Réseaux
La Découverte

Revue précédemment éditée par Lavoisier

I.S.B.N.sans
230 pages

p. 52 à 73
doi: en cours

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no 109 2001/5

2001 Réseaux

La place de l’imaginaire dans l’action technique

Le cas de l’internet

Patrice Flichy
L’action technique, comme toute action humaine, ne peut pas exister sans prendre une forme symbolique. On ne peut ni concevoir, ni utiliser une technique sans se la représenter. Aussi la sociologie des techniques doit apporter un grand intérêt à l’étude de l’imaginaire. Celui-ci qui associe utopie et idéologie constitue une voie pour construire une identité collective, pour rompre avec les modèles existants, puis légitimer la nouvelle technique et mobiliser les différents acteurs. Si on veut associer dans l’analyse, l’imaginaire et l’action technique, il convient de s’intéresser successivement aux auteurs et aux destinataires des discours sur la technique. Les premiers peuvent être des concepteurs, des usagers souvent précoces ou des commentateurs. Ils peuvent s’adresser à des personnes impliquées dans le processus technique, comme ingénieur, décideur et surtout utilisateur, ou au contraire à des personnes non impliquées. Cet article s’appuiera sur l’exemple de l’internet pour faire cette étude. Technical action, like all human action, cannot exist without taking on a symbolic form. One can neither conceive nor use a technique without having a mental representation of it. That is why the sociology of techniques needs to pay particular attention to the study of the imaginaire: a combination of utopia and ideology which affords a way of constructing a collective identity, of breaking away from existing models, and thus of legitimizing new techniques and mobilizing the different actors concerned. If we want to associate imagination and technical action in our analysis, we need to study first the authors then the addressees of discourse on techniques. The former may be designers, early users or critics. Their discourse may or may not be intended for persons involved in the technical process, such as engineers, decision-makers and especially users. This article draws on the example of the Internet in such a study.
Les travaux contemporains d’histoire et de sociologie des techniques ont pour la plupart définitivement abandonné la perspective traditionnelle qui envisageait le travail de l’inventeur comme la concrétisation d’une intuition initiale. Dans cette approche, on considérait que, parmi les différentes solutions pour concevoir un dispositif technique, une l’emportait sur les autres à cause de sa supériorité intrinsèque. L’historien ou le sociologue devait avant tout expliquer cette supériorité de façon internaliste. Dans une telle perspective, l’idée initiale est donc centrale et c’est sur ce point qu’il faut concentrer l’analyse. Au contraire, la suite du processus d’innovation ne pose pas de problème particulier, les développements découlant, en quelque sorte naturellement, de la pertinence de l’intuition initiale. L’approche des réseaux sociotechniques, développée notamment, en France, par Callon et Latour, au Centre de sociologie de l’innovation, oppose à cette vielle perspective linéaire de l’élaboration technique, un modèle tourbillonnaire où l’innovation peut partir de n’importe quel point, et non forcément du cerveau fertile d’un brillant inventeur. A la suite d’une série de traductions, elle réussit à intéresser un nombre d’alliés de plus en plus grand. C’est l’étendue et la solidité du réseau et non la pertinence de la solution technique, qui permet d’expliquer le succès d’une innovation. Cette approche constructiviste a radicalement renouvelé la sociologie des techniques, mais en s’axant sur la recherche des alliances et des opportunités, ce courant de recherche élimine complètement de son analyse l’étude des intentions initiales, des projets des innovateurs. S’il faut bien prendre en compte l’ensemble du dispositif de construction d’une technique, faut-il en effet oublier pour autant les caractéristiques du projet initial ?
En revanche, les spécialistes en gestion et certains sociologues des organisations ont retrouvé récemment la notion de projet à travers celle d’équipe projet, comme lieu d’élaboration d’un nouveau dispositif technique. L’une des caractéristiques de l’organisation par projet qui s’est mis en place dans de nombreuses entreprises, c’est l’objectif de résultat. L’équipe projet et son chef ont une grande autonomie, ils peuvent choisir leurs moyens, par contre ils doivent atteindre l’objectif fixé. Le principe de la structure projet est en opposition avec le modèle rationaliste traditionnel qui sépare radicalement conception et exécution. Il n’y a pas de méthode simple et rigoureuse qui permet d’atteindre le succès. Les projets réussis sont le résultat de compromis permanents avec les différents acteurs qui ont des compétences spécifiques et viennent de plusieurs secteurs de l’entreprise. On assiste à un jeu constant de négociation et d’intégration. Le chef de projet doit savoir à la fois affirmer l’identité de son projet et discuter chacun des éléments avec les différents métiers qui sont associés à l’opération. L’idée de négociation, de compromis, d’une innovation qui se construit en fonction d’opportunités, d’accords ponctuels n’est pas très éloignée de l’approche des sociologues des réseaux sociotechniques. Christophe Midler reprend d’ailleurs dans son étude sur la Twingo les notions d’intéressement et de modèle tourbillonnaire proposées par Callon et Latour [1]. Mais il se distingue néanmoins du modèle d’associationnisme généralisée des deux sociologues du Centre de sociologie de l’innovation [2]. Dans les projets qu’il a analysés, il y a une tension permanente entre la volonté d’affirmer l’identité du projet et l’ouverture à la négociation et au compromis avec les partenaires aussi bien internes à l’entreprise qu’externes. De même, certains sociologues des organisations proches du courant crozierien réinterprètent le modèle de la sociologie de l’innovation. Ils insistent sur le fait qu’à l’origine de toute action de changement, on trouve un « projet provisoire et minimum (…) qui ne peut ne résider tout d’abord que dans l’intention d’apporter une réponse à une question d’ordre général, mais englobant tout de même les intérêts de chacune des entités [3] ». Cette premiè e problématisation est l’œuvre d’un traducteur, d’un initiateur du projet.
On trouve enfin un troisième courant de recherche qui s’est également posé la question de la coordination dans l’élaboration technique. Les sociologues interactionnistes de la science et de la technique se sont demandés comment faire coopérer des acteurs appartenant à des mondes sociaux distincts et ayant des visions différentes du même objet. Star et Griesemer ont introduit le concept d’objet-frontière, pour étudier des dispositifs scientifiques ou techniques qui sont positionnés à l’intersection de plusieurs mondes sociaux mais répondent en même temps aux nécessités de chaque monde. « Ils sont suffisamment flexibles pour s’adapter aux besoins et aux nécessités spécifiques des différents acteurs qui les utilisent et sont suffisamment robustes pour maintenir une identité commune [4] ». L’objet-fron ière permet d’organiser la coopération entre des acteurs ayant des points de vue et des connaissances différentes, sans renoncer à leurs compétences propres, mais en adoptant une approche commune. Ces deux auteurs montrent que, lors de l’élaboration d’un projet commun de recherche, deux types d’objets frontière sont élaborés : la vision commune qui structure le projet et les méthodes collectives de travail. Dans le premier exemple qu’ils ont étudié, celui d’un musée de zoologie, les participants, scientifiques et trappeurs notamment, partagent une perspective commune, la volonté de protéger la nature californienne et négocient des procédures adaptées aux pratiques quotidiennes de chacun pour recueillir, conserver et présenter les animaux.
Les trois courants théoriques que je viens brièvement de présenter adoptent une même perspective, celle d’une innovation scientifique ou technique qui nécessite de coordonner de nombreux acteurs et de mettre au point toute une série de compromis et d’ajustements. C’est à travers ces opérations que l’innovation prend forme. Mais contrairement à la sociologie de la traduction, les deux autres courants estiment qu’un nouvel objet technique doit s’articuler autour d’une identité spécifique, d’une vision commune. Il est toutefois essentiel de noter que cette représentation collective du projet technique ne constitue pas une perspective préétablie mais est bien le résultat d’une construction collective. En d’autres termes, le collectif technique ne se constitue pas seulement par une série d’ajustements locaux, mais aussi par la production d’une intention commune.
Quand on quitte « la dimension courte » de l’élaboration technique qui est celle d’un projet spécifique pour rentrer dans une dimension plus longue qui est celle d’un domaine technique tel que le téléphone portable, les trains à grande vitesse, l’internet… on a plus simplement affaire à un projet ou à une intention commune, mais à une vision ou à un imaginaire collectif. Ceux-ci ne sont pas communs à une équipe ou à un collectif de travail restreint, mais à une profession, à un domaine d’activité. De plus, cet imaginaire ne concerne pas seulement les concepteurs, mais aussi les usagers. C’est d’ailleurs l’un des éléments forts qui relie ces deux types d’acteurs de l’activité technique. Si donc les intentions, les projets mais aussi les utopies et les idéologies jouent un rôle dans l’élaboration technique, il convient d’examiner plus en détail comment étudier cet imaginaire. De toute évidence, on ne peut, comme le font les sociologues de l’imaginaire, se contenter d’étudier des textes séparés de toute activité technique. Si on veut donc associer dans l’analyse l’imaginaire et l’action technique, il convient de s’intéresser successivement aux auteurs et aux destinataires de ces discours sur la technique. Les premiers peuvent être des concepteurs, des usagers souvent précoces, ou des commentateurs. Ils peuvent s’adresser à des personnes impliquées dans le processus technique, comme ingénieur, décideur et surtout utilisateur, ou, au contraire, à des personnes non impliquées.
Je me propose d’étudier ici le rôle de l’imaginaire dans l’action technique à travers l’exemple de l’internet [5]. Dans une première partie, je présenterai les auteurs et les contenus de ces discours. La deuxième partie sera consacrée aux destinataires et dans la troisième, je m’interrogerai sur les rapports entre les discours et l’activité technique, ce qui m’amènera notamment à étudier les concepts d’utopie et d’idéologie.
 
Les discours sur l’internet et leur auteurs
 
 
Au cours des années 1960, deux nouvelles conceptions de l’informatique sont apparues. Tout d’abord, on a commencé à se représenter l’ordinateur non pas comme un instrument capable d’assurer des calculs scientifiques complexes ou de gérer d’énormes bases de données, mais comme un outil individuel de travail intellectuel. Au même moment, d’autres informaticiens imaginaient de connecter les ordinateurs entre eux, c’est-à-dire de faire évoluer l’informatique vers une technique de communication. Ces nouvelles représentations de l’informatique seront au cœur du développement de la micro-informatique et de l’internet. Alors qu’on repère à l’origine de l’informatique personnelle des individus ou de tout petits groupes, on trouve au début de l’internet un projet plus large, lancé et organisé par l’Arpa, l’Agence de recherche fondamentale du ministère américain de la défense. Les premières idées d’informatique coopérative sont apparues au MIT et dans quelques grandes autres universités. Les définitions initiales du projet furent notamment portées par les premiers responsables du département informatique de l’Arpa, Licklider et Taylor, justement issus de ces universités. Ils ont mobilisé autour de cette opération leurs collègues informaticiens. Tous ces spécialistes de l’ordinateur partageaient l’idée qu’il fallait créer une symbiose entre l’homme et l’ordinateur et que ce dernier devait être connecté à d’autres machines dans une organisation en réseau. Beaucoup de leurs déclarations de l’époque opposaient l’âge présent de l’informatique à une nouvelle période où l’homme pourrait dialoguer avec la machine et coopérer avec ses pairs grâce à des réseaux informatiques.
Si les premiers concepteurs d’Arpanet ont commencé à réaliser leur intuition initiale, en lui donnant corps, ils l’ont également précisée, mais aussi modifiée et réorientée. Petit à petit, au fur et à mesure que le réseau se développait, un imaginaire commun se construisait.
Le principe de coopération qui est à la base de l’architecture technique du réseau constitue également la règle d’or de fonctionnement du projet. L’imaginaire coopératif de l’internet est d’autant plus fort que, dès le démarrage, il s’applique aussi bien à la technique qu’à l’organisation sociale. Ainsi, le groupe de travail chargé de définir les protocoles de communication sur le réseau (Network Working Group) intitule les comptes rendus de ses réunions : Requests for Comments (RFC) et, rapidement, ses « dem ndes de commentaires » deviendront la base de la documentation technique et de la normalisation de l’internet.
En réfléchissant au mode de coopération qu’ils avaient établi entre eux, les concepteurs de l’internet ont été amenés à se poser la question des usages du réseau. Là encore, leur expérience de la construction de ce nouveau système informatique les a amenés à étoffer et à modifier leurs perspectives. Si dans le projet initial, Arpanet est essentiellement destiné à accéder à distance à la puissance informatique fournie par d’autres ordinateurs, petit à petit le réseau va être imaginé comme un outil d’échange et de coopération. Licklider introduit la notion de « communauté en ligne ». Celle-ci se constitue « non pas sur une localisation commune, mais sur un intérêt commun [6] ». Cete communauté informaticienne que certains baptisèrent Netville [7] cons itue un exemple très particulier de projet technique où les mêmes acteurs s’emploient à rêver, à construire et à utiliser un dispositif technique. L’imaginaire d’une informatique coopérative constitue à la fois l’utopie initiale qui permet de lancer le projet et le résultat d’une construction imaginaire collective qui s’appuie sur des réalisations techniques et des expérimentations d’usages.
Mais cet imaginaire de la coopération informatique n’apparaît pas seulement dans la communauté Arpanet, mais aussi dans d’autres groupes d’informaticiens. Des universitaires coopérant régulièrement avec des spécialistes de gestion et d’organisation ont développé un dispositif de Téléconférence assistée par ordinateur (TCAO). Deux d’entre eux, Hiltz et Turoff ont publié en 1978, soit neuf ans après le démarrage d’Arpanet, un livre intitulé La nation réseau, communication humaine à travers l’ordinateur [8]. Ils ont montré, à travers toute une série d’exemples, comment grâce à la conférence informatique, un groupe humain pouvait exercer une « intelligence collective ». La TCAO permet non seulement de faire circuler de l’information, mais donne aussi la possibilité à un collectif de devenir plus créatif, plus inventif, plus efficace.
Dans l’univers de la contre-culture californienne, la conférence informatique a pris une nouvelle forme, elle a été expérimentée comme un moyen de communication ouvert à tous en dehors de toute pratique professionnelle. L’un des animateurs d’un projet particulièrement connu The Well, Rheingold, parle alors de « communauté virtuelle ». Il reprend la thèse de Licklider sur les communautés d’intérêt, mais la pousse plus loin. Les communautés virtuelles, estime-t-il, sont supérieures aux communautés traditionnelles, dans la mesure où elles permettent de trouver directement ceux qui partagent avec vous les mêmes valeurs et les mêmes intérêts [9]. De son côté, McClure, le premier directeur du Well pensait comme Hiltz et Turoff que les conférences informatiques étaient l’équivalent électronique des cafés du siècle des Lumières [10].
A la même époque, des hackers mirent au point un logiciel permettant de faire communiquer des micro-ordinateurs par le réseau téléphonique. C’est ainsi que démarrent les BBS (Bulletin Board System). Dans les années 1980, le réseau coopératif Fidonet va relier ces BBS. Si l’on en croit son fondateur, le design de ce réseau « reposait explicitement sur des principes sociaux anarchistes [11]. » En effet, les BBS sont non seulement les fournisseurs d’information, mais constituent également les nœuds du réseau et ont donc tout ce qu’il faut pour faire circuler par eux-mêmes leurs messages et éventuellement reconstituer leur propre réseau.
Si Rheingold ou le fondateur de Fidonet voient dans le net un moyen de créer des communautés virtuelles sans ancrage géographique, réunissant des individus fort éloignés, au contraire les animateurs de communautés inscrites dans la territoire urbain ou rural voient dans l’informatique de réseau un outil pour revitaliser l’identité locale. Pour Odasz qui a lancé un réseau rural dans le Montana, « les BBS facilitent l’intégration de la communauté [12] ». De même, le réseau PEN de Santa Monica se propose de « renforcer le sens de la communauté [13] » dans la ville.
Ces différentes formes d’imaginaire communautaire et coopératif qui émergent à travers ces expériences appartiennent non seulement aux concepteurs et aux organisateurs de ces BBS, mais également aux usagers. Ainsi, un utilisateur du Well se dem nde si : « Les gens peuvent partager des émotions sans se rencontrer en face à face. » Mais, répond-il : « L’histoire de la correspondance romantique montre que la réponse est évidemment oui. Et le Well le montre à nouveau [14]. » On retrouve ainsi le thème de la communauté virtuelle. Quant à l’utilisateur d’un BBS communautaire de Cleveland, il estime que celui-ci « a donné un visage humain à une cité qui, sinon, serait impersonnelle. J’ai maintenant l’impression, ajoute-t-il, que ma maison est directement connectée à des milliers d’amis, à travers mon modem [15] ». Il épouse lui aussi la vision des anima eurs. Néanmoins, on pourra constater par la suite que l’abonnement à ces BBS, (dispositifs locaux) augmentera fortement quand ceux-ci se seront connectés à l’internet, comme si l’imaginaire d’une communication universelle était plus attirant que celui d’une communication locale.
En dépit de ces différences, on peut constater que pendant les années 1970 et 1980, l’imaginaire de l’internet est forgé non seulement par les responsables de projets, mais aussi par les concepteurs. Cet imaginaire évolue au fur et à mesure que le réseau prend forme. En dépit de la spécificité technique et organisationnelle de chacun des projets évoqués ici, les représentations de ces différents acteurs sont assez voisines. Ils rêvent d’un monde où les hommes pourraient échanger de l’information librement d’un bout à l’autre de la planète, où les communautés en ligne renforceraient ou remplaceraient les communautés locales, où les conférences informatiques permettraient d’exercer une intelligence collective, de construire un nouvel espace public.
Cette cohérence des représentations s’explique en partie par le fait que les différents projets d’informatique communicante se sont développés dans des univers sociaux relativement homogènes : l’université, la contre-culture, les mouvements communautaires… Mais que s’est-il passé quand l’internet devient, dans les années 1990, un produit de masse avec des utilisateurs très variés ? Un nouveau discours sur l’informatique communicante et son impact sur la société apparaît alors. Ce n’est plus celui des informaticiens ou des premiers utilisateurs, mais celui de spécialistes de la parole, experts et journalistes écrivant dans la presse informatique ou dans la grande presse. On assiste ainsi à une nouvelle division sociale du travail. Les concepteurs ne sont plus les utilisateurs, ni les producteurs de l’imaginaire. Ces trois fonctions se sont séparées.
Un nouveau discours apparaît, c’est celui qui va médiatiser l’internet, mais va néanmoins continuer à rapprocher concepteurs et utilisateurs. Contrairement à ce que l’on croit parfois, il ne s’agit pas d’un simple discours publicitaire, d’un dispositif d’accompagnement de la diffusion, mais plutôt d’une reformulation de l’imaginaire de la phase précédente. L’intelligentsia digitale qui produit ce nouveau discours a déjà une pratique et une bonne connaissance de l’internet. Elle ne va donc pas inventer un nouvel imaginaire mais vulgariser celui de la phase initiale de conception. Le fait que cet imaginaire soit fondé sur la pratique initiale du réseau des réseaux va éviter aux intellectuels du numérique de construire des utopies coupées de la réalité technologique. Ils vont assurer une fonction de médiation entre les concepteurs et les usagers et, comme tout bon médiateur, ils vont non seulement mettre en rapport, mais participer intensément à la définition du nouveau cadre sociotechnique, à la stabilisation du nouveau média. Plus largement, ils vont lancer et structurer le débat public sur l’internet et sur les autres technologies numériques.
La communauté virtuelle de Rheingold est un bon exemple de ce nouveau discours. Il s’agit du premier livre sur l’internet qui ne soit ni un ouvrage technique, ni un manuel pratique. L’auteur y parle longuement du Well et de sa propre expérience d’usager et d’animateur de newsgroup. Il présente également d’autres communautés électroniques ainsi qu’Arpanet. Il construit, à travers son récit, une représentation du net qui associe des caractéristiques de ces différentes expériences. Les communautés virtuelles réunissent des individus installés aux quatre coins de la planète mais qui, pour une partie d’entre eux, gardent, malgré tout, une insertion locale. Ils développent des conversations aussi riches intellectuellement et émotionnellement que celles de la vie réelle. C’est un monde d’échanges équilibrés entre égaux. En définitive, le net peut permettre de refonder un lien social qui se délite, de redynamiser le débat public et, plus largement, la vie démocratique.
Ce livre propose donc l’un des mythes fondateurs de l’internet. Rheingold fait de quelques expériences (Arpanet, The Well) le modèle de référence de l’internet, sans voir que le changement d’espace social de référence modifie fondamentalement la situation : le mode de fonctionnement des communautés contre-culturelles ou de l’université n’est évidemment pas celui de toute la société. On assiste ainsi à une évolution rapide des imaginaires de l’internet. La communication informatique ne renvoie plus à l’expérimentation d’un projet technique, elle ne vise plus à mobiliser un petit groupe d’universitaires, mais à proposer à la société américaine la réalisation à grande échelle de nouvelles relations de communication qui, jusque là, avaient été vécues dans des groupes spécifiques.
Parallèlement à l’ouvrage de Rheingold, des informaticiens qui avaient une bonne connaissance du nouveau média ont écrit différents guides d’introduction au net. Et puis à partir de 1’automne 1993, les grands médias commencent à présenter l’internet comme un moyen de communication grand public. Ces différents textes laissent généralement entendre que le mode de sociabilité électronique qui s’est développé à l’université ou dans les BBS pourrait se diffuser dans le monde ordinaire. S’il y a là évidemment beaucoup d’illusions, la société n’étant pas un cybercampus, ce discours offre néanmoins l’avantage de présenter ce que l’on peut faire avec l’internet. Il est d’autant plus crédible que ces pratiques existent et sont connues des raccordés au réseau.
En définitive, les discours sur l’internet que j’ai brièvement présentés correspondent à quatre phases successives ayant chacune des auteurs différents. On peut ainsi distinguer l’imaginaire des lanceurs de projets, comme Licklider et Taylor, celui des nombreux concepteurs qui s’associent aux premiers projets, tels les auteurs de RFC, puis celui des premiers utilisateurs et enfin celui des médiateurs, comme Rheingold. Néanmoins, ces différents types de discours s’inscrivent dans une continuité. Chacun de ces acteurs reprend le discours de la phase précédente, se l’approprie et le modifie en fonction de sa propre expérience.
 
La réception des discours sur l’internet
 
 
Si j’ai donc montré dans les pages précédentes qu’il y avait une cohérence entre ces différents imaginaires de l’internet, cohérence entre les phases et cohérence entre les différents projets techniques, il reste maintenant à étudier le rapport qui existe ces discours et la pratique technique de conception ou d’usage. En effet, cet imaginaire peut aussi bien correspondre à de pures fantasmagories qui décrivent un monde technique irréalisable, des usages fantaisistes, qu’à des projets précis de nouveaux dispositifs et de nouveaux usages. Pour comprendre la place de ces discours dans la conception et la diffusion de la technique, il convient de s’intéresser aux destinataires de cette littérature. A quel public s’adresse-t-elle ? Quelle est la taille de ce public ? Certains textes ne sont clairement destinés qu’à quelques interlocuteurs, d’autres, en revanche, sont édités et publiés dans des revues ou des collections scientifiques à tirage restreint ou, au contraire, dans une presse de masse. Les destinataires peuvent être identifiés. Il peut s’agir des acteurs du processus de conception (collègues, collaborateurs, directions, financeurs…), des utilisateurs potentiels, ou d’un grand public qui va simplement avoir une opinion sur la nouvelle technique. Enfin dans certains cas, les auteurs ne se soucient guère de leur public, ils écrivent avant tout pour eux-mêmes, pour mettre leurs idées au clair.
Les différents discours sur l’internet présentés plus haut correspondent à des destinataires identifiés. Les textes des informaticiens sont destinés à leur propre communauté. Ceux de chefs de projet comme Licklider ou Taylor permettent de mobiliser les participants au projet Arpanet ou de convaincre la direction de l’Arpa. Les concepteurs ordinaires qui écrivent des RFC lancent un débat avec leurs pairs. Tous ces textes définissent donc des itérations successives d’un projet d’informatique de réseau. Ils permettent donc de définir le cadre sociotechnique de cette nouvelle informatique, le cadre de fonctionnement, comme le cadre d’usage.
Ce discours a une efficacité particulière, car la programmation informatique, contrairement à d’autres domaines techniques, nécessite avant tout l’investissement temporel des chercheurs. Ceux-ci peuvent donc mettre en œuvre leurs propositions, en voir les résultats. Grâce à l’internet, ils peuvent également transmettre leurs logiciels à des pairs et leur demander de les tester. Dans le monde social des informaticiens universitaires mais aussi dans celui des hackers, on acquiert plus souvent sa légitimé par les logiciels que l’on produit, plutôt que par les discours que l’on écrit [16]. On est donc dans une situation où le décalage entre discours et pratique professionnelle est faible.
Dès que l’on quitte le domaine de la réalisation technique, pour passer à celui des usages, le discours des informaticiens joue sur deux registres. D’une part, ils décrivent leurs propres pratiques, puisqu’en tant que concepteurs d’Arpanet, ils en furent aussi les utilisateurs. D’autre part, ils imaginent des usages plus larges de l’informatique de réseau destinés à l’ensemble de la société, dans le monde professionnel comme dans le monde privé ou dans l’espace public.
Les discours destinés au grand public ont également plusieurs fonctions. Ils cherchent tout d’abord à décrire un monde social particulier, celui de la contre-culture informatique, puis à le présenter comme un modèle pour la société américaine. Enfin, ces textes vont chercher à promouvoir cette nouvelle technique mais aussi, parfois, à en présenter les risques. La revue Wired qui a é é créée en 1993, au moment où l’internet pénétrait dans le grand public, et a été largement diffusée (plus de 400 000 exemplaires) dans les classes moyennes branchées, s’est montrée un véhicule essentiel du cyber-imaginaire. Comme le note un observateur, elle fut à la fois « le phare de cette nouvelle sub-culture et son agent de promotion [17] ». Mais Wired ne fut pas le seul médiateur de la culture cyber. On retrouve souvent, avec un léger décalage temporel, un discours voisin dans les news magazines américains. Time intitule ainsi le dossier de couverture d’un de ses numéros du début 1993 : « cyberpunk [18] ». Il y donne la parole à ces anciens hippies qui se sont reconvertis dans l’informatique de réseau et notamment à Rheingold qui va être alors présenté comme « le premier citoyen de l’internet ». Deux années plus tard, dans un autre numéro spécial, Time reprend à son compte le discours des concepteurs de l’internet. Après avoir décrit l’informatique traditionnelle comme reposant sur des systèmes hiérarchiques et propriétaires, le magazine présente le réseau des réseaux comme « ouvert (non-propriétaire), farouchement démocratique. Il n’est possédé par personne. Il n’est contrôlé par aucune organisation. Il fonctionne comme une commune de 4,8 millions de membres férocement indépendants (appelés hôtes). Il traverse les frontières nationales et ne dépend d’aucun Etat. Il est littéralement hors la loi [19] ». Quant à Newsweek, il fait de 1995 l’année de l’internet. Il ouvre son numéro de fin d’année par cette phrase qui s’étale sur quatre pages « cela change… tout [20] » et l’éditorial précise que l’internet est : « Le média qui va changer la façon dont nous communiquons, nous achetons, nous publions et… serons damnés ! »
Mais les news magazines ne se contentent pas de diffuser les représentations des concepteurs du net, ils favorisent aussi sa diffusion. Time note par exemple que « soudain, l’internet est le lieu où il faut être [21] ». Et Newsweek publie un papier intitulé « Donner du sens à l’internet » qui porte comme sous-titre : « Vous entendez parler du cyberespace. Mais de quoi s’agit-il exactement ? Quelle est la meilleure façon de l’essayer ? Avez-vous vraiment besoin de vous en soucier [22] ? » Mais simultanément, ces m gazines insistent sur les périls que l’internet apporte à la société. Le réseau des réseaux peut notamment être l’agent du piratage et de la pornographie. Ces deux sujets constituent environ la moitié des papiers portant sur l’internet au cours des deux années 1993 et 1994 [23]. La presse américaine a donc au milieu des années 1990 une attitude ambiguë. Elle célèbre la nouvelle technologie, devient le porte-parole des utopies qui lui sont associées et simultanément dénonce ses comportements anti-autoritaires et anarchiques. Après avoir été l’agent de promotion de l’internet, elle lance le débat public sur la place que cette technique peut occuper dans la société américaine.
 
Imaginaire et activité technique
 
 
Les discours sur l’imaginaire de l’internet semblent donc profondément articulés avec le développement et l’utilisation de cette nouvelle technique. Les concepteurs ont réalisé certaines de leurs intentions initiales. En utilisant eux-mêmes cet outil intellectuel, ils ont montré ce que l’on pouvait faire avec cette nouvelle informatique. Quand les médiateurs ont fait les récits de ces premières expériences, ils ont ainsi présenté un cadre d’interprétation et d’action pour le grand public. On pourrait donc conclure que les discours sur l’internet ont permis de réaliser une publicisation des intentions initiales, et d’assurer la promotion des nouvelles pratiques. Cette littérature aurait finalement permis de mobiliser les concepteurs et les utilisateurs. Cette position reviendrait néanmoins à faire l’impasse sur tout un pan de l’imaginaire de l’internet. De nombreux textes que nous n’avons pas évoqués jusqu’à maintenant montrent l’internaute quittant son corps pour vivre une nouvelle vie acorporelle dans différents mondes virtuels, d’autres présentent le cyber-espace comme un espace social complètement indépendant de la société « réelle », capable de s’autoréguler sans aucune intervention ni de l’Etat, ni même du marché, d’autres enfin imaginent que la circulation de l’information dans des réseaux mondiaux bouleverse complètement les règles de l’économie. Les entreprises de la vieille économie vont disparaître telles des dinosaures et les nouveaux actionnaires des dot.com vont tous devenir millionnaires…
Ces fantasmagories constituent une autre composante essentielle de l’imaginaire de l’internet, mais quelle place faut-il leur donner dans l’analyse ? Faut-il opposer, comme on le fait souvent, discours réalistes et discours utopiques ? Les premiers diraient la vérité des projets techniques et de leurs usages, les seconds ne seraient que des rêves au mieux sans conséquence, au pire nuisibles. Quelle instance serait en effet capable de distinguer a priori les projets réalis es des utopies chimériques ? Les acteurs du côté de la conception comme du côté des usages en sont par définition incapables. Aussi il ne faut pas opposer réalité et utopie, mais plutôt, comme le fait Paul Ricœur, dans un essai sur les utopies politiques du XIXe siècle, associer l’utopie et l’idéologie. Le philosophe de la mémoire construit ainsi un cadre conceptuel où l’articulation réciproque des deux notions est assez stimulante. Bien que cette analyse ait été conçue pour étudier la pensée politique du XIXe siècle, elle pe met d’affiner des concepts qui peuvent être fort utiles à l’étude de la technique.
Pour Ricœur, contrairement à toute la tradition marxiste, l’idéologie ne s’oppose pas au réel, car la réalité est symboliquement médiée. « Là où il y a des êtres humains, écrit-il, on ne peut rencontrer de mode d’existence non symbolique et moins encore d’action non symbolique [24]. » De même, la perspective courante qui oppose l’utopie à la réalité oublie que celle-ci n’est pas un donné, mais un processus. En revanche, l’utopie et l’idéologie constituent les deux pôles de l’imaginaire social, l’un cherchant à conserver l’ordre social, l’autre à le bouleverser. Il y a ainsi une tension permanente entre stabilité et changement. Ce rôle de l’imaginaire est aussi noté par Cornelius Castoriadis quand il écrit : « L’histoire est impossible et inconcevable en dehors de l’imagination productive ou créatrice, de ce que nous avons appelé l’imaginaire radical tel qu’il se manifeste (…) avant toute rationalité explicite d’un univers de significations [25]. »
La dialectique entre utopie et idéologie que construit Ricœur fonctionne à trois niveaux [26]. Au premier niveau le plus évident, on peut opposer une idéologie qui est une distorsion du réel à une utopie qui constitue une « fantasmagorie totalement irréalisable ». A un deuxième niveau, on rencontre la question du pouvoir, l’idéologie permet de le légitimer, tandis que l’utopie permet de le remettre en cause. A un troisième niveau, enfin, on voit apparaître la fonction positive de ces deux versants de l’imagination sociale : « préserver l’identité d’un groupe » social pour l’idéologie, « explorer le possible » pour l’utopie.


IMGIMGIdéologie Utopie 
1er niveau 
Distor...IMGIMF
Idéologie Utopie 1er niveau Distorsion du réel Echappatoire/Fuite courant 2e niveau Alternative au pouvoir Légitimation du pouvoir politique Saper l’autorité 3e niveau Identité du groupe Exploration du possible fonction sociale Intégration

En définitive, la conviction de Ricœur « est que nous sommes toujours pris dans cette oscillation entre idéologie et utopie (…) nous devons essayer de guérir la maladie de l’utopie à l’aide de ce qui est sain dans l’idéologie – son élément d’identité (…) et tenter de guérir la rigidité, la pétrification des idéologies par l’élément utopique. Mais il est trop simple de répondre que nous devons garder l’enchaînement dialectique. Nous devons nous laisser attirer dans le cercle et ensuite tenter d’en faire une spirale [27] ». C’est dans cette perspective dynamique, que je me situe pour construire un modèle d’analyse de l’imaginaire technique.
Au démarrage du processus, on peut placer la fonction subversive de l’utopie qui permet d’explorer la gamme des possibles. C’est sans doute l’une des phases les plus inventives, mais aussi la plus brouillonne. Les innovateurs imaginent un grand nombre de dispositifs techniques qu’ils proposent d’utiliser dans les domaines les plus variés de l’activité sociale. Dans le processus de gestation de l’innovation, cette phase correspond en effet à celle que j’avais appelée objet-valise [28]. Les projets envisagés sont ici les plus divers, souvent opposés, parfois simplement juxtaposés. Ils appartiennent à différents mondes sociaux. C’est aussi dans cette période que certains des acteurs de la technique découvrent les interrogations, voire les projets d’autres acteurs. Ces rencontres improbables entre dispositifs techniques différents, entre concepteurs et usagers peuvent n’être que fête passagère ou au contraire, être profondément fécondes. Je parlerai dans ce cas d’utopie de rupture [29] (voir sur le schém ). Dans les années 1950 où l’informatique est essentiellement envisagée comme un outil de calcul scientifique ou de gestion de systèmes complexes, l’idée d’utiliser l’ordinateur pour communiquer ou comme outil individuel de travail intellectuel constituent un exemple de ces utopies de rupture.
Dans une deuxième phase, se construit une véritable alternative aux dispositifs techniques existants, les modèles qui avaient été ébauchés dans la phase précédente devenant alors de véritables projets. On assiste en fait à un changement de sens de la notion de modèle qui est significatif de cette évolution. Alors que dans la phase précédente, modèle signifiait tension vers un idéal, il devient le schéma formalisé d’une technique à réaliser, le projet qu’il faut construire. A l’issue de cette phase, la réflexion utopique peut évoluer de deux façons. Soit elle s’incarne dans un projet expérimental, soit elle devient pure fantasmagorie. Cette première voie d’évolution, celle de l’utopie-projet (voir sur le schéma) constitue une spécifici é de l’utopie technique. L’auteur de cette utopie tente souvent de rendre concret son projet en construisant une maquette ou en réalisant une expérimentation technique, comme le premier réseau Arpanet ou le BBS The Well. Cette incarnation de l’utopie est particulièrement facile à réaliser dans le cadre des techniques informatiques. Les concepteurs d’Arpanet ou les hackers ont souvent réalisé ce travail de réalisation pratique de leurs utopies à travers l’écriture de nouveaux logiciels. Ceux-ci vont être diffusés à travers le net. On peut passer ainsi relativement facilement de la conception à l’usage. Au contraire, l’utopie- fantasmagorie (voir sur le schéma) est une fuie, un échappatoire, un refus de s’affronter à la réalité technique. Les extropiens, cette tribu d’informaticiens New Age qui imaginent d’atteindre l’éternité constituent un cas d’une telle utopie-fantasmagorie. Ils envisagent, en effet, de télécharger leur esprit dans un ordinateur et le jour où leur vie s’interrompt, ils pourront réactiver une des copies de sauvegarde !
Quand l’utopiste devient expérimentateur, il se confronte non seulement à la technique, mais aussi à d’autres acteurs sociaux qui possèdent une autre vision de la technique en gestation. S’il veut éviter que son expérimentation reste dans le disque dur de son ordinateur, il doit construire un objet-frontière, c’est-à-dire élaborer un compromis qui permet d’associer de multiples partenaires. Nous retrouvons ici l’approche évoquée au début de cet article. Cet objet-frontière s’oppose à l’objet-valise initial [30]. Il ne convient plus de multiplier les perspectives, mais de les rassembler dans un compromis stable. Les Requests for Comments (RFC), ces documents qui définissent les protocoles de communication de l’internet ont constitué un bon exemple de ce processus de débat sociotechnique et de définition d’un accord collectif.
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La phase d’expérimentation n’est pas seulement un moment de construction de la technique et des usages, mais aussi une période où le discours utopique se reconstruit et revendique l’exemplarité de l’expérience réalisée. Pour atteindre leur objectif, les utopistes doivent diffuser largement leur nouvelle technologie. Le contexte social particulier qui a rendu possible l’expérimentation est oublié, cette technique locale est alors présentée comme la technique de base d’un nouveau fonctionnement social. C’est lors de ce travail de déplacement, que l’utopie se transforme en idéologie. Dans cette nouvelle phase, l’on hésite pas à masquer tel ou tel aspect de la réalité afin de promouvoir la nouvelle technique. On parlera dans ce cas d’idéologie-masque (voir sur le schéma). Le discours sur l’in ernet met ainsi en valeur la possibilité de communiquer d’un bout à l’autre de la planète, alors que la grande majorité des mails sont échangés avec des correspondants proches. Il laisse également entendre que tous les participants des forums sont égaux et qu’ils s’empressent de répondre aux questions posées, alors qu’en fait les nouveaux arrivants ont bien du mal à s’insérer dans le débat et à obtenir des réponses à leurs interrogations.
L’idéologie technicienne va permettre de légitimer le nouveau système technique. Celui-ci se rigidifie de plus en plus, les solutions alternatives sont abandonnées et l’on assiste à ce que les historiens économistes appellent le verrouillage technologique. J’utiliserai dans ce cas l’expression d’idéologie légitimante (voir sur le schéma). C’est grâce à une elle idéologie que l’internet est devenu la principale technologie d’informatique de réseau. La fonction positive de cette idéologie légitimante est de mobiliser les acteurs, les producteurs de la technologie comme ses usagers. Il s’agit de l’idéologie-mobilisation (voir P sur le schéma). Les discours de Rheingold, de la revue Wired ou de Time magazine correspondent exactement à ce type d’idéologie.
Ces six types de discours utopiques ou idéologiques permettent de séparer différentes fonctions des discours imaginaires. Ces fonctions permettent de caractériser certains textes, mais elles peuvent également coexister dans un même document. Ainsi, le caractère universel de l’internet est ainsi à la fois un masque et une légitimation de cette nouvelle technique. Mais ces différents types de discours s’enchaînent également dans un cycle temporel. Si dans certains cas, les différentes étapes seront franchies successivement, dans d’autres, au contraire, certaines étapes n’apparaîtront pas, ou même le processus s’arrêtera et, dans ce cas, le projet technique n’arrivera jamais à maturité. Dans un cas, celui de l’utopie-fantasmagorie, l’abondance de l’imaginaire empêche d’inscrire la technique dans le réel, dans d’autres, l’absence d’élaboration d’un idéologie légitimante ne permet pas à une technique d’occuper une place majeure dans les choix des ingénieurs, dans les usages des utilisateurs.
 
CONCLUSION
 
 
Si l’on garde en mémoire les différentes dimensions de l’imaginaire technique, on comprend qu’il ne s’agit pas d’un élément accessoire des études sur la technique, mais d’une approche essentielle. Dans la mesure où l’action technique, comme toute action humaine, ne peut pas exister sans prendre une forme symbolique, on ne peut ni concevoir, ni utiliser une technique sans se la représenter. Il convient donc d’apporter le même intérêt à l’étude de l’imaginaire que celui que la sociologie des techniques porte à l’observation des pratiques de laboratoire ou la sociologie des usages à l’examen des modes d’appropriation. Si pendant longtemps, on a eu une vision linéaire des rapports entre l’imaginaire et l’action technique, une certaine hagiographie historique se limitant à chercher dans les intentions des pères fondateurs l’origine de la technique, les acquis des sociologies constructiviste et interactionniste amènent à traiter les matériaux imaginaires de façon fort différente. Il ne s’agit plus d’aller chercher dans cette littérature, l’origine d’une innovation, mais de voir que ces discours constituent une des ressources importantes que les différents acteurs du processus technique mobilisent. Les controverses qui opposent souvent ces acteurs, les négociations qu’ils mènent font évidemment appel au discours. S’il y a donc plusieurs imaginaires d’une technique qui s’affrontent, petit à petit se construisent des imaginaires collectifs, communs à des groupes de concepteurs, puis un jour aux concepteurs et aux utilisateurs. L’imaginaire est ainsi une des façons de construire une identité collective, de rompre tout d’abord avec les modèles existants, puis de légitimer la nouvelle technique et de mobiliser les différents acteurs. Il faut noter enfin que l’étude de l’imaginaire technique oblige bien souvent à faire éclater la vieille dichotomie entre la sociologie des concepteurs et celle des utilisateurs et ainsi à appréhender l’ensemble du processus technique.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]MIDLER, 1995, p. 66 et 68.
[2]Dans un texte récent où il décrit les différentes modalités de l’action innovatrice, Michel Callon reconnaît toutefois que dans une configuration de recherche stabilisée, « les programmes de recherche sont définis ex ante et guide l’action », alors que dans une configuration émergente, « ils ne peuvent être décrits qu’ex post ; ils sont le résultat de l’action », CALLON, 1999, p. 48.
[3]AMBLARD, BERNOUX, HERREROS et LIVIAN, 1996, p. 156-157.
[4]STAR et GRIESEMER, p. 393.
[5]Pour une analyse plus approfondie de ce cas, voir FLICHY, 2001.
[6]LICKLIDER et TAYLOR, [1968], 1990, p. 21.
[7]KING, GRINTER et PICKERING, 1996.
[8]HILTZ et TUROFF, 1978.
[9]RHEINGOLD 1987, p. 79.
[10]Cité par COATE, 1988, p. 86. Voir également HILTZ et TUROFF 1978, p. 429.
[11]JENNINGS, 1998.
[12]ODASZ, 1995, p. 127.
[13]BEAMISH,
[14]Cité par SMITH, 1992.
[15]Cité par STRANGELOVE, 1993.
[16]Steven Levy note par exemple dans un texte sur l’éthique des hackers que « les personnes qui arrivent avec des idées impressionnantes et novatrices ne sont pas prises au sérieux tant qu’elles n’ont pas fait leur preuve devant la console d’un ordinateur », LEVY, 1984, p. 43.
[17]KEEGAN, 1995, p. 40.
[18]« Cyberpunk », Time, 8 février 1993.
[19]Time, Special Issue, mars 1995, p. 9.
[20]Newsweek, Special, numéro double, 2 janvier 1996.
[21]ELMER-DEWITT, 1993, p. 62.
[22]HAFNER, 1994, p. 46.
[23]Time, 9 articles, 3 portent sur le sexe et 2 sur le piratage. Newsweek : 14 papiers, 1 sur le sexe et 6 sur le piratage.
[24]RICŒUR, 1997, p. 31.
[25]CASTORIADIS 1999, p. 220.
[26]RICŒUR, op. cit., p. 406-411.
[27]Ibid. p. 409.
[28]FLICHY, 1995, p. 226-228.
[29]Ce chiffre renvoie au tableau ci-joint.
[30]Ibid., p. 228-230.
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Dans un texte récent où il décrit les différentes modalités...
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[3]
AMBLARD, BERNOUX, HERREROS et LIVIAN, 1996, p. 156-157. Suite de la note...
[4]
STAR et GRIESEMER, p. 393. Suite de la note...
[5]
Pour une analyse plus approfondie de ce cas, voir FLICHY, 2...
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[6]
LICKLIDER et TAYLOR, [1968], 1990, p. 21. Suite de la note...
[7]
KING, GRINTER et PICKERING, 1996. Suite de la note...
[8]
HILTZ et TUROFF, 1978. Suite de la note...
[9]
RHEINGOLD 1987, p. 79. Suite de la note...
[10]
Cité par COATE, 1988, p. 86. Voir également HILTZ et TUROFF...
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[11]
JENNINGS, 1998. Suite de la note...
[12]
ODASZ, 1995, p. 127. Suite de la note...
[13]
BEAMISH, Suite de la note...
[14]
Cité par SMITH, 1992. Suite de la note...
[15]
Cité par STRANGELOVE, 1993. Suite de la note...
[16]
Steven Levy note par exemple dans un texte sur l’éthique de...
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[17]
KEEGAN, 1995, p. 40. Suite de la note...
[18]
« Cyberpunk », Time, 8 février 1993. Suite de la note...
[19]
Time, Special Issue, mars 1995, p. 9. Suite de la note...
[20]
Newsweek, Special, numéro double, 2 janvier 1996. Suite de la note...
[21]
ELMER-DEWITT, 1993, p. 62. Suite de la note...
[22]
HAFNER, 1994, p. 46. Suite de la note...
[23]
Time, 9 articles, 3 portent sur le sexe et 2 sur le piratag...
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[24]
RICŒUR, 1997, p. 31. Suite de la note...
[25]
CASTORIADIS 1999, p. 220. Suite de la note...
[26]
RICŒUR, op. cit., p. 406-411. Suite de la note...
[27]
Ibid. p. 409. Suite de la note...
[28]
FLICHY, 1995, p. 226-228. Suite de la note...
[29]
Ce chiffre renvoie au tableau ci-joint. Suite de la note...
[30]
Ibid., p. 228-230. Suite de la note...