2001
Réseaux
Confiance interorganisationnelle, intermediaires et communautes de pratique
Edward Lorenz
Cet article propose une définition de la confiance interorganisationnelle ; il montre en
particulier comment les « intermédiaires » (boundary spanners), en vertu de leur
appartenance à des communautés de pratique, peuvent jouer un rôle central dans
l’émergence de cette forme de confiance. L’argument est étayé sur une étude de cas :
celle des relations de sous-traitance dans l’industrie de la construction mécanique
lyonnaise. L’analyse montre que la confiance interorganisationnelle est fondée sur la
confiance interpersonnelle, puisque son émergence dépend, de manière critique, des
relations de confiance que les acheteurs établissent avec les agents commerciaux dans
les firmes sous-traitantes. Cependant, ces intermédiaires n’ont pas un comportement
indépendant du contexte professionnel dans lequel ils évoluent. Ils sont insérés dans des
« communautés de pratique » ou des groupes d’individus unis par leur engagement dans
le même type d’activité. Ces communautés de pratique ont créé un contexte
institutionnel, dans la région lyonnaise, favorable à l’émergence d’un nouveau modèle
de sous-traitance basé sur un niveau élevé de confiance.
This article proposes a definition of inter-organisational trust. In particular, it shows
how boundary spanners, by virtue of their belonging to communities of practice, can
play a key part in the emergence of this form of trust. The argument is based on a
case study of sub-contracting in the Lyons mechanical construction industry. The
analysis shows that inter-organisational trust is grounded in inter-personal trust, since
its emergence depends critically on relations of trust that buyers establish with sales
agents in the sub-contractor firms. Yet these intermediaries’ behaviour is not
independent from the professional context in which they operate. They belong to
"communities of practice" or groups of individuals united by their engagement in the
same type of activity. These communities of practice have created an institutional
context in the area of Lyons, favourable to the emergence of a new form of sub-contracting based on a high level of trust.
Cet article a pour premier objectif de proposer une définition de la
confiance interorganisationnelle et de montrer comment les
appartenance à des communautés de pratique, peuvent jouer un rôle central
« intermédiaires » (boundary spanners), en vertu de leur
dans l’émergence de cette forme de confiance. Par « intermédiaires », je fais
référence aux membres d’une organisation qui ont la responsabilité du
développement des relations de coopération et d’échange avec une autre
organisation. Leur travail exige qu’ils franchissent les frontières d’une
organisation partenaire dans le but de saisir ses pratiques organisationnelles
et ses compétences technologiques.
Pour illustrer l’argument, je reprendrai une recherche que j’ai effectuée sur
les relations de sous-traitance dans l’industrie de la construction mécanique
lyonnaise
[1]. Mon analyse porte essentiellement sur le rôle d’intermédiaire que
jouent les acheteurs des firmes clientes. Leur travail consiste à identifier les
sous-traitants susceptibles d’établir des relations contractuelles de longue
durée. L’étude de cas montre que la confiance interorganisationnelle est
fondée sur la confiance interpersonnelle, puisque son émergence dépend, de
manière critique, des relations de confiance que les acheteurs établissent
avec les agents commerciaux dans les firmes sous-traitantes. Cependant, ces
intermédiaires n’ont pas un comportement indépendant du contexte
professionnel dans lequel ils évoluent. Ils sont insérés dans des
« communautés de pratique » ou des groupes d’individus unis par leur
engagement dans le même type d’activité
[2]. Je soutiens que ces communautés
de pratique ont créé un contexte institutionnel, dans la région lyonnaise,
favorable à l’émergence d’un nouveau modèle de sous-traitance basé sur un
niveau élevé de confiance.
L’article commence par une discussion sur ce que l’on entend lorsque l’on dit
qu’un individu fait confiance à un autre individu : en quoi cela diffère-t-il du
fait de dire qu’une organisation fait confiance à une autre organisation ? Je
trouve ce préambule nécessaire en raison de la tendance, au sein de la vaste
littérature sur la confiance et les organisations, à traiter ces deux formes de
confiance comme si elles étaient identiques. Trop fréquemment, les articles
consacrés à la confiance dans le cadre des organisations commencent par une
analyse en termes dyadiques – la confiance entre deux individus – et
l’appliquent ensuite directement aux relations organisationnelles, comme si
tout ce qui peut être dit sur deux individus s’appliquait nécessairement à deux
organisations. Je voudrais montrer que tandis que la confiance
interorganisationnelle partage certaines propriétés formelles avec la confiance
interindividuelle, l’une et l’autre ne sont pas fondamentalement de la même
espèce. A cet égard, l’article suit le conseil de Hardin
[3] en cherchant à élucider
la notion de confiance telle qu’elle s’applique aux organisations.
Il existe vraiment peu d’accord dans la littérature consacrée à la confiance
sur la définition du phénomène. Par contre, les distinctions et les qualificatifs
y prolifèrent : la confiance peut être faible ou forte, ténue ou robuste,
personnelle ou institutionnelle. L’utilisation de ces qualificatifs peut être
expliquée par le fait que le sens que l’on donne au terme dans le langage
ordinaire dépend fortement du contexte. Les qualificatifs servent à rendre
explicites les distinctions qui, en langage courant, sont transmises par le biais
d’autres mots et expressions utilisés en conjonction avec le terme confiance.
Par exemple, dans le fait de dire que X n’est pas réellement digne de
confiance, mais que l’on peut lui faire confiance sur le respect de ses
engagements contractuels, il n’y a pas de contradiction. Il n’est pas difficile
de comprendre qu’une distinction a été opérée entre ce que l’on attend de X
en général et ce que l’on peut attendre de lui dans le cadre d’un contrat
particulier, étant données les incitations et les contraintes auxquelles il a à
faire face. C’est ce type de distinction qui est saisi par le contraste existant
entre la confiance contractuelle et la confiance bienveillante (
goodwill trust
[4] )
ou entre les formes faible et forte de la confiance
[5].
La multiplication des façons de conceptualiser la confiance dans la littérature
pose la question de savoir s’il existe un ensemble de propriétés qui seraient
communes aux usages variés du terme. Ou bien sommes-nous en présence
d’un grand nombre de concepts fondamentalement différents ? Selon moi,
malgré d’importantes différences, les multiples significations contextualisées
de la confiance partagent les trois propriétés suivantes :
- Lorsque nous disons qu’un individu accorde sa confiance (je laisse pour le
moment de côté la question de savoir quelle signification donner à l’idée
qu’une organisation accorde sa confiance), nous avons invariablement à
l’esprit une relation tripartite de la forme suivante :
- X fait confiance à Y pour faire Z.
- Y peut être une autre personne, une organisation ou une institution.
- X est vulnérable dans la mesure où Y est un agent libre, dont on peut
concevoir qu’il pourrait agir en faisant tort à X. Mon intuition ici est que
sans une telle vulnérabilité, nous ne considérerions pas que la relation
implique la confiance. Bien entendu, dans tel ou tel cas particulier, il se peut
que X s’attende parfaitement à ce que Y n’agisse pas dans un sens qui lui
soit défavorable. Cette attente peut se baser sur un certain nombre de
considérations, incluant ce que X sait des intérêts de Y ou des contraintes
auxquelles il est soumis. Ce qui est essentiel c’est que Y, en tant qu’agent
libre, pourrait agir pour nuire
[6].
- X a ses raisons à l’appui de ses attentes vis-à-vis du comportement de Y.
En ce sens, la confiance est justifiée. L’idée d’une confiance « routinisée
[7] »
semble entrer en contradiction avec cette propriété. Je ne pense pas qu’il en
aille nécessairement ainsi. Si, comme le montre un ensemble grandissant de
travaux, nous considérons le savoir tacite comme fondement du
comportement routinisé, il est alors tout à fait raisonnable de soutenir qu’il
se peut que nous ne soyons conscients que de façon subsidiaire des raisons
de notre confiance. Il se peut qu’il en aille pour la confiance comme pour
« l’immense domaine mental de la connaissance ainsi que du savoir-faire et
des arts de faire », au sujet desquels Polanyi
[8] relevait que nous avançons à
tâtons. Chaque « pas peut reposer sur un acte de tâtonnement qui excède
originellement la compréhension de l’agent et dont il n’a été conscient que
de façon subsidiaire ». Ainsi, nous ne pouvons pas exclure que nous ne
spécifions pas les raisons que nous avons de faire confiance ; nous n’en
prendrions conscience, en un sens focal, que s’il arrive quelque chose qui
bouleverse nos attentes.
Pouvons-nous aller plus loin et dire que X accorde sa confiance à Y car il
croit que celui-ci a des raisons d’honorer la confiance qu’il met en lui,
raisons qui sont fondées en lui, X ? Pour reprendre le langage de Hardin
[9], les
raisons qu’a Y d’honorer la confiance que X met en lui incorporent-t-elles
(
encapsulate) nécessairement les intérêts de X
[10] ? Je ne le pense pas.
Considérons l’exemple suivant utilisé par Blackburn
[11] pour illustrer ce qu’il
appelle « la base austère de la confiance ». Les habitants de Königsberg
faisaient confiance à Kant pour leur indiquer l’heure dans la journée par le
simple fait de faire sa promenade tous les jours à la même heure. Cet
exemple remplit les trois conditions énoncées plus haut, bien que les attentes
des habitants de Königsberg ne fussent fondées sur rien d’autre qu’une
simple extrapolation à partir du comportement passé de Kant. La confiance
qu’ils plaçaient en celui-ci était
impersonnelle : ils ne croyaient pas que Kant
agissait de la sorte parce qu’il se rendait compte qu’ils se fiaient à lui et qu’il
avait décidé de se promener à la même heure pour ne pas décevoir leur
confiance.
Les cas purs, où la confiance ne s’appuie sur rien de plus qu’une simple
extrapolation à partir du comportement antérieurement observé d’un individu,
sont probablement peu communs. Le cas décrit par Hardin, où X accorde sa
confiance à Y en raison de ce qu’il croit concernant son état psychologique,
est sans aucun doute plus commun. Par exemple, il se peut que les habitants de
Königsberg aient cru que Kant s’était implicitement engagé à se promener à
heure fixe chaque jour. Rien n’a été dit, mais Kant avait remarqué que les
habitants de la ville se reposaient sur lui de cette façon, ceux-ci avaient
remarqué que Kant l’avait remarqué et c’est pour cette raison qu’ils croyaient
que Kant se sentait obligé de se promener chaque jour à la même heure. Ou
peut-être, et de manière plus explicite, Kant avait-il promis aux habitants de se
promener tous les jours à la même heure et ces derniers lui faisaient confiance
parce qu’ils croyaient qu’il était conscient que, s’il décevait leurs attentes, leur
colère et leur indignation seraient justifiées.
La confiance intégrante (encapsulated trust)
Si le cas de Hardin est le plus commun, devons-nous poser des restrictions
sur ce que nous voulons dire lorsque nous affirmons que la confiance de X
se base sur sa croyance que Y a des raisons d’honorer sa confiance qui sont
fondées en lui, X ? Considérons le cas d’une organisation du travail par
équipe autonome dans une entreprise industrielle. Cette forme d’organisation
a de plus en plus remplacé les méthodes plus classiques de travail à la
chaîne. Supposons que la division du travail au sein de l’équipe soit fluide.
Tous les membres de l’équipe savent exécuter l’ensemble des tâches
nécessaires à la réalisation du travail d’équipe et ils déterminent la division
du travail de manière autonome, indépendamment de l’encadrement
supérieur. A toutes fins pratiques, ces arrangements excluent un contrôle de
la performance individuelle par l’encadrement. Supposons en plus que la
rémunération soit directement liée à la performance du groupe. En de telles
circonstances, les gains de chaque membre de l’équipe sont en partie
déterminés par le comportement des autres membres. Pourquoi le membre X
de l’équipe devrait-il avoir confiance dans le fait que Y va faire sa part
équitable du travail alors même que celui-ci peut vraisemblablement avoir
avantage à faire cavalier seul ?
Une des raisons pourrait être que X perçoit Y comme un type de personne
qui calcule. X croit que Y ne trahira pas sa confiance si et seulement si Y
perçoit que tel est son intérêt personnel. Par exemple, il se peut, si Y
n’apporte pas sa quote-part au travail, que X et les autres membres de
l’équipe exercent des représailles, allant jusqu’à le menacer d’exclusion de
l’équipe, avec la perte de réputation au sein de l’entreprise qui peut en
résulter. X peut estimer que la sensibilité de Y à d’éventuelles représailles et
l’impact négatif qu’elles auraient sur ses opportunités de gains et de carrière,
le maintiendront sur la bonne voie. Ou peut-être X juge-t-il que Y croit que
son comportement de cavalier seul le poussera, lui X et les autres membres
de l’équipe, à réduire leurs efforts, ce qui provoquerait une baisse
substantielle de ses gains. L’utilisation du mot confiance est-elle justifiée
pour caractériser ce type de situation où les attentes de X se basent sur
l’estimation qu’il fait de l’intérêt personnel de Y ?
Il est clair que certains économistes ne se sentent pas à l’aise avec une telle
réduction de la confiance à un calcul de gains et de pertes, comme dans
l’exemple ci-dessus. Lorsqu’ils sont confrontés à un argument de ce type, ils
peuvent affirmer que l’on ne parle pas vraiment de confiance dans ce cas,
mais plutôt d’une prise de décision en situation de risque. Et comme le
langage et les modèles en économie pour parler de ce type de prise de
décision sont bien au point, il est inutile de compliquer les choses en y
ajoutant la notion de confiance
[12].
Ceci peut au final mener à l’argument selon lequel la notion de confiance
devrait être réservée aux cas où X perçoit que Y ne profitera pas de la
situation en faisant cavalier seul, soit parce que Y est un ami, soit parce que
son comportement est déterminé par certaines normes, par exemple une
norme intériorisée de réciprocité. La confiance de X est justifiée et la
condition 3 est valable, mais la justification n’a rien à voir avec des
croyances concernant les intérêts économiques de Y.
Fonder la confiance dans l’amitié ou dans des normes intériorisées revient
cependant à utiliser d’autres formes de réduction. Ces formes de réduction
ne semblent pourtant pas beaucoup ennuyer les économistes, qui peuvent les
invoquer en toute confiance, sans avoir besoin d’une connaissance
approfondie de la littérature consacrée au problème en psychologie et
sociologie. Le souci de limiter ce que l’on accepte comme concept explicatif
dans un modèle économique se trouve probablement derrière cette position.
De ce point de vue, cela fait bien de parler de la confiance, tout en
considérant que son analyse relève du domaine de la sociologie ou de la
psychologie.
A mes yeux, il n’y a pas de bonne raison
a priori pour refuser un type de
réduction et en accepter un autre. Nous ne nous trouverons certainement pas
dans l’usage vernaculaire du terme confiance de consolation pour refuser la
forme économique de réduction. Personne n’a de difficulté à comprendre ce
que veut dire quelqu’un qui dit faire confiance à untel pour honorer sa part du
contrat, parce que c’est dans son intérêt de le faire. Si nous devons accepter la
réduction sociologique alors que nous refusons la réduction économique, cela
doit être pour des raisons ayant à voir avec une erreur ou une contradiction
logique dans l’argument économique. Les critiques de la notion de « confiance
calculatrice
[13] » n’ont pas fait voir de telles erreurs ou contradictions
[14].
Bien que l’on ne puisse pas exclure la notion de confiance calculatrice ou
intéressée, la comparaison avec la confiance basée sur l’amitié, ou sur des
normes intériorisées, fait cependant apparaître une distinction qualitative
importante. La confiance calculatrice est relativement ténue, du fait qu’elle
dépend de conditions extérieures qui sont indépendantes de la volonté de la
personne qui est l’objet de la confiance. Par exemple, dans le cas de l’équipe
autonome de travail, je peux vous faire confiance pour effectuer votre part
du travail aussi longtemps que vous serez dépendant, en matière d’emploi,
de l’entreprise dans laquelle nous travaillons. Si des opportunités
d’embauche alternatives apparaissent, vous offrant la possibilité d’une
rémunération plus élevée, la base de ma confiance peut disparaître. La
confiance calculatrice est ténue, en ce sens qu’elle n’est pas spécialement
robuste face à des changements dans les circonstances externes qui
conditionnent le calcul des pertes et des gains économiques. On peut dire
que la confiance basée sur l’amitié ou sur des normes est plus robuste, car
elle implique un plus grand empressement à être flexible et à s’adapter aux
circonstances changeantes
[15]. On présume que les amitiés ne disparaissent
pas au gré de la conjoncture du marché, ce qui ne revient pas à dire que
l’amitié est inconditionnelle ou sans limite
[16].
La discussion ci-dessus suggère l’existence d’une hiérarchie de niveaux ou
de degrés de confiance interpersonnelle, allant d’une forme relativement
ténue (thin) à une forme plus robuste (thick), comme le montre la figure 1.
Figure 1.
Degrés de confiance interpersonnelle
La confiance accordée à une organisation
Jusqu’à présent, j’ai traité le cas où l’objet de la confiance d’un individu est
une personne. Dans la relation tripartite établie dans la condition 1 ci-dessus,
Y peut aussi être une institution ou une organisation. La hiérarchie des
degrés de confiance présentée dans la figure 1 peut-elle être transférée
directement au cas des organisations ?
Prenons comme exemple la confiance que je pourrais accorder à une
entreprise de livraison express tel que DHL. Il se peut que je l’utilise pour
envoyer un message urgent dont mon bien-être, ou celui de l’un de mes
proches, dépend. Je pourrais l’utiliser pour envoyer un document, étant
pleinement conscient que s’il était perdu ou égaré, je souffrirais d’une perte.
Bref, je pourrais me rendre vulnérable. Je reconnais qu’il est possible que
DHL ne remplisse pas son engagement de livrer mon message ou mon
document. Si je décidais de faire confiance au service de livraison, quelles
seraient mes raisons de le faire ?
Premièrement, je ne pense pas que nous ayons affaire à un cas de confidence,
selon la typologie de Luhmann, où le manque d’alternatives ne laisse pas
d’autre choix que de faire confiance. Il y un grand nombre d’autres
compagnies concurrentes qui offrent les mêmes services que DHL et il se
peut que j’aie des raisons de juger que l’une d’elles est plus digne de
confiance que les autres. De plus, il m’est souvent possible de porter moi-même mon message, fut-ce à un coût plus élevé.
Se pourrait-il alors que la confiance que je place dans l’entreprise de livraison
soit de même nature que celle que j’ai présentée ci-dessus comme étant basée
sur l’induction ? N’ayant jamais été, ou seulement rarement, déçu par le
service de par le passé, je considère comme acquis le fait que ma confiance
sera honorée. Et je ne ressens aucun besoin de creuser davantage le problème.
Il apparaît évident que, dans beaucoup de cas, la confiance que nous plaçons
dans les grandes organisations ne va pas au-delà de cette extrapolation à partir
du comportement passé. Nous leur faisons confiance pour accomplir un
service particulier, car c’est ce qu’elles font et nos attentes n’ont pas été
déçues par le passé. Cependant la confiance inductive que l’on accorde à une
entreprise est relativement ténue. Existe-t-il des formes plus robustes
correspondant à l'idée de confiance intégrante développée plus haut ?
Ma réponse est un oui mitigé. Mitigé, parce que la notion de confiance
utilisée pour caractériser mes croyances concernant un autre individu doit
être démêlée avant qu’elle puisse être utilisée pour caractériser mes
croyances concernant une organisation. Considérez les aspects de la
confiance interpersonnelle, telle que caractérisée ci-dessus, qui ne
s’appliquent pas facilement au cas des organisations. Premièrement,
souvenez-vous que dans le cas des formes les plus robustes de la confiance,
ma confiance en un individu se base sur quelque chose que je crois être vrai
concernant son état psychologique, et en particulier sur ma croyance que
cette personne, pour une raison ou pour une autre, est disposée à agir d’une
manière qui ne me nuira pas. Les organisations, par contre, ne sont pas des
entités cognitives de la même façon que les individus et elles n’ont pas à
proprement parler de raison de se comporter d’une manière ou d’une autre.
Ainsi, à première vue, disons que lorsque je dis que je fais confiance à une
organisation, je dis que je fais confiance à ses employés. Je crois que les
employés, ou tout au moins ceux dont les actes pourraient de manière
concevable avoir une influence sur les aspects de la performance de
l’organisation qui me concernent, ont des raisons d’honorer ma confiance
qui sont fondées en moi. Ceci, pourtant, soulève un problème évident. A
moins que je sois un client exceptionnellement important et visible, la
plupart des employés dont le comportement pourrait avoir un impact sur la
performance de l’organisation ne seront même pas conscients de mon
existence. Mais même s’ils l’étaient, il est peu vraisemblable que je pourrais
en savoir suffisamment sur chacun d’eux pour croire que chacun a des
raisons de satisfaire ma confiance qui sont fondées en moi.
Comment la notion de confiance intégrante (encapsulated trust) peut-elle être
alors récupérée dans l’environnement organisationnel ? La réponse est, je
pense, que, tandis que je ne peux pas, de manière plausible, croire que tous les
employés s’intéressent à moi, je peux raisonnablement croire que tous
s’intéressent à la catégorie de personnes que je représente, en l’occurrence les
clients. La raison la plus vraisemblable pour laquelle ces employés pourraient
lier leurs intérêts au remplissement de mes attentes en tant que client tient à un
aspect ou un autre de la politique administrative de l’organisation. En
particulier, elle tient aux mécanismes d’incitation mis en place pour garantir
que chacun mène à bien la tâche qui lui est impartie d’une façon qui
corresponde à l’engagement de l’organisation envers ses clients. Ceci implique
que ma confiance en une organisation possède une qualité impersonnelle par
rapport à la confiance que je porte à un individu. De toute façon, il m’est
indifférent de savoir qui sont ceux qui détiennent les rôles organisationnels. Ce
qui m’intéresse est de savoir comment les rôles sont définis et quels sont les
mécanismes qui servent à assurer le contrôle de la qualité.
Tandis que la notion de confiance dans des organisations basées sur l’intérêt
personnel peut être sauvée de cette façon, cela laisse sans réponse la question de
savoir comment un client d’une entreprise comme DHL pourrait arriver à
connaître ses pratiques organisationnelles de façon à fonder sa confiance ?
L’information que l’entreprise rend publiquement disponible, par le biais de la
publicité destinée à persuader le public à grande échelle de sa fiabilité, est une
source évidente. Les sommes importantes que les compagnies dépensent
régulièrement de cette façon suggèrent qu’elles pensent que de tels
investissements immatériels peuvent avoir un impact sur la perception des
consommateurs. Les mécanismes institutionnels que la société met en place
pour motiver la confiance des clients, comme détenir un certificat reconnu de
garantie de qualité – les normes ISO 9000 par exemple –, sont une autre source
possible. Comme nous le savons, cela requiert au minimum que l’entreprise ait
pleinement documenté et justifié ses procédures de contrôle de qualité.
De telles formes d’information publiquement disponible, éventuellement
étayée sur des bases institutionnelles, peuvent nous aider à fonder notre
confiance en une organisation. En particulier, en réduisant notre incertitude,
elles peuvent nous encourager à prendre le risque de compter sur les services
d’une entreprise dans des circonstances où nous n’avons pas de connaissance
directe ou personnelle de ses procédures administratives internes. On peut
cependant légitimement se demander si ces formes d’information ont autant
de poids lorsqu’elles ne sont pas supportées par le genre de connaissance qui
sous-tend la simple confiance inductive. Si nous plaçons notre confiance
dans une organisation et qu’elle est déçue, il y a peu de chances que nous
négligions cette preuve directe au motif que l’organisation en question
possède une norme de qualité certifiée. Ce que j’avance ici est que la
confiance basée sur une information publiquement disponible est
relativement fragile lorsqu’elle n’est pas complétée par une preuve directe
du genre de celle qui fonde la confiance inductive. De plus, elle ne peut pas
résister à une évidence contraire de type direct. Pour cette raison, il me
semble que dans la majorité des cas, la confiance qu’un individu place dans
une grande organisation ne se basera sur rien de plus qu’une extrapolation à
partir de ce qui a été observé de son comportement passé.
Si cela est vrai dans le cas de la confiance dans une organisation basée sur
l’intérêt personnel, en va-t-il de même dans le cas d’une confiance basée sur
la norme ? Quelle allure aurait l’argument basé sur la norme ? Le fait de
croire que les employés de l’organisation sont motivés par des
préoccupations d’honneur professionnel est une possibilité. Pour eux, c’est
une source de satisfaction directe d’accomplir leurs tâches d’une manière qui
satisfait le client. On fait confiance aux employés non pas en raison de ce
que l’on sait des mécanismes d’incitation et de sanction de l’organisation,
mais bien plus en raison de ce que l’on croit être les standards professionnels
de ses employés. Une autre possibilité a été énoncée par Pettit et Blackburn
[17]
dans le cas de la confiance des citoyens dans les administrations de l’Etat.
L’idée est que ceux qui sont les objets de notre confiance seront motivés
pour agir d’une manière digne de confiance simplement par le fait qu’ils
reconnaissent qu’on se fie à eux. Le fait que l’on leur fasse confiance devient
saillant et il s’inscrit dès lors au cœur de leurs préoccupations
[18].
Laissons de côté la question de savoir si de tels raisonnements sont
vraisemblables. Par contre, il est peu vraisemblable qu’un individu client
d’une grande entreprise ait le type d’information détaillée sur l’état
psychologique de chacun de ses employés, lui permettant de confirmer
empiriquement ses croyances. La source la plus plausible d’information pour
de telles croyances est l’information que l’entreprise rend publique
concernant sa philosophie et sa culture d’entreprise. Si nous accordons crédit
à une telle information, par exemple à la prétention qu’exprime l’entreprise
de se soucier de ses clients, il se peut que nous en conjecturions que cette
dernière a mis en place une politique de sélection et de recrutement
consistant à engager des individus disposés à partager cette politique. Je
prétendrais que de telles conjectures seraient hautement fragiles et ne
résisteraient pas à une évidence contraire du genre de celle qui sous-tend la
simple confiance inductive.
La confiance interorganisationnelle
J’ai soutenu que, dans la plupart des cas, la confiance qu’un client a en une
grande entreprise est relativement ténue, n’étant fondée sur rien d’autre
qu’une extrapolation à partir d’un comportement observé par le passé.
Quand la confiance d’un individu en une organisation va au-delà de cette
forme relativement ténue, elle ne correspond pas réellement à la forme
intégrante de la confiance interpersonnelle, dans la mesure où elle conserve
un caractère impersonnel. Si un individu fait confiance à une organisation de
manière intégrante (encapsulated trust), c’est en raison de ce qu’il croit être
ses procédures opératoires et sa culture d’entreprise, non pas de ce qu’il sait
de l’état psychologique de chacun de ses membres. Ayant passé du temps à
développer ces points, je peux maintenant aisément développer et illustrer
l’idée selon laquelle les intermédiaires (boundary spanners) qui sont eux-mêmes insérés dans des communautés de pratique, peuvent jouer un rôle-clé
dans le développement de la confiance entre organisations.
Premièrement, que peut-on bien vouloir dire quand on dit qu’une
organisation fait confiance à une autre organisation ? Les organisations,
comme je l’ai observé plus haut, ne sont pas des entités cognitives au même
sens que les individus, et il est peu pertinent de parler d’un état
psychologique pour une organisation. Etendant l’argument développé plus
haut, disons que l’organisation X fait confiance à l’organisation Y lorsque
les membres de X croient que ceux de Y vont agir d’une manière qui
honorera les engagements, contractuels ou implicites, de X à l’égard de Y.
Ainsi, si Y est une entreprise sous-traitante de X et qu’elle a un engagement
contractuel ou implicite à livrer à celle-ci certaines pièces détachées qui
doivent répondre à certains standards de qualité reconnus, X fait confiance à
Y, dans la mesure où ses membres font confiance à ceux de Y pour faire leur
travail de façon à honorer cet engagement.
Tout comme dans la discussion précédente concernant la confiance qu’un
client peut avoir en une grande entreprise, cette définition soulève un
problème évident. Dans le cas de grandes organisations, à tous les niveaux, il
est peu vraisemblable que chaque membre d’une organisation connaisse les
dispositions de chacun des membres de l’autre organisation en matière
d’exécution des rôles qui leur sont attribués. Aussi, s’ils accordent leur
confiance aux membres de l’autre organisation, celle-ci ne pourra qu’avoir
un caractère impersonnel. Il se peut qu’elle soit liée à ce qu’ils savent des
procédures et des pratiques administratives internes de l’autre organisation.
Les intermédiaires (boundary spanners)
Un intermédiaire à qui l’on fait confiance est une source possible pour ce
dernier type d’information. Considérez le cas d’un sous-traitant et d’une
entreprise cliente. On suppose que l’agent de la firme cliente qui s’occupe des
achats a sans doute la confiance des membres de son organisation. Ils ont pu
observer son comportement et vérifier qu’il était fiable en différentes
circonstances. Cet agent, à son tour, a pu se faire une opinion favorable de la
fiabilité de la firme sous-traitante, à travers ses interactions avec les personnes
responsables des ventes en son sein et à partir de ce qu’il a observé de ses
routines et procédures. Il a en particulier pu vérifier la qualité de ses
équipements, apprendre des choses concernant ses procédures de contrôle de
la qualité et se faire un jugement sur les compétences et le savoir-faire de son
personnel en observant ses opérations quotidiennes. L’agent chargé des achats
communique sa confiance à ses collègues qui en viennent eux aussi à nourrir
des attentes de confiance à l’égard du sous-traitant.
Un tel mécanisme était implicite dans mes recherches sur les relations de
partenariat entre des firmes clientes et leurs sous-traitants dans l’industrie de
construction mécanique de Lyon
[19]. Cette étude se basait sur des entretiens
que j’avais réalisés avec le personnel d’encadrement de dix producteurs de
machines, comportant de 39 à 500 employés. Les entreprises, qui
produisaient des équipements ou des machines sophistiquées, intervenaient
pour la plupart sur des marchés où la compétition est mondiale, avec des
exportations comptant pour plus de la moitié de leurs ventes annuelles. Du
temps de mes premiers entretiens, en 1985-1986, la majorité des entreprises
expérimentaient de nouvelles pratiques de sous-traitance basées sur le
principe de relations à long terme avec leurs sous-traitants. Elles
définissaient ces nouvelles relations en termes de « partenariat ». Lorsque je
suis retourné dans la région au début des années 1990 et que j’ai étendu mes
entretiens aux représentants des patrons et des associations professionnelles
locaux, il est apparu que le système de partenariat avait largement été adopté
dans l’intervalle par les entreprises de la métallurgie.
L’importance de la confiance dans les relations que ces entreprises
entretenaient avec leurs sous-traitants était implicite dans la manière dont ils
faisaient usage de ce qu’ils appelaient « contrats moraux » pour réguler leurs
relations, plutôt que d’accords écrits détaillés. Le bordereau de commande, qui
servait de point de référence pour toute discussion entre le responsable des
achats de l’entreprise cliente et le responsable des ventes du sous-traitant, était
le seul document écrit. Leur réticence à spécifier leurs obligations sous forme
de contrats formels était une réponse aux conditions incertaines du marché au
sein duquel elles opéraient, ce qui empêchait l’entreprise cliente de préciser à
l’avance ce qu’elle attendait exactement de ses sous-traitants. Il était
implicitement convenu qu’il fallait s’adapter aux contingences non anticipées
pour que la relation puisse continuer. Cela exigeait la confiance comme base
pour arriver à des arrangements acceptables.
Mes interviews ont révélé qu’un des principaux moyens utilisés par les
entreprises clientes pour forger une relation de confiance en leurs sous-traitants consistait à appliquer ce que j’ai appelé la règle du « pas à pas »
(step by step rule). Cette procédure exige des entreprises qu’elles
commencent par prendre de petits engagements réciproques, puis qu’elles les
augmentent progressivement en fonction de la qualité de l’échange. La
procédure, cependant, ne consistait pas simplement à enregistrer les
performances au fur et à mesure des contrats successifs et à attribuer une
probabilité de fiabilité sur cette base. Invariablement, les responsables
d’achat et les autres membres de l’encadrement avec qui j’ai discutés,
soulignaient le besoin d’établir des contacts personnels avec leurs
interlocuteurs dans les entreprises sous-traitantes afin de faciliter une
résolution bilatérale des problèmes. Un certain nombre d’entre eux ont
relevé que la proximité géographique était souhaitable dans la mesure où elle
permettait cela. C’est ce qu’observa un dirigeant : « Il est important de se
rencontrer et de se parler pour se connaître : c’est le partenariat. Si nous nous
connaissons, il est plus facile de résoudre les problèmes et de s’ajuster.
Donc, plus proches nous sommes et plus c’est facile. »
Une nouvelle relation commençait typiquement par un coup de téléphone
explicatif. L’agent chargé des achats dans l’entreprise cliente contactait le
directeur de l’entreprise sous-traitante ou la personne responsable des ventes
et demandait des renseignements concernant les capacités de son partenaire
potentiel, ses équipements et ses domaines particuliers de compétence.
Suivait une première visite en vue de vérifier l’information et, selon les
résultats, de négocier une petite commande. Une seconde visite était
effectuée après essai des composants afin d’évaluer les méthodes du sous-traitant et de vérifier ses procédures de contrôle de la qualité. C’est ce qu’un
responsable des achats que j’ai interviewé faisait remarquer : « Je suis à la
recherche d’un esprit d’initiative et d’une capacité à anticiper les
problèmes. » Une bonne réalisation de la première commande était
typiquement suivie d’une seconde commande plus importante et, en fonction
des résultats, d’une troisième, après quoi le sous-traitant était considéré
comme un « partenaire ». La plupart des personnes que j’ai interviewées ont
reconnu que ce procédé nécessitait une somme considérable de contacts
personnels sur une durée minimale d’un an.
Pour résumer, la confiance se construit à travers une procédure
d’apprentissage. Aux petits risques succèdent de plus gros, qui dépendent de
la qualité de la relation en cours. Le cas de la construction mécanique
lyonnaise fait voir comment la confiance que les intermédiaires peuvent
développer à l’égard des membres d’une autre organisation peut servir de
point de départ au renforcement de relations plus générales de confiance
entre deux organisations.
Un des traits les plus intrigants du système de partenariat que j’ai observé à
Lyon était l’uniformité des procédures utilisées par des entreprises clientes
sans relations formelles ou contractuelles apparentes entre elles. Les directeurs
et les acheteurs de ces entreprises, souvent séparées géographiquement de 40 à
50 km, décrivaient des procédures et des objectifs relativement similaires. Il
existait clairement une dimension macroéconomique au système de
partenariat, dans la mesure où il impliquait des acteurs multiples.
L’importance de cette dimension macroéconomique peut se voir dans la façon
dont le système, à un niveau collectif, a servi à équilibrer flexibilité et sécurité.
Les firmes clientes étaient intéressées à fournir des garanties à long terme à leurs
sous-traitants de confiance, en partie pour les encourager à investir dans des
équipements modernes et à acquérir un nouveau savoir-faire. Le fait d’être
capable de s’appuyer sur des sous-traitants à la pointe du développement
technique a permis aux entreprises clientes de maintenir leur capacité à produire
des machines de haute qualité. Etant donné que beaucoup d’entreprises clientes
procédaient à des opérations relativement petites sur des marchés internationaux
incertains, elles hésitaient à offrir des garanties complètes à leurs sous-traitants.
La règle généralement appliquée était d’établir la valeur de leurs commandes à
entre 10 et 15 % du chiffre d’affaires de leur sous-traitant. Selon mes
interlocuteurs, le but était de limiter le degré de dépendance d’un sous-traitant
afin d’éviter que les difficultés du marché auxquelles le client devait faire face
aient un effet paralysant sur lui. Néanmoins, parce que les sous-traitants
travaillaient dans un contexte où plusieurs clients offraient des garanties
comparables, le système dans son ensemble leur fournissait un haut degré de
sécurité sur le marché. Pour cette raison, la confiance que chaque entreprise
cliente parvenait à établir avec ses sous-traitants n’était pas indépendante de la
confiance que les autres entreprises clientes établissaient de façon simultanée
avec ces mêmes sous-traitants.
Mes entretiens m’ont indiqué que la diffusion du système de partenariat a été
étroitement liée à la façon dont les intermédiaires-clés – acheteurs et vendeurs,
directeurs et entrepreneurs – étaient intégrés à des communautés de pratique
plus larges, qui transcendent les frontières d’une simple entreprise. Par
communautés de pratique, je fais référence aux formes d’identification qui
émergent entre les personnes engagées dans le même type d’activité ou la
même pratique. Ce qui les lie n’est pas leur position dans la hiérarchie de
l’entreprise ou leur affectation mutuelle à des projets particuliers, mais plutôt
la pratique qu’ils partagent. Autour de cette pratique ils créent des ressources
prenant la forme d’un langage, de routines et de significations artefactuelles
partagés. Ces ressources peuvent être transmises des anciens aux nouveaux via
la participation de ces derniers aux pratiques de la communauté.
Des travaux récents sur les communautés de pratique, notamment par Wenger,
Snyder et McDermont
[20], se sont intéressés à situer le concept par rapport aux
recherches contemporaines dans le champ des stratégies sur les compétences
organisationnelles et l’apprentissage organisationnel. Cela rend peut-être
compte du fait qu’ils mettent l’accent sur les communautés souvent non
reconnues et informelles qui émergent spontanément au sein des organisations
et sur la façon dont elles diffèrent de structures administratives formelles telles
que des équipes de résolution de problèmes ou des groupes de projet. Une
étude plus ancienne, menée notamment par Lave et Wenger
[21], a fait ressortir
la façon dont les membres de telles communautés étaient insérés dans des
formes plus larges d’association formelle, impliquant peut-être des règles
d’apprentissage bien établies et formelles
[22].
Mes recherches sur la région lyonnaise ont montré que l’organisation formelle
peut jouer un rôle important dans la création d’un langage et de visions du
monde communs qui facilitent la communication et la résolution concertée des
problèmes par les membres d’une communauté de pratique. Les intermédiaires
de l’industrie de la construction mécanique lyonnaise ont bénéficié de
l’existence de deux associations régionales bien établies : la Chambre
syndicale des industries de métallurgique du Rhône (CSIMR) et la branche
départementale de la Compagnie des dirigeants d’approvisionnement et
acheteurs de France (CDAF), une organisation professionnelle d’acheteurs et
de fournisseurs. Ces organisations, comme la plupart des associations
professionnelles, fournissent une variété de bénéfices et de services à leurs
membres. Elles ont également contribué à la diffusion du système de
partenariat de sous-traitance de deux façons : premièrement, elles ont
popularisé l’idée de sous-traitance à long terme en organisant des séminaires
sur le système japonais du Kanban ; deuxièmement, et cet élément est plus
important, elles ont proposé des forums permettant aux intermédiaires
d’échanger leurs expériences personnelles sur les problèmes typiques
rencontrés dans leur activité quotidienne, et plus généralement d’échanger des
informations concernant les pratiques de sous-traitance utilisées dans les
entreprises les plus réputées de la région. De cette façon, l’organisation
formelle a contribué à diffuser le savoir et à généraliser les pratiques
routinisées sous-tendant le système de partenariat qui instaure la confiance.
Afin d’éviter tout malentendu, je dois préciser que mon argument ne dépend
pas de la proposition selon laquelle les intermédiaires à Lyon, de par leur
appartenance commune à des communautés de pratique, se faisaient
automatiquement confiance. Je soutiens plutôt que le langage et la
compréhension partagés qui définissent les communautés de pratique locales
formaient un contexte social favorable à l’instauration dans le temps de la
confiance. Ainsi, les acheteurs et les fournisseurs de la région lyonnaise en
vinrent à partager un nouveau langage du partenariat et une vision de ce que
cette nouvelle forme de sous-traitance impliquait en termes de risques et
d’obligations mutuelles. Sur cette base, ils pouvaient aisément signaler à
leurs interlocuteurs dans les autres organisations leur compréhension des
règles du jeu et leur volonté d’entreprendre les investissements risqués
nécessaires à la consolidation de ces nouvelles formes de coopération.
Nombre des auteurs ayant contribué à la vaste littérature sur la confiance et
le comportement organisationnel ont soutenu que les arrangements
institutionnels de la société pouvaient contribuer à consolider les relations de
confiance entre organisations
[23]. L’idée de base est que les institutions, en
réduisant le degré d’incertitude auquel les agents ont à faire face dans leurs
relations contractuelles, fournissent une fondation à l’établissement
d’attentes de confiance concernant les comportements réciproques.
Cet article apporte de l’eau au moulin de cette conception en montrant de
quelle façon des associations professionnelles locales ont contribué à stabiliser
les attentes des entreprises clientes et de leurs sous-traitants en ce qui concerne
les règles et les obligations inhérentes à un nouveau système de relations de
sous-traitance. L’article a aussi soutenu qu’il est nécessaire d’élucider ce type
d’argument. Les organisations, en tant que telles, n’ont pas, en quelque sens
que l’on puisse saisir, d’attentes à l’égard de leurs états cognitifs respectifs.
En démêlant le langage de la confiance interorganisationnelle, j’ai identifié
le rôle d’un acteur individuel, l’intermédiaire, qui bénéficie de la confiance
des membres de son organisation. J’ai soutenu que le premier pas vers
l’établissement de la confiance interorganisationnelle était l’établissement
d’une confiance interpersonnelle entre un intermédiaire et son interlocuteur
dans l’autre organisation. Cette confiance interpersonnelle est à la base du
développement d’une confiance plus généralisée de la part de l’intermédiaire
à l’égard des membres de l’autre organisation. Cette forme relativement
impersonnelle peut alors être communiquée et transférée aux membres de
l’organisation à laquelle appartient l’intermédiaire.
Dans cette perspective, la confiance interorganisationnelle existe à l’interface
des relations institutionnelles et interpersonnelles. Elle dépend des croyances
d’un individu, l’intermédiaire, qui est lui-même inséré dans des formes plus
larges d’associations formelles qui servent à construire le langage commun et
la compréhension partagée qui caractérisent une communauté de pratique.
Traduit de l’anglais par Charlotte CABATON
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[1]
LORENZ, 1988,1993.
[2]
Le terme « communautés de pratique » (
communities of practice) a été créé par LAVE et
WENGER (1991). Voir aussi BROWN et DUGUID, 1991. L’idée a été développée à partir des
travaux ethnographiques réalisés par les chercheurs dans les années 1980 à l’Institute for
Research on Learning de Palo Alto, sur la nature située de l’apprentissage et de la connaissance.
Il trouve ses racines intellectuelles dans une forte tradition de sociologie américaine sur la nature
située de la pratique et de l’action. Parmi les précurseurs-clés, on retrouve les fondateurs de
l’interactionnisme symbolique de l’Ecole de Chicago, dont notamment BLUMER, 1969. Pour
une discussion plus complète, voir LORENZ, 2001.
[3]
HARDIN, 1998.
[5]
LIVET et REYNAUD, 1998.
[6]
Voir PETTIT, 1998.
[7]
NOOTEBOOM, 2001.
[8]
POLANYI, 1962, p. 62-63.
[9]
HARDIN, 1998.
[10]
Pour Hardin, la confiance est l’expression d’un intérêt incorporé (
encapsulated interest) :
« Dire “je te fais confiance” sur un sujet donné signifie que j’ai des raisons d’attendre de toi
que tu agisses dans mon intérêt sur ce sujet parce que tu as de bonnes raisons de le faire,
raisons qui sont fondées dans mon intérêt. En d’autres termes, dire “je te fais confiance”
signifie que j’ai raison d’attendre de toi que tu agisses, sur la base de tes propres raisons,
comme mon agent (
as my agent) en ce qui concerne le sujet concerné. Ton intérêt incorpore
(
encapsulates) mon intérêt. » HARDIN, 1999, p. 24.
[11]
BLACKBURN, 1998.
[12]
Voir, notamment, WILLIAMSON, 1993.
[13]
e.g. WILLIAMSON, 1993.
[14]
Voir cependant NOOTEBOOM, 2001. Partant de l’hypothèse que la confiance implique le
risque (condition 2), il observe que si nous traitons la confiance comme une probabilité
subjective espérée, avec des hauts niveaux de probabilité correspondant à de hauts niveaux de
confiance, nous aboutissons à une position contradictoire : le plus haut degré de confiance
correspond à une probabilité 1,
i.e. à une absence de risque. PETTIT (1998) a fourni une réponse
possible en disant que bien que X puisse être absolument certain du comportement de Y dans
une situation donnée, dans la mesure où il traite Y comme un agent libre, il y a cependant un
risque, en ce sens qu’il est concevable que Y agisse d’une façon qui déçoit les attentes de X.
[15]
La distinction que je fais ici correspond étroitement à celle qu’a faite SAKO (1998) entre
la confiance « bienveillante » (
goodwill trust) et la confiance « contractuelle ».
[16]
Comme NOOTEBOOM (2001) l’a observé, nous ne considérerions probablement pas la
nécessité de garder un secret en cas de soumission à la torture comme une condition de l’amitié.
[17]
PETTIT, 1998 et BLACKBURN, 1998.
[18]
L’argument de Pettit entrelace cette loyauté induite avec un argument sur la sensibilité à la
confiance basée sur l’intérêt personnel. Ainsi, même si le fait que l’on se fie à moi n’entraîne
pas que je sois digne de confiance, il se peut que cela me mène à agir comme si je l’étais, car
je recherche l’admiration et l’approbation des autres. Agir comme si j’étais digne de
confiance peut au final me conduire à l’être réellement, dans la mesure où cela me donne des
raisons « de laisser se développer mes impulsions à être digne de confiance et d’essayer de
chercher à susciter de telles pulsions » PETTIT, 1998, p. 308.
[19]
LORENZ, 1988,1993.
[20]
WENGER, 1998 ; SNYDER, 1997 ; McDERMONT, 1999.
[21]
LAVE et WENGER, 1991.
[22]
Ainsi, beaucoup d’exemples de communautés de pratique dans l’étude de Lave et Wenger,
1991, incluant tailleurs et officiers de manœuvre, correspondent à des communautés de métier
ou de profession disposant de règles bien définies pour l’entrée dans le métier, basées sur des
formes régulées d’apprentissage.
[23]
Voir, par exemple, DEAKIN et WILKINSON, 1998 ; CORIAT et GUENNIF, 1998.