2001
Réseaux
Des phares-etoiles aux feux-eclairs
Les paradigmes de la signalisation maritime française au xixe iècle
Vincent Guigueno
Dans bon nombre d’ouvrages consacrés à l’histoire des phares, les appareils
lenticulaires d’Augustin Fresnel sont au commencement d’une ère nouvelle de
la signalisation maritime. L’étude du milieu scientifique dans lequel travaille
Fresnel révèle que la construction du réseau français cristallise au début du
XIXe siècle un ensemble de savoirs partagés par les marins, les savants et les
ingénieurs. En effet, la Commission des phares, chargée sous l’Empire puis la
Restauration d’élaborer un programme national d’éclairage, pense la frontière
maritime comme un système céleste maîtrisé. On racontera comment elle a
dessiné une carte idéale des côtes de France en empruntant les objets et les
mots de l’astronomie. Ce paradigme des « phares-étoiles » sera le socle qui
déterminera pendant soixante ans la politique française de signalisation
maritime. On soulignera les caractères originaux de cette politique par rapport
à un modèle anglo-saxon plus pragmatique. A la fin du XIXe siècle,
l’apparition de nouveaux systèmes techniques, en particulier les feux
électriques, recomposera le maillage du littoral autour d’un nouveau
paradigme : le feu-éclair.
In many books on the history of lighthouses, Augustin Frenel’s lenticular
apparatus marked the beginning of a new era in maritime signalling. An
analysis of the scientific community in which Frenel worked shows that the
construction of the French network in the early nineteenth century crystallized
a body of knowledge shared by sailors, scholars and engineers. The
Commission des phares, responsible under the Empire and the Restoration for
a national lighthouse programme, conceived the maritime border as a
controlled celestial system. It drew an ideal map of the French coast, using
objects and words from astronomy. The paradigm of “star-lighthouses” was to
be the base of French maritime signalling policy for seventy years. This paper
highlights the original features of this policy compared to the more pragmatic
British and US model. With the appearance of new technical systems in the
late nineteenth century, especially electric lights, the coastal network was
redesigned around a new paradigm: the flashlight.
Comprendre le temps, c’est souvent chercher une origine, un lieu où
l’histoire a débuté. L’histoire des phares aurait commencé avec la
construction du phare d’Alexandrie par Sostrade de Cnide, sous le
règne des Ptolémée, environ 300 ans avant Jésus-Christ. Mais l’histoire des
phares de France n’a qu’un lointain rapport avec ce feu antique. Il n’est
guère plus correct de réduire l’origine des phares modernes à l’invention des
célèbres lentilles de Fresnel, ces pièces de verre conservées comme de
pieuses reliques par plusieurs institutions scientifiques. On souhaite montrer
que les phares construits au début du XIX
e siècle et la len ille de Fresnel
entretiennent des liens étroits avec une carte hydrographique de Beautemps-Beaupré, un annuaire des marées de Chazallon, un chronomètre de marine de
Lenoir ou un cercle répétiteur de Borda. La construction d’un réseau de
phares sur les côtes de France au début du XIX
e siècle cristallise en effet un
ensemble de savoirs liés aux sciences astronomiques et géodésiques. Objets,
pratiques et langage constituent une sorte de paradigme que l’article propose
d’explorer. Mais il faut pour cela déconstruire le mythe entretenu depuis près
de deux siècles autour de la figure tutélaire de Fresnel
[1].
En 1937, à l’occasion de l’Exposition internationale des techniques, le
Service des phares français, une administration du ministère des Travaux
Publics, passait commande d’un film documentaire intitulé L’éclairage et le
balisage des côtes de France. Les consignes données au réalisateur dans les
annexes du contrat précisaient qu’il devait :
« Présenter de façon continue dans la trame du film la beauté des côtes de
France, l’architecture des phares et le rôle de l’ingénieur dans les progrès
accomplis. (...) On (y) soulignera d’abord la place d’honneur qu’occupe le
Service français des Phares et Balises actuellement le meilleur du monde.
Organisé par deux hommes de génie Napoléon et Fresnel, il garde
l’empreinte de ses créateurs et force l’hommage de l’étranger [2] ».
Les phares ont porté une part de l’orgueil technologique et administratif
national, incarné dans le discours du Service par les figures de Napoléon et
d’Augustin Fresnel. En liant dans une même gloire les pouvoirs scientifique et
politique, les consignes données au cinéaste permettent de deviner les
institutions qui, à différentes époques, ont influencé l’écriture d’une histoire
des phares : l’Académie des sciences où l’astronome François Arago prononça
l’éloge funèbre de Fresnel ; l’Ecole polytechnique dont étaient issus le jeune
savant, et, après lui, les ingénieurs du Service des phares ; le corps des Ponts et
Chaussées auquel ces derniers appartenaient. Cheville ouvrière de la politique
française de signalisation maritime, le Service des phares en fut également le
« lieu de mémoire ». Au fil du temps, ses ingénieurs ont constitué une
bibliothèque, rassemblé des objets, présentés dans un musée, et conservé les
archives de cet ambitieux programme national. Les ingénieurs ont façonné
l’espace de l’archive que l’historien parcourt à leur suite, avec l’espoir de
découvrir le paradigme dont naquit ce dispositif, paradigme qui est en quelque
sorte dissimulé dans l’épaisseur de l’archive.
Une commission des phares polytechnique
Dans bon nombre d’ouvrages consacrés à l’histoire des phares, les inventions
et la figure d’Augustin Fresnel sont au commencement d’une ère nouvelle de
la signalisation maritime. Les ingénieurs, premiers historiens des phares, ont
eux-mêmes largement substitué la production d’objets techniques à l’origine
institutionnelle de leur action : la création, au printemps 1811, d’une
Commission des phares par le comte Molé, directeur général des Ponts et
Chaussées. La Commission ne devint réellement active qu’après la chute de
Napoléon, quand elle organisa des expériences scientifiques comparant
l’efficacité de différents systèmes d’éclairage. Elle tient aujourd’hui encore
des réunions régulières. Les systèmes d’éclairage installés dans les phares –
lentilles de Fresnel, lampes à huile, machine de rotation – apparaissent comme
les moyens que la Commission s’est donnés pour remplir un programme de
signalisation maritime. En mettant en avant un seul homme, on oublie le
travail collectif qui a commandé la première distribution raisonnée de phares
sur les côtes de France. Il convient de corriger cette vision par trop héroïque de
la science : au commencement était la Commission des phares, c’est-à-dire
une instance de délibération scientifique et politique.
Cette Commission était composée de neuf membres : trois savants de
l’Académie des sciences, trois inspecteurs des Ponts et Chaussées, trois
officiers supérieurs de la marine militaire. La politique de signalisation des
côtes de France naquit donc sans surprise du concubinage entre la science, la
technique et l’Etat sous l’Empire
[3]. Sa composition évolua au fil du temps. Le
nombre de savants diminua, tandis que les représentants de services
techniques de la marine – les hydrographes, les ingénieurs des travaux
hydrauliques, le génie maritime – furent plus nombreux. En 1929, après plus
d’un siècle de fonctionnement, elle accueillit un officier de pont de la marine
de commerce, désigné par le comité des armateurs, ainsi qu’un représentant
du ministère de l’Air, puisque la navigation aérienne s’appuyait à l’époque
sur les phares côtiers. On pourrait, à la suite de Jean-Christophe Fichou,
affiner l’analyse sociographique de la Commission. Etait-elle un repère de
polytechniciens ? C’est une évidence
[4]. L’efficacité de la Commission peut
s’interpréter non seulement par cette identité partagée, mais également, en
tout cas au début de ses délibérations, par une vision commune de la façon
dont les savoirs scientifiques, encyclopédiques, devaient être reversés au
service du marin, une vision polytechnique de la mer et des sciences dont le
premier réseau de phares serait un fossile.
Les marins font un peu exception dans la carte institutionnelle qui peut être
dressée pour repérer les personnes présentes à la Commission des phares. La
relative indisponibilité des marins a une cause assez simple : ils naviguent...
Ainsi Duperrey, un marin doué pour les sciences, nommé à la Commission
en 1811, partit pour de longs voyages sur
L’Uranie (1817), puis sur
La
Coquille (1822), c’est-à-di e à des moments cruciaux dans les discussions de
la Commission des phares. On choisit donc, plus tard, des marins naviguant
entre le ministère et l’Etat-major de la Marine plutôt que sur les mers et les
océans. Cette relative absence des marins est d’autant plus significative que
la Commission avait été constituée pour examiner le projet de l’un des leurs,
Coat de Saint-Haouen, chef d’Etat-major de la Marine à Boulogne, qui
proposa en 1811 d’installer dans les phares un éclairage « en verres de
couleurs », bleu et rouge
[5]. Coat de Saint-Haouen est l’auteur de plusieurs
mémoires sur la signalisation maritime, diurne et nocturne. Il n’était pas le
seul à réfléchir aux signaux échangés entre la côte et les navires de guerre. Il
existe une vaste littérature relative aux codes employant des pavillons et des
flammes, codes auxquels des marins et des savants cherchaient un équivalent
pour la nuit. Cette réflexion aboutit à la conception de réseaux complexes,
tel le système de télégraphie nocturne reliant les ports militaires à l’Etat-major imaginé par Saint-Haouen. La marine était soucieuse de signalisation
maritime, mais d’une signalisation active, et non passive, qui permit
d’échanger des informations stratégiques entre le navire et la côte. Ce phare
moderne a un jumeau militaire, le sémaphore, avec lequel il cohabite souvent
sur les caps, les pointes et les îles depuis l’Empire
[6].
En 1817, les hydrographes prirent place auprès des marins à la Commission
des phares. Chargé de lever et de dessiner les cartes marines, l’hydrographe
est une sorte d’hybride de l’astronome, du marin et de l’ingénieur
[7]. On
connaît l’importance pour la cartographie marine du périple de
La Recherche, un navire commandé par le contre-amiral d’Entrecasteaux,
lancé en 1791 sur les traces de Lapérouse
[8]. Paul-Edouard de Rossel, ainsi
qu’un jeune hydrographe, Charles-François Beautemps-Beaupré étaient à
bord. Ce voyage marque symboliquement le début de la conversion des
savoirs accumulés pendant les voyages encyclopédiques en une production
massive de cartes marines, le
Pilote Français, un immense projet dont
Beautemps-Beaupré assura la direction entre 1822 et 1843. Les papiers de
Rossel montrent l’importance de ce personnage dans la définition et la
conduite de la politique de signalisation décidée par la Commission en 1825.
Un acte fondateur : la carte des phares de 1825
Le document le plus important produit par la Commission des phares est un
Rapport contenant l’exposition du système adopté (…) pour éclairer les côtes de
France, rendu public en 1825. La Commission se réunissait périodiquement
pour en apprécier les progrès, puis pour l’amender, l’améliorer, le compléter. Le
rapport était accompagné d’une carte sur laquelle étaient reportés les
emplacements de 49 phares, répartis sur toutes les côtes de France.
Sur l’ensemble des sites retenus, une trentaine de bâtiments neufs étaient à
bâtir, le reste étant constitué de tours anciennes, civiles ou militaires. Pour
dessiner cette carte, la Commission a hérité et innové. Elle a inséré dans son
dispositif des phares construits sous l’Ancien Régime, des travaux en cours
et des programmes d’éclairage des côtes de France sans lendemain, comme
celui que Thévenard avait exposé dans ses Mémoires relatifs à la Marine de
l’an VIII. Le texte de Thévenard décrit ainsi un système de 36 feux,
comprenant 18 feux déjà existants, Groix et Penmarc’h, dont les travaux
étaient arrêtés, et 16 nouveaux feux. Parmi ces derniers, plusieurs sont cités
dans le texte de la Commission : La Hague, Chausey, les Héaux de Bréhat,
l’Ile de Batz. Le critère de localisation proposé est fondé sur la manière dont
les navires revenant d’Amérique atterrissaient sur les côtes de France, en se
calant sur la latitude de leur point d’arrivée. En revanche, la connaissance de
leur position en longitude était plus approximative. Thévenard cite le cas
d’un navire qui s’était engagé dans le passage de la Teignouse, entre
Quiberon et Houat, en croyant entrer dans l’estuaire de la Loire. Le système
de signalisation devait être conçu pour éviter de telles erreurs.
La Commission dut composer avec des programmes dont l’ambition ne
couvrait pas l’ensemble du territoire national : programmes anciens, comme
les feux bâtis sous l’Ancien Régime, dont la construction renvoyait aux
besoins de la marine de guerre et aux initiatives des chambres de Commerce,
mais également programmes contemporains, puisque la fin des guerres de
l’Empire avait relancé un désir de construire des phares qui n’était pas le fait
de la Commission
[9]. Ainsi, en 1820, les ingénieurs de Loire-Atlantique se
lançaient dans un projet audacieux, la construction d’un phare sur le rocher
du Four, au large du Croisic, afin de signaler l’entrée de l’estuaire de la
Loire. De même, à Marseille, où l’activité portuaire reprenait lentement sous
la Restauration, l’ingénieur Garella entreprit la construction d’un phare sur
l’île du Planier en 1823
[10].
Un système rationnel pour signaler les côtes de France
Le mot-clef dans le titre de ce rapport remis en 1825 par la Commission est
bien sûr le mot « système », puisqu’il signifie qu’un groupe d’hommes,
rassemblés dans une Commission ad hoc, se pensait pleinement légitime
pour arraisonner, au nom des sciences et de l’Etat, la frontière maritime du
pays. La Commission voulait construire de façon volontaire un réseau dont
la logique s’imposerait à toutes les côtes de France, presque
indépendamment de leur configuration propre ou des routes commerciales
déjà connues. Toutes les portions du littoral seraient ainsi équipées par l’Etat
d’une manière égale. C’est ce geste audacieux qui fonde la singularité
française dans l’histoire de la signalisation maritime. Le choix des
emplacements n’était donc pas lié à des événements dramatiques passés, par
exemple une série de naufrages, comme cela était le cas pour les phares
britanniques, Edystone ou Bell Rock par exemple.
La construction raisonnée d’une frontière maritime devait s’appuyer sur des
principes scientifiques de localisation des feux, compris des navigateurs afin
qu’ils se repèrent correctement dans l’espace. Ces principes sont indiqués
dans les propos liminaires du rapport de 1825 :
« Les vaisseaux qui suivent la côte, en se tenant à une distance suffisante
pour les mettre à l’abri de tout danger, reconnaissent, au moyen des phares, à
tous les instants de la nuit, le lieu où ils sont et la route qu’ils ont à suivre
pour éviter les écueils situés au large. Ces phares doivent être placés sur les
caps les plus saillants et les pointes les plus avancées ; ils doivent aussi être
les uns par rapport aux autres, à des distances telles que, lorsque, dans les
temps ordinaires, on commence à perdre de vue le phare dont on s’éloigne, il
soit possible de voir celui dont on se rapproche [11]. »
Le navire connaît donc sa position par rapport à deux points qu’il doit
repérer sur une carte en croisant plusieurs informations : l’estime de sa route,
sa navigation astronomique et la connaissance des caractères des feux, c’est-à-dire le signal caractéristique de chaque phare.
Grâce à la fiabilité des chronomètres de marine, il n’était pas nécessaire que
les feux émettent tous un signal différent. Le débat porta donc sur le nombre
de caractères différents qu’il convenait d’adopter. Les solutions techniques
disponibles, projecteurs ou appareils lenticulaires tournants, proposaient une
diversité de signaux fondée sur le rythme d’apparition et de disparition d’une
lumière. Comment trouver le bon écart pour répéter un même signal sans
tromper le navire ? Dans la proposition de Saint-Haouen, neuf combinaisons
de feux rouge et bleu se succédaient entre Flessingue et Dieppe :
« Et ainsi de suite dans tous les postes le long de la côte, en recommençant la
même série, sans aucun danger de méprise par la similitude des feux, puisque
ceux qui se ressemblent auront au moins 80 lieux de distance entre eux [12]. »
Rossel rappela à la Commission que :
« L’erreur dont la position d’un vaisseau venant du large peut être affectée a
(...) des limites, et (il) a suffi de répartir les phares sur toute la côte de
manière que, dans l’étendue fixée par la plus grande erreur dont la position
d’un navire soit susceptible, il ne se trouve jamais deux phares offrant la
même apparence [13]. »
Ce qui revient à choisir comme
borne inférieure pour l’écart entre deux feux
répétant le même signal la
borne supérieure de l’erreur commise par un
navire faisant route à l’aide de ses instruments, le sextant et le chronomètre.
Ce problème peut paraître assez simple, mais il fit l’objet de nombreuses
discussions sur le nombre de caractère des feux. L’ingénieur des travaux
maritimes Joseph Sganzin suggéra de séparer ces éclats par des périodes de
temps inégales, mais cette solution se révéla trop complexe
[14]. La
Commission retint finalement trois caractères : des feux fixes, des feux
tournants à éclat et à éclipse toutes les minutes, et des feux tournants à éclat
et éclipse toutes les trente secondes. Ces éclats et ses éclipses étaient obtenus
par la rotation des appareils lenticulaires de Fresnel, dont le nombre de
panneaux, huit ou seize, déterminait la période du feu.
Ces principes guidèrent la localisation des feux les plus importants, ceux que
la Commission qualifiait de feux de « premier ordre », pour les distinguer
des édifices plus modestes, installés sur les écueils et dans les passes. Des
feux de second et de troisième ordre, ainsi que des fanaux de port font
également partie du programme de 1825. Dans le discours de Rossel, le
navire et les deux feux sont les sommets d’un triangle, figure géométrique
fondamentale dans toutes les opérations de géodésie et de cartographie,
terrestre ou marine. Olivier Chapuis a donc raison de souligner la
progression commune de la publication du Pilote Français et des
délibérations de la Commission des phares. En Manche, par exemple, dans
les années 1830, les cartes n’étaient pas encore levées, si bien que le choix
de l’emplacement des feux et le travail des hydrographes furent
concomitants. D’après L’Exposé des opérations géodésiques sur les côtes
septentrionales de France, les emplacements retenus pour les phares des
Héaux de Bréhat et de l’île de Chausey, coïncident avec les sommets de
grands triangles employés pour dessiner les cartes de la Manche.
Un paradigme céleste pour décrire le système et la carte de 1825 :
les phares-étoiles
Le système de la Commission des phares s’appuyait sur des programmes
scientifiques de mesure de la Terre : les opérations géodésiques, la
production de cartes terrestres et marines. Cette relation intime entre les
cartes et les phares est une clef pour interpréter la répartition des phares sur
les côtes de France au début du XIXe siècle. François Arago racon e ainsi
dans le Journal de sa vie les nuits passées à rétablir des signaux géodésiques
enlevés par le vent et à scruter l’obscurité à la lunette pour voir enfin
apparaître la lueur du réverbère de signal de Camvey, situé à 150 kilomètres.
Mais cette lumière du signal de Campvey apparaissait rarement, et Arago
resta six mois au Desierto de las Palmas, sans l’apercevoir.
« On concevra facilement quel ennui devait éprouver un astronome actif et
jeune, confiné sur un pic élevé, n’ayant pour promenade qu’un espace d’une
vingtaine de mètres carrés, et pour distraction que la conversation de deux
chartreux dont le couvent était situé au pied de la montagne, et qui venaient
en cachette enfreindre la règle de leur ordre [15]. »
Dans sa biographie de l’astronome, Maurice Daumas précise que chaque
soir : « (il) allumait son réverbère, guettait le clignotement des phares qui
répondraient au sien, observait la Polaire, notait les chiffres
[16]. » L’emploi du
mot phare est un peu anachronique, mais il y a bien un lien entre ces travaux
scientifiques et l’éclairage des phares. Augustin Fresnel souligne d’ailleurs
dans son
Mémoire sur un nouveau système d’éclairage des phares le succès
des grandes lentilles, employées :
« Comme signaux, par MM. Arago et Mathieu, dans les opérations géodésiques
qu’ils ont faites, vers la fin de l’automne dernier, sur les côtes de France et
d’Angleterre. Une de ces lentilles, éclairée par un bec quadruple et placée à 50
miles anglais de l’observateur, était vue aisément avec une lunette, une heure
avant le coucher du soleil, et à l’œil nu, une heure après [17]. »
Dans son « procès verbal des observations faites à Chatenay, à 13 000 toises
de l’arc de Triomphe de l’Etoile, dans la nuit du 7 au 8 septembre 1821, sur
le phare lenticulaire à feux tournants de l’invention de M. Augustin
Fresnel », l’élève-ingénieur des Ponts et Chaussées Schwilgué notait, quant à
lui :
« A 8 h 38, (l’appareil de Fresnel) parut être à son maximum et (...) surpassait
alors beaucoup en diamètre apparent et en clarté la planète de Jupiter, à
laquelle nous avons pu le comparer [18]. »
Cette nuit-là, à l’aide d’un chronomètre de Bréguet, il avait mesuré et
consigné la durée des éclats et des éclipses de chacune des révolutions de
l’appareil. Mais vers 22 heures, l’éclat diminua et l’élève nota que le
brouillard contrariait son observation. Une note de Fresnel précise qu’il
s’agissait d’un défaut d’alimentation de la lampe à huile.
Les appareils de Fresnel produisaient une lumière dont la période et le mode
d’apparition ne sont plus visibles sur la côte depuis la fin du XIX
e siècle : les
feux étaient fixes, ou bien se déplaçaient lentement sur des roulements à
galets, comme les coupoles des observatoires astronomiques. La lumière
paraissait, puis disparaissait, lentement, en répétant un phénomène céleste,
l’éclipse. Est-il besoin de souligner que, depuis les écrits de Newton
jusqu’au texte fondamental de Laplace,
La Mécanique céleste, l’observation
des mouvements des planètes, des étoiles et des comètes est la source dont
s’inspirent les savants pour imaginer des modèles de compréhension du
monde physique ? Ce paradigme scientifique influence l’ensemble des
expériences de signalisation maritime du début du XIX
e siècle, qu’elles
recourent aux techniques de la lentille ou du réflecteur. Un concurrent de
Fresnel, l’ingénieur-lampiste Isaac Bordier-Marcet, puisait également dans le
vocabulaire des étoiles pour nommer ses inventions. Il écrivait à propos d’un
« appareil sidéral » pour feu fixe à la géométrie complexe
[19] :
« J’ai cherché à produire un effet approximatif de la lumière lunaire par
l’éclairage astral, et j’ai cru trouver aussi quelque analogie (…) entre l’effet
de mes lampes garnies de miroirs sidéraux, et celui que produisent les
innombrables astres qui peuplent la voûte azurée. (...) La lumière qui en
émane est vive, brillante, scintillante, elle se fait bien apercevoir ; mais la
distance qui nous sépare, ôte à cette lumière la faculté d’éclairer, telle est la
lumière sidérale [20]. »
L’étoile de Fresnel brillait avec plus d’éclat que celle de Bordier-Marcet,
mais elles étaient appréciées selon les critères d’une même culture sensible.
La description des phares de France comme un système céleste maîtrisé est
également prégnante dans l’emploi de la notion d’ordre pour les classer, une
notion inconnue dans les pays anglo-saxons à la même époque. Il s’agit d’un
emprunt au classement des étoiles par l’astronome selon leur magnitude. En
1825, il y avait trois ordres et des feux de port de moindre importance. Le
classement d’un feu dans tel ou tel ordre, qui indiquait sa fonction dans le
réseau et la portée de son feu, déterminait complètement l’appareil
lenticulaire. Le système établissait des correspondances homothétiques entre
les caractéristiques techniques des objets – distance focale, puissance de la
source lumineuse, nombre de mèches concentriques de la lampe – et la place
du feu dans l’ordre des phares. Ainsi, les feux de premier ordre possédaient
quatre mèches, ceux des second et troisième ordres, respectivement trois et
deux mèches
[21].
Le travail d’Augustin Fresnel au service des phares doit être replacé dans ce
contexte. Que racontent ses
Mémoires? Fresnel coordonna un processus
d’innovation dans lequel la fameuse lentille n’est pas le point de départ mais,
comme l’ampoule de Thomas Edison dans les réseaux électriques, une pièce
dans une puzzle d’objets et de savoirs qui ont rendu possible la construction
de l’appareil
[22]. Ce processus était d’ailleurs inachevé à sa mort et son frère
le poursuivit pendant quinze ans. S’il faut attribuer à Fresnel des mérites, ce
n’est peut-être pas tant la réalisation de grandes lentilles à échelon qu’il
faudrait mettre en avant, que son obstination à faire réaliser un appareil dont
chaque élément – les lentilles, la lampe et le système de rotation –
appartenait à des domaines de compétences jusqu’alors disjoints, obstination
qui le conduisit sur la côte pour surveiller l’installation de l’appareil de
Cordouan.
L’histoire de la Commission des phares fondée sous l’Empire montre que la
construction d’une frontière maritime ne s’appuie pas sur une géniale
invention – la lentille de Fresnel – mais sur une langue céleste parlée par les
savants, les ingénieurs et les marins. Michelet écrivait :
« Pour le marin qui se dirige d’après les constellations ce fut comme un ciel
de plus (que la France) fit descendre. Elle créa à la fois planètes, étoiles fixes
et satellites, mit dans ces astres inventés les nuances et les caractères
différents de ceux de là-haut [23] ».
La Commission a pensé la frontière maritime nationale comme un système
céleste en rabattant sur la mer, les objets, les mots et les pratiques de
l’astronomie et de la géodésie. Ce paradigme des « phares-étoiles » sera le
socle qui déterminera pendant soixante ans la politique française de
signalisation maritime.
Des trajectoires nationales différentes
La belle image de Michelet d’un littoral planté d’étoiles a des conséquences
sur l’évolution administrative du Service des phares en France. Selon l’idée
chère à Pierre Legendre, l’ordre bureaucratique n’est pas étranger aux
arrangements symboliques dont il est l’expression. Dans le cas français, le
naufrage est écarté du regard idéal porté sur la frontière maritime, alors qu’à la
même époque, il est l’événement fondateur qui commande l’implantation des
phares sur les littoraux anglais et écossais. Le pragmatisme par rapport aux
événements du monde de la mer guide alors le développement du réseau
confié à une administration spécialisée : la
Trinity House en Angleterre ou la
Northern Ligthouse Board en Ecosse. Ce pragmatisme s’étend également aux
modalités de financement des phares, puisque le budget d’investissement
repose sur la perception d’un droit de feu inconnu en France
[24].
A l’opposé du modèle britannique, le littoral peut être perçu comme la
frontière d’un espace national dont il est étroitement solidaire, et dans ce cas,
il ressortit des mêmes modèles d’organisation et de gestion que le reste du
territoire. La France opta pour cette seconde représentation du littoral au
début du XIXe siècle. La politique française de signalisation maritime est
née dans le giron d’institutions scientifiques jacobines. Sa gestion au
quotidien fut donc confiée au bras séculier de la politique unificatrice de
l’espace national, le corps des ingénieurs des Ponts et Chaussées. A la tête
du système, un petit service central, installé au dépôt des phares du
Trocadéro : avec des effectifs réduits, il conduit la politique technique et
exerce son autorité sur les services départementaux par le biais des crédits
affectés aux travaux. En revanche, les gardiens de phares et les marins des
bateaux qui entretiennent le balisage n’apparaissent pas dans sa ligne
hiérarchique. Ils sont intégrés dans les services départementaux des Ponts et
Chaussées, si bien que la majorité des effectifs dédiés aux phares et balises
appartient à l’organisation territoriale « ordinaire » de l’espace national.
C’est bien parce qu’elle se fond dans ce moule centralisateur que
l’organisation de l’éclairage et du balisage des côtes de France est différente
de celles des pays anglo-saxons, où un organisme unique gère l’ensemble
des moyens matériels et humains affectés à la signalisation maritime.
Le cas des Etats-Unis est intéressant. On connaît l’influence de deux
modèles contradictoires, que l’on pourrait appeler « britannique » et
« continental », sur les techniciens et les ingénieurs américains. Fortement
impressionné par le modèle français, l’Etat fédéral s’était doté en 1852 d’une
Commission des phares (
Lighthouse Board), placée sous la responsabilité du
département du Trésor. Elle comptait neuf membres : le secrétaire au Trésor,
trois officiers de marine, trois officiers du génie et deux civils, nommés par
le président. Dans chacun des seize districts du littoral américain,
l’inspecteur, un officier de marine, était flanqué d’un ingénieur du Génie
formé à West-Point. La suppression en 1910 de la Commission sonna le glas
de cette organisation et le début de l’aspiration des phares par une institution
militaire et maritime, les
Coast Guards, auxquels la gestion des phares fut
confiée en 1939
[25]. Ces questions d’organisation administrative du réseau des
phares dévoilent, pour chaque pays, la manière dont il imagine et construit sa
frontière maritime.
Des phares-étoiles aux feux-éclairs
A partir des années 1880 et surtout 1890, une série d’innovations transforme
profondément le système technique de l’éclairage des phares. La maîtrise de
nouvelles sources lumineuses (lumière électrique, gaz sous pression) permit
d’entrer dans une logique de signaux de lumière brefs et puissants, lancés par
des « feux-éclairs », des optiques à grande vitesse de rotation dont l’éclat
n’est visible qu’une fraction de seconde. L’adoption des lumières brèves et
violentes allait renouveler les caractères des feux comme les mots pour les
décrire. En 1894, la Commission des phares proposait l’abandon des termes
« scintillant » et « clignotant », qui renvoient au paradigme céleste de 1825,
au profit des mots « éclat » et « occultation
[26] ». Mais surtout elle supprimait
la notion d’ordre, qui était le pilier de l’organisation homothétique du
système de 1825. Dans le même temps, le nombre des points remarquables
qui maillent le littoral fut réduit à une quinzaine de grandes tours, éclairées
par de puissantes machines électriques.
Systèmes techniques et territoire se réarticulent dans un nouveau paradigme
qui a pour ressource la thématique de l’éclair. Le territoire des phares serait-il structuré comme un langage ? Le nouveau paradigme fut assez performant
pour qu’à l’aube du XX
e siècle les ingénieurs des services des phares
d’autres nations maritimes l’adoptent après la France
[27]. Cependant, on
déchanta rapidement sur la capacité des appareils électriques les plus
puissants à percer le brouillard, si bien que les aides à la navigation
s’orientèrent dès le début du XX
e siècle vers des solutions hors du spect e
des ondes visibles avec l’installation de radio-phares. Les grands phares,
réseau dominant de la signalisation maritime depuis deux siècles, s’insèrent
dans un tissu d’objets techniques qui comprend désormais le satellite,
l’ordinateur, la carte numérisée, le récepteur GPS.
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WILLIS J. (1900), Le Service des phares des Etats-Unis, Paris, Lahure.
[1]
Voir GUIGUENO, 2001a et 2001b.
[2]
Archives nationales (AN) F14 20855.
Eclairage et balisage des côtes de France (40’) a été
restauré en 1997 par les Archives du film du centre national du cinéma (Bois d’Arcy).
[3]
Voir DHOMBRES, 1989 ; FOX, 1980.
[4]
Voir FICHOU, 1999.
[5]
AN F14 20839, Commission des phares, lettre du comte Molé du 29 avril 1811.
[6]
GUILLAMET et MAILLET, 1995.
[7]
Voir CHAPUIS, 2000.
[8]
Sur les enjeux scientifiques de ce voyage, voir RICHARD, 1986.
[9]
WALLON, 1900.
[10]
Voir BONILLO
et alii, 1991, au chapitre « Les travaux maritimes : de l’architecture
hydraulique au génie civil », p. 38-51.
[11]
Rapport contenant l’exposition du système adopté par la Commission des phares pour
éclairer les côtes de France, Paris, Imprimerie royale, 1825.
[12]
AN marine GG1 2, pièce 66.
[13]
Rapport contenant l’exposition du système adopté par la Commission des phares pour
éclairer les côtes de France,
op. cit.
[14]
Augustin Fresnel écrit dans son « Mémoire sur un nouveau système d’éclairage des
phares, lu à l’Académie des Sciences le 29 juillet 1822 » : « J’ai cherché à atteindre le but en
établissant, entre les intervalles des éclats d’un même phare, des inégalités périodiques,
d’après l’idée de M. Sganzin (...) », FRESNEL, 1870, p. 97-126.
[15]
ARAGO, 1985, p. 70.
[16]
DAUMAS, 1987, p. 44.
[17]
Point 41 du « Mémoire sur un nouveau système d’éclairage des phares, lu à l’Académie
des sciences le 29 juillet 1822 », FRESNEL,
op. cit., p. 97-126.
[18]
Ibid., p. 91-92.
[19]
La notice n° 16 du
Catalogue des appareils d’éclairage et autres objets déposés au musée
des Phares, « Réflecteur sidéral Bordier-Marcet, grand modèle (1811) » précise que cet
appareil employé pour l’éclairage des villes, puis des phares, était composé de « deux surfaces
réfléchissantes engendrées par des parties de paraboles tournant autour de leur paramètre ».
[20]
Voir BORDIER-MARCET, 1819, p. 57.
[21]
« Moyens employés pour éclairer les phares et varier leurs apparences »,
Rapport
contenant l’exposition du système adopté par la Commission des phares pour éclairer les
côtes de France,
op. cit.
[22]
Voir HUGUES, 1983.
[23]
MICHELET, 1983, p. 101.
[24]
On peut lire sur ce sujet le célèbre article de COASE, 1990, traduit in
Réseaux, n° 54,
1992.
[25]
Sur l’histoire des services américains, voir la brochure du capitaine John Willis, WILLIS,
1900, l’ouvrage plus contemporain de Dennis Noble, NOBLE, 1997, ainsi que le livre de
Todd Shallat, SHALLAT, 1994, p. 106-113, pour les questions plus techniques.
[26]
Réfection de « l’Etat de l’éclairage... », Commission des phares, registre Y, p. 64,2 juin
1894.
[27]
Le terme apparaît en français dans le texte d’une notice consacrée aux nouveaux feux
d’Argentine. Voir LUIGGI, 1901.