2002
Réseaux
La presse francophone en mediterranee
Anomalie d’un média de masse national en langue non nationale
Gilles Kraemer
L’existence dans le Maghreb, en Egypte et au Liban d’une cinquantaine de
quotidiens et d’hebdomadaires, ainsi que de centaines de revues de langue
française, dont la plupart sont de création récente, fait entorse à une logique
commune croyance en un processus de décolonisation où les états se sont
pour partie structurés autour du primat d’une langue nationale unique.
L’auteur propose trois hypothèse à la persistance, voire l’intensification dans
la dernière décennie de cette « anomalie » : un rôle d’ouverture que cette
presse francophone offre sur le monde, mais aussi sur la politique intérieure ,
une contribution à un partenariat euro-méditerranéen et l’émergence d’une
francophonie politique personnifie par Boutros-Ghali.
The existence in North Africa, Egypt and Lebanon of about fifty Frenchlanguage dailies and weeklies, as well has hundreds of magazines, most of
which were founded recently, belies the widespread belief in a process of
decolonization in which states have been structured partly around the
primacy of a single national language. The author proposes three hypotheses
to explain the persistence and even intensification, in the last decade, of this
"anomaly": the openness onto the world and onto domestic policy that this
Francophone press offers; a contribution to a Euro-Mediterranean
partnership; and, lastly, the emergence of a political French-speaking
community personified in Boutros-Ghali.
On trouve, en 2000, plus d’une cinquantaine d’hebdomadaires et de
quotidiens d’expression française au Maroc, en Algérie, en Tunisie,
en Egypte, au Liban – sans compter les autres périodiques au
nombre de 114 recensés en 1995 rien qu’au royaume chérifien
[1] ! Ce
phénomène, qui ne peut guère être réduit à un résidu d’une histoire
coloniale, puisque plus de la moitié d’entre eux n’existait pas en 1989, ne va
pas de soi. Accroc au schéma classique de communication dans un Etat
souverain disposant d’une seule langue nationale et officielle (une
information de masse nationale en langue nationale), la permanence de cette
presse francophone arabe est d’autant plus surprenante que le Machrek
comme le Maghreb ont vu se succéder, depuis les indépendances parfois
chèrement acquises, les processus de réappropriation de l’identité nationale,
les politiques d’arabisation, les idéologies du panarabisme et de
l’islamisme, etc.
C’est toute l’originalité de cette presse francophone en Méditerranée – nous
dirons « PFM » en y comptant essentiellement les quotidiens et les
hebdomadaires – que d’être un cas de média authentiquement national mais
rédigé en langue non nationale (ce qui exclut la presse française ou
monégasque). La seconde originalité tient à l’absence d’études européennes,
américaines ou orientales de ce phénomène transnational. Il faut bien
reconnaître qu’il est plutôt négligé au profit de recherches sur les
conséquences politiques, sociales et culturelles de la télévision satellitaire
sur la zone méditerranéenne ou de l’éclosion – autrement marginale – des
pratiques des nouvelles technologies de l’information et de la
communication. Déjà en 1988, François Chevaldonné tente de pallier le
manque de regroupement de recherches comparatives et multidisciplinaires
sur les médias arabes dans un ouvrage collectif
[2] qui, curieusement, fait
l’impasse sur la presse écrite. Les études qui suivent, jusqu’aux grands
programmes internationaux comme celui lancé en 1999 au Liban par le
CNRS, n’associent plus aux médias que l’audiovisuel et l’électronique
[3].
Certains chercheurs comme la Canadienne Lise Garon (1998) reprennent les
études très pointues sur la presse maghrébine qu’a menées dans les années
1960 Christiane Souriau-Hoebrechts
[4]. Il existe aussi de nombreux ouvrages
de témoignage (Malti, Labter, Mouffok...) mais aucun ne pose la
problèmatique de la francophonie, c’est-à-dire de l’usage d’une langue
étrangère – ou plus justement « seconde » – pour l’expression d’un média
de masse en Méditerranée.
METHODOLOGIE ET MODELES ANTERIEURS D’ANALYSE
Reposant sur le postulat que la PFM assume un rôle que ne joue pas la
presse de langue nationale, une enquête par entrevues systématiques auprès
d’informateurs-clés comme les directeurs de la rédaction ou les rédacteurs
en chef de 32 quotidiens et hebdomadaires de la PFM, entre 1997 et 1999,
au travers d’une même série de 64 questions, a conduit à constater plusieurs
tendances lourdes. Ce choix, même s’il a été limité par l’impossibilité de se
rendre en Algérie en pleine « décennie rouge » (seuls les responsables des
cinq principaux quotidiens privés, en déplacement en France ou au Liban,
ont pu être interrogés
[5] ), a permis de tendre vers une certaine exhaustivité et
d’éviter la construction d’un échantillon sans représentativité. En effet, il ne
manque à notre enquête que les entretiens avec une vingtaine de rédacteurs
en chef algériens des rares quotidiens étatiques et de nombreuses
publications privées apparues après 1990 qui n’atteignent pas, pour la
plupart, des tirages ou une influence importants. Nous avons complété ces
entretiens systématiques par une cinquantaine d’interviews de journalistes,
de chercheurs et de diplomates.
En l’absence de toutes études d’audiences respectées et fiables dans des
pays, où même le tirage d’un journal fait l’objet de secret ou de rumeur, la
méthode a consisté en l’analyse de la stratégie des acteurs principaux
confrontée aux résultats d’une étude de contenu sur la couverture
d’événements révélateurs. En nous inspirant de Roger Mucchielli
[6], nous
avons étudié la couverture de ces journaux à l’occasion de la Conférence
euro-méditerranéenne des ministres des Affaires étrangères des 15 pays de
l’UE et de leurs 12 homologues sud-méditerranéens à Stuttgart en avril
1999 (59 articles), et du Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement
francophones à Hanoi, en novembre 1997 (68 articles).
Ces méthodes comparatives n’empêchent pas d’apporter de nombreuses
nuances entre les paysages médiatiques des différents pays ainsi qu’entre les
titres au sein d’un même Etat. Pour empiriques qu’elles soient, elles offrent
un recours face à l’absence d’études récentes sur le sujet et aux limites –
sinon au caractère caduc – des rares modèles antérieurs d’interprétation.
La PFM, un média au service du développement ?
Ainsi, depuis l’abandon par l’ONU de sa doctrine du Nouvel ordre mondial
de l’information et de la communication (NOMIC) à la fin des années 1980,
les chefs de rédaction de la PFM ne revendiquent plus le rôle assigné alors à
la presse de « vecteur du développement ». Même si les pays concernés sont
toujours en voie de développement et que les disparités entre médias du Sud
et du Nord perdurent, il n’y a guère que le directeur du quotidien marocain
proche du Palais, Le Matin du Maghreb et du Sahara, pour reprendre les
termes du NOMIC. « Eduquer les gens » est ainsi la vocation principale du
titre. Dans les faits, le relais fidèle de l’Etat, voire sa célébration rituelle, qui
ont tellement marqué les journaux de l’ère NOMIC, restent très présents
dans les titres officiels du Maghreb et de l’Egypte. D’autres titres étatiques
égyptiens (Al-Ahram Hebdo et Le Progrès égyptien) ou partisans marocains
(Temps présent, Al-Maghrib, Al-Bayane) revendiquent, par ailleurs, une
sensibilité tiers-mondiste.
Mais la plupart des nouvelles publications marocaines – plus ouvertes sur
l’économie que la politique – ou algériennes qui se veulent
« indépendantes » entendent rompre avec ce modèle qui plaçait
l’information au seul service du pouvoir. Les journaux francophones
s’adressent généralement à un lectorat appartenant aux classes sociales
élevées, bilingue (voire trilingue) et occidentalisées dans ses références
comme dans ses modes de vie, pour lequel le paradigme du développement
est dépassé.
La PFM demeure-t-elle au service de l’Etat ?
Au-delà de ce schéma développemental, un modèle d’analyse des relations
presse/pouvoir, couple indissociable et difficile à dépasser dans plusieurs
pays méditerranéens à la tradition étatique forte, pourrait s’imposer dans le
cas de la PFM. Comme le remarque le chercheur tunisien Larbi Chouikha :
« Ces deux champs (journalistique et politique) interfèrent, se complètent et
même se confondent intimement pour aboutir à une dépendance totale, voire
à une subordination des habitus des journalistes et de leur production
symbolique, au monde politique incarné par l’institution étatique, c’est-à-dire : parti au pouvoir et gouvernement tous confondus, ainsi que les
personnes qui agissent en leur nom
[7]. »
Les quotidiens et les hebdomadaires de la PFM peuvent d’ailleurs se ranger
selon trois genres en relation directe avec le pouvoir central : les titres
étatiques ou assimilés ; les titres partisans, organes de partis politiques ou
d’organisations religieuses ; les titres dits « indépendants » et qu’il est
préférable d’appeler « privés » tant leurs liens avec les hommes au pouvoir
sont parfois souterrains. De nombreuses études portent sur les « liaisons
dangereuses » entre les journaux et les pouvoirs au Maghreb comme au
Machrek. Outre les publications étatiques qui ne peuvent s’essayer à un
discours pluraliste que dans un pays comme l’Egypte où la presse
francophone reste ultra-minoritaire, les titres partisans ou privés demeurent
souvent intimement liés aux gouvernants.
Ainsi, nombre d’anomalies existent dans les publications comme, au Maroc,
le cumul des titres de ministre et de directeur de publication (le Premier
ministre Youssoufi avec Al-Ittihad Al-Ichtiraki ; son ministre chargé de
l’aménagement du territoire avec Libération et le ministre de l’Education
nationale avec Al-Bayane). Au Liban, le président directeur général du
groupe de L’Orient-Le Jour, journal privé, a également été, sept ans durant,
ministre de la Culture et de l’Enseignement supérieur.
En Algérie, nombreux sont les spécialistes qui constatent que « l’existence
de plus de trente quotidiens francophones ou arabophones (dont les deux
tiers en français) à vocation nationale est un non-sens économique
[8] ».
Comment autant de titres parviennent-ils à survivre alors que seuls quelque
six quotidiens peuvent compter sur leur diffusion pour se maintenir ? Les
liens de certains avec des cercles du pouvoir qui fourniraient informations et
argent sont dénoncés par des journalistes ou des chercheurs (Garon,
Chalabi, Malti, Mouffok). Ainsi, selon la directrice de l’ancien
hebdomadaire partisan du dialogue démocratique avec les islamistes,
La Nation, la suprématie de la presse francophone serait d’ordre politique.
« Il s’agit d’une prétendue supériorité qui repose sur le soutien du pouvoir à
la presse francophone, car la majorité des hommes au pouvoir penchent
pour la langue française. Il y a en effet un discours sur l’arabisation, mais il
n’y a pas une volonté politique qui se traduirait concrètement par une aide
ou une politique de soutien
[9]. » Très majoritairement opposée au projet
islamiste, cette presse se serait transformée, depuis les premières victoires
électorales du Front islamique de salut (FIS), en alliée objective du régime
dans sa stratégie d’affaiblissement de ce courant politique et social. La
presse arabophone, qui lui était largement favorable, aurait fait les frais de
cette coloration.
Cette analyse – pour intéressante qu’elle soit – fait un peu vite l’impasse sur
les multiples pressions politiques, judiciaires et économiques dont ont été
victimes les principaux titres francophones pendant toute la décennie. Elle
semble aussi négliger le meurtre de plusieurs de leurs journalistes, vite
attribué à « des terroristes armés » sans qu’il soit possible pourtant d’écarter
totalement la thèse – dans certains cas – d’actes commandés par des
responsables au pouvoir. Mais de façon à être reçu partout (en dehors de
l’Algérie en pleine « décennie rouge »), sans mettre en difficultés nos
interlocuteurs et sans risquer de nous heurter toujours à des secrets bien
gardés, nous avons choisi délibérément de placer l’analyse au-delà d’une
seule étude des relations presse-pouvoir.
La PFM, média de minorités ou de communautés ?
Aussi, plutôt que de poser l’impossible question de Djallal Malti, « La
presse algérienne est-elle indépendante
[10] ? » – question qui peut être élargie
à tous les pays – est-il possible d’importer du Québec un autre modèle
d’analyse, celui de « presse minoritaire » ou « communautaire
[11] » dans un
environnement majoritaire. En effet, ce phénomène d’un média national en
langue non nationale se place d’emblée en situation « marginale », puisqu’il
s’exprime dans une langue qui n’est pas la langue de l’Etat. D’ailleurs, les
pays étudiés ont tous un régime d’unilinguisme officiel.
Certains journaux font référence plus ou moins explicitement à cette
« conscience communautaire » exprimée par voie de presse qu’ont étudiée
plusieurs chercheurs au Canada (Watine, Johnson, Beauchamp, Demers).
Ainsi, des publications s’inscrivent dans la fonction que Francis Balle
(1987) associe au médias des milieux minoritaires en direction d’audiences
« closes » ou « demi-closes » (c’est-à-dire disposant d’un public considéré
comme acquis) de propager une identité ou une cause.
Au Liban où le communautarisme a conduit autant à l’élaboration d’un Etat
dont le pouvoir est partagé suivant les confessions qu’à seize ans de guerre
civile intercommunautaires (1975-1990), contribuant à grossir une vaste
diaspora, les minorités sont une réalité.
L’Anatomie de la francophonie
libanaise conclut que : « Le français n’est plus, s’il l’a jamais été, l’apanage
d’une seule communauté religieuse. Cependant si la plus forte avancée du
français s’est faite dans la communauté chiite, ce sont les communautés
chrétiennes qui sont les plus représentées dans l’échantillon de
francophones réels dont près de 50 % sont maronites
[12]. »
Aussi, des traditions de pratiques culturelles restent vivaces et le chef du
bureau de l’Agence France Presse, Jacques Lhuillery, peut estimer en 1998
qu’en dehors d’Al-Nahar (arabophone), toutes les publications libanaises
sont des « journaux de communautés » ; les titres francophones étant
essentiellement orientés vers une population chrétienne. Palliant le manque
d’enquête de lectorat par confessions, nous avons étudié les appartenances
religieuses des principaux responsables des dix-huit périodiques
francophones libanais.
En mars 2000, sur les quarante cinq personnes qui possèdent ou dirigent un
tel titre, deux seulement sont musulmanes dans un groupe de mensuels de
jeunes (Echo génération) et un hebdomadaire culturel donnant les
programmes TV (Vision). Si des médias audiovisuels appartenant
majoritairement à des chiites (National Broadcasting Network de Nabi Berri
et ses proches) ou à des sunnites (Future TV et Radio Orient des proches de
Rafic Hariri) offrent des programmes en français notamment en direction
des Libanais rentrés de France ou d’Afrique francophone après la guerre, la
presse écrite francophone demeure l’apanage des chrétiens.
En Algérie, les violences étatiques et le terrorisme islamiste radicalisent les
approches et développent des réflexes identitaires semblables à ceux des
minorités persécutées. Même si les journalistes francophones n’ont pas plus
été la cible des terroristes que les arabophones – la télévision algérienne
surtout ayant payé un lourd tribut –, il n’en reste pas moins que deux fois
plus d’employés de journaux en langue française ont été assassinés que
d’employés de titres arabophones (moins nombreux par ailleurs).
Ainsi, selon un décompte de la Fédération internationale des journalistes
(FIJ) qui dispose d’un bureau à Alger, sur la centaine de cadres,
journalistes, ouvriers du livre, photographes ou techniciens tués entre 1993
et 1997,36 appartenaient à des publications francophones contre 15 à des
arabophones. Rien d’étonnant dès lors que nombre de journalistes
francophones estiment être pris entre deux feux, celui des nationalistes du
pouvoir qui les accusent d’être des « traîtres du Hizb’França » (du parti de
la France) et celui des islamistes qui les traitent de « renégats du parti de
Satan
[13] ».
Révélateur de la fracture entre les composantes de la société algérienne : la
loi sur la généralisation de la langue arabe entrée en vigueur le 5 juillet
1998. Benamar Zerhouni, ancien ministre de la Communication chargé du
dossier de l’arabisation au gouvernement, n’hésite pas à déclarer que la
presse francophone « n’a rien à voir avec le peuple algérien, sa culture et
ses traditions, sauf le fait qu’elle est domiciliée à Alger. (...) L’existence de
cette presse francophone est en nette contradiction avec la Constitution
[14] ».
Le gouvernement algérien le limogera discrètement face au tollé de la
presse (francophone accompagnée de quelques titres arabophones) et de
certains partis politiques. Il s’agit surtout de ceux proches des Kabyles
comme le Front des forces socialistes (FFS) et le Rassemblement pour la
culture et la démocratie (RCD) qui dénoncent « cette loi scélérate » et
appellent à la désobéissance civile. D’ailleurs, des titres comme Liberté,
dont l’actionnaire principal est un homme d’affaire berbère partisan du
RCD, ou Le Matin qui dispose d’une édition « Kabylie » avec son titre en
caractères berbères, sont très clairement porteurs d’une « conscience
communautaire », tout en ayant un positionnement et un lectorat national.
Au Liban comme au Maghreb, ces particularismes de « média
communautaire » ou « de minorités » ne définissent toutefois pas une règle
générale ni un modèle assimilable à tous les titres francophones
méditerranéens ou par rapport auquel ils doivent tous se positionner. En
revanche, l’enquête par interviews systématiques révèlent des traits
communs qui vont parfois à l’encontre des idées reçues.
Des chefs de rédaction jeunes dans des titres jeunes
Il ne se rencontre pas de chefs de rédaction de la PFM abattus et perpétuant
de façon misérable la publication d’un titre dont seule l’histoire garde la
trace de son rayonnement. Au contraire, ces responsables sont jeunes,
compte tenu de leurs fonctions (44 ans en moyenne en 1998, avec près d’un
tiers de moins de 39 ans) et leurs titres plus jeunes encore puisqu’une
majorité est née après 1990 (18 sur 32). La proportion serait d’ailleurs bien
supérieure si nous avions pu enquêter en Algérie auprès de la trentaine de
quotidiens qui existent à la fin de la décennie 1990 et dont nous n’avons que
cinq représentants parmi les répondants.
Certes, le plus ancien titre de la PFM est de loin Le Progrès égyptien
(1893), suivi des titres libanais comme La Revue du Liban (1928) ou
L’Orient-Le Jour (1971) issu de la fusion de deux quotidiens des années
1924 et 1934. De rares publications se maintiennent depuis la période
coloniale (La Presse de Tunisie en 1936) ou sont nées dans la clandestinité
des mouvements indépendantistes (Le Renouveau/L’Action en 1933, El-Moudjahid en 1956). Si plusieurs publications de la PFM ont été créées aux
lendemains des déclarations d’Indépendance (L’Opinion en 1962,
Libération en 1964), nombreux datent de la fin de la bipolarisation du
monde. Le plus jeune étudié de la décennie est marocain (Le Reporter,
1998) mais d’autres titres ont paru depuis comme les hebdomadaires
marocains Tel Quel (2001) ou Demain (2000) et plusieurs quotidiens
algériens comme La Nouvelle république (1998) ou L’Expression
(novembre 2000). Le secteur de la PFM perpétue au début de la décennie
2000 son dynamisme des premières années 1990.
Les chefs de ces rédactions sont plutôt des hommes (28 sur 32) mais les
femmes peuvent être à la tête de titres influents comme Magazine au Liban,
L’Economiste au Maroc, Le Matin en Algérie. Ils disposent très
majoritairement d’une formation universitaire dans leur pays (20 sur 32) ou
complétée à l’étranger (15), essentiellement en France. Toutefois, ils ne sont
qu’un peu moins d’un tiers à avoir suivi des études – théoriques ou
pratiques – spécifiquement journalistiques, ce qui tend à prouver que la
profession reste ouverte en Méditerranée. En moyenne, l’expérience de ces
chefs de rédaction en 1998 est de dix-sept ans et une grande majorité
d’entre eux ne sont entrés dans leur journal que durant la décennie 1990 (23
sur 32). Nous pouvons voir là une réelle mobilité, bien éloignée de tout
paysage médiatique figé.
Quel que soit le statut de leur journal – étatique, partisan ou privé –, les
responsables de la PFM restent conscients du rôle que joue leur titre dans la
société et voient l’avenir avec confiance. Ainsi, l’optimisme prédomine
quant à leur vision sur cinq ans (20 sur 32) tandis qu’un seul reste
franchement pessimiste (le reste demeurant partagé). En revanche, leur
vision de l’avenir à dix ans pour la presse francophone nationale en général
est plus mitigée mais reste majoritairement confiante (11 optimistes, 13
partagés, 5 pessimistes). La différence entre les deux tendances est plutôt
signe de dynamisme et d’émulation. Elle semble montrer que, malgré la
conscience de la baisse progressive du lectorat francophone (du fait de
l’arabisation de l’enseignement au Maghreb essentiellement), les
responsables interrogés pensent que leur journal est mieux armé que leurs
concurrents francophones pour se maintenir.
Une concurrence assumée
Face à la concurrence des quotidiens ou des hebdomadaires en langue
nationale, les chefs de la PFM gardent de sérieux atouts. Un journal étant
vendu sur deux marchés, celui du lecteur-acheteur et celui des annonceurs,
les journaux francophones bénéficient à la fois, selon leurs responsables, de
la plus grosse part du marché publicitaire du secteur privé (20 répondants
sur 32) et de la meilleure couverture de l’actualité économique (24 sur 32).
Ce secteur à la fois vital pour un pays et rendu très dynamique actuellement
du fait de la mondialisation et des partenariats euro-méditerranéens, est un
vecteur de développement pour la PFM.
Ainsi, les chefs de rédaction constatent-ils la faiblesse de la publicité du
secteur privé dans les titres arabophones à grands tirages du Maroc,
d’Algérie, de Tunisie, tandis qu’au Liban, les titres francophones
revendiquent les plus fortes parts de marché publicitaire dans le secteur très
rentable des produits de luxe. Les raisons d’un tel déséquilibre sont
multiples, parmi lesquelles la tradition de la presse coloniale, la référence à
la presse européenne, la formation des publicitaires, la maîtrise des
technologies ou la croyance populaire en « une langue qui vend mieux »
sont les plus évidentes au Maghreb.
Même si le marché publicitaire, sous l’action discrétionnaire de l’Etat
comme en Algérie ou en Tunisie, peut être faussé, il ne semble pas que ces
tendances observées soient remises en cause, d’autant que l’appel aux
investisseurs européens et l’ouverture des marchés nationaux tendent à
s’exprimer dans une langue autre que l’arabe, en anglais parfois et en
français surtout. Mais les titres en langue nationale partagent avec les
publications francophones essentiellement étatiques ou partisanes (quand il
s’agit du ou des partis au pouvoir) les faveurs de la publicité publique
(communication institutionnelle, annonces d’entreprises étatiques, appels
d’offre). Surtout, les petites annonces classées sont largement le fait des
publications en langue nationale, comme le confirment 22 chefs de
rédaction sur 32. Plusieurs d’entre eux avancent des raisons purement
économiques : ces annonces ne les intéressent pas parce qu’elles rapportent
beaucoup moins que la publicité qu’ils diffusent.
Une élite ciblée
Contrairement à une idée répandue, les chefs de rédaction de la
Méditerranée ne sont pas démunis dans l’appréhension de leur lectorat.
Malgré le regret souvent exprimé par les Marocains, les Algériens, les
Tunisiens, les Egyptiens ou les Libanais de l’absence d’un organisme du
type de l’OJD français pour contrôler la diffusion et les tirages, plusieurs
instituts de sondages étudient les audiences des médias en s’appuyant sur
une méthodologie de plus en plus sérieuse au Machrek comme au Maghreb.
Ces organismes n’ont fait leur apparition qu’à la fin de la décennie (comme
l’Institut Abassa qui a proposé la première étude multimédia sur l’Algérie
en 1997). Leurs enquêtes font l’objet de vives polémiques dans un secteur
encore habitué au secret des chiffres. Toutefois, il se trouve une large
majorité de chefs de rédaction à avoir commandé une étude sur leur lectorat
(22 sur 32) et plus d’un tiers l’ont confiée, au cours de la décennie 1990, à
un organisme spécialisé (11 sur 32).
L’appréciation que les chefs de la PFM portent sur leur lectorat le définit
clairement comme appartenant aux catégories sociales les plus élevées. Il
s’agit d’abord d’une élite politique (sauf en Egypte), puis d’une élite
universitaire et intellectuelle, d’une élite économique enfin (surtout au Maroc
et au Liban, un peu en Tunisie et à peine ailleurs). En Tunisie, une part
essentielle du lectorat francophone semble composée par les fonctionnaires.
Ceci s’explique à la fois par le développement de la classe moyenne et la part
importante de la fonction publique dans le pays mais aussi par des habitudes
d’abonnements « de soutien » dans toutes les administrations tunisiennes.
Enfin, à de rares exceptions près (comme en Egypte), les chefs de rédaction
revendiquent un lectorat d’actifs (la part des retraités n’y étant que modeste),
ce qui contredit un peu la vision générale d’un lectorat vieillissant. Quant à la
part internationale du lectorat, elle est essentiellement composée d’expatriés
des milieux diplomatiques ou d’affaires dans les pays mêmes (essentiellement
en Egypte, au Liban et en Tunisie) tandis que les exportations restent infimes
pour la majorité des titres.
Toutefois, les limites du renouvellement du lectorat son perceptibles dès
aujourd’hui et l’état de l’enseignement national en est le révélateur. Les lois
sur l’arabisation généralisé au Maghreb, la crise de l’enseignement public
au Maroc, en Algérie, et même en Tunisie, le manque de débouchés en
français au sortir des écoles francophones en Egypte, la baisse du niveau de
maîtrise du français en dépit de sa diffusion plus large au Liban constituent
de réels motifs d’inquiétude pour les responsables de la PFM. Cependant, le
constat amer de certains d’entre eux, quant à la baisse des habitudes de
lecture et à l’accroissement d’un certain « analphabétisme bilingue » (en
Algérie et au Maroc), peut être partagé par leurs confrères arabophones.
La presse francophone méditerranéenne est placée dans une situation
paradoxale par son statut même. Presse nationale en langue non nationale,
elle doit à la fois rester proche d’un lectorat surtout avide d’informations
locales et qui suit l’actualité mondiale au travers des radios internationales
ou de la multitudes de chaînes de télévision par satellite, mais elle doit lui
apporter aussi une ouverture privilégiée sur le monde que lui permet son
expression en langue autre que nationale. Le postulat d’une fonction
spécifique et irremplaçable assumée par PFM à côté de la presse en langue
nationale – la permanence d’un lectorat de masse ne s’expliquerait pas
sinon – conduit à poser trois hypothèses. Celle de son rôle particulier au
plan national, mais aussi au-delà où elle suivrait de façon privilégiée deux
axes internationaux et géopolitiques contemporains : l’élaboration du
partenariat euro-méditerranéen et l’émergence de la francophonie politique
de Boutros Boutros-Ghali.
Ces hypothèses ont le mérite aussi d’inscrire l’analyse directement dans la
dernière décennie du XXe siècle. Le processus de Barcelone pour un
partenariat entre les pays du pourtour méditerranéen ne date, en effet, que
de novembre 1995 tandis que la dimension politique de la francophonie
n’est officiellement revendiquée que depuis la conférence des ministres des
Affaires étrangères à Marrakech (décembre 1996). L’ensemble des résultats
issus du discours des chefs de rédaction et de l’analyse des contenus
médiatiques permet de tester ces trois hypothèses.
Rôle national spécifique
Parmi les différentes fonctions de la presse dans un Etat démocratique ou en
phase de démocratisation, il est significatif que la plupart des chefs de
rédaction de la PFM revendiquent en priorité les rôles de « surveillance » et
de « forum assurant la reliance sociale » bien avant l’apport d’une image du
monde, la transmission de la culture ou la dimension économique. Ils se
placent ainsi au cœur des débats en cours dans des sociétés généralement en
transition.
Cette tendance est confirmée par les estimations des chefs de la PFM sur
leur plus large couverture de la politique intérieure (14 répondants la jugent
supérieure à celle de leurs concurrents arabophones et 12 égale) et de
l’économie (24 sur 32 estiment la traiter plus que leurs homologues en
langue nationale). La dimension d’ouverture sur le monde, si nécessaire au
développement d’une société, est par ailleurs mieux revendiquée ici
puisqu’il se trouvent 15 chefs de rédaction sur 32 pour estimer lui accorder
une plus grande place que leurs confrères arabophones et seulement 8 pour
affirmer le contraire. En revanche, la presse de langue nationale semble
beaucoup plus riche en faits divers (selon 28 répondants), en
divertissements (13 répondants sur 32 tandis que 11 estiment en fournir
autant), et plus modérément en sport (19 répondants jugent leur couverture
sportive équivalente et 8 inférieure).
Cette différence de profil général – qui conduirait globalement à voir dans
la presse francophone un « média élitiste » face à une presse en langue
nationale plutôt « populaire » – trouve une nouvelle illustration au travers
des rubriques proposées par les journaux francophones. Sept styles de
rubriques, totalement originales suivant les pays, distingueraient ainsi, selon
les chefs de rédaction, la PFM de sa consœur arabophone dans le domaine
de la finance et de la bourse, des médias, de l’humour, des échos et des
indiscrétions, de la jeunesse, de la francophonie culturelle et de l’histoire.
Quant aux genres journalistiques, la presse francophone aurait plus recours
aux grands genres dits « d’information » (le reportage, l’enquête) là où sa
consœur est plus versée dans ceux « de commentaire » (éditorial, tribune,
chronique).
De plus, quatorze chefs de rédaction de la PFM assurent que le français
permet d’aborder des sujets que la langue nationale exclut ou rend difficiles.
Les raisons évoquées sont d’ordre techniques ou culturelles – il y a plus de
facilité à parler de découvertes scientifiques en français qu’en arabe, pauvre
en termes et en concepts contemporains – mais aussi de l’ordre du tabou
religieux ou politique. Souvent rappelées, les « valeurs arabo-musulmanes »
inspirent très largement la presse arabophone et lui interdisent le plus
souvent les sujets comme la laïcité, l’analyse de l’islamisme, l’avenir de la
monarchie au Maroc, la sexualité, etc. Plus nombreux encore sont les chefs
de rédaction qui pensent que le français permet d’aborder différemment un
même sujet (26 répondants dont 5 de façon très nuancée). Les qualités
distinctives reconnues au français selon les uns ou les autres dans le
domaine de la métaphore, la tradition, la précision, la clarté, la modération,
la neutralité, l’efficacité, la liberté et la modernité, illustrent cette différence
que nous cherchons à révéler.
La question méditerranéenne
Bien que la plupart des titres de la PFM soient surtout attachés à couvrir
l’actualité nationale ou régionale, la dimension internationale que
représente la Méditerranée fait partie intégrante de leur ligne éditoriale de
façon prioritaire (21 répondants) ou secondaire (8 répondants sur 32).
La Méditerranée, en dehors de quelques définitions égocentrées, est
essentiellement synonyme de relation à l’Europe (plus précisément, aux
pays de l’Europe du sud dont la France) dans la bouche des chefs de
rédaction de la PFM. Il y a d’ailleurs un lien direct à établir entre la
sensibilité des titres à cette thématique et l’avancée des accords euro-méditerranéens d’association dans le cadre du processus de Barcelone.
Ainsi, la Méditerranée fait réellement partie de l’agenda politique et
journalistique de la Tunisie et du Maroc qui sont les seuls pays du Sud
(avec PFM) à avoir leur accord de partenariat avec l’Union européenne
entré en vigueur (respectivement en mars 1998 et en mars 2000). L’Egypte
et l’Algérie n’ont signé qu’en 2001 (il faut encore la ratification des
parlements) tandis que le Liban poursuit toujours ses négociations.
Si la représentation de la Méditerranée que se font les chefs de la PFM
mélange le lyrisme au réalisme, conduisant à constater souvent l’échec
actuel du projet de meilleure intégration de l’Europe et de son Sud, ils sont
plus des deux tiers à y voir l’axe principal de la relation à l’Europe, plus de
la moitié à la considérer porteuse d’avenir pour leur pays et près d’un tiers à
réclamer une meilleure coopération. Toutefois, ils ne sont qu’une minorité à
participer à des échanges ou des réseaux euro-méditerranéens ou
méditerranéens; et encore ne s’agit-il souvent que d’initiatives européennes
avec financements européens (12 répondants sur 32). Nous voyons là
assurément les limites du thème et de la militance de ces acteurs.
La Conférence euro-méditerranéenne des ministres des Affaires étrangères à
Stuttgart les 15 et 16 avril 1999 a donné lieu – à l’exclusion d’une partie des
quotidiens algériens tout occupés par l’élection du président Bouteflika – à
une couverture importante de la part des titres marocains, tunisiens,
égyptiens et libanais. Toutefois, malgré cinq envoyés spéciaux et quelques
éditoriaux, le traitement d’un sujet qui engage l’avenir même des sociétés
du pourtour méditerranéen reste encore très institutionnel et rarement
proche des lecteurs (à l’exception d’articles économiques pour les hommes
d’affaires au Maroc).
La relative jeunesse du processus de Barcelone (1995), même s’il s’appuie
sur des décennies de diplomatie de rapprochement, et le blocage des
négociations de paix israélo-palestiniennes expliquent sans doute que ce
sujet ne soit pas, malgré l’intérêt affiché des chefs de rédaction, plus
largement couvert. Il est cependant, de par la langue européenne qu’est le
français et l’abondance des dépêches des agences internationales (AFP et
Reuter), plus traité par la PFM que par les journaux de langue nationale. La
couverture de ce thème ne saurait d’ailleurs que s’accroître dans les titres,
ne serait-ce qu’au rythme des signatures d’accord de partenariat entre
l’Union européenne et les pays tiers-méditerranéens.
Francophonie politique
La majorité des chefs de rédaction de la PFM n’intègrent pas, ou alors de
façon secondaire, la francophonie dans leur ligne éditoriale (16 répondants
sur 32 contre 9 qui la revendiquent). Ce constat est surprenant alors que
nous aurions pu imaginer que la nomination d’un grand Méditerranéen
comme Boutros Boutros-Ghali à la tête de l’Organisation internationale de
la francophonie (OIF) aurait galvanisé les chefs de rédaction du Maghreb et
du Machrek.
Au-delà des quatre sens habituels du concept de francophonie (notion
linguistique, géographique, spirituelle et institutionnelle), plusieurs chefs de
la PFM restent sensibles à sa dimension conflictuelle. Majoritairement, les
Algériens la rejettent pour la connotation postcoloniale de prolongation de
l’empire français qu’ils croient y déceler, tandis que plusieurs, au Maroc
notamment, y voient le vecteur d’une hégémonie culturelle et économique
de la France. Pourtant, les reproches vont plutôt au manque de clarté des
institutions francophones et à la petitesse des moyens mis en œuvre pour la
défense de la langue française sur la planète en général, au regard du
développement irréversible de l’anglais, et surtout au niveau de chaque pays
en particulier. Nombreux sont les Marocains et les Tunisiens qui voient une
incohérence de la France à parler de francophonie tout en poursuivant un
retrait de ses coopérants des systèmes éducatifs locaux et en maintenant des
procédures lourdes d’attribution de visa pour son territoire.
Si une très large majorité des répondants revendiquent une participation
personnelle ou de leur titre à un réseau francophone (24 sur 32), force est de
constater qu’elle ne débouche pas forcément sur une solidarité effective qui
aille au-delà de la simple participation à quelques conférences ou colloques
internationaux. Surtout, il y a une absence de coopération francophone entre
les pays du Sud. Il semble bien, malgré les nuances apportées, qu’il nous
faille partiellement infirmer notre troisième hypothèse selon laquelle la
presse francophone participerait de façon privilégiée à l’émergence d’une
francophonie internationale et politique qui entend être active dans la
recherche d’un nouvel équilibre mondial.
Cependant, les contenus de la PFM nuancent les déclarations des chefs de
rédaction. En effet, la couverture du Sommet des chefs d’Etat et de
gouvernement ayant le français en partage à Hanoi du 14 au 16 novembre
1997, a été très importante dans la PFM du Machrek et de Tunisie. En
revanche, la presse francophone du Maroc, prise par des élections
législatives, n’en a transmis qu’un écho modéré de tonalité générale plutôt
factuelle, tandis que les quotidiens algériens l’ont ignoré ou critiqué. Même
si la nomination du diplomate international Boutros Boutros-Ghali à la tête
de la francophonie lui a garanti une médiatisation mondiale dans laquelle
les titres de la PFM ont pris toute leur part, il n’en demeure pas moins que
certains sont passés à côté de l’information principale (comme La Tribune
algérienne ou Libération au Maroc) !
Preuve s’il en est que, en dehors d’un réel mouvement de sympathie de la
PFM machrékienne (et dans une moindre mesure tunisienne) pour le
francophone et Méditerranéen Boutros Boutros-Ghali, il n’existe pas encore
de réel sentiment de solidarité et d’appartenance commune en Méditerranée
dans le cadre du projet francophone. Cette absence est aussi illustrée par le
manque de coopération inter-PFM.
Quel avenir dès lors pour ce média spécifique à la fois national et de langue
non nationale ? Il semble acquis, pour les deux premières décennies du
XXIe siècle au moins, que la PFM appartienne solidement au paysage
médiatique des sociétés maghrébines, libanaise et égyptienne. Le
dynamisme du secteur, toujours porteur de créations de titres en Algérie, au
Maroc ou au Liban au début du XXIe siècle, reste prometteur. Quand bien
même les lecteurs ne se renouvelleraient pas – ce qui est loin d’être assuré
malgré les politiques d’arabisation au Maghreb – et que la francophonie
essentiellement éducative ailleurs ne passerait pas plus largement à d’autres
secteurs, les générations actuelles qui achètent la PFM lui garantissent
encore deux à trois décennies de lectorat quasi captif.
De plus, l’intensification des échanges de toutes natures entre l’Union
européenne et les pays sud-méditerranéens est susceptible d’apporter un flot
d’informations qui la favorise. Nous pouvons même estimer que, dans la
foulée du secrétariat général de l’Egyptien Boutros Boutros-Ghali et du
Sommet de la francophonie à Beyrouth en octobre 2002, le courant
francophone méditerranéen se renforce encore, plaçant là aussi la PFM en
première ligne. Certains, comme le libanais L’Orient-Le Jour, illustrent déjà
pleinement cette orientation. Dans une moindre mesure, les titres égyptiens
s’y essayent sans cependant compter sur une quelconque influence politique
ou une assise sociale. Mais au Maghreb, dans un mouvement autant de
professionnalisme que d’aspiration à « faire référence », les publications les
plus sérieuses comme El-Watan en Algérie, L’Economiste, Le Journal ou
La Vie économique au Maroc ou Réalités en Tunisie font de gros efforts
pour couvrir des événements euro-méditerranéens qui conditionnent l’avenir
de leur pays. Nous pouvons raisonnablement voir un accroissement de cette
tendance, porté par la concurrence que se livrent les titres, dans un avenir
proche.
Le danger essentiel pour la PFM dès lors serait plutôt de perdre sa
spécificité de contenu. Par l’étouffement de l’autocensure, de la répression
judiciaire, de la pression économique ou de la persécution politique, le
risque est grand en effet de voir ses pages se vider de toute matière. Un
rédacteur de
Tunis-Hebdo, dans un pays où la presse – arabophone comme
francophone – est décriée partout pour sa vacuité
[15], ne s’y est pas trompé.
« Son avenir (de la PFM tunisienne) dépend de sa crédibilité. Il y a pour la
langue française un regain d’intérêt du fait de la télévision française dans
les foyers et du maintien du français dans les lycées et les universités. En
apportant un ton plus critique face au système politique, économique et
culturel, elle peut gagner en crédibilité et assurer son développement. »
La grève de la faim du journaliste Taoufiq Ben Brik pendant l’année 2000
témoigne du malaise général qui oppresse la presse tunisienne. En Algérie,
le nouveau projet de Code de l’information que le président Bouteflika fait
adopter, le 16 mai 2001, prévoit la suspension administrative des journaux,
le rétablissement de l’autorisation préalable, des peines plus lourdes pour
punir « la diffamation et l’insulte contre les institutions et les corps
constitués
[16] ». Au Maroc, après les promesses de l’intronisation de
Mohammed VI, interdictions, condamnations, amendes s’abattent depuis
décembre 2000 sur trois titres hebdomadaires (
Le Journal,
As-Sahifa et
Demain) – dont le francophone
Le Journal est le leader – qui rouvrent tous
les dossiers des « années de plomb » pour accélérer la démocratisation du
régime. Ils parviennent toutefois à reparaître, sur papier comme sur
l’internet, avec le soutien d’une opinion publique naissante et de grands
titres internationaux. La liberté de la presse est un combat permanent que
des journaux de la PFM marocaine comme algérienne mènent en première
ligne.
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[1]
Cahiers de la Documentation marocaine, n° 2, novembre 1995.
[2]
CHEVALDONNÉ, 1988.
[3]
« Médias et marché de l’image dans l’Orient arabe. Un champ d’activité (participation)
‘globalisé’ dans une région ‘mondialisée’ (insertion) » est un programme transdisciplinaire
animé par le Centre d’études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain de Beyrouth
(CERMOC), le centre du CNRS de Lyon (GREMMO) et l’Université libanaise.
[4]
Souriau-Hoebrechts Christiane,
La presse maghrébine, Paris, CNRS, 1969.
[5]
Il s’agit d’
El-Watan,
Le Matin,
La Tribune,
Liberté et
Le Soir d’Algérie qui totalisent en
2000 près de 400 000 exemplaires de tirage par jour. Toutes ces enquêtes ont été effectuées
dans le cadre d’une thèse de doctorat soutenue à l’Institut français de presse de l’Université
de Paris II en avril 2001.
[6]
Roger MUCCHIELLI,
L’analyse de contenu des documents et des communications, Paris,
ESF, 1998.
[7]
Revue Tunisienne de communication, n° 22, juillet-décembre 1992, p. 38.
[8]
TUQUOI,
Le Monde, 17 novembre 2000.
[9]
NAILI, 1998, p. 158.
[10]
MALTI, 1999, p. 33.
[11]
Troisième secteur du système mass-médiatique canadien (à côté du privé et du public), les
« médias communautaires » y sont définis comme un mode de propriété d’organismes sans
but lucratif – ce qui n’est pas exportable en Méditerranée – mais aussi comme des médias au
service d’une communauté, voire d’un cause, dans un environnement majoritaire, diffusant
de l’information à caractère résolument local ayant trait à la vie des organismes du milieu, à
certains enjeux culturels, politiques ou économiques importants pour la communauté dont il
s’agit de protéger la cohésion contre toute assimilation (voir BEAUCHAMP, DEMERS et
WATINE).
[12]
ABOU, 1996, p. 108.
[13]
Voir à ce propos, les lettres de condamnation à mort envoyées par le Groupe islamique
armé (GIA) aux journalistes de
Maghreb-Hebdo, publiées par LABTER, 1995, p. 201-210.
Voir aussi MOUFFOK, 1996, p. 95-100. Berrah Mouny fait le point sur « Le parti de la
France »,
Panoramiques, n° 3, troisième trimestre 1992, p. 23-28.
[14]
Cité par Tuquoi Jean-Pierre, « Le débat sur l’arabisation provoque de nouveaux remous
en Algérie »,
Le Monde, mercredi 17 juin 1998, p. 4.
[15]
Le thème de la vacuité de la presse tunisienne est d’autant plus commun que le président
Ben Ali lui-même l’a développé dans plusieurs déclarations depuis 1996, largement reprises
dans les médias. Ridha Kéfi en rappelle les termes dans un article sans ambages : « Tunisie :
inusable langue de bois » (
Jeune Afrique, n° 2029,30 nov./6 déc. 1999, p. 30-31). Dans un
article « A la recherche de la Tunisie nouvelle », le directeur de l’hebdomadaire marocain
Demain cite même – sous couvert de l’anonymat – le rédacteur en chef d’un quotidien
national qui confie que « le journalisme est mort en Tunisie. Mort et enterré » (
Courrier
International, n° 517,28 sept./4 oct. 2000, p. 52).
[16]
Selon une correspondance d’Alger du quotidien
Le Monde, le 9 février 2001, p. 2.