Réseaux
La Découverte

Revue précédemment éditée par Lavoisier

I.S.B.N.sans
230 pages

p. 18 à 50
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 109 2001/5

2001 Réseaux

Imaginaires de l’efficacite, pensee technique et rationalisation

Antoine Picon
Entre idéologie et utopie, l’une des fonctions de l’imaginaire consiste à donner une apparence presque tangible à des concepts, à des notions ou à des idéaux qui en sont a priori dépourvus. L’im ginaire technique contribue ainsi à construire des représentations imagées de l’efficacité. L’article envisage deux moments clefs de l’histoire de ces représentations imagées de l’efficacité. Il y est question d’une première période, correspondant approximativement à l’« âge classique » de Michel Foucault, marquée par la prégnance de représentations en quelque sorte architectoniques de l’efficacité. Les transformations de l’idéal d’efficacité qui se produisent au siècle des Lumières sont ensuite abordées. Dans une dernière partie, plus prospective qu’historique, il est enfin question de l’évolution contemporaine de la recherche de l’efficacité et du rôle paradigmatique que jouent les technologies de l’information dans cette évolution. Between ideology and utopia, one of the functions of imagination is to give an almost tangible appearance to concepts, notions and ideals which are thought, a priori, not to have any. Technical imagination thus helps to create imaginal representations of efficiency. This article considers two key stages in the history of these representations. The first period, corresponding roughly to Michel Foucault’s “classical age”, is marked by the importance of what could be seen as architectonic representations of efficiency. Transformations of the ideal of efficiency during the Enlightenment are then studied. The last section, more prospective than historical, looks at the contemporary evolution of the search for efficiency and the paradigmatic role therein of information technologies.
Comme toutes les activités humaines, la technique fait appel à des représentations imagées entre lesquelles se tissent de multiples liens. Ces représentations imagées, ces images, si l’on veut, se distinguent d’autres types de représentations qui naissent de l’usage métaphorique du langage. Les liens qui les unissent leur confèrent une portée qui va bien au-delà du contenu visuel immédiat qu’elles véhiculent. Plus encore que les images, c’est leur mise en relation qui présente une signification. Si l’on convient d’appeler imaginaire le système formé par ces représentations imagées, leurs relations et les significations qu’elles revêtent par l’intermédiaire de leur rapprochement, il n’est pas douteux que la technique présente une dimension imaginaire au même titre que la science ou l’art.
 
TECHNIQUE ET IMAGINAIRE
 
 
Celle-ci remplit, nous semble-t-il, plusieurs fonctions. Les images permettent tout d’abord de projeter une réalité différente, de donner forme à des attentes en assignant du même coup à l’invention et à l’innovation techniques une finalité qui les justifie aux yeux de leurs promoteurs comme du public auquel ils s’adressent. A la fin du XIXe siècle, l’ingénieur allemand Rudolf Diesel se lance par exemple dans l’élaboration du moteur qui portera par la suite son nom avec en tête des images de petites sources d’énergie permettant de rompre avec les grandes concentrations manufacturières pour leur substituer une forme d’industrialisation à l’échelle de la cellule familiale [1]. Il n’est pas le seul à se référer à ce genre d’image. Dans les années 1880-1900, la question des « petits moteurs » préoccupe de nombreux réformateurs sociaux. Les images auxquelles ils se réfèrent possèdent un contenu très littéral dont la presse de l’époque se fait l’écho sous forme d’évocations censées parler immédiatement à l’esprit. Les journaux illustrés vont même jusqu’à montrer en vignette des familles regroupées autour de la source d’énergie qui leur permet de subsister. On peut s’étonner de ce caractère littéral et y voir quelque chose d’archaïque qui aurait disparu par la suite. Mais le télétravail, dont il est si souvent question de nos jours, recouvre-t-il autre chose qu’un ensemble de représentations imagées du travailleur à domicile derrière son écran d’ordinateur, représentations imagées qu’un ensemble de discours plus ou moins savants tente de transformer en une perspective économique viable [2] ?
L’exemple de Diesel est révélateur de la continuité qui existe souvent entre l’imaginaire technique proprement dit et des représentations sociales beaucoup plus larges. L’itinéraire qui le mène de la recherche d’un dispositif léger à la mise au point d’un engin qui servira essentiellement aux véhicules lourds et aux navires est également symptomatique des distorsions importantes qui s’introduisent généralement entre l’imaginaire technique et les innovations qu’il contribue à faire éclore.
Sous cette première forme, l’imaginaire confine souvent à l’utopie. A l’instar de cette dernière, sa fonction est de faire reculer les bornes du possible, d’ouvrir un espace permettant à l’imagination créatrice de s’exercer. Mais les représentations imagées de la technique peuvent aussi servir à stabiliser les organisations productives. Le taylorisme qui voit le jour vers la même époque que le moteur Diesel s’appuie sur un ensemble d’images de l’usine idéale fonctionnant comme une grande machine, de l’ouvrier exécutant des séquences d’opérations prescrites par le bureau des méthodes à la façon d’un automate. La façon dont ces images seront par la suite détournées de leur signification initiale par le cinéma de Charlie Chaplin ou de René Clair, avec des films comme Les Temps modernes ou A nous la Liberté, en dit long sur leur diffusion [3]. Elles contribuent à donner à l’organisation scientifique du travail un caractère de réalité indépassable, si ce n’est sur le mode de la fuite que choisissent les héros mis en scène par Chaplin ou Clair.
Lorsqu’il contribue à la stabilisation de l’organisation existante de la production, la fonction de l’imaginaire s’apparente à celle de l’idéologie. Dans le cas de l’organisation scientifique du travail, cette parenté sera révélée avec netteté par les images d’usines et d’ouvriers modèles véhiculées par la propagande soviétique au plus fort de l’ère stalinienne. Utopie ou idéologie : c’est entre ces bornes extrêmes étudiées autrefois par Karl Mannheim avant d’être reprises plus récemment par Paul Ricœur que se font jour de nombreuses représentations imagées de la technique [4].
Le rôle joué par ces dernières ne se limite pas toutefois à cette double fonction d’ouverture du champ des possibles et, de manière symétrique, de restriction de l’éventail des alternatives envisageables. Car l’imaginaire est fondé, comme son nom l’indique, sur des images, et le pouvoir des images ne réside pas seulement dans leur capacité de déstabilisation ou de légitimation de l’existant. Il consiste aussi à donner à voir l’invisible, à conférer une apparence presque tangible à des concepts, à des notions ou à des idéaux qui en sont a priori dépourvus.
Dans le champ politique, l’imaginaire permet par exemple de donner de la consistance à des entités aussi abstraites que les idées de liberté ou d’égalité. Des flots d’images véhiculées par la littérature, l’art ou les médias viennent à la rescousse des mots que l’on convoque afin de préciser leur sens. Les spots publicitaires réalisés à l’occasion des campagnes électorales en font un usage abondant. Certaines de ces images possèdent une coloration utopique, d’autres relèvent plutôt du registre de l’idéologie. Mais ces orientations implicites ou explicites ne sauraient épuiser l’impression de réalité suggérée par les représentations imagées.
Aussi pratique soit-elle, la technique est travaillée par des idéaux tout aussi difficiles à se figurer concrètement. L’exigence d’efficacité fait partie de ces idéaux. Que faut-il entendre par efficacité, comment peut-on se représenter quelque chose d’aussi difficile à saisir sitôt que l’on dépasse le cadre de l’expérience singulière ? C’est au rôle joué à différentes époques par l’imaginaire dans la construction de cette exigence que sont consacrées les pages qui vont suivre. Cet article reprend du même coup certaines des questions soulevées par le sinologue François Jullien dans un essai sur la conception extrême-orientale de l’efficacité [5]. L’échelle est ici plus restreinte, puisque l’on se contentera d’envisager certains moments de l’histoire européenne de l’efficacité en se concentrant plus particulièrement sur les représentations véhiculées par des acteurs comme les ingénieurs. Il y sera question d’une première période marquée par la prégnance de représentations en quelque sorte architectoniques de l’efficacité, période que l’on qualifiera de « vitruvienne », en référence au traité de l’ingénieur et architecte romain Vitruve qui sert de livre de chevet à de nombreux hommes de l’art des XVIe -XVIIe siècles. On envisagera ensui e la rupture qui s’opère au siècle des Lumières par rapport à la conception vitruvienne de l’efficacité. Il restera enfin à s’interroger sur les nouvelles conceptions de l’efficacité qui semblent se dessiner aujourd’hui, en liaison étroite avec la montée en puissance des technologies de l’information et du numérique. Plus prospective qu’historique, cette dernière partie se présentera de manière quelque peu différente des deux précédentes. Il s’agira davantage d’hypothèses née de l’observation des mutations en cours que de certitudes longuement mûries au contact de documents anciens. En dépit de la rupture de ton qu’elle introduit, cette mise en rapport du passé et du présent nous paraît souhaitable, ne serait-ce qu’afin de mieux préciser la position qui est la nôtre. L’histoire de l’efficacité nous semble en effet, plus que d’autres, tributaire du moment où elle s’écrit et des préoccupations concrètes que l’on peut observer en se confrontant aux discours et aux pratiques des acteurs de la production et du public visé par les processus d’innovation. Dans ce genre de domaine, le travail de l’historien porte inévitablement la marque des interrogations de son époque et des incertitudes qui assaillent ses contemporains.
 
EFFICACITE TECHNIQUE, NATURE ET SOCIETE
 
 
L’efficacité n’est ni un concept, ni même une notion susceptible d’une définition univoque. Elle correspond plutôt à un idéal, à une tension qui se fait jour entre les techniques de conception et de fabrication existantes et un optimum dont on pressent l’existence [6]. Dans l’industrie contemporaine, ce n’est jamais l’efficacité que l’on mesure directement, mais des indicateurs qui semblent aller dans le bon sens, comme la productivité du travail humain ou les temps d’utilisation des machines. Autrefois, les choses étaient encore moins claires, de nombreux facteurs échappant à la quantification. Cela n’empêchait pas les ingénieurs et les architectes, les artisans et les manufacturiers d’aspirer à une meilleure maîtrise des opérations dont ils avaient la charge, de rêver d’un univers productif parfaitement adapté aux besoins de l’homme.
Dans la recherche d’une plus grande efficacité, la nature fournit des sujets de réflexion bientôt transformés en motifs d’imitation. Pour celui qui aspire à une plus grande efficacité, la nature n’est-elle pas la référence ultime de dimensions clefs comme l’automatisme, « cette formule du spontané général qui anime l’univers [7] », comme le qualifiait Pierre Naville ? Mais la nature n’est bien sûr pas une réalité immuable. Construite au moyen de pratiques et de représentations, elle présente des caractéristiques changeantes d’une époque à l’autre. Notre nature peuplée de codes et de signaux n’est certainement pas la même que celle qu’envisageaient les Grecs de l’Antiquité. Elle ne ressemble même plus à la nature à laquelle avaient affaire les contemporains de la première révolution industrielle.
Déceler dans la nature les principes conduisant à une plus grande efficacité et les transposer aux organisations productives, tel semble être un des ressorts permanents de la recherche de l’efficacité. Par l’intermédiaire de cette quête, une double construction s’opère : construction à la fois matérielle et culturelle de la nature comme un ensemble de ressources susceptibles d’être arraisonnées par l’homme, construction ou reconstruction d’un monde de la production centré sur les principes d’efficacité que l’on croit voir à l’œuvre au sein de l’univers des phénomènes physiques. Au terme de ce processus, il semblerait que la nature s’humanise en devenant de plus en plus perméable aux désirs et aux besoins de l’homme, tandis que la société devient en quelque sorte plus naturelle en conformant ses structures productives aux principes d’efficacité tirés du « grand livre de la nature ».
Les représentations imagées occupent une place importante dans construction simultanée des registres du naturel et du social qui s’opère sous l’égide de l’idéal d’efficacité. Comme la nature et l’organisation sociale auxquelles elles se réfèrent, ces représentations possèdent un caractère localisé, dans l’espace et surtout dans le temps. Une histoire de l’efficacité technique, ou plutôt de ses imaginaires successifs et des pratiques sur lesquelles ils s’appuient, reste à écrire. Cet article se propose d’en dégager quelques articulations-clefs. On mettra l’accent, ce faisant, sur les relations qui se tissent entre l’imaginaire technique et les représentations qui ont cours dans des domaines comme la politique, la philosophie, les sciences ou encore l’architecture. L’imaginaire technique se déploie en relation souvent étroite avec d’autres champs de la pensée et de l’action sur les mondes naturel et social.
 
UN IMAGINAIRE ARCHITECTONIQUE
 
 
Lorsqu’elle apparaît à la Renaissance, la figure de l’ingénieur se définit à la croisée de deux traditions : celle du Moyen Age et celle de l’Antiquité que l’humanisme vient réactualiser [8]. La tradition du Moyen Age est elle-même double. Elle est représentée d’un côté par les maîtres d’œuvre responsables des grands chantiers de cathédrale qui disposent de savoirs géométriques et mécaniques dont le célèbre carnet de Villard de Honnecourt offre une bon reflet [9]. Un autre type de personnage conseille quant à lui le prince dans ses entreprises guerrières, concevant aussi bien des fortifications que des engins de siège et des machines de tous ordres [10]. L’art des constructions et la conception des engins de guerre vont former le noyau des compétences de l’ingénieur.
La tradition antique redevient d’actualité avec l’examen des constructions et l’étude des écrits scientifiques et techniques légués par la Grèce et Rome. Au premier rang de ces écrits figure le De Architectura de Vitruve [11]. Dans les dix livres que comprend l’ouvrage, ce contemporain d’Auguste avait abordé aussi bien la question des ordres d’architecture et de leur emploi que la construction des machines hydrauliques et des engins de guerre. Lu, traduit et commenté avec passion, son texte va venir à l’appui de la scission qui commence à s’opérer entre conception et exécution, scission dont témoigne au début du XVe siècle l’œuv e de l’ingénieur et architecte florentin Filippo Brunelleschi, auteur de la coupole de la cathédrale de Florence et l’un des inventeurs de la perspective [12]. Pour Vitruve la conception des ouvrages faisait appel à des notions de philosophie, de mathématiques, de physique et de mécanique, d’astronomie et de médecine, qui devaient la ranger parmi les disciplines nobles, même si elle était le plus souvent pratiquée par des personnages de basse extraction, esclaves ou affranchis [13]. Cette ambition est reprise par les ingénieurs de la Renaissance qui se réclament comme Brunelleschi de la culture humaniste. A la différence des maîtres d’œuvre du Moyen Age qui venaient coiffer la pyramide des gens de métiers en continuité avec elle, ces ingénieurs entendent marquer l’écart qui les sépare du chantier.
Un tel écart ménage la possibilité du disegno, du projet : une série de dessins et de maquettes, accompagnés ou non de pièces écrites, mobilisant toutes les ressources de la représentation géométrale et perspective afin de définir l’édifice, l’ouvrage ou l’engin qui doit être réalisé. Au même titre que l’architecte avec lequel il se confond longtemps, l’ingénieur est un homme de projet. Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, ses projets vont conce ner pour l’essentiel le bâtiment, les travaux hydrauliques, la fortification, les engins de levage et les machines de guerre. C’est ce domaine à la fois vaste et limité que couvrent déjà les théâtres de machines d’un Konrad Kyeser, d’un Jacomo Fontana ou d’un Taccola, ainsi que le Traité d’architecture beaucoup plus élaboré d’un Francesco di Giorgio Martini, l’un des maîtres de Léonard de Vinci et sans doute le plus grand ingénieur italien de la première Renaissance [14].
En dépit de leur diversité, ces édifices, ces ouvrages et ces engins procèdent d’un même imaginaire mécaniste dont les théâtres de machines allemands puis italiens permettent d’observer la genèse. Si le monde qui les entoure ne saurait encore s’assimiler à une machine, peuplé qu’il est de monstres et de merveilles, la pensée des ingénieurs se meut déjà au milieu d’un univers de roues, de poulies et d’engrenages. La principale caractéristique de cette pensée réside cependant dans l’omniprésence de la géométrie, des techniques de tracé aux questions de proportionnalité. L’imaginaire mécaniste des ingénieurs est d’abord un imaginaire géométrique. De la Renaissance au milieu du XVIIIe siècle, les machines sont d’ailleurs conçues de manière plus cinématique que dynamique. Ayant pour principale fonction de transformer et de transmettre le mouvement, elles relèvent de l’étude des figures, des courbes et des trajectoires [15].
La géométrie est particulièrement présente en matière d’architecture, de fortification, de construction des ouvrages hydrauliques, ponts, canaux, quais ou digues. Au sortir de la Renaissance, l’édification au sens large prend une importance grandissante dans la définition des compétences de l’ingénieur, tandis que la conception des machines, qui stagne quelque peu au plan technique, voit sa part relative décliner. Un tel déclin est particulièrement prononcé dans des pays comme la France ; l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot en révèle involontairement l’ampleur en décrivant en plein XVIIIe siècle un univers de machines et de procédés peu diffé ent de ce qu’il était à la Renaissance [16]. Principalement préoccupée par la rationalisation des fortifications, puis par celle des infrastructures de transport, la monarchie française crée en revanche des corps d’ingénieurs qui favorisent l’innovation dans ces domaines vitaux pour sa survie et son développement. Organisés respectivement en 1691 et 1716 afin d’unifier le statut des spécialistes qui en sont chargés, les corps du Génie et des Ponts et chaussées vont contribuer de manière décisive au mouvement de professionnalisation des ingénieurs [17].
L’édification mobilise les savoirs techniques les plus complexes et les plus formalisés : tracés nécessitant une connaissance approfondie des propriétés des coniques, principes de dimensionnement où l’on modélise les poussées et les contrebutées en faisant appel à des intuitions géométriques qui donneront par la suite naissance aux notions de force et de composition des forces, méthodes d’hydraulique où la pression est presque toujours représentée sous forme de hauteur d’eau, ce qui permet de la faire entrer dans des formules où se combinent d’autres hauteurs et longueurs. Privilégiant les aspects statiques ou les bilans d’ensemble, la mécanique, la résistance des matériaux et l’hydraulique balbutiantes des ingénieurs se ramènent encore une fois à des problèmes de géométrie.
A la charnière des XVIe et XVIIe siècles, tandis que se enforce la part de l’édification au détriment de la conception des machines, l’inventivité débridée dont avaient fait preuve les ingénieurs de la Renaissance recule au profit de l’établissement d’un ensemble de savoirs et de savoir-faire reposant sur l’usage de proportions consacrées par une longue expérience. Une même tradition d’inspiration vitruvienne achève de se constituer de l’architecture à l’art de l’ingénieur. Elle permet de préciser l’évolution de l’imaginaire technicien qui, de mécaniste, tend à devenir architectonique. Des images empruntées à l’édification permettent aux ingénieurs et aux architectes de se représenter les objectifs et les circonstances de leur action. Ils se figurent le monde comme un grand édifice ordonné et proportionné avec soin à l’instar d’une église ou d’un palais. Cet édifice leur apparaît comme un modèle susceptible de les guider dans l’élaboration de leurs projets. Dans un tel contexte, la recherche de l’efficacité passe par la saisie de l’ordre immanent aux choses, puis par la détermination des meilleures proportions possibles, du dimensionnement des ordres d’architecture à celui des arches de pont. Tout se passe comme si l’ingénieur ou l’architecte ne faisait que reproduire en petit les principes de la création, avec les inévitables limitations qui naissent de l’imperfection humaine.
Cette conception de l’efficacité se fait jour en relation étroite avec les transformations qui affectent d’autres champs de la pensée et de l’action, de la philosophie à l’art de gouverner les hommes, des sciences à l’arithmétique. Toutes renvoient au changement qui s’opère dans la perception de la nature. Celle-ci perd progressivement le caractère enchanté qu’elle possédait auparavant pour reposer sur le jeu réglé des proportions. Un tel jeu renvoie au caractère commensurable des causes et des effets qu’une même échelle graduée doit permettre d’appréhender : toute variation d’intensité des causes entraînant en principe une variation comparable des effets. Avec son insistance sur la non proportionnalité entre les dimensions et les efforts qui s’exercent à l’intérieur d’une structure, le Galilée du Discours et démonstrations mathématiques concernant deux sciences nouvelles demeure long emps singulier.
L’imaginaire architectonique contamine également le regard porté sur la société des hommes. Celle-ci semble relever d’un ensemble de rapports de proportionnalité reliant les différents phénomènes qui se font jour en son sein, proportionnalité par exemple entre le nombre total de naissances et celui des décès survenus au cours d’une même période. De John Graunt et William Petty à Peter Süssmilch, l’arithmétique politique des XVIIe et XVIIIe siècles ne se propose rien d’autre que de mettre en évidence de els rapports à des fins de bon gouvernement. D’après William Pettty, le prince doit tenir compte « de la symétrie, de la fabrique et de la proportion » de l’édifice social afin de prendre les décisions qui s’imposent [18].
Bossuet résume assez bien l’orientation générale de cet imaginaire architectonique, ainsi que la teneur des démarches théoriques et pratiques qu’il inspire, lorsqu’il écrit dans son Introduction à la philosophie que « connaître les proportions et l’ordre est l’ouvrage de la raison, qui compare une chose avec une autre et en découvre les rapports [19] ». On comprend mieux du même coup l’intérêt qui s’attache tout au long des XVIe et XVIIe siècles aux spéculations sur les proportions données par Dieu au Temple de Jérusalem, du commentaire d’Ezéchiel dû au jésuite espagnol Juan-Bautista Villalpando à l’Architecture harmonique du musicien français René Ouvrard [20]. Aux yeux des élites, la création divine est porteuse d’une architecture que la raison humaine a pour tâche de déchiffrer. Semblable déchiffrement représente le préalable indispensable à la mise en œuvre des puissances à l’œuvre au sein de la nature et de la société. Dans une telle perspective, le Temple fait figure d’abrégé des principes qui gouvernent le monde. Dans le secret de son cabinet, Newton, lui-même s’adonnera à ce genre de spéculation.
Connaître les proportions et l’ordre revêt bien entendu une signification différente selon les objectifs que l’on poursuit. Pour certains savants, l’établissement de classifications, de tableaux, et, à l’intérieur de ces tableaux, de généalogies reliant le simple au complexe, autorisant le parcours raisonné de l’échelle des êtres et des choses, l’emporte sur toute autre finalité [21]. En retrait de cette ambition de mise en ordre totale, fondée là encore sur l’idée d’une gradation continue et coordonnée des causes et des effets, les ingénieurs se préoccupent d’exprimer des régularités plus immédiatement accessibles. Ils reconnaissent pour cela les hiérarchies et les distinctions de la société d’ordres et de lignages dans laquelle ils sont pris ; ils se réclament du prince qui les emploie souvent et qui incarne une autorité à la fois spirituelle et temporelle, puisque aucune puissance ne se soutient sans le secours de Dieu. S’inspirant de l’envoi fait par Vitruve de son De Architectura à l’empe eur Auguste, les dédicaces aux rois ou aux grands seigneurs dont ils font précéder leurs traités ne reflètent pas seulement un désir de protection ; elles correspondent à la conception qu’ils se font de leur place dans la société. La mission des ingénieurs consiste à doter l’environnement physique d’ouvrages dont les caractéristiques viennent à l’appui de l’ordre politique, social et économique existant, qu’il s’agisse de dessiner le parc qui doit entourer la résidence princière ou de projeter les grandes infrastructures civiles ou guerrières qui contribuent au développement et à la défense de l’Etat. Palais et jardins, ponts, canaux, ports de mer, manufactures, magasins, arsenaux et places fortes, se veulent autant de monuments du pouvoir conjuguant impact symbolique et efficacité technique. Les impératifs de « bienséance » et de « convenance », qui veulent que l’on proportionne l’ouvrage au rang et à la dignité de celui qui fait bâtir ainsi qu’à l’importance de l’usage auquel il est destiné, s’appliquent à toutes ces réalisations [22]. Par leur intermédiaire, l’imaginaire architectonique prend une nette coloration idéologique.
La recherche d’une efficacité à la fois technique et sociale s’inspirant des principes d’ordre et de proportion à l’œuvre au sein de la création rencontre plusieurs limites. Version en quelque sorte dégradée de ces principes, le corpus des règles de l’édification possède une portée réduite. Il a pour fonction de guider l’élaboration du projet, mais on ne saurait lui accorder pleine et entière confiance. Il faut constamment adapter les règles aux circonstances locales, ainsi que le souligne l’ingénieur et architecte François Blondel dans son Art de jetter les bombes : « En un mot, on ne peut pas assurer qu’en tous les arts, la simple connaissance des préceptes suffise à leur perfection. Il faut les savoir appliquer au sujet, et c’est dans cette application que l’on trouve toujours la résistance et l’opiniâtreté de la matière, qui fait naître mille obstacles et mille empêchements que l’on ne connaît et que l’on n’apprend à vaincre que par la pratique et l’expérience [23]. »
Le travail de l’ingénieur sur le territoire se révèle d’autre part impuissant à transformer celui-ci en profondeur. A l’instar des ouvrages d’architecture, les réalisations techniques possèdent encore un caractère exceptionnel. Le creusement du canal du Midi ou la création de Sète, Brest et Rochefort ne suffisent pas à faire de la France de Louis XIV un espace unifié [24]. Ce n’est qu’au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle que commencera à se faire jour un objectif de quadrillage systématique du territoire faisant appel aux figures de la maille et du réseau [25].
Enfin, de par sa nature même, l’imaginaire architectonique des ingénieurs ne se préoccupe guère de saisir les dynamismes tant naturels qu’humains. Les représentations imagées sur lesquelles il s’appuie ainsi que les notions d’ordre et de proportion qu’elles servent à illustrer tendent à privilégier des évidences statiques. Centré sur la question de la mobilité, l’imaginaire technique des Lumières va marquer un tournant important dans l’histoire des conceptions de l’efficacité.
 
LE TOURNANT ANALYTIQUE DES LUMIERES
 
 
Comme les représentations imagées auxquelles il vient se substituer cet imaginaire est inséparable d’une mutation culturelle de grande ampleur, mutation dont la traduction la plus immédiate consiste en l’établissement d’une nouvelle grille d’interprétation de la nature. Pour les élites qui réfléchissent à sa structure et à son fonctionnement, la prise en compte de son dynamisme intrinsèque tend à l’emporter sur la reconnaissance et l’exploration des régularités de nature architectonique qu’elle recèle en son sein. Au lieu de porter principalement sur ces régularités, le type de mesure dont elle relève doit s’appliquer autant que possible aux flux et aux processus qui l’animent. Semblable intérêt porté aux flux et aux processus naturels renvoie à un changement d’attitude à l’égard du mouvement. Si la science et la philosophie du XVIIe siècle avaient déjà accordé au mouvement une importance qu’il ne possédait pas dans l’aristotélisme médiéval, où il était presque toujours synonyme d’imperfection radicale, elles n’en avaient pas moins cherché à en neutraliser la puissance corrosive en le rapportant à un ordre de la création immuable quant à lui. Les proportions et l’ordre dont se réclamait un Bossuet venaient ainsi tempérer ce que la dynamique galiléenne, les tourbillons cartésiens ou la reconnaissance de certains mécanismes physiologiques pouvaient avoir de déstabilisant. En rupture avec cette conception statique, la pensée des Lumières installe la puissance productive de la nature et les mouvements de tous ordres qui en sont l’expression au cœur de la réalité. Une telle attitude atteint son paroxysme chez Diderot, Helvétius ou le baron d’Holbach qui ne considèrent plus que les mouvements incessants de l’univers, mouvements auxquels l’homme participe, créature mobile au milieu d’un environnement tout aussi mouvant que le jeu de ses organes et de sa pensée [26]. « Tout est sans cesse en mouvement dans la nature ; tous les corps sont dans une continuelle fluctuation. Leurs éléments se combinent et se décomposent ; ils revêtent successivement mille formes fugitives : et ces métamorphoses, suite nécessaire d’une action qui n’est jamais suspendue, en renouvellent à leur tour les causes et conservent l’éternelle jeunesse de l’univers », s’enthousiasme d’Holbach.
Dans ce nouveau contexte, la grille des interprétations de l’inerte et du vivant, du sain et du malsain, se redéploie. Le mouvement devient désormais synonyme de vie, de croissance et de santé, l’immobilité qui naît des obstacles s’assimilant à la mort, au déclin ou au malsain. De telles conceptions imprègnent le discours des Lumières sur l’aménagement urbain qui cherche à promouvoir la libre circulation des éléments naturels. « C’est une vérité reconnue que l’eau la plus parfaite s’altérerait bientôt sans le mouvement qui l’entretient dans sa propre pureté, et qui la mettant en état de donner de la fraîcheur et du ressort à l’air, en fait une boisson salutaire aux hommes et aux animaux [27] », écrit par exemple Parmentier dans sa Dissertation sur la nature des eaux de la Seine de 1787. On perçoit mieux tout ce que cette conception doit à l’imaginaire lorsque l’on voit le même Parmentier tirer argument du caractère purificateur du mouvement pour affirmer que l’eau de la Seine sort de Paris plus propre qu’elle y est entrée, les immondices qu’on y jette contribuant, selon lui, à sa salubrité en raison de l’agitation qu’ils lui communiquent. De la suppression des fossés emplis d’eau stagnante des enceintes urbaines à la destruction des maisons construites sur les ponts qui font, s’imagine-t-on, obstacle au renouvellement de l’air, les politiques édilitaires du XVIIIe siècle et la pratique des « embellissements » qu’elles recouvrent, portent clairement l’empreinte de ces préoccupations de libre circulation des éléments naturels [28].
Le discours social témoigne de déplacements du même genre. A la mobilité des éléments naturels doit répondre celle des hommes, des idées et des marchandises. Lutter contre les préjugés, fluidifier la société et les échanges dont elle est le siège, tels sont les nouveaux impératifs du temps. Il s’expriment aussi bien dans sous la plume des philosophes que dans les multiples ouvrages qui traitent du commerce et de la nécessité de « laisser-faire, laisser-passer », comme l’écrivent les physiocrates.
Dans un tel contexte, l’ingénieur et l’architecte ne peuvent que se proposer de contribuer à leur tour à l’universelle et salutaire mobilité des éléments naturels, des hommes et de leurs productions. Telle est en particulier la vocation des ingénieurs du corps des Ponts et Chaussées qui ont en charge les voies de circulation du royaume, routes, ponts, auxquels s’adjoignent bientôt les canaux et les ports de mer [29]. Mais on trouve l’empreinte de ces conceptions jusque sous la plume de l’architecte Claude Nicolas Ledoux, lorsqu’il évoque les flux commerciaux dont sa ville idéale de Chaux doit constituer le centre [30]. Toute l’ambition des ingénieurs et des architectes des Lumières consiste à réguler les flux naturels et humains au moyen des édifices et des infrastructures. Ils convoquent volontiers pour cela des images d’eau s’écoulant librement sous les arches des ponts, de routes et de marchés contribuant à la circulation des richesses. Dans tous les domaines où s’exerce leur action, des représentations imagées de la fluidité s’imposent à leur esprit. Notons que ces représentations sont de nature quelque peu différente de celles qui avaient cours à l’époque précédente. Leur contenu concret est en effet moins immédiatement déterminant que les liens qui les unissent et qui renvoient au thème de la circulation universelle des choses et des hommes. On est ici plus proche du stade de la conceptualisation, même si l’aspect visuel s’avère toujours déterminant.
La montée en puissance du thème de la fluidité s’accompagne d’une mutation des idéaux d’efficacité. A l’efficacité de type vitruvien qui tenait à l’ordre et à la juste proportion du tout et des parties, des causes et des effets, se substitue celle qui réside dans la libération des dynamiques tant naturelles qu’humaines. Il faut contribuer à l’universelle mobilité des éléments, des hommes et des marchandises, en détruisant les obstacles qui s’y opposent, depuis les barrières naturelles jusqu’à ces péages qui grèvent le commerce sans profit réel pour la collectivité.
Des nouvelles valeurs guident ce faisant l’action des techniciens : valeurs liées aux notions d’utilité et de bonheur publics. Semblables valeurs s’inspirent de principes de légitimité et d’objectifs concrets bien différents que ceux qu’avait connus la société d’Ordres à son apogée. Au service du monarque tend à se substituer celui d’une collectivité d’hommes libres et égaux en droits. Cette perspective est particulièrement nette sous la plume des ingénieurs des Ponts et Chaussées dont les écrits annoncent à de nombreux égards le discours révolutionnaire. Les sujets de dissertation française proposés aux élèves de l’Ecole des ponts afin de les perfectionner dans l’expression écrite en témoignent à leur manière. C’est ainsi qu’on leur demande en 1784 d’envisager les « avantages et des inconvénients de l’égalité des conditions d’une grande société telle qu’une nation entière [31] ».
Pour les architectes et les ingénieurs, la question des outils de projet se pose du même coup dans toute son ampleur. Comment coordonner le tout et les parties, les causes et les effets ? Il n’est plus possible de les relier au moyen techniques fondées sur l’usage des proportions et de la géométrie – ce serait perdre de vue les dynamiques qui leur donnent tout leur sens. En attendant la définition de nouvelles techniques permettant de rendre compte de ces dynamiques, se font jour des réflexions de nature méthodologique. A défaut de bouleverser l’existant, il s’agit d’en rendre compte de manière plus rationnelle que par le passé.
En matière philosophique, s’agissant par exemple d’étudier les mécanismes par lesquels se forment naturellement les sensations et les idées, nombre de penseurs se réclament de la méthode analytique consistant à décomposer une réalité en ses constituants élémentaires avant de la recomposer de manière à rendre compte de ses articulations successives. Ainsi que l’exprime Condillac à la suite de Locke, cette méthode « ne consiste qu’à composer et à décomposer nos idées pour en faire différentes comparaisons, et pour découvrir, par ce moyen, les rapports qu’elles ont entre elles, et les nouvelles idées qu’elles peuvent produire [32] ». Présupposant un rapport d’homologie entre le mouvement naturel de la pensée et sa reconstruction rationnelle, la méthode analytique ne se propose avant tout de saisir la dynamique de l’entendement.
Mais cette dynamique est aussi à l’origine des sciences qui ne font que composer et décomposer dans le domaine qui est le leur les groupes de sensations que la nature présente à l’homme. Dans l’esprit de Condillac ou dans celui des Idéologues qui reprennent certaines de ses idées essentielles sous la Révolution, les sciences fournissent d’ailleurs le prototype de la démarche analytique qu’un Garat qualifiera de « méthode des géomètres » ou « méthode de l’esprit humain » dans ses cours d’analyse de l’entendement de l’Ecole normale de l’an III [33]. Vers la même époque, la nouvelle chimie de Lavoisier fait d’ailleurs usage de cette méthode avec le succès que l’on sait.
« Méthode de l’esprit humain », l’analyse se révèle du même coup généralisable à de nombreux secteurs. Cette généralisation se trouve déjà en germe dans l’œuvre de Condillac, dans son Cours d’études de 1775 en particulier où l’on peut lire que « l’analyse est (...) la décomposition entière d’un objet, et la distribution des parties dans l’ordre où la génération devient facile [34]. » Ainsi formulée, la méthode analytique peut être transposée aux arts et à leurs combinaisons. Telle est bien l’ambition d’un Diderot qui déclare avoir suivi dans sa fameuse description de la machine à tricoter des bas « une espèce d’analyse, qui consiste à distribuer la machine entière en plusieurs assemblages particuliers ; représenter au-dessous de chaque assemblage les parties qu’on n’y aperçoit pas distinctement ; assembler successivement ces assemblages les uns avec les autres, et former ainsi peu à peu la machine entière [35]. » Conçue comme le prototype de ce que doivent être les descriptions des arts et métiers de l’Encyclopédie, la contribution de Diderot débouche sur des perspectives de rationalisation. Car c’est en analysant de la sorte les objets et les gestes de la production que l’on peut chercher à les améliorer [36].
Sans qu’ils se réfèrent forcément aux écrits des philosophes, les architectes et les ingénieurs s’inscrivent dans la même perspective lorsqu’ils tentent de rendre compte de leurs projets en termes de fonctions et de parties d’ouvrages élémentaires qui sont ensuite combinées de manière à réguler les mouvements et les flux naturels et humains. A l’analyse des ponts, des routes et des canaux en ces termes répond celle des équipements qui doivent eux aussi faciliter la circulation des usagers. Chez les ingénieurs, cette « espèce d’analyse » se poursuit par la décomposition systématique des tâches de chantier en gestes et en opérations élémentaires qui doit permettre de rationaliser les processus de construction [37].
A plus grande échelle, la réflexion spatiale des Lumières témoigne d’orientations comparables. La création des départements par la Constituante procède en particulier d’une décomposition du territoire national suivie du réarrangement rationnel de la diversité qu’elle révèle [38]. Appréhendée en termes d’individus possédant chacun des appétits de jouissance et une volonté élémentaires, la société peut aussi s’analyser suivant le même schéma de décomposition/recomposition. Telle est par exemple l’hypothèse à laquelle recourt l’ingénieur des Ponts et Chaussées Achille-Nicolas Isnard dans son Traité des richesses de 1781 qui cherche à découvrir les lois d’une science sociale fondée sur la composition des volontés individuelles [39]. La « mathématique sociale » du marquis de Condorcet procède au fond des mêmes présupposés [40].
Décomposer les réalités complexes en éléments simples pour en saisir la genèse, mieux appréhender les mouvements, les flux et les processus qu’elles recouvrent, représentent en définitive autant de mots d’ordre pour élites éclairées. Il s’agit de passer de faisant d’une connaissance statique des structures à une connaissance dynamique des fonctions et des opérations susceptibles de rendre compte des mouvements, des flux et des processus tant naturels qu’humains [41]. En matière scientifique, semblable dessein constitue le commun dénominateur d’entreprises aussi diverses que peuvent la chimie de Lavoisier, la mécanique de Lagrange, ou l’histoire naturelle de Buffon. En débordant du cadre des sciences de la nature, on retrouve le même genre de projet chez nombre des techniciens qui cherchent à rendre compte des fondements rationnels de leur pratique. Elle inspire enfin les philosophes, les administrateurs et les premiers économistes qui se penchent sur la société et sur son évolution.
Dans le champ des techniques, un tel projet atteint son paroxysme dans les dernières années du XVIIIe siècle. A côé du génie civil et de la construction, plusieurs tentatives d’application se font jour dans le domaine des industries d’armement [42]. La décomposition des processus de fabrication en séquences élémentaires, ainsi que la recherche d’un meilleur enchaînement qui verrait ces séquences s’agréger comme les moments d’un seul et même flux productif s’accompagne de réflexions sur des questions comme la réduction des temps opératoires, la mesure de la dépense d’énergie effectivement consentie par les ouvriers, ou encore l’interchangeabilité des pièces. Des tentatives de rationalisation de la construction aux expériences qui on trait à la production manufacturière, tout se passe comme si l’on assistait à l’émergence d’une sorte de « proto-taylorisme » fondé sur des représentations fluidiques de l’efficacité ainsi que sur une volonté de saisie fine de ce qui se passe sur les chantiers et dans les ateliers.
Ce « proto-taylorisme » va se révéler très rapidement un échec. La rationalisation des chantiers et des ateliers fait long feu et la première moitié du XIXe siècle en revient très vi e à des ambitions beaucoup plus mesurées. L’orientation analytique de la pensée des Lumières se voit par ailleurs critiquée de toutes parts au nom de conceptions holistes de la nature et de la société imprégnées de représentations organicistes. Mais les réflexions des Lumières sur l’efficacité n’en connaissent pas moins une double postérité. La première est immédiate et tient à la fondation d’une science de l’ingénieur fondée sur l’analyse, au restreint que revêt ce terme en mathématiques et en mécanique, c’est-à-dire à l’usage du calcul infinitésimal. Aux anciens savoirs de l’ingénieur fondés sur la géométrie se substituent dans les années 1820-1830 des disciplines comme la mécanique rationnelle, l’hydraulique appliquée ou la résistance des matériaux [43]. Celles-ci vont permettre d’appréhender les phénomènes de manière dynamique, d’étudier leur variation dans l’espace et dans le temps, comme en avaient rêvé les ingénieurs des Lumières. Aux décompositions et aux recompositions de ces derniers va succéder le jeu des différentielles et des intégrales, la formulation de lois sous forme d’équations différentielles, la détermination d’intervalles de validité et de paramètres permettant d’appliquer ces lois aux réalités techniques.
Une telle mutation s’enracine, on le voit, dans les transformations qui affectent l’imaginaire technicien à la charnière de l’Ancien Régime et de l’ère industrielle. L’objectivité qu’on prête volontiers aux savoirs scientifiques et techniques ne doit pas faire oublier tout ce que leur émergence doit à des représentations imagées de la nature et de la société. La formulation de certains idéaux en demeure durablement affectée. L’importance accordée à la recherche de la fluidité et à la compréhension fine des mouvements et des processus tant naturels qu’humains constitue aujourd’hui encore l’une des assises de l’approche des problèmes d’efficacité.
L’imaginaire fluidique de la pensée technique des Lumières possède une autre postérité, moins immédiate que la précédente. Celle-ci tient à l’exportation des recherches françaises sur la fabrication des armes sous d’autres cieux. Par l’intermédiaire des relations étroites qu’entretiennent les ingénieurs militaires français et américains au début du XIXe siècle, l’interchangeabilité des pièces est mise en œuvre avec succès à la manufacture d’armes de Springfield aux Etats-Unis [44]. Cette réussite va constituer par la suite le paradigme fondateur de l’« American system of manufactures » qui constituera lui-même l’assise sur laquelle Frederick Winslow Taylor assoira son organisation scientifique du travail [45]. Des liens discrets, mais néanmoins réels, unissent ainsi le « proto-taylorisme » des Lumières au taylorisme proprement dit. Là encore, ce qui transmet d’un bout à l’autre de la chaîne, c’est un idéal nourri de représentations imagées de l’efficacité manufacturière, plus encore que des savoir et des performances techniques.
 
L’EFFICACITE A L’HEURE DES TECHNOLOGIES DE L’INFORMATION
 
 
Le chemin conduisant aux débats actuels sur l’efficacité des organisations productives est rythmé par plusieurs autres tournants, ainsi que par de multiples inflexions. L’apparition du taylorisme correspond à l’un de ces tournants, ne serait-ce que parce qu’elle est contemporaine de l’émergence de nouvelles grilles de lecture des registres du naturel et du social. Par rapport au XVIIIe siècle, l’un des changements majeurs tient à l’importance prise par les considérations énergétiques, qu’il s’agisse d’étudier la nature ou de réfléchir au fonctionnement de la société [46].
L’histoire de l’efficacité ne saurait pour autant se réduire à une série de phases distinctes les unes des autres à la manière de ces âges de l’esprit humain qu’affectionnait Auguste Comte. A chacun de ses moments subsistent les traces de conceptions antérieures. L’ordre et la proportion demeurent par exemple importants aux yeux de nombreux architectes et ingénieurs des Lumières. Les imaginaires successifs de l’efficacité se constituent en réalité sur un mode plus proche de la sédimentation que de la refondation périodique. On comprend mieux du même coup que nous n’ayons jamais rompu avec l’intérêt porté par le XVIIIe siècle à la ques ion des mouvements et des flux. Cet intérêt semble même s’accroître encore aujourd’hui, en liaison avec la montée en puissance de la pensée des réseaux et des échanges sur l’internet.
Afin de ne pas être trop long, nous avons simplifié dans les pages qui précèdent la caractérisation du moment vitruvien et du tournant des Lumières, en omettant les tensions et les contradictions qui subsistent au sein de leurs représentations imagées de l’efficacité. Ces dernières ne sont jamais entièrement cohérentes, pas plus que les pratiques qu’elles contribuent à orienter. Toujours en projet, l’efficacité ne possède pas la stabilité et le caractère univoque d’un concept philosophique ou scientifique. Elle porte la marque d’expériences contrastées. Elle se ressent aussi de l’existence d’affrontements socioprofessionnels comme le conflit qui oppose au XVIIIe siècle les ingénieurs aux membres des corporations. C’est ce conflit qui donne sa pleine portée au « proto-taylorisme » que tentent de promouvoir les premiers au détriment de l’autonomie de l’exécution dont les seconds se font les défenseurs.
On peut faire l’hypothèse que de telles tensions s’accroissent au cours des périodes de transition. Si celle-ci s’avère exacte, nous vivons à une époque de transformation accélérée de l’idéal d’efficacité. La recherche de l’optimum technologique semble en effet placée sous l’égide de déterminations pour le moins contradictoires. Particulièrement prononcées dans le domaine industriel, celles-ci entretiennent des liens étroits avec les incertitudes qui affectent aujourd’hui notre lecture simultanée de la nature et de la société, incertitudes que vient renforcer encore le recours systématique à l’outil informatique. De nouvelles représentations imagées de l’efficacité semblent se rechercher ce faisant, à la place des évidences léguées par plusieurs décennies de « modèle d’organisation » taylorien de la production [47].
Les contradictions que l’on peut repérer ne permettent certes pas de se prononcer avec certitude sur le contenu de ces nouvelles représentations imagées. Répétons-le, les développements qui vont suivre possèdent un caractère exploratoire. Il s’agit d’hypothèses qui ne sauraient prétendre au même statut que les résultats auxquels nous a conduit une longue fréquentation des documents relatifs au travail des ingénieurs et des architectes des XVIIe -XVIIIe siècles.
La première contradiction qui affecte aujourd’hui la recherche de l’efficacité tient à la lourdeur croissante des investissements matériels, de la machinerie industrielle en particulier, et à la nécessité simultanée de s’adapter à la demande changeante de la clientèle. Dans Le Nouveau monde industriel, Pierre Veltz rappelle à ce propos que le volume de capital fixe par emploi qui était, en France, de trois cent cinquante mille francs en 1970 a dépassé le million de francs au début des années 1990 [48]. Dans le même emps, la demande du public s’est faite plus exigeante en termes de nouveauté et de qualité des produits. Dans des domaines comme l’automobile, l’époque des grandes séries d’inspiration fordienne semble révolue. Comment concilier la lourdeur des équipements industriels avec la flexibilité rendue nécessaire par la volatilité des marchés ?
La saisie de l’efficacité technique en termes de productivité du travail élémentaire sur laquelle s’était appuyée le taylorisme se voit quant à elle remise en cause au profit d’une approche plus globale, systémique, fondée sur une exigence de coopération entre les acteurs de la production. Cette coopération, qui était autrefois inscrite dans des dispositifs matériels comme la chaîne, tend devenir autonome, à réclamer un engagement personnel bien différent de la soumission passive aux rythmes de la machine qu’on attendait de l’ouvrier taylorien. Le découplage entre le temps machine et le temps ouvré va dans le même sens. Mais l’engagement de tous les instants que l’on attend du salarié, engagement qui passe par l’intériorisation d’un certain nombre d’objectifs de l’organisation à laquelle il appartient, se heurte à l’affaiblissement des liens contractuels qui unissaient autrefois employé et employeur. Dans un univers économique de plus en plus instable, marqué par des licenciements économiques massifs, on demande au salarié de s’impliquer fortement dans les structures productives sans la contrepartie traditionnelle que représentait la sécurité de l’emploi [49].
Les deux contradictions que l’on vient d’évoquer ne sont pas les seules qui affectent aujourd’hui la quête de l’efficacité technique. Elles possèdent toutefois un caractère exemplaire dans la mesure où elles reposent sur un conflit entre temporalités que l’on retrouve à presque tous les niveaux des organisations productives, les temps longs de l’investissement industriel ou de la fidélisation du salarié se heurtant aux rythmes beaucoup plus rapides du marché et des critères de rentabilité financière. Le même genre de conflit caractérise au même moment les relations entre l’homme et la nature. Les exigences d’un « développement durable », qui passent par la prise en compte de facteurs globaux, mesurables à des échelles de temps qui vont de la décennie au siècle, se révèlent difficilement compatibles avec des mécanismes de prise de décision politiques et économiques à beaucoup plus court terme.
Cet ensemble de contradictions pourrait bien s’enraciner dans la perception contrastée que nous avons aujourd’hui de notre environnement tant naturel qu’humain. D’un côté, celui-ci est censé relever de lois déterministes, lois que nous approchons de plus en finement au moyen d’outils de calcul et de simulation. Mais cet environnement est d’autre part peuplé d’événements difficiles à prévoir. Dans le domaine des sciences de la nature, la théorie du chaos, avec ses systèmes dynamiques que l’on peut décrire mathématiquement, mais dont l’évolution échappe à la saisie intuitive et à la prédiction en raison de leur complexité, constitue l’une des expressions les plus frappantes de cette dualité. Le succès médiatique qu’a connu cette théorie provient pour partie de sa capacité à exprimer quelques unes des caractéristiques fondamentales du nouveau type de nature qui se dessine sous nos yeux [50].
Le monde humain relève du même genre d’imbrication entre des lois et des événements difficilement prévisibles. Les marchés financiers sont à la fois gouvernés par le calcul et la simulation, et sujets à des volte-face et à des crises qu’aucun programme ne permet de modéliser [51]. Le caractère heurté du processus de mondialisation est en partie imputable à ces volte-face et à ces crises dont le rythme paraît s’accélérer. Dans de nombreux pays, la vie politique se met progressivement au diapason, avec ses anticipations et ses sondages répétés, de plus en plus précis, qui débouchent sur des votes aux résultats souvent si serrés qu’ils deviennent impossibles à prévoir, à l’instar de ce qui s’est passé lors la dernière élection présidentielle américaine. Des sciences de la nature à l’étude des comportements socio-économiques, on assiste à la montée en puissance simultanée des outils de calcul et de simulation et des événements qui déjouent leurs prévisions.
Qu’il s’agisse de traiter des quantités massives de données, de faire tourner des programmes de simulation, ou de donner à lire le déroulement des événements les plus variés, les technologies de l’information, à commencer par l’informatique et ses applications directes, jouent un rôle clef dans le déchiffrement de cette étrange situation. Ces technologies ne constituent certes pas le ressort ultime permettant d’expliquer les transformations en cours. Il serait même grossièrement simplificateur d’en faire une sorte de deus ex machina permettant rendre compe de la genèse et du développement de cette « société de l’information » dans laquelle nous nous trouvons de plus en plus impliqués. Les techniques ne transforment pas la société de l’extérieur, comme des forces s’appliquant à un corps qui serait inerte sans elles. Dans le jeu des déterminations qui contribuent à structurer simultanément le corps social et le champ des techniques, le premier nous semble en outre posséder une certaine antériorité. L’évolution conduisant au large éventail de technologies qui font appel aujourd’hui à la notion d’information, l’informatique, mais aussi la radio, la télévision, ou encore le téléphone fixe et mobile, fait davantage figure de conséquence d’un ensemble complexe de dynamiques sociales, dont certaines s’amorcent dès le XIXe siècle, que de résultat de processus d’innovation qui se seraient déroulés en marge de ces dynamiques. Mais en raison même de ce caractère dérivé, les technologies de l’information contribuent à exprimer certaines caractéristiques fondamentales du monde dans lequel nous vivons, avec ses contradictions et les lignes de force qui semblent se dégager en son sein. L’informatique occupe en particulier une position-clef, au cœur des systèmes d’information comme dans l’imaginaire qui s’en fait l’écho.
Si la contribution de l’informatique à la calculabilité du monde est bien connue, on oublie parfois les liens étroits qui l’unissent à une lecture du monde fondée sur le repérage d’occurrences et d’événements. Ses premiers développements ne sont-ils pas intimement liés à la guerre et à ses péripéties, des premiers calculateurs des années 1940 aux outils mis en place pendant la guerre froide [52] ? A l’instar du système AGE de défense aérienne des Etats-Unis, les outils informatiques de la guerre froide mettaient la puissance de calcul des ordinateurs au service d’hypothèses de frappes nucléaires par l’Union soviétique. Ceux qui leur ont succédé dans un cadre civil continuent à présenter de troublantes affinités avec une réalité dont la texture serait faite d’événements plutôt que de choses persistantes. Une telle affinité atteint son paroxysme avec les jeux sur ordinateur ou sur console, mais on la retrouve dans toute une série d’autres applications contemporaines, à commencer par celles qui permettent de visualiser en temps réel des occurrences qui vont de la simple panne au dysfonctionnement généralisé.
Système d’un côté, événement de l’autre : c’est entre ces deux pôles que se sont développés depuis une trentaine d’années les réseaux informatiques, l’internet en particulier. Il est symptomatique que ce dernier fasse à la fois figure d’infrastructure héritière du projet d’« autoroutes de l’information » de l’administration Clinton, et de communauté construite à coup d’interactions entre des individus dont le comportement échappe, en théorie du moins, à tout contrôle centralisé [53]. C’est sous le double aspect d’un système et d’un ensemble imprévisible de micro-interactions pouvant s’assimiler à autant d’événements, qu’il apparaît aux yeux de ses partisans comme de ses détracteurs.
Il ne s’agit pas, encore une fois, d’attribuer un rôle moteur aux technologies de l’information dans le processus de reconstruction de la nature et de la société qui se déroule sous nos yeux, processus qui engage bien d’autres dimensions que celle de la technique, mais plutôt de souligner le caractère paradigmatique qui semble être le leur. Tout se passe comme si ces technologies étaient les mieux à mêmes d’exprimer le sens des transformations en cours, que ce soit par leurs propriétés intrinsèques ou par le jeu incessant des images et des métaphores qui se saisissent de ces propriétés pour les extrapoler en direction des mondes physique et social.
Dans quel sens s’oriente à présent la recherche de l’efficacité technique ? Le jeu des prédictions est toujours dangereux. Observons simplement que cette recherche se trouve encadrée par les pôles extrêmes que constituent la planification à l’ancienne, d’un côté, et la réponse au coup par coup aux défis de l’environnement extérieur et interne, retournement de marché ou panne d’atelier, de l’autre. La première alternative n’est plus de mise dans un monde économique devenu incertain. La seconde n’offre aucune indication sur des points pourtant cruciaux, comme les dépenses d’équipement lourd à consentir ou la nécessaire mobilisation des salariés.
Entre ces pôles extrêmes, paraît se développer un recours beaucoup plus systématique qu’autrefois au scénario, de l’évocation des cycles vertueux qui doivent permettre à l’entreprise de se développer harmonieusement à la description des multiples embûches qui la guettent sur cette voie. Un tel recours permet de restreindre le champ des incertitudes liées aux événements qui peuvent se présenter, sans pour autant retomber dans les pratiques traditionnelles de planification à grande échelle. A des schémas d’évolution linéaires tend à se substituer du même coup l’identification de seuils et de points de bifurcation possibles. A défaut d’assigner au futur une image stable, la pensée technique pourrait bien se contenter d’en rechercher certaines articulations-clefs, là où des choix s’avèrent à coup sûr nécessaires. Elle pourrait bien renouer ce faisant avec quelques uns des principes fondateurs de la réflexion stratégique des militaires, une réflexion qui a précisément pour vocation de s’avancer en se gardant du systémisme comme de la soumission pure et simple aux événements.
Les nouvelles formes d’efficacité qui se recherchent de la sorte ont recours aux ressources de la narration. Elaborer un ou plusieurs scénarios, c’est ébaucher une histoire avec ses variantes, à la façon d’un romancier ou d’un auteur de pièce de théâtre. La convergence entre pensée technique et création littéraire n’a rien de fortuit, dans la mesure où la mise en intrigue fonctionne, ainsi que le souligne Paul Ricœur, à mi-chemin entre la rigueur d’un système purement logique et l’arbitraire d’événements sans liens les uns avec les autres [54]. Pour Ricœur, les techniques narratives sont porteuses de lignes de conduite pour l’action [55]. La recherche de l’efficacité pourrait bien s’inspirer plus fortement que par le passé de leurs ressources.
La mise en intrigue du devenir des organisations productives est également susceptible de contrebalancer, au moins en partie, leur fragilisation consécutive à l’affaiblissement des liens entre employeurs et employés. Au lieu de s’opérer sur la base d’intérêts à long terme, l’investissement des salariés paraît d’ores et déjà relever de mécanismes d’adhésion de nature plus limitée. La production de scénarios d’évolution de l’entreprise peut contribuer à clarifier ces nouveaux termes contractuels, ainsi qu’en témoigne, dans de nombreux groupes industriels, l’importance prise par les procédures de communication interne fondées sur la notion de projet d’entreprise. Un projet d’entreprise n’est rien d’autre qu’un scénario optimiste concernant son avenir à court et moyen terme. Par l’intermédiaire de ce type de pratique, on retrouve la fonction idéologique dont se pare presque toujours la recherche de l’efficacité.
Ordre et proportions, flux et mouvements, systèmes et événements dont la coprésence pourrait être pensée au moyen de scénarios : les trois moments de l’histoire de l’efficacité que nous avons choisi d’évoquer ont en commun une abondante production de représentations. Aux images d’édifices harmonieux ou de circulation des éléments naturels, des hommes et des marchandises, se sont substituées les multiples représentations qui naissent de l’usage intensif des technologies de l’information, représentations dont le cinéma et la télévision se font les propagateurs zélés. On ne compte plus les films et les séries qui s’y réfèrent, comme pour donner de la consistance à un futur qui refuse de se laisser appréhender en termes simples. De Blade Runner à Dark Angel en passant par The Matrix, ce futur, lorsqu’il est directement évoqué, se caractérise souvent par un mélange de haute technologie et de misère sociale, de programmation des êtres et des choses et d’imprévu auquel contribuent les découvertes que l’on peut faire par l’intermédiaire des ordinateurs et des réseaux. En retrait de ces descriptions paroxystiques, peu de domaines échappent à la contamination par les représentations imagées de notre nature remplie de codes et de signaux et de notre société gouvernée par l’information. L’imaginaire de l’informatique, « l’imaginaire de l’internet », pour reprendre l’expression de Patrice Flichy [56], entretient en particulier des liens étroits avec la forme contemporaine prise par la recherche d’une plus grande efficacité, même si l’on sait bien qu’il n’est pas facile de quantifier les gains de productivité directement imputables à l’utilisation des ordinateurs.
 
REPRESENTATIONS IMAGEES ET IMAGINAIRE
 
 
Dans tout ce qui précède, les représentations imagées n’épuisent nullement le contenu de l’imaginaire technicien. Les liens qui les unissent sont, on l’a dit, plus déterminants. Ils pourraient bien révéler la présence sous-jacente de figures qui n’ont pas, quant à elles, de liens directs avec les objets sensibles, figures au travers desquelles se cristalliserait un certain type de rapport au monde physique, ainsi que des conceptions particulières de l’espace et du temps. Car c’est bien à des types historiquement déterminés de rapports à la matière, à l’espace et au temps que renvoient les images de l’ordre et de la proportion, ou encore celles de la circulation et de l’écoulement, à partir desquelles s’organisent respectivement la pensée technique du XVIIe siècle et celle des Lumières. L’imaginaire n’est pas peuplé que de représentations liées les unes aux autres. Il possède un caractère matriciel qui donne naissance à de multiples images qui peuvent se substituer les unes aux autres. Sa flexibilité, qui lui permet d’épouser les rythmes changeants et souvent saccadés de l’invention et de l’innovation, provient pour partie de cette capacité de substitution.
A une époque donnée, les figures matricielles de l’imaginaire technique sont bien entendu indissociables du processus de construction simultanée des registres de la nature et de la société dont nous parlions plus haut. Cela les rend du même coup étroitement dépendantes des institutions naturelles et sociales sur lesquelles se fonde l’activité technique, choses et phénomènes d’un côté, organisations et professions de l’autre. Car le découpage du monde physique en choses et en phénomènes distincts qu’on se propose de manipuler est une donnée culturelle, au même titre que les structures socioprofessionnelles qui permettent d’organiser le travail des hommes. Peut-on caractériser plus avant le fonctionnement de ces figures ? Elles sont à notre sens très proches des « significations imaginaires sociales » de Cornelius Castoriadis. Comme ces dernières, « elles n’ont pas de ‘référent’ », « elles sont ce qui fait être, pour une société donnée, la co-appartenance d’objets, d’actes, d’individus en apparence les plus hétéroclites [57] ». Ne eprésentant rien de déterminé, elles permettent au jeu de la représentation de s’exercer. Elles pourraient bien s’assimiler à une sorte de courbure de l’espace social, ou plutôt du continuum qui permet de passer de la nature à la société par emprunts successifs ou au moyen d’hybridations en cascade.
« Permettre la co-appartenance d’objets, d’actes, d’individus en apparence les plus hétéroclites » : à côté de ses versants utopiques et idéologiques, au delà de sa capacité à conférer un aspect tangible à des concepts, des notions et des idéaux, une dernière fonction de l’imaginaire réside dans le pouvoir de manier des ordres de réalité hétérogènes. Réprouvés par la logique, le mélange des genres et le coq à l’âne possèdent une vertu heuristique certaine. Sans chimères, sans assemblages inattendus de parties d’origines diverses, il n’y aurait pas de pensée féconde, dans le champ des techniques comme dans bien d’autres domaines.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ALDER K. (1997), Engineering the Révolution. Arms and Enlightenment in France 1763-1815, Princeton, Princeton University Press.
·  ARGAN G.C. (1981), Brunelleschi, Milan, 1952, trad. fr. Paris, Macula.
·  BAKER K.-M. (1988), Condorcet. Raison et politique, Chicago, 1975, trad. fr. Paris, Hermann.
·  BARRET-KRIEGEL B., BEGUIN B., FORTIER B., FRIEDMANN D.,
·  MONCHABLON A. (1975), La Politique de l’espace parisien à la fin de l’Ancien Régime, Rapport de recherche dactylographié, Paris.
·  BENVENUTO E. (1991), An Introduction to the history of structural mechanics, New York, Springer.
·  BECHMANN R., (1991), Villard de Honnecourt. La Pensée technique au
·  XIIIe siècle et sa communication, Paris, Picard.
·  BLANCHARD A. (1979), Les Ingénieurs du « Roy » de Louis XIV à Louis XVI. Etude du corps des fortifications, Montpellier, Université Paul Valéry.
·  BLONDEL F. (1683), L’Art de jeter les bombes, Paris, l’auteur et N. Langlois.
·  BONNOT de CONDILLAC E. (1947-1951), « Cours d’études pour le prince de Parme », « V. De l’Art de penser », in Œuvres philosophiques de Condillac, Paris, PUF.
·  BONNOT de CONDILLAC E. (1973), Essai sur l’origine des connaissances humaines, Amsterdam, 1746, rééd. Paris, Galilée.
·  BOSSUET J.B. (1722), Introduction à la philosophie, ou de la connaissance de Dieu, et de soi-mesme, Paris, R.-M. d’Espilly.
·  BOULEAU N. (1998), Martingales et marchés financiers, Paris, Odile Jacob.
·  BRET P. (1994), La Pratique révolutionnaire du progrès technique : de l’Institution de la recherche militaire en France (1775-1825), Thèse de doctorat dactylographiée, Paris, Université de Paris I.
·  BRIAN E. (1988), « La Foi du géomètre. Métier et vocation de savant pour Condorcet vers 1770 », in Revue de synthèse, n° 1, p. 39-68.
·  CASTORIADIS C. (1999), L’Institution imaginaire de la société, Paris, 1975, rééd. Paris, Le Seuil. Collectif (1985), Filippo Brunelleschi, sa vie son œuvre, Bulletin de l’Ecole nationale des Beaux-Arts, Paris. DE CONINCK F. (1995), Travail intégré, société éclatée, Paris, PUF. DE CONINCK F. (2001), L’Homme flexible et ses appartenances, Paris, L’Harmattan.
·  DESPORTES M., PICON A. (1997), De l’Espace au territoire. L’Aménagement en France XVIe -XXe siècles, Paris, Presses de l’Ecole nationale des ponts et chaussées.
·  DIDEROT D. (1751-1772), « Bas », in Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Paris, Briasson, t. 1, p. 98-113.
·  DIDEROT D. (1754), Pensées sur l’interprétation de la nature.
·  EDWARDS P. (1996), The Closed world. Computers and the politics of discourse in cold war America, Cambridge, Massachusetts, The MIT Press.
·  FLICHY P. (2001), L’Imaginaire d’Internet, Paris, La Découverte.
·  FOUCAULT M. (1966), Les Mots et les choses. Une Archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard.
·  GARAT J.-D., « Analyse de l’entendement. Programme », in Séances des Ecoles normales recueillies par des sténographes et revues par les professeurs, t. 1, p. 138-169.
·  GERMANN G. (1987), Vitruve et le vitruvianisme. Introduction à l’histoire de la théorie architecturale, Darmstadt, trad. fr. Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 1991.
·  GILLE B. (1952), « L’Encyclopédie, dictionnaire technique », in Revue d’histoire des sciences, vol. V, p. 26-53.
·  GILLE B. (1978), Les Ingénieurs de la Renaissance, Paris, Hermann, 1964, réédition Paris, Le Seuil.
·  GLEICK J. (1987), La Théorie du chaos. Vers une Nouvelle science, New York, trad. fr. Paris, Flammarion, 1991.
·  GRANGER G.G. (1989), La Mathématique sociale du marquis de Condorcet, Paris, 1956, rééd. Paris, Odile Jacob.
·  GROS P., « Vitruve et les ordres », Les Traités d’architecture de la Renaissance, p. 9-59.
·  GUIGUENO V. (1998), « Cinéma et société industrielle : le travail à la chaîne à l’épreuve du burlesque », in A. de Baecque, C. Delage (dir.), De l’Histoire au cinéma, Paris, Bruxelles, Complexe, p. 127-144.
·  GUILLERME A. (1983), Les Temps de l’eau. La Cité, l’eau et les techniques, Seyssel, Champ Vallon.
·  GUILLAUME J. (sous la direction de) (1988), Les Traités d’architecture de la Renaissance, Paris, Picard.
·  GUILLERME A. (1988), Genèse du concept de réseau. Territoire et génie en Europe de l’Ouest 1760-1815, Rapport de recherche dactylographié, Paris, Université de Paris VIII.
·  HELVETIUS C.-A. (1758), De l’Esprit, Amsterdam, Arkstée et Merkus. D’HOLBACH P.H.D. (1821), Système de la nature, ou des lois du monde physique et du monde moral, Londres, 1770, rééd. Paris, E. Ledoux.
·  HOUNSHELL D.A. (1984), From the American system to mass production 1800-1932. The Development of manufacturing technology in the United States, Baltimore, Johns Hopkins University Press.
·  ISNARD A.N. (1781), Traité des richesses, Londres, Lausanne, F. Grasset et Cie.
·  JULLIEN F. (1992), La Propension des choses. Pour une Histoire de l’efficacité en Chine, Paris, Le Seuil.
·  KRUFT H.W. (1985), Geschichte der Architekturtheorie. Von der Antike bis zum Gegenwart, Munich, C.H. Beck.
·  LARGIER A. (2001), « Le Télétravail. Trois Projets pour un même objet », Réseaux, vol. 19, n° 106.
·  LEDOUX C.N. (1804), L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation, Paris, l’auteur.
·  LEPETIT B. (1988), Les Villes dans la France moderne (1740-1840), Paris, Albin Michel.
·  MANNHEIM K. (1985), Ideology and utopia, Bonn, 1929, trad. angl. New York, Harvest/HBJ.
·  NAVILLE P. (1963), Vers l’Automatisme social, Paris, Gallimard.
·  OZOUF-MARIGNIER M.V. (1989), La formation des départements. La représentation du territoire français à la fin du XVIIe siècle, Paris, Editions de l’Ecole des hautes études en sciences sociales.
·  PARMENTIER A.A. (1787), Dissertation sur la nature des eaux de la Seine, avec quelques observations relatives aux propriétés physiques et économiques de l’eau en général, Paris, Buisson.
·  PARSONS W.B. (1976), Engineers and engineering in the Renaissance, 1939, rééd. Cambridge, Massachusetts, The MIT Press.
·  PERROT J.C. (1975), Genèse d’une ville moderne. Caen au XVIIIe siècle, Paris, La Haye, Mouton.
·  PERROT J.C. (1983), « Premiers aspects de l’équilibre dans la pensée économique française », in Annales Economies Sociétés Civilisations, n° 5, p. 1058-1074.
·  PICON A.(1988), Architectes et ingénieurs au siècle des Lumières, Marseille, Parenthèses.
·  PICON A. (1992), L’Invention de l’ingénieur moderne, L’Ecole des ponts et chaussées 1747-1851, Paris, Presses de l’Ecole nationale des ponts et chaussées.
·  PICON A. (1992), « Gestes ouvriers, opérations et processus techniques. La Vision du travail des encyclopédistes », in Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, n° 13, octobre, p. 131-147.
·  PICON A. (1995), « Le Naturel et l’efficace. Art des jardins et culture technologique », in M. Mosser, Ph. Nys (sous la direction de), Le Jardin, art et lieu de mémoire, Paris, Les éditions de l’imprimeur.
·  PICON A. (1996), « Towards a History of technological thought », in R. Fox (éd.), Technological change. Methods and themes in the history of technology, Londres, Harwood Academic Publishers.
·  PORTER T.M. (1986), The Rise of statistical thinking 1820-1900, Princeton, Princeton University Press.
·  RECHT R. (1989) (sous la direction de), Les Bâtisseurs des cathédrales gothiques, Strasbourg, Editions des musées de la ville de Strasbourg. RICŒUR P. (1983-1985), Temps et récit, Paris, Le Seuil. RICŒUR P. (1986a), Du Texte à l’action. Essais d’herméneutique II, Paris, Le Seuil. RICŒUR P. (1986b), L’Idéologie et l’utopie, New York, trad. fr. Paris, Le Seuil, 1997.
·  RABINBACH A. (1992), The Human motor. Energy, fatigue, and the origins of modernity, 1990, réed. Berkeley, Los Angeles, University of California Press.
·  ROGER J. (1989), Buffon, Paris, Fayard.
·  RYKWERT J. (1972), La Maison d’Adam au paradis, Chicago, New York, trad. fr. Paris, Le Seuil, 1976, J. Roger, Buffon, Paris, Fayard, 1989.
·  SERIS J.P. (1987), Machine et communication, Paris, Vrin.
·  SZAMBIEN W. (1986), Symétrie goût caractère. Théorie et terminologie de l’architecture à l’âge classique 1500-1800, Paris, Picard.
·  THOMAS D.E. (1987), Diesel. Technology and society in industrial Germany, Tuscaloosa, The University of Alabama Press.
·  TIMOSHENKO S.P. (1953), History of strength of materials, New York, rééd. New York, Dover, 1983.
·  VELTZ P. (2000), Le Nouveau monde industriel, Paris, Gallimard.
·  VELTZ P., ZARIFIAN Ph. (1993), « Vers de nouveaux modèles d’organisation », in Sociologie du travail, n° 1, p. 3-25.
·  VERIN H. (1993), La Gloire des ingénieurs. L’Intelligence technique du XVIe au
·  XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel.
 
NOTES
 
[1]Voir à ce sujet THOMAS, 1987.
[2]Sur les ambiguïtés de la notion contemporaine de télétravail, on pourra consulter LARGIER, 2001, p. 201-222.
[3]Voir GUIGUENO, 1998, p. 127-144.
[4]MANNHEIM, 1985 ; RICŒUR, 1997.
[5]JULLIEN, 1992. Nous avons pour notre part déjà abordé cette question de l’efficacité et de son histoire dans PICON, 1995, p. 367-396 et 1996, p. 37-49.
[6]L’exigence d’efficacité est à certains comparables au désir de vérité qui constitue, quoi qu’en disent certains tenants des science studies, l’un des ressorts de la recherche scientifique. Dans l’un et l’autre cas, c’est un plus que l’on recherche, davantage de vérité, plus d’efficacité, sans que le terme de la quête puisse être autre chose, dans le meilleur des cas, qu’une asymptote.
[7]NAVILLE, 1963, p. 228.
[8]Sur la genèse de la figure de l’ingénieur, on pourra consulter avec profit VERIN, 1993.
[9]RECHT, 1991 ; BECHMANN, 1991.
[10]Voir GILLE, 1978.
[11]Sur l’importance de Vitruve et la tradition initiée par son traité, voir KRUFT, 1985 ; GERMANN, 1987 ; Les Traités d’architecture de la Renaissance, 1988.
[12]Concernant la portée de l’œuvre de Brunelleschi, on pourra consulter par exemple ARGAN, 1981 ; Filippo Brunelleschi 1377-1446, 1985.
[13]GROS, Les Traités d’architecture de la Renaissance, p. 49-59.
[14]GILLE, op. cit. Au sujet des ingénieurs de la période immédiatement postérieure, voir aussi PARSONS, 1976.
[15]Voir SERIS, 1987.
[16]Sur les limites technologiques de l’Encyclopédie, voir GILLE, 1952 , p. 26-53.
[17]BLANCHARD, 1979 ; PICON, 1992/1.
[18]Cité par PORTER, 1986, p. 19.
[19]BOSSUET, 1722, p. 37-38.
[20]Sur cet ensemble de spéculations, voir RYKWERT, 1972.
[21]FOUCAULT, 1966.
[22]Sur les notions de bienséance et de convenance, on pourra consulter SZAMBIEN, 1986 et PICON, 1988.
[23]BLONDEL, 1683. Particulièrement sensible dans le domaine militaire, cette tension entre les règles de l’art et les circonstances locales est discutée en détail dans VERIN, op. cit.
[24]Voir DESPORTES et PICON, 1997.
[25]GUILLERME, 1998 et LEPETIT, 1988, p. 299-302.
[26]Voir par exemple DIDEROT, 1754 ; HELVETIUS, 1758 ; D’HOLBACH, 1821.
[27]PARMENTIER, 1787, p. 21.
[28]Sur ces lignes de force de l’urbanisme des Lumières, voir par exemple BARRET-KRIEGEL et alii, 1975 ; LEPETIT, op. cit. ; PERROT, 1975.
[29]Sur les ingénieurs des Ponts et Chaussées des Lumières, voir PICON, 1992/1.
[30]LEDOUX, 1804.
[31]Voir PICON, op. cit.
[32]BONNOT DE CONDILLAC, 1973, p. 139.
[33]GARAT, t. 1, p. 138-169, p. 148 en particulier.
[34]BONNOT DE CONDILLAC, 1947-1951, t. 1, p. 769.
[35]DIDEROT, 1751-1772, , t. 1, p. 98-113, p. 98 en particulier.
[36]Voir PICON, 1992/2, p. 131-147.
[37]Voir PICON, 1992/1.
[38]Voir OZOUF-MARIGNIER, 1989.
[39]ISNARD, 1781. Sur les conceptions économiques d’Isnard, voir PERROT, 1983, p. 1058-1074.
[40]Voir GRANGER, 1989 ; BAKER, 1975 ; BRIAN, 1988, p. 39-68.
[41]« S’il y a un ordre du monde, ce n’est pas un ordre des structures, de ces structures que classent les taxinomistes. C’est un ordre des ‘opérations’ de la nature, un ordre des processus qui permettent la vie et son perpétuel renouvellement, un ordre des forces qui animent le monde vivant et des lois qui les gouvernent. » ROGER, 1989, p. 130.
[42]Voir à ce propos BRET, 1994 et ALDER, 1997.
[43]Voir PICON, op. cit. Sur la constitution de la mécanique rationnelle et de la résistance des matériaux modernes, voir par ailleurs BENVENUTO, 1991 et TIMOSHENKO, 1993.
[44]Voir ALDER, op. cit., p. 341-343, notamment.
[45]Voir par exemple HOUNSHELL, 1984.
[46]Sur ce thème, voir RABINBACH, 1992.
[47]Nous empruntons cette notion de « modèle d’organisation » à VELTZ et ZARIFIAN, 1993, p. 3-25.
[48]VELTZ, 2000, p. 131. Les développements qui suivent doivent beaucoup aux analyses développées dans cet ouvrage.
[49]Voir sur ce thème DE CONINCK, 1995 et 2001.
[50]Cet aspect est particulièrement net dans un ouvrage de vulgarisation comme celui de GLEICK, 1991.
[51]Voir BOULEAU, 1998.
[52]Voir à ce propos EDWARDS, 1996.
[53]Voir à ce sujet FLICHY, 2001, ainsi bien sûr que l’article de P. Flichy dans le présent numéro.
[54]RICŒUR, 1983-1985.
[55]Cet aspect est particulièrement net dans RICŒUR, 1986.
[56]FLICHY, op. cit.
[57]CASTORIADIS, 1999, p. 526. La lecture de l’œuvre de Castoriadis nous a été suggérée par Philippe De Lara dans le cadre du séminaire « Techniques, imaginaires et utopies » du Laboratoire techniques, territoires et sociétés de l’Ecole nationale des ponts et chaussées.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Voir à ce sujet THOMAS, 1987. Suite de la note...
[2]
Sur les ambiguïtés de la notion contemporaine de télétravai...
[suite] Suite de la note...
[3]
Voir GUIGUENO, 1998, p. 127-144. Suite de la note...
[4]
MANNHEIM, 1985 ; RICŒUR, 1997. Suite de la note...
[5]
JULLIEN, 1992. Nous avons pour notre part déjà abordé cette...
[suite] Suite de la note...
[6]
L’exigence d’efficacité est à certains comparables au désir...
[suite] Suite de la note...
[7]
NAVILLE, 1963, p. 228. Suite de la note...
[8]
Sur la genèse de la figure de l’ingénieur, on pourra consul...
[suite] Suite de la note...
[9]
RECHT, 1991 ; BECHMANN, 1991. Suite de la note...
[10]
Voir GILLE, 1978. Suite de la note...
[11]
Sur l’importance de Vitruve et la tradition initiée par son...
[suite] Suite de la note...
[12]
Concernant la portée de l’œuvre de Brunelleschi, on pourra ...
[suite] Suite de la note...
[13]
GROS, Les Traités d’architecture de la Renaissance, p. 49-5...
[suite] Suite de la note...
[14]
GILLE, op. cit. Au sujet des ingénieurs de la période imméd...
[suite] Suite de la note...
[15]
Voir SERIS, 1987. Suite de la note...
[16]
Sur les limites technologiques de l’Encyclopédie, voir GILL...
[suite] Suite de la note...
[17]
BLANCHARD, 1979 ; PICON, 1992/1. Suite de la note...
[18]
Cité par PORTER, 1986, p. 19. Suite de la note...
[19]
BOSSUET, 1722, p. 37-38. Suite de la note...
[20]
Sur cet ensemble de spéculations, voir RYKWERT, 1972. Suite de la note...
[21]
FOUCAULT, 1966. Suite de la note...
[22]
Sur les notions de bienséance et de convenance, on pourra c...
[suite] Suite de la note...
[23]
BLONDEL, 1683. Particulièrement sensible dans le domaine mi...
[suite] Suite de la note...
[24]
Voir DESPORTES et PICON, 1997. Suite de la note...
[25]
GUILLERME, 1998 et LEPETIT, 1988, p. 299-302. Suite de la note...
[26]
Voir par exemple DIDEROT, 1754 ; HELVETIUS, 1758 ; D’HOLBAC...
[suite] Suite de la note...
[27]
PARMENTIER, 1787, p. 21. Suite de la note...
[28]
Sur ces lignes de force de l’urbanisme des Lumières, voir p...
[suite] Suite de la note...
[29]
Sur les ingénieurs des Ponts et Chaussées des Lumières, voi...
[suite] Suite de la note...
[30]
LEDOUX, 1804. Suite de la note...
[31]
Voir PICON, op. cit. Suite de la note...
[32]
BONNOT DE CONDILLAC, 1973, p. 139. Suite de la note...
[33]
GARAT, t. 1, p. 138-169, p. 148 en particulier. Suite de la note...
[34]
BONNOT DE CONDILLAC, 1947-1951, t. 1, p. 769. Suite de la note...
[35]
DIDEROT, 1751-1772, , t. 1, p. 98-113, p. 98 en particulier...
[suite] Suite de la note...
[36]
Voir PICON, 1992/2, p. 131-147. Suite de la note...
[37]
Voir PICON, 1992/1. Suite de la note...
[38]
Voir OZOUF-MARIGNIER, 1989. Suite de la note...
[39]
ISNARD, 1781. Sur les conceptions économiques d’Isnard, voi...
[suite] Suite de la note...
[40]
Voir GRANGER, 1989 ; BAKER, 1975 ; BRIAN, 1988, p. 39-68. Suite de la note...
[41]
« S’il y a un ordre du monde, ce n’est pas un ordre des str...
[suite] Suite de la note...
[42]
Voir à ce propos BRET, 1994 et ALDER, 1997. Suite de la note...
[43]
Voir PICON, op. cit. Sur la constitution de la mécanique ra...
[suite] Suite de la note...
[44]
Voir ALDER, op. cit., p. 341-343, notamment. Suite de la note...
[45]
Voir par exemple HOUNSHELL, 1984. Suite de la note...
[46]
Sur ce thème, voir RABINBACH, 1992. Suite de la note...
[47]
Nous empruntons cette notion de « modèle d’organisation » à...
[suite] Suite de la note...
[48]
VELTZ, 2000, p. 131. Les développements qui suivent doivent...
[suite] Suite de la note...
[49]
Voir sur ce thème DE CONINCK, 1995 et 2001. Suite de la note...
[50]
Cet aspect est particulièrement net dans un ouvrage de vulg...
[suite] Suite de la note...
[51]
Voir BOULEAU, 1998. Suite de la note...
[52]
Voir à ce propos EDWARDS, 1996. Suite de la note...
[53]
Voir à ce sujet FLICHY, 2001, ainsi bien sûr que l’article ...
[suite] Suite de la note...
[54]
RICŒUR, 1983-1985. Suite de la note...
[55]
Cet aspect est particulièrement net dans RICŒUR, 1986. Suite de la note...
[56]
FLICHY, op. cit. Suite de la note...
[57]
CASTORIADIS, 1999, p. 526. La lecture de l’œuvre de Castori...
[suite] Suite de la note...