2001
Réseaux
Imaginaires de l’efficacite, pensee technique et rationalisation
Antoine Picon
Entre idéologie et utopie, l’une des fonctions de l’imaginaire consiste à
donner une apparence presque tangible à des concepts, à des notions ou à des
idéaux qui en sont a priori dépourvus. L’im ginaire technique contribue
ainsi à construire des représentations imagées de l’efficacité. L’article
envisage deux moments clefs de l’histoire de ces représentations imagées de
l’efficacité. Il y est question d’une première période, correspondant
approximativement à l’« âge classique » de Michel Foucault, marquée par la
prégnance de représentations en quelque sorte architectoniques de
l’efficacité. Les transformations de l’idéal d’efficacité qui se produisent au
siècle des Lumières sont ensuite abordées. Dans une dernière partie, plus
prospective qu’historique, il est enfin question de l’évolution contemporaine
de la recherche de l’efficacité et du rôle paradigmatique que jouent les
technologies de l’information dans cette évolution.
Between ideology and utopia, one of the functions of imagination is to give
an almost tangible appearance to concepts, notions and ideals which are
thought, a priori, not to have any. Technical imagination thus helps to create
imaginal representations of efficiency. This article considers two key stages
in the history of these representations. The first period, corresponding
roughly to Michel Foucault’s “classical age”, is marked by the importance of
what could be seen as architectonic representations of efficiency.
Transformations of the ideal of efficiency during the Enlightenment are then
studied. The last section, more prospective than historical, looks at the
contemporary evolution of the search for efficiency and the paradigmatic
role therein of information technologies.
Comme toutes les activités humaines, la technique fait appel à des
représentations imagées entre lesquelles se tissent de multiples
liens. Ces représentations imagées, ces images, si l’on veut, se
distinguent d’autres types de représentations qui naissent de l’usage
métaphorique du langage. Les liens qui les unissent leur confèrent une
portée qui va bien au-delà du contenu visuel immédiat qu’elles véhiculent.
Plus encore que les images, c’est leur mise en relation qui présente une
signification. Si l’on convient d’appeler imaginaire le système formé par ces
représentations imagées, leurs relations et les significations qu’elles revêtent
par l’intermédiaire de leur rapprochement, il n’est pas douteux que la
technique présente une dimension imaginaire au même titre que la science
ou l’art.
Celle-ci remplit, nous semble-t-il, plusieurs fonctions. Les images
permettent tout d’abord de projeter une réalité différente, de donner forme à
des attentes en assignant du même coup à l’invention et à l’innovation
techniques une finalité qui les justifie aux yeux de leurs promoteurs comme
du public auquel ils s’adressent. A la fin du XIX
e siècle, l’ingénieur
allemand Rudolf Diesel se lance par exemple dans l’élaboration du moteur
qui portera par la suite son nom avec en tête des images de petites sources
d’énergie permettant de rompre avec les grandes concentrations
manufacturières pour leur substituer une forme d’industrialisation à l’échelle
de la cellule familiale
[1]. Il n’est pas le seul à se référer à ce genre d’image.
Dans les années 1880-1900, la question des « petits moteurs » préoccupe de
nombreux réformateurs sociaux. Les images auxquelles ils se réfèrent
possèdent un contenu très littéral dont la presse de l’époque se fait l’écho
sous forme d’évocations censées parler immédiatement à l’esprit. Les
journaux illustrés vont même jusqu’à montrer en vignette des familles
regroupées autour de la source d’énergie qui leur permet de subsister. On
peut s’étonner de ce caractère littéral et y voir quelque chose d’archaïque qui
aurait disparu par la suite. Mais le télétravail, dont il est si souvent question
de nos jours, recouvre-t-il autre chose qu’un ensemble de représentations
imagées du travailleur à domicile derrière son écran d’ordinateur,
représentations imagées qu’un ensemble de discours plus ou moins savants
tente de transformer en une perspective économique viable
[2] ?
L’exemple de Diesel est révélateur de la continuité qui existe souvent entre
l’imaginaire technique proprement dit et des représentations sociales
beaucoup plus larges. L’itinéraire qui le mène de la recherche d’un dispositif
léger à la mise au point d’un engin qui servira essentiellement aux véhicules
lourds et aux navires est également symptomatique des distorsions
importantes qui s’introduisent généralement entre l’imaginaire technique et
les innovations qu’il contribue à faire éclore.
Sous cette première forme, l’imaginaire confine souvent à l’utopie. A
l’instar de cette dernière, sa fonction est de faire reculer les bornes du
possible, d’ouvrir un espace permettant à l’imagination créatrice de
s’exercer. Mais les représentations imagées de la technique peuvent aussi
servir à stabiliser les organisations productives. Le taylorisme qui voit le
jour vers la même époque que le moteur Diesel s’appuie sur un ensemble
d’images de l’usine idéale fonctionnant comme une grande machine, de
l’ouvrier exécutant des séquences d’opérations prescrites par le bureau des
méthodes à la façon d’un automate. La façon dont ces images seront par la
suite détournées de leur signification initiale par le cinéma de Charlie
Chaplin ou de René Clair, avec des films comme
Les Temps modernes ou
A nous la Liberté, en dit long sur leur diffusion
[3]. Elles contribuent à donner
à l’organisation scientifique du travail un caractère de réalité indépassable, si
ce n’est sur le mode de la fuite que choisissent les héros mis en scène par
Chaplin ou Clair.
Lorsqu’il contribue à la stabilisation de l’organisation existante de la
production, la fonction de l’imaginaire s’apparente à celle de l’idéologie.
Dans le cas de l’organisation scientifique du travail, cette parenté sera
révélée avec netteté par les images d’usines et d’ouvriers modèles
véhiculées par la propagande soviétique au plus fort de l’ère stalinienne.
Utopie ou idéologie : c’est entre ces bornes extrêmes étudiées autrefois par
Karl Mannheim avant d’être reprises plus récemment par Paul Ricœur que
se font jour de nombreuses représentations imagées de la technique
[4].
Le rôle joué par ces dernières ne se limite pas toutefois à cette double
fonction d’ouverture du champ des possibles et, de manière symétrique, de
restriction de l’éventail des alternatives envisageables. Car l’imaginaire est
fondé, comme son nom l’indique, sur des images, et le pouvoir des images
ne réside pas seulement dans leur capacité de déstabilisation ou de
légitimation de l’existant. Il consiste aussi à donner à voir l’invisible, à
conférer une apparence presque tangible à des concepts, à des notions ou à
des idéaux qui en sont a priori dépourvus.
Dans le champ politique, l’imaginaire permet par exemple de donner de la
consistance à des entités aussi abstraites que les idées de liberté ou d’égalité.
Des flots d’images véhiculées par la littérature, l’art ou les médias viennent
à la rescousse des mots que l’on convoque afin de préciser leur sens. Les
spots publicitaires réalisés à l’occasion des campagnes électorales en font un
usage abondant. Certaines de ces images possèdent une coloration utopique,
d’autres relèvent plutôt du registre de l’idéologie. Mais ces orientations
implicites ou explicites ne sauraient épuiser l’impression de réalité suggérée
par les représentations imagées.
Aussi pratique soit-elle, la technique est travaillée par des idéaux tout aussi
difficiles à se figurer concrètement. L’exigence d’efficacité fait partie de ces
idéaux. Que faut-il entendre par efficacité, comment peut-on se représenter
quelque chose d’aussi difficile à saisir sitôt que l’on dépasse le cadre de
l’expérience singulière ? C’est au rôle joué à différentes époques par
l’imaginaire dans la construction de cette exigence que sont consacrées les
pages qui vont suivre. Cet article reprend du même coup certaines des
questions soulevées par le sinologue François Jullien dans un essai sur la
conception extrême-orientale de l’efficacité
[5]. L’échelle est ici plus
restreinte, puisque l’on se contentera d’envisager certains moments de
l’histoire européenne de l’efficacité en se concentrant plus particulièrement
sur les représentations véhiculées par des acteurs comme les ingénieurs. Il y
sera question d’une première période marquée par la prégnance de
représentations en quelque sorte architectoniques de l’efficacité, période que
l’on qualifiera de « vitruvienne », en référence au traité de l’ingénieur et
architecte romain Vitruve qui sert de livre de chevet à de nombreux hommes
de l’art des XVI
e -XVII
e siècles. On envisagera ensui e la rupture qui s’opère
au siècle des Lumières par rapport à la conception vitruvienne de
l’efficacité. Il restera enfin à s’interroger sur les nouvelles conceptions de
l’efficacité qui semblent se dessiner aujourd’hui, en liaison étroite avec la
montée en puissance des technologies de l’information et du numérique.
Plus prospective qu’historique, cette dernière partie se présentera de manière
quelque peu différente des deux précédentes. Il s’agira davantage
d’hypothèses née de l’observation des mutations en cours que de certitudes
longuement mûries au contact de documents anciens. En dépit de la rupture
de ton qu’elle introduit, cette mise en rapport du passé et du présent nous
paraît souhaitable, ne serait-ce qu’afin de mieux préciser la position qui est
la nôtre. L’histoire de l’efficacité nous semble en effet, plus que d’autres,
tributaire du moment où elle s’écrit et des préoccupations concrètes que l’on
peut observer en se confrontant aux discours et aux pratiques des acteurs de
la production et du public visé par les processus d’innovation. Dans ce genre
de domaine, le travail de l’historien porte inévitablement la marque des
interrogations de son époque et des incertitudes qui assaillent ses
contemporains.
EFFICACITE TECHNIQUE, NATURE ET SOCIETE
L’efficacité n’est ni un concept, ni même une notion susceptible d’une
définition univoque. Elle correspond plutôt à un idéal, à une tension qui se
fait jour entre les techniques de conception et de fabrication existantes et un
optimum dont on pressent l’existence
[6]. Dans l’industrie contemporaine, ce
n’est jamais l’efficacité que l’on mesure directement, mais des indicateurs
qui semblent aller dans le bon sens, comme la productivité du travail humain
ou les temps d’utilisation des machines. Autrefois, les choses étaient encore
moins claires, de nombreux facteurs échappant à la quantification. Cela
n’empêchait pas les ingénieurs et les architectes, les artisans et les
manufacturiers d’aspirer à une meilleure maîtrise des opérations dont ils
avaient la charge, de rêver d’un univers productif parfaitement adapté aux
besoins de l’homme.
Dans la recherche d’une plus grande efficacité, la nature fournit des sujets de
réflexion bientôt transformés en motifs d’imitation. Pour celui qui aspire à
une plus grande efficacité, la nature n’est-elle pas la référence ultime de
dimensions clefs comme l’automatisme, « cette formule du spontané général
qui anime l’univers
[7] », comme le qualifiait Pierre Naville ? Mais la nature
n’est bien sûr pas une réalité immuable. Construite au moyen de pratiques et
de représentations, elle présente des caractéristiques changeantes d’une
époque à l’autre. Notre nature peuplée de codes et de signaux n’est
certainement pas la même que celle qu’envisageaient les Grecs de
l’Antiquité. Elle ne ressemble même plus à la nature à laquelle avaient
affaire les contemporains de la première révolution industrielle.
Déceler dans la nature les principes conduisant à une plus grande efficacité
et les transposer aux organisations productives, tel semble être un des
ressorts permanents de la recherche de l’efficacité. Par l’intermédiaire de
cette quête, une double construction s’opère : construction à la fois
matérielle et culturelle de la nature comme un ensemble de ressources
susceptibles d’être arraisonnées par l’homme, construction ou reconstruction
d’un monde de la production centré sur les principes d’efficacité que l’on
croit voir à l’œuvre au sein de l’univers des phénomènes physiques. Au
terme de ce processus, il semblerait que la nature s’humanise en devenant de
plus en plus perméable aux désirs et aux besoins de l’homme, tandis que la
société devient en quelque sorte plus naturelle en conformant ses structures
productives aux principes d’efficacité tirés du « grand livre de la nature ».
Les représentations imagées occupent une place importante dans
construction simultanée des registres du naturel et du social qui s’opère sous
l’égide de l’idéal d’efficacité. Comme la nature et l’organisation sociale
auxquelles elles se réfèrent, ces représentations possèdent un caractère
localisé, dans l’espace et surtout dans le temps. Une histoire de l’efficacité
technique, ou plutôt de ses imaginaires successifs et des pratiques sur
lesquelles ils s’appuient, reste à écrire. Cet article se propose d’en dégager
quelques articulations-clefs. On mettra l’accent, ce faisant, sur les relations
qui se tissent entre l’imaginaire technique et les représentations qui ont cours
dans des domaines comme la politique, la philosophie, les sciences ou
encore l’architecture. L’imaginaire technique se déploie en relation souvent
étroite avec d’autres champs de la pensée et de l’action sur les mondes
naturel et social.
UN IMAGINAIRE ARCHITECTONIQUE
Lorsqu’elle apparaît à la Renaissance, la figure de l’ingénieur se définit à la
croisée de deux traditions : celle du Moyen Age et celle de l’Antiquité que
l’humanisme vient réactualiser
[8]. La tradition du Moyen Age est elle-même
double. Elle est représentée d’un côté par les maîtres d’œuvre responsables
des grands chantiers de cathédrale qui disposent de savoirs géométriques et
mécaniques dont le célèbre carnet de Villard de Honnecourt offre une bon
reflet
[9]. Un autre type de personnage conseille quant à lui le prince dans ses
entreprises guerrières, concevant aussi bien des fortifications que des engins
de siège et des machines de tous ordres
[10]. L’art des constructions et la
conception des engins de guerre vont former le noyau des compétences de
l’ingénieur.
La tradition antique redevient d’actualité avec l’examen des constructions et
l’étude des écrits scientifiques et techniques légués par la Grèce et Rome.
Au premier rang de ces écrits figure le
De Architectura de Vitruve
[11]. Dans
les dix livres que comprend l’ouvrage, ce contemporain d’Auguste avait
abordé aussi bien la question des ordres d’architecture et de leur emploi que
la construction des machines hydrauliques et des engins de guerre. Lu,
traduit et commenté avec passion, son texte va venir à l’appui de la scission
qui commence à s’opérer entre conception et exécution, scission dont
témoigne au début du XV
e siècle l’œuv e de l’ingénieur et architecte
florentin Filippo Brunelleschi, auteur de la coupole de la cathédrale de
Florence et l’un des inventeurs de la perspective
[12]. Pour Vitruve la
conception des ouvrages faisait appel à des notions de philosophie, de
mathématiques, de physique et de mécanique, d’astronomie et de médecine,
qui devaient la ranger parmi les disciplines nobles, même si elle était le plus
souvent pratiquée par des personnages de basse extraction, esclaves ou
affranchis
[13]. Cette ambition est reprise par les ingénieurs de la Renaissance
qui se réclament comme Brunelleschi de la culture humaniste. A la
différence des maîtres d’œuvre du Moyen Age qui venaient coiffer la
pyramide des gens de métiers en continuité avec elle, ces ingénieurs
entendent marquer l’écart qui les sépare du chantier.
Un tel écart ménage la possibilité du
disegno, du projet : une série de dessins
et de maquettes, accompagnés ou non de pièces écrites, mobilisant toutes les
ressources de la représentation géométrale et perspective afin de définir
l’édifice, l’ouvrage ou l’engin qui doit être réalisé. Au même titre que
l’architecte avec lequel il se confond longtemps, l’ingénieur est un homme
de projet. Jusqu’à la fin du XVII
e siècle, ses projets vont conce ner pour
l’essentiel le bâtiment, les travaux hydrauliques, la fortification, les engins
de levage et les machines de guerre. C’est ce domaine à la fois vaste et
limité que couvrent déjà les théâtres de machines d’un Konrad Kyeser, d’un
Jacomo Fontana ou d’un Taccola, ainsi que le
Traité d’architecture
beaucoup plus élaboré d’un Francesco di Giorgio Martini, l’un des maîtres
de Léonard de Vinci et sans doute le plus grand ingénieur italien de la
première Renaissance
[14].
En dépit de leur diversité, ces édifices, ces ouvrages et ces engins procèdent
d’un même imaginaire mécaniste dont les théâtres de machines allemands
puis italiens permettent d’observer la genèse. Si le monde qui les entoure ne
saurait encore s’assimiler à une machine, peuplé qu’il est de monstres et de
merveilles, la pensée des ingénieurs se meut déjà au milieu d’un univers de
roues, de poulies et d’engrenages. La principale caractéristique de cette
pensée réside cependant dans l’omniprésence de la géométrie, des
techniques de tracé aux questions de proportionnalité. L’imaginaire
mécaniste des ingénieurs est d’abord un imaginaire géométrique. De la
Renaissance au milieu du XVIII
e siècle, les machines sont d’ailleurs conçues
de manière plus cinématique que dynamique. Ayant pour principale fonction
de transformer et de transmettre le mouvement, elles relèvent de l’étude des
figures, des courbes et des trajectoires
[15].
La géométrie est particulièrement présente en matière d’architecture, de
fortification, de construction des ouvrages hydrauliques, ponts, canaux,
quais ou digues. Au sortir de la Renaissance, l’édification au sens large
prend une importance grandissante dans la définition des compétences de
l’ingénieur, tandis que la conception des machines, qui stagne quelque peu
au plan technique, voit sa part relative décliner. Un tel déclin est
particulièrement prononcé dans des pays comme la France ; l’
Encyclopédie
de d’Alembert et Diderot en révèle involontairement l’ampleur en décrivant
en plein XVIII
e siècle un univers de machines et de procédés peu diffé ent
de ce qu’il était à la Renaissance
[16]. Principalement préoccupée par la
rationalisation des fortifications, puis par celle des infrastructures de
transport, la monarchie française crée en revanche des corps d’ingénieurs
qui favorisent l’innovation dans ces domaines vitaux pour sa survie et son
développement. Organisés respectivement en 1691 et 1716 afin d’unifier le
statut des spécialistes qui en sont chargés, les corps du Génie et des Ponts et
chaussées vont contribuer de manière décisive au mouvement de
professionnalisation des ingénieurs
[17].
L’édification mobilise les savoirs techniques les plus complexes et les plus
formalisés : tracés nécessitant une connaissance approfondie des propriétés
des coniques, principes de dimensionnement où l’on modélise les poussées
et les contrebutées en faisant appel à des intuitions géométriques qui
donneront par la suite naissance aux notions de force et de composition des
forces, méthodes d’hydraulique où la pression est presque toujours
représentée sous forme de hauteur d’eau, ce qui permet de la faire entrer
dans des formules où se combinent d’autres hauteurs et longueurs.
Privilégiant les aspects statiques ou les bilans d’ensemble, la mécanique, la
résistance des matériaux et l’hydraulique balbutiantes des ingénieurs se
ramènent encore une fois à des problèmes de géométrie.
A la charnière des XVIe et XVIIe siècles, tandis que se enforce la part de
l’édification au détriment de la conception des machines, l’inventivité
débridée dont avaient fait preuve les ingénieurs de la Renaissance recule au
profit de l’établissement d’un ensemble de savoirs et de savoir-faire reposant
sur l’usage de proportions consacrées par une longue expérience. Une même
tradition d’inspiration vitruvienne achève de se constituer de l’architecture à
l’art de l’ingénieur. Elle permet de préciser l’évolution de l’imaginaire
technicien qui, de mécaniste, tend à devenir architectonique. Des images
empruntées à l’édification permettent aux ingénieurs et aux architectes de se
représenter les objectifs et les circonstances de leur action. Ils se figurent le
monde comme un grand édifice ordonné et proportionné avec soin à l’instar
d’une église ou d’un palais. Cet édifice leur apparaît comme un modèle
susceptible de les guider dans l’élaboration de leurs projets. Dans un tel
contexte, la recherche de l’efficacité passe par la saisie de l’ordre immanent
aux choses, puis par la détermination des meilleures proportions possibles,
du dimensionnement des ordres d’architecture à celui des arches de pont.
Tout se passe comme si l’ingénieur ou l’architecte ne faisait que reproduire
en petit les principes de la création, avec les inévitables limitations qui
naissent de l’imperfection humaine.
Cette conception de l’efficacité se fait jour en relation étroite avec les
transformations qui affectent d’autres champs de la pensée et de l’action, de
la philosophie à l’art de gouverner les hommes, des sciences à
l’arithmétique. Toutes renvoient au changement qui s’opère dans la
perception de la nature. Celle-ci perd progressivement le caractère enchanté
qu’elle possédait auparavant pour reposer sur le jeu réglé des proportions.
Un tel jeu renvoie au caractère commensurable des causes et des effets
qu’une même échelle graduée doit permettre d’appréhender : toute variation
d’intensité des causes entraînant en principe une variation comparable des
effets. Avec son insistance sur la non proportionnalité entre les dimensions
et les efforts qui s’exercent à l’intérieur d’une structure, le Galilée du
Discours et démonstrations mathématiques concernant deux sciences
nouvelles demeure long emps singulier.
L’imaginaire architectonique contamine également le regard porté sur la
société des hommes. Celle-ci semble relever d’un ensemble de rapports de
proportionnalité reliant les différents phénomènes qui se font jour en son
sein, proportionnalité par exemple entre le nombre total de naissances et
celui des décès survenus au cours d’une même période. De John Graunt et
William Petty à Peter Süssmilch, l’arithmétique politique des XVII
e et
XVIII
e siècles ne se propose rien d’autre que de mettre en évidence de els
rapports à des fins de bon gouvernement. D’après William Pettty, le prince
doit tenir compte « de la symétrie, de la fabrique et de la proportion » de
l’édifice social afin de prendre les décisions qui s’imposent
[18].
Bossuet résume assez bien l’orientation générale de cet imaginaire
architectonique, ainsi que la teneur des démarches théoriques et pratiques
qu’il inspire, lorsqu’il écrit dans son
Introduction à la philosophie que
« connaître les proportions et l’ordre est l’ouvrage de la raison, qui compare
une chose avec une autre et en découvre les rapports
[19] ». On comprend
mieux du même coup l’intérêt qui s’attache tout au long des XVI
e et XVII
e
siècles aux spéculations sur les proportions données par Dieu au Temple de
Jérusalem, du commentaire d’Ezéchiel dû au jésuite espagnol Juan-Bautista
Villalpando à l’
Architecture harmonique du musicien français René
Ouvrard
[20]. Aux yeux des élites, la création divine est porteuse d’une
architecture que la raison humaine a pour tâche de déchiffrer. Semblable
déchiffrement représente le préalable indispensable à la mise en œuvre des
puissances à l’œuvre au sein de la nature et de la société. Dans une telle
perspective, le Temple fait figure d’abrégé des principes qui gouvernent le
monde. Dans le secret de son cabinet, Newton, lui-même s’adonnera à ce
genre de spéculation.
Connaître les proportions et l’ordre revêt bien entendu une signification
différente selon les objectifs que l’on poursuit. Pour certains savants,
l’établissement de classifications, de tableaux, et, à l’intérieur de ces
tableaux, de généalogies reliant le simple au complexe, autorisant le
parcours raisonné de l’échelle des êtres et des choses, l’emporte sur toute
autre finalité
[21]. En retrait de cette ambition de mise en ordre totale, fondée là
encore sur l’idée d’une gradation continue et coordonnée des causes et des
effets, les ingénieurs se préoccupent d’exprimer des régularités plus
immédiatement accessibles. Ils reconnaissent pour cela les hiérarchies et les
distinctions de la société d’ordres et de lignages dans laquelle ils sont pris ;
ils se réclament du prince qui les emploie souvent et qui incarne une autorité
à la fois spirituelle et temporelle, puisque aucune puissance ne se soutient
sans le secours de Dieu. S’inspirant de l’envoi fait par Vitruve de son
De
Architectura à l’empe eur Auguste, les dédicaces aux rois ou aux grands
seigneurs dont ils font précéder leurs traités ne reflètent pas seulement un
désir de protection ; elles correspondent à la conception qu’ils se font de leur
place dans la société. La mission des ingénieurs consiste à doter
l’environnement physique d’ouvrages dont les caractéristiques viennent à
l’appui de l’ordre politique, social et économique existant, qu’il s’agisse de
dessiner le parc qui doit entourer la résidence princière ou de projeter les
grandes infrastructures civiles ou guerrières qui contribuent au
développement et à la défense de l’Etat. Palais et jardins, ponts, canaux,
ports de mer, manufactures, magasins, arsenaux et places fortes, se veulent
autant de monuments du pouvoir conjuguant impact symbolique et efficacité
technique. Les impératifs de « bienséance » et de « convenance », qui
veulent que l’on proportionne l’ouvrage au rang et à la dignité de celui qui
fait bâtir ainsi qu’à l’importance de l’usage auquel il est destiné,
s’appliquent à toutes ces réalisations
[22]. Par leur intermédiaire, l’imaginaire
architectonique prend une nette coloration idéologique.
La recherche d’une efficacité à la fois technique et sociale s’inspirant des
principes d’ordre et de proportion à l’œuvre au sein de la création rencontre
plusieurs limites. Version en quelque sorte dégradée de ces principes, le
corpus des règles de l’édification possède une portée réduite. Il a pour
fonction de guider l’élaboration du projet, mais on ne saurait lui accorder
pleine et entière confiance. Il faut constamment adapter les règles aux
circonstances locales, ainsi que le souligne l’ingénieur et architecte François
Blondel dans son
Art de jetter les bombes : « En un mot, on ne peut pas
assurer qu’en tous les arts, la simple connaissance des préceptes suffise à
leur perfection. Il faut les savoir appliquer au sujet, et c’est dans cette
application que l’on trouve toujours la résistance et l’opiniâtreté de la
matière, qui fait naître mille obstacles et mille empêchements que l’on ne
connaît et que l’on n’apprend à vaincre que par la pratique et
l’expérience
[23]. »
Le travail de l’ingénieur sur le territoire se révèle d’autre part impuissant à
transformer celui-ci en profondeur. A l’instar des ouvrages d’architecture,
les réalisations techniques possèdent encore un caractère exceptionnel. Le
creusement du canal du Midi ou la création de Sète, Brest et Rochefort ne
suffisent pas à faire de la France de Louis XIV un espace unifié
[24]. Ce n’est
qu’au cours de la seconde moitié du XVIII
e siècle que commencera à se
faire jour un objectif de quadrillage systématique du territoire faisant appel
aux figures de la maille et du réseau
[25].
Enfin, de par sa nature même, l’imaginaire architectonique des ingénieurs ne
se préoccupe guère de saisir les dynamismes tant naturels qu’humains. Les
représentations imagées sur lesquelles il s’appuie ainsi que les notions
d’ordre et de proportion qu’elles servent à illustrer tendent à privilégier des
évidences statiques. Centré sur la question de la mobilité, l’imaginaire
technique des Lumières va marquer un tournant important dans l’histoire des
conceptions de l’efficacité.
LE TOURNANT ANALYTIQUE DES LUMIERES
Comme les représentations imagées auxquelles il vient se substituer cet
imaginaire est inséparable d’une mutation culturelle de grande ampleur,
mutation dont la traduction la plus immédiate consiste en l’établissement
d’une nouvelle grille d’interprétation de la nature. Pour les élites qui
réfléchissent à sa structure et à son fonctionnement, la prise en compte de
son dynamisme intrinsèque tend à l’emporter sur la reconnaissance et
l’exploration des régularités de nature architectonique qu’elle recèle en son
sein. Au lieu de porter principalement sur ces régularités, le type de mesure
dont elle relève doit s’appliquer autant que possible aux flux et aux
processus qui l’animent. Semblable intérêt porté aux flux et aux processus
naturels renvoie à un changement d’attitude à l’égard du mouvement. Si la
science et la philosophie du XVII
e siècle avaient déjà accordé au
mouvement une importance qu’il ne possédait pas dans l’aristotélisme
médiéval, où il était presque toujours synonyme d’imperfection radicale,
elles n’en avaient pas moins cherché à en neutraliser la puissance corrosive
en le rapportant à un ordre de la création immuable quant à lui. Les
proportions et l’ordre dont se réclamait un Bossuet venaient ainsi tempérer
ce que la dynamique galiléenne, les tourbillons cartésiens ou la
reconnaissance de certains mécanismes physiologiques pouvaient avoir de
déstabilisant. En rupture avec cette conception statique, la pensée des
Lumières installe la puissance productive de la nature et les mouvements de
tous ordres qui en sont l’expression au cœur de la réalité. Une telle attitude
atteint son paroxysme chez Diderot, Helvétius ou le baron d’Holbach qui ne
considèrent plus que les mouvements incessants de l’univers, mouvements
auxquels l’homme participe, créature mobile au milieu d’un environnement
tout aussi mouvant que le jeu de ses organes et de sa pensée
[26]. « Tout est
sans cesse en mouvement dans la nature ; tous les corps sont dans une
continuelle fluctuation. Leurs éléments se combinent et se décomposent ; ils
revêtent successivement mille formes fugitives : et ces métamorphoses, suite
nécessaire d’une action qui n’est jamais suspendue, en renouvellent à leur
tour les causes et conservent l’éternelle jeunesse de l’univers »,
s’enthousiasme d’Holbach.
Dans ce nouveau contexte, la grille des interprétations de l’inerte et du
vivant, du sain et du malsain, se redéploie. Le mouvement devient désormais
synonyme de vie, de croissance et de santé, l’immobilité qui naît des
obstacles s’assimilant à la mort, au déclin ou au malsain. De telles
conceptions imprègnent le discours des Lumières sur l’aménagement urbain
qui cherche à promouvoir la libre circulation des éléments naturels. « C’est
une vérité reconnue que l’eau la plus parfaite s’altérerait bientôt sans le
mouvement qui l’entretient dans sa propre pureté, et qui la mettant en état de
donner de la fraîcheur et du ressort à l’air, en fait une boisson salutaire aux
hommes et aux animaux
[27] », écrit par exemple Parmentier dans sa
Dissertation sur la nature des eaux de la Seine de 1787. On perçoit mieux
tout ce que cette conception doit à l’imaginaire lorsque l’on voit le même
Parmentier tirer argument du caractère purificateur du mouvement pour
affirmer que l’eau de la Seine sort de Paris plus propre qu’elle y est entrée,
les immondices qu’on y jette contribuant, selon lui, à sa salubrité en raison
de l’agitation qu’ils lui communiquent. De la suppression des fossés emplis
d’eau stagnante des enceintes urbaines à la destruction des maisons
construites sur les ponts qui font, s’imagine-t-on, obstacle au renouvellement
de l’air, les politiques édilitaires du XVIII
e siècle et la pratique des
« embellissements » qu’elles recouvrent, portent clairement l’empreinte de
ces préoccupations de libre circulation des éléments naturels
[28].
Le discours social témoigne de déplacements du même genre. A la mobilité
des éléments naturels doit répondre celle des hommes, des idées et des
marchandises. Lutter contre les préjugés, fluidifier la société et les échanges
dont elle est le siège, tels sont les nouveaux impératifs du temps. Il
s’expriment aussi bien dans sous la plume des philosophes que dans les
multiples ouvrages qui traitent du commerce et de la nécessité de « laisser-faire, laisser-passer », comme l’écrivent les physiocrates.
Dans un tel contexte, l’ingénieur et l’architecte ne peuvent que se proposer
de contribuer à leur tour à l’universelle et salutaire mobilité des éléments
naturels, des hommes et de leurs productions. Telle est en particulier la
vocation des ingénieurs du corps des Ponts et Chaussées qui ont en charge
les voies de circulation du royaume, routes, ponts, auxquels s’adjoignent
bientôt les canaux et les ports de mer
[29]. Mais on trouve l’empreinte de ces
conceptions jusque sous la plume de l’architecte Claude Nicolas Ledoux,
lorsqu’il évoque les flux commerciaux dont sa ville idéale de Chaux doit
constituer le centre
[30]. Toute l’ambition des ingénieurs et des architectes des
Lumières consiste à réguler les flux naturels et humains au moyen des
édifices et des infrastructures. Ils convoquent volontiers pour cela des
images d’eau s’écoulant librement sous les arches des ponts, de routes et de
marchés contribuant à la circulation des richesses. Dans tous les domaines
où s’exerce leur action, des représentations imagées de la fluidité s’imposent
à leur esprit. Notons que ces représentations sont de nature quelque peu
différente de celles qui avaient cours à l’époque précédente. Leur contenu
concret est en effet moins immédiatement déterminant que les liens qui les
unissent et qui renvoient au thème de la circulation universelle des choses et
des hommes. On est ici plus proche du stade de la conceptualisation, même
si l’aspect visuel s’avère toujours déterminant.
La montée en puissance du thème de la fluidité s’accompagne d’une
mutation des idéaux d’efficacité. A l’efficacité de type vitruvien qui tenait à
l’ordre et à la juste proportion du tout et des parties, des causes et des effets,
se substitue celle qui réside dans la libération des dynamiques tant naturelles
qu’humaines. Il faut contribuer à l’universelle mobilité des éléments, des
hommes et des marchandises, en détruisant les obstacles qui s’y opposent,
depuis les barrières naturelles jusqu’à ces péages qui grèvent le commerce
sans profit réel pour la collectivité.
Des nouvelles valeurs guident ce faisant l’action des techniciens : valeurs
liées aux notions d’utilité et de bonheur publics. Semblables valeurs
s’inspirent de principes de légitimité et d’objectifs concrets bien différents
que ceux qu’avait connus la société d’Ordres à son apogée. Au service du
monarque tend à se substituer celui d’une collectivité d’hommes libres et
égaux en droits. Cette perspective est particulièrement nette sous la plume
des ingénieurs des Ponts et Chaussées dont les écrits annoncent à de
nombreux égards le discours révolutionnaire. Les sujets de dissertation
française proposés aux élèves de l’Ecole des ponts afin de les perfectionner
dans l’expression écrite en témoignent à leur manière. C’est ainsi qu’on leur
demande en 1784 d’envisager les « avantages et des inconvénients de
l’égalité des conditions d’une grande société telle qu’une nation entière
[31] ».
Pour les architectes et les ingénieurs, la question des outils de projet se pose
du même coup dans toute son ampleur. Comment coordonner le tout et les
parties, les causes et les effets ? Il n’est plus possible de les relier au moyen
techniques fondées sur l’usage des proportions et de la géométrie – ce serait
perdre de vue les dynamiques qui leur donnent tout leur sens. En attendant la
définition de nouvelles techniques permettant de rendre compte de ces
dynamiques, se font jour des réflexions de nature méthodologique. A défaut
de bouleverser l’existant, il s’agit d’en rendre compte de manière plus
rationnelle que par le passé.
En matière philosophique, s’agissant par exemple d’étudier les mécanismes
par lesquels se forment naturellement les sensations et les idées, nombre de
penseurs se réclament de la méthode analytique consistant à décomposer une
réalité en ses constituants élémentaires avant de la recomposer de manière à
rendre compte de ses articulations successives. Ainsi que l’exprime
Condillac à la suite de Locke, cette méthode « ne consiste qu’à composer et
à décomposer nos idées pour en faire différentes comparaisons, et pour
découvrir, par ce moyen, les rapports qu’elles ont entre elles, et les nouvelles
idées qu’elles peuvent produire
[32] ». Présupposant un rapport d’homologie
entre le mouvement naturel de la pensée et sa reconstruction rationnelle, la
méthode analytique ne se propose avant tout de saisir la dynamique de
l’entendement.
Mais cette dynamique est aussi à l’origine des sciences qui ne font que
composer et décomposer dans le domaine qui est le leur les groupes de
sensations que la nature présente à l’homme. Dans l’esprit de Condillac ou
dans celui des Idéologues qui reprennent certaines de ses idées essentielles
sous la Révolution, les sciences fournissent d’ailleurs le prototype de la
démarche analytique qu’un Garat qualifiera de « méthode des géomètres »
ou « méthode de l’esprit humain » dans ses cours d’analyse de
l’entendement de l’Ecole normale de l’an III
[33]. Vers la même époque, la
nouvelle chimie de Lavoisier fait d’ailleurs usage de cette méthode avec le
succès que l’on sait.
« Méthode de l’esprit humain », l’analyse se révèle du même coup
généralisable à de nombreux secteurs. Cette généralisation se trouve déjà en
germe dans l’œuvre de Condillac, dans son
Cours d’études de 1775 en
particulier où l’on peut lire que « l’analyse est (...) la décomposition entière
d’un objet, et la distribution des parties dans l’ordre où la génération devient
facile
[34]. » Ainsi formulée, la méthode analytique peut être transposée aux
arts et à leurs combinaisons. Telle est bien l’ambition d’un Diderot qui
déclare avoir suivi dans sa fameuse description de la machine à tricoter des
bas « une espèce d’analyse, qui consiste à distribuer la machine entière en
plusieurs assemblages particuliers ; représenter au-dessous de chaque
assemblage les parties qu’on n’y aperçoit pas distinctement ; assembler
successivement ces assemblages les uns avec les autres, et former ainsi peu à
peu la machine entière
[35]. » Conçue comme le prototype de ce que doivent
être les descriptions des arts et métiers de l’
Encyclopédie, la contribution de
Diderot débouche sur des perspectives de rationalisation. Car c’est en
analysant de la sorte les objets et les gestes de la production que l’on peut
chercher à les améliorer
[36].
Sans qu’ils se réfèrent forcément aux écrits des philosophes, les architectes
et les ingénieurs s’inscrivent dans la même perspective lorsqu’ils tentent de
rendre compte de leurs projets en termes de fonctions et de parties
d’ouvrages élémentaires qui sont ensuite combinées de manière à réguler les
mouvements et les flux naturels et humains. A l’analyse des ponts, des
routes et des canaux en ces termes répond celle des équipements qui doivent
eux aussi faciliter la circulation des usagers. Chez les ingénieurs, cette
« espèce d’analyse » se poursuit par la décomposition systématique des
tâches de chantier en gestes et en opérations élémentaires qui doit permettre
de rationaliser les processus de construction
[37].
A plus grande échelle, la réflexion spatiale des Lumières témoigne
d’orientations comparables. La création des départements par la
Constituante procède en particulier d’une décomposition du territoire
national suivie du réarrangement rationnel de la diversité qu’elle révèle
[38].
Appréhendée en termes d’individus possédant chacun des appétits de
jouissance et une volonté élémentaires, la société peut aussi s’analyser
suivant le même schéma de décomposition/recomposition. Telle est par
exemple l’hypothèse à laquelle recourt l’ingénieur des Ponts et Chaussées
Achille-Nicolas Isnard dans
son Traité des richesses de 1781 qui cherche à
découvrir les lois d’une science sociale fondée sur la composition des
volontés individuelles
[39]. La « mathématique sociale » du marquis de
Condorcet procède au fond des mêmes présupposés
[40].
Décomposer les réalités complexes en éléments simples pour en saisir la
genèse, mieux appréhender les mouvements, les flux et les processus
qu’elles recouvrent, représentent en définitive autant de mots d’ordre pour
élites éclairées. Il s’agit de passer de faisant d’une connaissance statique des
structures à une connaissance dynamique des fonctions et des opérations
susceptibles de rendre compte des mouvements, des flux et des processus
tant naturels qu’humains
[41]. En matière scientifique, semblable dessein
constitue le commun dénominateur d’entreprises aussi diverses que peuvent
la chimie de Lavoisier, la mécanique de Lagrange, ou l’histoire naturelle de
Buffon. En débordant du cadre des sciences de la nature, on retrouve le
même genre de projet chez nombre des techniciens qui cherchent à rendre
compte des fondements rationnels de leur pratique. Elle inspire enfin les
philosophes, les administrateurs et les premiers économistes qui se penchent
sur la société et sur son évolution.
Dans le champ des techniques, un tel projet atteint son paroxysme dans les
dernières années du XVIII
e siècle. A côé du génie civil et de la
construction, plusieurs tentatives d’application se font jour dans le domaine
des industries d’armement
[42]. La décomposition des processus de fabrication
en séquences élémentaires, ainsi que la recherche d’un meilleur
enchaînement qui verrait ces séquences s’agréger comme les moments d’un
seul et même flux productif s’accompagne de réflexions sur des questions
comme la réduction des temps opératoires, la mesure de la dépense
d’énergie effectivement consentie par les ouvriers, ou encore
l’interchangeabilité des pièces. Des tentatives de rationalisation de la
construction aux expériences qui on trait à la production manufacturière,
tout se passe comme si l’on assistait à l’émergence d’une sorte de « proto-taylorisme » fondé sur des représentations fluidiques de l’efficacité ainsi que
sur une volonté de saisie fine de ce qui se passe sur les chantiers et dans les
ateliers.
Ce « proto-taylorisme » va se révéler très rapidement un échec. La
rationalisation des chantiers et des ateliers fait long feu et la première moitié
du XIX
e siècle en revient très vi e à des ambitions beaucoup plus mesurées.
L’orientation analytique de la pensée des Lumières se voit par ailleurs
critiquée de toutes parts au nom de conceptions holistes de la nature et de la
société imprégnées de représentations organicistes. Mais les réflexions des
Lumières sur l’efficacité n’en connaissent pas moins une double postérité.
La première est immédiate et tient à la fondation d’une science de
l’ingénieur fondée sur l’analyse, au restreint que revêt ce terme en
mathématiques et en mécanique, c’est-à-dire à l’usage du calcul
infinitésimal. Aux anciens savoirs de l’ingénieur fondés sur la géométrie se
substituent dans les années 1820-1830 des disciplines comme la mécanique
rationnelle, l’hydraulique appliquée ou la résistance des matériaux
[43]. Celles-ci vont permettre d’appréhender les phénomènes de manière dynamique,
d’étudier leur variation dans l’espace et dans le temps, comme en avaient
rêvé les ingénieurs des Lumières. Aux décompositions et aux
recompositions de ces derniers va succéder le jeu des différentielles et des
intégrales, la formulation de lois sous forme d’équations différentielles, la
détermination d’intervalles de validité et de paramètres permettant
d’appliquer ces lois aux réalités techniques.
Une telle mutation s’enracine, on le voit, dans les transformations qui
affectent l’imaginaire technicien à la charnière de l’Ancien Régime et de
l’ère industrielle. L’objectivité qu’on prête volontiers aux savoirs
scientifiques et techniques ne doit pas faire oublier tout ce que leur
émergence doit à des représentations imagées de la nature et de la société.
La formulation de certains idéaux en demeure durablement affectée.
L’importance accordée à la recherche de la fluidité et à la compréhension
fine des mouvements et des processus tant naturels qu’humains constitue
aujourd’hui encore l’une des assises de l’approche des problèmes
d’efficacité.
L’imaginaire fluidique de la pensée technique des Lumières possède une
autre postérité, moins immédiate que la précédente. Celle-ci tient à
l’exportation des recherches françaises sur la fabrication des armes sous
d’autres cieux. Par l’intermédiaire des relations étroites qu’entretiennent les
ingénieurs militaires français et américains au début du XIX
e siècle,
l’interchangeabilité des pièces est mise en œuvre avec succès à la
manufacture d’armes de Springfield aux Etats-Unis
[44]. Cette réussite va
constituer par la suite le paradigme fondateur de l’« American system of
manufactures » qui constituera lui-même l’assise sur laquelle Frederick
Winslow Taylor assoira son organisation scientifique du travail
[45]. Des liens
discrets, mais néanmoins réels, unissent ainsi le « proto-taylorisme » des
Lumières au taylorisme proprement dit. Là encore, ce qui transmet d’un bout
à l’autre de la chaîne, c’est un idéal nourri de représentations imagées de
l’efficacité manufacturière, plus encore que des savoir et des performances
techniques.
L’EFFICACITE A L’HEURE DES TECHNOLOGIES
DE L’INFORMATION
Le chemin conduisant aux débats actuels sur l’efficacité des organisations
productives est rythmé par plusieurs autres tournants, ainsi que par de
multiples inflexions. L’apparition du taylorisme correspond à l’un de ces
tournants, ne serait-ce que parce qu’elle est contemporaine de l’émergence
de nouvelles grilles de lecture des registres du naturel et du social. Par
rapport au XVIII
e siècle, l’un des changements majeurs tient à l’importance
prise par les considérations énergétiques, qu’il s’agisse d’étudier la nature ou
de réfléchir au fonctionnement de la société
[46].
L’histoire de l’efficacité ne saurait pour autant se réduire à une série de
phases distinctes les unes des autres à la manière de ces âges de l’esprit
humain qu’affectionnait Auguste Comte. A chacun de ses moments
subsistent les traces de conceptions antérieures. L’ordre et la proportion
demeurent par exemple importants aux yeux de nombreux architectes et
ingénieurs des Lumières. Les imaginaires successifs de l’efficacité se
constituent en réalité sur un mode plus proche de la sédimentation que de la
refondation périodique. On comprend mieux du même coup que nous
n’ayons jamais rompu avec l’intérêt porté par le XVIIIe siècle à la ques ion
des mouvements et des flux. Cet intérêt semble même s’accroître encore
aujourd’hui, en liaison avec la montée en puissance de la pensée des réseaux
et des échanges sur l’internet.
Afin de ne pas être trop long, nous avons simplifié dans les pages qui
précèdent la caractérisation du moment vitruvien et du tournant des
Lumières, en omettant les tensions et les contradictions qui subsistent au
sein de leurs représentations imagées de l’efficacité. Ces dernières ne sont
jamais entièrement cohérentes, pas plus que les pratiques qu’elles
contribuent à orienter. Toujours en projet, l’efficacité ne possède pas la
stabilité et le caractère univoque d’un concept philosophique ou scientifique.
Elle porte la marque d’expériences contrastées. Elle se ressent aussi de
l’existence d’affrontements socioprofessionnels comme le conflit qui oppose
au XVIIIe siècle les ingénieurs aux membres des corporations. C’est ce
conflit qui donne sa pleine portée au « proto-taylorisme » que tentent de
promouvoir les premiers au détriment de l’autonomie de l’exécution dont les
seconds se font les défenseurs.
On peut faire l’hypothèse que de telles tensions s’accroissent au cours des
périodes de transition. Si celle-ci s’avère exacte, nous vivons à une époque
de transformation accélérée de l’idéal d’efficacité. La recherche de
l’optimum technologique semble en effet placée sous l’égide de
déterminations pour le moins contradictoires. Particulièrement prononcées
dans le domaine industriel, celles-ci entretiennent des liens étroits avec les
incertitudes qui affectent aujourd’hui notre lecture simultanée de la nature et
de la société, incertitudes que vient renforcer encore le recours systématique
à l’outil informatique. De nouvelles représentations imagées de l’efficacité
semblent se rechercher ce faisant, à la place des évidences léguées par
plusieurs décennies de « modèle d’organisation » taylorien de la
production
[47].
Les contradictions que l’on peut repérer ne permettent certes pas de se
prononcer avec certitude sur le contenu de ces nouvelles représentations
imagées. Répétons-le, les développements qui vont suivre possèdent un
caractère exploratoire. Il s’agit d’hypothèses qui ne sauraient prétendre au
même statut que les résultats auxquels nous a conduit une longue
fréquentation des documents relatifs au travail des ingénieurs et des
architectes des XVIIe -XVIIIe siècles.
La première contradiction qui affecte aujourd’hui la recherche de l’efficacité
tient à la lourdeur croissante des investissements matériels, de la machinerie
industrielle en particulier, et à la nécessité simultanée de s’adapter à la
demande changeante de la clientèle. Dans
Le Nouveau monde industriel,
Pierre Veltz rappelle à ce propos que le volume de capital fixe par emploi
qui était, en France, de trois cent cinquante mille francs en 1970 a dépassé le
million de francs au début des années 1990
[48]. Dans le même emps, la
demande du public s’est faite plus exigeante en termes de nouveauté et de
qualité des produits. Dans des domaines comme l’automobile, l’époque des
grandes séries d’inspiration fordienne semble révolue. Comment concilier la
lourdeur des équipements industriels avec la flexibilité rendue nécessaire par
la volatilité des marchés ?
La saisie de l’efficacité technique en termes de productivité du travail
élémentaire sur laquelle s’était appuyée le taylorisme se voit quant à elle
remise en cause au profit d’une approche plus globale, systémique, fondée
sur une exigence de coopération entre les acteurs de la production. Cette
coopération, qui était autrefois inscrite dans des dispositifs matériels comme
la chaîne, tend devenir autonome, à réclamer un engagement personnel bien
différent de la soumission passive aux rythmes de la machine qu’on attendait
de l’ouvrier taylorien. Le découplage entre le temps machine et le temps
ouvré va dans le même sens. Mais l’engagement de tous les instants que l’on
attend du salarié, engagement qui passe par l’intériorisation d’un certain
nombre d’objectifs de l’organisation à laquelle il appartient, se heurte à
l’affaiblissement des liens contractuels qui unissaient autrefois employé et
employeur. Dans un univers économique de plus en plus instable, marqué
par des licenciements économiques massifs, on demande au salarié de
s’impliquer fortement dans les structures productives sans la contrepartie
traditionnelle que représentait la sécurité de l’emploi
[49].
Les deux contradictions que l’on vient d’évoquer ne sont pas les seules qui
affectent aujourd’hui la quête de l’efficacité technique. Elles possèdent
toutefois un caractère exemplaire dans la mesure où elles reposent sur un
conflit entre temporalités que l’on retrouve à presque tous les niveaux des
organisations productives, les temps longs de l’investissement industriel ou
de la fidélisation du salarié se heurtant aux rythmes beaucoup plus rapides
du marché et des critères de rentabilité financière. Le même genre de conflit
caractérise au même moment les relations entre l’homme et la nature. Les
exigences d’un « développement durable », qui passent par la prise en
compte de facteurs globaux, mesurables à des échelles de temps qui vont de
la décennie au siècle, se révèlent difficilement compatibles avec des
mécanismes de prise de décision politiques et économiques à beaucoup plus
court terme.
Cet ensemble de contradictions pourrait bien s’enraciner dans la perception
contrastée que nous avons aujourd’hui de notre environnement tant naturel
qu’humain. D’un côté, celui-ci est censé relever de lois déterministes, lois
que nous approchons de plus en finement au moyen d’outils de calcul et de
simulation. Mais cet environnement est d’autre part peuplé d’événements
difficiles à prévoir. Dans le domaine des sciences de la nature, la théorie du
chaos, avec ses systèmes dynamiques que l’on peut décrire
mathématiquement, mais dont l’évolution échappe à la saisie intuitive et à la
prédiction en raison de leur complexité, constitue l’une des expressions les
plus frappantes de cette dualité. Le succès médiatique qu’a connu cette
théorie provient pour partie de sa capacité à exprimer quelques unes des
caractéristiques fondamentales du nouveau type de nature qui se dessine
sous nos yeux
[50].
Le monde humain relève du même genre d’imbrication entre des lois et des
événements difficilement prévisibles. Les marchés financiers sont à la fois
gouvernés par le calcul et la simulation, et sujets à des volte-face et à des
crises qu’aucun programme ne permet de modéliser
[51]. Le caractère heurté
du processus de mondialisation est en partie imputable à ces volte-face et à
ces crises dont le rythme paraît s’accélérer. Dans de nombreux pays, la vie
politique se met progressivement au diapason, avec ses anticipations et ses
sondages répétés, de plus en plus précis, qui débouchent sur des votes aux
résultats souvent si serrés qu’ils deviennent impossibles à prévoir, à l’instar
de ce qui s’est passé lors la dernière élection présidentielle américaine. Des
sciences de la nature à l’étude des comportements socio-économiques, on
assiste à la montée en puissance simultanée des outils de calcul et de
simulation et des événements qui déjouent leurs prévisions.
Qu’il s’agisse de traiter des quantités massives de données, de faire tourner
des programmes de simulation, ou de donner à lire le déroulement des
événements les plus variés, les technologies de l’information, à commencer
par l’informatique et ses applications directes, jouent un rôle clef dans le
déchiffrement de cette étrange situation. Ces technologies ne constituent
certes pas le ressort ultime permettant d’expliquer les transformations en
cours. Il serait même grossièrement simplificateur d’en faire une sorte de
deus ex machina permettant rendre compe de la genèse et du
développement de cette « société de l’information » dans laquelle nous nous
trouvons de plus en plus impliqués. Les techniques ne transforment pas la
société de l’extérieur, comme des forces s’appliquant à un corps qui serait
inerte sans elles. Dans le jeu des déterminations qui contribuent à structurer
simultanément le corps social et le champ des techniques, le premier nous
semble en outre posséder une certaine antériorité. L’évolution conduisant au
large éventail de technologies qui font appel aujourd’hui à la notion
d’information, l’informatique, mais aussi la radio, la télévision, ou encore le
téléphone fixe et mobile, fait davantage figure de conséquence d’un
ensemble complexe de dynamiques sociales, dont certaines s’amorcent dès
le XIXe siècle, que de résultat de processus d’innovation qui se seraient
déroulés en marge de ces dynamiques. Mais en raison même de ce caractère
dérivé, les technologies de l’information contribuent à exprimer certaines
caractéristiques fondamentales du monde dans lequel nous vivons, avec ses
contradictions et les lignes de force qui semblent se dégager en son sein.
L’informatique occupe en particulier une position-clef, au cœur des
systèmes d’information comme dans l’imaginaire qui s’en fait l’écho.
Si la contribution de l’informatique à la calculabilité du monde est bien
connue, on oublie parfois les liens étroits qui l’unissent à une lecture du
monde fondée sur le repérage d’occurrences et d’événements. Ses premiers
développements ne sont-ils pas intimement liés à la guerre et à ses
péripéties, des premiers calculateurs des années 1940 aux outils mis en place
pendant la guerre froide
[52] ? A l’instar du système AGE de défense aérienne
des Etats-Unis, les outils informatiques de la guerre froide mettaient la
puissance de calcul des ordinateurs au service d’hypothèses de frappes
nucléaires par l’Union soviétique. Ceux qui leur ont succédé dans un cadre
civil continuent à présenter de troublantes affinités avec une réalité dont la
texture serait faite d’événements plutôt que de choses persistantes. Une telle
affinité atteint son paroxysme avec les jeux sur ordinateur ou sur console,
mais on la retrouve dans toute une série d’autres applications
contemporaines, à commencer par celles qui permettent de visualiser en
temps réel des occurrences qui vont de la simple panne au
dysfonctionnement généralisé.
Système d’un côté, événement de l’autre : c’est entre ces deux pôles que se
sont développés depuis une trentaine d’années les réseaux informatiques,
l’internet en particulier. Il est symptomatique que ce dernier fasse à la fois
figure d’infrastructure héritière du projet d’« autoroutes de l’information »
de l’administration Clinton, et de communauté construite à coup
d’interactions entre des individus dont le comportement échappe, en théorie
du moins, à tout contrôle centralisé
[53]. C’est sous le double aspect d’un
système et d’un ensemble imprévisible de micro-interactions pouvant
s’assimiler à autant d’événements, qu’il apparaît aux yeux de ses partisans
comme de ses détracteurs.
Il ne s’agit pas, encore une fois, d’attribuer un rôle moteur aux technologies
de l’information dans le processus de reconstruction de la nature et de la
société qui se déroule sous nos yeux, processus qui engage bien d’autres
dimensions que celle de la technique, mais plutôt de souligner le caractère
paradigmatique qui semble être le leur. Tout se passe comme si ces
technologies étaient les mieux à mêmes d’exprimer le sens des
transformations en cours, que ce soit par leurs propriétés intrinsèques ou par
le jeu incessant des images et des métaphores qui se saisissent de ces
propriétés pour les extrapoler en direction des mondes physique et social.
Dans quel sens s’oriente à présent la recherche de l’efficacité technique ? Le
jeu des prédictions est toujours dangereux. Observons simplement que cette
recherche se trouve encadrée par les pôles extrêmes que constituent la
planification à l’ancienne, d’un côté, et la réponse au coup par coup aux
défis de l’environnement extérieur et interne, retournement de marché ou
panne d’atelier, de l’autre. La première alternative n’est plus de mise dans
un monde économique devenu incertain. La seconde n’offre aucune
indication sur des points pourtant cruciaux, comme les dépenses
d’équipement lourd à consentir ou la nécessaire mobilisation des salariés.
Entre ces pôles extrêmes, paraît se développer un recours beaucoup plus
systématique qu’autrefois au scénario, de l’évocation des cycles vertueux
qui doivent permettre à l’entreprise de se développer harmonieusement à la
description des multiples embûches qui la guettent sur cette voie. Un tel
recours permet de restreindre le champ des incertitudes liées aux
événements qui peuvent se présenter, sans pour autant retomber dans les
pratiques traditionnelles de planification à grande échelle. A des schémas
d’évolution linéaires tend à se substituer du même coup l’identification de
seuils et de points de bifurcation possibles. A défaut d’assigner au futur une
image stable, la pensée technique pourrait bien se contenter d’en rechercher
certaines articulations-clefs, là où des choix s’avèrent à coup sûr nécessaires.
Elle pourrait bien renouer ce faisant avec quelques uns des principes
fondateurs de la réflexion stratégique des militaires, une réflexion qui a
précisément pour vocation de s’avancer en se gardant du systémisme comme
de la soumission pure et simple aux événements.
Les nouvelles formes d’efficacité qui se recherchent de la sorte ont recours
aux ressources de la narration. Elaborer un ou plusieurs scénarios, c’est
ébaucher une histoire avec ses variantes, à la façon d’un romancier ou d’un
auteur de pièce de théâtre. La convergence entre pensée technique et
création littéraire n’a rien de fortuit, dans la mesure où la mise en intrigue
fonctionne, ainsi que le souligne Paul Ricœur, à mi-chemin entre la rigueur
d’un système purement logique et l’arbitraire d’événements sans liens les
uns avec les autres
[54]. Pour Ricœur, les techniques narratives sont porteuses
de lignes de conduite pour l’action
[55]. La recherche de l’efficacité pourrait
bien s’inspirer plus fortement que par le passé de leurs ressources.
La mise en intrigue du devenir des organisations productives est également
susceptible de contrebalancer, au moins en partie, leur fragilisation
consécutive à l’affaiblissement des liens entre employeurs et employés. Au
lieu de s’opérer sur la base d’intérêts à long terme, l’investissement des
salariés paraît d’ores et déjà relever de mécanismes d’adhésion de nature
plus limitée. La production de scénarios d’évolution de l’entreprise peut
contribuer à clarifier ces nouveaux termes contractuels, ainsi qu’en
témoigne, dans de nombreux groupes industriels, l’importance prise par les
procédures de communication interne fondées sur la notion de projet
d’entreprise. Un projet d’entreprise n’est rien d’autre qu’un scénario
optimiste concernant son avenir à court et moyen terme. Par l’intermédiaire
de ce type de pratique, on retrouve la fonction idéologique dont se pare
presque toujours la recherche de l’efficacité.
Ordre et proportions, flux et mouvements, systèmes et événements dont la
coprésence pourrait être pensée au moyen de scénarios : les trois moments
de l’histoire de l’efficacité que nous avons choisi d’évoquer ont en commun
une abondante production de représentations. Aux images d’édifices
harmonieux ou de circulation des éléments naturels, des hommes et des
marchandises, se sont substituées les multiples représentations qui naissent
de l’usage intensif des technologies de l’information, représentations dont le
cinéma et la télévision se font les propagateurs zélés. On ne compte plus les
films et les séries qui s’y réfèrent, comme pour donner de la consistance à un
futur qui refuse de se laisser appréhender en termes simples. De
Blade
Runner à
Dark Angel en passant par
The Matrix, ce futur, lorsqu’il est
directement évoqué, se caractérise souvent par un mélange de haute
technologie et de misère sociale, de programmation des êtres et des choses et
d’imprévu auquel contribuent les découvertes que l’on peut faire par
l’intermédiaire des ordinateurs et des réseaux. En retrait de ces descriptions
paroxystiques, peu de domaines échappent à la contamination par les
représentations imagées de notre nature remplie de codes et de signaux et de
notre société gouvernée par l’information. L’imaginaire de l’informatique,
« l’imaginaire de l’internet », pour reprendre l’expression de Patrice
Flichy
[56], entretient en particulier des liens étroits avec la forme
contemporaine prise par la recherche d’une plus grande efficacité, même si
l’on sait bien qu’il n’est pas facile de quantifier les gains de productivité
directement imputables à l’utilisation des ordinateurs.
REPRESENTATIONS IMAGEES ET IMAGINAIRE
Dans tout ce qui précède, les représentations imagées n’épuisent nullement
le contenu de l’imaginaire technicien. Les liens qui les unissent sont, on l’a
dit, plus déterminants. Ils pourraient bien révéler la présence sous-jacente de
figures qui n’ont pas, quant à elles, de liens directs avec les objets sensibles,
figures au travers desquelles se cristalliserait un certain type de rapport au
monde physique, ainsi que des conceptions particulières de l’espace et du
temps. Car c’est bien à des types historiquement déterminés de rapports à la
matière, à l’espace et au temps que renvoient les images de l’ordre et de la
proportion, ou encore celles de la circulation et de l’écoulement, à partir
desquelles s’organisent respectivement la pensée technique du XVIIe siècle
et celle des Lumières. L’imaginaire n’est pas peuplé que de représentations
liées les unes aux autres. Il possède un caractère matriciel qui donne
naissance à de multiples images qui peuvent se substituer les unes aux
autres. Sa flexibilité, qui lui permet d’épouser les rythmes changeants et
souvent saccadés de l’invention et de l’innovation, provient pour partie de
cette capacité de substitution.
A une époque donnée, les figures matricielles de l’imaginaire technique sont
bien entendu indissociables du processus de construction simultanée des
registres de la nature et de la société dont nous parlions plus haut. Cela les
rend du même coup étroitement dépendantes des institutions naturelles et
sociales sur lesquelles se fonde l’activité technique, choses et phénomènes
d’un côté, organisations et professions de l’autre. Car le découpage du
monde physique en choses et en phénomènes distincts qu’on se propose de
manipuler est une donnée culturelle, au même titre que les structures
socioprofessionnelles qui permettent d’organiser le travail des hommes.
Peut-on caractériser plus avant le fonctionnement de ces figures ? Elles sont
à notre sens très proches des « significations imaginaires sociales » de
Cornelius Castoriadis. Comme ces dernières, « elles n’ont pas de
‘référent’ », « elles sont ce qui fait être, pour une société donnée, la co-appartenance d’objets, d’actes, d’individus en apparence les plus
hétéroclites
[57] ». Ne eprésentant rien de déterminé, elles permettent au jeu
de la représentation de s’exercer. Elles pourraient bien s’assimiler à une
sorte de courbure de l’espace social, ou plutôt du continuum qui permet de
passer de la nature à la société par emprunts successifs ou au moyen
d’hybridations en cascade.
« Permettre la co-appartenance d’objets, d’actes, d’individus en apparence
les plus hétéroclites » : à côté de ses versants utopiques et idéologiques, au
delà de sa capacité à conférer un aspect tangible à des concepts, des notions
et des idéaux, une dernière fonction de l’imaginaire réside dans le pouvoir
de manier des ordres de réalité hétérogènes. Réprouvés par la logique, le
mélange des genres et le coq à l’âne possèdent une vertu heuristique
certaine. Sans chimères, sans assemblages inattendus de parties d’origines
diverses, il n’y aurait pas de pensée féconde, dans le champ des techniques
comme dans bien d’autres domaines.
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[1]
Voir à ce sujet THOMAS, 1987.
[2]
Sur les ambiguïtés de la notion contemporaine de télétravail, on pourra consulter
LARGIER, 2001, p. 201-222.
[3]
Voir GUIGUENO, 1998, p. 127-144.
[4]
MANNHEIM, 1985 ; RICŒUR, 1997.
[5]
JULLIEN, 1992. Nous avons pour notre part déjà abordé cette question de l’efficacité et de
son histoire dans PICON, 1995, p. 367-396 et 1996, p. 37-49.
[6]
L’exigence d’efficacité est à certains comparables au désir de vérité qui constitue, quoi
qu’en disent certains tenants des
science studies, l’un des ressorts de la recherche scientifique.
Dans l’un et l’autre cas, c’est un plus que l’on recherche, davantage de vérité, plus
d’efficacité, sans que le terme de la quête puisse être autre chose, dans le meilleur des cas,
qu’une asymptote.
[7]
NAVILLE, 1963, p. 228.
[8]
Sur la genèse de la figure de l’ingénieur, on pourra consulter avec profit VERIN, 1993.
[9]
RECHT, 1991 ; BECHMANN, 1991.
[10]
Voir GILLE, 1978.
[11]
Sur l’importance de Vitruve et la tradition initiée par son traité, voir KRUFT, 1985 ;
GERMANN, 1987 ;
Les Traités d’architecture de la Renaissance, 1988.
[12]
Concernant la portée de l’œuvre de Brunelleschi, on pourra consulter par exemple
ARGAN, 1981 ;
Filippo Brunelleschi 1377-1446, 1985.
[13]
GROS,
Les Traités d’architecture de la Renaissance, p. 49-59.
[14]
GILLE,
op. cit. Au sujet des ingénieurs de la période immédiatement postérieure, voir
aussi PARSONS, 1976.
[15]
Voir SERIS, 1987.
[16]
Sur les limites technologiques de l’
Encyclopédie, voir GILLE, 1952 , p. 26-53.
[17]
BLANCHARD, 1979 ; PICON, 1992/1.
[18]
Cité par PORTER, 1986, p. 19.
[19]
BOSSUET, 1722, p. 37-38.
[20]
Sur cet ensemble de spéculations, voir RYKWERT, 1972.
[22]
Sur les notions de bienséance et de convenance, on pourra consulter SZAMBIEN, 1986 et
PICON, 1988.
[23]
BLONDEL, 1683. Particulièrement sensible dans le domaine militaire, cette tension entre
les règles de l’art et les circonstances locales est discutée en détail dans VERIN,
op. cit.
[24]
Voir DESPORTES et PICON, 1997.
[25]
GUILLERME, 1998 et LEPETIT, 1988, p. 299-302.
[26]
Voir par exemple DIDEROT, 1754 ; HELVETIUS, 1758 ; D’HOLBACH, 1821.
[27]
PARMENTIER, 1787, p. 21.
[28]
Sur ces lignes de force de l’urbanisme des Lumières, voir par exemple BARRET-KRIEGEL
et alii, 1975 ; LEPETIT,
op. cit. ; PERROT, 1975.
[29]
Sur les ingénieurs des Ponts et Chaussées des Lumières, voir PICON, 1992/1.
[31]
Voir PICON,
op. cit.
[32]
BONNOT DE CONDILLAC, 1973, p. 139.
[33]
GARAT, t. 1, p. 138-169, p. 148 en particulier.
[34]
BONNOT DE CONDILLAC, 1947-1951, t. 1, p. 769.
[35]
DIDEROT, 1751-1772, , t. 1, p. 98-113, p. 98 en particulier.
[36]
Voir PICON, 1992/2, p. 131-147.
[37]
Voir PICON, 1992/1
.
[38]
Voir OZOUF-MARIGNIER, 1989.
[39]
ISNARD, 1781. Sur les conceptions économiques d’Isnard, voir PERROT, 1983,
p. 1058-1074.
[40]
Voir GRANGER, 1989 ; BAKER, 1975 ; BRIAN, 1988, p. 39-68.
[41]
« S’il y a un ordre du monde, ce n’est pas un ordre des structures, de ces structures que
classent les taxinomistes. C’est un ordre des ‘opérations’ de la nature, un ordre des processus
qui permettent la vie et son perpétuel renouvellement, un ordre des forces qui animent le
monde vivant et des lois qui les gouvernent. » ROGER, 1989, p. 130.
[42]
Voir à ce propos BRET, 1994 et ALDER, 1997.
[43]
Voir PICON,
op. cit. Sur la constitution de la mécanique rationnelle et de la résistance des
matériaux modernes, voir par ailleurs BENVENUTO, 1991 et TIMOSHENKO, 1993.
[44]
Voir ALDER,
op. cit., p. 341-343, notamment.
[45]
Voir par exemple HOUNSHELL, 1984.
[46]
Sur ce thème, voir RABINBACH, 1992.
[47]
Nous empruntons cette notion de « modèle d’organisation » à VELTZ et ZARIFIAN,
1993, p. 3-25.
[48]
VELTZ, 2000, p. 131. Les développements qui suivent doivent beaucoup aux analyses
développées dans cet ouvrage.
[49]
Voir sur ce thème DE CONINCK, 1995 et 2001.
[50]
Cet aspect est particulièrement net dans un ouvrage de vulgarisation comme celui de
GLEICK, 1991.
[51]
Voir BOULEAU, 1998.
[52]
Voir à ce propos EDWARDS, 1996.
[53]
Voir à ce sujet FLICHY, 2001, ainsi bien sûr que l’article de P. Flichy dans le présent
numéro.
[54]
RICŒUR, 1983-1985.
[55]
Cet aspect est particulièrement net dans RICŒUR, 1986.
[56]
FLICHY,
op. cit.
[57]
CASTORIADIS, 1999, p. 526. La lecture de l’œuvre de Castoriadis nous a été suggérée
par Philippe De Lara dans le cadre du séminaire « Techniques, imaginaires et utopies » du
Laboratoire techniques, territoires et sociétés de l’Ecole nationale des ponts et chaussées.