2001
Réseaux
Notes de lecture
Le JT, machine à décrire
Sociologie du travail des reporters de la télévision
de Jacques SIRACUSA
par Hervé GLEVAREC
Comment rendre compte du travail des journalistes en s’intéressant aux
préoccupations pratiques des professionnels qui sont de ramener des
matériaux visuels et sonores et fournir une interprétation ? Comment une
organisation du travail influe-t-elle sur la représentation de la réalité
sociale ? Voilà deux interrogations qui guident la recherche de J. Siracusa
consacrée aux reporters. Partant de l’hypothèse d’un écart entre les idéaux
professionnels et la réalisation concrète du travail, l’auteur veut abandonner
les questions abstraites au profit d’une série d’observations des pratiques en
rédaction télévisée nationale – dans les services de montage et de prise de
vue – en station régionale et, enfin, en formation initiale ou professionnelle
des journalistes. En tant qu’elle est une double approche internaliste qui
rapporte ce que font les journalistes à des conventions d’un monde
professionnel
[1] et constructivis e parce qu’elle montre l’imperméabilité des
journalistes au terrain (la « méthode du court-circuit » du terrain), une telle
analyse sociologique n’a guère de chance, d’ailleurs
, d’être valorisée, sinon
appréciée, par les journalistes eux-mêmes, d’autant moins que l’on monte
dans la hiérarchie rédactionnelle.
Un produit de bureau et une position subalterne
L’ouvrage débute par une analyse des modes de classification des données
télévisuelles d’une station de télévision régionale. Différents outils offrent
aux journalistes un balisage et un recyclage de l’information. En effet, revue
de presse, documentation et vidéothèque suppléent à l’accès aux
informations et surtout à leur interprétation. Plus largement, le mode de
perception journalistique est en grande partie défini par les institutions qui
prennent en charge ses diverses sources (ministères, justice, police, services
administratifs).
La conférence de rédaction est un moment professionnel que J. Siracusa
analyse en renvoyant à la position du journaliste le long de la double
hiérarchie du prestige et du pouvoir. Le service des informations générales
est moins prestigieux que celui de politique étrangère ou intérieure. La
direction du service Culture offre moins de pouvoir que celle du service de
Politique ou d’Economie. A mesure que s’élève sa place dans la hiérarchie
journalistique et qu’augmente la couverture territoriale de son journal, le
« droit d’interpréter » du journaliste augmente tandis que diminue, voire
disparaît « l’accès aux informations ». En effet, le poids des rédacteurs, des
présentateurs et des chefs de service croît au détriment de celui des
Journalistes Reporters d’Images (cameramen).
L’auteur a choisit de s’intéresser particulièrement aux JRI. Formant service à
part de la rédaction, majoritairement des hommes à l’instar des preneurs de
son (« sondiers »), les JRI sont dans une position de collaboration
problématique avec les autres professionnels. L’auteur décrit, d’une part,
leur esprit de corps, fonctionnant comme contre-pouvoir face aux rédacteurs,
et conclut, d’autre part, sur leurs très faibles rôle et intervention dans le
produit final face aux perspectives des rédacteurs. Dans l’équipe à trois qu’il
forme avec le rédacteur et le preneur de son, le JRI occupe une position
subalterne par rapport au premier, seul « interprète des faits ». Leur passage,
à la fin des années 1970, du statut de technicien, relativement autonome, à
celui de journaliste reporter d’images, correspond à la perte progressive de
leur autonomie. Si leur niveau de formation s’est élevé et spécialisé (via la
formation par les écoles de journalisme), leur carrière reste cependant
bloquée après le grade de grand reporter. J. Siracusa décrit l’assujettissement
auquel se soumet le pigiste qui ne veut pas être « rayé de la liste » des futurs
statutaires et fréquente assidûment le service de prise de vues. L’objectif
professionnel des titulaires est a contrario d’échapper aux affectations
quotidiennes imprévisibles sur le terrain. L’auteur décrit leur investissement
dans les reportages à grande audience et leur valorisation des contextes
d’improvisation. L’articulation du « sale » et du « bon boulot » se manifeste
ici entre un « travail propre », effectué sous la directive du rédacteur, et le
« petit bijou », « plan-séquence » ou reportage cohérent, dont la logique
visuelle est réussie.
De l’allégorie comme format au montage comme réinterprétation
professionnelle
Avec « l’angle », une analyse éclairante de la pratique journalistique est
proposée. Déjà pris pour objet par David Altheide dès 1976 dans Creating
Reality, « l’angle » trouve plusieurs explications et remplit plusieurs
fonctions : intellectuelle, organisationnelle et professionnelle. Il est le point
de vue qu’adoptent les journalistes pour aborder et traiter un « fait »
polysémique, intraitable autrement dans des conditions d’abord intellectuel
des sujets caractérisé par l’urgence, mais aussi un produit un tant soit peu
prévisible, jugeable par les chefs, et, enfin, il est un moyen de répartir des
tâches sur le terrain et de contrôler la situation d’enregistrement in situ.
Sur le terrain, le trio, rédacteur, JRI et technicien, dont la hiérarchisation par
le diplôme et l’origine sociale est souvent inverse de celle de l’âge, comme
cela est fréquemment le cas entre techniciens et cadres dans les
organisations-par-projet de l’audiovisuel, va chercher à imposer son
« dispositif technique » auprès des interviewés, c’est-à-dire une série de
contraintes techniques et de formats de concision. Il s’agit pour les
professionnels « de se faire reconnaître des compétences spécifiques reliées
à l’appareillage, aux procédures techniques et à une connaissance des
besoins du public » (p. 144). En définitive, ce qui prime, c’est la définition,
en amont, du contenu et de la structure du sujet. La redéfinition par le terrain
est négligeable. Ce constat accentue le constructivisme de l’activité
journalistique au détriment de son élaboration et de sa contextualisation par
la confrontation au terrain.
L’analyse de la forme que prennent les reportages télévisés est
particulièrement intéressante. En effet, avec l’idée d’un langage
« allégorique » de la prise de vue, l’auteur décrit cette manière de représenter
les « faits » dans un reportage à la télévision française, qui consiste à rendre
compte du monde à travers des « abstractions personnifiées ». A partir
d’images, il s’agit d’incarner un phénomène ou une idée générale et
abstraite. Tout se joue dans les années 1960, période où la télévision se
professionnalise et bâtit sa rhétorique allégorique.
Aussi les relations journalistes/interviewés se compliquent-elles quand les
organisateurs d’événement public maîtrisent la rhétorique journalistique de
l’allégorie, c’est-à-dire prennent les reporters à leur propre jeu, autrement dit
au format. Ainsi, les veaux montés sur une péniche devant l’Assemblée
nationale par les agriculteurs manifestants seront l’allégorie-toute-prête-pour-journaliste. Le montage est alors l’étape suivante qui permet aux
journalistes de reconquérir leur marge d’interprétation.
Le montage télévisé proprement dit est une suite d’actions : dérushage au
retour du terrain, empilement des plans, assemblage des images et des sons.
Il met en présence un rédacteur et un monteur, et, en fin de parcours, un
contrôleur. Le montage vidéo et analogique qu’a étudié l’auteur manifeste la
victoire du rédacteur sur le monteur, nostalgique de l’époque du film et de
son autonomie professionnelle. A l’instar de la radio publique, les montages
télévisés présentent deux situations d’investissement professionnel et deux
« rôles » du monteur, simple illustrateur de « sujets » parlants à l’angle
rigide ou coréalisateur d’un produit ouvert. Les monteurs possèdent le
« langage télévisuel », soit une série de figures de style traditionnelles qu’ils
mettent en oeuvre quotidiennement par le sens de l’improvisation.
Terminant son ouvrage sur la présentation des reportages, J. Siracusa en
synthétise deux formes génériques : l’argument principal (qui défend une
cause ou présente une activité) et l’exposé contradictoire (qui se présente
comme équilibré et conflictuel). La rhétorique du reportage couple une
logique « consensuelle et visuelle » d’accumulation d’images et une autre,
« conflictuelle et sonore », des sources crédibles. L’auteur rapproche ce qu’il
appelle le « style » des reportages du rejet des empreintes de fabrication
(expurgation des négociations avec les sources, des regard-caméra, des refus
d’être filmé). Les objectifs sont à la fois visuels et moraux : maintenir une
cohérence spatiale et une fluidité visuelle d’un plan à l’autre, rendre
autonome ce qui est filmé, et offrir une prestation morale contre une trop
faible liaison entre une image et ce qu’on en dit. Ainsi, ce qui est montré au
public est-il une « réinterprétation du matériel recueilli en fonction des
objectifs professionnels tels qu’ils sont redéfinis au moment du montage
(p. 235). » C’est dire s’il apparaît, in fine, qu’un titre comme « les reportages
télévisés entre rhétorique journalistique et produit de bureau » aurait été plus
proche de ce que fait l’auteur dans son ouvrage.
Pour conclure sur un ouvrage qui nous en apprend beaucoup sur l’activité
des reporters par sa qualité d’observation et sa maîtrise des données de
terrain, nous voudrions formuler une remarque critique. En définitive, nous
dit J. Siracusa, ce sont les habitudes de travail, les méthodes
professionnelles, la position professionnelle ainsi que les rhétoriques et les
images de soi qui expliquent le traitement que font les journalistes des
« faits ». L’auteur clôt ainsi sur l’aspect contingent, fragile et conflictuel du
travail des journalistes qu’il a observé. En fait, son étude laisse plutôt
conclure sur une tension entre le contingent et le contrôlé ce que manifeste
paradoxalement la tentative de montrer l’improvisation des journalistes à
l’aide de cinq citations d’entretien (p. 119), c’est-à-dire avec autant de
compte rendus d’actions intentionnelles des reporters. La critique que l’on
peut faire à J. Siracusa est de mener une sociologie entièrement
professionnaliste. Les intentions des individus sont rapportées à des centres
d’intérêt et le public destinataire n’est jamais qu’une justification (au nom
« des besoins du public »). Quant à la déontologie journalistique, elle est
pour l’auteur relative au groupe professionnel et la dimension collective de
la norme est strictement indexée sur le groupe des pairs (il y a deux types de
« manipulation » : les « critiquables » (par les pairs seulement) et les
« légitimes » (pour les pairs)). L’approche professionnaliste est renforcée par
le fait qu’il n’y a pas d’intervention du niveau organisationnel au sens fort
(tenir compte de directives, des résultats, de la cible d’audience par exemple)
dans le travail quotidien de reportage. Autrement dit, il n’y a aucune
médiation de l’extérieur à la « professionnalité », ni de l’institution, ni du
public, non plus d’autres acteurs. Le parti pris méthodologique de la
sociologie de J. Siracusa – ne jamais fonder en raison les motifs ou
justifications que pourraient donner les journalistes – est aussi peut-être sa
limite sociologique – ces motifs ne doivent à rien d’autre de ce qu’ils sont
qu’à l’arbitraire de normes professionnelles. Sans doute même n’est-ce pas
là une question méthodologique pour l’auteur, mais peut-être bien sa
conclusion affirmée.
Jacques Siracusa, Le JT, machine à décrire, Sociologie du travail des
reporters à la télévision, Paris, INA/De Boeck, 2001.
The Uses of Media
de John HARTLEY
The Feminist, the Housewife and the Soap Opera
de Charlotte BRUNSDON
par Jean-Pierre ESQUENAZI
Deux livres viennent de paraître qui tracent un bilan détaillé du travail
accompli par deux des plus importantes écoles de pensée en ce qui concerne
l’étude la télévision. Les Cultural Studies, d’une part, les Genders Studies,
d’autre part, ont produit deux corpus de travaux parmi les plus rigoureux et
les plus suivis dont nous disposons aujourd’hui. En outre, ce sont deux
personnalités éminentes de chacune de ces écoles qui ont pris la plume. John
Hartley est avec John Fiske et Stuart Hall l’un des chercheurs qui ont
entretenu la flamme d’abord allumée par Richard Hoggart et poursuivie par
l’ensemble de recherches que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de
Cultural Studies. Son livre coécrit avec Fiske et paru en 1978, Reading
Television, a sans aucun doute marqué un tournant dans l’espace de la
recherche (du moins dans les pays anglo-saxons, la France ayant attendu au
moins dix ans pour s’intéresser sérieusement au discours télévisuel) : les
auteurs y examinaient sérieusement le discours télévisuel et y appliquaient
des procédures réservées jusque là au « textuel » et à la littérature. Ils y
ajoutent des préoccupations de sociologue, nécessaires quand on examine le
discours de la télévision. Cet ouvrage renvoyait à sa préhistoire « l’analyse
de contenus », élaborée par des auteurs comme Cassata et Skill, qui
consistait tout simplement à mesurer statistiquement les catégories citées par
telle ou telle émission de télévision. Hartley a ensuite écrit un très nombre
d’études sur la télévision et sa réception rassemblées dans Tele-ology :
Studies in Television dont aucune bibliothèque française, à ma connaissance,
n’a cru bon d’acquérir un exemplaire (c’est bien dommage car son coût rend
difficile son achat pour un chercheur moyen). Il semble difficile de trouver
un auteur plus qualifié pour écrire l’histoire de la relation des Cultural
Studies à la télévision.
Charlotte Brunsdon est elle aussi une actrice essentielle de l’écriture
théorique sur la télévision mais doit plutôt être située à l’intérieur de la
lignée des Genders Studies, même si elle a travaillé avec David Morley dès
1978 dans un ouvrage (Everyday Television : Nationwide) qui préfigure
l’influente enquête présentée dans The Nationwide Audience par Morley en
1980. Puis Charlotte Brunsdon s’est intéressée à la série télévisée, signant un
article important à propos de la série Crossroads dès 1980 et n’a plus cessé
de travailler sur le rapport entre les femmes et la télévision avant de diriger
avec Julie d’Acci et Lynn Spigel l’édition de Feminist Television Criticism
qui rassemble des textes parmi les plus importants écrits par les auteurs des
Genders Studies sur la télévision.
A priori donc, The Uses of Media et The Feminist, the Housewife and the
Soap Opera se présen ent comme des livres d’auteurs expérimentés. Ils se
révèlent tous les deux comme des livres littéralement lumineux : ils ne se
contentent pas d’éclairer le travail accompli, ils en éclaircissent les
présupposés et en livrent les clés théoriques. Tous deux situent avec finesse
les contextes dans lesquels l’on a étudié la télévision, sans omettre les soucis
propres aux chercheurs. Cependant, les deux auteurs ont employé des
méthodes radicalement différentes : Hartley se livre à une exploration
historique des méthodes et des concepts, tandis que Brunsdon a recours à
une approche plus ethnographique des chercheurs eux-mêmes. Mais avant de
livrer ce qui oppose les deux ouvrages, marquons leur point de rencontre,
décisif pour qui veut comprendre le rapport de la recherche à l’objet
télévisuel.
Insistons d’abord sur le fait que nos auteurs ne s’intéressent qu’aux
recherches menées dans le cadre des Cultural ou des Genders Studies : ils ne
reviennent ni sur le paradigme « administratif », ni sur celui des usages et
gratifications, ni sur la critique globale et catégorique de l’école de
Francfort. Ils visent des recherches plus compréhensives et surtout plus
intéressées par la question des pratiques des acteurs sociaux. Pourtant tous
deux sont amenés à montrer que ces pratiques ont été examinées par les
Culturals comme par les Genders Studies dans un cadre restrictif : le point
de vue des chercheurs était déterminé, selon eux, par une inquiétude de
nature sociale plutôt que scientifique. Selon Hartley, les Cultural Studies ne
cessent pas de se demander si la télévision ne pervertit pas le public
populaire ou si elle n’est pas la raison de l’apathie des masses. Selon
Brunsdon, l’intérêt féministe pour la télévision commence avec la peur que
le public féminin soit englué dans un désir de féminité construit et imposé
par la société patriarcale dont la télévision assurerait la publicité : quand les
culturalistes s’inquiètent pour la révolution, les féministes s’inquiètent pour
la conscience des femmes menacées par le poids social du masculin.
Pour les uns comme pour les autres, la télévision est appréhendée comme
l’un de ces appareils idéologiques d’état décrits par Althusser dont
l’influence est particulièrement importante en Angleterre. Cela conduit les
chercheurs à construire le second objet primordial de la recherche – le public
– comme un sujet dupé ou en passe de l’être, un sujet qui vit dans l’idéologie
ou le fantasme. En conséquence le chercheur devient un observateur qui se
situe en dehors du jeu, un sujet auquel « on ne la fait pas », une voix de la
raison et de la résistance. Le lieu de la recherche est donc un en même temps
un lieu de la militance, où l’on est obligé de supposer face à soi un sujet-objet, une conscience menacée d’emprise et ouverte à toutes les fables.
Hartley comme Brunsdon font l’archéologie de cette posture théorique,
chacun pour son domaine. Le premier date son apparition des années 1930 et
la fait dériver de la protestation de sociologues et de cinéastes contre la façon
dont les classes populaires sont logées à Londres ou dans les grandes villes
du royaume. Ces intellectuels décrivent les modes de vie auxquels sont
acculés ouvriers ou petits employés ; ils mettent l’accent sur l’impossibilité
de rester chez soi faute de place et de commodités que vivent, par exemple
les habitants de l’East End londonien. Devant l’indignation collective, le
gouvernement décide de construire dans les banlieues des grandes villes des
immeubles destinés à accueillir les faibles et les démunis. On équipe ces
demeures de réfrigérateurs et l’on permet ainsi aux mères de famille de
rester chez elles, puisqu’elles peuvent acheter en une fois la nourriture de la
famille pour plusieurs jours. Hartley y voit un véritable tournant : le fait que
les classes populaires ne se manifestent plus bruyamment dans les rues
londoniennes et restent chez elle à jouir de leur réfrigérateur puis de leur
télévision finit par chagriner les sociologues « leftists », ce nouveau confort
semblant détruire la fougue des dominés et surtout leurs goûts particuliers.
Surgit dès lors la question de la culture qu’imposerait la télévision et qui
détruirait la culture propre des « masses laborieuses ». Dès cet instant une
ère du soupçon s’impose vis-à-vis du public de la télévision.
Charlotte Brunsdon a bâti son livre autour d’interviews menées auprès des
premières théoriciennes féministes de la télévision. Elle montre dans une
véritable ethnologie de la recherche comment ces femmes ont d’abord eu en
commun une même démarche, consistant à s’écarter de l’idéal de la féminité
que la société leur proposait. Parfois, contre leurs propres inclinations, elles
se sont séparées d’habitudes et de pratiques dont elles découvraient qu’elles
impliquaient leur dépendance vis-à-vis des hommes. Aussi travailler sur la
télévision signifiait-il pour elles contribuer à éloigner les spectatrices du
plaisir qu’elles prenaient à certaines émissions : la séduction dont seraient
victimes ces dernières les coupaient de leur propre réalité, ont d’abord pensé
Carole Lopate, Ellen Seitler ou Christine Geraghty.
Comme l’écrit Hartley, cette perspective inquiète qui a dirigé les travaux des
chercheurs les a conduits, de façon paradoxale quand on pense qu’il s’agit la
plupart du temps de gens engagés dans la recherche de plus de justice
sociale, à porter sur la télévision le même diagnostic que les plus
réactionnaires des intellectuels : ceux-ci ont en effet constamment décrit le
média comme le terreau de la vulgarité et de l’abandon de l’art.
Qu’est-ce qui s’est perdu, se demandent l’un et l’autre de nos chercheurs ?
Leurs réponses se rejoignent encore même si elles divergent dans la
formulation. Hartley rappelle que la première inspiration des Cultural
Studies vient de Richard Hoggart et de son livre The Uses of Literacy :
l’œuvre d’un chercheur concerné par les populations qu’il décrivait et
amateur de la culture dont elles étaient le porteur. Hoggart, en formulant les
habitudes culturelles des classes populaires, ne s’est pas seulement constitué
en témoin : il a aussi proposé un modèle pour l’analyse. Son ethnologie
compréhensive dialectise avec succès les deux pôles de subjectivité et
d’objectivité nécessaires à la recherche. La lecture d’Althusser par les
auteurs des Cultural Studies a produit, selon Hartley, l’effet de
d’immobiliser ou de geler la dialectique initiée par Hoggart : les publics
populaires sont devenus des masses mystifiées.
Charlotte Brunsdon montre que le premier discours des femmes sur la
télévision a isolé deux pôles du féminin : celui du féminisme, détentrice d’un
savoir sur l’inégalité des sexes, et celui de la féminité, toujours dupée par la
société masculine. Le discours sur la télévision a donc été un discours de la
première sur la seconde : la télévision, ou comment « nous autres »
féministes pouvons essayer de sauver les « ménagères » en péril.
Comme on le voit, le discours sur la télévision s’est constitué à travers les
deux mêmes opérations : d’abord le refus d’accepter la familiarité entre
chercheurs observants et publics observés ; ensuite l’acquiescement au
discours dominant sur la télévision. Robert Allen l’avait pourtant écrit dès
1985 dans son livre Speaking of Soap Opera : « La reconnaissance que la
télévision est un objet toujours-déjà-lu est considérable au début de toute
recherche culturelle sérieuse ».
John Hartley réclame une autre approche pour les chercheurs en télévision :
dans une époque où la convergence des fonctions domine, il faut accepter le
rôle principal de la télévision, celui de l’éducation. La « transmodernité » de
la télévision nous oblige à reconnaître qu’elle est le moyen le plus universel
à travers lequel les gens s’informent, s’instruisent, se divertissent. Le média
télévisuel est la source principale de nos apprentissages, insiste Hartley. De
ce point de vue, enquêter sur la télévision est un bon moyen de savoir
comment « notre espèce fait sens (a) du monde, (b) des autres et (c) de soi »
(p. 13). Pour cela il faut absolument abandonner l’idée simpliste selon
laquelle la télévision imposerait le pouvoir des puissants. Charlotte
Brunsdon pense que les féministes ont adopté cette perspective depuis la fin
des années 1980, où elles auraient appris à reconnaître en elles-mêmes leur
propre goût pour la télévision et donc l’inéliminable féminité qui demeure
une part de la culture féminine. Le cri de Tania Modleski, proclamant dès
1982 que le soap opera est le dépositai e d’une part d’une esthétique
proprement féminine, serait ainsi prophétique.
Il est essentiel, me semble-t-il, de lire The Uses of Media et The Feminist,
the Housewife and the Soap Opera, dans la mesure où, si l’on connaît les
recherches des Cultural Studies et celles des Genders Studies, l’on ne peut
qu’être intéressé par ce double bilan problématique qui nous permet de
mieux appréhender le sens des recherches mises en œuvre. Si l’on ignore,
comme c’est encore trop souvent le cas en France, ces grands modèles
disciplinaires, l’on bénéficiera avec ces ouvrages d’une mise en perspective
de la bibliographique et d’une introduction à ces corpus inégalables.
John Hartley, The Uses of Media, Londres et New York, Routledge, 1999,
247 pages.
Charlotte Brunsdon, The Feminist, the Housewife and the Soap Opera,
Oxford, Clarendon Press, 2000,253 pages.
L’An I de l’ère médiatique. Etude littéraire et historique de La Presse de
Girardin
de Marie-Eve THERENTY et Alain VAILLANT
par Jean-Pierre BACOT
Synthèse d’un long travail de groupe mené sur un corpus aussi essentiel que
négligé, la première année du journal La Presse, le premier quotidien
français a avoir bousculé aussi bien l’édition que le lectorat restreint qui
régnaient à son apparition en 1836, ce livre remplit une double fonction. La
première relève d’une sorte de manifeste pour une place des études littéraires
dans une histoire de la presse en plein renouvellement ; la seconde replace
l’œuvre de Girardin dans son contexte « au cœur de l’espace public » de la
monarchie de juillet.
Au monde universitaire de la littérature contemporaine, il est de meilleur ton
de s’interroger pour la énième fois sur la modernité de Mallarmé, la
correspondance de Zola ou l’imaginaire de Marguerite Yourcenar que de
s’attaquer à ce qui est écrit dans la presse, a fortiori, dans l’une de ses
déclinaisons les plus populaires, l’un de ces titres aussi connu que négligé, si
ce n’est méprisé, comme en témoignent les conditions catastrophiques de sa
conservation et le fait que, si bien des historiens en parlèrent en quelques
lignes répétitives, nul archiviste ne la collectionna, nul érudit n’en détailla
jamais le contenu.
Pour Thérenty et Vaillant, le journalisme de Girardin et de ses nombreux
collaborateurs, « malgré ses défauts et ses archaïsmes, n’est pas qu’une sous-littérature ou de l’éloquence dévoyée, comme le répètent dès 1836 ses
détracteurs ». Il constitue également une forme originale et plurielle
d’irruption, de publicité, de plusieurs problématiques dans la société de la
Monarchie de juillet, en une nouveauté éditoriale qui agrandit la réception de
l’information et construit tout à la fois de nouvelles manières de pratiquer le
journalisme. Cette nouveauté que crée La Presse crée un éventail thématique
élargi qui va de la présentation des grands débats de société à l’information
pratique, en passant par la fiction, puisque La vieille fille de B lzac
constituera dans les colonnes du quotidien le premier roman-feuilleton. Ce
qui pourrait sembler un informe galimatias, héritier du grappillage
compilateur qu’avait inauguré Girardin en 1826 avec son magazine
hebdomadaire Le Voleur, est en fait un sommaire en permanente
organisation. Si l’on a donc affaire avec la Presse à un objet éme geant, à
une création que l’on pourrait qualifier de géniale, cela peut être tout autant
comme le produit de l’opportunisme politique et économique de son
promoteur. Vaillant et Thérenty proposent d’accepter le paradoxe et de le
décortiquer froidement, méthodiquement, dans une dialectique qu’ils
qualifient de balzacienne, « entre l’individuel et le typique ».
Le sujet et la discipline d’étude étant dès lors fortement légitimés, la mise en
contexte de ce quotidien qui se lance avec un abonnement deux fois moins
cher que ses concurrents peut intervenir. On peut certes discuter un certain
abus heuristique du titre de l’ouvrage qui annonce en 1836, avec ce
lancement, la création d’une ère médiatique. En effet, les quelques dizaines
de milliers de lecteurs de La Presse de Girardin élargissent un lectorat qui
existait déjà. Cette sphère antérieure, aussi réduite fût-elle, n’était-elle pas
« médiatique » ? D’autre part, des magazines à forte diffusion, que les
auteurs citent, paraissaient en France depuis 1833, et même avant pour ceux
qui n’étaient pas illustrés. Leur contenu n’était certes pas d’actualité chaude.
Mais le médiatique naît-il d’une sphère d’information ou d’actualité ? Quoi
qu’il en soit de ces questions anciennes, le moment Girardin dans la presse
quotidienne française aura bien constitué une rupture et l’on saura
dorénavant, précisément, grâce à ce livre, comment elle s’est effectuée.
Identifiée comme telle par les historiens, cette naissance de La Presse
n’avait en effet jamais été étudiée dans le détail. Pour d’éventuelles
poursuites de la recherche, plusieurs auteurs nous proposent en annexe de
l’ouvrage de quoi donner un cadre à de futurs travaux qui reprendraient une
approche littéraire de la presse du XIXe et du XXe siècles : panorama de la
presse libérale sous la restauration par Corinne Pelta ; dépouillement de la
presse théâtrale par Patrick Berthier ; physiologie du chercheur sur la presse
par Marie-Eve Thérenty ; leurres et incertitudes de la lecture de cette presse
par Marie-Françoise Melmoux-Montaubin ; numérisation des grands corpus
de presse par Daniel Frydman. On trouve même, au risque de transformer la
fin du livre en un hybride de manuel et d’almanach, un très intéressant index
des journalistes du quotidien de Girardin, ainsi qu’un mémento de la
législation sur la presse au XIXe siècle, à quoi s’ajoue une solide
bibliographie.
C’est donc bien « une année de la France » que ce que nous offrent Thérenty
et Vaillant en nous permettant de regarder finement à travers un prisme
original. Et même si l’on pourra regretter l’absence de mise en perspective
internationale de ce moment français, on ne boudera pas le plaisir du patient
travail de mise en valeur de la naissance des rubriques économique ou
judiciaire comme irruption de préoccupations publiques. Les difficultés
d’une presse qui se sait industrielle et déjà méprisée comme telle par le haut
et le moyen de gamme du secteur à installer une critique littéraire – Delphine
de Girardin s’y emploiera – est également l’un des développements que l’on
lira avec intérêt dans cet ouvrage.
Certes,
La Presse ne vécut que dix-huit années sous Girardin
[2], mais ce ne
furent pas n’importe lesquelles et ce bouillonnement, cet échec flamboyant,
si typique de son créateur, méritaient qu’on les prît au sérieux. Ce sera le
grand mérite du livre, outre la construction d’une nouvelle approche littéraire
de la recherche sur un produit de presse original, que d’avoir sorti de la
brume méprisante le fouillis girardien et d’avoir offert une contribution
novatrice à l’étude des objets étranges comme cette
Presse de 1836, ces
moments mille fois cités que tout un chacun croit connaître, mais que tout le
monde ignore.
Marie-Eve Thérenty, Alain Vaillant et al., L’An I de l’ère médiatique.
Analyse historique de La Presse de Girardin, Nouveau Monde éditions,
Paris, 2001,388 pages.
[1]
Où « la réalité serait une référence peu utile si les professionnels n’en faisaient pas, par
leurs pratiques communes, un domaine collectivement appréciable » (p. 278). On concédera
ici la tautologie pour l’idée.
[2]
La Presse fut vendue en 1856 à Moïse Millaud, futur fondateur du
Petit Journal et revendu
en 1859 à Félix Solar.