2002
Réseaux
Les secretaires de redaction et les editeurs de Libération
Des journalistes spécialisés dans le journal
Frédéric Blin
« Journalistes assis », les membres de l’édition de Libération sont des
acteurs privilégiés de la chaîne de production de l’information du journal.
L’observation in situ de leur travail apporte des éléments de connaissance
supplémentaires sur l’étape méconnue de la « médiation » qui précède
l’élaboration du journal. A Libération particulièrement, cette intervention
révèle que le contenu final du journal est le résultat d’une multitude
d’interactions, d’une « créativité négociée » entre les intervenants. Au sein
de la rédaction, ce mode de fonctionnement amène les membres de l’édition
à se substituer parfois à la rédaction en chef. Un constat qui pose la
dimension collective du travail des acteurs comme une dimension essentielle
de l’étape de la médiation du journal.
"Sedentary journalists", the sub-editors of Libération, are important actors in
the production of the newspaper’s news. In situ observation of their work
provides further insight into the "mediation" phase preceding the elaboration
of an edition. At Libération in particular, it reveals that the final content of
the newspaper is the result of a multitude of interactions, of a "negotiated
creativity" between those concerned. This mode of functioning sometimes
prompts sub-editors to substitute themselves for editors-in-chief. This
observation identifies the collective dimension of the actors’ work as an
essential dimension in the mediation phase of the newspaper.
Il n’existe que très peu de travaux de recherches sur le processus de
fabrication de l’information » note Denis Ruellan dans
Le
professionnalisme du flou
[1]. Ce constat, repris par Jacques Siracusa à
propos du journalisme télévisé
[2], reste valable aujourd’hui encore pour le
journalisme radiophonique et écrit.
A l’inverse, l’information elle-même, tout particulièrement celle des
quotidiens, a « fait l’objet d’études multiples, analyses de contenu,
sémiologie des textes
[3] ». De la part des historiens qui ont privilégié
« l’approche du système d’information par l’étude du journal dont on
conserve les collections plutôt que par celle des hommes qui le faisaient
[4] » et
de la part des sémiologues. Ces derniers ont notamment insisté sur les
modalités de « construction de l’événement
[5] » par le journal à travers
l’organisation dans ses pages de textes, titres, photos et dessins. « La
production de sens commence dès la mise en page » soulignent Mouillaud et
Tétu
[6] qui exposent de quelle manière, grâce à l’agencement de son contenu,
le journal « fait savoir », produit des effets de réel, et « fait croire »,
crédibilise son propos auprès de son lecteur.
L’abondance de ces études fait ressortir d’autant plus vivement la pauvreté
des travaux réalisés sur les « manières de faire » des journalistes
[7] lors de
l’élaboration du journal. De quelle manière les journalistes justifient-ils la
répartition des textes et des illustrations dans les pages ? Quelles sont les
« normes » de la sphère « organisationnelle », les pratiques réelles de la
sphère « professionnelle
[8] » qui correspondent à la « mise en discours
[9] » de
l’actualité propre au journal ?
Au sein des rédactions de presse écrite, un groupe de journalistes qui se
consacrent plus particulièrement à la mise en forme de l’actualité dans les
pages, les secrétaires de rédaction, permet d’envisager des éléments de
réponse à ce questionnement. « Journalistes assis
[10] », leur implication dans
le « processus séquentiel de production de l’information » est importante
[11].
Ils ont pour rôle d’anticiper puis d’organiser la répartition des articles dans
les pages et de veiller au respect des conventions de rédaction et de
présentation des articles spécifiques au journal. Mais, sur cette base
commune, les responsabilités de ces journalistes sont différentes selon les
rédactions. En fonction du quotidien ou du magazine dans lequel ils
travaillent, leurs tâches et leur degré d’intervention varient
[12].
A Libération, le mode d’organisation de la rédaction du journal, leur confère
une place singulière. Comme les secrétaires de rédaction d’autres journaux,
ils participent à la distribution des articles et de leurs illustrations (dessins,
photos, infographies) dans les pages. Ces « journalistes assis », réunis le plus
souvent à Libération sous l’appellation générique « d’éditeurs »,
interviennent aussi sur le corps des articles : ils les retravaillent lorsque la
taille du texte ne correspond pas à l’espace prévu dans la page, quand
certaines formulations sont jugées obscures ou si la construction du texte
doit être modifiée. Plutôt que de réaliser ces opérations eux-mêmes, les
« éditeurs » peuvent choisir d’exercer des « rétroactions négatives » sur les
textes, c’est-à-dire de les renvoyer à leurs auteurs pour que ces derniers
réalisent eux-mêmes les modifications nécessaires.
Par cette intervention forte sur le texte, ils se distinguent de la plupart de
leurs collègues français et se rapprochent des « copy editors » des journaux
anglo-saxons, qui « non seulement [peuvent] demander aux rédacteurs de
revoir leur papier, de le compléter, de le raccourcir mais peuvent le faire
eux-mêmes et prendre l’initiative de le réécrire
[13] ». Enfin, dernière
différence de taille avec la plupart de leurs homologues français, les éditeurs
rédigent « la titraille » des articles, c’est-à-dire l’ensemble des titres, sous-titres, citations
[14] qui les accompagnent.
La singularité de cette participation constitue bien sûr une opportunité pour
explorer l’étape de la « médiation
[15] », considérée ici non seulement comme
un moment de l’élaboration du « discours du journal » mais aussi comme
une partie intégrante du travail des journalistes
[16]. Les membres de l’édition
de
Libération, « premiers lecteurs et derniers journalistes », comme ils se
définissent eux-mêmes, sont des acteurs privilégiés des « sphères
organisationnelles et institutionnelles » du journal. Au cœur du « processus
de production de l’information », leur intervention retrace, en partie, les
interactions qui précèdent la réalisation du journal
[17].
Des interactions avec l’ensemble de la rédaction d’autant plus significatives
qu’elles ne se justifient pas par l’application de conventions rigoureuses
quant à l’organisation du contenu du journal
[18].
FLOU DES COMPETENCES CONTRE « CREATIVITE NEGOCIEE »
Paradoxalement, ces conventions ne sont pas non plus perceptibles dans le
matériau recueilli lors des interviews
[19]. A l’instar des cadres ou des
reporters, force est de reconnaître que la compétence des membres de
l’édition apparaît dans ces témoignages nimbée d’un certain « flou
[20] ».
Il est particulièrement perceptible dans les argumentations des acteurs autour
de la réalisation de la titraille. Au fil des interviews, il ressort qu’il n’existe
pas une « norme » de rédaction des titres mais une variété de pratiques au
moins égale au personnel interrogé. Pour un éditeur :
En ayant un peu théorisé ça, c’est comme une bande annonce. Tu donnes le
meilleur du papier ou de l’événement mais en même temps tu donnes ce qu’il
y a dedans. Un autre éditeur indique : Toute la difficulté, c’est de pouvoir se
lâcher, c’est-à-dire être drôle ou être cinglant tout en étant informatif, il suffit
pas de balancer des mots comme ça, il faut que les mots, ben ils sonnent
justes, s’ils sonnent justes et en plus ils sonnent brillamment c’est… Mais y a
des fois, je préfère un titre qui sera plat mais où il y aura au moins l’info.
On pourrait multiplier à l’envi les arguments mobilisés par les acteurs pour
décrire la réalisation des titres ou donner une définition du « titre-
Libé ». La
variété des approches émerge des multiples appréciations des membres d’un
même service et se renforce lorsque l’on compare les arguments d’éditeurs
de séquences différentes. Les éditeurs centraux
[21], susceptibles au moment du
bouclage de retravailler les titres rédigés par les membres de l’édition, ne
semblent pas non plus disposer de critères bien précis pour éliminer certains
plutôt que d’autres. Ainsi pour l’un d’entre eux :
Tous les jeux de mots […] genre Almanach Vermot, comment vas-tu, yau de
poêle ? Ça ça m’énerve, je trouve que c’est du faux Libé, du mauvais Libé.
Bon, il y en a qui restent, il y en a qui restent pas. Aussi quand il y en a
quatre [dans le journal] que tu retiens, le cinquième […] il peut passer parce
que tu en as déjà retoqué quatre.
Ce flou se retrouve dans les interventions sur les textes. Elles ne paraissent
pas non plus soumises à des critères précis : il n’existe pas, comme dans
d’autres journaux, de compte rendu de comité de rédaction ou des notes de
chefs de service relativement aux exigences sur les textes ou les titres
[22].
Quand à la bible
[23], elle réunit essentiellement des consignes relatives aux
conventions typographiques du journal. Selon une éditrice du central :
On a refait [une bible] parce qu’en fait avant, Libé II [24] les titres étaient…
c’était pas les même polices, […] donc on avait une petite bible pour nous
dire : attention ! maintenant c’est tant de signes par colonnes et des choses
comme ça. En même temps il y a des forces de corps pour les ouvertures,
pour les titres des ouvertures, des forces de corps pour les brèves et tout ça
mais bon, on a eu une bible, mais la bible on s’en sert peu parce qu’avec les
outils informatiques maintenant, tout ça est rentré dans des feuilles de styles
et puis on les applique comme ça…
Il existe pourtant bel et bien un « norme » des pratiques des membres de
l’édition. Elle est difficilement perceptible dans le discours des acteurs mais
bien présente dans leur pratique. Cette « norme », c’est la dimension
collective de leur activité. Mais avant d’étayer cette affirmation, il est
indispensable de s’arrêter sur le mode de fonctionnement du service
d’édition du journal.
Pour commencer, il convient d’indiquer la disposition générale de la
rédaction. Elle est répartie sur quatre étages de bureaux paysagés, reliés entre
eux par la « vis » : une rampe prévue à l’origine pour les voitures, un vestige
du passé de parking du bâtiment. A chaque étage, ou « plateaux », la
séquence du journal dont s’occupent les journalistes est inscrite en larges
lettres blanches sur une grande baie vitrée. Ainsi, en déambulant dans la vis,
le visiteur peut accéder par des ouvertures de part et d’autres des baies
vitrées aux plateaux Monde, Economie ou France… Mais, chaque étage ne
réunit pas les journalistes d’une seule séquence : le plus souvent c’est deux,
voire trois séquences qui se partagent le même plateau : économie et sport
par exemple ou culture, médias, guide et sciences.
A chaque plateau est rattaché un « pool » d’édition composé d’un chef
d’édition, d’éditeurs et de secrétaires de rédaction. Ils traitent les pages des
séquences réunies sur l’étage. Regroupés ensemble, les membres de l’édition
sont situés à une position centrale par rapport aux différents services dont ils
sont chargés.
La hiérarchie des postes de l’édition se décline suivant leur intervention sur
les pages. Les « éditeurs centraux », localisés à l’étage de la rédaction en
chef, au plus proche de leurs bureaux, interviennent en amont de la
réalisation quotidienne du journal. En fonction des prévisions d’articles
annoncées par les chefs de service lors d’une réunion hebdomadaire, des
projets de pages spéciales et des espaces prévus pour les publicités, ils fixent
le nombre de pages nécessaires à chaque séquence trois jours à l’avance. La
veille de la parution, la conférence de rédaction du matin
[25] permet aux
éditeurs centraux de prendre connaissance des dernières prévisions des
services et d’ajuster le nombre de pages à leur besoin. Au cas où une
actualité chargée demande une page supplémentaire pour une séquence, les
éditeurs centraux sont amenés à reconsidérer, en concertation avec la
rédaction en chef, la distribution des pages. Ainsi, une page de la séquence
Culture pourra être donnée à la séquence France. Si aucun service ne peut
céder de pages, les éditeurs centraux peuvent alors en augmenter le
nombre
[26].
Un peu plus tard dans la matinée, et pour chaque séquence, les chefs
d’édition se réunissent avec les chefs de service
[27] pour distribuer les articles
dans leurs pages. Lors de cette réunion, les différents intervenants
éclaircissent les sujets des articles, leurs angles
[28] et annoncent leur taille
approximative. En fonction de ces prévisions, le chef d’édition dessine sur
un papier une première ébauche des pages. Il s’informe ensuite auprès des
services concernés des tailles des photos ou des infographies qui vont
illustrer les articles de la séquence
[29] et complète son premier jet. Il élabore
alors sur ordinateur avec un logiciel de mise en page une version plus
précise. Il peut ensuite répercuter auprès des journalistes les longueurs
exactes des articles qu’ils vont écrire. Par exemple, une longueur estimée à
deux feuillets
[30] lors de la réunion avec le chef de service est réévaluée à
3 200 signes.
Tout au long de la journée, les chefs d’édition vont affiner la morphologie de
leurs pages. Les raisons de les modifier sont aussi nombreuses que les
interlocuteurs du chef d’édition. Il arrive qu’un chef de service ou un
journaliste demande plus de place pour un article, que la « photo » livre un
cliché dont le format (hauteur au lieu de largeur par exemple) oblige à revoir
l’organisation des pages, que l’infographie prévue occupe plus de place
qu’annoncé. Bref, chacun des services peut solliciter, selon ses nécessités, le
chef d’édition pour qu’il modifie ses pages.
En fin de journée, les textes des journalistes sont retravaillés par les
membres de l’édition. Il s’agit alors de faire correspondre la taille du texte à
l’espace qui lui a été prévu et d’en rédiger la « titraille ». Ces opérations sont
réalisées par les éditeurs et les secrétaires de rédaction sous la houlette du
chef d’édition qui peut leur prêter main-forte en cas de besoin. Des
conversations s’engagent entre les membres de l’édition et les rédacteurs
pour s’assurer de la bonne compréhension de l’article, pour éclaircir des
informations, pour rajouter du texte si il en manque ou en supprimer. Les
membres de l’édition échangent également leurs avis sur les titres qu’ils ont
réalisés ou s’aident mutuellement pour les opérations de mise en page.
Etape finale, à l’approche de l’heure du bouclage, les éditeurs centraux
rassemblent les pages des différentes séquences pour une ultime vérification.
Tout au long de la journée ils ont suivi l’évolution des différentes séquences
par le réseau interne de terminaux et sont intervenus pour apporter les
modifications qu’ils jugeaient nécessaires. Toutefois, des changements
réalisés sur une séquence peuvent leur échapper et au bouclage ils
s’aperçoivent, par exemple, de doublons dans les sujets d’articles,
d’incohérence dans la distribution des photos (deux photos de même format
qui se font face dans deux séquences différentes). Cette dernière vérification
est également l’occasion de revenir sur les « titrailles » réalisées. Sauf en cas
d’actualité exceptionnelle, ce bouclage est supervisé par un éditeur du
central accompagné d’un rédacteur en chef et d’un correcteur.
Pour terminer cette description, on notera que les chefs d’édition travaillent
le plus souvent pour la même séquence du journal. Les secrétaires de
rédaction pour leur part n’ont pas de poste fixe et peuvent travailler pour une
séquence différente chaque jour. Les éditeurs occupent un poste
intermédiaire. Ils remplacent les chefs d’édition en cas d’absence et peuvent
être amenés à changer de service.
Dans l’organigramme du journal
[31] on trouve la répartition suivante : un chef
d’édition et un éditeur pour les pages Monde, deux chefs d’édition pour les
pages France (Société et Politiques) du journal, dont un responsable en plus
des pages Economie, secondés de deux éditeurs pour le service France et de
deux autres pour le service Economie
[32], un chef d’édition et un éditeur pour
les pages Culture, un chef d’édition pour les pages Guide, un chef d’édition
et un éditeur pour les pages Média et Multimédia, un éditeur pour les pages
Sciences, deux chefs d’édition pour l’Evénement
[33]. Il faut ajouter à cette
liste le chef d’édition et l’éditeur du supplément Livre hebdomadaire. A cet
effectif s’agrège un volant de trois ou quatre secrétaires de rédaction,
embauchés temporairement ou en contrat à durée indéterminé. En raison des
congés hebdomadaires de chacun et en fonction des exigences de l’actualité
ou de la parution des suppléments, l’effectif des chefs d’édition, éditeurs et
secrétaires de rédaction s’élève à une moyenne journalière comprise entre
quinze et vingt personnes. Au moins deux personnes parmi le rédacteur en
chef adjoint à l’édition et ses deux adjoints sont également présentes au
central ainsi que le rédacteur en chef à l’édition à la tête de l’ensemble du
service.
Cette description du mode de fonctionnement du service d’édition permet de
mieux comprendre dans quelle mesure le travail des membres de l’édition est
avant tout un travail collectif.
Jusqu’au bouclage, les membres de l’édition sont en discussion avec les
rédacteurs et les membres de la « photo », de la « maquette » ou de
« l’infographie ». Ces échanges sont une partie intégrante du travail des
éditeurs. Ainsi, pour un éditeur de « L’Evénement » :
Le titre doit être le reflet de toute la discussion qu’il y a eu dans la rédaction.
Donc les papiers ont évidemment un point de vue, qui est le point de vue du
journal, et qu’il faut aussi retranscrire de la façon à la fois la plus claire et la
plus attractive possible, voilà… et […] pour le coup, c’est plus un travail
collectif […] quelquefois je devrais pouvoir passer une heure à trouver un
titre, il serait peut-être pas mieux au bout d’une heure mais à ce moment-là ça
me permettrait de prendre des avis.
Cette dimension collective du travail se retrouve dans les échanges des
membres de l’édition entre eux. Pour un éditeur :
Il y a des fois ou tu vas prendre un papier et tu vas faire 50 000 essais de titre
et ça ira pas, il y a des fois tu vas en discuter entre trois copains et copines et
puis le copains, la copine va trouver le titre qui sonne bien. C’est compliqué.
A Libération c’est sans doute le journal où j’ai eu le plus de travail d’équipe,
c’est-à-dire où on discute le plus, entre tout le monde d’un titre, par rapport à
d’autres journaux.
L’observation sur le terrain permet de recueillir de multiples échanges entre
les membres de l’édition et les rédacteurs en vue de l’élaboration d’un titre
par exemple. Parmi ceux-ci, celui de l’article sur le « Yankee des
Charentes », entre un secrétaire de rédaction, un chef d’édition et une
rédactrice sur le plateau France (voir encadré).
Par conséquent, plutôt que d’essayer de restreindre le « flou » qui entoure les
compétences des membres de l’édition en essayant d’isoler des raisons
objectives à leurs différentes interventions, on insistera ici sur cette
dimension collective.
Le secrétaire de rédaction est chargé de la mise en page d’un article sur Ira
Einhorn, un Américain établi en France après avoir fui son pays où il a été
accusé de l’assassinat de sa petite amie en 1977. Agé de 58 ans à l’époque
de l’article, il vivait déjà depuis une vingtaine d’années avec sa femme
suédoise loin des Etats-Unis. Début 1999, il est menacé par une procédure
d’extradition vers son pays d’origine où il a été condamné à mort par
contumace.
Peu après 17 heures, après avoir effectué une mise en page de l’article
sommaire (importation du texte et de la photo dans la page, ajustement de
l’espace pour la citation) le secrétaire de rédaction s’attaque à la rédaction
du titre. Peu inspiré, il demande des éclaircissements au chef d’édition assis
à côté de lui : « L’actu c’est son extradition ? », « Comment on le définit ce
mec ? » et tente de trouver des idées de titre en s’inspirant d’éléments du
texte : « J’aime bien le nom de la victime » (Polly Maddux). Puis il trouve
des incohérences dans le texte qu’il relit : « A aucun moment on ne parle de
la peine de mort dans l’article » ce qui amène le chef d’édition à lui
conseiller d’aller demander des détails à la rédactrice.
Celle-ci s’approche des éditeurs et raconte les conditions de son reportage :
le couple qu’elle a rencontré est désargenté et au restaurant, elle a dû payer
l’addition. Les éditeurs demandent si l’extradition va être prononcée et la
journaliste évoque son entrevue avec l’avocat d’Ira Einhorn. Le secrétaire
de rédaction se lance ensuite dans une première version du titre :
« L’américain risque de passer un sale quart d’heure ». Le chef d’édition
désapprouve : « C’est naze » dit-il. Le secrétaire de rédaction tente un
nouvel essai : « Fin d’exil pour l’américain charentais » puis consulte les
logiciels de son ordinateur pour trouver des synonymes des mots du titre
qu’il vient d’écrire. « Charentes ou Charentes-Maritime ? » lui demande le
chef d’édition. De nouveau, le secrétaire de rédaction tente un titre : « Fin
d’exil pour le Yankee des Charentes ? ». « Pourquoi exil ? » lui demande le
chef d’édition, « Parce qu’on ne sait pas, j’ai mis un point d’interrogation à
la fin » lui répond son collègue. Mais le chef d’édition trouve le mot
« Yankee » péjoratif. Le secrétaire de rédaction répond en argumentant que
le mot est plus court qu’« Américain ». Toutefois, le chef d’édition cherche
un titre dans d’autres registres : « Yankee a un côté Américain revendiquant
son américanité, je chercherai plutôt autour de ‘cadavre dans le placard.’ »
« On peut garder l’idée d’exil dans le sous-titre, poursuit-il, ça ferait portrait
mais il faut garder l’idée d’accusation, de meurtre et de cadavre…, c’est très
portrait comme papier, c’est pas très justice, en même temps, c’est banal…
ce qui n’est pas banal, c’est que 20 ans après, c’est un personnage
atypique ». En effet, l’Américain en question, issu des milieux underground
des années 1970, semble continuer à vivre une vie de bohème dans les
Charentes.
Mais, entraîné dans une discussion avec un chef de service, le chef d’édition
laisse le secrétaire de rédaction continuer seul sa réflexion. Pendant ce
temps, ce dernier ajoute les intertitres au texte puis tape un nouveau titre :
« Fin d’exil pour le Yankee des Charentes » avec en sous-titre : « Accusé de
meurtre il y a 20 ans, son extradition est demandé ». Face à un problème de
mise en place de l’infographie (une carte), le secrétaire de rédaction
demande conseil au chef d’édition. Vers 17 h 30, l’ensemble de l’équipe des
éditeurs va faire une pause à la cafétéria.
De retour sur le plateau, il est environ 18 heures, le chef d’édition continue
à réfléchir sur le titre de l’article. Il reste sur son idée de « Cadavre dans le
placard » qu’il essaie de marier avec « Américain ». Il finit par titrer : « Un
cadavre troublant dans la retraite du Yankee » puis « Un cadavre dans
l’exquise retraite ». La journaliste passe de nouveau près des éditeurs et
constate que le travail n’a pas avancé. Elle demande au chef d’édition si le
titre avec le point d’interrogation ne le satisfaisait pas (« Fin d’exil pour le
Yankee des Charentes ? »). Devant sa réponse négative, elle décide de
partir, lui suggérant de la joindre au cas où l’article poserait d’autres
problèmes. Le secrétaire de rédaction est passé à un autre article tandis que
le chef d’édition continue de travailler sur le même texte. Il accumule les
versions : « Un cadavre ne fait pas bouger la retraite Yankee », « Le retraité
Yankee ne bouge pas pour un cadavre », « Le Yankee des Charentes
poursuivit par un cadavre ». Il demande au secrétaire de rédaction si il
trouve le titre « drôle » et réfléchit à haute voix à remplacer « poursuivi »
par « traqué », option que préfère également le secrétaire de rédaction.
Toutefois ce dernier objecte que « la retraite du Yankee c’est bien mais il
est au milieu de nulle part, il n’est pas vraiment en retraite » et insiste sur sa
version : « Moi j’aime bien le Yankee des Charentes, ça veut bien dire ça ».
Finalement, « Le Yankee des Charentes traqué par un cadavre » sera le titre
qui paraîtra le lendemain dans le journal.
La notion de « créativité négociée » employée par Cicourel
[34] est
particulièrement adaptée pour envisager la dimension collective du travail
des acteurs. En effet, pour Cicourel, les règles sociales ou « normes » sont
nécessaires mais non suffisantes à l’individu pour participer à des situations
d’interaction avec d’autres partenaires. Pour reprendre un exemple de
l’auteur, si la société fonctionnait sur un ensemble de règles et de normes
établies communes à tous, il serait possible de publier des manuels décrivant
par le menu l’ensemble des comportements sociaux possibles. Certes, admet
Cicourel, il existe des « règles de surface » qui permettent aux acteurs
d’associer leur vision du monde et d’établir un consensus. Mais la possibilité
d’un compromis implique celle de son pendant, c’est-à-dire « l’existence de
conflits ou de différences dans les règles normatives ».
L’auteur postule donc que chaque nouvelle interaction demande un réglage
de la part de chacun de manière à établir une « norme » qui permette la
communication entre les deux parties. Cette « norme » est à la fois
linguistique et sociale. Linguistique puisqu’elle s’exprime à travers le
langage et sociale car elle permet aux individus de régler leur position
respective : « la production de contextes sociaux concrets est l’œuvre
continue de ceux qui y participent
[35] » pour Cicourel.
La pratique des membres de l’édition suit – en partie – cette logique. Pour
effectuer ce parallèle, il faut bien entendu réduire l’environnement porteur
des « règles générales » qui organisent les relations entre les individus à la
rédaction. Dans ce contexte, l’interaction au cours de laquelle ils règlent leur
position respective n’est plus celle « d’interlocuteur-auditeur » comme
l’envisage Cicourel mais plutôt celle de « rédacteur-lecteur ». Cette nuance
est importante puisque alors, l’aboutissement du réglage des « différences
présumées » est l’élaboration en commun d’un titre, de s’accorder sur les
coupes d’un texte et plus généralement d’élaborer le contenu du journal.
La possibilité d’envisager les « normes » qui règlent les pratiques des
éditeurs doit donc être réévaluée à la lumière de ce mode de fonctionnement
particulier. En l’absence de « valeurs affichées dans la sphère
professionnelle », elles revêtent un caractère performatif. Elles s’élaborent
au cours des différentes interactions déclenchées par une nécessaire
« normalisation des différences présumées » entre les intervenants.
Toutefois, l’intervention des membres de l’édition, leur implication dans
l’élaboration du contenu du journal, ne peut se résumer à cette simple
participation au processus de « créativité négociée ». Car, dans l’urgence de
la fabrication du quotidien, les éditeurs ne modifient les textes des rédacteurs
ni ne leur demandent des éclaircissements en toute impunité.
La seule position d’éditeur n’est pas toujours une caution suffisante face aux
susceptibilités des rédacteurs ni ne suffit à les assurer du bien-fondé de leurs
interventions. Ainsi, un chef d’édition évoque un obstacle possible à son
travail :
T’as une catégorie [de journalistes] qui est rare… Les gens qui ne veulent
rien savoir […] qui peuvent arriver avec un titre pour leur papier… En
général, c’est les gens qui ne supportent pas que tu leur enlèves une virgule,
ou un mot […] Là, [il faut] bien leur dire que eux leur métier ils le font, que
toi t’envisages très sérieusement de faire le tien, avec eux ou sans eux…
Donc tailler, couper, réécrire s’il le faut, et refaire le titre.
Afin de ne pas rester dans une vision trop phénoménologique des événements
« qui laisse entière la question centrale des mécanismes régulateurs assurant
l’intégration des comportements des acteurs au sein des structures
collectives
[36] », le recours aux instruments de l’analyse organisationnelle se
révèle nécessaire pour mieux cerner les pratiques des éditeurs. La notion de
« pouvoirs » notamment permet d’envisager de quelle manière les positions
sont détournées d’un rapport idéal « rédacteur-lecteur
[37] ».
Une première source de pouvoir est liée à la maîtrise par les acteurs des
« communications et flux d’information » dans l’organisation. Spontanément,
les acteurs assimilent cette maîtrise à leur position de « pivot » entre les
différents services. En contact permanent avec « la photo » « la maquette »
« l’infographie » et les rédacteurs, les éditeurs sont amenés à superviser le
travail de chacun et à en arbitrer les éventuels conflits.
Comme le résume un chef d’édition :
Tous ces gens vont dire assez légitimement : « Je veux une grosse
infographie, une grosse photo, un gros papier et que l’ensemble soit à l’heure
et de bonne tenue » et… a priori ça ne peut pas marcher… Sauf que le chef
d’édition au milieu […] va voir qu’il faut qu’il cède véritablement sur un
point et qu’il faut qu’il résiste complètement sur un autre point… Comment il
faut qu’il mette ensemble les deux pour faire un compromis qui soit
acceptable pour le troisième… Donc c’est un chef d’orchestre, un metteur en
scène, tu fais un peu bosser tout le monde, tu fais en sorte qu’il y ait pas de
clash, que tout soit pour le mieux possible, que tu te plantes pas toi-même et
puis que finalement ça finisse par sortir bien.
A cette première source de « pouvoir » s’agrège la « compétence
particulière » des éditeurs au sein de la rédaction. Leur maîtrise des
problèmes liés à la mise en page les amène à intervenir dans des étapes
décisives de l’élaboration du journal. Ainsi, les éditeurs centraux participent
aux arbitrages du nombre de pages du journal quelques jours avant la
parution. La veille, les chefs d’édition évaluent la faisabilité des propositions
des chefs de service. Cette appréciation est rendue possible par leur
connaissance des possibilités de la maquette. Ainsi, selon un chef d’édition,
au moment de la première ébauche des pages :
J’ai à peu près toutes les maquettes dans la tête et je dis [aux chefs de
service] : s’ils ont débordé d’une ou deux colonnes [...] et j’ai déjà en tête un
petit peu les photos c’est-à-dire que je sais déjà les sujets qui, à mon avis,
vont être illustrables.
Au-delà de la capacité à participer à la mise en page et à en résoudre les
problèmes, les pouvoirs liés à la compétence fonctionnelle des éditeurs sont
importants, puisqu’ils entraînent parfois une confusion de leur rôle avec
celui de la rédaction en chef.
Cette possibilité découle de la réalité sui generis des tâches des membres de
l’édition. Avec les « rétroactions négatives », les éditeurs ont une
responsabilité vis-à-vis des articles équivalente à celui de la rédaction en
chef ou des chefs de service. Un éditeur explique :
Un papier nous arrive, on peut dire : « Mais c’est pas ça, ce papier il est pas
bien », on le mettra petit, on a le droit de faire ça […] quand tu prends un
papier, tu fais pas que corriger les fautes, tu as un avis sur l’info qui est
donnée, sur la place que doit avoir le papier dans le journal.
Parfois, cette confusion des rôles peut devenir substitution partielle. Là
encore, cette substitution découle de la nature même de l’intervention des
membres de l’édition. Lorsqu’ils organisent la distribution des articles dans
les pages, ils sont amenés à revenir sur les décisions prises au cours des
réunions avec les chefs de service ou les rédacteurs en chef. Ainsi, pour un
chef d’édition qui a longtemps travaillé à l’Evénement.
Il faut qu’on soit en force atypique, en aiguillon, pour faire modifier les
choses pour les améliorer pour les changer, pour préserver la maquette, pour
mettre en valeur le boulot des autres et amener les autres à le faire et les
amener à avoir l’impression qu’ils ont pris de la décision à la limite. [Un
rédacteur en chef] c’est un gros classique : il supporte pas qu’on lui impose…
Donc sur l’Evénement, fallait lui montrer, bouger les choses tranquillement
pour finalement lui dire : si on fait ça et ça, ça marche même encore mieux
que ce que t’as prévu ! Mais tu y aurais certainement pensé… et qu’il dise
oui.
Cette substitution peut s’accentuer en cas de dysfonctionnements dans
l’organisation. Au moment de l’enquête, c’est la mauvaise connaissance des
contraintes de fabrication du journal par la rédaction en chef qui était mise
en cause par les membres de l’édition. Pour un éditeur du central :
Nous sommes sans doute ceux qui avons le plus en tête les impératifs
technologiques […] l’impératif horaire du soir est primordial, si on est en
retard ça nous coûte beaucoup d’argent… et nous on sait, je suis pas sûre
qu’à la rédaction en chef tout le monde sache combien coûtent les retards
c’est quand même assez surprenant.
Mais les dysfonctionnements sont parfois structurels à l’organisation. Ainsi,
le circuit de la copie, qui voudrait qu’un article rédigé soit d’abord relu par le
chef de service ou le rédacteur en chef avant de parvenir à l’édition, n’est pas
toujours respecté. Comme l’explique un éditeur :
J’essaye toujours de me caler avec les rédacteurs, parce que le chef de service
il a souvent 12 500 trucs à faire en même temps, et puis il y a quelques fois
c’est quand même plus sympathique de prévenir directement le rédacteur que
t’apprécies pas vraiment ce qu’il vient de faire plutôt que d’aller voir le chef
de service.
Pour un chef d’édition sur l’Evénement :
C’est très très empirique comme fonctionnement […] C’est moi qu’apprécie
[quand des changements sont apportés sur les textes par les journalistes] là si
j’avertis la rédac chef ou si je l’en avertis pas, parce que en fait je suis là, ça
passe par moi. Quelques fois [les journalistes] appellent pas directement
enfin même tout le temps quand il y a des changements tout ça, ils viennent
directement nous voir nous, les éditeurs, plutôt que d’aller voir la rédac chef
et puis quelques fois c’est à toi de mesurer si tu vas voir la rédac chef pour
dire voilà, il y a tel changement, ou si tu dis : « bon, ça change pas grand-chose, je pourrai m’arranger moi en faisant tel truc et tel truc » et donc, je
sais pas… c’est très pervers.
Le déroulement du processus de « créativité négociée » n’est donc pas neutre
au sein de l’organisation. Son occurrence permet l’élaboration des
« normes » de réalisation du journal en même temps qu’elle déclenche un
nécessaire réglage des positions de ceux qui y participent. Certains
dysfonctionnements, comme une déresponsabilisation de la rédaction en chef
ou des problèmes structurels d’organisation influent sur la nature du
« rôle
[38] » des membres de l’édition. Du point de vue de l’approche
organisationnelle, ils contribuent à une amplification des « pouvoirs » des
éditeurs au sein de la rédaction. Pour autant, les acteurs ne mobilisent pas ces
« pouvoirs » à des fins utilitaires.
En effet, la substitution à la rédaction en chef est irréductiblement partielle.
Pour les membres de l’édition, elle implique le plus souvent de mettre en
œuvre leurs compétence d’une manière qui leur paraît peu gratifiante.
Comme l’explique un éditeur de l’Evénement :
Des fois quand je reçois des papiers à huit ou neuf heures que je trouve
vraiment pas bien, et que bon, c’est trop tard pour changer… Je me dis que si
la rédac chef avait mieux fait son boulot, si elle avait mieux commandé les
papiers, si elle avait mieux encadré les gens dans l’après-midi peut-être que
le soir je me retrouverai pas avec ces papiers là, que de toute façon j’éditerai
et qui de toute façon vont être publiés, et voilà.
Pour un éditeur du central :
Quand je vois les conditions dans lesquelles on travaille […] ceux qui disent
qu’on masque les dysfonctionnements du journal, c’est un peu ça, c’est… On
absorbe tout, que ce soit en termes de délai, de… hop, c’est toujours, il y a
toujours prêt […] on fait on fait, quelle que soit la qualité du texte, du
machin, […] on habille, on habille et […] on déguise et ça part et ça part tout
le temps et c’est rare les énormes accidents de production, c’est rare.
A l’échelle de l’organisation du journal, les membres de l’édition, se
trouvent pris dans une situation contradictoire, une « double contrainte
[39] ».
D’un côté, leur position les pousse à veiller à la qualité du contenu du
journal et, à ce titre, leurs responsabilités sont importantes. Du simple
secrétaire de rédaction à l’éditeur central, ils assurent le relais des directives
de la rédaction en chef, organisent les communications entre les différents
services et veillent au bon déroulement du processus de fabrication du
journal. Mais cette même position les coupe de la « maîtrise des incertitudes
pertinentes qui conditionnent la solution d’un problème » c’est-à-dire
l’initiative du sujet des articles et le respect de leur angle, dont la
responsabilité revient à la rédaction en chef. Par conséquent, les éditeurs se
retrouvent au premier rang pour témoigner des lacunes de l’organisation du
journal : le non-respect par les journalistes des directives de la rédaction en
chef, les abus des journalistes qui « survendent » leurs articles, les manques
de communication entre les différents services…
Ainsi, au cours d’une réunion du matin au service France, on a pu observer
la progression dramatique dans les propos d’un chef de service qui
argumentait successivement pour imposer un sujet : « c’est un sujet qui me
passionne », « j’y tiens absolument » et enfin « c’est un scoop ! ». Les
dysfonctionnements peuvent aussi avoir pour origine la manque de cohésion
entre les différents services. Au service Culture, la chef d’édition nous donne
un exemple de conflit avec la photo :
Un problème régulier c’est sur les interviews de cinéaste : [la photo] veux
envoyer quelqu’un pour la faire, le service Cinéma les a prévenus, le portrait
est fait. Et puis arrive le jour de l’interview du cinéaste et son portrait. Pas
d’images du film parce qu’il n’y a pas de place. […] Une fois comme ça la
photo avait été faite avant l’interview. L’interview était nulle. Le journaliste
qui l’avait faite dit : « Il n’y a rien à sauver, je vais faire la critique du film »
et [« la photo »] voulait absolument qu’on mette le portrait alors qu’il n’y
avait plus d’interview !… Tu dois te battre pour qu’ils remballent leur
portrait. Je comprends, eux, ils défendent la production photo maison.
Les outils de la sociologie des organisations permettent de replacer le
processus de « créativité négociée » dans le cadre des spécificités
organisationnelles du journal. Les rétroactions négatives sur les textes,
l’élaboration des pages ou la réalisation d’un titre sont autant d’occasions
pour les acteurs comme pour leurs interlocuteurs de mettre en jeu les
« pouvoirs » dont ils disposent au sein de l’organisation.
L’APPRENTISSAGE D’UNE POSITION
La mobilisation des outils théoriques qui nous ont permis d’organiser la
description du service d’édition du journal ne doit cependant pas aboutir à
résumer l’exercice de l’édition à
Libération à une lutte incessante. Certes, le
statut des éditeurs se « construit » au cours des interactions. Mais la
mobilisation d’arguments objectifs et distinctifs des autres journalistes par
les membres de l’édition participe également à la justification de leur
position et de leurs interventions
[40]. Au-delà, comme le suggère Denis
Ruellan, l’exploration du « processus de fabrication de l’information »
permet de mettre à jour ce que les « pédagogues [du journalisme] ont tenté
de définir comme la présence ou le talent
[41] » des journalistes : dans cette
dernière partie, nous nous arrêterons sur les qualités affichées par les
journalistes pour exercer leur activité d’éditeur.
Une expression récurrente utilisée par les « journalistes assis » pour se
distinguer de leurs collègues est celle de « premier lecteur et dernier
journaliste ». La qualité de « dernier journaliste » découle de leur situation
au bout de la chaîne de production de l’information et souligne leur
participation au contenu rédactionnel du journal. Pour un chef d’édition :
On est les journalistes qui écrivent le moins dans le journal mais on est ceux
qui écrivent le plus gros […] C’est très important les titres, c’est ce qu’on
jette à la face du lecteur le matin donc il faut que ce soit […] ton regard perso
sur un papier que tu as lu. Donc t’es un journaliste c’est un journaliste
évidemment, éminemment je dirai.
Mais l’intervention sur le contenu rédactionnel ne se limite pas à la rédaction
des titres. Elle se prolonge par une intervention sur le corps de l’article,
légitimée par la position de « premier lecteur ». Pour un chef d’édition :
Il arrive parfois que les rédacteurs qui sont pris par leur grande connaissance
du sujet, ne se montrent pas toujours suffisamment accessibles, et nous,
éditeurs ou SR on est les premiers lecteurs, on est là justement pour faire le
lien entre la parution du papier dans le journal, tel que le lecteur le lira le
lendemain, et puis la rédaction du papier par quelqu’un qui maîtrise
parfaitement le sujet. Parfois, il y a des choses à ajouter ou à enlever… Voilà,
il y a des ajustements à faire et l’éditeur est là pour ça, parce qu’il a une
double casquette, à la fois lecteur mais il est aussi journaliste…
Un terme revient également de manière récurrente en guise de justification à
l’intervention : celui de « l’expérience ». Malgré son caractère tautologique
comme facteur explicatif, l’expérience s’impose dans les discours des
acteurs comme une qualité déterminante pour l’exercice de l’édition.
D’une part, elle facilite la résolution des problèmes de mise en page ou de
rédaction d’un titre. Pour un ancien chef d’édition de l’Evénement, devenu
éditeur central :
De faire un bon titre, ça s’apprend, plus t’en fais, plus tu les fais vite et mieux
tu les fais, tout se fait par l’expérience, parce que t’as des cas de figure après
qui reviennent. Donc forcément quand tu connais un cas de figure que tu t’es
gouré et puis t’as appris, t’as vu comment on construisait tel type de
séquence. […] Moi je sais ce que c’est un événement classique, édito,
analyse chrono, photo, je connais les longueurs par cœur parce que j’en ai fait
cinquante, si c’est pas cinq cents.
L’expérience permet également une meilleure maîtrise des relations avec les
journalistes de la rédaction. On a évoqué plus haut la stratégie d’un chef
d’édition pour faire passer en douceur certaines modifications auprès d’un
rédacteur en chef qui ne « supporte pas qu’on [les] lui impose ». Une tel
« savoir-faire » ne s’acquiert qu’au cours du temps. Il permet aux éditeurs
d’intervenir sur les textes tout en ménageant la susceptibilité des rédacteurs.
Pour un chef d’édition :
C’est les relations avec les gens qu’il faut bien aimer… et aussi bien les
connaître pour voir quand est-ce qu’il faut leur laisser du temps, quand est-ce
qu’il faut les speeder…quand est-ce que tu peux critiquer mais pas trop, un
rédacteur c’est une petite chose, c’est fragile, c’est très angoissé, plus
angoissé qu’ils ne paraissent… Enfin pas toujours, mais certains… Donc
voilà […], pas mal de diplomatie.
Les derniers arrivés à l’édition admettent l’importance de l’expérience pour
la maîtrise des relations avec les journalistes. Pour un secrétaire de
rédaction :
Petit à petit je pense que plus ils te connaissent et plus tu leur parles et plus tu
peux influer… Mais enfin… […] Je pense que c’est très très long, c’est pas
au coup par coup mais sur deux trois ans… A mon avis, il faut bien ça…
Pour que tu sois reconnu comme quelqu’un qui peut être objectif, tout
simplement… C’est-à-dire qui prend pas des décision à la tronche du type ou
en fonction de ses goûts à lui, etc.
D’ailleurs, l’échec de l’intégration de nouvelles recrues directement à des
postes élevés de l’édition confirme combien la compétence pour ces postes
est empirique. Selon des éditeurs centraux :
[Des gens] qu’on avait recruté de l’extérieur, soit disant des gens qui avaient
de la bouteille et tout ça […] Ils se sont jamais intégrés parce que c’était pas
le même niveau de responsabilités, c’était pas le même niveau de dialogue
avec la rédaction, et donc ils savaient pas faire. T’as pas de recettes, t’as pas
de… c’est plus… à partir du moment où t’as… L’édition c’est un peu ça, si
t’es attaché au titre ». Pour un autre : « On a fait venir des gens de l’extérieur
en SR et le niveau SR maximum. […] Au central, il y a pas cinquante
personnes mais chaque fois qu’on a tenté de recruter à haut niveau… Le
dernier cas […] on a recruté à l’extérieur des gens directement au niveau de
chef d’édition. Ça n’a jamais, jamais marché, jamais… disons qu’ils n’ont
pas la même… qu’ils n’ont pas compris comment fonctionnait le journal. Je
crois que la première compétence d’un éditeur à Libé c’est de comprendre
comment marche le journal… c’est le premier truc… c’est le plus important.
Ainsi, pour les éditeurs, l’absence de cadre de référence pour exercer leur
spécialité se résout grâce au processus de créativité négociée. Mais, dans
l’environnement de la rédaction, seule l’expérience leur permet de faire face
aux implications d’un tel mode de fonctionnement. Pour les nouvelles
recrues, l’acquisition des compétences passe donc par un nécessaire
apprentissage de ce processus. Une fois acquis son principe, l’étape suivante
consiste à savoir évaluer la pertinence de son déclenchement. Pour un
secrétaire de rédaction :
Quand tu piges pas quelque chose, plutôt que de rester dans l’ignorance…
Avant de poser une question débile t’essayes quand même un minimum de
réfléchir personnellement; et puis après, après avoir retourné le truc deux
trois fois dans ta tête, après avoir pris le pouls des autres qui sont à côté et
ben oui, tu peux appeler le rédacteur en lui disant : « Je voudrais une
précision par rapport à ce passage ou… » Et ça se passe bien.
Mais, les nouveaux venus ne sont pas livrés à eux-mêmes. Les membres de
l’édition les plus expérimentés se chargent également de leur intégration.
Ainsi, pour une chef d’édition :
De temps en temps y a des mauvaises pioches. Donc on va lui dire assez vite
qu’il est nul.[…] Après ceux qui restent c’est ceux qui commencent à être
bon. Donc, juste le petit truc à faire c’est de le mettre à nos normes, c’est-à-dire de dire comment on bosse. De dire : « Voilà, c’est moi le chef, voilà
comment ça se passe, voilà comment on prend les papiers, un après les
autres, prends pas trois papiers à la fois, on prend pas trois pages à la fois non
plus ». Ça c’est des petites règles toutes bêtes et puis un moment aussi de
dire : « Voilà on discute d’un titre, si on est pas d’accord chacun donne ses
arguments et c’est moi qui tranche c’est-à-dire : on discute plus » […] De
temps en temps, il y a des petits jeunes qui débarquent : « Bon, non je pense
pas… » Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois : il y a un moment ou on
dit : « Fini, assez !… » […] Le nouveau va apprendre ça. […] Si au départ il
la ramène pas trop… Enfin je veux dire : s’il a envie d’apprendre, s’il se rend
compte qu’il y a des choses à apprendre ça va se faire très vite et très bien.
[Z] qui est avec nous depuis deux trois mois, […] se pose encore des
questions, il se demande si ça va, il demande encore des conseils, on lui
donne et puis je dis : « Ben voilà, là je fais plutôt ça, là la maquette passe en
trois col, là tu sais que tu vas pouvoir tailler… » Je fais des relances pour le
perfectionner quand je vois, quand je repère les choses. Et quand je dis :
« Ça, ça va pas et je sais même pas pourquoi mais ça va pas… » Ben là faut
qu’il reprenne le titre ou qu’on en rediscute ou…Ce qu’il faut surtout pas
c’est que les gens se braquent en disant : « Puisque c’est comme ça fais-le si
t’es si malin », donc c’est ça que t’apprends : bosser dans un groupe.
De la part du nouveau venu, l’apprentissage ne consiste donc pas tant à assimiler
des méthodes de travail, des principes « d’éditing », que de se plier au mode de
fonctionnement du groupe. Ce qui représente indéniablement un véritable
travail… sur soi. Un secrétaire de rédaction, revient sur son intégration :
Etre capable de discuter dix minutes sur un titre, un quart d’heure, c’est un truc
qu’est pas foncièrement en moi, […] Parfois je peux être très chatouilleux […].
Je suis aussi quelqu’un d’assez impulsif et ça c’est des choses qu’on est amené
à invariablement maîtriser en soi, ça fait partie de la diplomatie du boulot. Ça
fait jamais plaisir qu’on te dise : « Non, ton titre est nul, on comprend rien, il
est pas bon ». T’as réfléchi pendant dix minutes dessus. T’as envie de dire :
« Mais si putain ! ». […] Et puis tu te rends compte que c’est parfaitement
ridicule, c’est crétin… […] [L’attitude] intelligente c’est d’essayer de
comprendre pourquoi les autres te disent que ton titre n’est pas bon. C’est pas
une attaque personnelle. Parfois quand on commence, notamment ici parce
que… Enfin, quand on arrive, c’est un canard qui est assez dur sur le plan
humain… On a quand même le sentiment de devoir prouver des choses :
prouver un savoir-faire et des compétences professionnelles […] Ce qu’il faut
faire, c’est arriver à réfléchir sur ce qui fait que les gens t’ont dit ça parce que si
ils te l’ont dit c’est qu’il y a des raisons, il y a des raisons et il faut essayer de
les comprendre de manière à fonctionner différemment et à améliorer justement
le fonctionnement qu’on peut avoir. Mais ça on l’acquiert avec le temps avec
l’intégration à l’équipe mais aussi avec une certaine aisance dans le travail et
c’est des choses qui ne sont pas, c’est des choses qui… C’est une acquisition,
c’est pas quelque chose de naturel.
Conclusion
« Comprendre le travail des journalistes, c’est d’abord le regarder en train de
se faire » écrit Erik Neveu
[42]. Au cœur de la rédaction de
Libération, le
travail « en train de se faire » c’est le journal du lendemain
[43]. L’étude de
l’intervention des membres de l’édition de
Libération illustre la dimension
collective de ce « travail en train de se faire ». Ce constat nous semble
important pour plusieurs raisons.
La tentative de rétablir les médiations qui président à l’élaboration du
contenu du journal s’inscrit en complément des approches qui abordent le
journal en tant que « signifiant ».
Il paraît en effet improbable de saturer l’intégralité des significations du
discours du journal grâce à la reconstitution de son élaboration. Certes, à
l’instar des travaux d’histoire de l’art présentés par Hennion
[44] une telle
exploration peut permettre d’éviter quelques fausses interprétations. Ainsi,
contre un sens commun qui attribuerait telle ou telle intention au journal, et à
travers lui aux journalistes, une exploration de la réalité du terrain
permettrait de rendre compte des raisons de l’organisation de l’information,
du choix des titres, de la construction des articles ou encore de la répartition
des illustrations dans les pages. Pour cette raison, il faut reconnaître que les
investigations sur les « routines quotidiennes du travail journalistique » se
justifient comme préalable à des « questions tenues pour plus essentielles sur
les ‘pouvoirs’ de la profession
[45] ».
Mais, inversement, le sens qu’on peut attribuer au contenu du journal est loin
d’être le résultat de la somme des intentions ou même des participations des
journalistes. Tout d’abord, parce qu’un simple incident technique par
exemple peut suffire à modifier le résultat final : un problème dans le réseau
de terminal qui relie les journalistes entre eux, une panne informatique, un
logiciel récalcitrant et l’ensemble du contenu du journal du lendemain est
modifié. De même, une information jugée particulièrement importante peut
amener à supprimer une autre information pour lui faire de la place. Enfin,
une discussion au détour d’un couloir, un coup de fil entre deux journalistes
et c’est toute une séquence qui se trouve modifiée.
Sans se substituer aux sémiologues, on peut légitimement supposer que la
signification du nouveau contenu ainsi élaboré dépasse le simple incident
technique, cette information de dernière minute ou encore cet échange (à
condition que l’observateur ait été assez chanceux pour l’observer). Les
journalistes eux-mêmes d’ailleurs semblent se résoudre à ce que le contenu
du journal leur échappe partiellement : chaque matin, la conférence de
rédaction commence par un retour critique sur le journal du jour.
Comme le souligne Méadel : « La fabrication de l’information fait éclater le
schéma simple : émetteur, message, récepteur
[46]. » L’étude du processus de
création de l’information à travers le travail des membres de l’édition du
journal fait apparaître de manière latente un participant de taille à
l’élaboration du sens de son contenu : la maquette du journal elle-même. Peu
contraignante à
Libération , elle laisse aux membres de l’édition une marge
de manœuvre d’autant plus grande, elle conditionne néanmoins l’ensemble
du travail des journalistes.
Là encore, ce constat vient appuyer la nécessité d’une lecture du journal en
dehors de la somme des actions qui contribuent à son élaboration. Ainsi, un chef
d’édition exprime sa frustration par rapport aux exigences de cette maquette :
On fait un journal extrêmement compliqué à faire, on rêve un journal
extrêmement compliqué à faire et après on se cogne à la réalité, d’où les
multiples frustrations […] dans tous les corps de métier du journal …[…] on
arrive pas toujours à faire cette manchette formidable qu’on avait trouvé le
matin et dont aucun papier n’est le reflet… Donc on est emmerdé le soir, une
manchette moins forte ou ceci cela ou une manchette forte mais qui est un
peu putassière si je puis dire par rapport à ce qui avait été annoncé d’où la
frustration, qui est ma frustration personnelle quelquefois en sortant le soir.
Au final, ces différents constats amènent à se questionner sur la position de
l’observateur au sein d’une rédaction.
Au cœur du « processus séquentiel de production de l’information
[47] », la
principale difficulté est de rendre compte du travail en commun qui s’y
déroule, dans un univers de contraintes à chaque fois spécifiques, selon qu’il
s’y élabore un journal, un émission de radio ou de télévision. Par
conséquent, tenter de saisir ce « travail en train de se faire », à travers le
prisme d’un groupe particulier, expose forcément l’observateur à restreindre
son recueil d’informations sur ce travail non seulement aux limites de la
participation de ces journalistes au « processus de fabrication de
l’information » mais aussi aux informations qu’ils pourront, ou voudront
bien, lui en donner.
Ces écueils doivent-ils pour autant dérouter les sociologues du journalisme
du travail de terrain ? Notre propos n’est bien sûr pas de répondre par
l’affirmative à une cette question. Car les difficultés rencontrées ne font
qu’indiquer qu’au sein des rédactions ce n’est pas tant des journalistes au
travail qu’il est donné d’observer mais bien le travail des journalistes.
·
BATESON G. (1991), Vers une écologie de l’esprit, Tome 2, Le Seuil, Paris.
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VERON E. (1981), Construire l’événement, les médias et l’accident de Three Miles
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[1]
RUELLAN, 1993, p. 144.
[2]
SIRACUSA, 2001.
[3]
MEADEL, 1991, p. 11-26.
[4]
MARTIN, 1991.
[5]
VERON, 1981.
[6]
MOUILLAUD et TETU, 1989.
[7]
RUELLAN,
op.cit.
[8]
Ces concepts, visent à « ordonner les champs et à classer les données disponibles » sur le
milieu journalistique. La « sphère professionnelle » permet de préciser les « normes
professionnelles » mises en œuvre, les valeurs partagées ou les principes déontologiques
allégués à l’exercice du métier tandis que la « sphère organisationnelle et institutionnelle »
évoque les objectifs de l’entreprise, l’organisation de la rédaction et les pratiques réelles.
RIEFFEL, 1993.
[9]
Sur le discours du journal, voir IMBERT,1988.
[10]
Afin d’éviter toute confusion, il convient de rappeler que les secrétaires de rédaction sont
des journalistes au sens de la loi du 29 mars 1935 du Code du travail. A
Libération, leur
activité n’est pas antinomique avec l’activité de rédacteur et il n’est pas rare que certains
d’entre eux signent des articles dans les colonnes du journal.
[11]
Sur le rôle des secrétaires de rédaction dans le journal, voir MATHIEN,
op.cit.
[12]
La place du S.R. dans les journaux. Enquête du Centre de formation et de
perfectionnement des journalistes, 2001 (document imprimé).
[13]
MATHIEN,
op.cit.
[14]
Les pavés de texte dans le corps des articles.
[15]
Sur l’importance du thème de la « médiation » en sociologie : voir HENNION, 1993.
[16]
L’enquête présentée ici est le résultat d’un stage d’observation d’un mois à la rédaction de
Libération entre la mi-février et la mi-mars 1999.
[17]
C’est donc leur activité de « médiation » qui nous intéresse au premier chef. Pour cette
raison, on ne retracera pas les raisons historiques qui ont influées sur la nature de ce poste à
Libération. Raisons d’ailleurs difficile à reconstituer. Sur les difficulté de retrouver des traces
du passé du journal, voir GUISNEL, 1999.
[18]
Il n’existe pas à
Libération de documents : compte-rendu de comité de rédaction, de
réunions de chefs de service, tels qu’évoqués par PADIOLEAU, 1985, ni d’équivalents au
Style du Monde, une parution du titre, dans lesquels sont détaillées les règles déontologiques
du journal mais aussi les régles de rédaction et de présentation des différents types d’article.
[19]
Dix membres de l’édition ont été interrogées : deux « adjoints à la rédaction en chef
chargée de l’édition », quatre chefs d’édition, deux éditeurs et deux secrétaires de rédaction.
Sept interviews ont été réalisées dans les locaux du journal : au « hublot », vaste pièce
emblématique du journal où se déroulent la plupart des assemblées générales de la rédaction
et dans une pièce isolée, à l’étage de la direction de la rédaction. Deux interviews ont eu lieu à
l’extérieur du journal : une à une terrasse de café et l’autre dans un restaurant.
[20]
Sur le flou des compétences des journalistes : RUELLAN,
ibid., et sur le flou des
compétences des cadres, BOLTANSKI, 1982.
[21]
Sur les différents postes de l’édition à
Libération, voir
infra.
[23]
Document qui réunit les directives de mise en page du journal.
[24]
Libé II est la formule qui a précédé une éphémère troisième formule en 1995.
[25]
Cette conférence réunit les chefs de service, rédacteurs en chef et traditionnellement à
Libération, l’ensemble du personnel qui souhaite y assister.
[26]
L’augmentation du nombre de pages est toutefois rare et ne se justifie que par une
actualité exceptionnelle. Sur les contraintes de coût de la réalisation du journal :
TOUSSAINT-DESMOULINS, 1996.
[27]
Pour l’Evénement (voir note 33) cette réunion regroupe au central les rédacteurs et les
chefs de service avec les rédacteurs en chef.
[28]
Sur l’importance des angles : RUELLAN, 1993.
[29]
L’organisation de la rédaction de
Libération fait qu’à chaque spécialisation (infographie,
photo) correspond un service éponyme. De même pour “ la maquette ”. Ce service intervient
pour effectuer des opérations de mise en page qui dépassent les compétences des éditeurs : il
est souvent sollicité pour le « montage » des pages de l’Evénement ou des pages Culture ou
Sciences. Sous la direction du « directeur artistique » les « éditeurs visuels » mettent en place
des « détourés » (texte autour d’une image), réalisent les Une du journal…
[30]
Un feuillet équivaut à 1500 signes, caractères et espaces compris.
[31]
Organigramme mis à jour le 19 janvier 1999.
[32]
Cette répartition indiquée dans l’organigramme n’était pas celle que nous avons pu
observer. Dans la réalité, les pages Economie et France du journal étaient « montées » le
matin par un chef d’édition du plateau France. En début d’après-midi, il « abandonnait » les
pages Economie à un éditeur du plateau éponyme qui les prenait en charge. Ce dernier était
secondé par au moins deux autres éditeurs ou secrétaires de rédaction pour s’occuper non
seulement des pages Economie mais aussi Sport (les deux services sont sur le même plateau).
[33]
L’Evénément est une séquence qui dans les premières pages du journal développe un fait
marquant de l’actualité.
[35]
CICOUREL,
Ibid., p. 107.
[36]
CROZIER et FRIEDBERG, 1977, p. 96.
[37]
On envisage ici cette notion dans l’acception développée par CROZIER et FRIEDBERG,
1977. Ce n’est donc pas le pouvoir entendu comme un mode de domination mais plutôt comme
une capacité des acteurs à structurer les échanges au sein de l’organisation, p. 64 et suivantes.
On se limitera ici à exposer les différents « pouvoirs » à la disposition des acteurs sans pour
autant présumer de l’utilisation qu’ils en font, repoussant ainsi, comme le suggère Friedberg,
« toute catégorisation des rationalités, motifs et intérêts qui sous-tendent les comportements
observés à la fin du processus de recherche ». Voir également FRIEDBERG, 1993.
[38]
« L’aspect essentiel du rôle, mis en évidence par Goffman, est sa construction par l’acteur
au cours de l’interaction ». CICOUREL,
Ibid., p. 33.
[41]
RUELLAN,
op.cit.
[42]
NEVEU, 2001, p. 6.
[43]
On pourrait décliner ce constat aux autres médias selon leur « objet » : émission de radio,
de télévision ou de page web.
[44]
HENNION, art.cit.
[46]
MEADEL,
art.cit.