2001
Réseaux
Presentation
Patrice Flichy
Antoine PICON
En France, l’histoire et la sociologie des techniques ont montré jusqu’ici assez
peu d’intérêt pour la dimension de l’imaginaire. Cette indifférence contraste
avec la situation américaine et le rôle-clef qu’ont joué des ouvrages centrés
sur cet imaginaire, comme le célèbre
The Machine in the Garden de Leo
Marx, qui a servi de source d’inspiration ou de référence privilégiée à de
nombreux travaux d’histoire des techniques
[1]. Mentionnons par exemple
l’étude de David E. Nye sur le sublime technologique américain
[2]. Plusieurs
raisons peuvent être avancées pour rendre compte de cette dissymétrie dans le
traitement réservé à l’imaginaire. Outre-Atlantique, les passerelles plus
nombreuses entre champs disciplinaires ont certainement contribué à
promouvoir des démarches situées à l’articulation de plusieurs spécialités,
littérature et technologie dans le cas de Leo Marx.
Dans un tel contexte, la dimension de l’imaginaire a été fréquemment
convoquée afin d’articuler ces différents domaines. L’une des caractéristiques
de l’imaginaire semble être en effet de se jouer des frontières traditionnelles
entre disciplines et domaines du savoir et de la pratique. Mais il faut aussi
faire la part de l’attitude très française consistant à laisser assez
systématiquement de côté tout ce qui ne tombe pas immédiatement sous le
sens ou qui paraît moins solide que les dispositifs matériels et les faits socio-économiques. La composante française de l’histoire et de la sociologie des
techniques reste en effet imprégnée par une forme de positivisme d’autant
plus tenace qu’elle se réclame volontiers de son contraire, de la
reconnaissance de tout ce que les faits et les événements ont de construit,
souvent de manière rétrospective. Quelque construits qu’ils soient, les faits
semblent toujours préférables aux entités fluides que l’on regroupe
ordinairement sous le terme générique d’imaginaire. Cette approche qui est
particulièrement attentive aux opportunités ou aux alliances que les
innovateurs peuvent saisir a fini par faire oublier que les ingénieurs
abordaient aussi la conception technique avec des projets ou simplement des
intentions.
Une telle attitude rend difficile la saisie des processus d’innovation dans ce
qu’ils ont de spécifiquement créateur. L’identification de ce qui fait projet
dans la technique risque en particulier d’échapper à l’analyse. En venant
donner une forme provisoire à des attentes qui resteraient sans cela trop
vagues pour être fécondes, en facilitant le transfert et l’acclimatation de
représentations et de modèles empruntés aux domaines les plus divers,
l’imaginaire constitue en effet une composante essentielle du projet. Comme
le montre Antoine Picon, il donne une apparence presque tangible à des
concepts ou des idéaux qui en sont a priori dépourvus. Mais ces
représentations ne donnent pas seulement à voir, elles nouent de multiples
liens les unes avec les autres, ce qui leur confère une portée beaucoup plus
large. Notons d’ailleurs que cet imaginaire est généralement collectif, l’une
de ses fonctions étant de permettre aux différents acteurs de l’innovation de
coordonner leurs actions. Envisagé sous cet angle, l’imaginaire ne représente
jamais qu’une des composantes de ce référent partagé sans lequel il ne saurait
y avoir de travail commun. La prise en compte du rôle qu’il joue dans les
processus d’innovation n’implique pas forcément que l’on ait recours aux
concepts et aux méthodes de la psychologie. Ces concepts et ces méthodes
sont d’ailleurs absents de ce numéro de Réseaux.
L’imaginaire joue également un rôle crucial à l’autre bout des processus
d’innovation, lors de l’adoption de la nouveauté technique par le public. Il
contribue en effet à rendre possible de nouvelles attentes et de nouveaux
usages. On pourrait à bien des égards décrire la réussite d’une innovation en
termes d’ajustement ou d’interface qui s’établit entre l’imaginaire constitutif
du projet technique et l’imaginaire du public qu’il finit par toucher. L’un des
intérêts majeurs de la prise en compte de la dimension de l’imaginaire par
l’histoire et la sociologie des techniques pourrait bien résider dans une
meilleure compréhension de la manière dont s’articulent production et
réception de la nouveauté technologique. Telle est en particulier la perspective
de l’article de Patrice Flichy.
Si la littérature française sur l’imaginaire technique n’est pas très abondante,
la recherche dans ce domaine peut en revanche s’appuyer sur la réflexion
théorique engagée par Paul Ricœur
[3] autour des deux concepts d’utopie et
d’idéologie qui constituent non seulement les bornes extrêmes de l’imaginaire
social, mais aussi une chaîne dialectique que l’on peut tenter de transformer
en spirale. Ce cadre théorique est repris par les deux premiers articles du
dossier.
Alors que ces deux papiers examinent, de façon large, les différentes facettes
de l’imaginaire technique, les autres textes s’emploient à approfondir l’une
des dimensions de cet imaginaire. Vincent Guigueno, à travers l’exemple du
phare, étudie comment des représentations communes circulent entre les
savants et les ingénieurs. Alors que les ingénieurs anglo-saxons construisent
les phares comme des ouvrages isolés chargés de signaler des récifs ou des
côtes particulièrement dangereux, les ingénieurs français conçoivent un
système global. Ils rabattent sur la mer les mots et les pratiques de
l’astronomie et de la géodésie. Ce paradigme du « phare-étoile » constituera
pendant soixante ans la base de la politique française de signalisation
maritime. Cette approche des grandes visions que l’on trouve à l’origine d’un
dispositif technique recoupe les analyses d’Antoine Picon sur l’efficacité des
organisations productives.
Georges Ribeill s’intéresse quant à lui aux ingénieurs et à une face
particulière de leur activité, leurs écrits sociaux. Ces utopies techniciennes
ont un lien direct avec les inventions ou les réalisations de ces ingénieurs.
Elles décrivent en effet tout d’abord les usages des dispositifs techniques
qu’ils ont mis en place et, petit à petit, dépeignent une société profondément
tranformée, organisée autour de ces nouvelles technologies. Ces ouvrages ne
constituent donc pas on ne sait quel jardin secret des ingénieurs, mais un
élément d’une réflexion sociotechnique. La cité nouvelle qu’ils décrivent
permet de donner un surcroît de légitimité à une technique dont ils savent bien
qu’elle aura du mal à s’imposer tant elle bouleverse des habitudes
profondément ancrées. Mais ils sont également persuadés qu’ils contribuent
ainsi, par leur activité technique, à résoudre quelques-uns des « problèmes
sociaux » de l’époque. Pour comprendre toute la place qu’occupent de telles
réflexions dans l’innovation technique, il faudrait également examiner,
comme peut le faire Patrice Flichy pour l’époque contemporaine, la réception
de tels écrits.
Avec l’article d’Olivier Coutard, on se déplace vers l’aval de la chaîne de
l’innovation. Les utopies sociotechniques qui sont présentées dans ce papier
viennent non plus des ingénieurs, mais du personnel politique et des
modernisateurs sociaux. En imaginant d’électrifier le monde rural, ces acteurs
sociaux souhaitent augmenter la productivité du travail agricole, éviter que
les paysans ne soient exclus de la modernisation technique et qu’ils quittent
ainsi la campagne. Contrairement au téléphone où l’offre a suivi la demande,
l’imaginaire électrique a facilité la construction d’un réseau universel,
indépendamment d’une expression de la demande. Cependant, les gains de
productivité dans l’agriculture, loin de diminuer l’exode rural, l’ont favorisé
et, en réduisant l’écart des modes de vie entre la ville et la campagne,
l’électricité a au contraire attiré les urbains à la campagne. Dans ce cas, les
utopies sociotechniques constituent donc une mauvaise prospective, mais un
bon outil de mobilisation.
Si les travaux présentés ici ont ainsi été produits par des acteurs différents du
processus d’innovation technique, ils différent également par la période
historique étudiée. Vincent Guigueno étudie la première moitié du XIXe siècle.
Il remet notamment en cause l’analyse traditionnelle de la signalisation
maritime qui fait du phare le descendant direct de la lentille développée par
Augustin Fresnel. Georges Ribeill s’intéresse à la fin du XIXe, et redécouvre
un pan de la production littéraire des ingénieurs largement ignoré aujourd’hui.
Olivier Coutard centre son article sur la première moitié du XXe siècle, il
présente une analyse comparée de l’électrification rurale aux Etats-Unis et de
la France. Patrice Flichy prend l’exemple de l’internet et se situe donc à la fin
du XXe siècle. Enfin, Antoine Picon brosse un panorama beaucoup plus large
qui lui permet de comparer trois périodes historiques, celle de la Renaissance,
celle des Lumières et celle l’époque contemporaine.
En
varia, on trouvera d’abord un article qui revient sur un épisode peu connu
de l’activité scientifique de Max Weber, le projet d’enquête sur la presse
allemande qu’il a préparé au début des années 1910.
Réseaux a déjà publié un
texte de Max Weber où il définissait les grandes lignes de ce projet
[4]. Gilles
Bastin présente ici, à partir d’une étude de la correspondance du sociologue
allemand, la problématique de la rationalisation qui est au cœur du projet
weberien, ainsi que la méthodologie envisagée.
Quant à François Jost, il s’intéresse dans sa contribution à la place que
l’actualité et plus largement la description de la réalité occupent dans
l’économie de la fiction télévisuelle et plus particulièrement dans celle des
séries policières des chaînes françaises. Il distingue deux types de séries, à
héros unique et à héros pluriel, deux catégories qui renvoient à deux modes
d’identification du téléspectateur.
·
MARX L. (1964), The Machine in the garden : technology and the pastoral ideal
in America, New York, Oxford University Press.
NYE D.E. (1994), American technological sublime, Cambridge, Massachusetts,
The M.I.T. Press.
RICŒUR P. (1997), L’idéologie et l’utopie, Le Seuil, Paris.
·
WEBER M. (1992), « Le premier des sujets… allocution prononcée en 1910 à
Francfort/Main à l’occasion des premières assises de la sociologie allemande »,
Réseaux, n° 51.
[3]
RICŒUR, 1997.
[4]
WEBER, 1992.