2002
Réseaux
Les formes de cooperation dans le theatre public
Serge Proust
Le marché du travail théâtral se caractérise par son extrême atomisation et,
pour une grande majorité de professionnels de l’espace théâtral, la possibilité
d’accumuler des ressources dépend de leur inscription dans des réseaux qui
garantissent le partage des mêmes conventions. Mais, plus que dans d’autres
espaces artistiques, l’inscription dans ces réseaux s’accompagne, pour une
minorité souvent très intégrée, de la constitution de collectifs stables de
production. D’une part, il existe des noyaux de professionnels fortement
organisés dans des compagnies indépendantes qui assurent une activité
permanente et multiforme. D’autre part, des mouvances structurent des
échanges permanents entre des professionnels de quelques compagnies
économiquement et esthétiquement proches.
The theatrical job market is characterized by its extreme fragmentation. For
a vast majority of professionals in the world of theatre, the possibility of
accumulating resources depends on membership of networks which
guarantee the same conventions. But, more than in other artistic spheres, for
a minority which is often very soundly integrated, membership of these
networks is accompanied by the constitution of stable collectives of
production. First, there exist cores of highly organized professionals in
independent companies, whose activity is constant and multiform. Second,
loose networks of relations structure constant exchanges between
professionals of a few companies which are economically and aesthetically
close.
© Réseaux n° 111 – FT R&D/Hermès Science Publications – 2002
de diplômes est la condition de l’activité professionnelle, il n’existe ni carte L
e marché du travail dans l’espace théâtral est peu régulé et largement
ouvert avec une absence de véritable barrière à l’entrée
[1]. A la
différence d’autres espaces culturels et artistiques, où la possession
professionnelle ni diplôme d’Etat, et l’apparente faible technicité des
activités théâtrales incite à l’arrivée de nombreux postulants. Cette entrée
massive est surtout permise par le statut de l’intermittence qui autorise le
maintien dans l’espace théâtral d’un grand nombre de professionnels ayant
une faible activité. En effet, sous réserve d’avoir accumulé un nombre
minimal de cachets pendant une période de douze mois, ce statut permet de
percevoir, pendant les douze mois qui suivent, des prestations chômage
(pour les périodes de non-activité) qui se combinent avec les revenus tirés de
l’activité professionnelle intermittente. L’accumulation du nombre minimal
de cachets nécessite souvent qu’un grand nombre d’intermittents joue avec
la règle en ne respectant pas ou en détournant la réglementation
[2].
Ce statut, qui relève de la tendance large de l’Etat à mettre en place des
mesures de protections des artistes
[3] ainsi que de sa capacité à opérer des
classement qui définissent des identités sociales
[4], a des conséquences
importantes dans l’organisation de l’espace théâtral. Dans un monde marqué
par une profonde incertitude, il socialise le risque qui est assumé par le
régime d’assurance chômage des intermittents ainsi que par le régime
général, le premier étant structurellement déficitaire. Les employeurs (qu’ils
soient privés, publics ou associatifs) trouvent un immense avantage à un tel
statut qui permet la disparition de l’emploi permanent et externalise les coûts
salariaux vers les régimes d’indemnisation du chômage ; ce statut leur
garantit aussi une disponibilité maximale de la main d’œuvre ainsi qu’une
forte flexibilité dans l’organisation de la production. Pour les professionnels,
la possibilité de se maintenir dans l’espace théâtral au prix de la
multiplication du nombre d’employeurs se double d’une disponibilité
maximale ainsi que d’une concurrence extrême pour l’accès aux cachets
[5].
Parallèlement, l’expansion des financements publics du théâtre contribue à
soutenir un grand nombre de structures produisant et diffusant des spectacles
dans un marché auto-entretenu et en grande partie artificiel dans la mesure
où il ne correspond plus à une véritable demande sociale
[6]. Ce marché repose
davantage sur une demande confuse exprimée par l’Etat à travers ses
subventions
[7] que sur une véritable demande du public, celui-ci ayant
tendance à diminuer et à se réduire aux fractions intellectuelles et
diplômées
[8].
L’intervention publique, qu’elle prenne la forme du statut de l’intermittence
ou du soutien financier aux structures de production, débouche alors sur une
offre pléthorique de comédiens et de techniciens. En même temps, les
responsables techniques et artistiques des spectacles veulent utiliser des
professionnels compétents sur lesquels ils peuvent immédiatement s’appuyer
car partageant les mêmes conventions artistiques et techniques
[9]. Ce partage
des conventions est souvent d’autant plus indispensable, mais aussi plus
difficile à mettre en œuvre, que, dans le cas du théâtre, « l’éclatement du
langage théâtral contemporain ne facilite pas l’établissement d’une culture
professionnelle homogène comme ce fut le cas avec les ateliers de
décoration du XIX
e siècle
[10] ».
C’est pourquoi, ainsi que le soulignent plusieurs recherches, dans ce
contexte d’atomisation du marché du travail, la recherche d’un partage des
mêmes conventions conduit, dans un processus homologue à celui
intervenant dans d’autres espaces, à la constitution de réseaux, seuls à
mêmes d’apporter « des éléments de stabilité qui sont la nécessaire
contrepartie de la recherche permanente de la flexibilité fonctionnelle
[11] ».
Mais, à l’inverse d’une représentation qui aurait tendance à survaloriser la
fluidité des échanges, nous voudrions montrer que, dans l’espace théâtral
public, il existe une permanence des liens durables. L’atomisation du marché
du travail s’accompagne d’intenses relations sociales qui combinent
organisation réticulaire et circulaire grâce à des formes collectives centrées
autour de noyaux stables de professionnels et d’artistes.
Notre tentative d’objectivation des collectifs ainsi constitués s’est appuyée
empiriquement sur les structures théâtrales présentes dans la région
Aquitaine. Dans cette région, et principalement dans l’agglomération
bordelaise, plusieurs expériences originales et contrastées sont apparues très
tôt. Dans les années 1950, un des premiers CRAD (Centre régional d’art
dramatique, organisme relevant de l’éducation populaire et qui formait à l’art
dramatique) y est mis en place. A l’inverse, Sigma, fondé en 1965, est l’un
des premiers festivals à privilégier les avant-gardes artistiques du spectacle
vivant : théâtre, danse, musique
[12]. Néanmoins, dans un contexte de très forte
centralisation de l’espace théâtral, la région Aquitaine reste actuellement,
quels que soient les indicateurs, un espace relativement second. D’une part,
il a fallu attendre 1986 pour qu’il y ait la fondation d’un CDN qui fut le
dernier à être implanté dans une capitale régionale ; son budget est d’ailleurs
l’un des plus faibles de l’ensemble des CDN. En Aquitaine, il n’y a jamais
eu de metteur en scène reconnu qui aurait pu fonder une tradition et donner
une valeur symbolique et sociale à l’occupation de son poste ainsi créé.
D’autre part, en 1997, sur 154,3 millions de francs versés par l’Etat aux
structures théâtrales en crédits déconcentrés (hors institutions), celles
d’Aquitaine ne reçoivent que 7,2 millions, soit 4,6 % de l’ensemble
[13]. Enfin,
le marché du travail est lui-même réduit. Il n’y a que 2 % des compagnies
reconnues par l’Etat, et la valeur artistique de ces compagnies est faible aux
yeux de leurs pairs. Les professionnels intermittents constituent une faible
masse par rapport au volume national de ces emplois : 1,5 % des
intermittents techniciens et 1,6 % des artistes dramatiques et danseurs
[14]. Les
professionnels peuvent difficilement compenser cette faiblesse du marché du
travail théâtral local en recherchant des emplois dans le secteur audiovisuel.
Les productions de la station régionale de France 3 restent minimes et les
productions nationales pour la télévision et le cinéma, qui utilisent souvent
l’Aquitaine pour ses décors, ne leur proposent que des emplois peu
importants et limités dans le temps. On voit que le marché du travail
professionnel régional reste peu dynamique. Une telle situation a
probablement plusieurs conséquences. Les possibilités de maintien dans
l’espace théâtral régional restent limitées. Elle incite certains professionnels
à quitter l’espace local pour « tenter leur chance » dans l’espace (central)
parisien. Enfin, elle ne permet pas de multiplier les expériences et les
affiliations ; elle pousse donc davantage à préserver les liens avec les mêmes
entrepreneurs et employeurs une fois que ceux-ci sont constitués.
Malgré ces limites de notre cadre empirique, plusieurs facteurs impliquent
que nous puissions tenir les disparités régionales pour secondaires et
généraliser, à l’ensemble de l’espace théâtral public, les enseignements que
nous pouvons tirer des modes de coopération dans l’espace théâtral aquitain
dans la mesure où, précisément, ils s’inscrivent dans des tendances
profondes de cet espace. D’une part, les caractéristiques économiques et
professionnelles que nous venons d’indiquer pour l’Aquitaine peuvent être
étendues à l’ensemble du territoire national ; à l’exception notable de la
région parisienne, on retrouve dans les différents espaces régionaux la même
faiblesse du marché du travail comme des crédits publics. D’autre part, bien
davantage que dans d’autres espaces artistiques, y compris ceux qui relèvent
du spectacle vivant comme le cinéma et la télévision, l’espace théâtral, dans
son ensemble et quelles que soient les disparités locales, se caractérise par
une forte propension de ses membres à constituer des liens durables. Menger
souligne ainsi que : « Le travail du comédien au théâtre se fonde plus
souvent que dans les autres secteurs sur un ensemble de liens personnalisés
et durables avec ceux qui les emploient. Les metteurs en scène de théâtre ont
un rôle-clé dans cette organisation stabilisatrice des réseaux
professionnels
[15]. » On retrouve cette stabilité des liens dans la constitution
de très nombreuses équipes artistiques autour de metteurs en scène inconnus
ou connus comme Vitez, Lavaudant, Chéreau. Ainsi, pour les dix spectacles
qu’il dirige entre 1982 et 1990, à la direction du Centre dramatique des
Amandiers (Nanterre), Patrice Chéreau fait appel au même décorateur pour
neuf spectacles, à deux responsables des costumes, à deux responsables
son
[16] ; certains de ces professionnels travaillent d’ailleurs avec lui très
régulièrement depuis les années 1970.
Enfin, profondément ancrée dans cet espace, il existe une croyance relative à
la nécessité de la troupe. Cette croyance s’appuie sur un mythe fondateur :
celui de Molière et de l’Illustre Théâtre. Elle s’appuie sur une série
d’expériences centrales dans l’espace théâtral (les Copiaus autour de Jacques
Copeau ; le TNP à l’époque de Jean Vilar) et oriente de nombreuses
injonctions pratiques et discursives, qu’elles proviennent de professionnels
ou de l’Etat lui-même
[17]. Plusieurs analyses soulignent ainsi le retour actuel
non vers la « troupe permanente, mais [vers] une fidélité à un cercle de
comédiens, permettant un travail en profondeur étalé sur plusieurs années –
l’esprit d’une famille, d’une maison, en quelque sorte
[18] ».
Pour analyser l’intensité de la coopération et des échanges, nous avons
exploité le plus systématiquement possible les distributions des spectacles
présentés par les troupes professionnelles de la région Aquitaine (en
l’occurrence celles reconnues et subventionnées par la DRAC et le Conseil
régional d’Aquitaine) entre 1990 et 1995. La combinaison de ces
distributions a permis d’établir un relevé systématique des participants aux
spectacles de ces compagnies ainsi que de leurs postes occupés (en excluant
les postes administratifs dont la mention était trop lacunaire).
Compte tenu de la constitution de ces données, notre enquête, qui porte sur
31 compagnies pour 127 spectacles et 1 908 fiches concernant 854
personnes, sous-estime probablement l’intensité de l’activité individuelle des
membres de l’espace théâtral régional. D’une part, le critère de
professionnalité retenu pour les compagnies, même peu exigeant, ne prend
pas en compte quelques compagnies non subventionnées mais qui ont une
activité régulière ou qui arrivent juste sur le marché local. D’autre part,
certains membres de l’espace régional peuvent travailler à la fois avec des
compagnies retenues dans notre panel et avec d’autres non retenues comme
les compagnies amateurs qui font régulièrement appel à des intermittents,
qu’ils soient comédiens (pour tenir le rôle principal) ou techniciens. Enfin,
nous ne prenons pas en compte les activités non artistiques et notamment
celles qui relèvent de l’ensemble du travail social (animation d’ateliers de
formation, intervention dans les bibliothèques municipales, intervention dans
les écoles, etc.) qui procurent un nombre parfois élevé de cachets. Ainsi,
manifestation exemplaire du jeu avec la règle, certains intermittents peuvent
ainsi avoir une activité artistique très limitée, voire quasi inexistante, et
cumuler avec leurs activités de travail social suffisamment d’heures et de
cachets pour être considérés, administrativement et juridiquement, comme
des professionnels relevant du statut de l’intermittence.
METAPHORES RETICULAIRES ET CIRCULAIRES
Dans la description de leurs liens professionnels, les membres du théâtre
public utilisent très peu les métaphores réticulaires mais diverses images qui
renvoient à l’idéal de la troupe.
La première image est celle de la « famille
[19] ». Cette référence est, pour les
personnes rencontrées, une manière d’exprimer de façon imprécise
l’existence d’une proximité indissolublement affective et artistique entre
différents professionnels et/ou groupes de professionnels.
Dans la région, il y a des gens qu’on aime bien, qu’on voit souvent, qu’on
peut dépanner à n’importe quel moment (...) l’histoire de la grande famille du
théâtre.
(Comédienne, administratrice d’une compagnie)
Pour un jeune metteur en scène, il s’agit de « constituer, autour des projets
qu’on a fait ensemble, une espèce de petite famille » (metteur en scène d’une
compagnie).
Une seconde image, celle du cercle, met à distance la dimension affective
mais réaffirme cette proximité professionnelle. Différents interlocuteurs
évoquent le « noyau dur » de leur compagnie, la « nébuleuse », la
« mouvance » dans laquelle ils se situent autour de quelques metteurs en
scène. Un professionnel indique : « ce ne sont pas des chapelles fermées, ce
sont des cercles un peu concentriques » (comédien). Parfois, certains
complètent leur propos en formant une sphère avec leurs mains. Par cette
image du cercle, les personnes rencontrées rendent compte de la diversité de
leurs activités et de leurs liens, mais aussi de leur appartenance à des univers
(constitués de compagnies et de metteurs en scène proches) relativement
séparés les uns des autres, notamment du point de vue esthétique.
Cette appartenance se manifeste de diverses manières : échanges de services,
aides diverses dans les périodes difficiles, liens organisationnels croisés. Un
exemple de ces derniers est fourni par l’administrateur d’une compagnie qui
est, en même temps, le président de l’association, support d’une autre
compagnie, fondée par un ancien membre de sa compagnie. Ces univers
informels constitués de plusieurs compagnies fonctionnent comme des
réseaux d’entraide permettant à ses membres d’accéder aux multiples
activités professionnelles (spectacles, activités liées au travail social
demandé aux professionnels du théâtre : intervention dans les structures
d’animation, les bibliothèques, etc.) et donc aux cachets.
L’existence de ces mouvances ne se manifeste jamais avec autant de netteté
que dans le passage de l’une à l’autre. Ce qui était alors implicite est mis au
jour car ce passage implique souvent une rupture avec des conventions et des
catégories artistiques au profit de nouvelles. Ainsi, quand un comédien
bordelais quitte une compagnie pour participer aux spectacles d’une autre
compagnie peu active mais nettement plus réputée
[20], l’accumulation
d’expériences et de séquences nouvelles d’activité, ainsi que la conquête
d’une plus grande réputation, qui sont au fondement de ce départ, se
traduisent, pour lui, par le passage d’un univers à l’autre
[21].
Alors là, en plus, ça été toute une histoire parce que Ti. a son univers... J. a
son univers et jamais un comédien de J. est allé chez Ti. et un comédien de
Ti. est allé chez J. ça ne s’était jamais fait... alors ils se disaient bonjour...
c’était comme ça... les uns habillés en noir, les autres (rires). (…) mais y’a
une esthétique pour chaque compagnie. C’est quand même un peu un signe
de reconnaissance, comme des tribus. (…) C’est un peu des tribus et y’a des
signes de reconnaissance quoi, comme je pense qu’il y a entre Te. et Ti. c’est
très proche c’est le même signe de reconnaissance. Enfin, moi je suis
vachement curieux, alors je regarde tout toujours et hop on s’aperçoit que
c’est toujours dans le même ton. C’est la même façon de parler, la même
façon de bouger et puis untel... bon c’est des familles... C’est très pratique
parce que quand elles se rencontrent, elles savent tout de suite à quel univers
elles appartiennent.
(Comédien)
Ce sentiment d’appartenance à des « univers » est fortement intériorisé par
de nombreux professionnels. La dimension affective est si forte que les
ruptures peuvent devenir douloureuses, les membres d’une compagnie
acceptant difficilement que l’un des leurs puisse les quitter pour des raisons
qu’ils supposent souvent être de simple opportunisme. Le même comédien
s’est ainsi trouvé exposé à de violentes critiques des membres de la
compagnie qu’il quittait.
Mon départ, ça s’est très mal passé. Ce que j’ai pas apprécié, c’est qu’on
avait passé 6 ans ensemble et que quand j’ai dit que je partais et tout ça...
d’abord ils ont mal réagi et que la première chose qu’y m’ont dit : « tu
réussiras jamais, t’es rien, qu’est-ce tu crois. Parce que nous on t’avait pris,
mais qu’est-ce que tu crois... que les autres... tu crois que t’as du talent ? » Y
m’ont vraiment cassé... jusqu’à dire : « Tu vas te séparer de ta copine. Elle va
te quitter parce que tu vas être plus rien. » C’est quoi ce plan non mais des
trucs ! J’ai pas compris ça m’a fait très mal parce que je me disais putain
mais quoi on a passé 6 ans ensemble. En fait je pense parce qu’ils étaient très
touchés et qu’ils ont réagi, je le sais que ça les a peinés. Je le sais, je le sens,
j’en suis sûr : on me l’a dit. B, il a sa fierté aussi et puis bon il m’a souvent
rappelé, j’ai toujours dit non.
(Comédien)
UNE TRES FORTE POLARISATION
PARMI LES « PROFESSIONNELS »
Quand on examine l’intensité de l’activité individuelle, le trait le plus
frappant reste celui de l’opposition entre l’immense majorité peu intégrée
professionnellement et une minorité très active (tableau 1).
Une majorité peu intégrée
Le premier groupe est constitué d’une très grande masse d’intervenants peu
intégrés. En effet, près de 93 % des personnes recensées (794, soit 92,97 %)
sont très peu présentes dans l’espace régional de production théâtrale
professionnelle en ne travaillant au maximum que pour un spectacle par
saison. Néanmoins, parmi ce premier groupe, il faut distinguer plusieurs
sous-groupes qu’une connaissance quasi ethnographique permet de désigner
mais qu’il est difficile de mettre en évidence avec la méthode utilisée.
Tableau 1.
Nombre de spectacles en fonction du nombre
de metteurs en scène rencontrés (sur 5 ans)
Tableau 1. Nombre de spectacles en fonction du nombre
de metteurs en scène rencontrés (sur 5 ans)
1 metteur en scène 2 metteurs en scène Total
et plus
1 à 5 spectacles 83,12 % 16,88 % 100 %
660 134 794
97,63 % 75,28 % 92,7 %
6 à 21 spectacles 26,67 % 33,33 % 100 %
16 44 60
2,37 % 24,72 % 7,3 %
Total 79,16 % 13,58 % 100 %
676 178 854
100 % 100 % 100 %
Il existe un premier sous-groupe constitué de véritables professionnels qui
sont extérieurs à l’espace régional en menant une carrière nationale et qui
interviennent dans un seul spectacle aquitain. Cela concerne quelques
comédiens et des membres des équipes artistiques qui interviennent
ponctuellement dans de grandes productions. Ainsi, le CDN de Bordeaux
engage une seule fois Anémone dans La nuit et le moment de Crébillon fils,
et Fabrice Lucchini dans La société de chasse de Thomas Bernhardt.
Le deuxième sous-groupe est constitué de professionnels qui font peu de
spectacles mais qui travaillent dans les structures d’animation et de
formation pour accumuler un nombre suffisant de cachets leur permettant de
rester dans le statut de l’intermittence. Ce sous-groupe est celui dont le
maintien dans une professionnalité minimale ne peut se faire que dans le jeu
avec la règle précédemment soulignée.
Le troisième et dernier sous-groupe est constitué d’une grande masse de non-professionnels, d’amateurs et de bénévoles
[22] qui interviennent
ponctuellement : personnes proches des membres de la compagnies (le
conjoint par exemple) ; « amateurs éclairés » tels que les enseignants et
universitaires qui transfèrent et utilisent leurs compétences dans les
productions théâtrales (pour la dramaturgie) ; jeunes postulants que le
metteur en scène teste.
L’importance de ce premier groupe souligne que le fort degré d’ouverture de
l’espace théâtral s’accompagne de diverses régulations (notamment celles
liées à la réputation et aux compétences des professionnels) qui déterminent
un contrôle informel et donc un processus constant d’élimination qui en est
le complément nécessaire
[23]. S’agissant des techniciens intermittents, Rannou
et Vari soulignent ainsi que si le marché du travail est ouvert, puisqu’il
recrute tous les ans environ 20 % des effectifs, la régulation se fait dans les
deux ans qui suivent cette entrée, période qu’ils désignent comme une
« période de transition professionnelle
[24] ». Les premières années restent
décisives car cette période permet de vérifier les capacités et le degré
d’ajustement des nouveaux entrants. Cette première phase étant terminée, les
différents professionnels ont acquis des compétences adaptées ; il n’en reste
pas moins qu’ils restent sous la menace permanente d’une élimination.
S’interrogeant significativement sur « les chances de survie sur le marché »,
l’étude sur le spectacle vivant souligne, notamment pour les emplois
d’artistes intermittents, à côté d’un noyau stable, l’existence d’un fort taux
de sortie rapide
[25].
Une minorité active
A l’inverse des situations précédentes, il existe une petite minorité très active
localement ; 60 personnes (soit 7 %) travaillent de 6 à 21 spectacles, soit au
moins pour un spectacle par an. On peut considérer cette minorité comme
étant la plus professionnalisée, mais il faut veiller à prendre en compte les
exceptions ; un responsable du son (présent dans 18 spectacles) est en même
temps enseignant dans le secondaire.
La forte présence de cette minorité s’explique souvent par sa capacité à
occuper plusieurs postes (tableau 2). Dans ces diverses activités, celles de
comédien et de mise en scène sont minoritaires et ce sont ceux qui sont
techniciens et/ou membres des équipes artistiques qui ont donc les plus
grandes possibilités de multiplier leurs interventions. Cette diversité des
activités est parfois temporaire (Hubert et Mathieu). Elle intervient le plus
souvent au moment de l’entrée dans l’espace théâtral local (car elle contribue
à limiter les risques en diversifiant les sources de revenus et les contacts
professionnels) et elle est suivie d’une forte spécialisation ; progressivement,
Mathieu se consacre quasi exclusivement aux costumes et abandonne
l’activité de comédien et les lumières. Dans d’autres cas, cette diversité est
plus systématique, soit dans le cas d’un technicien qui est aussi comédien
(Paul), soit dans le cas d’un metteur en scène (Albert) qui assure aussi le son
dans d’autres structures.
Tableau 2.
Spécialisation des professionnels les plus présents
Tableau 2. Spécialisation des professionnels les plus présents
Nom Spectacles Activités principales
lumières 10
Hubert 21 régie générale 11
costumes 17
comédien 1Mathieu 19
lumières 1
son, musique et régie son 14
comédien 2Jean 18
mise en scène 1
définition et construction 9
décorsPaul 17
comédien 7
son (conception et régie) 9
Albert 15 mise en scène 5
Lecture. Hubert a participé à 21 spectacles, dont 10 pour les lumières et 11 à la régie générale.
Parmi cette minorité très active, on peut distinguer ceux qui travaillent avec
un seul metteur en scène (16 personnes) de ceux qui travaillent avec deux
metteurs en scène ou plus (44 personnes). Ces deux sous-groupes permettent
de distinguer deux manières d’organiser la coopération : le noyau organisé et
la mouvance théâtrale.
Face à l’atomisation de l’espace théâtral, de nombreuses compagnies mettent
en place des dispositifs tendant à rassembler des proches en justifiant ainsi
ce sentiment d’appartenance à des familles.
Ces dispositifs sont parfois informels. Dans une des principales compagnies
indépendante de la région d’Aquitaine, les responsables organisent une
réunion hebdomadaire où se retrouvent les participants habituels aux
activités de la compagnie (techniciens et comédiens), même s’il n’y a pas de
spectacles en cours ou si certains n’y participent pas. La rencontre se nourrit
d’aspects concrets, d’échanges d’expériences, de confrontations des
situations, mais elle a principalement pour objet de retisser des liens en
permanence menacés d’être distendus. Ces dispositifs restent néanmoins
fragiles car la constitution de ces liens n’a pas de fondement matériel, qu’il
soit économique ou juridique.
D’autres compagnies s’efforcent d’utiliser les mêmes professionnels. C’est
d’abord le cas de celle de Pierre, installée dans une ville moyenne de la
région et composée pour l’essentiel de jeunes comédiens qui, à ce titre, ne
travaillent que dans le cadre de cette compagnie. C’est aussi et surtout le cas
d’une compagnie bordelaise (dont Jacques assure les mises en scène des
spectacles) qui utilise un noyau permanent d’intermittents se situant donc en
infraction avec la règle.
Des intermittents permanents, mais ça aussi, alors là, il faut pas trop le dire,
tout le monde le sait, avec qui on travaille de manière régulière du 1er janvier
au 31 décembre.
(Administrateur de compagnie)
Cette compagnie professionnelle, reconnue et soutenue par les collectivités
publiques, est organisée par quelques comédiens intermittents qui se
constituent en tant que groupe quasi permanent. En effet, ce groupe (Sylvie,
Henri, André, Jacques) est présent sur l’ensemble des spectacles créés par la
compagnie (tableau 1) et assure l’essentiel des activités d’animation de cette
même compagnie (tableau 2) ; cette combinaison lui permet de concentrer
l’essentiel des ressources captées par la compagnie.
De la même manière que, selon la distinction de Freidson, l’enseignement
universitaire permet d’entretenir des agents se livrant à une activité (la
recherche) impossible à évaluer et à rémunérer
[26], l’action culturelle – quand
elle intervient, comme ici, dans le cadre collectif de la compagnie et non
quand elle est le fait des intermittents isolés, soumis à la recherche
incessante du volume minimum de cachets – devient une manière de
combiner une œuvre socialement utile et source de revenus avec une activité
« désintéressée » de création.
Afin d’assurer l’égalité économique des membres de ce noyau, chacun
déclare le même nombre de cachets. Cette concentration des ressources
permet à ce petit groupe de se consacrer exclusivement aux diverses activités
de la compagnie ; ses membres sont d’ailleurs totalement absents des
spectacles des autres entreprises théâtrales.
Tableau 3.
Composition des distributions de 5 spectacles (entre 1990 et 1995)
Tableau 3. Composition des distributions de 5 spectacles (entre 1990 et 1995)
Spectacle 1 Spectacle 2 Spectacle 3 Spectacle 4 Spectacle 5
Christian, Nadia, Jack,
Christian, Martine, Thierry, Chantal, Paul, Sylvie,
Comédien Betty, Sylvie, Sylvie, Sylvie, Sylvie, Henri,
Henri, André Henri, Henri, Henri, André
André André André
Jean, Alain, Jean,
Equipe Jean, Daniel Mathieu, Mathieu, Frédéric,
artistique Marie Jean Denis, Jean
Gilles, Paul,
Paul, Vania, Martine, Martine, Paul, Gilles, Paul, René,
Technicien René, René, René, René, Dominique
Dominique Dominique Dominique Dominique
Mise en
scène Jacques Jacques Jacques Jacques Jacques
Tableau 4.
Activités d’animation en 1992
Tableau 4. Activités d’animation en 1992
Classe A3 : Jacques ; Sylvie ; Pierre ; Gérard ; Albert
APA : Jacques ; André ; Henri
Club et atelier théâtre : Sylvie ; André ; Henri
Animations diverses : Sylvie ; Jacques
Les noms soulignés indiquent les comédiens qui font partie du groupe permanent de la
compagnie.
La constitution réussie de ce groupe quasi permanent est le résultat d’un
processus de plus d’une dizaine d’années. En effet, ses membres se sont
connus étudiants, en formation d’animateur socioculturel dans un IUT
Carrières Sociales où ils ont fondé une troupe amateur. Sortant ensemble de
cette école, ils ont collectivement et progressivement abandonné leur statut
d’animateur et de troupe amateur pour fonder une compagnie professionnelle.
La constitution de ce groupe permanent permet une grande disponibilité des
comédiens, et donc une grande souplesse pour reprendre et diffuser un
spectacle ; il n’y a plus besoin, dans ce cas-là, d’attendre, comme c’est
souvent le cas, que l’ensemble des acteurs et techniciens soient disponibles,
en même temps, pour une reprise. C’est un « cercle vertueux » qui permet de
tourner davantage et donc de garantir toujours mieux les revenus individuels
et collectifs. Une telle organisation, caractérisée par des liens forts, renferme
un danger de sclérose, de routinisation ; le metteur en scène de cette
compagnie indique lui-même que : « Ça comporte des dangers, on en est
conscient. Un danger un peu d’enfermement. » Cette critique est d’ailleurs
l’une des plus fréquemment employée pour justifier la disparition des
troupes permanentes traditionnelles qui enfermaient les comédiens dans des
« emplois ». Conscient de ces risques, le metteur en scène fait appel, pour
chaque nouveau spectacle, à des professionnels extérieurs à la compagnie. Il
renouvelle le travail des membres de la compagnie en leur faisant « prendre
des risques », afin que le public n’identifie pas un acteur et/ou la compagnie
à un rôle ou à un style.
Notre expérience pratique de l’espace théâtral aquitain, et plus
particulièrement bordelais, mettait en évidence que, parallèlement aux
noyaux fortement structurés, il existait une autre forme, plus fréquente mais
aussi plus diffuse, de collaboration faite d’échange entre compagnies
proches. L’existence de ces mouvances était aussi perceptible à travers les
entretiens quand les professionnels rencontrés exprimaient leurs goûts et
dégoûts ou mentionnaient des participations à certains spectacles, ainsi que
leurs accords ou désaccords avec certains metteurs en scène. Il restait
néanmoins difficile de valider l’existence même de cette mouvance et d’en
mesurer l’importance. C’est pourquoi, dans l’enquête sur les spectacles
d’Aquitaine, nous avons sélectionné cinq compagnies (Ti, Te, Ga, Vi, Ské)
dont notre expérience de l’espace bordelais nous faisait percevoir la
proximité : les préoccupations esthétiques de leurs responsables étaient
proches ; il existait des échanges individuels entre les compagnies
concernées ; les compagnies les plus récentes avaient été fondées par
d’anciens membres et élèves de la compagnie Ti (c’est le cas de la
compagnie Ga).
Le relevé de l’activité et des liens entretenus avec les compagnies a ainsi
permis de distinguer diverses possibilités de situation personnelle, qui sont
résumées dans le tableau 3, à partir desquelles il a été possible de construire
un schéma visualisant le système d’échanges constituant une mouvance
(tableau 4).
Tableau 5.
Signification des symboles employés
Tableau 5. Signification des symboles employés
Comédien & metteur en scèneTechnicien & équipe artistique
Mouvance dans & hors Mouvance dans & hors
uniquement mouvance uniquement mouvance
1 spectacle
2 spectacles
& +
Chaque signe désigne une personne. Sa forme indique l’activité principale dans la mesure où
beaucoup des professionnels concernés peuvent être comédiens, techniciens, etc. Nous avons
regroupé comédiens et metteurs en scène dans la mesure où les passages entre les deux
activités sont fréquents. La raison est identique pour expliquer notre regroupement des
techniciens et des membres de l’équipe artistique, notamment dans les compagnies disposant
de peu de moyens.
Le motif grisé désigne ceux qui ne travaillent que dans les compagnies de la
mouvance. Le motif blanc désigne ceux qui travaillent avec au moins une
compagnie de la mouvance et d’autres qui lui sont extérieures.
Dans cette mouvance, on retrouve la même dualité signalée précédemment.
D’une part, un grand nombre de personnes ont une faible activité. Chaque
compagnie, et notamment les deux plus importantes d’entre elles (Ti et T),
utilise de nombreuses personnes pour un seul spectacle ; c’est le cas de la
compagnie Ti, la plus active (8 spectacles dans la période concernée). Cette
dernière utilise 24 personnes qui ne travaillent qu’une seule fois, soit près de
la moitié de la totalité de l’ensemble des personnes intervenant pour elle (24
sur 57, soit 42 %). En conséquence, sur 98 personnes intervenant dans la
mouvance, 51 (52 %) ne sont présentes qu’une seule fois. Même important,
ce pourcentage est nettement plus limité que dans l’ensemble de la
population étudiée ; la mouvance se caractérise donc par une capacité à faire
davantage travailler ses membres.
Tableau 6.
Les échanges entre compagnies appartenant à une même mouvance
D’autre part, il existe un groupe (47 personnes sur 98) dont les membres ont une
activité minimale avec 2 spectacles ou plus. A l’intérieur de celui-ci, il y a peu
de professionnels travaillant exclusivement avec une seule compagnie ; cela
concerne 11 personnes (23,5 %) dont 7 avec la compagnie Ti. L’accumulation
de spectacles (et de revenus) n’est donc possible qu’en travaillant avec une ou
plusieurs compagnies, que ce soit dans la mouvance exclusivement (les signes
grisés) ou en partie en dehors de celle-ci (signes clairs).
S’il existe toute une gamme d’insertion dans la mouvance, des plus
dépendants (ceux qui ne travaillent qu’avec une compagnie de la mouvance)
aux plus indépendants (ceux qui travaillent dans cette dernière et à
l’extérieur), ceux qui travaillent le plus (marqués 6+) sont quasiment aussi
nombreux à ne travailler que dans la mouvance que ceux qui travaillent aussi
à l’extérieur. La mouvance, à elle seule, ne peut proposer du travail à tous
ses membres ; les professionnels doivent donc maintenir des contacts
extérieurs à cette dernière. Cela ne signifie pas que les professionnels
concernés multiplient à l’infini les contacts. Parmi les plus actifs des
professionnels précédemment mentionnés (tableau 2), certains se retrouvent
dans la mouvance ci étudiée et dans un nombre limité d’autres mouvances :
Hubert dans deux mouvances (celles de la compagnie Ti – 11 spectacles – et
celle autour du CDN – 9 spectacles) ; Mathieu dans cinq mouvances mais
principalement celle du CDN (6 spectacles) et celle de la compagnie Ti (8
spectacles) au sein de laquelle il ne travaille qu’avec cette seule compagnie.
Dans le cas de Hubert, l’intervention dans deux mouvances s’explique
probablement parce qu’il est habitué à un certain niveau d’exigence
artistique et que, malgré les différences de budget entre le CDN et la
compagnie Ti, il peut trouver, dans ces deux structures, des moyens
techniques qu’il n’aurait pas forcément ailleurs. Cette intervention
s’explique aussi par son parcours ; débutant en 1989-1990 dans les ateliers
de la compagnie Ti, le travail au CDN est une forme de reconnaissance
professionnelle.
Dans la mouvance, les metteurs en scène occupent une position centrale
[27].
D’une part, ils ont une forte activité ; 2 sur 3, identifiés comme tels,
travaillent pour plus de six spectacles. Mais, compte tenu de la faible activité
de création de nouveaux spectacles dans la plupart des compagnies, en
raison des limites des budgets et de l’inflation de l’offre de spectacles, cela
ne peut se faire que dans la mesure où ils interviennent dans d’autres
compagnies que celle qu’ils dirigent habituellement ; tous les metteurs en
scène se situent ainsi à l’intersection de plusieurs compagnies de la
mouvance voire, comme Roland (metteur en scène attitré de la compagnie
Ti), travaillent aussi en dehors de celle-ci. Les liens de ce dernier avec la
mouvance sont néanmoins renforcés par le fait que sa compagne,
comédienne et administratrice de sa compagnie Ti, travaille dans plusieurs
compagnies de cette mouvance. D’autre part, ils bénéficient
intuitu personae
des subventions publiques. Ils sont donc en mesure de contrôler les
distributions des spectacles donc l’emploi des professionnels. Enfin, les
collectivités publiques s’adressent à eux pour assumer diverses activités
culturelles et sociales qu’elles organisent. Cela renforce leur capacité à
sélectionner (et à organiser) les professionnels proches d’eux qui ont ainsi
accès à ces activités complémentaires et rémunératrices.
On met pas n’importe qui... Y en a qui ont des capacités et d’autres pas de
capacités. Y en a qui veulent le faire parce qu’ils ont besoin d’argent, mais
pas de capacité, alors là il faut résister et pas leur donner d’affaires, même
s’ils bouffent pas, tant pis, mais pas faire n’importe quoi. Mais par contre,
ceux qui sont intéressés et qui bossent bien là-dedans, alors là on fournit, on
fournit. Que ce soit Françoise, soit moi, sur la première année, on les suit, on
fait le boulot avec eux ; donc nous ça nous demande le double de travail. Et
on voit comment ça évolue. Et puis, l’année d’après on leur refile un chantier
et puis on les suit un peu moins. On fait des régulations ici, entre nous. Et
donc on les fournit comme ça.
(Entretien avec Roland)
Ces différents facteurs contribuent à leur place centrale dans les compagnies
et les mouvances et impliquent qu’ils pèsent sur les carrières de nombreux
jeunes postulants, notamment quand ce sont eux qui les ont formés dans
leurs ateliers (tableau 5).
Les deux compagnies du bas du tableau 7 (Ti et Te) sont celles qui sont les
plus reconnues dans l’espace régional et dans la mouvance
[28]. Elles sont
dirigées par des metteurs en scène réputés régionalement et qui disposent
d’une longue expérience professionnelle, soit dans l’espace local (Roland est
présent à Bordeaux depuis les années 1970), soit dans l’espace parisien dont
provient le responsable de la compagnie Te (François) avant qu’il ne s’installe
en Aquitaine. Ces deux compagnies ont fait plus de spectacles et emploient un
plus grand nombre de personnes, soit en exclusivité, soit en les partageant
avec d’autres entreprises de la mouvance. A une exception près, les onze
professionnels travaillant le plus (marqués « 6+ ») travaillent au moins avec
une de ces deux compagnies. La compagnie Ti mobilise 31 personnes en
exclusivité, plus 7 qui travaillent aussi à l’extérieur. Sur les 25 personnes qui
travaillent dans plusieurs compagnies de la mouvance, 20 ont travaillé au
moins une fois pour elles. Elle est ainsi au centre du système d’échange.
Tableau 7.
Parcours d’une comédienne de la compagnie Ti
Tableau 7. Parcours d’une comédienne de la compagnie Ti
1990. comédienne pour un spectacle de l’atelier de formation de la
compagnie Ti.
1991. comédienne pour un spectacle de la compagnie Ti
1992. comédienne pour deux spectacles de la compagnie Ti
1993. comédienne pour un spectacle de la compagnie Te
1994. assistante metteur en scène d’un spectacle de la compagnie Ské
(dont Roland assure la mise en scène).
1995. assistante metteur en scène d’un spectacle de compagnie Ti.
La mouvance est fondée sur une proximité artistique qui s’explique en partie
par le fait que la compagnie Ti a formé et/ou embauché des professionnels
qui ont eux-mêmes fondé des compagnies qui, du moins dans un premier
temps, sont restées proches. Cette mouvance s’explique aussi par des
rencontres, notamment celle entre la compagnie Ti et la compagnie Te.
Débutant à Paris, François est venu s’installer dans une ville de la région,
largement à l’instigation – et avec l’aide financière – du ministère de la
Culture qui souhaitait limiter l’offre pléthorique de la région parisienne tout
en soutenant des compagnies qu’il considérait plus innovantes que de
nombreuses compagnies régionales. Les responsables de ces deux
compagnies ont vite organisé des échanges (diffusion réciproque de leurs
spectacles) qui se sont accentués quand des difficultés avec la mairie de la
ville d’accueil conduisirent François à se « replier » sur Bordeaux.
Cette proximité artistique et professionnelle est aussi fragile. Les deux
compagnies ont voulu poursuivre et accentuer leur collaboration en
s’installant ensemble dans une ancienne usine installée dans une commune
de la banlieue bordelaise. Mais, rapidement, de multiples conflits sont
intervenus et ont débouché sur leur séparation brutale et douloureuse.
Les conditions économiques de la production théâtrale publique, qui incitent à
maîtriser et réduire l’incertitude, et l’idéal de la troupe, très présent dans ce
même espace théâtral, conduisent à la constitution de dispositifs autant
circulaires que réticulaires qui tendent à stabiliser des collectifs de production.
Ces derniers prennent la forme de compagnies fortement structurées autour de
noyaux permanents ou de mouvances organisant des échanges entre plusieurs
compagnies proches. Soit, comme dans le cas de la compagnie organisée
autour d’un noyau stable, ce dernier monopolise l’ensemble des ressources
fournies par les activités artistiques et sociales, soit existe un système
d’échange entre plusieurs compagnies, ce système d’échange pouvant
d’ailleurs permettre d’accéder à certaines activités annexes du travail social.
L’appartenance à des collectifs de production devient souvent l’une des
conditions essentielles au maintien dans l’espace professionnel.
En s’appuyant sur l’exemple de l’espace aquitain, notre article s’est donné
pour objectif de mettre en évidence les formes concrètes que prennent les
systèmes de coopération dans l’espace du théâtre public. Mais, ainsi que
nous l’avons déjà indiqué, l’espace théâtral est très fortement centralisé
autour de l’espace parisien marqué par de fortes spécificités dans
l’organisation générale du théâtre : concentration des crédits, présence de
nombreuses structures de productions théâtrales et audiovisuelles qui offrent
de nombreuses possibilités de multiactivité. Cette configuration n’implique
pas la disparition de toute forme de coopération ; c’est d’ailleurs dans cet
espace qu’existent certaines des compagnies théâtrales les plus célèbres et
les plus constantes dans leur volonté de poursuivre un travail collectif
comme celle de Brook ou Mnouchkine
[29]. On peut même considérer que dans
cet espace il serait possible de mieux différencier les professionnels qui
s’inscrivent dans un processus de multiactivité individuelle (combinant
activités théâtrales et audiovisuelles) et ignorent les organisations
coopératives de ceux qui, notamment en raison des systèmes de croyance qui
fondent le théâtre public, privilégient ces organisations. En effet, la
constitution de ces noyaux est le résultat de facteurs qui ne peuvent être
réduits au simple intérêt économique et à la constitution stratégique d’un
capital social ; celle-ci repose sur le partage des mêmes catégories
esthétique, politiques mais aussi d’une proximité affective, voire sexuelle.
·
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[1]
PARADEISE, 1998, p. 10 et suivantes.
[2]
MENGER, 1994.
[3]
MOULIN, 1992.
[4]
SCHNAPPER, 1989.
[5]
MENGER, 1989,1991,1997.
[6]
Il y a actuellement plus de six cents entreprises de production théâtrales (Théâtres
nationaux, Centres dramatiques nationaux, compagnies indépendantes reconnues pas l’Etat)
reconnues par l’Etat qui proposent plusieurs centaines de spectacles, sans compter la
profusion de structures plus ou moins indépendantes non reconnues produisant elles-mêmes
des spectacles.
[7]
DUPUIS, 1990.
[8]
GUY, MIRONER, 1988.
[9]
BECKER, 1988.
[10]
FREYDEFONT, 1991, p. 201.
[11]
MENGER, 1997, p. 224.
[12]
HEINICH, 1988 et TALIANO-DES-GARETS, 1992.
[13]
DU THEATRE, 1998.
[14]
OBSERVATOIRE DE L’EMPLOI CULTUREL, 1993.
[15]
MENGER, 1997, p. 228.
[16]
NUSSAC (de), 1990.
[17]
Sur cet idéal et son importance dans l’espace théâtral public, voir notre thèse et
principalement le chapitre 6. PROUST, 1999.
[20]
Elle est classée « hors commission », niveau le plus élevé du classement de l’Etat pour les
compagnies indépendantes au moment de l’enquête.
[21]
Quelques années plus tard, ce comédien sera engagé par une des compagnies les plus
réputées nationalement.
[23]
PARADEISE, 1998.
[24]
RANNOU, VARI, 1996.
[25]
MINISTERE DU TRAVAIL ET DES AFFAIRES SOCIALES, 1997.
[27]
Sur quelques propriétés fondamentales du groupe des metteurs en scène, voir PROUST, 2001.
[28]
En 1992, elles sont « hors commission » et, en dehors de celle du CDN, bénéficient des
subventions étatiques les plus importantes ; en 1992, la compagnie Ti reçoit plus de 400 000 F
de subventions et la compagnie Te 250 000 F.
[29]
ABIRACHED, 1992.