Réseaux
Lavoisier

I.S.B.N.sans
260 pages

p. 102 à 130
doi: en cours

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no 111 2002/1

2002 Réseaux

Les journalistes accredites aupres de l’union europeenne : correspondants a l’etranger ou generalistes specialises ?

Logiques et paradoxes du poste de bruxelles dans la presse française et britannique

Olivier Baisnee
L’actualité ne disposant pas, jusque récemment, d’un espace rédactionnel spécifique, l’information communautaire a longtemps été traitée en pages internationales. Les profils des correspondants mais aussi leur statut à l’intérieur des rédactions et les rubriques dont ils dépendent, donnent ainsi l’image de correspondants à l’étranger. Cependant, la nature de l’actualité qu’ils couvrent et les conditions de travail dans lesquelles ils se trouvent plongés viennent contredire ce qui apparaît comme un legs du passé auquel les tentatives de création d’espaces rédactionnels dédiés tentent de remédier. La difficulté rencontrée par les rédactions à rubriquer l’Europe est ensuite significative d’une actualité qui met à mal les découpages traditionnels qu’opèrent les médias. Tout à la fois nationale et supranationale, politique et technique, spécialisée et généraliste, l’actualité européenne offre la possibilité de traitements variés qui sont historiquement et nationalement situés. Le cas britannique laisse ainsi entrevoir un traitement avant tout politique et national quand la situation française fait état du changement de nature de l’UE avec l’introduction de pratiques journalistiques cherchant à se démarquer d’une approche experte et technicienne. Until recently Community news had no specific editorial space and was covered in the international pages. The profiles of correspondents as well as their status in the editorial offices and specialized sections on which they depend therefore gives an image of foreign correspondents. Yet the nature of the news which they cover and their working conditions belie what seems to be a legacy of the past - one that various attempts to create dedicated editorial spaces are trying to remedy. The difficulty that editorial boards have in creating a Europe section is indicative of a type of news that does not fit with traditional sections in the media. European news, at once national and supranational, political and technical, specialized and general-interest, lends itself to diverse treatment situated in different historical and national settings. The British case suggests a treatment of such news which is above all political and national, whereas the French situation indicates the changing nature of the EU with the introduction of journalistic practices that try to move away from an expert and technical approach.
En charge d’alimenter la chronique d’un système institutionnel original et largement méconnu, les correspondants à Bruxelles doivent composer avec un poste et un type d’actualité dont les identités restent mal définies et problématiques. Sujet réputé austère, technique, l’actualité de l’Union européenne peine à trouver sa place dans les chemins de fer des journaux [1] et à accéder aux journaux télévisés [2]. Parce qu’il s’agit pour eux avant tout de couvrir des institutions et non un territoire géographique délimité (territoire qui lui-même accueille des correspondants de leurs médias) et dans la mesure où il s’agit d’une actualité qui ne passionne qu’un public extrêmement limité et expert lui-même de ces questions, leur production apparaît largement problématique [3]. On verra qu’il existe des alternatives à cette couverture institutionnelle, qu’un certain nombre de journalistes promeuvent ou que les configurations des champs politiques et journalistiques nationaux appellent. Cependant, il s’agit-là d’un poste qui reste à analyser. A cet égard, la thématique de la spécialisation des journalistes permet d’interroger les pratiques du corps de presse qui travaille à Bruxelles en même temps que le poste de correspondant auprès de l’UE invite à questionner la notion de journaliste spécialisé [4].
D’une part, alors que leur localisation géographique, leur rattachement statutaire au service international de leurs médias mais aussi les carrières d’un certain nombre d’entre eux inviteraient à ranger ces journalistes dans la catégorie des « correspondants à l’étranger », la spécificité de leur objet mais également la réalité de leurs pratiques rendent ce type de catégorisation inopérant. Leur situation intermédiaire, ni vraiment au niveau national ni véritablement à l’étranger, permet donc de questionner cette catégorie traditionnelle du journalisme qu’est le « correspondant à l’étranger [5] ». En tant que cas « limite » il invite à ne pas reprendre à son compte les catégories préconstruites (historiquement et institutionnellement) du journalisme. Ainsi, la très forte proportion [6] de journalistes pouvant être assimilés à des « correspondants à l’étranger » et habitués à couvrir des pays étrangers reconnaissent qu’ils se trouvent confrontés à Bruxelles à une actualité qui malmène leurs habitudes de travail et constitue, même après une longue carrière à l’étranger, une réelle « remise en cause [7] ». Si le poste de Bruxelles remet en cause les habitudes professionnelles des journalistes, il pose également problème aux rédactions qui peinent à trouver une place à cette actualité. Le fait que les articles concernant l’UE paraissent en pages « internationales » ne doit en effet pas faire oublier que cette catégorisation n’est qu’une solution pratique à des problèmes qui interrogent l’ensemble de l’organisation des rédactions. L’incapacité, jusqu’à la création récente d’une page « Union européenne » dans Le Monde, de la presse à trouver une place à l’actualité européenne est significative à cet égard.
Bruxelles est par ailleurs un poste paradoxal. Les logiques qui le traversent, que ce soit d’un point de vue professionnel (« image » du poste, place dans la hiérarchie des emplois possibles, etc.) ou organisationnel (dans quelle mesure s’agit-il d’un poste interne ou d’un poste à l’étranger), semblent en effet contradictoires. Réputé austère et technique, le travail des correspondants auprès de l’UE, apparaît peu attractif au sein des rédactions et ne suscite guère de vocations. Pour autant, dans la hiérarchie des postes à l’étranger, Bruxelles se situe aux côtés de Washington, Londres ou Jérusalem. La contradiction n’est qu’apparente. La technicité des dossiers est en effet contrebalancée par le nombre de papiers que le correspondant sera susceptible de « passer » et l’impression ressentie d’être au « cœur des choses [8] » car l’activité diplomatique et politique dans la capitale institutionnelle y est intense et les contacts avec les plus hauts niveau gouvernementaux permanents. Enfin, le poids de plus en plus important des décisions prises par l’UE sur la vie des Etats-membres, fait du poste de Bruxelles un poste largement interne. Cette tendance est encore plus accentuée dans le cas britannique, puisque cette actualité est partie prenante de la vie politique interne et que les articles écrits par les correspondants font écho aux déclarations des leaders politiques à Westminster. La position de correspondant auprès de l’UE, si elle ne fait pas l’objet de luttes acharnées pour son obtention, demeure donc valorisante. Peu de postes (surtout à l’étranger) offrant la possibilités d’écrire autant d’articles et de côtoyer des sources d’aussi haut niveau.
Le poste originel de correspondant à l’étranger est devenu un niveau géographique et politique de couverture journalistique à part entière. Le succès d’un titre comme le Financial Times ou la création récente d’une page dans Le Monde sont autant de signes de l’institutionnalisation (et de l’autonomisation) de cet objet dans le travail journalistique. D’une actualité offrant des informations relevant du même type de couverture que les grandes institutions internationales (ONU, OMC), on est passé à une actualité distincte pouvant faire l’objet d’un journal entier ou d’une rubrique autonome. Cette autonomisation de l’actualité européenne (variable selon les pays on le verra) a également ouvert la voie d’un débat sur la définition à apporter au travail des correspondants.
Dans le processus de redéfinition et de légitimation du poste de correspondant auprès de l’Union européenne à l’œuvre actuellement, la question de la spécialisation se révèle en effet centrale. Si tous ces journalistes sont spécialisés à un niveau ou à un autre, la spécialisation fait figure, dans un jeu de (dé)légitimation croisée, pour certains de gage de « sérieux » et de connaissance des dossiers quand pour les autres il renvoie à des pratiques de connivence incompatibles avec les principes qui fondent la définition du bon journaliste. Etre, ou se voir attribuer l’étiquette de, « journaliste spécialisé » ou de « spécialiste », voire d’« expert » peut donc à Bruxelles être considéré, selon que l’on y reconnaît sa propre pratique ou pas, comme une accusation ou un motif de fierté [9].
La question de la spécialisation journalistique permet donc d’interroger la réalité d’un corps de presse qui, en abritant plus de 800 journalistes, accueille des formes de journalisme extrêmement diverses et irréductibles les unes aux autres. Si le facteur national a son importance, comme le montrera la comparaison des cas français et britannique, il ne s’avère pas suffisant pour rendre compte de logiques de travail qui, à bien des égards, s’opposent dans une lutte symbolique pour la définition et la reconnaissance de la forme légitime d’exercice du métier de journaliste à Bruxelles. Au sein d’un même groupe national, les journalistes s’identifieront selon les cas davantage à la figure du journaliste spécialisé ou à celle du journaliste politique et/ou d’investigation.
 
CORRESPONDANTS A L’ETRANGER ? ENTRE TRADITION INTERNATIONALE, POLITISATION ET REMISE EN CAUSE DES DECOUPAGES TRADITIONNELS
 
 
Un premier indicateur de la spécialisation des journalistes est traditionnellement celui de leur rubrique de rattachement. Celle-ci, en tant qu’inscription physique dans le journal, mais également comme principe de division du travail et de séparation organisationnelle au sein de la rédaction, permet déjà d’opérer un premier repérage. Cependant, comme on va le voir, les correspondants auprès de l’Union européenne ne se laissent pas enfermer dans cette première catégorisation. En tant que poste « limite », intermédiaire, la situation de ces journalistes ne se résume pas à leur inscription dans telle ou telle rubrique.
On ne peut guère faire l’économie d’un questionnement en ces termes dans la mesure où historiquement le poste de Bruxelles a profondément évolué. De correspondants attachés à une institution internationale à vocation essentiellement économique, les journalistes du corps de presse sont devenus les chroniqueurs d’un système institutionnel et politique distinct du niveau national dont les compétences embrassent aujourd’hui énormément de domaines. D’autre part, et même si l’on n’évoque ici que la situation de correspondants de pays-membres, un grand nombre des membres du corps de presse sont des correspondants à l’étranger. Américains, Chinois ou Tunisiens, ils couvrent l’Union européenne comme les journalistes français couvrent l’ONU à New York ou le gouvernement fédéral à Washington (et en étant confronté, on le verra, aux conditions de travail traditionnelles des correspondants à l’étranger). Si le rattachement aux services internationaux peut apparaître comme une survivance d’une époque révolue, il constitue néanmoins un élément structurant du travail des journalistes. C’est justement ce décalage entre la réalité du travail et de la production de ces correspondants (décalage que tente de résorber la création d’espaces dédiés à l’UE) et leur statut qui est significatif. Significatif, d’une part, de l’évolution historique de l’UE que la profession journalistique n’enregistre qu’avec un « effet-retard » dû à un certain nombre d’inerties. Significatif enfin des modifications intervenues (ou en cours) du travail de ces journalistes couvrant l’UE.
Qui plus est, la comparaison des cas français et britanniques laisse entrevoir des variations dans la logique de parution des articles dans le journal. Elles indiquent clairement que le poste est soumis, à la faveur d’un certain nombre de facteurs dont le plus important semble être le type d’enjeu que représente le thème de l’Union européenne au sein du champ politique national, dans sa définition et les attentes qu’il génère à d’importantes différences d’approches.
Un sujet de politique intérieure dans la presse britannique
Les logiques de rubriquage mais aussi celles du type de couverture qui sera réalisée ne relèvent pas uniquement des profils individuels des journalistes, de leurs approches du métier. Ce sont des facteurs et des évolutions externes qui délimitent l’horizon des possibles de leur production et contribuent à définir ce que l’on attend d’eux au sein des rédactions nationales. Alors qu’en France, et depuis la ratification du traité de Maastricht en 1992, s’est installé un consensus à la fois au sein des grands médias généralistes [10] et des partis de gouvernement (PS, RPR, UDF) sur le bien-fondé de la participation de la France à l’Union européenne, la Grande-Bretagne connaît, notamment depuis le passage de Margaret Thatcher à la tête du gouvernement, une extrême politisation de ces questions. Comme on va le voir, ces situations au sein des champs politiques et journalistiques induisent un rapport à cette actualité et, en conséquence, des logiques de couvertures, totalement différents.
Ainsi, selon l’état du débat sur l’UE dans les champs politiques français et britanniques, le rattachement (qui existe dans les deux cas) au service « étranger » ne revêt pas la même signification. En France, la disparition du débat sur l’Union européenne rend le traitement de cette actualité dans les pages de politique intérieure sans objet et hors de propos et le confine aux pages internationales ou économiques. En Grande-Bretagne au contraire, son statut d’actualité indiscutablement politique permet à la fois aux correspondants à Bruxelles d’écrire en pages « politiques » et aux journalistes politiques de traiter ces questions.
La presse britannique présente une configuration originale qui laisse entrevoir l’une des logiques qui gouvernent le traitement de l’actualité communautaire par les presses nationales. Malgré un rattachement, comme en France à la rubrique et au desk étrangers, la division traditionnelle du travail journalistique au sein de la rédaction se trouve encore davantage bousculée. En effet, si ces journalistes sont rattachés à ce service, la logique de publication de leurs papiers ne se conforme que de très loin à celle que l’on rencontre habituellement chez les correspondants à l’étranger.
Interrogés sur le sujet, certains journalistes britanniques évoquent la dimension « triangulaire » de l’espace de discussion où se réalise la décision éditoriale concernant l’Europe ; chaque « pôle » renvoyant tout à la fois à une facette et à un mode de traitement possible de l’UE (politique, économique et diplomatique/international [11] ). Dans la mesure où la relation avec le desk londonien est beaucoup plus forte [12], ces journalistes doivent chaque jour « vendre » leurs papiers, défendre leurs « angles » ou argumenter pour ne pas réaliser un article que, depuis Bruxelles, ils considèrent comme sans objet. Cette discussion prend place entre eux-mêmes, le service étranger, le service économique et le service politique. Par rapport au cas français, en effet, la différence majeure tient au fait que nombre d’articles concernant l’Union européenne seront publiés en pages « politique intérieure ». En relation directe et constante avec les « political editors » à Westminster, ils écrivent des articles et en cosignent certains avec les journalistes politiques à Londres ; journalistes qui eux-mêmes en réalisent bon nombre sur le sujet. Dans la mesure où l’Union européenne fait très régulièrement débat au Parlement et au sein des partis, on constate donc une interaction constante entre ce qui se passe à Bruxelles et à Londres. Les partis eurosceptiques (au premier rang desquels les conservateurs) ont ainsi des services entiers consacrés au suivi des décisions communautaires qui décortiquent quotidiennement la presse européenne mais également tous les (nombreux) documents produits par l’UE. Compte tenu des relations très étroites existant entre les journalistes politiques des principaux titres eurosceptiques [13] et ces partis, de nombreux « papiers » naissent à Londres sur la base d’informations provenant de Bruxelles et sont retournés au correspondant qui doit alors répondre aux demandes de la rédaction ou argumenter lorsqu’il juge celles-ci infondées [14]. Une nouvelle fois, compte tenu du statut de débat politique majeur entre les partis (les Tories en ont fait leur thème de fin de campagne lors des dernières législatives) mais également, en raison de la politisation très forte (comparativement à la France) de la presse nationale [15], l’Union européenne, malgré son statut formel d’actualité « internationale », constitue avant tout un sujet de débat politique intérieur. Les articles produits par ces correspondants s’inscrivent donc dans la logique de ce débat entre partis mais également entre médias.
Les pratiques de réécriture depuis Londres peuvent, dans ce contexte d’une actualité stratégique dans le positionnement politique d’un titre, s’avérer déterminantes. Ainsi, un journaliste d’un quotidien local londonien peut être amené à écrire des papiers pour un titre violemment eurosceptique qui appartient au même groupe de presse. Ces papiers ne paraîtront pas signés de son nom (à son soulagement) car ils seront totalement remaniés par un political editor à Londres pour se conformer à la ligne du journal [16].
Signe qu’il s’agit-là d’une information éminemment politique, les correspondants britanniques doivent se conformer à des cadres d’interprétations et à un agenda élaborés au sein du champ politique national.
Ils [les responsables éditoriaux à Londres] ont une notion prédéterminée de ce à quoi devrait ressembler une « histoire » européenne et en général c’est complètement dépassé et suranné. C’est suranné et hors de propos par rapport à ce qui se passe ici. Et si vous ne vous conformez pas à ce stéréotype (…) c’est très difficile d’être publié. Alors les journalistes (…) mettent en scène les articles (…) Donc ils plaquent une construction dessus… qui n’est pas correcte parce que sinon ce ne serait jamais publié. Donc on se met à s’adapter à ça, presque par réflexe parce qu’on sait ce qu’ils utiliseront et ce qu’ils n’utiliseront pas. Et si vous écrivez un article (…) qui est trop sophistiqué, trop subtil ou qui ne se conforme pas à cette idée, vous savez, « la Grande-Bretagne menacée » ou « la Grande Bretagne va perdre davantage de souveraineté », si ça ne se conforme pas à ça… Ils ne comprennent tout simplement pas et ne le publient pas. C’est un énorme problème [17].
(Entretien avec un journaliste de la presse quotidienne britannique)
La question de la spécialisation prend alors un autre sens dans la mesure où les rédactions londoniennes n’attendent pas de leurs correspondants qu’ils réalisent une couverture experte de la vie institutionnelle de l’Europe. Hormis les cas des agences de presse (où le nombre de journalistes autorise une spécialisation thématique) et de la presse explicitement spécialisée, les correspondants britanniques ne se conforment pas à un modèle de spécialisation qui passerait par une technicisation de l’information. Dans la mesure où la demande des rédactions renvoie avant tout à une couverture liée à la vie politique britannique, l’offre d’une expertise sur les questions communautaires apparaît comme hors-sujet et n’a aucune chance d’être publiée. Si elle reste marquée par le poids de l’information institutionnelle, la couverture britannique ne propose donc pas de traitement hyper-spécialisé (exception faite du cas, très particulier, du Financial Times).
L’impossible rubriquage
Outre la manière dont est envisagée l’actualité communautaire au sein des rédactions, un autre problème concerne le type de sujets qu’il s’agit de couvrir pour ces journalistes formellement rattachés à la rubrique internationale. Contrairement aux journalistes en poste à Washington, Moscou ou Berlin, ces correspondants ne sont pas chargés de couvrir un gouvernement et une vie politique (et éventuellement économique) nationale. En suivant en même temps les différentes institutions de l’Union européenne, les correspondants à Bruxelles réalisent en effet une couverture toute a la fois économique, diplomatique, institutionnelle et politique. Les articles, souvent techniques [18], ne s’apparentent d’ailleurs guère à la production habituelle des correspondants a l’étranger.
Si le poste de correspondant à Bruxelles remet en cause la catégorie traditionnelle de « correspondant à l’étranger », c’est avant tout parce que l’actualité communautaire met elle-même à mal le découpage de l’actualité en rubriques tel qu’il s’est historiquement constitué. Au contraire de leurs collègues en place dans des capitales, ces correspondants ne couvrent en effet pas un territoire défini mais des institutions qui elles-mêmes rencontrent de grandes difficultés à se référer à un espace géographique donné [19]. En fait, c’est davantage le territoire européen qui se décline dans l’ensemble des rubriques que le contraire. Ce territoire européen, pourtant institutionnalisé par les différentes adhésions, n’existe pas en tant que tel dans la division du travail journalistique et les pages Europe ou les médias à vocation européenne [20], lorsqu’ils existent, ne se limitent souvent pas à celui qui est institutionnellement défini. La difficulté rencontrée par la plupart des médias lorsqu’il s’agit de traiter de l’Europe en général et de l’Union européenne en particulier est donc symptomatique de l’impossibilité à faire entrer cet objet dans les catégories pré-construites du journalisme. Tout à la fois politique, diplomatique, économique et institutionnelle mais aussi et inséparablement nationale et supra-nationale, cette actualité peine à trouver sa place dans le chemin de fer du journal. A cet égard, l’inscription dans les pages « internationales » semble être avant tout liée aux origines de la construction européenne, lorsque l’actualité majeure consistait en des négociations intergouvernementales assez identiques à celles que l’on trouve au sein des grandes instances internationales. Ce rattachement organisationnel rentrait aussi dans la logique routinière où les correspondants situés à l’étranger sont automatiquement rapportés à la rubrique internationale.
C’est le processus d’intégration, qui voit de plus en plus de sujets communautarisés, qui bouscule le traditionnel découpage entre le national et l’international et bouleverse en conséquence l’ordonnancement historiquement constitué des rubriques. Des enjeux organisationnels, qui sont aussi pour les acteurs engagés des enjeux de pouvoir au sein des rédactions, sont donc à l’œuvre dans le rubriquage de l’Union européenne. La création de la page « Union européenne » du Monde a ainsi fait l’objet de longues tractations avant de devenir l’emblème de la nouvelle formule du journal mise en place en janvier 2002.
Créée en janvier 2002, la page « Union européenne » est le principal élément de renouvellement éditorial mis en avant par la direction du journal lors du lancement de la nouvelle formule. En créant à Bruxelles un véritable bureau, Le Monde a pu organiser une répartition des tâches : Arnaud Leparmentier en est le chef de bureau, Laurent Zecchini traite davantage les questions diplomatiques, Rafaëlle Rivais le Parlement et Jean-Pierre Stroobants la Belgique. Cependant, cette page dédiée à l’actualité européenne ne se limite pas à la production des seuls correspondants à Bruxelles. Sont en effet mobilisés les divers correspondants du quotidien sur le continent qui sont chargés de mettre en perspective l’actualité européenne à partir du pays membre ou candidat où ils sont établis. C’est donc une actualité européenne entendue au sens large que met en scène cette nouvelle page. Au-delà de l’actualité de l’UE entendue comme système institutionnel, ce sont également des informations en provenance de la zone géographique de l’UE (pays membres et candidats) ou concernant des problèmes bilatéraux ayant des répercussions européennes (l’avenir du « couple franco-allemand » en étant un exemple typique) qui y sont publiées.
La remise en cause des hiérarchies internes au journal qu’impliquait cette création a, en effet, considérablement compliqué la naissance d’une rubrique et retardé son lancement [21]. Cet épisode est révélateur d’une tendance plus large qui voit échouer la plupart des tentatives de créer une page ou une rubrique « Europe ». Le premier phénomène tient, comme on l’a dit, aux luttes internes au service international dans la mesure où la création d’une telle rubrique redistribuerait les compétences et remettrait en cause la direction éditoriale de la rédaction parisienne sur cette page. La seconde tient à la nature même de l’actualité communautaire et plus largement européenne. Au niveau des correspondants, les sujets auxquels ils sont quotidiennement confrontés sont d’une variété extrême. Des négociations commerciales dans le cadre de l’OMC, à la réforme institutionnelle en passant par tous les domaines où la Commission européenne a un rôle à jouer en matière de réglementation, les journalistes font état de décisions à portée juridique, politique, économique, sanitaire, etc. Au niveau du journal et de son organisation, la création d’une rubrique « Europe » apparaît bien délicate dans la mesure où elle consisterait à « vider les autres pages de leur contenu ».
Le problème c’est que si on créé les pages Europe : qu’est-ce que vous mettez dans vos pages Europe donc entre l’international et la politique intérieure ?
Vous créez une section Europe. La section Europe est-ce que vous mettez l’actualité intérieure des pays européens : oui, non ? Oui manifestement, ça va dedans. Où s’arrête l’Europe ? La Russie vous la mettez où ? Hors Europe ?
Bon manifestement hors Europe. L’Ukraine ? Dans ou hors ? Bon allez hors ?
La Moldavie ? Dans, hors ? Allez bon allez on la met dedans. Donc vous voyez il faut faire tout un découpage…un raisonnement géographique, un raisonnement en termes de sujets. La culture européenne vous la mettez où ?
Dans les pages Europe ou dans la section culture ? Ah non, la culture par nature c’est international donc vous allez laisser la culture dans les pages culture. Mais la directive « télé sans frontières », ça rentre dans vos pages Europe ou ça va dans les pages culture, ou dans les pages médias ? Purée ! Personne n’arrive à s’en sortir de ça. On peut pas créer… Il faut faire des choix clairs. C’est vrai que les pages Europe permettraient de simplifier le choix et… mais les pages Europe sont pas forcément les pages « construction communautaire ». Et si c’est des pages « construction communautaire » encore une fois vous vous retrouvez avec des sujets qui normalement iraient en pages médias qui se retrouvent là et vous purgez toute la séquence économique de la plupart de ses sujets. La fusion DASA-Aérospatiale : c’est de l’Europe ou c’est de l’économie ? Ben, les conséquences sur la défense européenne sont énormes donc il est évident que moi si j’avais été chef des pages Europe j’aurais exigé que le sujet soit traité en pages Europe, la fusion DASA-Aérospatiale. Et on se seraient castagnés avec le chef du service économie. Donc c’est difficile…
C’est vrai que c’est frappant. Mais en même temps il faut comprendre dans le déroulé d’un journal que ce n’est pas évident.
(Entretien avec un journaliste de la presse quotidienne nationale française)
Dans une logique qui viserait à instaurer un nouveau niveau géographique (mais aussi institutionnel et politique) entre le national et l’international, la plupart des rubriques se verraient vampirisées : le service économie, le service international (avec une dichotomie qui s’installerait entre une Europe, dont il faudrait fixer les frontières, et le reste du monde), le service politique dans une certaine mesure (et de manière variable selon les pays), le service sports (avec l’internationalisation des compétitions) et même le service culture. Les difficultés organisationnelles semblent donc telles que la plupart des médias ont renoncé à une telle rubrique même si tous ont, dans leurs tiroirs, un projet de cet ordre.
Le cas du Financial Times mérite à cet égard qu’on s’y arrête puisqu’il s’agit d’un exemple quasi unique de succès parmi les créations de journaux à vocation européenne.
Extrêmement lu au sein du monde politique européen [22], le Financial Times fait même figure de « journal officiel » de la Commission. Parfois critiqué par les journalistes qui lui reproche d’être un « journal interne » extrêmement dépendant de ses sources, le titre britannique n’en reste pas moins une référence en matière d’information communautaire. En disposant sur place d’une véritable mini-rédaction (cinq journalistes), le Financial Times effectue une couverture extrêmement fine de l’actualité communautaire dans la mesure où ses effectifs lui permettent de spécialiser ses journalistes qui bénéficient de contacts de très haut niveau au sein de l’administration communautaire. Comme le dit l’un de ses anciens journalistes « s’ils [les sources communautaires] ne rappellent pas le FT, c’est qu’ils ne rappellent personne » et de poursuivre sur l’étrange position de ce titre « L’UE est une histoire parfaite pour le FT, c’est notre histoire vous savez (…) Je ne sais pas si vous avez parlé à quelques personnes mais vous verrez que le FT c’est ce que tout le monde lit le matin (…) C’est une position très étrange, une position très puissante que nous avons en quelque sorte ». Titre au lectorat réduit (485 000 [23] ) comparé aux standards de la presse britannique, le Financial Times est pourtant, à Bruxelles, le plus influent d’entre eux (et de la presse européenne en général). Destinataire de la plupart des scoops spécialisés (les annonces d’autorisation de fusions en étant le meilleur exemple car elles constituent l’information la plus recherchée) et des « ballons d’essai » des commissaires, le journal, s’il « agace » de nombreux journalistes, n’en reste pas moins synonyme de sérieux. En se spécialisant sur les affaires européennes, le quotidien britannique a ciblé un public réduit [24] mais à fort capital économique, ce qui lui assure des revenus publicitaires importants.
Par son succès, le Financial Times a saturé un marché extrêmement restreint et lucratif. Journal économique, son lectorat historique était aussi le plus concerné par l’actualité communautaire. En accaparant les ressources publicitaires des entreprises désireuses de toucher le lectorat qui est le sien (l’élite économique transnationale), le Financial Times a rendu, au moins sur le terrain de la presse écrite, très difficile l’apparition de concurrents.
D’autres logiques travaillent néanmoins le poste à Bruxelles : celle qui oppose une localisation à l’étranger et un travail dont les logiques et les pratiques sont très différentes de celles qu’ont connu ceux qui arrivent de Berlin ou Washington ; celle qui oppose enfin le prestige de la position à sa mauvaise réputation.
 
LES PARADOXES D’UN POSTE : UN POSTE INTERNE A L’ETRANGER, PRESTIGIEUX MAIS PEU ATTRAYANT
 
 
On se trouve donc en présence d’un poste qui, pour être rattaché aux services « étranger » des différents médias et situé géographiquement hors des frontières, ne s’apparente pourtant pas à la production traditionnelle des correspondants à l’étranger. La plupart des enquêtés, y compris parmi les journalistes présentant un profil de correspondant à l’étranger, reconnaissent que le poste à Bruxelles n’a que peu à voir avec ceux qu’ils ont pu connaître. Car, d’une manière incomparable à l’actualité de Berlin ou de Jérusalem, ce qui se joue à Bruxelles a partie liée avec ce qui se passe dans leurs capitales respectives. Au-delà des questions de rubriquage de cette actualité, ce sont les conditions d’exercice du métier qui distinguent le poste de Bruxelles des autres postes à l’étranger.
Un poste national décentralisé
Je dois dire que Bruxelles, faut pas considérer ça comme un poste étranger.
C’est un poste national maintenant. C’est du décentralisé. Je veux dire, si vous êtes le Télégramme de Brest vous n’allez pas suivre l’actualité parisienne de Brest, vous allez avoir un bureau à Paris et les mecs qui sont à Paris, il faut qu’ils soient intégrés au truc. Et vous ne trouverez pas ça anormal que ce soit le même mec qui occupe le poste de Paris pendant 50 ans. Parce que le mec il est là-bas, il connaît bien, il connaît des gens, etc. C’est la même chose pour Bruxelles. Bruxelles c’est devenu un poste interne.
(Entretien avec un journaliste de la presse quotidienne nationale française)
Comme l’indique ce correspondant, le poids du national reste prédominant. Qu’il s’agisse des enjeux et de la portée des décisions communautaires ou de la situation de ces journalistes par rapport à leur espace professionnel, le niveau pertinent reste national.
Le cas le plus éclairant est sans doute a cet égard celui de Geoffrey Meade, le correspondant de l’agence de presse britannique Press Association. Cette agence, à la différence de Reuters, qui est avant tout une agence internationale, ne couvre que l’actualité britannique. Pour cette raison, Meade est de fait le seul correspondant à l’étranger de l’agence. Il est aussi le journaliste britannique le plus ancien dans le poste (22 ans). Seul journaliste de son agence en poste en dehors des frontières du Royaume, il n’est pas tenu de changer régulièrement de poste comme c’est la règle pour les correspondants à l’étranger britanniques. La seule présence d’une antenne de cette agence à Bruxelles est en elle-même révélatrice dans la mesure où elle indique que, pour Press Association, ce qui se passe a Bruxelles relève sans équivoque de l’actualité britannique. Qui plus est, ce journaliste est sans aucun doute l’un des plus influents au sein du groupe britannique et est régulièrement consulté par ses collègues. Cette influence tient avant tout à sa production (concentrée sur les problèmes britanniques) qui est en parfaite adéquation avec les attentes des responsables éditoriaux à Londres qui se basent souvent sur ses dépêches pour demander des articles à leurs correspondants.
Si la focale nationale est sans doute davantage primordiale dans le cas britannique, les correspondants français reconnaissent également que leur agenda est lié à celui de la France. Ou plutôt, comme le remarquent très souvent les correspondants en regrettant souvent que leurs responsables éditoriaux n’en aient pas conscience, que l’agenda de la France est indissociablement lié à celui de Bruxelles. En l’occurrence, l’un d’entre eux évoque un « poste national décentralisé » afin de bien mettre en avant que l’actualité qu’il couvre ne relève pas de l’actualité internationale mais bien plutôt de l’actualité nationale. A la différence de la Grande-Bretagne, où c’est la constitution de l’UE en débat politique interne qui pousse à un traitement à travers le prisme politique national, c’est bien davantage dans le cas français le traitement de plus en plus communautarisé de questions ayant des répercussions au niveau national qui font que Bruxelles n’est que géographiquement un poste à l’étranger. Cette imbrication contribue d’ailleurs à alimenter le hiatus entre une actualité à portée nationale et son traitement en pages étrangères et à rendre plus criant encore les problèmes de rubriquage déjà évoqués.
Un contact direct avec les sources nationales et communautaires
Autre indicateur de ce qu’il ne s’agit pas d’un poste a l’étranger classique : le rapport aux sources n’y est pas du tout le même. Pour ceux, nombreux, qui en ont fait l’expérience, les postes à l’étranger se caractérisent avant tout par un accès très difficile aux sources de première main. A cet égard, le poste de Washington apparaît comme un repoussoir où, noyés dans un corps de presse gigantesque, ils n’ont quasiment aucun droit d’accès à des sources gouvernementales qui privilégient, logiquement, les journalistes américains [25].
A Bruxelles au contraire, et si l’on voulait raisonner par l’absurde, il n’y a aucun avantage a être ressortissant belge. Tous les journalistes issus d’un pays de l’UE ont un accès équivalent aux sources communautaires même si des différences apparaissent bien entendu au profit des médias qui font figure de médias européens comme le Financial Times. La véritable césure s’instaure en fait entre les journalistes issus des pays de l’UE et ceux qui représentent des médias de pays tiers. Si ces derniers ont accès comme leurs collègues aux différentes salles de presse, ils ne sont pas les destinataires premiers des informations et rencontrent des difficultés à être reçus par les porte-parole aussi facilement que leurs collègues européens.
Alors qu’en poste dans une capitale étrangère, les journalistes en sont souvent réduits à trouver une grande partie de la matière de leurs articles dans la presse nationale, ils se trouvent à Bruxelles au contact direct des sources. Toutes les institutions de l’Union européenne les accueillent, ce qui a pour effet de gommer, dans les pratiques de travail, l’impression d’être à l’étranger. Là aussi ils se trouvent dans un entre-deux (ni au niveau national, ni à l’étranger) qui fait du poste à Bruxelles un cas à part au sein du service international. En fait, ce n’est que lorsqu’ils couvrent l’actualité belge qu’ils retrouvent les conditions de travail habituelles d’un correspondant à l’étranger.
Cependant, à Bruxelles, ces journalistes retrouvent aussi les sources nationales incarnées par les porte-parole des représentations permanentes (RP) auprès de l’Union européenne. Ceux-ci cherchent en effet à établir un contact privilégié avec « leurs » journalistes. Si les journalistes étrangers sont acceptés dans les salles de presse nationales du Conseil [26] lors des conférences de presse, ils ne sont pas admis aux briefings « off » organisés par les RP. Même Reuters (qui est avant tout une agence de presse internationale) n’est pas conviée à ce type de rencontres en petits groupes avec le porte-parole britannique. De la même manière, lorsque ces porte-parole viennent assister aux conférences de presse de la Commission, c’est avant tout pour rencontrer à l’issue de celles-ci les journalistes de leurs presses nationales. Enfin, certains commissaires soucieux de continuer à exister publiquement dans leur pays d’origine convient régulièrement les journalistes de celui-ci pour des échanges informels. Au sein même des cabinets des commissaires, une personne est souvent en charge de fournir en information les journalistes de la presse nationale. Le milieu des sources à Bruxelles n’est donc pas complètement dénationalisé pas plus que ne l’est le fonctionnement du système politique communautaire. Y compris au sein de l’institution communautaire par excellence (la Commission européenne), des contacts privilégiés sont noués avec la presse nationale du commissaire.
Ce contact permanent avec les sources nationales mais aussi avec les représentants politiques nationaux (puisque les ministres organisent des conférences de presse à l’issue des réunions du Conseil des ministres auxquelles ils participent) mais aussi cet accès direct aux sources communautaires font de Bruxelles un poste fort différent, du point de vue des conditions de travail, d’un poste de correspondant à l’étranger.
Un « grand » poste mais une mauvaise réputation
Le poste de Bruxelles occupe par ailleurs une place paradoxale au sein de la hiérarchie (largement implicite) des postes que peut occuper un journaliste durant sa carrière de correspondant à l’étranger. S’il constitue un poste prestigieux, qui s’inscrit dans le droit fil d’une belle carrière à l’étranger, il ne s’agit pas d’un poste attrayant et de nombreux journalistes sont rebutés à l’idée de venir couvrir l’Union européenne.
Car Bruxelles bénéficie à coup sûr d’un problème d’image au sein des rédactions. Pour les journalistes à Paris ou à Londres, c’est un sujet « techno », « ennuyeux », « peu sexy ». Il est vrai que, notamment dans la presse française, la couverture qui a longtemps dominé faisait de cette actualité un sujet avant tout technique, réservé aux experts. Même si, comme on le verra, la couverture française de l’Union européenne a évolué, pendant longtemps elle est passée pour « chiante », « imbitable » pour reprendre les expressions employées par les journalistes lors des entretiens.
Bon, cela dit quand moi je recherchais des gens pour effectivement rejoindre le bureau européen, j’ai rencontré un certain nombre de confrères à D [nom de son journal], j’ai discuté avec eux. J’ai discuté avec une demi-douzaine de candidats potentiels mais y a pas eu 25 candidatures. Ça c’est vrai. C’est vrai parce que Bruxelles est... a toujours pâti de cette idée que, bon, on fait des papiers très techniques et que c’est pas forcément exaltant. Le challenge il est là : c’est d’arriver à faire en sorte que cette opinion change et qu’il y ait des gens de valeur qui se portent candidat à ce bureau européen.
(Entretien avec un journaliste de la presse quotidienne nationale française)
L’exemple de France 2 est révélateur de l’image de l’actualité communautaire dans les rédactions. Christian Marie-Monnot, chargé de suivre l’actualité européenne pour la chaîne, ne dispose pas ainsi d’un bureau à Bruxelles. L’investissement que cela représente est en effet apparu disproportionné aux yeux de la chaîne. Il fait donc le déplacement chaque semaine pour suivre la conférence de presse de la Commission qui suit la réunion du collège le mercredi. Cependant, il reconnaît avoir bien du mal à « vendre » ses sujets lors des conférences de rédaction y compris auprès d’une équipe qui, à l’époque de l’entretien, avait mis l’accent sur l’actualité internationale. Son cas est assez symptomatique de directions qui répètent à l’envi qu’il « faut faire de l’Europe » et d’instances éditoriales au sein des rédactions qui considèrent le sujet comme « mortel », particulièrement pour la télévision, compte tenu notamment du caractère convenu et répétitif des images disponibles [27]. Cet exemple est également significatif de la tension entre le prestige symbolique attendu de la couverture de sujets réputés « difficiles » et les contraintes économiques et professionnelles avec lesquelles doivent composer les responsables éditoriaux.
Autre révélateur de la faible attraction qu’exerce ce poste, la venue à Bruxelles s’avère souvent fortuite : il s’agit parfois de suivre un conjoint, de s’éloigner d’une rédaction au sein de laquelle on n’est plus souhaité ou de postuler à un poste à l’étranger qui se trouve à 1 h 20 minutes de Paris et de ses enfants. Si la venue à Bruxelles n’est pas déshonorante, elle n’est pas non plus (comme ce put être le cas dans les années 1960-1970) vécue comme une vocation ou, a priori, comme une opportunité de carrière.
Le plus souvent, il s’agit d’un compromis entre la nécessité et l’opportunité d’occuper un poste, certes considéré comme peu attrayant, mais néanmoins prestigieux. Un journaliste ayant connu les postes de Washington, Moscou, Jérusalem ou Londres ne peut guère se rabattre ensuite sur un poste de moindre importance. La venue à Bruxelles représente donc souvent une nouvelle étape dans la succession de postes prestigieux. Comme l’explique ce journaliste arrivant de Washington, compte tenu de son parcours et de son âge, l’alternative à son retour était soit de postuler pour un poste comme celui de Bruxelles ou de prétendre à des responsabilités au sein du service international.
Quoi d’autre dans une carrière de journaliste ? Y a pas 36 000 solutions, en tous cas à C [nom de son journal]. Quand on a fait cette filière de correspondant étranger... alors c’est vrai que je pourrais rejoindre un jour le service « France » ou d’autres services mais ce n’est pas très logique et ce n’est pas mon inclination naturelle. Donc le choix il est soit d’intégrer la hiérarchie du service « international », ce qu’on m’a proposé à plusieurs reprises, soit de continuer dans une logique de correspondant étranger qui correspond plus à ce que j’ai envie de faire, à mon mode de fonctionnement, à mon caractère probablement. Après dans la hiérarchie des postes, chacun peut avoir des idées différentes. C’est vrai que les grands postes c’est Washington, c’est Londres mais il y en a d’autres.
(Entretien avec un journaliste de la presse quotidienne nationale française)
La situation britannique est à cet égard légèrement différente. Là non plus, les batailles pour l’obtention du poste ne sont pas acharnées car sa nature technique décourage mais l’image en est assurément différente. Compte tenu de l’imbrication extrêmement poussée du sujet dans l’actualité politique nationale, sa couverture répond à des logiques souvent plus proches de celles du journalisme politique. Cette politisation de la couverture de l’Union européenne en fait donc un sujet plus attrayant et plus stratégique car plus directement lié à l’actualité nationale [28]. Un certain nombre des correspondants britanniques étaient auparavant des journalistes politiques et le poste apparaît dès lors comme une continuation logique d’une carrière entamée à Londres. Par contre, certains journalistes reconnaissent que ceux d’entre eux qui ont débuté et fait toute leur carrière à Bruxelles sont assez mal considérés à Londres et peuvent difficilement espérer y poursuivre une carrière. Considérés comme des journalistes par trop spécialisés, ils sont jugés incapables de sortir de leur sujet et de couvrir autre chose que l’actualité sur laquelle ils se sont formés.
Au contraire, au sortir de Bruxelles ceux d’entre eux qui n’y ont fait qu’un passage se voient souvent proposer des responsabilités éditoriales et des postes de direction, signe qu’en Grande-Bretagne les journalistes ne « s’enterrent » pas à Bruxelles, qu’ils ne sont pas « placardisés » et que leur production est suivie avec attention à Londres en raison du caractère nettement plus stratégique qu’en France de cette actualité.
Le poste auprès de l’Union européenne constitue donc à la fois une situation professionnelle valorisante car l’actualité en question est considérée au sein des rédactions comme importante mais dont la technicité rebute. Outre qu’on est loin dans les couloirs du Breydel de la mythologie professionnelle du correspondant-reporter de guerre, l’investissement personnel nécessaire pour couvrir l’UE apparaît souvent démesuré aux journalistes.
Des généralistes spécialisés : entre nécessaire spécialisation et lutte contre le statut d’expert
Couvrir l’Union européenne s’apparente en effet bien à une activité spécifique, irréductible aux autres pratiques ou spécialités journalistiques. Si le rubriquage n’apporte finalement que peu d’indices sur la logique de spécialisation, l’observation des pratiques et le récit de leur parcours faits par les journalistes soulignent bien cette tendance. La plupart des journalistes évoquent tout d’abord leur impression de « débarquer sur la planète Mars » lorsqu’ils arrivèrent à Bruxelles. Le jargon, les sujets extrêmement techniques, les logiques de fonctionnement des institutions, les systèmes de pouvoir locaux constituent autant de nouveautés et de remises en cause de leurs catégories de perception traditionnelles. Même après une longue carrière de correspondants, la plupart des journalistes rappellent combien ils furent désarçonnés par leur découverte du système politique et institutionnel communautaire et combien leurs premiers papiers étaient « techno à souhait » alors qu’ils ne connaissaient de l’Union européenne que ce qu’ils en avaient lu dans les livres achetés lorsqu’ils se surent nommés à Bruxelles.
La nécessaire socialisation au microcosme
Tous évoquent la période, évaluée selon les cas de quelques mois à une année, de socialisation par laquelle ils durent passer [29]. Durant cette période, ils vont apprendre à connaître les acteurs, à intégrer le jargon communautaire et les logiques institutionnelles mais aussi, et peut-être surtout, ils vont intégrer les logiques de fonctionnement du microcosme bruxellois. Pour cela, ils vont être aidés, car le phénomène de concurrence est assez peu développé à Bruxelles (exception faite des agences de presse), par leurs collègues qui vont assez largement les prendre en charge, leur présenter les bonnes personnes et répondre à leurs demandes d’éclaircissement. En effet, si les institutions se révèlent particulièrement bien disposées à l’égard des journalistes en termes de documents fournis et d’accessibilité, le caractère très technique des sujets traités et la complexité des dossiers nécessitent l’acquisition d’un savoir qui aille au-delà des notes de presse. La propension des institutions à fournir de très nombreux documents à la presse constitue d’ailleurs en elle-même un problème et seuls une connaissance intime des dossiers et un accès à des sources internes permettent aux journalistes de se repérer dans la « montagne de papier » et une actualité foisonnante. A cet égard, deux types d’institutions jouent un rôle primordial : le briefing de midi organisé par la Commission européenne et un certain nombre d’organes de presse spécialisés [30].
Le briefing de midi, s’il est un moyen d’information pour les journalistes, qui y sont tenus au courant des derniers développements de l’actualité communautaire, est avant tout une rencontre sociale pour les correspondants. Elle est l’occasion de rencontrer des collègues puisqu’il n’est pas rare, hormis dans de grandes structures comme le Financial Times, Reuters ou la BBC, qu’ils soient les seuls représentants de leur média. Ce point de rendez-vous quotidien est donc l’occasion de retrouver des confrères et de pallier ainsi l’absence de rédaction. A midi tous les jours, les journalistes nouvellement arrivés peuvent rencontrer leurs collègues les plus expérimentés, que le temps passé à Bruxelles a transformé en experts des questions communautaires et fait d’eux les « meilleurs carnets d’adresses de Bruxelles [31] ». Ces derniers vont donc faire profiter leurs collègues de leur capital relationnel et de leur connaissance approfondie de dossiers qu’ils suivent parfois depuis 30 ans.
La seconde institution de socialisation est constituée d’un réseau d’organes d’informations spécialisés sur les questions communautaires. L’Agence Europe, Europolitique, Agra Europe, si elles sont quasiment inconnues du grand public, sont fameuses à Bruxelles. Ces agences de presse qui ne couvrent que les questions communautaires sont aussi de gros pourvoyeurs de piges pour les jeunes journalistes. De nombreux journalistes britanniques ou français sont ainsi passés à leurs débuts par ces institutions. Tenues par des journalistes à Bruxelles depuis extrêmement longtemps, ces agences de presse fonctionnent comme des lieux de socialisation où les jeunes journalistes vont faire leurs premières armes, épaulés par des vétérans du corps de presse qui les introduiront auprès des sources et dont ils pourront se prévaloir pour s’ouvrir les portes des institutions autres que celles du centre de presse [32].
Ce n’est qu’à l’issue de cette période de socialisation que les correspondants à Bruxelles deviennent, selon les termes d’un journaliste français, « opérationnels », qu’ils disposent de leurs propres réseaux d’informateurs et saisissent tout ce qui se dit lors des conférences de presse. Cette nécessaire socialisation, ces réseaux de sources spécifiques et les connaissances que ces correspondants doivent acquérir sont autant d’indices de la tendance à la spécialisation qui sous-tend le travail de ces correspondants [33].
Cependant, cette spécialisation est pour partie contredite comme on l’a évoqué par la variété des sujets, des modes de traitement et des niveaux d’analyse possibles sur le seul objet « Union européenne ». C’est pourquoi, lorsqu’on les interroge sur la nature de leur travail, les correspondants à Bruxelles évoquent un poste de « généraliste spécialisé » ; énoncé qui n’est paradoxal qu’à première vue puisque le défi au rubriquage que constitue l’actualité de l’UE vient équilibrer la logique de spécialisation qui découle de la nature technique et spécifique de cet objet journalistique.
La spécialisation comme révélateur d’autres logiques : le cas des correspondants français
Un questionnement à partir de la thématique de la spécialisation, outre qu’il permet comme on vient de le voir de dépasser la catégorie de « correspondants à l’étranger » et d’ouvrir la « boîte noire » du poste de Bruxelles, est aussi une porte d’entrée sur les dynamiques de définition de ce que doit être le journalisme accrédité auprès des institutions communautaires. Autour de la question de la spécialisation se jouent en effet toute une série d’affrontements et de luttes symboliques pour la légitimation des formes de journalismes pratiquées par les correspondants [34].
Ainsi, la forme historiquement dominante dans la presse française de pratique du journalisme à Bruxelles est celle qui revendique son statut de spécialiste, d’expert des questions communautaires. Pendant 30 ans va en effet dominer une définition du poste comme affaire de spécialistes dont le rôle est de cultiver les meilleures sources possibles afin de disposer des informations du plus haut niveau et de prétendre à l’exhaustivité. Cette forme de journalisme passe, comme tout journalisme spécialisé, par le développement de réseaux de relations qui vont au-delà des interactions formelles entre un journaliste et un fonctionnaire ou un homme politique. Ces journalistes en poste depuis parfois plus de 30 ans ont vécu l’aventure européenne « de l’intérieur » au contact direct et permanent de ses acteurs, ils sont partie prenante d’une histoire qui est aussi la leur. Parfaitement intégrés au petit peuple européen qui vit à Bruxelles au sein duquel ils sont reconnus comme des experts, leur approche technicienne du métier renvoie à la fois à la période de la construction européenne où ils arrivèrent (dominée par les questions agricoles) et à leur souhait d’évacuer tous les aspects pouvant nuire à un idéal politique qui est aussi le leur. Enfin, cette définition experte du poste permet de justifier la nécessité de rester extrêmement longtemps dans le poste car en changeant de correspondant, le journal se prive en effet du même coup des ressources extrêmement personnalisées dont il bénéficiait.
C’est également l’histoire institutionnelle de l’Union européenne qui influe directement sur le travail de ces journalistes. Si le sujet conserve, au sein des rédactions, une image de poste extrêmement « techno », c’est parce que traditionnellement il s’agissait effectivement d’un poste où la majeure partie du travail consistait à rendre compte des négociations de la politique agricole commune. Avant la relance européenne du milieu des années 1980 et l’élargissement des compétences de l’UE, les négociations agricoles occupaient la majeure partie du temps des correspondants mais constituaient aussi l’essentiel du travail des institutions. A la faveur de la montée en puissance de l’Union européenne en tant qu’acteur institutionnel, de compétences étendues à des domaines de plus en plus variés, les modes de traitement possibles se sont eux aussi multipliés. La possibilité de traiter de cette actualité sur un mode proche du journalisme politique en mettant en scène les conflits à l’œuvre dans le processus décisionnel est ainsi apparue comme une alternative à l’approche experte des questions européennes. Cependant, ce type de traitement n’a été rendu possible que par l’évolution institutionnelle et politique évoquée. Il n’est en effet guère de hasard dans l’explosion numérique du corps de presse [35] et l’arrivée de journalistes aux profils et aux attentes différentes, puisque toutes deux coïncident avec l’évolution historique de l’Union européenne.
Depuis le début des années 1990 sont en effet arrivés à Bruxelles des journalistes qui refusent, d’autant plus facilement que l’évolution institutionnelle permet une diversité de traitements, cette spécialisation dans ce qu’elle implique de technicisation de l’information et de rapports personnalisés aux sources. Certains journalistes, notamment français, conscients de l’image assez dévalorisée du poste ont entrepris de le légitimer en redéfinissant les standards de la production journalistique sur l’Union européenne. A la différence de leurs aînés, Bruxelles ne constitue pas leur premier emploi en tant que journaliste. Ils ont débuté leur carrière au niveau national et entendent la poursuivre à partir de Bruxelles. Compte tenu de l’image du poste (technique, institutionnel) qui correspond mal aux canons professionnels de ce qu’est un bon journaliste : distancié de ses sources, critique, investigateur, ces journalistes vont initier une entreprise de légitimation du poste en proposant une couverture qui sorte leur travail de celui d’un spécialiste des questions européennes proposant une expertise à des publics extrêmement réduits. Il s’agissait donc pour eux de changer l’image d’un poste essentiellement vu au sein de la profession comme celui de la politique agricole commune, de montrer qu’à Bruxelles on peut faire « des coups, on peut faire des scoops [36] ».
Cette posture est aussi liée à des profils qui diffèrent de ceux de leurs aînés. Alors que les journalistes, arrivés dans les années 1960-1970, venaient avant tout à Bruxelles en tant que militants européens, fascinés par ce qui s’y passait et n’envisageant parfois même pas d’y devenir journaliste, les nouveaux entrants du corps de presse ont déjà un passé de journaliste derrière eux; passé qui les conduit à refuser l’identification à la pratique de leurs aînés.
Ils viennent avant tout à Bruxelles pour poursuivre une carrière entamée au niveau national. Pour faire du poste de Bruxelles une position professionnelle valorisante et valorisée et plus conforme aux aspirations qui sont les leurs au regard de leurs parcours, ils vont tenter d’en redéfinir la nature en mettant l’accent sur le journalisme d’investigation et une approche politique et critique de cette actualité en donnant à voir les conflits à l’œuvre. Cette entreprise de légitimation du poste, c’est-à-dire de conformation aux canons professionnels de ce qu’est le bon journalisme, va passer par la délégitimation des pratiques précédentes. Lors de la polémique qui a conduit à la démission de la Commission Santer, Jean Quatremer de Libération va mettre en cause, dans la page « médias » du quotidien, les pratiques ayant cours à Bruxelles [37]. En rapportant dans des pages qui sont avant tout destinées au champ journalistique national, que des journalistes reçoivent de l’argent de poche lors de certains déplacements et qu’un porte-parole de la Commission a indiqué dans une note à usage interne que l’institution devait s’appuyer sur les journalistes « amis » dans la salle de presse (ceux qui ne sont pas des journalistes « d’investigation »), le journaliste de Libération mettait alors ainsi en scène sa propre vertu (au regard des critères d’excellence journalistique en vigueur dans le champ journalistique national) et délégitimait la forme de journalisme que pratiquent ses collègues.
On a donc bien une lutte, particulièrement féroce dans le groupe des journalistes français, pour la définition de ce que doit être un bon correspondant à Bruxelles. En privilégiant une approche plus investigatrice et plus politique (au sens où il est régulièrement fait état des luttes internes aux institutions), ces nouveaux entrants ont mis à mal la définition traditionnelle du travail de correspondant à Bruxelles. Or ces luttes ont pour objet la question de la spécialisation que refusent ces journalistes nouvellement arrivés au titre qu’elle implique une proximité avec les sources qu’ils dénoncent comme relevant d’une connivence malsaine et incompatible avec la fonction critique du journaliste.
L’actualité communautaire est donc travaillée par de multiples tensions. Selon les pays et les périodes historiques on a ainsi affaire à une actualité plus ou moins politique, limitée à des enjeux économiques ou dont le champ d’activité finit par embrasser tous les domaines de l’action publique. Une actualité spécifique ensuite, qui nécessite l’acquisition par les journalistes des ressources pertinentes dans leur nouvel espace professionnel, mais dont la variété contredit partiellement cette tendance à la spécialisation.
Analysé sous l’aspect de la spécialisation journalistique, le poste de correspondant auprès de l’Union européenne apparaît donc comme un poste « limite », situé, comme l’est d’ailleurs le système politique et institutionnel communautaire, dans un entre-deux mal défini : tout à la fois technique et politique, national et supranational, spécialisé et généraliste. En bouleversant les catégories d’entendement du journalisme, institutionnalisées par le rubriquage des journaux et l’existence de services, l’actualité communautaire offre une configuration originale. A la fois parce que selon les contextes nationaux elle ne présente pas les mêmes caractéristiques (ce qui contribue à modifier la définition du poste) mais aussi parce qu’elle laisse la place à une lutte interne pour la définition, toujours indécise, de sa nature (politique ou technique, généraliste ou spécialisée) et de ce que doit être le travail des correspondants à Bruxelles.
L’évolution historique de l’UE (élargissement et approfondissement) a contribué à définir un nouvel objet éditorial. A l’émergence d’un système politique et institutionnel distinct du niveau national a répondu la ratification, tardive, de l’existence d’une actualité qui ne pouvait plus être envisagée comme relevant uniquement de l’international pas plus qu’elle ne pouvait désormais être uniquement couverte d’un point de vue technique ou expert. En même temps et inséparablement problème et enjeu, la spécialisation des journalistes accrédités auprès de l’Union européenne permet donc de mettre à jour les lignes de force qui traversent les rédactions et le corps de presse.
 
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NOTES
 
[1]C’est-à-dire l’enchaînement des séquences ou rubriques du journal ; séquences et rubriques qui renvoient, d’un point de vue organisationnel, à autant de services de la rédaction.
[2]Le cas de la télévision française est à cet égard particulièrement révélateur, puisque seule France 3 dispose d’un correspondant permanent à Bruxelles. D’ailleurs, ce journaliste est également en charge de toute l’actualité concernant les pays d’Europe du nord et l’Union européenne ne constitue absolument pas son seul objet.
[3]The European ou, dans le cas français, L’Européen (sur ce point on peut se reporter à l’étude de NEVEU, 2002) ont montré combien ce type d’actualité peine à rencontrer un lectorat.
[4]On n’étudiera ici, comme dans notre travail de thèse, que le cas des journalistes, britanniques et français, appartenant à des médias généralistes. Il existe en effet à Bruxelles de nombreuses publications ne s’intéressant qu’à la vie de l’UE et s’adressant à des publics essentiellement bruxellois, pour lesquelles la question de la spécialisation journalistique ne se pose pas dans les mêmes termes, puisqu’elles sont d’ores et déjà spécialisées sur l’UE. Il convient cependant de noter qu’un certain nombre de journalistes (souvent pigistes) correspondants de la presse nationale ou régionale, travaillent parallèlement pour ces titres. Il s’agit donc d’analyser ici comment les médias à vocation généraliste traitent de l’Union européenne et de repérer le rôle qu’y joue la dynamique de la spécialisation journalistique.
[5]Parmi les rares travaux sur les correspondants à l’étranger, on signale l’étude de Stephen HESS, 1996.
[6]Sur la cinquantaine de journalistes rencontrés, plus de vingt ont auparavant occupé des postes de correspondants à l’étranger.
[7]Entretien avec un journaliste français ayant précédemment connu les postes de Moscou et Washington.
[8]Entretien avec un journaliste de la presse quotidienne française.
[9]On retrouve notamment ce type de discours parmi les journalistes d’investigation qui se positionnent par rapport à leurs collègues spécialisés en critiquant leur manque de recul par rapport à l’actualité qu’ils suivent, leur propension à la « connivence », etc. MARCHETTI, 2000.
[10]Qu’elle renvoie à une tradition politique (L’Humanité) ou à une ligne éditoriale (Marianne), une partie de la presse française reste malgré tout hostile ou à tout le moins critique à la construction européenne. Cependant les grands titres de la presse nationale (y compris Le Figaro) et les médias audiovisuels adoptent une attitude assez largement favorable à la construction européenne.
[11]Sur la couverture de l’Union européenne par les journalistes britanniques, on peut se reporter à MORGAN, 1995.
[12]Les travaux sur l’organisation des rédactions (TUNSTALL, 1971 ; ESSER, 1998) britanniques de même que nos entretiens font état de leur très forte structuration (importance de la réécriture et des commandes d’articles notamment).
[13]On peut ainsi citer le Daily Telegraph, le Times, le Sun, le Daily Mail, le Daily Express. Voir sur ce point ANDERSON et WEYMOUTH, 1999. Preuve que l’Union européenne est un principe de division de la presse britannique, certains titres ont pu appeler à voter pour Tony Blair lors de la dernière élection législative et ne pas renier leur engagement contre l’Europe (ce fut notamment le cas du Sun).
[14]Un journaliste de la presse quotidienne nationale britannique nous a ainsi expliqué comment le chef du service politique de son journal s’était fourvoyé en écrivant, sur la base d’informations fournies par les conservateurs, qu’un commissaire avait déclaré que la Grande-Bretagne allait se voir imposée une nouvelle taxe sur l’énergie. Le commissaire ayant publié un démenti et le correspondant à Bruxelles n’ayant pas été consulté, le journaliste pestait contre le service politique qui mettait à mal la crédibilité du journal et, par ricochets, la sienne.
[15]Sur la question de la politisation, voir TUNSTALL, 1996.
[16]Dans le même ordre d’idée, les tabloïds britanniques ne disposent pas de correspondants à Bruxelles mais utilisent les informations émanant (ou censées émaner) des institutions communautaires pour publier de nombreux articles sur la « courbure des bananes », « l’écartement des rails des chemins de fer » ou plus largement la tentation « fédéraliste ».
[17]C’est nous qui traduisons.
[18]L’archétype de ces articles extrêmement techniques étant ceux portant sur les négociations des quotas agricoles qui constituent pour les journalistes nouvellement arrivés une sorte de rite de passage et, bien souvent, un très mauvais souvenir.
[19]Sur les problèmes qu’implique notamment en termes de légitimité cette absence de territoire, voir SMITH, 1997.
[20]BAISNEE et MARCHETTI, 2000.
[21]D’après les témoignages recueillis, le fait qu’un bureau extérieur à la rédaction parisienne puisse avoir une responsabilité rédactionnelle sur une page du quotidien a longtemps posé problème. Pendant deux ans, le journaliste envoyé à Bruxelles pour ouvrir le bureau européen va ainsi attendre la création d’une page dont il n’aura pas finalement obtenu la responsabilité.
[22]D’après une étude présentée par le service publicitaire de European Voice sur les habitudes de lecture des parlementaires européens, MORI, 1997, il apparaît ainsi que 20 % d’entre eux affirment le lire tous les jours (il se place ainsi en tête des quotidiens) et que 58 % d’entre eux estiment qu’il s’agit de la source d’information la plus crédible sur l’Union européenne.
[23]Informations fournies par le site de Pearson propriétaire du journal. En 1998, plus de la moitié (52 %) du lectorat du quotidien se trouvait en dehors du Royaume-Uni.
[24]Mais distribué de manière internationale, puisque le journal compte trois éditions : britannique, « continentale » et nord-américaine. Par ailleurs le titre a lancé, avec succès, une édition germanophone du journal.
[25]HESS, 1981.
[26]Le bâtiment du Conseil des ministres propose en effet une vaste salle commune réservée au pays assumant la présidence de l’Union européenne et au secrétariat général, alors qu’en sous-sol chaque pays dispose d’une salle où ministres et diplomates peuvent convier les journalistes.
[27]BAISNEE et MARCHETTI, 2000.
[28]Pour une étude historique de la couverture de l’Union européenne par la presse britannique voir WILKES et WRING, 1998.
[29]TUNSTALL, 1970, évoque d’ailleurs un phénomène similaire, l’« exotisme » du système politique communautaire en moins, chez les journalistes parlementaires britanniques.
[30]Pour une description plus approfondie des conditions de travail des correspondants, voir BAISNEE, 2000 et 2002.
[31]Entretien avec un journaliste français.
[32]Comme l’indique un journaliste, à la fois correspondant de la presse quotidienne nationale et responsable éditorial dans l’une de ces structures, lorsqu’un journaliste débute dans l’agence spécialisée qu’il dirige se présenter comme travaillant pour elle ou venir en son nom propre constitue la « seule carte extérieure qu’ils peuvent jouer ». Le gigantisme du corps de presse implique en effet que ce sont ceux, parmi les journalistes, qui disposent des réseaux sociaux les plus développés et les plus personnalisés qui auront accès le plus facilement aux porte-parole et aux fonctionnaires assaillis de demandes d’éclaircissement.
[33]Les études portant sur des communautés de journalistes spécialisés : PADIOLEAU, 1976 ; MARCHETTI, 1997 ; LEVEQUE, 2000 évoquent tous cet aspect.
[34]Pour une analyse de cette dynamique, on peut se reporter à notre contribution dans KUHN et NEVEU, 2002.
[35]On passe ainsi de 259 accrédités en 1976 à 783 en 1995 et plus de 800 aujourd’hui (Source : BASTIN, 1999).
[36]Entretien avec un journaliste de la presse quotidienne nationale française.
[37]Il s’agit de « Bruxelles rêve de dicter l’info » (30 janvier 1999) et « Des voyages toute presse payée » (6 février 1999).
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C’est-à-dire l’enchaînement des séquences ou rubriques du j...
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Le cas de la télévision française est à cet égard particuli...
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The European ou, dans le cas français, L’Européen (sur ce p...
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On n’étudiera ici, comme dans notre travail de thèse, que l...
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Parmi les rares travaux sur les correspondants à l’étranger...
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Sur la cinquantaine de journalistes rencontrés, plus de vin...
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Entretien avec un journaliste français ayant précédemment c...
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Entretien avec un journaliste de la presse quotidienne fran...
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On retrouve notamment ce type de discours parmi les journal...
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Qu’elle renvoie à une tradition politique (L’Humanité) ou à...
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Sur la couverture de l’Union européenne par les journaliste...
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[12]
Les travaux sur l’organisation des rédactions (TUNSTALL, 19...
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On peut ainsi citer le Daily Telegraph, le Times, le Sun, l...
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Un journaliste de la presse quotidienne nationale britanniq...
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