2001
Réseaux
La place de l’imaginaire dans l’action technique
Le cas de l’internet
Patrice Flichy
L’action technique, comme toute action humaine, ne peut pas exister sans
prendre une forme symbolique. On ne peut ni concevoir, ni utiliser une
technique sans se la représenter. Aussi la sociologie des techniques doit
apporter un grand intérêt à l’étude de l’imaginaire. Celui-ci qui associe
utopie et idéologie constitue une voie pour construire une identité collective,
pour rompre avec les modèles existants, puis légitimer la nouvelle technique
et mobiliser les différents acteurs. Si on veut associer dans l’analyse,
l’imaginaire et l’action technique, il convient de s’intéresser successivement
aux auteurs et aux destinataires des discours sur la technique. Les premiers
peuvent être des concepteurs, des usagers souvent précoces ou des
commentateurs. Ils peuvent s’adresser à des personnes impliquées dans le
processus technique, comme ingénieur, décideur et surtout utilisateur, ou au
contraire à des personnes non impliquées. Cet article s’appuiera sur
l’exemple de l’internet pour faire cette étude.
Technical action, like all human action, cannot exist without taking on a
symbolic form. One can neither conceive nor use a technique without having
a mental representation of it. That is why the sociology of techniques needs
to pay particular attention to the study of the imaginaire: a combination of
utopia and ideology which affords a way of constructing a collective
identity, of breaking away from existing models, and thus of legitimizing
new techniques and mobilizing the different actors concerned. If we want to
associate imagination and technical action in our analysis, we need to study
first the authors then the addressees of discourse on techniques. The former
may be designers, early users or critics. Their discourse may or may not be
intended for persons involved in the technical process, such as engineers,
decision-makers and especially users. This article draws on the example of
the Internet in such a study.
Les travaux contemporains d’histoire et de sociologie des techniques
ont pour la plupart définitivement abandonné la perspective
traditionnelle qui envisageait le travail de l’inventeur comme la
concrétisation d’une intuition initiale. Dans cette approche, on considérait
que, parmi les différentes solutions pour concevoir un dispositif technique,
une l’emportait sur les autres à cause de sa supériorité intrinsèque.
L’historien ou le sociologue devait avant tout expliquer cette supériorité de
façon internaliste. Dans une telle perspective, l’idée initiale est donc centrale
et c’est sur ce point qu’il faut concentrer l’analyse. Au contraire, la suite du
processus d’innovation ne pose pas de problème particulier, les
développements découlant, en quelque sorte naturellement, de la pertinence
de l’intuition initiale. L’approche des réseaux sociotechniques, développée
notamment, en France, par Callon et Latour, au Centre de sociologie de
l’innovation, oppose à cette vielle perspective linéaire de l’élaboration
technique, un modèle tourbillonnaire où l’innovation peut partir de
n’importe quel point, et non forcément du cerveau fertile d’un brillant
inventeur. A la suite d’une série de traductions, elle réussit à intéresser un
nombre d’alliés de plus en plus grand. C’est l’étendue et la solidité du réseau
et non la pertinence de la solution technique, qui permet d’expliquer le
succès d’une innovation. Cette approche constructiviste a radicalement
renouvelé la sociologie des techniques, mais en s’axant sur la recherche des
alliances et des opportunités, ce courant de recherche élimine complètement
de son analyse l’étude des intentions initiales, des projets des innovateurs.
S’il faut bien prendre en compte l’ensemble du dispositif de construction
d’une technique, faut-il en effet oublier pour autant les caractéristiques du
projet initial ?
En revanche, les spécialistes en gestion et certains sociologues des
organisations ont retrouvé récemment la notion de projet à travers celle
d’équipe projet, comme lieu d’élaboration d’un nouveau dispositif
technique. L’une des caractéristiques de l’organisation par projet qui s’est
mis en place dans de nombreuses entreprises, c’est l’objectif de résultat.
L’équipe projet et son chef ont une grande autonomie, ils peuvent choisir
leurs moyens, par contre ils doivent atteindre l’objectif fixé. Le principe de
la structure projet est en opposition avec le modèle rationaliste traditionnel
qui sépare radicalement conception et exécution. Il n’y a pas de méthode
simple et rigoureuse qui permet d’atteindre le succès. Les projets réussis sont
le résultat de compromis permanents avec les différents acteurs qui ont des
compétences spécifiques et viennent de plusieurs secteurs de l’entreprise. On
assiste à un jeu constant de négociation et d’intégration. Le chef de projet
doit savoir à la fois affirmer l’identité de son projet et discuter chacun des
éléments avec les différents métiers qui sont associés à l’opération. L’idée de
négociation, de compromis, d’une innovation qui se construit en fonction
d’opportunités, d’accords ponctuels n’est pas très éloignée de l’approche des
sociologues des réseaux sociotechniques. Christophe Midler reprend
d’ailleurs dans son étude sur la Twingo les notions d’intéressement et de
modèle tourbillonnaire proposées par Callon et Latour
[1]. Mais il se distingue
néanmoins du modèle d’associationnisme généralisée des deux sociologues
du Centre de sociologie de l’innovation
[2]. Dans les projets qu’il a analysés, il
y a une tension permanente entre la volonté d’affirmer l’identité du projet et
l’ouverture à la négociation et au compromis avec les partenaires aussi bien
internes à l’entreprise qu’externes. De même, certains sociologues des
organisations proches du courant crozierien réinterprètent le modèle de la
sociologie de l’innovation. Ils insistent sur le fait qu’à l’origine de toute
action de changement, on trouve un « projet provisoire et minimum (…) qui
ne peut ne résider tout d’abord que dans l’intention d’apporter une réponse à
une question d’ordre général, mais englobant tout de même les intérêts de
chacune des entités
[3] ». Cette premiè e problématisation est l’œuvre d’un
traducteur, d’un initiateur du projet.
On trouve enfin un troisième courant de recherche qui s’est également posé
la question de la coordination dans l’élaboration technique. Les sociologues
interactionnistes de la science et de la technique se sont demandés comment
faire coopérer des acteurs appartenant à des mondes sociaux distincts et
ayant des visions différentes du même objet. Star et Griesemer ont introduit
le concept d’objet-frontière, pour étudier des dispositifs scientifiques ou
techniques qui sont positionnés à l’intersection de plusieurs mondes sociaux
mais répondent en même temps aux nécessités de chaque monde. « Ils sont
suffisamment flexibles pour s’adapter aux besoins et aux nécessités
spécifiques des différents acteurs qui les utilisent et sont suffisamment
robustes pour maintenir une identité commune
[4] ». L’objet-fron ière permet
d’organiser la coopération entre des acteurs ayant des points de vue et des
connaissances différentes, sans renoncer à leurs compétences propres, mais
en adoptant une approche commune. Ces deux auteurs montrent que, lors de
l’élaboration d’un projet commun de recherche, deux types d’objets frontière
sont élaborés : la vision commune qui structure le projet et les méthodes
collectives de travail. Dans le premier exemple qu’ils ont étudié, celui d’un
musée de zoologie, les participants, scientifiques et trappeurs notamment,
partagent une perspective commune, la volonté de protéger la nature
californienne et négocient des procédures adaptées aux pratiques
quotidiennes de chacun pour recueillir, conserver et présenter les animaux.
Les trois courants théoriques que je viens brièvement de présenter adoptent
une même perspective, celle d’une innovation scientifique ou technique qui
nécessite de coordonner de nombreux acteurs et de mettre au point toute une
série de compromis et d’ajustements. C’est à travers ces opérations que
l’innovation prend forme. Mais contrairement à la sociologie de la
traduction, les deux autres courants estiment qu’un nouvel objet technique
doit s’articuler autour d’une identité spécifique, d’une vision commune. Il
est toutefois essentiel de noter que cette représentation collective du projet
technique ne constitue pas une perspective préétablie mais est bien le résultat
d’une construction collective. En d’autres termes, le collectif technique ne se
constitue pas seulement par une série d’ajustements locaux, mais aussi par la
production d’une intention commune.
Quand on quitte « la dimension courte » de l’élaboration technique qui est
celle d’un projet spécifique pour rentrer dans une dimension plus longue qui
est celle d’un domaine technique tel que le téléphone portable, les trains à
grande vitesse, l’internet… on a plus simplement affaire à un projet ou à une
intention commune, mais à une vision ou à un imaginaire collectif. Ceux-ci
ne sont pas communs à une équipe ou à un collectif de travail restreint, mais
à une profession, à un domaine d’activité. De plus, cet imaginaire ne
concerne pas seulement les concepteurs, mais aussi les usagers. C’est
d’ailleurs l’un des éléments forts qui relie ces deux types d’acteurs de
l’activité technique. Si donc les intentions, les projets mais aussi les utopies
et les idéologies jouent un rôle dans l’élaboration technique, il convient
d’examiner plus en détail comment étudier cet imaginaire. De toute
évidence, on ne peut, comme le font les sociologues de l’imaginaire, se
contenter d’étudier des textes séparés de toute activité technique. Si on veut
donc associer dans l’analyse l’imaginaire et l’action technique, il convient de
s’intéresser successivement aux auteurs et aux destinataires de ces discours
sur la technique. Les premiers peuvent être des concepteurs, des usagers
souvent précoces, ou des commentateurs. Ils peuvent s’adresser à des
personnes impliquées dans le processus technique, comme ingénieur,
décideur et surtout utilisateur, ou, au contraire, à des personnes non
impliquées.
Je me propose d’étudier ici le rôle de l’imaginaire dans l’action technique à
travers l’exemple de l’internet
[5]. Dans une première partie, je présenterai les
auteurs et les contenus de ces discours. La deuxième partie sera consacrée
aux destinataires et dans la troisième, je m’interrogerai sur les rapports entre
les discours et l’activité technique, ce qui m’amènera notamment à étudier
les concepts d’utopie et d’idéologie.
Les discours sur l’internet et leur auteurs
Au cours des années 1960, deux nouvelles conceptions de l’informatique
sont apparues. Tout d’abord, on a commencé à se représenter l’ordinateur
non pas comme un instrument capable d’assurer des calculs scientifiques
complexes ou de gérer d’énormes bases de données, mais comme un outil
individuel de travail intellectuel. Au même moment, d’autres informaticiens
imaginaient de connecter les ordinateurs entre eux, c’est-à-dire de faire
évoluer l’informatique vers une technique de communication. Ces nouvelles
représentations de l’informatique seront au cœur du développement de la
micro-informatique et de l’internet. Alors qu’on repère à l’origine de
l’informatique personnelle des individus ou de tout petits groupes, on trouve
au début de l’internet un projet plus large, lancé et organisé par l’Arpa,
l’Agence de recherche fondamentale du ministère américain de la défense.
Les premières idées d’informatique coopérative sont apparues au MIT et
dans quelques grandes autres universités. Les définitions initiales du projet
furent notamment portées par les premiers responsables du département
informatique de l’Arpa, Licklider et Taylor, justement issus de ces
universités. Ils ont mobilisé autour de cette opération leurs collègues
informaticiens. Tous ces spécialistes de l’ordinateur partageaient l’idée qu’il
fallait créer une symbiose entre l’homme et l’ordinateur et que ce dernier
devait être connecté à d’autres machines dans une organisation en réseau.
Beaucoup de leurs déclarations de l’époque opposaient l’âge présent de
l’informatique à une nouvelle période où l’homme pourrait dialoguer avec la
machine et coopérer avec ses pairs grâce à des réseaux informatiques.
Si les premiers concepteurs d’Arpanet ont commencé à réaliser leur intuition
initiale, en lui donnant corps, ils l’ont également précisée, mais aussi
modifiée et réorientée. Petit à petit, au fur et à mesure que le réseau se
développait, un imaginaire commun se construisait.
Le principe de coopération qui est à la base de l’architecture technique du
réseau constitue également la règle d’or de fonctionnement du projet.
L’imaginaire coopératif de l’internet est d’autant plus fort que, dès le
démarrage, il s’applique aussi bien à la technique qu’à l’organisation sociale.
Ainsi, le groupe de travail chargé de définir les protocoles de communication
sur le réseau (Network Working Group) intitule les comptes rendus de ses
réunions : Requests for Comments (RFC) et, rapidement, ses « dem ndes de
commentaires » deviendront la base de la documentation technique et de la
normalisation de l’internet.
En réfléchissant au mode de coopération qu’ils avaient établi entre eux, les
concepteurs de l’internet ont été amenés à se poser la question des usages du
réseau. Là encore, leur expérience de la construction de ce nouveau système
informatique les a amenés à étoffer et à modifier leurs perspectives. Si dans
le projet initial, Arpanet est essentiellement destiné à accéder à distance à la
puissance informatique fournie par d’autres ordinateurs, petit à petit le
réseau va être imaginé comme un outil d’échange et de coopération.
Licklider introduit la notion de « communauté en ligne ». Celle-ci se
constitue « non pas sur une localisation commune, mais sur un intérêt
commun
[6] ». Cete communauté informaticienne que certains baptisèrent
Netville
[7] cons itue un exemple très particulier de projet technique où les
mêmes acteurs s’emploient à rêver, à construire et à utiliser un dispositif
technique. L’imaginaire d’une informatique coopérative constitue à la fois
l’utopie initiale qui permet de lancer le projet et le résultat d’une
construction imaginaire collective qui s’appuie sur des réalisations
techniques et des expérimentations d’usages.
Mais cet imaginaire de la coopération informatique n’apparaît pas seulement
dans la communauté Arpanet, mais aussi dans d’autres groupes
d’informaticiens. Des universitaires coopérant régulièrement avec des
spécialistes de gestion et d’organisation ont développé un dispositif de
Téléconférence assistée par ordinateur (TCAO). Deux d’entre eux, Hiltz et
Turoff ont publié en 1978, soit neuf ans après le démarrage d’Arpanet, un
livre intitulé
La nation réseau, communication humaine à travers
l’ordinateur
[8]. Ils ont montré, à travers toute une série d’exemples, comment
grâce à la conférence informatique, un groupe humain pouvait exercer une
« intelligence collective ». La TCAO permet non seulement de faire circuler
de l’information, mais donne aussi la possibilité à un collectif de devenir
plus créatif, plus inventif, plus efficace.
Dans l’univers de la contre-culture californienne, la conférence informatique
a pris une nouvelle forme, elle a été expérimentée comme un moyen de
communication ouvert à tous en dehors de toute pratique professionnelle.
L’un des animateurs d’un projet particulièrement connu
The Well,
Rheingold, parle alors de « communauté virtuelle ». Il reprend la thèse de
Licklider sur les communautés d’intérêt, mais la pousse plus loin. Les
communautés virtuelles, estime-t-il, sont supérieures aux communautés
traditionnelles, dans la mesure où elles permettent de trouver directement
ceux qui partagent avec vous les mêmes valeurs et les mêmes intérêts
[9]. De
son côté, McClure, le premier directeur du Well pensait comme Hiltz et
Turoff que les conférences informatiques étaient l’équivalent électronique
des cafés du siècle des Lumières
[10].
A la même époque, des hackers mirent au point un logiciel permettant de
faire communiquer des micro-ordinateurs par le réseau téléphonique. C’est
ainsi que démarrent les BBS (
Bulletin Board System). Dans les années 1980,
le réseau coopératif Fidonet va relier ces BBS. Si l’on en croit son fondateur,
le design de ce réseau « reposait explicitement sur des principes sociaux
anarchistes
[11]. » En effet, les BBS sont non seulement les fournisseurs
d’information, mais constituent également les nœuds du réseau et ont donc
tout ce qu’il faut pour faire circuler par eux-mêmes leurs messages et
éventuellement reconstituer leur propre réseau.
Si Rheingold ou le fondateur de Fidonet voient dans le net un moyen de
créer des communautés virtuelles sans ancrage géographique, réunissant des
individus fort éloignés, au contraire les animateurs de communautés inscrites
dans la territoire urbain ou rural voient dans l’informatique de réseau un
outil pour revitaliser l’identité locale. Pour Odasz qui a lancé un réseau rural
dans le Montana, « les BBS facilitent l’intégration de la communauté
[12] ». De
même, le réseau PEN de Santa Monica se propose de « renforcer le sens de
la communauté
[13] » dans la ville.
Ces différentes formes d’imaginaire communautaire et coopératif qui
émergent à travers ces expériences appartiennent non seulement aux
concepteurs et aux organisateurs de ces BBS, mais également aux usagers.
Ainsi, un utilisateur du
Well se dem nde si : « Les gens peuvent partager des
émotions sans se rencontrer en face à face. » Mais, répond-il : « L’histoire de
la correspondance romantique montre que la réponse est évidemment oui. Et
le Well le montre à nouveau
[14]. » On retrouve ainsi le thème de la
communauté virtuelle. Quant à l’utilisateur d’un BBS communautaire de
Cleveland, il estime que celui-ci « a donné un visage humain à une cité qui,
sinon, serait impersonnelle. J’ai maintenant l’impression, ajoute-t-il, que ma
maison est directement connectée à des milliers d’amis, à travers mon
modem
[15] ». Il épouse lui aussi la vision des anima eurs. Néanmoins, on
pourra constater par la suite que l’abonnement à ces BBS, (dispositifs
locaux) augmentera fortement quand ceux-ci se seront connectés à l’internet,
comme si l’imaginaire d’une communication universelle était plus attirant
que celui d’une communication locale.
En dépit de ces différences, on peut constater que pendant les années 1970 et
1980, l’imaginaire de l’internet est forgé non seulement par les responsables
de projets, mais aussi par les concepteurs. Cet imaginaire évolue au fur et à
mesure que le réseau prend forme. En dépit de la spécificité technique et
organisationnelle de chacun des projets évoqués ici, les représentations de
ces différents acteurs sont assez voisines. Ils rêvent d’un monde où les
hommes pourraient échanger de l’information librement d’un bout à l’autre
de la planète, où les communautés en ligne renforceraient ou remplaceraient
les communautés locales, où les conférences informatiques permettraient
d’exercer une intelligence collective, de construire un nouvel espace public.
Cette cohérence des représentations s’explique en partie par le fait que les
différents projets d’informatique communicante se sont développés dans des
univers sociaux relativement homogènes : l’université, la contre-culture, les
mouvements communautaires… Mais que s’est-il passé quand l’internet
devient, dans les années 1990, un produit de masse avec des utilisateurs très
variés ? Un nouveau discours sur l’informatique communicante et son
impact sur la société apparaît alors. Ce n’est plus celui des informaticiens ou
des premiers utilisateurs, mais celui de spécialistes de la parole, experts et
journalistes écrivant dans la presse informatique ou dans la grande presse.
On assiste ainsi à une nouvelle division sociale du travail. Les concepteurs
ne sont plus les utilisateurs, ni les producteurs de l’imaginaire. Ces trois
fonctions se sont séparées.
Un nouveau discours apparaît, c’est celui qui va médiatiser l’internet, mais
va néanmoins continuer à rapprocher concepteurs et utilisateurs.
Contrairement à ce que l’on croit parfois, il ne s’agit pas d’un simple
discours publicitaire, d’un dispositif d’accompagnement de la diffusion,
mais plutôt d’une reformulation de l’imaginaire de la phase précédente.
L’intelligentsia digitale qui produit ce nouveau discours a déjà une pratique
et une bonne connaissance de l’internet. Elle ne va donc pas inventer un
nouvel imaginaire mais vulgariser celui de la phase initiale de conception.
Le fait que cet imaginaire soit fondé sur la pratique initiale du réseau des
réseaux va éviter aux intellectuels du numérique de construire des utopies
coupées de la réalité technologique. Ils vont assurer une fonction de
médiation entre les concepteurs et les usagers et, comme tout bon médiateur,
ils vont non seulement mettre en rapport, mais participer intensément à la
définition du nouveau cadre sociotechnique, à la stabilisation du nouveau
média. Plus largement, ils vont lancer et structurer le débat public sur
l’internet et sur les autres technologies numériques.
La communauté virtuelle de Rheingold est un bon exemple de ce nouveau
discours. Il s’agit du premier livre sur l’internet qui ne soit ni un ouvrage
technique, ni un manuel pratique. L’auteur y parle longuement du Well et de
sa propre expérience d’usager et d’animateur de newsgroup. Il présente
également d’autres communautés électroniques ainsi qu’Arpanet. Il construit,
à travers son récit, une représentation du net qui associe des caractéristiques de
ces différentes expériences. Les communautés virtuelles réunissent des
individus installés aux quatre coins de la planète mais qui, pour une partie
d’entre eux, gardent, malgré tout, une insertion locale. Ils développent des
conversations aussi riches intellectuellement et émotionnellement que celles
de la vie réelle. C’est un monde d’échanges équilibrés entre égaux. En
définitive, le net peut permettre de refonder un lien social qui se délite, de
redynamiser le débat public et, plus largement, la vie démocratique.
Ce livre propose donc l’un des mythes fondateurs de l’internet. Rheingold
fait de quelques expériences (Arpanet, The Well) le modèle de référence de
l’internet, sans voir que le changement d’espace social de référence modifie
fondamentalement la situation : le mode de fonctionnement des
communautés contre-culturelles ou de l’université n’est évidemment pas
celui de toute la société. On assiste ainsi à une évolution rapide des
imaginaires de l’internet. La communication informatique ne renvoie plus à
l’expérimentation d’un projet technique, elle ne vise plus à mobiliser un petit
groupe d’universitaires, mais à proposer à la société américaine la réalisation
à grande échelle de nouvelles relations de communication qui, jusque là,
avaient été vécues dans des groupes spécifiques.
Parallèlement à l’ouvrage de Rheingold, des informaticiens qui avaient une
bonne connaissance du nouveau média ont écrit différents guides
d’introduction au net. Et puis à partir de 1’automne 1993, les grands médias
commencent à présenter l’internet comme un moyen de communication
grand public. Ces différents textes laissent généralement entendre que le
mode de sociabilité électronique qui s’est développé à l’université ou dans
les BBS pourrait se diffuser dans le monde ordinaire. S’il y a là évidemment
beaucoup d’illusions, la société n’étant pas un cybercampus, ce discours
offre néanmoins l’avantage de présenter ce que l’on peut faire avec
l’internet. Il est d’autant plus crédible que ces pratiques existent et sont
connues des raccordés au réseau.
En définitive, les discours sur l’internet que j’ai brièvement présentés
correspondent à quatre phases successives ayant chacune des auteurs
différents. On peut ainsi distinguer l’imaginaire des lanceurs de projets,
comme Licklider et Taylor, celui des nombreux concepteurs qui s’associent
aux premiers projets, tels les auteurs de RFC, puis celui des premiers
utilisateurs et enfin celui des médiateurs, comme Rheingold. Néanmoins, ces
différents types de discours s’inscrivent dans une continuité. Chacun de ces
acteurs reprend le discours de la phase précédente, se l’approprie et le
modifie en fonction de sa propre expérience.
La réception des discours sur l’internet
Si j’ai donc montré dans les pages précédentes qu’il y avait une cohérence
entre ces différents imaginaires de l’internet, cohérence entre les phases et
cohérence entre les différents projets techniques, il reste maintenant à étudier
le rapport qui existe ces discours et la pratique technique de conception ou
d’usage. En effet, cet imaginaire peut aussi bien correspondre à de pures
fantasmagories qui décrivent un monde technique irréalisable, des usages
fantaisistes, qu’à des projets précis de nouveaux dispositifs et de nouveaux
usages. Pour comprendre la place de ces discours dans la conception et la
diffusion de la technique, il convient de s’intéresser aux destinataires de
cette littérature. A quel public s’adresse-t-elle ? Quelle est la taille de ce
public ? Certains textes ne sont clairement destinés qu’à quelques
interlocuteurs, d’autres, en revanche, sont édités et publiés dans des revues
ou des collections scientifiques à tirage restreint ou, au contraire, dans une
presse de masse. Les destinataires peuvent être identifiés. Il peut s’agir des
acteurs du processus de conception (collègues, collaborateurs, directions,
financeurs…), des utilisateurs potentiels, ou d’un grand public qui va
simplement avoir une opinion sur la nouvelle technique. Enfin dans certains
cas, les auteurs ne se soucient guère de leur public, ils écrivent avant tout
pour eux-mêmes, pour mettre leurs idées au clair.
Les différents discours sur l’internet présentés plus haut correspondent à des
destinataires identifiés. Les textes des informaticiens sont destinés à leur
propre communauté. Ceux de chefs de projet comme Licklider ou Taylor
permettent de mobiliser les participants au projet Arpanet ou de convaincre
la direction de l’Arpa. Les concepteurs ordinaires qui écrivent des RFC
lancent un débat avec leurs pairs. Tous ces textes définissent donc des
itérations successives d’un projet d’informatique de réseau. Ils permettent
donc de définir le cadre sociotechnique de cette nouvelle informatique, le
cadre de fonctionnement, comme le cadre d’usage.
Ce discours a une efficacité particulière, car la programmation informatique,
contrairement à d’autres domaines techniques, nécessite avant tout
l’investissement temporel des chercheurs. Ceux-ci peuvent donc mettre en
œuvre leurs propositions, en voir les résultats. Grâce à l’internet, ils peuvent
également transmettre leurs logiciels à des pairs et leur demander de les
tester. Dans le monde social des informaticiens universitaires mais aussi
dans celui des hackers, on acquiert plus souvent sa légitimé par les logiciels
que l’on produit, plutôt que par les discours que l’on écrit
[16]. On est donc
dans une situation où le décalage entre discours et pratique professionnelle
est faible.
Dès que l’on quitte le domaine de la réalisation technique, pour passer à
celui des usages, le discours des informaticiens joue sur deux registres.
D’une part, ils décrivent leurs propres pratiques, puisqu’en tant que
concepteurs d’Arpanet, ils en furent aussi les utilisateurs. D’autre part, ils
imaginent des usages plus larges de l’informatique de réseau destinés à
l’ensemble de la société, dans le monde professionnel comme dans le monde
privé ou dans l’espace public.
Les discours destinés au grand public ont également plusieurs fonctions. Ils
cherchent tout d’abord à décrire un monde social particulier, celui de la
contre-culture informatique, puis à le présenter comme un modèle pour la
société américaine. Enfin, ces textes vont chercher à promouvoir cette
nouvelle technique mais aussi, parfois, à en présenter les risques. La revue
Wired qui a é é créée en 1993, au moment où l’internet pénétrait dans le
grand public, et a été largement diffusée (plus de 400 000 exemplaires) dans
les classes moyennes branchées, s’est montrée un véhicule essentiel du
cyber-imaginaire. Comme le note un observateur, elle fut à la fois « le phare
de cette nouvelle sub-culture et son agent de promotion
[17] ». Mais
Wired ne
fut pas le seul médiateur de la culture cyber. On retrouve souvent, avec un
léger décalage temporel, un discours voisin dans les news magazines
américains.
Time intitule ainsi le dossier de couverture d’un de ses numéros
du début 1993 : « cyberpunk
[18] ». Il y donne la parole à ces anciens hippies
qui se sont reconvertis dans l’informatique de réseau et notamment à
Rheingold qui va être alors présenté comme « le premier citoyen de
l’internet ». Deux années plus tard, dans un autre numéro spécial,
Time
reprend à son compte le discours des concepteurs de l’internet. Après avoir
décrit l’informatique traditionnelle comme reposant sur des systèmes
hiérarchiques et propriétaires, le magazine présente le réseau des réseaux
comme « ouvert (non-propriétaire), farouchement démocratique. Il n’est
possédé par personne. Il n’est contrôlé par aucune organisation. Il fonctionne
comme une commune de 4,8 millions de membres férocement indépendants
(appelés hôtes). Il traverse les frontières nationales et ne dépend d’aucun
Etat. Il est littéralement hors la loi
[19] ». Quant à
Newsweek, il fait de 1995
l’année de l’internet. Il ouvre son numéro de fin d’année par cette phrase qui
s’étale sur quatre pages « cela change… tout
[20] » et l’éditorial précise que
l’internet est : « Le média qui va changer la façon dont nous communiquons,
nous achetons, nous publions et… serons damnés ! »
Mais les news magazines ne se contentent pas de diffuser les représentations
des concepteurs du net, ils favorisent aussi sa diffusion.
Time note par
exemple que « soudain, l’internet est le lieu où il faut être
[21] ». Et
Newsweek
publie un papier intitulé « Donner du sens à l’internet » qui porte comme
sous-titre : « Vous entendez parler du cyberespace. Mais de quoi s’agit-il
exactement ? Quelle est la meilleure façon de l’essayer ? Avez-vous
vraiment besoin de vous en soucier
[22] ? » Mais simultanément, ces m gazines
insistent sur les périls que l’internet apporte à la société. Le réseau des
réseaux peut notamment être l’agent du piratage et de la pornographie. Ces
deux sujets constituent environ la moitié des papiers portant sur l’internet au
cours des deux années 1993 et 1994
[23]. La presse américaine a donc au
milieu des années 1990 une attitude ambiguë. Elle célèbre la nouvelle
technologie, devient le porte-parole des utopies qui lui sont associées et
simultanément dénonce ses comportements anti-autoritaires et anarchiques.
Après avoir été l’agent de promotion de l’internet, elle lance le débat public
sur la place que cette technique peut occuper dans la société américaine.
Imaginaire et activité technique
Les discours sur l’imaginaire de l’internet semblent donc profondément
articulés avec le développement et l’utilisation de cette nouvelle technique.
Les concepteurs ont réalisé certaines de leurs intentions initiales. En utilisant
eux-mêmes cet outil intellectuel, ils ont montré ce que l’on pouvait faire
avec cette nouvelle informatique. Quand les médiateurs ont fait les récits de
ces premières expériences, ils ont ainsi présenté un cadre d’interprétation et
d’action pour le grand public. On pourrait donc conclure que les discours sur
l’internet ont permis de réaliser une publicisation des intentions initiales, et
d’assurer la promotion des nouvelles pratiques. Cette littérature aurait
finalement permis de mobiliser les concepteurs et les utilisateurs. Cette
position reviendrait néanmoins à faire l’impasse sur tout un pan de
l’imaginaire de l’internet. De nombreux textes que nous n’avons pas évoqués
jusqu’à maintenant montrent l’internaute quittant son corps pour vivre une
nouvelle vie acorporelle dans différents mondes virtuels, d’autres présentent
le cyber-espace comme un espace social complètement indépendant de la
société « réelle », capable de s’autoréguler sans aucune intervention ni de
l’Etat, ni même du marché, d’autres enfin imaginent que la circulation de
l’information dans des réseaux mondiaux bouleverse complètement les
règles de l’économie. Les entreprises de la vieille économie vont disparaître
telles des dinosaures et les nouveaux actionnaires des dot.com vont tous
devenir millionnaires…
Ces fantasmagories constituent une autre composante essentielle de
l’imaginaire de l’internet, mais quelle place faut-il leur donner dans
l’analyse ? Faut-il opposer, comme on le fait souvent, discours réalistes et
discours utopiques ? Les premiers diraient la vérité des projets techniques et
de leurs usages, les seconds ne seraient que des rêves au mieux sans
conséquence, au pire nuisibles. Quelle instance serait en effet capable de
distinguer a priori les projets réalis es des utopies chimériques ? Les acteurs
du côté de la conception comme du côté des usages en sont par définition
incapables. Aussi il ne faut pas opposer réalité et utopie, mais plutôt, comme
le fait Paul Ricœur, dans un essai sur les utopies politiques du XIXe siècle,
associer l’utopie et l’idéologie. Le philosophe de la mémoire construit ainsi
un cadre conceptuel où l’articulation réciproque des deux notions est assez
stimulante. Bien que cette analyse ait été conçue pour étudier la pensée
politique du XIXe siècle, elle pe met d’affiner des concepts qui peuvent être
fort utiles à l’étude de la technique.
Pour Ricœur, contrairement à toute la tradition marxiste, l’idéologie ne
s’oppose pas au réel, car la réalité est symboliquement médiée. « Là où il y a
des êtres humains, écrit-il, on ne peut rencontrer de mode d’existence non
symbolique et moins encore d’action non symbolique
[24]. » De même, la
perspective courante qui oppose l’utopie à la réalité oublie que celle-ci n’est
pas un donné, mais un processus. En revanche, l’utopie et l’idéologie
constituent les deux pôles de l’imaginaire social, l’un cherchant à conserver
l’ordre social, l’autre à le bouleverser. Il y a ainsi une tension permanente
entre stabilité et changement. Ce rôle de l’imaginaire est aussi noté par
Cornelius Castoriadis quand il écrit : « L’histoire est impossible et
inconcevable en dehors de l’imagination productive ou créatrice, de ce que
nous avons appelé l’imaginaire radical tel qu’il se manifeste (…) avant toute
rationalité explicite d’un univers de significations
[25]. »
La dialectique entre utopie et idéologie que construit Ricœur fonctionne à
trois niveaux
[26]. Au premier niveau le plus évident, on peut opposer une
idéologie qui est une distorsion du réel à une utopie qui constitue une
« fantasmagorie totalement irréalisable ». A un deuxième niveau, on
rencontre la question du pouvoir, l’idéologie permet de le légitimer, tandis
que l’utopie permet de le remettre en cause. A un troisième niveau, enfin, on
voit apparaître la fonction positive de ces deux versants de l’imagination
sociale : « préserver l’identité d’un groupe » social pour l’idéologie,
« explorer le possible » pour l’utopie.
Idéologie Utopie
1er niveau
Distorsion du réel Echappatoire/Fuite
courant
2e niveau Alternative au pouvoir
Légitimation du pouvoir
politique Saper l’autorité
3e niveau Identité du groupe
Exploration du possible
fonction sociale Intégration
En définitive, la conviction de Ricœur « est que nous sommes toujours pris
dans cette oscillation entre idéologie et utopie (…) nous devons essayer de
guérir la maladie de l’utopie à l’aide de ce qui est sain dans l’idéologie – son
élément d’identité (…) et tenter de guérir la rigidité, la pétrification des
idéologies par l’élément utopique. Mais il est trop simple de répondre que
nous devons garder l’enchaînement dialectique. Nous devons nous laisser
attirer dans le cercle et ensuite tenter d’en faire une spirale
[27] ». C’est dans
cette perspective dynamique, que je me situe pour construire un modèle
d’analyse de l’imaginaire technique.
Au démarrage du processus, on peut placer la fonction subversive de l’utopie
qui permet d’explorer la gamme des possibles. C’est sans doute l’une des
phases les plus inventives, mais aussi la plus brouillonne. Les innovateurs
imaginent un grand nombre de dispositifs techniques qu’ils proposent
d’utiliser dans les domaines les plus variés de l’activité sociale. Dans le
processus de gestation de l’innovation, cette phase correspond en effet à
celle que j’avais appelée objet-valise
[28]. Les projets envisagés sont ici les
plus divers, souvent opposés, parfois simplement juxtaposés. Ils
appartiennent à différents mondes sociaux. C’est aussi dans cette période que
certains des acteurs de la technique découvrent les interrogations, voire les
projets d’autres acteurs. Ces rencontres improbables entre dispositifs
techniques différents, entre concepteurs et usagers peuvent n’être que fête
passagère ou au contraire, être profondément fécondes. Je parlerai dans ce
cas d’
utopie de rupture
[29] (voir sur le schém ). Dans les années 1950 où
l’informatique est essentiellement envisagée comme un outil de calcul
scientifique ou de gestion de systèmes complexes, l’idée d’utiliser
l’ordinateur pour communiquer ou comme outil individuel de travail
intellectuel constituent un exemple de ces
utopies de rupture.
Dans une deuxième phase, se construit une véritable alternative aux
dispositifs techniques existants, les modèles qui avaient été ébauchés dans la
phase précédente devenant alors de véritables projets. On assiste en fait à un
changement de sens de la notion de modèle qui est significatif de cette
évolution. Alors que dans la phase précédente, modèle signifiait tension vers
un idéal, il devient le schéma formalisé d’une technique à réaliser, le projet
qu’il faut construire. A l’issue de cette phase, la réflexion utopique peut
évoluer de deux façons. Soit elle s’incarne dans un projet expérimental, soit
elle devient pure fantasmagorie. Cette première voie d’évolution, celle de
l’utopie-projet (voir sur le schéma) constitue une spécifici é de l’utopie
technique. L’auteur de cette utopie tente souvent de rendre concret son projet
en construisant une maquette ou en réalisant une expérimentation technique,
comme le premier réseau Arpanet ou le BBS The Well. Cette incarnation de
l’utopie est particulièrement facile à réaliser dans le cadre des techniques
informatiques. Les concepteurs d’Arpanet ou les hackers ont souvent réalisé
ce travail de réalisation pratique de leurs utopies à travers l’écriture de
nouveaux logiciels. Ceux-ci vont être diffusés à travers le net. On peut
passer ainsi relativement facilement de la conception à l’usage. Au contraire,
l’utopie- fantasmagorie (voir sur le schéma) est une fuie, un
échappatoire, un refus de s’affronter à la réalité technique. Les extropiens,
cette tribu d’informaticiens New Age qui imaginent d’atteindre l’éternité
constituent un cas d’une telle utopie-fantasmagorie. Ils envisagent, en effet,
de télécharger leur esprit dans un ordinateur et le jour où leur vie
s’interrompt, ils pourront réactiver une des copies de sauvegarde !
Quand l’utopiste devient expérimentateur, il se confronte non seulement à la
technique, mais aussi à d’autres acteurs sociaux qui possèdent une autre
vision de la technique en gestation. S’il veut éviter que son expérimentation
reste dans le disque dur de son ordinateur, il doit construire un objet-frontière, c’est-à-dire élaborer un compromis qui permet d’associer de
multiples partenaires. Nous retrouvons ici l’approche évoquée au début de
cet article. Cet objet-frontière s’oppose à l’objet-valise initial
[30]. Il ne
convient plus de multiplier les perspectives, mais de les rassembler dans un
compromis stable. Les
Requests for Comments (RFC), ces documents qui
définissent les protocoles de communication de l’internet ont constitué un
bon exemple de ce processus de débat sociotechnique et de définition d’un
accord collectif.
La phase d’expérimentation n’est pas seulement un moment de construction
de la technique et des usages, mais aussi une période où le discours utopique
se reconstruit et revendique l’exemplarité de l’expérience réalisée. Pour
atteindre leur objectif, les utopistes doivent diffuser largement leur nouvelle
technologie. Le contexte social particulier qui a rendu possible
l’expérimentation est oublié, cette technique locale est alors présentée
comme la technique de base d’un nouveau fonctionnement social. C’est lors
de ce travail de déplacement, que l’utopie se transforme en idéologie. Dans
cette nouvelle phase, l’on hésite pas à masquer tel ou tel aspect de la réalité
afin de promouvoir la nouvelle technique. On parlera dans ce cas
d’idéologie-masque (voir sur le schéma). Le discours sur l’in ernet met
ainsi en valeur la possibilité de communiquer d’un bout à l’autre de la
planète, alors que la grande majorité des mails sont échangés avec des
correspondants proches. Il laisse également entendre que tous les
participants des forums sont égaux et qu’ils s’empressent de répondre aux
questions posées, alors qu’en fait les nouveaux arrivants ont bien du mal à
s’insérer dans le débat et à obtenir des réponses à leurs interrogations.
L’idéologie technicienne va permettre de légitimer le nouveau système
technique. Celui-ci se rigidifie de plus en plus, les solutions alternatives sont
abandonnées et l’on assiste à ce que les historiens économistes appellent le
verrouillage technologique. J’utiliserai dans ce cas l’expression d’idéologie
légitimante (voir sur le schéma). C’est grâce à une elle idéologie que
l’internet est devenu la principale technologie d’informatique de réseau. La
fonction positive de cette idéologie légitimante est de mobiliser les acteurs,
les producteurs de la technologie comme ses usagers. Il s’agit de l’idéologie-mobilisation (voir P sur le schéma). Les discours de Rheingold, de la revue
Wired ou de Time magazine correspondent exactement à ce type d’idéologie.
Ces six types de discours utopiques ou idéologiques permettent de séparer
différentes fonctions des discours imaginaires. Ces fonctions permettent de
caractériser certains textes, mais elles peuvent également coexister dans un
même document. Ainsi, le caractère universel de l’internet est ainsi à la fois
un masque et une légitimation de cette nouvelle technique. Mais ces
différents types de discours s’enchaînent également dans un cycle temporel.
Si dans certains cas, les différentes étapes seront franchies successivement,
dans d’autres, au contraire, certaines étapes n’apparaîtront pas, ou même le
processus s’arrêtera et, dans ce cas, le projet technique n’arrivera jamais à
maturité. Dans un cas, celui de l’utopie-fantasmagorie, l’abondance de
l’imaginaire empêche d’inscrire la technique dans le réel, dans d’autres,
l’absence d’élaboration d’un idéologie légitimante ne permet pas à une
technique d’occuper une place majeure dans les choix des ingénieurs, dans
les usages des utilisateurs.
Si l’on garde en mémoire les différentes dimensions de l’imaginaire
technique, on comprend qu’il ne s’agit pas d’un élément accessoire des
études sur la technique, mais d’une approche essentielle. Dans la mesure où
l’action technique, comme toute action humaine, ne peut pas exister sans
prendre une forme symbolique, on ne peut ni concevoir, ni utiliser une
technique sans se la représenter. Il convient donc d’apporter le même intérêt
à l’étude de l’imaginaire que celui que la sociologie des techniques porte à
l’observation des pratiques de laboratoire ou la sociologie des usages à
l’examen des modes d’appropriation. Si pendant longtemps, on a eu une
vision linéaire des rapports entre l’imaginaire et l’action technique, une
certaine hagiographie historique se limitant à chercher dans les intentions
des pères fondateurs l’origine de la technique, les acquis des sociologies
constructiviste et interactionniste amènent à traiter les matériaux imaginaires
de façon fort différente. Il ne s’agit plus d’aller chercher dans cette
littérature, l’origine d’une innovation, mais de voir que ces discours
constituent une des ressources importantes que les différents acteurs du
processus technique mobilisent. Les controverses qui opposent souvent ces
acteurs, les négociations qu’ils mènent font évidemment appel au discours.
S’il y a donc plusieurs imaginaires d’une technique qui s’affrontent, petit à
petit se construisent des imaginaires collectifs, communs à des groupes de
concepteurs, puis un jour aux concepteurs et aux utilisateurs. L’imaginaire
est ainsi une des façons de construire une identité collective, de rompre tout
d’abord avec les modèles existants, puis de légitimer la nouvelle technique et
de mobiliser les différents acteurs. Il faut noter enfin que l’étude de
l’imaginaire technique oblige bien souvent à faire éclater la vieille
dichotomie entre la sociologie des concepteurs et celle des utilisateurs et
ainsi à appréhender l’ensemble du processus technique.
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STRANGELOVE M. (1993), « Free-Nets : Community Computing Systems and the
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[1]
MIDLER, 1995, p. 66 et 68.
[2]
Dans un texte récent où il décrit les différentes modalités de l’action innovatrice, Michel
Callon reconnaît toutefois que dans une configuration de recherche stabilisée, « les
programmes de recherche sont définis
ex ante et guide l’action », alors que dans une
configuration émergente, « ils ne peuvent être décrits qu’
ex post ; ils sont le résultat de
l’action », CALLON, 1999, p. 48.
[3]
AMBLARD, BERNOUX, HERREROS et LIVIAN, 1996, p. 156-157.
[4]
STAR et GRIESEMER, p. 393.
[5]
Pour une analyse plus approfondie de ce cas, voir FLICHY, 2001.
[6]
LICKLIDER et TAYLOR, [1968], 1990, p. 21.
[7]
KING, GRINTER et PICKERING, 1996.
[8]
HILTZ et TUROFF, 1978.
[9]
RHEINGOLD 1987, p. 79.
[10]
Cité par COATE, 1988, p. 86. Voir également HILTZ et TUROFF 1978, p. 429.
[12]
ODASZ, 1995, p. 127.
[14]
Cité par SMITH, 1992.
[15]
Cité par STRANGELOVE, 1993.
[16]
Steven Levy note par exemple dans un texte sur l’éthique des hackers que « les personnes
qui arrivent avec des idées impressionnantes et novatrices ne sont pas prises au sérieux tant
qu’elles n’ont pas fait leur preuve devant la console d’un ordinateur », LEVY, 1984, p. 43.
[17]
KEEGAN, 1995, p. 40.
[18]
« Cyberpunk »,
Time, 8 février 1993.
[19]
Time, Special Issue, mars 1995, p. 9.
[20]
Newsweek, Special, numéro double, 2 janvier 1996.
[21]
ELMER-DEWITT, 1993, p. 62.
[22]
HAFNER, 1994, p. 46.
[23]
Time, 9 articles, 3 portent sur le sexe et 2 sur le piratage.
Newsweek : 14 papiers, 1 sur le
sexe et 6 sur le piratage.
[24]
RICŒUR, 1997, p. 31.
[25]
CASTORIADIS 1999, p. 220.
[26]
RICŒUR,
op. cit., p. 406-411.
[28]
FLICHY, 1995, p. 226-228.
[29]
Ce chiffre renvoie au tableau ci-joint.
[30]
Ibid., p. 228-230.