auteur se fait l’écho, l’enjeu, éminemment politique, du défi que représente la société de l’information de demain.
Fabrice BARTHELEMY, Journalistes-enseignants : concurrence ou interaction ?, Paris, L’Harmattan, 2000,299 pages.
 
De la fiction de Roger ODIN par Francis RAMIREZ
 
 
Il existe en swahili une classe de noms, identifiables par un préfixe commun, qui rassemble les choses se présentant ordinairement en paires : les yeux, les reins, les seins, etc., dit pudiquement la grammaire…
Le dernier livre de Roger Odin – De la fiction, paru à l’automne 2000 dans la collection « Arts et Cinéma » chez De Boeck Université – pourrait parfaitement trouver sa place dans cette catégorie de la linguistique bantoue. Il y traite en effet de la façon dont un texte de fiction, qu’il soit constitué d’images ou de mots, est toujours un objet double, non pas élaboré par un émetteur qui le transmettrait tout fait à un récepteur, mais bien plutôt résultant d’un processus de production partagée au terme duquel naissent des effets, des émotions, du sens.
Cette approche, qui dépossède l’auteur de sa royauté illusoire pour instituer une sorte de communisme de la création, s’appelle la sémio-pragmatique. Ce n’est peut-être pas le meilleur nom qu’on aurait pu trouver pour baptiser cette belle aventure. Sémio-pragmatique, en effet, fleure bon la linguistique et la sémiologie des temps doctrinaires. Pour le dire vite, le terme, avec sa raideur et sa précision, a quelque chose de péremptoire. Or ce jugement sur le nom n’est au fond qu’un jugement sur la mine. Les contempteurs de la sémio-pragmatique, comme ceux de la vieille physiognomonie ou de la morphopsychologie, sont d’abord sensibles à la « sale gueule » de l’appellation. Ils ne veulent rien voir au delà. « Vous avez dit sémio-pragmatique ? », l’affaire est entendue d’avance.
Le premier et très grand mérite du livre de Roger Odin est de dissoudre, avec patience, méthode et clarté, le gros calcul de ces préjugés. On y comprend tout de suite que l’esprit qui l’anime est le contraire d’un dogmatisme cherchant, dans le développement de la démonstration, à confirmer ses postulats de départ. La démarche est ouverte. « Le modèle sémio-pragmatique, écrit l’auteur presque d’entrée de jeu, est un modèle heuristique », c’est-à-dire un modèle qui, fondamentalement, estime que les questions sont plus importantes que les réponses.
A trop systématiquement la rabattre vers ses origines linguistiques, on oublie la face philosophique d’une telle démarche. Engager à propos d’un film, d’un poème ou d’un roman une lecture sémio-pragmatique, ce n’est en effet pas seulement comprendre par le menu comment on diégétise, comment on narrativise, comment on construit une strcture énonciative pour parvenir, ou non, à ce moment de jouissance sémiologique qu’est la mise en phase. Au delà de ces procédures techniques, rigoureusement analysées au cours des six chapitres constituant la première partie du livre, c’est, beaucoup plus largement, toute une conception de l’œuvre d’art et même de l’être qui est en jeu. L’analyse « communautaire » de la production de sens s’attache en effet à réfuter ce que l’on pourrait appeler une conception inerte de l’artefact. De même que, dans ses Méditations métaphysiques, Descartes récusait l’idée d’une création objectivée, sortie de Dieu une fois pour toutes, pour lui substituer l’hypothèse d’une création continuée, constamment réanimée par le créateur pour la créature, le sémio-pragmaticien ne conçoit d’œuvres que continuées. Son horizon, toutefois, n’est pas métaphysique mais proprement sociétal. La dyade auteur-lecteur qui produit l’étincelle du sens est une communauté réelle, avec ses objectifs, ses manques, ses ratages, interagissant en des temps et des lieux bien précis. On voit ce qu’une telle conception cherche à abolir : le modèle de l’auteur Dieu et celui, dérivé, du spectateur dévot. En cela, elle poursuit le lent travail de désenchantement qui accompagne, comme une malédiction prométhéenne, toute aventure scientifique. Elle laïcise, pour le meilleur et pour le pire. « Il se pourrait, disait déjà Renan à la fin du XIXe siècle, que la vérité fût triste. »
Quand Roger Odin, après avoir passé au crible les analyses de Todorov, Greimas, Bordwell et Branigan, retient les sept phases auxquelles on peut toujours réduire l’organisation syntagmatique de l’action d’un récit, on est tout à la fois convaincu par la solidité du modèle et comme effrayé par sa finitude. Ainsi, pense-t-on, ce n’était que cela.
Le livre, intelligemment, prévoit cette inquiétude, où l’œuvre d’art effectivement pourrait se perdre, en rendant compte, dans sa seconde partie intitulée « Lectures », de l’extrême complexité de la mise en jeu des procédures. On y voit, tout particulièrement à propos d’une analyse de Partie de campagne de Jean Renoir qui pourrait bien devenir un classique, le théoricien se colleter au texte et, sans rien résigner de la rigueur de ses modèles, suivre dans toute sa richesse frémissante la formation empirique d’une fiction. On recommandera tout particulièrement au lecteur le segment intitulé : « La défloration d’Henriette et le retour sous l’orage ».
Cette grande aisance à occuper deux postes qu’un certain conformisme universitaire se plaît parfois à dissocier – le théorique et le poétique – est l’une des très agréables surprises du livre. Roger Odin, avec les mots de sa tribu – on peut ne pas forcément goûter fictiviser, fictionnaliser, narrativiser, figurativiser, discursiviser – se révèle être un analyste d’une grande finesse. Cela, sans doute, ne fera pas plaisir à tout le monde, car on aime bien, finalement, qu’un spécialiste se retrouve prisonnier dans la forteresse qu’il a lui-même construite. Or, l’auteur, sans aucune de ces coquetteries qui peuvent agacer dans un livre sérieux, déniaise ici sa discipline et suggère qu’elle est là non pour dominer mais pour servir. Certes, Greimas, Eco, Metz, Lyotard, Genette, Barthes, Ricoeur, Benveniste et quelques autres sont bien les références majeures de cette étude ; mais Roger Odin s’amuse aussi à citer le persiflage parodique d’un Raymond Queneau qui, dans Loin de Rueil, semble se moquer à l’avance du livre savant qu’on a devant soi et, proprement, lui donner du jeu. « Quand je vois un film comme celui que nous venons de voir, commence doctoralement Queneau, je me transporte sur la toile par un acte en quelque sorte magique et en tout cas transcendantal et je me retrouve prenant conscience de moi-même en tant que l’un des héros de l’histoire à nous contée au moyen d’images plates mais mouvantes »…
De la fiction, au plan didactique, est modèle de clarté et de précision. « Toute idée confuse, disait Alain, est pour l’injustice. » On peut espérer que la lecture de ce livre fera justice de bien des préventions à l’égard de la démarche qui l’anime. A qui s’adresse-t-il ? Aux étudiants et aux professeurs des premier et deuxième cycles des filières littéraires, arts du spectacle, communication, cinéma et audiovisuel. Cette interdisciplinarité, bien réelle ici, est également l’un de ses intérêts. La collection « Arts et Cinéma », éditée par De Boeck Université à Bruxelles, nous met en main des livres dont la présentation générale est particulièrement soignée pour des ouvrages universitaires. Elle a raison. Rompre avec la tristesse des manuels gris, ménagers de leurs marges et avares de leurs caractères, c’est mettre un peu de grâce dans l’effort, toujours coûteux, de l’étude. A cette séduction bien venue, De Boeck Université a ajouté une astuce : ses livres de format carré, nettement plus grands que leurs homologues, sont difficiles à ranger et à transporter. Dans le métro, dans le train, dans la bibliothèque même, ils dépassent toujours un peu. Cette incommodité est une trouvaille : grâce à elle on ne les oublie pas.
Roger ODIN, De la fiction, De Boeck Université, Collection « Arts et Cinéma », automne 2000.
 
NOTES
 
[1]Bernard Manin (1996), Principes du gouvernement représentatif, Flammarion.
[2]In L’imagination sociologique, traduction française, Maspéro, 1967.
[3]La société de connivence, Aubier, 1984.
[4]Michel Lagréé et al., L'Ouest-Eclair. Naissance et essor d'un grand quotidien régional, Rennes, Presses universitaires de Rennes, Collection « Histoire », 2000.
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