2001
Réseaux
Complexite du role, risque et emergence de la confiance
Adam B. seligman
La confiance (trust) a émergé comme dimension des relations sociales dans la société
moderne en même temps que le risque. Celui-ci est devenu inhérent aux
comportements quand, avec la segmentation des rôles sociaux, s’est développée une
limite interne aux attentes relevant de la confiance assurée. Le potentiel de dissonances
entre les différents aspects du rôle s’est accru, faisant apparaître ces deux nouveaux
phénomènes, caractéristiques des formes modernes des relations sociales, que sont le
risque et la confiance décidée. Cette évolution s’est exprimée dans des phénomènes tels
que le développement de nouvelles formes d’amitié et de civilité, la transformation de
l’honneur en conscience, l’apparition du mariage de sentiments ainsi que dans les idées
du public et du privé comme domaines séparés de la vie, ou encore dans l’idée qui est
au cœur de la conception moderne de la vie privée, celle de l’individu moral, autonome
et doué de liberté d’action. Aussi divers que ces phénomènes sociaux puissent paraître,
ils font, à certains égards, tous partie d’un ensemble – ils sont tous connectés aux
nouvelles formes de solidarité qui en sont venues à définir le monde moderne et les
modalités de nos interactions en son sein.
Trust emerged as a dimension of social relations in modern society along with risk.
Risk became inherent in behaviours when, with the segmentation of social roles,
there developed an in-built limit to systemically based expectations. Potential
dissonance between the different aspects of roles increased, revealing these two new
phenomena characteristic of modern forms of social relations: risk and decided trust.
This evolution was reflected in phenomena such as the development of new forms of
friendship and civility, the transformation of honour into conscience, and the
appearance of compassionate marriage; in ideas of the public and private as separate
spheres; and in the idea at the heart of the modern conception of private life, of the
individual as moral, autonomous and having the power to act. As diverse as these
social phenomena may appear, they are, in some respects, all part of a whole,
connected to new terms of solidarity that define the modern world and the terms of
our interactions within it.
Lénine fit un jour la remarque suivante, devenue fameuse :
« Vertraunt ist gut, Kontrol noch besser » (« la confiance c’est bien
mais le contrôle encore mieux »). A mon sens, nous trouvons
[*] dans
cette remarque une distinction critique pour toute compréhension
préliminaire de la confiance (
trust) – j’entends la distinction entre confiance
décidée (
trust) et confiance assurée (
confidence) ou « contrôle » (pour
reprendre les mots de Lénine
[1] ). La seconde est ce que vous ressentez lorsque
vous savez à quoi vous attendre dans une situation ; la première est ce dont
vous avez besoin pour préserver l’interaction lorsque vous ne le savez pas
[2].
Les deux sortes de confiance
La confiance assurée, de même que la connaissance qui lui est nécessaire, se
basent sur plusieurs éléments. Elle peut se fonder sur la capacité d’imposer
des sanctions et sur le fait de savoir que le partenaire d’interaction sait aussi
quelle sanction lui sera infligée s’il ne respecte pas les termes d’un accord.
Les sanctions peuvent être formelles ou informelles, elles peuvent être
étayées sur un réseau complexe d’obligations de parenté ou sur les
dispositions de la loi concernant les contrats. Elles peuvent être immédiates
ou intergénérationnelles, symboliques ou matérielles. Dans tous les cas, ma
confiance assurée s’appuie sur le fait que je sais que les interactions et les
échanges sociaux sont établis dans un contexte déterminé, au sein d’un
système qui imposera des sanctions en cas de rupture de l’accord (cela est
vrai, que les accords soient fondés sur les principes du contrat marchand
entre des agents libres ou sur des responsabilités liées au statut dans un
groupe de parenté). Par conséquent, lorsque je dis que je fais confiance
(
trust) à mon docteur, ce n’est pas tout à fait exact. Je me fie plutôt
(
confidence) à ses capacités, au système qui lui a décerné le diplôme que je
vois affiché au mur (et je peux être d’autant plus confiant que le diplôme est
un diplôme de Cornell plutôt que d’une Ecole de la côte ouest identifiée par
sa seule adresse e-mail), ou encore aux suppositions épistémologiques de la
médecine américaine. Je pourrais bien entendu ne pas faire preuve d’une
telle confiance (
confidence) et, à la place, emmener ma fille à Lourdes ou
faire confiance à Dieu –
i.e. avoir foi en lui – si, par exemple, je suis un
adepte de la Science chrétienne. De même, quand Virginia Held dit qu’elle
« fait confiance à son plombier pour faire un travail qui ne soit pas bâclé »,
c’est une fois de plus approximatif
[3]. Si elle sait qu’il bâcle son travail, non
seulement elle ne l’embauchera plus et elle dira à ses voisins de ne pas le
faire non plus, mais elle se plaindra aussi auprès du bureau local qui
s’occupe de ce genre de problèmes. Il se peut même qu’elle refuse de le
payer. Bref, elle est en mesure de lui imposer des sanctions formelles ou
informelles. Elle sait cela, il le sait également, elle sait qu’il le sait, il sait
qu’elle sait qu’il sait, et ainsi de suite. L’intérêt mutuel préside à l’interaction
et à l’échange, qui sont maintenus par une confiance mutuelle (
confidence)
dans le système où l’échange a lieu. Maintenant, imaginons que Virginia
Held soit extrêmement pressée, elle a un rendez-vous avec un collègue et
qu’elle doive laisser son bébé en garde au plombier jusqu’au retour de son
mari : la situation serait alors complètement différente, l’un et l’autre étant
engagés dans une relation de confiance décidée.
La confiance assurée est donc fondée sur un savoir : on sait ce qui va se
passer. Ce savoir peut à son tour s’appuyer sur la capacité d’imposer des
sanctions. Il peut aussi être basé sur ce que nous pourrions nommer
familiarité ; ce que j’aime appeler stickball. Du fait que John, enfant, a joué à
ce jeu dans telle rue de la ville, il partage avec moi certains codes de
conduite, certaines évaluations morales, certaines façons d’être et d’agir qui
m’amènent à me fier à lui (confidence). Nous sommes semblables, voire
identiques ; par conséquent, je suis en mesure de prédire ses actes. La
connaissance de ce qui va se produire, la confiance assurée et la prédiction
s’appuient non sur des sanctions, mais sur la similitude, sur la familiarité.
Mais il faut faire attention : l’autre en question peut ne pas être du tout « le
même ». Nous tirons souvent des conclusions (justes ou fausses) des
comportements vestimentaires d’autrui, de sa façon de parler, de l’école
fréquentée, du voisinage, de la religion etc., qui nous permettent de
construire une histoire, un récit si vous voulez, de similitude qui nous
conduit à avoir confiance (confidence) (le fait que nous nous trompions
souvent en ce domaine est un phénomène complètement différent – mais une
fois encore, cela vaut aussi pour un diplôme de Cornell). Nous combinons
souvent autant de bases de la confiance que possible avant de nous engager
dans une interaction : il se peut que des sanctions formelles soient coûteuses
et impliquent des coûts de transaction importants. C’est pourquoi nous
aimons savoir que nous sommes aussi en mesure d’infliger des sanctions
informelles. Les conversations ne tournent-elles pas fréquemment autour du
lieu d’origine, de la trajectoire scolaire, de la famille, ou même
d’événements sportifs – tous ces éléments représentent des images de la
familiarité, des façons de se manifester réciproquement une similitude sous-jacente ? Nous faisons cela tous les jours, dans des situations aussi banales
que celles qui consistent à choisir auprès de qui nous asseoir dans le bus, à
quel architecte confier le réaménagement de notre maison. C’est la trame
même de notre vie publique.
La confiance décidée est quelque chose de relativement différent. Elle est ce
dont nous avons besoin quand nous n’avons pas, ou ne pouvons pas avoir,
une confiance assurée, en particulier quand nous ne pouvons pas prédire les
comportements et leurs conséquences. La confiance décidée est ce dont nous
avons besoin lorsque nous sommes en interaction avec des étrangers. Elle est
ce qui est nécessaire quand nous ne pouvons pas connaître l’autre, i.e. quand
nous ne sommes pas en mesure de lui attribuer un comportement ou de le
prédire, parce que soit a) il n’existe aucun système au sein duquel des
sanctions pourraient être imposées, soit b) on ne trouve aucun élément de
familiarité ou de similitude permettant une telle attribution ou une telle
prédiction.
Pour éclairer cette proposition, j’évoquerai le travail effectué par
l’anthropologue Keith Hart sur un groupe de migrants au Ghana, les Fafras
[4].
Les différentes tribus auxquelles appartenaient ces migrants étaient prises,
comme l’explique brillamment Hart, entre deux types de système différents :
la forme traditionnelle d’organisation sociale basée sur les liens de parenté et
une forme plus moderne appuyée sur les mécanismes du marché et des
contrats. « Ayant à construire des relations économiques à partir de rien au
sein d’un monde manquant à la fois de régulations étatiques ordonnées et
d’une structure politique segmentée de leur société coutumière », les Fafras
ont été littéralement contraints de trouver un troisième mode d’établissement
de relations sociales – un mode déterminé par ce que Hart appelle confiance
décidée (
trust
[5] ). « La confiance décidée », ainsi qu’il nous le dit, « se trouve
dans le no man’s land situé entre le statut et le contrat
[6] ». C’est « en dernier
ressort » que les Fafras y faisaient appel, lorsque le recours à la confiance
dans les liens ancestraux de parenté (maintenant érodés) ou dans les liens
contractuels naissants (mais pas encore institutionnalisés) n’était pas
possible. La confiance décidée émerge donc à la limite du système, comme
seul moyen de maintenir des relations d’échanges économiques.
Cette notion de limite du système est décisive pour ce que j’ai à dire sur la
confiance décidée comme mode de relation et sur son caractère tout à fait
moderne. Car les limites du système sont réellement celles du savoir, les
limites de notre capacité à prévoir le comportement de l’autre. En tant que
telles, elles sont un phénomène particulièrement moderne. Les sociétés
traditionnelles organisées autour des liens de parenté étaient des sociétés à
haut niveau de prédictibilité, et donc à haut niveau de confiance assurée,
étayée sur une combinaison de familiarité et de sanctions. Par conséquent,
affirmer que les sociétés traditionnelles (j’irai même jusqu’à dire le Japon
contemporain) sont des sociétés à haut niveau de confiance décidée est une
erreur. Elles sont bien plus des sociétés à haut niveau de confiance assurée,
basée sur des obligations de parenté bien connues et mutuellement
consolidées. Dans ces sociétés, la prédictibilité est élevée, la variabilité
basse. Le système des obligations, des responsabilités et de la mutualité (ce
que j’appelle système ci-dessous) est clair et visible, ce qui rend la confiance
assurée dans les comportements remarquablement élevée. Le corollaire en
est que tout ce qui se trouve à l’extérieur du système est totalement inconnu
et donc dangereux. Les frontières sont claires et relativement bien
démarquées et lorsque apparaissent des situations ne correspondant pas aux
catégories du système – comme l’amitié entre individus au sein d’un système
qui ne peut raisonner qu’en termes de catégories primordiales d’attribution –
elles sont immédiatement traduites en des termes que le système peut
intégrer. D’où les phénomènes de fraternité de sang permettant la
transposition de l’amitié en un lien primordial
[7].
La modernité, sinon l’urbanité, est précisément à l’opposé de cela. C’est la
vie au milieu d’étrangers, de ceux que l’on ne connaît pas et qui ne nous
connaissent pas, de ceux qui, bien qu’ils soient inconnus, ne sont pas pour
autant nécessairement dangereux. L’interaction est bien sûr risquée – et la
confiance décidée, comme Niklas Luhmann l’a noté, médiatise le risque, pas
le danger
[8]. Incapables de supposer une familiarité (bien que nous tentions
constamment de le faire) et enracinés dans un « système » beaucoup plus
labile sur le plan cognitif que celui basé sur la parenté, nous entrons
cependant en interaction avec un nombre important de personnes sur la base
de quelque chose proche de la confiance décidée.
Il est vrai que nous ne renonçons pas au pouvoir des sanctions, mais
rappelons-nous la citation de Talleyrand : « Vous pouvez faire n’importe
quoi avec des baïonnettes sauf vous asseoir dessus. » Le pouvoir de la force,
la coercition, l’achat des opposants sont autant d’aspects de l’ordre social (le
contrôle selon Lénine), mais cet ordre ne peut être maintenu dans le temps
s’il n’est basé que sur ces considérations. L’ordre social s’appuie également
sur autre chose : sur ces éléments de solidarité précontractuels que Durkheim
situait à la source du sacré. Comme ce sens de la solidarité a souvent été
confondu avec la confiance décidée, nous nous devons d’être plus subtils
dans nos distinctions. La base de la solidarité peut en effet être différente
selon les systèmes ; si un degré minimum de solidarité est nécessaire pour
qu’un système fonctionne, ce fonctionnement ne sera pas le même selon
qu’il s’agira d’un système organisé sur la base des échanges de parenté, sur
la base de l’ekklesia chrétienne ou sur celle du système d’échanges
marchands entre des agents autonomes se préoccupant d’eux-mêmes. Noter
que c’est ce dernier aspect des individus dans le contexte du capitalisme
moderne – le souci de soi – qui fait précisément d’eux des étrangers et donc,
en un certain sens, des êtres « non connaissables ».
Le contrat, comme base de l’ordre social, tient compte de ce manque de
connaissance ; il peut tout aussi bien exprimer un manque de confiance
décidée (il établit en effet les conditions d’une confiance assurée et d’une
prédictibilité fondées sur la sanction). Mais sa réelle émergence
(spécialement avec sa libération graduelle des embarras du XIX
e siècle)
signe le triomphe de ces individus non connaissables et autonomes parmi
lesquels une confiance décidée peut exister
[9]. Il exprime l’émergence des
composantes du statut de personne (
personhood) qui ont permis que les
relations construites sur la confiance décidée deviennent possibles à grande
échelle pour la première fois.
Pour que la confiance acquière un sens, pour qu’elle devienne nécessaire, il a
fallu que s’impose l’individu libre et autonome (et donc non connaissable).
C’est la même personne ayant le souci de soi qui se trouve à la source à la
fois des nouvelles relations de civilité et d’amitié définissant l’âge moderne.
Car c’est précisément à travers ces relations que se rapportent les uns aux
autres et s’unissent des individus qui ne sont plus liés par un ensemble
d’obligations et de responsabilités ancestrales, traditionnelles et prescrites.
C’est cette dissolution même des liens locaux, territoriaux et primordiaux qui
a accompagné l’entrée de l’Europe dans l’ère moderne et c’est cette
destruction même des liens d’attachement local et primordial aux parents et
aux voisins, aux usages territoriaux et locaux, qui a forcé l’établissement de
nouvelles relations de confiance généralisée (
generalized trust) en Europe de
l’ouest, qui a fait de l’idée même de « promesse » une idée centrale dans la
théorie politique moderne à ses débuts et dans la renaissance de la théorie de
la loi naturelle, avec Puffendorf, Grotius et plus tard John Locke, David
Hume et Emmanuel Kant
[10]. Car qu’est-ce qu’une promesse, sinon un acte de
la volonté qui invite des étrangers, c’est-à-dire des personnes qui ne
partagent aucun lien d’affinité, ni de parenté, ni même aucune croyance
commune, à se faire confiance ? C’est, comme beaucoup l’ont dit, « un acte
de parole par lequel on modifie la situation morale » en faisant contracter de
nouvelles obligations
[11]. Les liens sociaux basés sur ces obligations et la
force morale de l’engagement en leur faveur servent ainsi à forger un
nouveau modèle de communauté politique – fondé sur une croyance
partagée dans l’acte même de tenir sa promesse. La promesse comme le
contrat sont donc, comme nous pouvons le voir, des actes fondamentalement
orientés vers le futur, ontologiquement ouverts et indéterminés (les
promesses après tout peuvent être rompues et les contrats abrogés). Ils sont
ainsi très différents de tous les types de lois traditionnelles, sacrées ou
révélées, comme la
halacha juive ou la
sha’aria islamique, qui sont toujours
prédéterminées dans l’acte de leur révélation passée. La promesse et le
contrat nécessitent au contraire un nouveau code moral, une nouvelle base
des liens sociaux, qui n’est plus définie par une révélation transcendantale,
mais en fait, n’en déplaise à Emmanuel Kant, par une raison transcendantale.
C’est donc seulement lorsque la liberté d’action (
agency) – sous la forme de
la liberté de tenir sa promesse – peut jouer un rôle majeur, lorsqu’elle
émerge comme un potentiel modelant la nature de l’interaction, que la
confiance décidée doit aussi jouer un rôle dans la définition des relations
interpersonnelles. On a ici bien entendu la connexion entre la confiance
décidée et le risque. La confiance décidée n’est pas seulement un moyen de
négocier le risque, elle implique également ce risque (et cela par définition,
si elle est un moyen de négocier ce qui est inconnu). Le risque impliqué est
précisément ce qui est inhérent à la liberté d’action d’autrui. Si toutes les
actions étaient délimitées par des attentes de rôle et des définitions
normatives, il n’y aurait pas de risque mais uniquement une confiance
assurée ou un manque de confiance. La confiance décidée, par contraste,
implique le risque que nous encourons lorsque nous ne pouvons pas attendre
un retour ou une action réciproque de la part d’autrui (ce que bien sûr nous
pourrions faire, au moins dans certaines limites, quand l’interaction est
déterminée uniquement par une définition réciproque des obligations et des
engagements du rôle). Ainsi, et pour reprendre les termes de Luhmann : « La
confiance (
trust) ne peut pas être exigée, elle ne peut qu’être offerte et
acceptée
[12]. » En ce sens, elle est très différente de la
fides latine, qui connote
la certitude d’une rémunération, basée le plus souvent sur des formes de
loyauté définies de manière attributive
[13]. Comme Max Weber, parmi
d’autres, l’a noté, « ce que l’on devait à l’autre en termes de
fides dépendait
de la nature particulière des relations concrètes
[14] ». Ce qui ne peut pas être
exigé mais seulement offert dans la confiance est, cependant, quelque chose
qui existe au-delà des attentes de rôle
[15]. Il semblerait que ce quelque chose
soit connecté à cet aspect de l’identité personnelle, non délimité par des
rôles, qui est lié à une reconnaissance de la liberté d’action de l’autre.
C’est le moment de revenir à Mme Held et à son plombier. Là où
l’interaction est définie par une réciprocité publiquement reconnue et
légalement sanctionnée, en l’occurrence celle entre un plombier et son client,
il y a peu de place pour parler de confiance décidée. Il s’agit en réalité d’une
confiance assurée dans le système, le système même de significations à
l’intérieur duquel les rôles mutuels du plombier et du client (ou du chef de
famille) sont définis. Cependant, quand ils sortent de ces frontières, quand
Mme Held confie son bébé au plombier, ils abandonnent les restrictions, les
obligations et les sanctions inhérentes au système (du moins celui qui est
contractuel) pour entrer dans le domaine du risque qui ne peut être régulé
que par la confiance décidée (et peut-être par les prescriptions les plus larges
de la loi naturelle et des commandements de Dieu).
Le passage de la confiance assurée à la confiance décidée, de régulations par
le système à des limites du système est, dans l’histoire ci-dessus, reflété dans
le déplacement de la sphère publique à la sphère privée. Ou, pour le formuler
autrement, dans le passage d’un degré bas à un degré plus élevé de la
négociation du rôle. Parce que c’est aux limites du système que les rôles, les
comportements, les obligations et les définitions de la réciprocité et de la
mutualité deviennent tous négociables, c’est là que l’on est le plus
susceptible de trouver la confiance décidée, car c’est là que le risque est le
plus grand.
Complexité du rôle et nouvelles formes des relations sociales
Existant au sein du domaine du risque qui apparaît aux limites du système
(aux limites du savoir et de la prédictibilité), la confiance décidée est
devenue un phénomène relevant à la fois du domaine privé et des
interactions publiques quand la différenciation et la complexité mêmes du
système ont rendu impossible de prédire ce que l’autre va faire pour exécuter
son rôle. Voici ce que j’entends par complexité du système.
Plutôt que des relations imbriquées et complexes (multi-stranded)
relativement peu nombreuses, nous, les modernes, nous entretenons entre
nous un ensemble presque infini de relations discrètes et simples (single-stranded), dont les obligations s’affrontent et entrent en conflit
continuellement, ce qui nous rend impossible de maintenir une confiance
assurée dans les directives et les définitions systémiques.
Comparez ceci aux sociétés prémodernes où, comme Ernest Gellner l’a
relevé : « Un homme appartenant à une communauté tribale achetant quelque
chose à un village voisin ne négocie pas seulement avec un vendeur mais aussi
avec un parent, un collaborateur, un allié ou un rival, un pourvoyeur potentiel
de bru, un juré, un participant à des rituels, un défenseur du village, un
membre du conseil
[16]. » C’est là quelque chose de très différent des relations
simples (
single-stranded) dans lesquelles nous nous engageons lorsque nous
achetons une marchandise : nos calculs sont, dans l’ensemble, orientés vers
l’obtention du meilleur produit pour le prix le plus bas.
Je voudrais clarifier ce point à l’aide d’exemples supplémentaires. En tant
que membre de la société américaine de la fin du XXe siècle, je remplis sans
doute un plus grand nombre de rôles qu’un Bédouin ou qu’un paysan
languedocien du XIIe siècle. De plus, mon rôle, en tant que professeur
d’université, contient probablement un plus grand nombre de jeux (role-sets)
que les positions dans un métier dans les sociétés non modernes (i.e., il
m’engage dans des relations avec des ensembles très différents de personnes,
qui impliquent des relations très différentes à autrui : par exemple, des
étudiants, des parents d’étudiants, du personnel administratif, des collègues
enseignant dans mon université, dans d’autres universités, dans des
universités locales tout comme dans des étrangères, etc.). Mis ensemble, ces
facteurs pourraient expliquer pourquoi je dispose d’un système plus large de
groupes de référence, un système potentiellement conflituel (il peut y avoir
conflit, à la fois, entre mes différents rôles et entre mes différentes
obligations envers les membres impliqués dans les différents jeux
constitutifs de n’importe lequel de mes rôles). Cependant, au sein de chaque
rôle particulier – aussi nombreux soient ses jeux –, mes relations avec les
membres impliqués ne seront définies que par les attentes liées à ce rôle, à
l’exclusion des autres. Ainsi, mes obligations filiales envers ma mère malade
ne seront pertinentes que de façon marginale dans mes relations avec les
membres impliqués dans les jeux de mon rôle professionnel. Pourtant, bien
sûr, au sein de chacun de mes rôles, mes obligations envers les membres
impliqués dans mes différents jeux conserveront une certaine pertinence.
Ainsi je pourrais discuter avec mes collègues de mes obligations à l’égard de
mes étudiants (disons pour expliquer mon improductivité en matière de
recherche) d’une manière qui pourrait (peut-être) légitimer une conduite ou
une situation, ce qui ne serait pas le cas de raisons basées sur des obligations
familiales.
Plus il y aura de rôles dans un système, plus grand sera aussi le potentiel de
conflit et de contradiction entre ces rôles, et plus il sera possible de
privilégier de manière différentielle l’un ou l’autre aspect du comportement
lié au rôle (comme l’a montré Robert Merton il y a déjà longtemps
[17] ). Plus il
y a de rôles, plus grand est le besoin de négocier le remplissement des
attentes liées au rôle. Plus il y a de rôles, plus importante est la possibilité de
distinctions dans l’implication dans un rôle, quel qu’il soit, et plus grande est
la possibilité de soustraire certaines activités liées au rôle à l’observation des
autres membres impliqués dans les jeux du rôle ou dans des rôles différents.
Ainsi, par exemple, je peux faire croire à ma femme que cela me prend bien
plus de temps pour corriger les travaux des étudiants que ce n’est le cas en
réalité, pour qu’elle ne me demande pas d’aller chercher les enfants à la
piscine. Bref, plus grandes sont la différenciation des systèmes et la
prolifération concomitante des rôles, plus il devient aussi possible d’assurer
une certaine labilité à chaque rôle particulier, et donc plus il devient
possible, voire nécessaire, de négocier les attentes liées au rôle. Une plus
grande indétermination et une plus grande négociabilité des attentes liées au
rôle mènent à une possibilité plus grande de développement de la confiance
décidée, comme forme des relations sociales (le corollaire vaut également :
plus grand est aussi le potentiel de développement de la méfiance). On peut
affirmer, en termes très généraux, que plus il y a de confiance assurée dans
un système d’attentes de rôle qui ne peuvent pas être prises pour allant de soi
(du fait de la possibilité d’une dissonance entre le remplissement du rôle et
les attentes qui font partie de la différenciation du système), plus il devient
difficile d’établir une réciprocité des rôles. On ne peut faire face à cette
situation qu’en établissant une confiance décidée.
On peut saisir dans différents domaines des aspects de ce changement dans
les relations sociales, dont l’évolution des codes moraux et le passage de
l’honneur à la conscience comme principe de vertu. Au fur et à mesure que
la conscience a remplacé l’honneur (ce qui a impliqué que la culpabilité
remplace la honte), le foyer de la liberté morale d’action s’est déplacé vers
l’individu et séparé des déterminations externes du rôle et du statut
[18]. On
peut reformuler ce constat dans les termes de Peter Berger : « Le concept
d’honneur implique que l’identité est essentiellement, ou au moins de
manière importante, liée à des rôles institutionnels. Le concept moderne de
dignité implique, quant à lui, que l’identité est essentiellement indépendante
des rôles institutionnels
[19]. » Ainsi, « dans un monde d’honneur, l’individu
découvre sa véritable identité dans ses rôles et se détourner de ses rôles
revient à se détourner de soi-même […]. Dans un monde de dignité,
l’individu ne peut découvrir sa véritable identité qu’en s’émancipant des
rôles socialement imposés. Ces derniers ne sont que des masques, qui ne font
que l’enfoncer dans l’illusion, l’“aliénation” et la “mauvaise foi
[20] ” ».
C’est ce déplacement qui fait de la confiance décidée un problème-clé des
relations humaines dans les sociétés modernes (voire même dans les tout
débuts de la modernité). La transformation des relations de confiance,
passant de celles basées sur les affiliations de groupe (donc intégrées à une
forme ou une autre d’idéologie de l’honneur), à celles basées sur les contrats
entre des individus – au fur et à mesure que le soi devient le lieu de l’ordre
moral – engendre à la fois la possibilité de la confiance décidée et sa
nécessité grandissante, dans la mesure où des domaines entiers de
l’interaction humaine ne peuvent plus être enfermés dans des modèles de
comportement assignables de l’extérieur – i.e. dans des attentes de rôle.
Présenté comme une forme idéale d’interaction humaine, ce type de relation
entra dans la rubrique de l’amitié. Cependant, il a également émergé,
in
minora, en tant que potentiel, dans une infinité d’autres formes de relations
en raison d’aspects purement structurels du comportement lié au rôle, telles
les contradictions croissantes entre rôles et jeux du rôle tenus par des
individus. Plus il y a de rôles et plus le potentiel de conflits et d’incohérences
entre eux est grand, donc plus grand est le degré de négociabilité nécessaire
à leur accomplissement. De même, plus est importante la nécessité pour les
partenaires, dans une interaction, de se fier à quelque chose situé au-delà des
définitions du comportement de rôle « systémiquement » standardisées, pour
que l’interaction puisse se poursuivre et se développer – cette confiance doit
s’appuyer sur une certaine idée de conscience et non plus sur un
comportement limité par les attributs du statut (honneur, loyauté, etc.). La
confiance décidée est ainsi placée dans quelque chose qui se trouve au-delà
du rôle, quelque chose d’irréductible à l’accomplissement du rôle. Elle est de
plus placée dans quelque chose d’inconditionnel,
i.e. dans quelque chose qui
n’est pas conditionné par des attentes normatives de rôle. Non seulement cet
objet de la confiance décidée se trouve-t-il au delà de ce qui conditionne
l’exécution du rôle, il n’est pas non plus déterminé par quelque idée que ce
soit d’une identité générique des interlocuteurs. Il est en fait basé sur leur
différence fondamentale, qui rend opaques l’un pour l’autre leur volonté,
leurs intentions et leurs calculs (dans le cas contraire, nous n’aurions pas
affaire à la confiance décidée mais à une certaine forme de confiance assurée
dans des attentes se renforçant mutuellement). Cette impénétrabilité
fondamentale des volontés devient de façon cruciale, avec la fin des
catégories traditionnelles, une relation entre des individus au sein d’une
société et non pas (ou pas seulement) entre Dieu et les hommes. Elle devient,
selon la nomenclature de Buber, constitutive d’une relation
je-tu (qui est
pour lui, en l’occurrence, un reflet de la relation entre Dieu et l’homme) et
s’appuie sur l’idée émergente de l’individu doué de liberté d’action et de
valeurs morales
[21].
Dès lors, la confiance décidée, qui émerge en tant que fonction de la
négociation (à l’intérieur des rôles sociaux et entre eux), se base également
sur la liberté humaine d’action. En effet, sans cette idée de liberté d’action,
toute notion de négociation serait sévèrement limitée. La complexité du rôle,
qui entraîne dans son sillage la négociation du comportement lié au rôle,
étend également le mécanisme de la liberté d’action à des domaines
qualitativement nouveaux. Pour que la confiance décidée apparaisse en tant
que forme potentielle d’interaction humaine, il n’est donc pas suffisant de
poser comme principe l’existence de limites systémiques (limites des
définitions existantes du rôle, quelle qu’en soit la nature, dont certaines ont
été discutées supra). Nous devons y ajouter l’idée de l’individu comme
source de liberté d’action, de l’individu qui apparaît comme point d’ancrage
de la valeur morale au même moment que l’idée de confiance décidée
commence à revêtir ses caractéristiques proprement modernes.
Nous pourrions prendre pour exemple le mariage présacramentel. Avant le
quatrième concile du Latran, les rôles maritaux étaient peu définis, ce qui
laissait beaucoup de place à la « négociation
[22] ». Cependant, cette
« négociation » des relations conjugales était souvent une affaire plutôt
violente et l’on ne peut en aucune manière la relier, ne serait-ce que
superficiellement, aux mécanismes de la confiance décidée. Ce statut
« informel » (
i.e. extra-systémique) du comportement conjugal a duré tard
dans le Moyen Age
[23]. Il n’a pas suffi pour fonder le mariage à lui seul sur
des relations de confiance. En fait, l’étude du mariage en Europe occidentale
a conduit les historiens à soutenir que le mariage de sentiments, ou le
mariage d’amour (dont nous pouvons supposer qu’il inclut une forte
composante de confiance décidée) est un phénomène plus récent,
caractéristique de sociétés et de cultures privilégiant les individus et la
valorisation du « soi » individuel. L’amour romantique comme base du
mariage s’est développé parallèlement à la montée de l’individualisme, au
développement du type de mentalité propre à l’économie de marché et à la
croissance de la mobilité sociale (il a donc évolué de concert avec la
différenciation des rôles). Comme Alan MacFarlane l’a soutenu, le
développement de relations d’amour dans le mariage reste intrinsèquement
lié au développement d’une culture de l’individualisme et à celui de sociétés
dans lesquelles les réseaux formels de parenté sont relativement faibles
[24]. Ici
aussi nous voyons les deux éléments de la confiance décidée travailler en
tandem : a) la possibilité de négocier les attentes de rôle ; b) l’existence de
« soi » individuels comme lieux d’une telle négociation.
Ainsi, nous pourrions dire que si l’existence de limites systémiques (dans la
définition relativement circonscrite du mariage comme un ensemble de
relations de rôles réciproques) est une condition nécessaire pour qu’émerge
la confiance décidée (dans le contexte où le mariage repose sur une relation
d’amour), ce n’est cependant pas une condition suffisante. Elle doit être
complétée par une variable additionnelle : des identités personnelles conçues
de manière individualiste, lesquelles ont représenté une composante centrale
dans la pratique émergente du mariage comme relation d’amour
[25].
Arrivés à ce point, il nous faut encore définir à quel type d’individualisme et
à quel type de « soi » nous nous référons lorsque nous discutons de
l’émergence de la confiance décidée. Antigone également, je vous le
rappelle, se débattait avec des attentes de rôle contradictoires ; faisant preuve
de liberté d’action et d’intentionnalité, elle privilégia l’une par rapport à
l’autre. Ainsi, les deux conditions de la confiance semblent avoir été
satisfaites, la négociation et la liberté d’action individuelle ; pourtant nous
sommes encore loin du monde requis pour qu’existe la confiance décidée –
au moins dans les termes que nous développons dans cet essai. Cela ne
remet-il pas en cause nos hypothèses ? En effet, comme Bernard William l’a
soutenu de façon convaincante, la capacité de choisir entre différents cours
d’action, y compris entre ceux relevant des différents jeux liés au rôle
(venger son frère ou rester fidèle à son oncle le roi) – en définitive la liberté
d’action – était déjà un aspect de la pensée et de la praxis grecques
[26]. Notre
conception de la liberté d’action connectée à l’idée de confiance doit donc
être affinée et précisée.
Après tout, qu’est ce qui fait la différence entre Antigone et notre avocate
d’affaires moderne, qui est aussi une femme, une mère, la maîtresse d’un
collègue, l’entraîneuse de l’équipe de foot de sa fille, un parent d’élève et un
membre du parti républicain ? Lorsqu’on la pose en ces termes, la différence
devient claire. En privilégiant une ligne de conduite, Antigone s’est
identifiée plus à un rôle qu’à un autre. Notre super-woman moderne reste
quant à elle en quelque sorte à distance de tous ses rôles sociaux. Son « soi »
n’est pas enfermé dans les différents engagements et responsabilités lui
incombant du fait de ses différents rôles, qui la poussent dans des directions
différentes et la forcent à organiser son temps et ses engagements de façon
hiérarchisée. Elle n’est réductible à aucun de ses rôles, qu’ils soient d’ordre
conjugal, politique, professionnel, érotique ou de loisir. S’il y a quelque
chose à quoi elle est réductible ce ne peut être que l’ensemble de ses options,
les choix qu’elle fait continuellement, ses actions volontaires plutôt que leurs
résultats, l’acte de choisir plutôt que le choix lui-même.
Telle est précisément la différence avec les catégories traditionnelles du
« soi » : même lorsque l’intentionnalité était reconnue, c’était bien plus le
choix qui définissait le « soi » que l’acte de choisir. C’est ce qui fait
d’Antigone, d’Oreste ou de Prométhée des héros tragiques. De même,
lorsque nous disons accorder notre confiance (trust) dans le contexte
moderne (par opposition au fait d’avoir une confiance assurée (confidence)
dans la compétence juridique de notre amie, dans sa finesse politique, sa
connaissance du football féminin, etc.), nous ne nous référons pas à un
aspect particulier du rôle qui lui incombe (dans lequel nous pourrions ou non
placer notre confiance (confidence) : par exemple, étant au courant de ses
aventures extra-conjugales, je serais sans doute moins que confiant
concernant le fait qu’elle remplit ses devoirs conjugaux, ou l’inverse s’il
s’agit d’une société dans laquelle ces affaires sont mieux acceptées dans la
vie sociale qu’aux Etats-Unis – elles font alors partie des attentes de rôle),
mais à la personne qui prend la décision, cette personne ne pouvant en aucun
cas être réduite à une décision ou à un ensemble de décisions particulier. En
effet, cesser de lui accorder sa confiance serait l’identifier totalement à l’un
ou l’autre de ses rôles et la considérer comme si tous ses autres engagements
relevaient de l’accomplissement de ce seul rôle.
Cette analyse correspond vraiment à ce que Peter Berger dit de
l’accomplissement moderne du rôle et de sa relation avec l’identité
personnelle, une relation dans laquelle la personne se redéfinit elle-même
« indépendamment des rôles institutionnels à travers lesquels l’individu
s’exprime au sein de la société et souvent contre eux [...] [Ainsi], la réciprocité
entre individu et société, entre l’identité subjective et l’identification objective
par le biais des rôles en vient-elle à être vécue comme une sorte de lutte. Les
institutions cessent d’être le “foyer” du “soi” pour devenir des réalités
opprimantes qui déforment et aliènent le “soi”. Les rôles n’actualisent plus le
“soi”, mais lui servent de
voile de Maya, le cachant non seulement des autres
mais aussi de la conscience même de l’individu. Ce n’est que dans les
interstices laissés vacants par les institutions (comme la sphère soi-disant
privée de la vie sociale) que l’individu peut espérer se découvrir ou se définir
lui-même
[27] ». Il faut ajouter qu'il agit de la sorte en actualisant sa liberté
d’action au-delà des contraintes formelles de l’accomplissement du rôle.
Cet aspect de la liberté d’action comme foyer du « soi » différencie non
seulement notre façon moderne de vivre de celle de la Grèce antique, mais
définit aussi en fait l’émergence de la modernité comme un projet de
civilisation
[28]. Quand les individus se conforment moins au rôle social qu’à la
simple capacité (en fait, la nécessité) de se mouvoir entre rôles et de
négocier leurs frontières – c’est cela qui définit notre sens du « soi » –, il
devient nécessaire d’incorporer la confiance dans les relations existant entre
des titulaires de rôles.
C’est ce mouvement même qui a été au cœur de cette « sociabilité » qui
définissait la culture publique du XVIII
e siècle et qui a joué un si grand rôle
dans l’analyse qu’a faite Habermas du développement d’une « sphère
publique » (en tant que domaine de sociabilité et, n’en déplaise aux
moralistes écossais, de confiance décidée) dans la culture du XVIII
e siècle.
C’est ce qui en fait était représenté dans les nouveaux liens de la société
civile
[29]. L’apparition de nouvelles formes d’institutions, d’associations de
proximité, de corporations, d’organisations professionnelles, d’organisations
de jeunesse et de parenté, de clubs de toutes tailles consacrés à toutes sortes
de causes (et dans lesquelles, selon un observateur contemporain, plus de
20 000 Londoniens se rencontraient tous les soirs) s’appuyait sur la capacité
de se mouvoir entre plusieurs identités de rôle et plusieurs positions
statutaires, de les négocier et de s’y identifier
[30]. Diderot considérait cette
tendance comme un phénomène proprement français ; cependant, si nous
modérons l’aspect comparatif de son propos, il nous apparaît comme
donnant une bonne description des types émergents d’interaction sociale qui
caractérisaient la sociabilité dont ce siècle s’est fait gloire : « Un Français se
répand dans sa propre ville plus que ne le font dix Anglais, cinquante
Hollandais, ou cent Musulmans dans la leur. Le même jour, le même homme
peut se rendre au tribunal, dans le centre ville, à la campagne, dans une
académie, dans un salon, chez un banquier, un notaire, un avocat, un homme
de loi, un grand seigneur, un marchand ou un artisan, ou encore à l’église, au
théâtre et chez les prostituées. Partout il est également libre et familier
[31]. »
Dans ce catalogue d’interactions, nous avons un aperçu de la plus grande
différenciation des rôles et de leurs jeux qui caractérisait la vie au
XVIIIe siècle, et du potentiel grandissant de conflit entre les différents
composants d’un rôle et d’autres aspects de la limite du système, telle la
possibilité (sinon la nécessité) de soustraire plus ou moins certains aspects
du rôle au regard des autres dans différents contextes sociaux.
Ce n’est pas le lieu pour discuter de la sociabilité dans la culture du
XVIIIe siècle. Nous supposons que les contours de ce débat sont
suffisamment connus. Nous souhaitons seulement souligner le fait que cette
« sociabilité » s’appuyait sur les processus suivants :
- différentiation des rôles (avec le potentiel de conflits de rôles qui en
découlait) ;
- besoin consécutif de négocier les identités de rôle ;
- affirmation continuelle de la liberté d’action et de l’intentionnalité dans la
négociation des frontières et du contenu des différents rôles ;
- développement de l’identité individuelle à travers ces actes continuels et
quotidiens de négociation, ce qui revenait à choisir des identités sociales et
au moins quelquefois, des identités morales.
Bien que nous ayons à distinguer ces différents aspects de l’identité sociale
moderne pour l’analyse, ces derniers font bien évidemment partie d’un tout ;
ils représentent différentes facettes d’un seul et même processus, celui qui a
étayé le développement de l’idée de confiance décidée ou encore la prise de
conscience du fait qu’elle constituait en un certain sens un problème
fondamental. L’émergence de l’individualisme, au sens de « soi » moraux et
libres d’agir, repose sur la capacité de se mouvoir entre des rôles et des
attentes de rôle : la confiance décidée naît précisément d’un tel mouvement
ou, pour être plus précis, du potentiel qu’il crée. De façon assez intéressante,
une sorte de conscience de la connexion entre hauts niveaux de la
segmentation du rôle et développement de l’individualisme a été notée par la
regrettée Rose Laub Coser. Voici ce qu’elle écrivait : « Alors que les attentes
de rôle sont plus diffuses et que les attitudes (par contraste avec le seul
comportement) sont la base de leur allocation et du jugement, un plus grand
nombre de décisions est laissé à l’individu […]. L’individualisme se
développe sous des conditions de complexité des jeux constitutifs du rôle,
car de telles conditions font qu’il est possible pour les individus de décider
d’impliquer ou non leurs dispositions internes lorsqu’ils tentent de se
conformer aux exigences de certains de leurs partenaires dans le rôle
[32] ».
On peut trouver dans une citation de Montaigne une appréciation plus
précoce et incontestablement présociologique de cette distinction : «
La plus
part de nos vacations sont farcesques […] Il faut jouer deuement notre rolle,
mais comme rolle d’un personnage emprunté. Du masque et de l’apparence,
il n’en faut pas faire une essence réelle, ny de l’estrange le propre. Nous ne
sçavons pas distinguer la peau de la chemise. C’est assés de s’enfariner le
visage, sans s’enfariner la poitrine. J’en vois qui se transforment et se
transsubstantient en autant de nouvelles figures et de nouveaux estres qu’ils
entreprennent de charges, et qui se prelatent jusques au foye et aux intestins,
et entreinent leur office jusques en leur garde-robe. Je ne puis leur apprendre
à distinguer les bonnetades qui les regardent de celles qui regardent leur
commission, ou leur suite, ou leur mule. […] Le maire et Montaigne ont
tousjours esté deux d’une séparation bien claire
[33]. »
Avec la généralisation de cette distinction entre le rôle et le soi, le problème
du risque social (en tant qu’opposé au danger) apparaît et avec lui sa
résolution en termes de confiance décidée.
Ce n’est qu’à partir du milieu du XVII
e siècle que le terme probabilité prend
le sens qu’on lui connaît aujourd’hui
[34]. La théorie de la décision et le
raisonnement probabiliste, qui sont des façons de théoriser le risque, se sont
développés dans les décennies suivant les années 1640 et 1650 et, dans les
deux siècles qui ont suivi, les modèles de la prise de décision dans un
environnement incertain ont occupé l’esprit de quelques-uns des plus grands
mathématiciens d’Europe.
Il est intéressant de noter que ces préoccupations se sont développées à peu
près au moment où la confiance (en tant qu’aspect du fait de tenir sa
promesse) a intégré le lexique de la philosophie politique. C’est aussi à cette
période que les théories du « raisonnable » (de même que l’idée d’« homme
raisonnable ») ont commencé à être influentes parmi les théologiens et les
philosophes de la loi naturelle comme Hugo Grotius
[35]. En effet, et dans une
mesure non négligeable, la philosophie du risque devint une des principales
préoccupations de la culture émergente de la modernité. C’est bien entendu
Pascal qui a fait « la première application du raisonnement probabiliste à des
problèmes autres que ceux touchant aux jeux de hasard
[36] ». Il l’a appliqué à
la foi elle-même – mais, à ce moment-là, la foi n’est plus une confiance
assurée (
confidence) en l’existence de Dieu, mais plus simplement une
composante d’une expression mathématique qui peut être additionnée
jusqu’à l’infini
[37].
Le pari de Pascal peut être vu comme un moment crucial dans la
transformation des termes de la foi et dans leur remplacement (sans doute
graduel) par un calcul de confiance (ce que la sécularisation implique
réellement). Le pari de Pascal n’a pas été le seul au milieu du XVII
e siècle.
John Tillotson et Robert Boyle ont développé des arguments similaires tout
comme l’ont fait Arnauld et Nicole à Port-Royal
[38]. Le fait de transformer le
problème de la foi en un problème d’évidence suffisante (comme le firent les
Latitudinariens anglais) a ajouté un élément de risque calculable à
l’apologétique chrétienne, ce qui l’a ancré fermement dans le monde
moderne. Les formes mathématiques, métaphysiques ou (comme nous
l’avons soutenu) sociétales du risque ont émergé à peu près à la même
période
[39]. Pour le dire dans les termes de Lorraine Daston, « le risque était
apparemment non seulement toléré mais apprécié
[40] » à la fin du XVII
e siècle
et au début du XVIII
e siècle.
Il est évident qu’il faudrait à un moment donné explorer les connections
existant entre ces différentes formes du risque. Est-ce l’émergence des
mathématiques probabilistes qui a mis les penseurs à l’unisson de la labilité
grandissante de leurs arrangements sociaux ? Ou est-ce la multiplicité
nouvellement développée des relations de rôle et l’indétermination qui en
résulta, des standards depuis longtemps établis de la réciprocité qui ont alerté
les penseurs sur les aspects plus abstraits et mathématiques du risque et de la
probabilité ? Ou, au contraire, est-ce la perte de la foi qui a engendré ces
deux développements ? Ou, encore, est-ce le changement social, dans ses
aspects plus purement cognitifs, qui a entraîné dans son sillage une mise en
cause des fondations métaphysiques de la foi ? Il s’agit là de questions
fascinantes auxquelles on ne peut pas répondre ici – bien que l’on puisse
deviner quelles réponses les théologiens, les philosophes et les sociologues
pourraient y apporter. Il est cependant un argument intéressant mis en avant
par Daston concernant l’influence importante des écrits juridiques sur le
développement de la conscience mathématique des probabilités
[41]. En
particulier, le développement de la pratique de la loi des contrats (plus
particulièrement des contrats aléatoires qui étaient bien plus en vogue à cette
période), ainsi que celui des traités tentant de spécifier les conditions
d’équité et les règles touchant à l’échange des biens, ont eu, affirme-t-elle,
« une forte influence sur le calcul des probabilités au plan des définitions et
des preuves aussi bien qu’à celui des applications
[42] ». Il semblerait ainsi que
les sociologues inspirés de Durkheim, qui voient les origines de toutes les
catégories cognitives dans la matrice des relations sociales, pourraient ainsi
être tout à fait justifiés à défendre leur approche. Quelles que puissent être
les relations causales existant entre la conscience des différentes formes du
risque, prises ensembles celles-ci définissent toutes le « projet de la
modernité » bien plus que nous ne le reconnaissons généralement. Le risque,
comme dimension des relations sociales (pas moins que le doute
métaphysique ou la probabilité mathématique) a émergé en tant qu’aspect
constitutif de la vie dans la société moderne et la confiance (
trust), comme
solution à cette forme de risque, est, de façon similaire, devenue une
composante de sa définition.
Le risque, ainsi que je me suis efforcé de le montrer, est devenu inhérent aux
attentes de rôle quand, avec la transformation des rôles sociaux, en
particulier leur segmentation, s’est développée une limite interne aux
attentes de comportement fondées systémiquement (ce que nous avons
appelé confiance assurée). L’accroissement de la segmentation et de la
complexité des rôles est allé de pair avec celui du potentiel de « dissonances
mertoniennes » entre les différents aspects du comportement lié au rôle.
Cette dynamique structurelle a sous-tendu le développement de ces deux
nouveaux phénomènes, caractéristiques des formes modernes des relations
sociales, que sont le risque et la confiance décidée (comme solution à ce
risque). Elle s’est exprimée dans des phénomènes tels que le développement
de nouvelles formes d’amitié et de civilité, la transformation de l’honneur en
conscience, l’apparition du mariage de sentiments et dans les idées du public
et du privé comme domaines séparés de la vie et même, comme lieux
séparés de la valeur et de la vertu, ou encore dans l’idée qui est au cœur de la
conception moderne de la vie privée, celle de l’individu moral, autonome et
doué de liberté d’action. Aussi divers que ces phénomènes sociaux puissent
paraître, ils font, à certains égards, tous partie d’un ensemble – ils sont tous
connectés aux nouvelles formes de solidarité qui en sont venues à définir le
monde moderne et les modalités de nos interactions en son sein.
Traduit de l’anglais par Charlotte CABATON
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[*]
Traduction de « Role Complexity, risk and the emergence of trust »,
Boston University Law
Review, vol. 81, n° 3, juin 2001, p. 619-634.
[1]
Nous avons traduit les termes
trust et
confidence comme dans l’article de Luhmann
supra
(NDT).
[2]
Niklas Luhmann fournit une distinction quelque peu similaire, bien qu’avec certaines
nuances, dans
Trust and Power (1979). J’ai développé ma propre conception de la confiance
dans SELIGMAN, 1998 et 2000. Mon ouvrage,
The Problem of Trust, 1997, fournit une
exploration plus complète du sujet.
[3]
HELD, 1968, cit. p. 157.
[5]
Ibid., p. 174.
[6]
Ibid., p. 188.
[7]
Voir EISENSTADT, 1956. Eisenstadt fait l’hypothèse que les relations personnelles
ritualisées, telle la fraternité de sang, vont dans le sens d’un maintien du contrôle social.
[8]
Voir l’article de N. Luhmann dans ce numéro.
[9]
Voir ATIYAH, 1997.
[10]
Pour aller plus loin sur le rôle de la promesse et les obligations en découlant, voir
MELDON, 1980, p. 32-54. Pour la tradition moderne de la loi naturelle, voir ATIYAH,
op. cit. p. 140-143 (sur le rétablissement, par le mouvement de la loi naturelle, de l’idée d’une
promesse possédant une force contraignante) ; voir aussi ATIYAH, 1981.
[11]
Voir BAIER, 1985.
[13]
Voir BENVENISTE, 1969.
[14]
WEBER, 1978, p. 703.
[15]
Ce quelque chose d’intangible est ce qui peut être « exigé » : par exemple, des étudiants
peuvent exiger un certain comportement – ou au moins un certain niveau de comportement –
de la part de leurs professeurs, les banlieusards, de la part des chauffeurs de bus, les
actionnaires, de la part de leurs clients, etc. Notez : derrière l’exigence se trouve la possibilité
de sanction.
[16]
GELLNER, 1988, p. 44.
[17]
Dans cette discussion relative aux rôles, je suis les nomenclatures que Merton nous a
fournies
dans Social Theory and social structures, qui est devenu une référence en sociologie.
Rose Laub Coser développe des arguments similaires dans
In defense of modernity : role
complexity and individual autonomy. Il y a bien sûr également d’autres traditions qui utilisent
ces termes de différentes façons, notamment en anthropologie. Ainsi, par exemple, Ward
Goodenough a développé un système de classification dans lequel le terme « relation
d’identité » remplace plus ou moins les notions mertoniennes de « statut » et de « rôle » et est
utilisé d’une façon se rapprochant beaucoup de la définition par Merton du «
status set ». Voir
GOODENOUGH, 1969. A l’opposé, S.F. Nadel utilise le terme « rôle » en lui donnant le sens
que Merton donne à « statut ». Voir NADEL, 1957. D’autres utilisations de ces termes ont été
développées par d’autres auteurs, mais étant donné que les définitions mertoniennes sont
aujourd’hui devenues des références en sociologie, nous en resterons là.
[18]
Pour une analyse de la honte, voir LYND, 1958.
[19]
BERGER, 1983, p. 177.
[21]
Voir BUBER, 1992. (« Dieu est bien entendu le “totalement autre” ; mais il est aussi
totalement le même, totalement présent… il est aussi le mystère de l’évidence qui est plus
proche de moi que mon propre je. »)
[22]
Voir DUBY, 1999.
[23]
Voir SMITH, 1986.
[24]
Le débat continue entre les historiens concernant la périodisation de ces changements. Des
historiens tels que Shorter, Stone, Aries et Flandrin placent ces évolutions au XVIII
e siècle,
tandis que des historiens plus récents les placent deux ou trois siècles plus tôt. Voir
MACFARLANE, 1987, qui donne un bon résumé du débat qu’il entretient avec d’autres
historiens concernant la chronologie de ces développements. Voir
ibid. p. 123-143.
[25]
Voir plus généralement SINGER, 1984.
[26]
Voir WILLIAMS, 1993. p. 27-74.
[27]
Voir BERGER,
op. cit., p. 179.
[28]
HARTMANN, 1932. Hartmann tente d’enraciner l’éthique de la modernité dans la seule
idée de liberté humaine d’action et d’autodétermination de l’individu.
[29]
Car ces liens n’étaient plus définis par un « donné » primordial (l’appartenance à un
collectif territorial ou de parenté), mais par ce que l’on pourrait apparenter à des liens
idéologiques ou… un ensemble partagé de croyances. Voir SELIGMAN, 1995, p. 69.
[30]
Voir BECKER, 1994.
[32]
COSER,
op. cit., p. 92-93.
[33]
MONTAIGNE, 1962.
[34]
Voir HACKING, 1975, p. 11. (« Vers 1660, beaucoup de personnes ont trouvé de façon
indépendante les idées de base des probabilités. »)
[35]
Voir DASTON, 1988, p. 58-67.
[36]
HACKING,
op. cit., p. 11.
[37]
PASCAL, p. 149-152.
[38]
Voir DASTON,
op. cit., p. 61-67.
[39]
C’est aussi ce que dit Luhmann, qui distingue bien risque et danger.
[40]
DASTON,
op. cit, p. 168.
[41]
Ibid., p. 17-19.