2001
Réseaux
Comment agir en confiance avec un partenaire dont on se mefie ?
Esther Gonzalez-martinez
Les auditions judiciaires, dont cet article présente une analyse, sont des situations
caractérisées par la polémique et par des activités d’accusation et de défense. Peut-on
affirmer pour autant que toute confiance a déserté ce type de rencontre ? Une approche
praxéologique de l’action - qui questionne le rôle central accordé à la délibération, à la
décision, à l’intention, à l’interprétation et aux cadres normatifs dans l’analyse de
l’action – conduit à voir en quoi la confiance est intrinsèque à toute interaction. La
coordination des échanges, accomplie sur la base combinée de routines d’action et de la
production de la visibilité, donne aux acteurs des bases pour accomplir la rencontre.
Après avoir décrit le mode interactionnel propre à l’audition, l’auteur analyse en détail
un dispositif qui lui est associé. « Les ajours » – des ouvertures à l’intérieur du discours
du procureur, dans lesquelles le prévenu place de brèves interventions – permettent aux
acteurs de connaître et de donner à connaître à qui et à quoi ils ont affaire et d’élaborer
un mode commun d’échange. Ces observations conduisent à la définition d’une
confiance pratique – produite séquentiellement de façon concertée et observable – liée
indissociablement à la coordination de l’action.
Court hearings, of which this article presents an analysis, are situations characterized
by controversy and by accusation and defence. Yet can we affirm that all trust has
left this type of situation? A praxeological approach to action – which questions the
key role of deliberation, decision-making, intention, interpretation and normative
frames in its analysis – enables us to see how trust is intrinsic to all interaction. The
coordination of interaction, accomplished on the combined basis of routine actions
and production of visibility, gives actors the bases for the contact. After describing
the interactional mode of a court hearing, the author makes a detailed analysis of a
related device: "ajours" or openings in the prosecutor’s speech, in which the
defendant talks briefly. These enable the actors to know and to make known the
people and things with whom and with which they are dealing, and to devise a
common mode of interaction. These observations lead to the definition of practical
trust – produced sequentially in a concerted and observable way – indissociably
linked to the coordination of action.
« Ainsi, vous dites que la conformité des vues humaines
faux ce que les hommes disent l’être ; et ils s’accordent dans
le langage qu’ils emploient. Ce n’est pas une conformité
d’opinions, mais de forme de vie.
L. Wittgenstein,
Investigations philosophiques, § 241
[1].
Supposons que la confiance soit à la base de tout échange
[*]. Quel type
de confiance caractérise une rencontre marquée par des activités
d’accusation et de défense, où les acteurs soutiennent des points de
vue contraires, où la conduite et la parole des interlocuteurs sont
sérieusement remises en question ? Peut-on affirmer que toute confiance a
déserté ce type d’interaction ? Constater qu’un procureur et un prévenu,
malgré leurs différends, en viennent à gérer leur coprésence en la moulant
dans une forme typique – une audition judiciaire – nous a mis sur la piste
d’une confiance pratique liée non pas aux jugements et aux opinions, mais à
la coordination des échanges.
Dans son texte sur
trust publié en 1963, Garfinkel soutient que le sens
partagé du monde émerge parce que les individus se fient les uns aux
autres : ils comptent les uns sur les autres pour prendre les mêmes cadres
normatifs et les mêmes attentes d’arrière-plan comme bases pour l’action.
La confiance en la disposition des autres à se conformer aux règles du jeu
de l’activité, à respecter ce qui est normal et moral, à effectuer certaines
opérations ou à adopter certaines attitudes, repose sur la souscription à
« l’attitude naturelle de la vie quotidienne ». Garfinkel se détachera par la
suite de cette conception qui surestime la conformité aux règles
constitutives, ramène l’intercompréhension à un système de coordination
a priori des interprétations et des anticipations individuelles et n’aborde pas
dans le détail la constitution, le maintien et la modification de cette
confiance de base
[2]. L’étau autour de la conscience de l’individu se
desserrant, les
breaching experiments cédant le pas à l’observation attentive
des cours d’action, Garfinkel a situé de plus en plus l’organisation du social
dans les « … pratiques méthodiques qui composent l’ici et maintenant de la
situation
[3] ».
Notre travail renoue avec la problématique ethnométhodologique de la
confiance, en ancrant celle-ci au niveau de l’organisation de l’action, de la
constitution routinière et pratique de son caractère ordonné et intelligible.
Cette hypothèse nous conduit à porter l’attention sur le mode interactionnel
propre à l’audition judiciaire et à comprendre en quoi il permet aux acteurs
d’interagir et de mener à terme leur rencontre
[4]. L’analyse détaillée de
quelques séquences d’action permettra de mettre en évidence des dispositifs
d’ordonnancement des échanges spécifiques à cette procédure. Nous nous
intéresserons en particulier à la production d’« ajours » : des ouvertures à
l’intérieur du discours du procureur qui autorisent des interventions brèves
de la part du prévenu
[5]. L’analyse de cette production constitue une voie
pour « reconnaître » et caractériser le type de confiance impliqué dans
l’action : une confiance pratique, produite séquentiellement de façon
concertée et observable.
LA CONFIANCE AU NIVEAU PRATIQUE
La confiance est traditionnellement associée au caractère indéterminé,
incertain et hasardeux de l’action. Le raisonnement est globalement le
suivant : participer au monde est menaçant pour des individus, naturellement
vulnérables, qui s’exposent sur le plan physique, matériel ou en termes plus
symboliques. L’individu est en danger du fait du caractère difficilement
maîtrisable de son environnement, de l’indétermination de l’action d’autrui et
de l’imprévisibilité du déroulement des activités auxquelles il participe, ainsi
que de leurs conséquences qui ne peuvent pas être déterminées à l’avance. Il
lui est en outre difficile, sinon impossible, de se livrer à des calculs de
probabilités sur l’occurrence de tel ou tel événement, voire de connaître déjà
quels sont les possibles à sa disposition ou ceux sur lesquels ouvre l’action. Et
pourtant, il est non seulement obligé de s’engager dans l’action, mais en plus
c’est elle qui lui procure l’occasion de se réaliser et d’accomplir ses objectifs.
Pour éviter la paralysie et saisir ses chances, il s’appuie sur les données
disponibles, qui ont trait directement à la situation ; sur cette base, il formule
des estimations et des conjectures qui vont lui permettre d’orienter son agir. Il
se fie aussi, de façon plus ou moins diffuse, à des savoirs d’arrière-plan qui lui
indiquent ce qu’il est vraisemblable d’espérer. A défaut d’une connaissance
parfaite du futur, voilà notre acteur armé d’un ensemble d’expectatives
auxquelles faire confiance, en espérant qu’elles ne se révéleront pas, par la
suite, illusoires
[6].
Cette description véhicule une vision rationaliste et intellectualiste de l’agir.
Elle place l’individu en amont de l’action, celle-ci faisant partie de l’avenir.
L’homme est un être réflexif, au clair sur les objectifs à poursuivre et les
intérêts à défendre et sur les moyens à utiliser ; sur cette base, il élabore des
plans, adopte des stratégies, ou tout au moins nourrit des craintes et des
espoirs. L’accent est mis sur les processus de raisonnement et de
connaissance, sur l’anticipation, la délibération et la préparation, ainsi que
sur les appuis cognitifs et conventionnels de l’action, au détriment de la
gestion de son développement
in situ
[7]. La démarche ethnométhodologique
se propose justement d’aborder ce dernier aspect afin de respécifier la
nature des mécanismes sociaux à partir de l’observation de leur opérativité.
Bittner, observant comment la police « maintient la paix » dans un quartier à
problèmes, affirme : « [L’] impression générale n’est pas tellement celle
d’une méfiance active mais d’un manque de pertinence de la confiance. (…)
Ce qui ne peut pas être sous contrôle immédiat est en dehors de la réalité
sociale pratique
[8] ». Confrontés à des habitants imprévisibles, nullement
fiables, les policiers ne s’autorisent aucune spéculation quant aux
probabilités d’être abusés ; ils ne considèrent d’autre logique que celle du
moment présent, de l’action en cours et se concentrent sur la gestion, au
coup par coup, des situations qui se présentent. Cette citation nous invite à
placer notre enquête dans l’ordre des pratiques. Une conception située de
l’agir étudiera précisément le déploiement et l’enchaînement,
in vivo, des
gestes des acteurs et le déroulement de l’action. Dans cette optique, les
formes instituées d’échange, articulées en fonction de normes, de positions
et de perspectives, apparaissent comme des instances-clés susceptibles
d’informer les gestes des acteurs. Le problème est que le couplage entre ces
éléments et le cours d’action est loin d’être automatique
[9]. Ni le modèle de
l’ajustement spontané, ni celui de l’application stratégique, ni celui, plus
subtil encore, de l’actualisation ou de la détermination de cadres normatifs,
ne correspondent à la perspective de Garfinkel. Pour lui, les deux
phénomènes, structures et action, sont à la fois intimement liés, et cela de
« … façon inévitable et irrémédiable
[10] », et irréductibles l’un à l’autre.
L’irréductibilité des actions à leurs cadres s’explique moins par une
supposée indétermination du donné que par les aléas du passage à l’acte, par
le caractère imprévisible, contingent, des contraintes locales.
Malgré l’existence de formes préexistant à la rencontre, le déroulement de
celles-ci reste problématique ; le modèle a beau être devant nos yeux, tout
reste à faire. Les acteurs doivent s’engager dans le cours d’action, procéder
au développement de l’interaction, pour être fixés sur la nature de l’échange
et pour savoir à quoi s’en tenir et quels gestes accomplir. En dépit des
enjeux, bon nombre de situations d’action ne laissent pas véritablement
place à la réflexion et à la vigilance. Les interventions se succèdent à un
rythme soutenu, ce qui est à faire est réalisé « sur le vif ». Les acteurs
parviennent à agir et à coordonner leurs actions réciproques, principalement
sur la base combinée de l’application de routines d’action et de la
production in situ de la visibilité de l’échange.
Les routines sont des agencements standardisés d’actions, des méthodes
spécifiques d’autoorganisation de l’agir mises au point par la combinaison
d’expériences personnelles et d’un savoir-faire culturel. Ces façons
organisées de faire sont incorporées par les individus sans solliciter la
réflexion. Elles sont connues des participants, selon des modalités non
théoriques, et ils s’en servent pour instaurer l’échange et y participer
[11]. Par
leurs gestes et leurs dires, les acteurs garantissent de manière réciproque (et
d’une façon qui échappe en grande partie à leur volonté) l’analysabilité en
contexte de leurs conduites ; ils instaurent un sens partagé de ce qui est en
train de se passer. En adoptant une orientation commune, leurs échanges
donnent forme à la rencontre ; celle-ci est reconnue comme étant d’un
certain type ou comme répondant à un certain ordre. C’est ainsi que les
individus « voient » à qui et à quoi ils ont affaire, dans quel jeu ils se sont
engagés et comment il convient de procéder
[12]. Sur cette double base,
routines et visibilité, les participants assurent l’enchaînement de leurs
gestes ; les actions de l’un s’accordent avec celles de l’autre. Il s’agit d’une
coordination tour après tour, faite de l’intérieur de l’activité, par des agents
aux prises avec l’immédiat ; chaque élément s’encastre dans les autres et
établit des rapports avec eux. D’une certaine façon, les acteurs, absorbés par
les indications à leur disposition, font l’économie de la réflexion et de
l’interprétation, ce qu’il convient de dire et de faire est clairement sollicité
par l’interaction.
Notre hypothèse centrale est que l’acteur n’a pas besoin d’effectuer un acte
de confiance ni d’établir avec ses partenaires une relation particulière pour
parvenir à agir en confiance en se laissant guider par la dynamique en cours.
Cette confiance est ancrée dans le « juste-ce-qui-est » (
just-thisness) de
l’échange, ou encore dans « … les traits spécifiques
in vivo de l’ici et
maintenant d’une situation tels qu’ils sont produits et occasionnés
localement et dont l’ordre identifiable et reconnaissable provient de
l’assemblage de ces eccéités
[13] ». Localisée, informée par le contexte, elle
s’ajuste toujours aux circonstances. Elle a trait à la manière dont
l’interaction est produite de façon concertée et intelligible, locale et
endogène, avec ce qui est à disposition, sous la pression du temps et sans
relâche. Grâce à des pratiques de coordination routinières et banales, qui
agissent de façon immédiate, les acteurs peuvent se dire : « je vois », « ça
joue », « ça fait sens », « je suis dedans ».
COMMENT SONT INSTAURES ET MAINTENUS, AU COURS
DE L’AUDITION, L’ORDRE, LA COORDINATION ET LA CONFIANCE
Lors de leur rencontre, le procureur et le prévenu savent comment agir ; ils
échangent leurs propos de façon organisée et soutenue, ajustent leurs
comportements les uns aux autres. La question reste de savoir comment
cette coordination est concrètement et spécifiquement accomplie.
L’ordonnancement des échanges est donné par un jeu, lié à l’enchaînement
des énoncés, fait de propositions et de prises de position par rapport aux
propositions. Une proposition, véhiculée par un énoncé, accomplit la
réception des énoncés précédents ; elle manifeste la perspective de son
auteur, celle qu’il souhaiterait voir endossée par son interlocuteur, ainsi que
l’orientation qu’il entend donner à l’échange. En conversant, les individus
se font des propositions qui définissent des perspectives, chaque
interlocuteur se positionne par rapport aux propositions qu’il reçoit ; il les
ratifie, les rejette, les modifie et les redirige vers son interlocuteur
[14].
Ces enchaînements de positionnements s’appuient sur l’alternance des tours
de parole et sur les techniques qui servent a) à prendre, passer et garder la
parole, en évitant les silences, les interruptions et les chevauchements, ainsi
qu’à b) produire et identifier des points de complétude possibles
(
completion points), qui sont les moments qui conviennent à la prise de la
parole par un nouvel interlocuteur
[15]. Les énoncés sont façonnés de manière
à manifester une orientation particulière et à provoquer une réponse donnée
au moment approprié (
recipient design
[16] ). Le principe de la
conditional
relevance, qui sous-tend le modèle de la mécanique conversationnelle,
stipule que les structures conversationnelles comportent des systèmes de
pertinences et de préférences
[17]. La production d’un énoncé (et de l’action
qui lui est associée) ouvre la voie à l’accomplissement d’un second énoncé,
qui est attendu comme une conséquence du premier. L’intervention de A
projette des contraintes et des attentes sur l’énoncé à venir ; par sa réponse,
B établit un lien avec ce qui vient d’être dit en même temps qu’il pose des
jalons pour les interventions qui vont suivre. Les acteurs enchaînent ainsi
leurs énoncés et se rendent mutuellement accessible leur compréhension de
l’échange en cours.
Par rapport à ce modèle, les échanges propres à l’audition judiciaire étudiée
présentent des caractéristiques particulières. La distribution, le type et
l’ordre des tours sont en bonne partie préétablis et restent stables (
turn pre-allocation), les altérations sont rares ; le cas échéant, elles sont remarquées
et provoquent des conflits entre les interactants. Nous observons aussi une
distribution inégale – au bénéfice du procureur – des droits à prendre, à
donner ou à garder la parole. Ces droits concernent aussi la définition du
type des tours. En outre, comme c’est le cas pour bien des interactions
formelles, certains tours, notamment ceux revenant au membre qui occupe
la position « supérieure », ne respectent pas les projections posées par les
énoncés qui les précèdent
[18].
L’audition se présente comme une situation où les acteurs manifestent
régulièrement des perspectives qui s’excluent réciproquement – sur les
« faits » autant que sur le mode d’échange. La coordination de l’action
passe alors très souvent par la mobilisation d’un mode interactionnel
particulier où la formulation autant que le rejet des propositions se font par
la mobilisation et le détournement de routines d’action. Les routines
simplifient l’échange et procurent une marche à suivre facilement
identifiable. Comme les acteurs ne peuvent pas toujours rejeter ouvertement
et complètement les propositions qu’ils reçoivent, ils les modifient, leur
résistent, les acceptent de façon minimale ou les ignorent. Ils se manifestent
ainsi réciproquement un comportement de membres raisonnables et
coopérants (jusqu’à un certain point), mais échappent au risque qu’un excès
d’adhésion aux pertinences de l’autre pourrait leur faire encourir.
LA COORDINATION DES ECHANGES LORS DE LA « LECTURE
DES CHARGES »
Après une première phase consacrée à l’identification du prévenu, le
procureur lui communique les charges retenues contre lui. La « lecture des
charges », dont le début et la fin sont clairement marqués, se détache du
reste de l’audition de façon distincte, les échanges qui la constituent
présentant une structure d’ordre particulière. Etant donné que nous avons
relié la confiance à l’instauration de modes d’échange routiniers et à la
production de leur visibilité, il nous paraît intéressant de saisir comment les
acteurs parviennent, à chaque fois, à un déroulement typique et régulier de
cette partie de l’audition
[19]. C’est-à-dire comment, alors qu’ils sont exempts
de toute illusion de collaboration, se communiquent-ils néanmoins ce qu’ils
prétendent faire, manifestent-ils l’orientation qu’ils comptent donner à
l’échange, font-ils voir à leur interlocuteur ce qu’ils attendent de lui ? Dans
cet article, nous nous concentrerons sur certaines procédures utilisées, une
fois la « lecture des charges » installée, pour assurer l’enchaînement des
interventions.
Assurer l’enchaînement des interventions en leur donnant une forme
particulière
D’après le code de procédure pénale, le procureur communique au prévenu
les faits qui lui sont reprochés, puis celui-ci produit sa propre déclaration.
Ainsi, la « lecture des charges » serait une réalisation individuelle du
procureur, une tâche qu’il accomplirait sans que la participation de son
interlocuteur soit nécessaire. En réalité, sur les vingt et une « lectures des
charges » de notre corpus, il n’y en a que quatre où le prévenu n’échange
aucune parole avec le procureur. Et, même dans ces cas, il est possible de
considérer cette activité comme une production conjointe des deux
interlocuteurs, car elle exige d’eux qu’ils se mettent d’accord sur le mode de
coordination de leurs actions réciproques. De fait, dans ces extraits, les
acteurs manifestent une orientation commune vers la production d’un long
tour (multi-unit turn) où une personne conserve la parole tandis que l’autre
reste totalement silencieuse. La production d’un enchaînement d’unités,
qu’elles soient réalisées par un participant ou par les deux, demande un
travail d’ajustement grâce auquel un des interlocuteurs autorise, ne serait-ce
que par son silence, les interventions de l’autre.
Extrait [20] n° 1 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 26]
£ Proc. : hein vous êtes née le (j…m…a…) à Paris vingtième - et donc euh
il vous est reproché comme vous avez reconnu euh devant la police deux vols
<j’ai retenu deux vols> le vol du : d’un portefeuille au préjudice d’une dame
euh °(P…N...)° et le vol d’un : portefeuille ou porte-monnaie au : préjudice
d’une dame qu’on n’a pas pu identifier v ou d’un homme qu’on n’a pas pu
identifier hein puisque (c’est ce que vous avez dit à la police) bien alors je
vous écoute vous avez : quelque chose à me dire ? donc, euh
-Prév. : oui j’ai fait ça parce que c’est les fêtes de Noël et j’ai pas ma fille à
ma garde et : je=
Extrait n° 2 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 67]
£ Proc. : - et je vous reproche d’avoir euh volé avec votre camarade un
blouson qui contenait un livret d’épargne euh : et cela en fracturant une porte
donc vous connaissez les accusations euh : <qui pèsent contre vous> à savoir
qu’un policier qui était certainement - <en surveillance> euh : a vu la scène
euh et a appelé ses collègues par radio <qui vous ont arrêté>. vous et votre
camarade – voilà qu’est-ce que vous avez à dire de ça ?=
-Prév. : =mais moi ce que j’ai à dire ce que je n’ai fractionné euh je n’ai rien
fracturé du tout,
Si les charges sont présentées d’une seule traite, c’est parce que le
procureur n’insiste pas sur le découpage de son discours en unités ; par
exemple, il n’introduit pas de pauses qui appelleraient l’intervention du
prévenu ; il présente par contre les charges en enchaînant les différents
énoncés de manière relativement rapide. Lorsque le discours ralentit – et
qu’apparaissent des « hein », des « euh » ou des prolongations de voyelles –,
ni le procureur ni son interlocuteur ne saisissent l’occasion pour introduire
une ouverture autorisant l’intervention du prévenu. L’effort va plutôt au
renforcement du propos – énoncés affirmatifs, insistance sur les éléments
essentiels à l’accusation – et à la production de « lectures » extrêmement
succinctes. Le prévenu ne produit aucune expression verbale, ne profite
d’aucune pause, ni d’aucun moment de faiblesse du discours pour
intervenir, ne marque pas la fin des unités, ne demande pas une présentation
plus détaillée des charges. S’il se manifeste, c’est avec des hochements de la
tête, des soupirs ou des claquements de la langue, qui ne parviennent pas à
infléchir la tournure de l’énoncé en cours.
La production d’« ajours »
L’analyse de conversation s’éloigne radicalement du paradigme de
l’information. A la place d’une transmission unidirectionnelle entre un
émetteur et un récepteur, nous assistons à un va-et-vient constant de la
parole entre les participants à l’échange. Au lieu d’un message à la forme et
au contenu clairement préétablis, on trouve un processus d’élaboration
in
situ des objets de discours et des objets tout court, qui peuplent le monde
des acteurs : intentions, faits, événements... « Les charges » et « leur
lecture » sont une construction « à toutes fins pratiques », davantage qu’une
réalité fixe. Un interlocuteur peut, par exemple, entre beaucoup d’autres
techniques, enrichir son discours de nouvelles observations, répéter ou
reformuler son énoncé, l’allonger en ajoutant de petits bouts de phrase (
tag
positioned components) ou jouer avec ses caractéristiques prosodiques
[21]. La
personne qui parle et son interlocuteur orientent la prise de parole, la
provoquent à un moment donné, la retardent, l’empêchent, déterminent sur
quel élément elle doit porter, etc
[22]. La caractéristique la plus saillante de la
« lecture des charges » est de présenter des séries d’« ajours » qui autorisent
l’insertion dans le discours du procureur d’une contribution émanant du
prévenu.
Extrait n° 3 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 51]
-Proc. : (…) bien alors maintenant on en vient à ce que je vous reproche
d’abord vous portiez euh <une arme de la sixième catégorie je crois=
-Prév. : [°ouais°
-Proc. : [=que c’était je me souviens> c’était un : ((il feuillette le dossier)) un
revolver à grenailles
-Prév. : ouais
-Proc. : oui un pistolet automatique de : grenailles
-Prév. : ouais
-Proc. : c’est pour ça hier que vous avez été interpellé
-Prév. : ouais ouais
-Proc. : et puis euh : vous avez été condamné à la vingt-huitième chambre du
Tribunal de Paris=
-Prév. : =ouais=
-Proc. : =le (j…m…) dernier=
-Prév. : =ouais
-Proc. : à dix ans d’interdiction du territoire=
Extrait n° 4 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 56]
-Proc. : (…) et : donc euh vous êtes là parce que : vous avez été arrêté à la suite
d’un en sortant d’un cambriolage avec un pied-de-biche=
-Prév. : =oui
-Proc. : vous aviez fait un appartement un studio=
-Prév. : =voilà
-Proc. : en emportant bon tout ce qui était facilement vendable quoi ()
-Prév. : euh je suis toxicomane :=
Les « ajours » sont produits autant par le procureur que par le prévenu, qui
entend l’énoncé de son interlocuteur comme une demande d’intervention,
en particulier comme une demande d’acceptation de ce qui vient d’être dit.
Ils se situent souvent à la fin des unités qui composent le discours du
procureur et plus rarement à l’intérieur (ce qui produirait un
chevauchement). Le procureur avance une affirmation sans enchaîner tout
de suite la suivante. Parfois, le prévenu respecte cette micropause, différant
sa propre intervention ; d’autres fois, il prend immédiatement la parole en
produisant un enchaînement. Les interventions qu’il tend à produire sont :
« mmh mmh », « oui », « ouais », « voilà », « c’est ça », « non », « ce n’est
pas vrai », « ce n’est pas juste », « d’accord », ou alors des énoncés écho
[23].
La production de « tours à plusieurs unités » (
multi-unit turns) accompagnés
d’expressions minimales de la part de l’« écouteur » a un caractère routinier.
La littérature a étudié en profondeur ce type d’échange et les expressions,
apparemment anodines, qui interviennent entre les unités, en relevant des
distinctions subtiles tant au niveau de leur forme que de leur usage
[24].
« Mmh mmh », « oui », « ouais » peuvent être entendus comme des
«
continuers » : leur producteur manifeste que son interlocuteur est en train
de produire une série d’unités. Ces expressions peuvent aussi manifester
l’attention accordée à l’énoncé précédent ou montrer comment il est
compris. Parfois, elles indiquent à l’avance l’accord ou l’acceptation, ne
serait-ce que parce que le prévenu évite de contester les dires du procureur.
D’autres expressions – « c’est ça », « non », « ce n’est pas vrai » – sont
clairement entendues et produites comme une acceptation ou une réfutation
de ce qui vient d’être dit.
Le prévenu place son intervention avec une grande précision grâce aux
indications de son interlocuteur. Le procureur contribue à la production de
ces « ajours » en découpant clairement son discours en unités – nous l’avons
déjà souligné. Nous pouvons encore signaler (sans poursuivre l’inventaire
exhaustif) le rôle joué par les pauses (8), les intonations descendantes (7) ou
montantes et les expressions interrogatives telles « hein » ou « euh » par
lesquelles le procureur conclut l’unité et qui sollicitent la participation de
son interlocuteur (5). Des ressources prosodiques – tels des appuis –, ou
rhétoriques – relever des contradictions entre les éléments du dossier,
répéter les éléments d’accusation –, soulignent également un élément des
charges et suscitent une intervention de la part du prévenu. Un ton
réprobateur provoque tout aussi immédiatement un aveu ou une
justification. Le prévenu entend également les « je crois », « je suppose »,
« semble-t-il », que le procureur place presque systématiquement dans son
discours, comme des invitations à prendre la parole
[25] (7,6). Lors de la
« lecture des charges », il arrive assez souvent que le procureur ralentisse
son discours pour consulter le dossier, offrant ainsi à son interlocuteur une
occasion pour intervenir (7).
Extrait n° 5 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 27]
-Proc. : bien donc vous êtes rentré dans cet appartement qui était inoccupé
euh ?
-Prév. : qui était [inoccupé=
-Proc. : [=inoccupé et puis vous avez sélectionné ((il feuillette le dossier)) je
suppose - toute une série d’objets : euh : - bon moi j’ai j’ai la liste faite par la
police hein=
Extrait n° 6 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 75]
-Proc. : alors (que) vous circuliez : euh je crois que vous aviez brûlé deux feux
rouges
-Prév. : oui j’ai dû griller un ou [deux feux rouges oui
-Proc. : [hein oui hein un ou deux feux rouges [(voilà)
Extrait n° 7 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 65]
-Proc. : (.) bien alors ((il feuillette le dossier)) vous êtes euh ici car à la suite
d’une : (.) d’une interpellation (.) euh : dans le métro je crois ou dans la gare,
-Prév. : oui oui=
-Proc. : =hein vous : on s’est aperçu que vous faisiez l’objet déjà de : deux
mesures l’une : une peine d’interdiction du territoire : prononcée à (…)
Extrait n° 8 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 66]
-Proc. : OK - et là je vous reproche : euh d’avoir fracturé une porte : de
l’arrière d’un magasin pour pouvoir rentrer ((comme s’il était en train de
lire)) vous êtes rentré là dans les vestiaires vous avez pris euh un blouson qui
contenait également un livret d’épargne (.)
-Prév. : ben c’est ça=
-Proc. : =voilà donc ça fait un vol avec effraction d’un blouson et : du livret
d’épargne (…)
Les « ajours » permettent au prévenu de s’exprimer. Par leur intermédiaire,
le procureur obtient en cours de « lecture des charges » et sans poser
ouvertement de questions, des feedbacks, ainsi qu’un premier aperçu du
point de vue de son interlocuteur. Il montre à celui-ci comment intervenir,
comment recevoir les charges et comment lui, le procureur, il reçoit et
recevra ce que le prévenu pourra en dire. Chaque participant définit ainsi sa
perspective, la donne à connaître à son interlocuteur et lui en propose une
complémentaire. Cet entrelacs de propositions, qui concernent autant les
arguments des intervenants que le mode d’échange qu’ils souhaitent établir,
permet aux acteurs de « voir » de quoi il s’agit, de comprendre « comment
ça marche » et d’ajuster leur agir en conséquence.
La dynamique des « ajours »
Par son intervention, le prévenu consolide une ouverture que son partenaire
avait esquissée. Nous avons déjà remarqué que le prévenu produit, dès le
départ, des interventions très succinctes. De son côté, le procureur reprend
souvent immédiatement le contrôle de la parole dès que son interlocuteur
s’est exprimé ou a commencé à s’exprimer. Il se sert d’interruptions, de
chevauchements, d’enchaînements, accompagnés parfois d’un haussement
du ton de la voix ou de l’accélération du débit
[26].
Extrait n° 9 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 72]
-Proc. : [=et là qu’est-ce que vous êtes arrêté euh : hier euh - en train de voler
euh - v encore du matériel électrique ()
-Prév. : ouais c’était [dans la euh
-Proc. : [ c’est toujours le bricolage qui vous,
Extrait n° 10 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 58]
-Proc. : (…) bien vous êtes là car vous avez été arrêté à la suite d’un flagrant
délit de vol d’un portefeuille dans un ((il feuillette le dossier)) je crois que
c’est un fast-food euh du boulevard Saint-Michel=
-Prév. : =oui [c’est ça
-Proc. : [euh - vous étiez donc euh surveillé par la police qui vous a vu faire et
qui vous a interpellé juste après et ensuite euh vous faites l’objet (…)
Extrait n° 11 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 66]
-Proc. : OK - et là je vous reproche : euh d’avoir fracturé une porte : de
l’arrière d’un magasin pour pouvoir rentrer ((comme s’il était en train de
lire)) vous êtes rentré là dans les vestiaires vous avez pris euh un blouson qui
contenait également un livret d’épargne (.)
-Prév. : ben c’est ça=
-Proc. : =voilà donc ça fait un vol avec effraction d’un blouson et : du livret
d’épargne (…)
Extrait n° 12 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 27]
-Proc. : - bien eu :h vous avez donc été interpellé par les : les policiers qui vous
ont vu porter tout ça=
-Prév. : =oui=
-Proc. : =et : <vous avez reconnu les faits.>=
Comme l’intervention du prévenu n’est pas véritablement sollicitée ni
autorisée (à la différence des « déclarations » qui suivent la « lecture des
charges
[27] »), la maîtrise de l’échange reste dans les mains du procureur. Les
ouvertures invitent le prévenu à s’engager, à abandonner sa position de
retrait, mais elles lui indiquent en même temps qu’il n’a droit qu’à une
participation très limitée.
Le procureur exprime encore d’autres préférences intimement liées : le
prévenu doit se manifester à propos de ses affirmations et doit manifester
son accord avec celles-ci
[28]. Le procureur souhaite entendre son
interlocuteur à propos de l’énoncé qu’il vient de produire, et seulement à ce
propos (c’est lui qui jugera de la continuité thématique). Un prévenu qui
demanderait, par exemple, quand il va être jugé ou s’il va aller en prison, ne
respecterait pas ces préférences
[29]. En outre, le procureur souhaite que ses
affirmations ne soient pas considérées comme fausses ou erronées ; bien au
contraire, le prévenu doit les confirmer comme correspondant à la réalité, ce
qui revient, pour lui, à produire un aveu.
En disant « le procureur souhaite », nous ne faisons pas référence à un désir
subjectif, mais à un façonnement particulier des énoncés, qui incarne une
préférence formelle, dont la base est routinière
[30]. Cette préférence est
clairement manifestée lors de la formulation des charges. Le ton affirmatif du
procureur n’invite guère à la contestation. Ses effets sont encore accentués par
les expressions interrogatives qui ponctuent les énoncés – du genre « hein ? »
–, qui appellent une confirmation. Lorsque le prévenu insiste pour montrer son
désaccord, la dynamique des « ajours » fonctionne à plein régime. Le
procureur adopte parfois des mesures qui ont pour effet de faire taire le
prévenu ou de délégitimer son intervention. Il parvient ainsi, notamment à
l’aide d’interruptions, de chevauchements, d’effets prosodiques, ou en
enchaînant très rapidement les unités de son discours, à limiter les négations
du prévenu, à garder le contrôle de la parole, à ne pas dévier de son propos,
bref, à rétablir l’ordre de l’échange.
Ainsi peut-on voir le procureur : recouvrir avec son discours les
interventions argumentatives du prévenu jusqu’à ce qu’il obtienne une
expression d’accord (13) ; corriger le prévenu – en l’interrompant, en
haussant le ton de la voix, etc. – qui cherche à reformuler certains éléments
des charges (13,15) ; limiter l’argumentation de son interlocuteur par des
« d’accord », des « voilà » ou des « bon » au ton décidé (13) ; ne pas céder
véritablement la parole tant que son interlocuteur n’a pas commencé son
intervention par une expression affirmative (14) ; reprendre l’accusation en
ajoutant de nouveaux éléments alors que le prévenu manifeste son
désaccord (14). Parfois, il demande explicitement au prévenu de se taire, ou
lui rappelle l’ordre de déroulement de l’audition (15).
Extrait n° 13 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 27]
-Proc. : [c’est-à-dire plus exactement d’un vol avec escalade= ((il feuillette le
dossier))
-Prév. : =c’est-à-dire qu’il y avait une fenêtre ouverte et je suis passé par la
fenêtre
-Proc. : voilà=
-Prév. : =j’ai pas fait d’effraction quoi si vous voulez=
-Proc. : [ voilà
-Prév. : [=()
-Proc. : c’est ça <mais je ne vous reproche pas un vol par effraction> mais
un vol par escalade
-Prév. : [mmh mais je ()
-Proc. : [() <de toute façon c’est le même article du code> hein=
-Prév. : =mmh
-Proc. : °c’est c’est c’est la même° la même peine encourue
Extrait n° 14 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 48]
-Proc. : hein ? <voilà> vous vous êtes interpellé euh il vous voit partir v
semble-t-il avec euh : <vers les toilettes> c’est d’ailleurs là que vous êtes
interpellé
-Prév. : non ça s’est pas passé comme ça (.) moi j’étais avec ma copine=
-Proc. : =et : il était ce portefeuille était à vos pieds hein je crois que quand les
policiers [sont
-Prév. : [oua oua euh non non non=
-Proc. : =<sont arrivés> et dans votre chaussette il y avait quand même déjà
des objets venant du portefeuille=
-Prév. : [non
-Proc. : [=une carte de crédit=
-Prév. : =oui oui oui moi j’étais au Ma : au Quick là,
-Proc. : oui=
-Prév. : =avec ma copine,
-Proc. : °oui°=
-Prév. : =on a été manger - et : ma copine elle est descendue aux toilettes - et : elle est remontée (…)
Extrait n° 15 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 68]
-Proc. : hein qui avait été cachée par des : toxicomanes arrêtés par la police
-Prév. : ouais parce c’est euh je vais t’expliquer un peu là=
-Proc. : =attendez je finis - je finis alors euh vous êtes interpellé <parce que
vous étiez en train plus ou moins de casser une porte> pour entrer bon mais –
les euh les dégâts sur la porte sont faibles alors j’ai pas retenu cette infraction
en revanche vous êtes en France en situation irrégulière
-Prév. : °oui°=
-Proc. : =vous n’avez jamais eu des papiers je crois ?,
-Prév. : mais j’ai des papiers mais=
-Proc. : =non mais=
-Prév. : [(a :)
-Proc. : [= une carte de résident
-Prév. : j’ai des papiers ici mais j’ai j’ai j’ai j’ai des j’ai [() a : des papiers ((en
montrant des documents))
-Proc. : [atten atten attendez ben après vous me montrerez tout ça et ensuite
deuxième chose que je vous reproche c’est (…)
L’efficacité de la dynamique d’ouverture (invitant à tenir des propos
succincts qui soient confirmatifs et en continuité thématique avec les
charges) est tellement forte que même certains prévenus, qui nieront par la
suite les faits, s’y ajustent le temps de la « lecture des charges ». Soit ils
réduisent au minimum l’expression de leur désaccord, soit ils se servent des
continuers pour ne pas le manifester trop bruyamment. Dans l’extrait que
nous reproduisons ci-dessous (16), le procureur offre à plusieurs reprises
des « ajours » à son interlocuteur ou fait en sorte que celui-ci poursuive ses
interventions (1,3,7,9,11,13), mais il n’obtient qu’un succès limité. Le
prévenu réduit la durée de ses tours de parole au strict minimum (d’autres
prévenus gardent le silence, manifestent des problèmes de compréhension
ou produisent une intervention non pertinente). Il reste en retrait, ne dit rien
qui pourrait le compromettre et produit des expressions (« oui », « mmh »,
« oui ? ») qui peuvent signifier à la fois « j’ai entendu », « j’ai compris »,
« veuillez poursuivre » ou « je suis d’accord
[31] ». Il conclut ses interventions
avec des intonations descendantes ou interrogatives (2,6) qui invitent le
procureur à poursuivre la « lecture des charges ». S’il conteste les charges, il
le fait encore de façon minimale (12,14). Il attendra la référence à
l’arrestation, qui est une fin typique et « non marquée » du récit des charges,
pour donner sa version des faits.
Extrait n° 16 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 57]
1Proc. : suite à votre arrestation euh dans une affaire de vol de portefeuille,
2Prév. : oui,
3Proc. : dans un magasin sur une femme qui regardait des vêtements (.) euh :
donc vous avez été confronté avec euh votre euh camarade ((il feuillette le
dossier)) (.)
4Prév. :mmh
5Proc. : (PK...)
6Prév. : oui ?
7Proc. : et euh vous n’êtes pas tout à fait d’accord avec lui en ce sens que lui
il reconnaît avoir,
8Prév. : [oui
9Proc. : [lui-même pris le portefeuille
10Prév. : oui
11Proc. : mais il dit que vous êtes : rentrés tous les deux dans le magasin et
que c’était vous notamment qui aviez vu euh le portefeuille de cette femme
dans son sac – euh ?=
12Prév. : =non
13Proc. : °mmh°=
14Prév. : =pas du tout ((le procureur donne un coup sur la table avec la tête
du stylo))
15Proc. : bon et puis après vous êtes arrêtés euh
16Prév. : ouais ouais=
17Proc. : =plus loin en train de regarder ce qu’il y avait dans le=
18Prév. : [ouais
19Proc. : [=portefeuille hein ?
20Prév. : parce que moi je rentrais quand je quand je suis rentré dans le
magasin (.) c’est lui il il a suivi la femme là il a piqué son portefeuille dans le
magasin et il est sorti parce que moi j’étais à l’extérieur
En gardant le silence, en rejetant les charges de façon minimale ou en les
confirmant de façon non engageante de façon à pouvoir les récuser
convenablement lorsqu’il aura acquis le droit à la parole, le prévenu
s’appuie sur la structure de l’activité tout en la détournant à sa manière.
Adoptant l’attitude sollicitée par le procureur, il peut se montrer coopérant,
sans pour autant se départir de ses propres routines d’action.
Le procureur et les prévenus doivent faire face à une situation dans laquelle la
coordination et la confiance demeurent précaires. Nous constatons clairement
que les « ajours » sont d’une grande utilité pour soutenir un ordre commun,
leur substrat routinier les dotant d’une redoutable efficacité. Eviter les
silences, les chevauchements, accompagner par des continuers la production
des longs tours, se ranger à l’avis de l’interlocuteur sont des principes
auxquels tout membre compétent se plie de façon presque compulsive.
L’« exploit » accompli par « la lecture des charges » consiste à utiliser de
façon parfaitement spécifique, adaptée aux circonstances, ces procédés
ordinaires anodins, à croiser le routinier – « écouter ce que l’autre a à dire » –
avec une activité aux principes fort différents : défendre son point de vue,
rejeter l’accusation... En faisant une utilisation adaptée de la routine, les
acteurs ouvrent également la porte à la construction d’une visibilité
particulière de l’échange, en décalage par rapport à une situation ordinaire.
L’absorption des interventions produites lors des « ajours »
Le procureur autorise des « ajours » dans son discours, mais il en garde la
maîtrise. Comme nous l’avons déjà vu, le troisième tour retient et module
l’intervention du prévenu (au tour précédent). Il joue aussi un autre rôle,
tout aussi important si l’on considère que c’est la réception de l’énoncé qui
lui donne a posteriori son sens : celui d’intégrer ou d’absorber la parole du
prévenu dans la « lecture des charges ».
Dans un bon nombre de nos extraits, lorsque le procureur reprend la parole,
ses énoncés ne prennent pas en considération l’intervention de son
interlocuteur, ou ils le font de façon minimale. Cela est vrai du point de vue
thématique – il n’y a pas de reprise du deuxième tour (celui du prévenu) par
le troisième (celui du procureur) –, mais aussi et surtout du point de vue de
l’activité : le procureur n’ouvre pas un examen des faits, il ne procède à
aucune inscription. Il poursuit la « lecture des charges » (17) soit
immédiatement, soit après avoir introduit un signe de réception minimale,
du type « voilà » ou « hein ? » (18,19), soit encore après avoir répété ce
qu’il vient d’entendre.
Extrait n° 17 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 49]
-Proc. : alors vous êtes devant moi suite à votre euh arrestation par la
police - ((il feuillette le dossier)) (où :) vous : avez été repéré par un
quelqu’un d’un immeuble v qui euh vous avait vu escalader – euh : un
immeuble et par escalade vous êtes rentré dans un appartement inoccupé
-Prév. : oui
-Proc. : qui : je crois est à un photographe [hein
Extrait n° 18 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 48]
-Proc. : [((il soupire)) (.) et qui euh s’est fait dérober son son portefeuille
notamment
-Prév. : mmh
-Proc. : hein ? <voilà> vous vous êtes interpellé euh il vous voit partir v
semble-t-il avec euh : <vers les toilettes> c’est d’ailleurs là que vous êtes
interpellé
Extrait n° 19 [DF-LC. Proc. 3, audition n° 50]
-Proc. : alors vous êtes là parce que : ((il feuillette le dossier)) vous avez été
interpellé par la police et on s’est aperçu que vous faisiez l’objet d’un arrêté
d’interdiction de séjour de la région parisienne et : de Paris
-Prév. : (°région °)
-Proc. : voilà pris à la suite d’une condamnation je crois pour euh stupéfiants
pour une affaire de stupéfiants=
Les interventions du prévenu n’opèrent pas d’infléchissement dans le
discours du procureur. Les « voilà » et les « hein ? » qu’elles suscitent de la
part de celui-ci suggèrent quelque chose comme : « vous confirmez ce que
je suis en train de dire » ou « je ne me suis pas trompé ». Les propos du
prévenu sont ainsi intégrés à la « lecture des charges ». Ils acquièrent une
signification particulière de par la réception qui leur est réservée. Par son
attitude, le procureur, qui a requis la parole de son interlocuteur, minimise
sa sollicitation et la réponse obtenue. Celui-ci renforce le discours du
premier en reconnaissant ses affirmations comme vraies, mais, après
réception, ce geste paraît superflu, parfois même déplacé. L’intervention du
prévenu n’est pas convertie en participation à l’éclaircissement des faits ; il
ne fait qu’admettre une chose qui de toute façon ne peut pas être niée. Cette
absorption « dit » l’activité au sein de laquelle la vérité est énoncée. Celle-ci
ne jaillit pas d’une mise en commun des connaissances ; elle est
communiquée par le procureur (son détenteur) au prévenu dans le cadre
d’une « lecture des charges
[32] ».
Le troisième tour complète la construction de l’intelligibilité de l’échange en
opérant une superposition de visibilités : celle de l’échange routinier, où il
s’agit juste de dire ce que l’on a à dire et d’écouter ce que l’autre a à nous
communiquer ; celle de l’activité d’accusation-défense ; celle de l’aveu, etc.
Ces visibilités sont produites et perçues par les acteurs, quoiqu’à des degrés
variables ; elles étayent aussi bien la poursuite de l’échange que la réalisation
de l’audition et la construction de ses propriétés d’ordre et de sens.
Au cours de l’audition, les acteurs défendent régulièrement des points de
vue discordants, sur les « faits » autant que sur le mode d’échange. La
poursuite de la conversation et surtout la rédaction d’une déclaration à
signer par les deux participants – c’est l’enjeu principal de la rencontre –
requièrent que soit formulée une perspective à laquelle ils peuvent adhérer,
tout au moins en apparence et de façon temporaire. Les acteurs ne cessent
de reprendre les points de vue exposés, de les reformuler, de chercher à les
faire correspondre, de les mettre en dialogue, ce qui va de pair avec une
subtile imbrication d’activités. Lors de la « lecture des charges », par
exemple, le procureur façonne un « vous », censé correspondre à son
interlocuteur, qu’il lui propose d’endosser, créant ainsi la place pour un
aveu. Ensuite, il interrompt le prévenu pour lui dire : « Je connais votre
version, vous dites que… » ; il intègre ainsi, dans son propre discours, une
perspective qu’il empêche par là même de se manifester
[33]. Les « hein ? » et
les « voilà » propres au troisième tour nous paraissent constituer d’autres
composantes, certes plus discrètes, de la dynamique d’organisation de
l’interaction en son entier
[34].
RECONNAITRE LA CONFIANCE DANS LA COORDINATION
« L’intersubjectivité ne serait donc pas simplement une affaire de
convergence entre plusieurs interprètes du monde (que ce soit au niveau des
contenus ou des procédures), mais de convergence potentielle entre ceux
qui produisent les actions ou les fragments d’une conduite et ceux qui en
sont les récepteurs
[35]. » D’après Schegloff, les
Studies in
Ethnomethodology
[36] opèrent le passage d’une représentation de la culture
comme ensemble de contenus partagés (
substantive sense) à une autre où
l’intersubjectivité repose sur des procédures interprétatives (
procedural
sense). Il propose une autre approche (dont le traçage revient autant à
l’ethnométhodologie plus récente qu’à l’analyse de conversation) : situer
définitivement l’intersubjectivité dans « l’infrastructure procédurale de
l’interaction », et plus particulièrement dans l’organisation langagière.
Cette perspective invite à tisser un lien fort entre les phénomènes
conversationnels, la coordination des actions et la construction de
l’intersubjectivité. Les acteurs se comprennent dans la mesure où ils
coordonnent leurs actions sur la base d’une construction conjointe de la
visibilité de leur rencontre. C’est l’interaction elle-même qui leur fournit
tout ce dont ils ont besoin pour aller de l’avant, pour voir ce qu’ils sont en
train de faire et ce qui leur arrive. Les ressources qu’elle apporte font partie
intégrante de la conversation, elles sont « … vraiment dans sa fibre et sa
trame
[37] ». Les « ajours » en sont une composante. Ils constituent un
mécanisme aux caractéristiques bien particulières : leur réalité n’est pas
substantielle ni abstraite, mais pratique ; ils apparaissent
in situ, de façon
ajustée, sur la base de la dynamique et des particularités de l’interaction ;
leur déploiement est toujours localement efficace ;
seen but unnoticed, leur
logique même semble écarter la possibilité d’une thématisation, ils
échappent également à l’imputation par les acteurs ; efficaces tant au niveau
de l’enchaînement des tours de parole qu’à celui de la détermination des
thèmes du discours et des activités, ils assurent l’organisation de la
conversation en tant qu’accomplissement – commun, endogène, séquentiel
et méthodique – des deux participants.
Par rapport à la question de la confiance, les « ajours » apparaissent comme
un mécanisme permettant aux acteurs de connaître et de donner à connaître à
qui et à quoi ils ont affaire et d’élaborer un mode commun d’échange. Par leur
intermédiaire, les participants à l’audition se communiquent l’orientation
qu’ils comptent donner à la rencontre et ce qu’ils attendent de leur
interlocuteur. Il s’agit d’ouvertures à travers lesquelles le procureur et le
prévenu voient ce qu’ils sont en train de faire, de quoi il s’agit, ce qu’il
convient de faire et comment ça marche. Cette visibilité leur indique la
manière de procéder et leur donne une prise sur la situation, base pour une
confiance, même minimale, dans leur agir. L’intérêt de nos données est que,
dans le cadre de la « lecture des charges », ou en tout cas pour certaines de ces
« lectures », les visibilités sont plurielles et, d’une certaine façon,
contradictoires. L’instauration d’une routine – un acteur présente son propos,
son interlocuteur le ponctue de continuers – produit une seule visibilité, les
acteurs agissent en confiance en se laissant entraîner par la dynamique d’un
cours d’action transparent, la coordination est chose aisée. Dans nos extraits,
en revanche, nous observons une situation où, parce que le dispositif routinier
est détourné, les visibilités deviennent multiples ; ce qui advient peut relever
de différentes activités à la fois. Soit l’acteur se laisse guider par une des
visibilités en cours, soit il progresse en entretenant cette superposition de
visibilités ; il trouve alors une base pour agir en confiance, précisément dans
cette saisie de la situation comme étant une où il est difficile de voir clair et où
il convient d’avancer avec précaution. Nos données manifestent, plus que ne
le ferait une situation où l’ajustement entre les acteurs serait aisé et univoque,
le lien étroit entre coordination, visibilité et possibilité d’agir en confiance.
Leur analyse met en évidence le caractère accompli, laborieusement produit
sur le moment, au coup par coup, ouvert à une grande complexité et
vulnérable, des trois phénomènes. Elle rend également plus explicite le fait
que ce qui va de soi dans de multiples situations – l’échange – peut, dans
d’autres circonstances, se révéler, en soi et indépendamment des
conséquences futures, une affaire fort périlleuse.
Ces observations ouvrent la voie à la caractérisation de la confiance
pratique en tant que dimension de l’accomplissement de l’action.
1. La confiance pratique n’a pas à être rapportée à un fondement externe à
l’interaction : sécurité ontologique ancrée dans l’inconscient, principes
interprétatifs, expectatives formées après analyse de la situation, etc.
Lorsque nous observons en détail les interactions quotidiennes, nous ne
découvrons pas l’acteur
en train d’examiner ses possibilités d’action,
d’évaluer ses connaissances, d’anticiper le futur, ni de prendre des
décisions. Pour lui, il n’est pas non plus question d’interpréter ce qui se
passe à l’aide d’un système de règles, mais plutôt de percevoir les occasions
en fonction de son engagement dans l’échange, de voir où placer une
intervention, de déterminer ce qu’il convient de dire et d’entendre. Cette
saisie de la situation est d’une certaine façon indépendante des contraintes
pesant sur les acteurs et des projets et intentions préalables que nous
pourrions leur imputer. Elle est aussi observable sans qu’il soit nécessaire
de spéculer sur l’existence et l’efficacité d’un socle – la présupposition de
la continuité du monde, par exemple
[38] – sur lequel reposerait toute action.
En faisant glisser l’attention de la préparation de l’action à l’action elle-même, du raisonnement à l’expérience, de la connaissance à la routine, de
l’interprétation à la perception, des états mentaux aux pratiques, nous
remettons au centre de l’analyse le travail constant d’ajustement réciproque
et dynamique de leurs gestes, effectué par les acteurs en interaction.
2. La confiance pratique est d’emblée incorporée à l’action, sans qu’elle
corresponde à un acte en particulier. C’est, en effet, une relation interne qui
unit action et confiance ; elles sont indissociables, constitutives l’une de
l’autre. La confiance est liée aux deux bases de la coordination de l’action :
la mobilisation des routines et la construction de la visibilité. Ce qui signifie
que les dispositifs mis en œuvre par les acteurs pour coordonner leurs
actions garantissent la confiance. Etant donné qu’elle est inhérente à
l’action, cette confiance-là ne peut pas être observée en soi. Son étude passe
par l’analyse de l’interaction dans ses plus fins détails, dans ce qui la
produit et dans ce qui la rend spécifique.
3. Maintenant, faut-il, dans ce cas, continuer à parler de confiance ? Cette
notion n’est-elle pas à remplacer par celle d’un accord pratique sur le mode
d’organisation de l’activité ? Tout au long de notre enquête, nous avons été
guidé par l’intuition suivante : « agir en confiance » ne repose ni sur un acte
particulier, ni sur une relation particulière. S’il y a une confiance vraiment
fondamentale et indispensable, celle-ci réside dans le fait de « voir » ce qui
arrive, de saisir ce que la situation demande, de comprendre comment y
faire face et comment participer à l’action. En d’autres termes, l’individu
agit en confiance, à condition d’avoir (de voir) une prise, même minimale,
sur le réel, de réussir à définir un comportement, quel qu’il soit, par rapport
aux situations qui se présentent à lui. Sans quoi il perd pied, le réel lui glisse
entre les mains et il ne sait plus où il en est. Cette conception de la
confiance est au centre de la problématique de la visibilité esquissée supra.
Le réel est accountable, c’est-à-dire visible et rapportable, lorsque les
acteurs disposent de ce qu’ils font, lorsque ce qui leur arrive leur est
intelligible, descriptible, reconnaissable, analysable, explicable... Le réel
n’est pas alors une succession désordonnée d’actes ; il y a production locale
d’un ordre qui devient manifeste et peut être partagé. La confiance est
fondée sur la visibilité, mais elle est aussi un phénomène observable : elle se
voit dans la façon dont l’individu gère sa relation au monde, est acteur de
son expérience, définit ses rapports avec son environnement, construit sa
participation par rapport à ce qui l’entoure. La confiance est visible dans ce
« oui à l’action » grâce auquel l’interaction se déploie et reste ouverte. Elle
se pratique en toute simplicité et avant toute autre chose. Cette confiance-là,
ni fruit du calcul, ni fruit de la volonté, nullement extraordinaire mais
indispensable, n’est pourtant pas donnée. Son établissement, son maintien et
la modification de ses bases, le tout de façon concertée, routinière et
pratique, sont indissociablement liés à l’agencement des échanges.
Après coup, l’acteur pourra dire : « j’ai mal vu », « ça m’a complètement
échappé », « je me suis confié à tort » ; il n’empêche que ses gestes étaient
parfaitement adaptés aux circonstances du moment précis, c’est-à-dire à
celles qui étaient comprises dans son « champ de vision ».
4. La confiance pratique n’existe qu’en tant que phénomène d’ordre
circonscrit, produit séquentiellement de façon concertée et observable en
acte
[39]. Elle est mise en œuvre moment après moment, tour par tour, en
temps réel, au fur et à mesure que l’échange se développe. Elle agit de façon
immédiate, reconnaissable et reconnue. Produite localement, remise sur le
métier sans relâche, elle n’est pas donnée d’avance ou une fois pour toutes,
mais renouvelée au coup par coup.
La coordination, la visibilité et la confiance articulent les dimensions du
temps en opérant un croisement d’expériences passées (d’autres
mobilisations de la routine, les mouvements antérieurs de l’échange) et de
perspectives sur l’avenir. En effet, une visibilité particulière non seulement
saisit ce qui est arrivé auparavant, le revoit, l’intègre dans le présent, mais
ouvre également des perspectives d’action. Toutefois, cette orientation vers
le passé et le futur se constitue par rapport au présent immédiat de
l’interaction et n’est de l’ordre ni de la donation de sens ni de l’attente, mais
de la perception et de la production des possibles qui se présentent à
l’acteur. L’accent n’est pas mis sur les interprétations du passé ni sur la
production de prévisions du futur auxquelles faire confiance, mais sur la
saisie de ce en quoi consiste le présent et de ce qu’il convient de faire (tel
est le fondement de la confiance). La confiance pratique nous semble
tournée principalement vers un continuel apprivoisement de ce qui advient,
sollicitant moins la prévision du futur que son façonnement – ce qui
correspond finalement aux intérêts de ceux qui se considèrent acteurs, et
non pas simples contemplateurs, de leur destin. Il nous semble en effet que
nous nourrissons moins des attentes que nous ne préparons, anticipons et
sollicitons, continuellement et activement, les mouvements à venir. Parce
qu’elle a une base matérielle, cette orientation vers le futur a une portée
limitée, elle est « lestée » par les contraintes du réel. La confiance pratique
fait principalement référence à cette possibilité limitée de façonner, dans le
présent, le passé, le présent et le futur. Cela n’exclut pas que, sur cette base,
les acteurs élaborent et des hypothèses (dont la portée concrète est faible)
sur la suite de l’interaction et ses issues, et des interprétations du passé ;
toutefois, les unes comme les autres nous intéressent moins dans la mesure
où elles échappent en partie à l’observation empirique et où elles participent
principalement aux accounts par lesquels les acteurs rendent compte de ce
qui leur arrive.
5. La confiance pratique rencontre les mêmes difficultés que la coordination
de l’action et la construction de sa visibilité. Elle est vulnérable, toujours à
établir. Cette confiance fait défaut là où les individus ne parviennent pas à
« voir » ce qui leur arrive. Mais l’absence totale et généralisée de confiance
n’est une situation ni tenable ni envisageable. En effet, celle-ci équivaudrait
à être en présence les uns des autres, mais incapables de faire quoi que ce
soit ensemble, à être dans le monde sans possibilité de le structurer dans des
formes intelligibles. Il n’y aurait pas d’échange possible ; l’indifférence, la
désorientation et la désorganisation régneraient. Goffman évoque ce genre
de situation en termes d’« expérience négative ». Lorsque les événements se
passent autrement que prévu, il peut se produire une rupture de cadre
susceptible de provoquer une expérience de ce genre (elle est négative
« parce qu’elle s’oppose à ce qu’elle n’est pas, à savoir une réponse
organisée et soutenue de manière organisée
[40] »). La description de Goffman
rappelle fortement les effets produits par les
breaching experiments de
Garfinkel. Les acteurs sont déconcertés : non seulement ils ne parviennent
pas à organiser une activité en commun, mais, désorientés, ils manifestent
aussi de la perplexité et du dépit ; ils ne voient pas ce qu’il convient de faire
pour (r)établir un ordre ; indignés, ils demandent des explications. Garfinkel
consacre toute une partie de son article sur
trust à décrire les conditions que
la situation expérimentale doit réunir pour provoquer un tel état chez les
acteurs. Mais les réquisits sont si exigeants qu’ils font douter qu’il soit
possible de bloquer la production de sens : les acteurs réussissent en effet
toujours à normaliser une situation problématique. Il arrive aussi que
l’individu, tout en poursuivant son activité, ait le sentiment que celle-ci ne
tourne pas rond ou qu’il ne sache pas vraiment comment procéder. Cet
individu, qui « voit qu’il ne voit pas clair », saura néanmoins adopter un
comportement particulier, où se combineront routines, tâtonnements et
détermination. Bien qu’il parvienne à gérer de telles situations, il cherchera,
dans la mesure du possible, à les éviter ou à réduire leur durée, à moins
qu’il n’apprécie particulièrement l’anxiété qu’elles génèrent
[41].
6. Dans notre optique, la confiance n’est une catégorie ni
représentationnelle ni sémantique, mais praxéologique. A propos de la
distinction entre
familiarity,
confidence et
trust, Luhmann affirme qu’il
s’agit d’une affaire de définition, qui dépend des perceptions de l’acteur et
des attributions qu’il effectue. C’est finalement celui-ci qui, informé par les
structures sociales et les impératifs culturels, décide comment qualifier sa
situation
[42]. Nous en venons à nous demander si ces catégories existent
quelque part en dehors des représentations et des discours des individus et si
elles correspondent à des modes distincts d’organisation de l’action.
A notre avis, bon nombre des situations que l’on décrit en rapport avec la
« confiance » gagneraient à être observées sous l’angle de la mobilisation
d’un réseau catégoriel propre à la sémantique de l’action. Par leurs
échanges, les individus organisent de façon endogène et localement gérée
les cours d’action auxquels ils participent ; parallèlement, ils vont
« reprendre » leur vécu et le mettre en discours dans des explications, des
résumés, des descriptions. Notre propos consiste à dire que la « confiance »,
en tant que catégorie sémantique, est une des ressources à la disposition des
acteurs, profanes ou savants, confrontés à l’organisation, à la description, à
l’analyse et à l’explication de l’action. « Faire confiance » est aussi un
modèle d’action, susceptible d’être exploité stratégiquement, que les acteurs
copient et par rapport auquel ils nourrissent des attentes et formulent des
revendications. Le défi posé au sociologue consiste à considérer ces
accounts et ces modèles tout en s’abstenant de les prendre pour les cours
d’action eux-mêmes.
Conclusion
Nous avons évité, pour caractériser la confiance, de faire référence aux
calculs, aux interprétations, aux représentations, aux intentions et aux
qualités intrinsèques des acteurs en interaction. Nous avons au contraire
focalisé l’attention sur le travail constant d’ajustement des actions
réciproques, travail qui est producteur de la visibilité de l’interaction. Par
moments, ce travail demande des efforts importants ; les acteurs peinent à
voir clair dans ce qu’ils font, rencontrent des difficultés à faire correspondre
leurs schèmes d’action ; l’élaboration des tâches auxquelles la rencontre est
vouée devient difficile. A d’autres moments, ces tâches sont réalisées
rapidement, avec une grande économie de gestes ; il y a construction
réciproque de la participation ; les acteurs déterminent immédiatement le
comportement qu’il convient d’adopter sans planification ni délibération. Il
faudrait se demander si les moments extraordinaires où les acteurs « se
font » confiance ne constituent finalement pas qu’un heureux ajustement ;
ayant frayé, par un exercice intensif ou par une adaptation rapide, le chemin
pratique qui permet de réaliser l’activité, ils ne font que l’emprunter d’un
pas décidé. La façon la plus simple et « naturelle » de faire, qui est souvent
la seule chose à faire, contribue à ce qu’ils agissent « en confiance ».
Alors que les approches de la confiance en termes d’attentes, de conditions
et de fonctions, ou de stratégies pour l’obtenir, semblaient inadéquates pour
exploiter nos données, nous avons persisté à croire que la confiance était à
la base de l’audition judiciaire comme elle l’est de tout autre échange. Il
reste à savoir si l’analyse présentée ici gagnerait à se marier aux
perspectives évoquées plus haut. Ou si, comme nous le pensons, cette
tentative ne reviendrait pas à confondre les catégories de description du réel
avec les principes qui organisent son accomplissement.
ANNEXE – CONVENTIONS DE TRANSCRIPTION
Procureur = Proc.
Prévenu = Prév.
____________
: Allongement vocalique
- Pause
(.) Longue pause
, Intonation progressive
. Intonation descendante
? Intonation montante
↑ Le ton de la voix monte
° Enoncé très doucement
((il lit)) Commentaire du transcripteur
[ Chevauchement
= Enoncés liés
< > Enoncé plus rapidement
() Non audible
alors Les appuis sont soulignés
(C…) Enoncé transcrit de façon incomplète
√ Expression difficilement audible sans signification
précise : bougonnements, soupirs, claquement de la
a langue. Elles s’insère dans le discours de la personne qui
parle et est produite par son interlocuteur, mais parfois, il
n’est pas aisé d’identifier son origine
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[*]
Nous remercions Louis Quéré, André Petitat, Raphaël Baroni, Alain Bovet et Fabrice
Jordan de leurs suggestions et critiques. Stéphanie Pahud nous a aidée à vérifier nos
transcriptions avec compétence et beaucoup de gentillesse. Sans la grande générosité de
Raymond Depardon, qui nous a donné accès à ses enregistrements, notre travail n’aurait pas
été possible.
[1]
WITTGENSTEIN , 1961, p. 210
[trad. révisée].
[2]
LYNCH (1993) situe le texte sur
trust dans la proto-ethnométhodologie, fortement
influencée par la phénoménologie de Schütz.
[3]
WATSON, 2001, p. 22.
[4]
Le corpus analysé comprend vingt et une auditions menées par un même procureur, dans le
cadre de la procédure française de comparution immédiate. Cette procédure pénale d’urgence est
conduite directement par un procureur, sans qu’un juge d’instruction soit saisi de l’affaire. Elle
permet de juger la personne généralement le lendemain de sa détention. Si le procureur, à l’issue
de l’audition, considère que les faits sont suffisamment élucidés et qu’ils désignent le prévenu
comme auteur de l’infraction, il le traduit sur-le-champ devant le tribunal correctionnel. Ces
auditions se déroulent dans une petite pièce, le procureur est à son bureau et le prévenu est assis
face à lui, un gendarme se tient silencieux à côté de la porte, derrière le prévenu. Elles durent en
moyenne à peine dix minutes et sont structurées en quatre phases qui se distinguent autant par
les tâches réalisées que par l’organisation langagière des échanges : 1) ouverture (accueil,
identification) ; 2) discussion (lecture des charges, déclaration, examen des faits, argumentation,
rédaction de la déclaration) ; 3) résolution (annonce de la décision, signature de la déclaration) ;
4) clôture (présentation de la suite de la procédure, clôture de la rencontre).
[5]
Une pièce de tissu ajourée présente de petites ouvertures, parfois traversées par un ruban.
[6]
Telle nous paraît être la trame centrale, par exemple, des travaux sur la confiance de
LUHMANN, 1979,2001.