2001
Réseaux
Presentation
Louis Quere
Thème classique de la philosophie morale et de la théorie politique depuis les
débuts de l’âge moderne, pour des raisons qu’Adam Seligman explicite
clairement dans son article, la confiance est en passe de devenir l’un des
principaux sujets de controverse dans les sciences sociales aujourd’hui. Les
sociologues ont pris conscience de l’importance du phénomène dans le
sillage de Niklas Luhmann, qui lui a consacré un essai important à la fin des
années 1960,
Vertrauen. Ein Mechanismus der Reduktion sozialer
Komplexität (La confiance. Un mécanisme de réduction de la complexité
sociale
[1] ). Par la suite, Luhmann a davantage précisé son esquisse, entre
autres dans le court texte dont nous publions la traduction. Depuis, ils ont
aussi redécouvert les réflexions que G. Simmel lui avaient consacrées, il y a
tout juste un siècle. Celui-ci apparaît aujourd’hui comme un précurseur dans
l’étude de la confiance : non seulement il a souligné son rôle important
comme mécanisme d’intégration sociale, mais il a aussi proposé une
conceptualisation du phénomène qui, encore aujourd’hui, souffre peu la
contestation
[2]. Actuellement, ce sont surtout les économistes et les spécialistes
de la gestion qui se penchent sur la question, la confiance leur apparaissant
comme un mécanisme central, irréductible, de la coordination des échanges
économiques en situation d’ignorance ou d’incertitude.
Si les analyses récentes nous font mieux comprendre ce qu’est la confiance, il
demeure aussi que celle-ci conserve encore une part de son mystère. Certes,
nous avons appris qu’elle est un dispositif très économique pour pallier
l’ignorance, compenser l’incomplétude de l’information, faire face à l’opacité
et à l’incertitude des situations, résoudre les problèmes spécifiques inhérents
à la prise de risque, contrecarrer l’opportunisme des comportements, traiter
leur imprévisibilité, etc. Sans elle, l’action serait en permanence exposée à la
paralysie, la coordination des actions très onéreuse, les engagements mutuels
difficiles à former et les contrats impossibles à établir. Mais, d’un autre côté,
la structure du phénomène qu’elle constitue nous échappe encore en partie.
On a cherché à en rendre compte dans les termes des théories de la décision
et du choix rationnel ; on a ainsi montré qu’elle pouvait en partie être réduite
à un calcul ou à un raisonnement fondé sur un savoir, aussi limité fût-il.
D’autres ont souligné son appartenance à l’univers de la croyance, mis en
évidence sa logique floue, sa dimension irrationnelle, sa nature affective (une
« passion », comme le reconnaissaient Hobbes et Hume). Mais
manifestement, la confiance n’est pas simplement subsumable sous l’une ou
l’autre de ces catégories, car elle est constituée d’éléments disparates, qui
requièrent des conceptualisations différentes.
La confiance conserve aussi sa part de mystère en ce qui concerne son
opérativité même. Les analyses en termes de rôle, de fonction, d’avantages,
etc. sont, somme toute, assez faciles à réaliser, car elles ne requièrent qu’une
bonne imagination sociologique. La saisie de ses mécanismes s’avère
beaucoup plus compliquée. Comment, par exemple, la confiance limite-t-elle
la divergence ou la dispersion des interprétations des situations et pallie-t-elle
l’imprédictibilité des comportements ? Ou encore comment « transforme-t-elle
des contrats fragiles en des engagements crédibles
[3] » ? Les économistes ont
commencé à répondre à de telles questions en identifiant des « dispositifs de
confiance » susceptibles de traiter les différentes formes d’incertitude
rencontrées sur le marché et de remédier à l’opacité qui domine une partie
des échanges économiques. Mais leurs analyses restent majoritairement sous-tendues par l’hypothèse de rationalité de l’
Homo economicus. De quels autres
modèles peut-on disposer aujourd’hui ?
Le travail de conceptualisation est rendu complexe par l’hétérogénéité même
du phénomène. Le terme « confiance » a des significations multiples, variant
selon les contextes d’usage du terme, et nous l’appliquons couramment à des
objets très différents : des personnes, des objets, des artefacts, des systèmes,
des institutions, des organisations, etc. Mais est-ce dans le même sens que
nous disons nous fier à chacun de ces objets ? En outre, la confiance ne
relève pas simplement d’un acte volontaire d’engagement individuel ; elle est
aussi de l’ordre d’une attitude que nous adoptons spontanément dans
l’organisation de notre expérience quotidienne, voire d’une adhésion
première, non réfléchie, routinisée, à tout ce qui nous entoure, depuis les
objets de l’environnement jusqu’à l’ordre institutionnel, en passant bien
évidemment par autrui. Enfin, les discours par lesquels nous verbalisons nos
actes et nos attitudes de confiance ne coïncident pas avec nos pratiques de la
confiance, et celles-ci sont elles-mêmes très diverses et très variables.
Comment spécifier ces formes différentes de la confiance ? Qu’y a-t-il de
commun entre elles ? Des différenciations conceptuelles ont été proposées
pour tenir compte de cette multiplicité et de cette variabilité – elles sont
évoquées dans les différents textes de ce numéro, en particulier ceux de
Luhmann et de Seligman. Mais, à ce jour, elles ne sont pas vraiment
stabilisées, et la question se pose toujours de savoir quelles sont les
différences pertinentes à établir.
La confiance interpersonnelle sert souvent de paradigme pour l’analyse
générale de la confiance. Mais elle n’est sans doute pas elle-même d’un seul
tenant. Ne convient-il pas plutôt de la considérer comme un phénomène
feuilleté ? En effet, comme le montre Esther Gonzalez-Martinez dans son
article sur un type particulier d’audition judiciaire, certaines interactions
peuvent être placées sous le signe de la défiance réciproque systématique ;
mais, en même temps, elles ne pourraient pas tout simplement s’organiser si
elles n’impliquaient pas une forme ou une autre de confiance de base, une
« confiance pratique », écrit l’auteur, dont elle tente de dessiner la figure
tacite. Mais s’agit-il encore véritablement d’une forme de la confiance ?
Un autre problème qui retient l’attention dans ce numéro est celui du passage
de la description de la confiance interpersonnelle à celle des autres formes et
des autres objets de la confiance. En particulier, en quoi consiste la confiance
accordée à une institution ou à une organisation ? En quel sens peut-on dire
que deux organisations se font confiance, alors qu’il leur manque la condition
de personnalité (personhood) requise pour que la confiance existe
réellement ? Telles sont les questions élucidées par Edward Lorenz dans son
texte sur la confiance interorganisationnelle. L’auteur examine de façon très
rigoureuse les conditions dans lesquelles il y a un sens à dire que l’on fait
confiance à une organisation, ou que des organisations se font mutuellement
confiance. Mais, en le lisant, on se demande si, ici aussi, on n’atteint pas les
limites de la pertinence dans l’usage du terme confiance.
On pourrait allonger encore la liste des questions qui se posent au sujet de la
confiance dans le cadre des recherches qui lui sont consacrées. Une dernière
mérite toutefois d’être mentionnée. Elle concerne les sources et les conditions
sociales de la confiance. Manifestement, celle-ci ne dépend pas simplement
de la volonté individuelle, ni même d’habitudes individuelles (voire de types
de personnalité). Certaines conditions sociales semblent requises pour que la
confiance puisse se généraliser, dont en particulier des conditions tenant au
type d’institution prévalant dans la société. C’est un constat qui remonte aux
premières théories politiques de l’ère moderne. Mais il a été amplement
validé par nombre d’expériences historiques, en particulier celles du
totalitarisme : certaines formes d’organisation sociale propagent la défiance
systématique plutôt que la confiance réciproque entre les membres de la
collectivité. Aujourd’hui de nouvelles théories, inspirées par le tournant
pragmatique ou communicationnel de l’analyse sociale, sont proposées pour
spécifier le type d’ordre institutionnel susceptible de générer une confiance
généralisée. Mais, focalisées sur le phénomène de l’intersubjectivité, ces
théories ne parviennent pas à restituer les véritables conditions sociales de la
confiance. C’est ce que j’essaie de montrer dans la dernière partie de mon
propre article, en réactualisant une perspective plus durkheimienne.
En varia, on trouvera d’abord une interrogation de Karine Berthelot-Guillet
et Caroline Ollivier-Yaniv sur la manière dont est reçue une communication
gouvernementale portant sur les grandes causes nationales, conçue comme un
dispositif de pouvoir. « Un verre ça va, trois verres, bonjour les dégâts », par
exemple, ne relève ni de la publicité ni de la propagande, mais d’un discours
où se légitime l’Etat et qui peut être perçu à mi-chemin d’une tentative de
séduction et d’une volonté de coercition.
Quant à Régine Bercot, elle pose la question de l’évolution des relations dans
l’entreprise, depuis le mode hiérarchique descendant traditionnel jusqu’à la
logique plus horizontale de travail par projet, un changement qui requiert
l’acquisition de compétences relationnelles dans un cadre collectif, qui sont
parfois d’autant plus délicates à manier qu’elles s’accompagnent d’une
individualisation des tâches.
[1]
Il existe une traduction en anglais de cet ouvrage : « Trust. A mechanism for the reduction of
social complexity », in N. Luhmann,
Trust and Power, Chichester, John Wiley, 1979, p. 1-103.
[2]
Voir à ce sujet : G. Möllering, « The nature of trust. from Georg Simmel to a theory of
expectation, interpretation and suspension »,
Sociology, 35 (2), 2001, p. 403-420.
[3]
L. Karpik, « Dispositifs de confiance et engagements crédibles »,
Sociologie du travail,
4/1996, p. 527.