2002
Réseaux
Le style agencier et ses declinaisons thematiques
L’exemple des journalistes de l’agence france presse
Eric Lagneau
Prenant l’exemple de l’Agence France Presse, l’article propose d’abord de
s’appuyer sur le concept de style journalistique pour mettre en évidence une
réelle spécificité du travail des journalistes d’agence (chasse aux nouvelles et
primauté des faits qui peuvent conduire au journalisme d’enregistrement,
tensions dans la mise en forme agencière entre rhétorique de l’objectivité et
rhétorique de l’expertise critique). Puis, en étudiant les rubricards de services
spécialisés de l’AFP et en se plaçant donc à l’intersection d’une
spécialisation fonctionnelle (le journalisme d’agence) et de plusieurs
spécialisations thématiques (le journalisme politique, le journalisme social et
le journalisme sportif), il montre tout à la fois la prédominance chez ces
rubricards du style agencier mais aussi des écarts de style notables, des
variantes en fonction des spécialisations occupées, invitant ainsi à prendre en
compte les déclinaisons thématiques du style agencier.
Based on the concept of journalistic style, the author uses the example of
Agence France-Presse to highlight the very particular characteristics of the
work of news agency journalists (tracking down news and primacy of facts
which can lead to a journalism consisting in straight reporting of facts, and
tension between rhetoric of objectivity and rhetoric of critical expertise in
the agency’s formatting of news). By studying the columnists of specialized
sections at AFP, at the intersection between functional specialization
(agency journalism) and several thematic specializations (political
journalism, social journalism, sports journalism), he then shows the
predominance, among these columnists, of an agency style but also of
distinctly different specialization-related styles. This shows the relevance of
taking into account thematic specialization in agency style.
Il y a manifestement un paradoxe dans le fait de compter les journalistes
des agences de presse, notamment ceux des trois grandes agences
mondiales, l’américaine Associated Press, la britannique Reuter et la
française Agence France-Presse, parmi les populations du monde
journalistique les moins étudiées.
La fonction de grossistes de l’information, en amont de la chaîne de
fabrication des nouvelles, amène en effet ces « médias des médias » à jouer
un rôle essentiel dans l’alimentation de l’ensemble du système médiatique.
Ils lui fournissent à travers leurs dépêches, photos, vidéos, une grande partie
de sa « matière première ». Les agences exercent aussi une fonction
d’agenda pour les médias en les alertant sur les événements ou sujets qui
méritent leur attention et en opérant en amont un premier tri dans le flux
événementiel. Il ne s’agit pas ici de mythifier le « pouvoir » des agences.
Mais on ne mesure jamais aussi bien leur influence que lorsque leurs erreurs
se répercutent tout au long de la chaîne médiatique
[1].
Pourtant, en matière de sociologie des agenciers et de leur travail, il reste
beaucoup à faire. Des historiens comme Michael Palmer
[2], des spécialistes
des médias, comme Michel Mathien
[3], ont déjà balisé le terrain. Mais les
blancs sur la carte restent encore très nombreux, notamment en ce qui
concerne les profils des journalistes d’agence, leurs trajectoires
professionnelles et l’exercice concret du métier
[4].
Le présent article
[5], principalement consacré à l’AFP, a un double objectif. Il
s’agit tout d’abord de mettre en évidence une réelle spécificité du travail des
journalistes d’agence et de définir ce que nous appellerons le style agencier.
Il faut préciser ce que nous entendons par cette notion de style journalistique
que nous empruntons librement à Cyril Lemieux
[6], tout en la combinant à
celle de rhétorique journalistique proposée par Jean-Gustave Padioleau
[7]. Un
style journalistique est une manière particulière de faire du journalisme
caractéristique d’un individu ou d’un groupe. Il est le produit d’un système
d’interaction et d’un cadre de contraintes spécifiques, se lit dans un
ensemble de pratiques, et pas seulement dans des modes d’écriture, avec une
façon particulière de combiner les différentes règles du journalisme, et
s’appuie sur les représentations que les journalistes se font d’eux-mêmes et
des alter pertinents (sources, collègues, hiérarchie, public).
La notion de style
Chez Lemieux, le concept de style ne saurait être détaché d’un modèle
« grammatical » de l’action qui identifie trois ensembles de règles (ou
grammaires) auxquels les professionnels de l’information et leurs
interlocuteurs s’obligent mutuellement selon les situations. L’analyse des
critiques adressées aux journalistes et des fautes qui les ont motivées lui
permet en effet de dégager une pluralité de règles positives et de normes
tacites sur lesquelles reposent les jugements des professionnels.
Quelles sont ces règles ? Un premier ensemble relève de ce que Lemieux
appelle la grammaire publique (ou grammaire de la distanciation). Ces règles
sont mobilisées par les acteurs dans les situations les plus publiques et
consistent à « appuyer son action ou son jugement » sur des raisons qui
soient partageables par un tiers (par opposition à des raisons « personnelles »
d’agir). Ainsi, dans la culture professionnelle des journalistes, le fait de
recouper l’information, la prise de distance énonciative avec les sources (par
exemple, passer du « tu » au « vous »), la conservation de l’initiative,
l’acquisition de preuves juridiquement recevables pour dénoncer, le respect
de la polyphonie (ou pluralisme des sources) ou encore, la séparation des
faits et des commentaires relèvent typiquement de la grammaire publique.
Un second ensemble de règles, mobilisées plutôt dans la relation privée avec
les sources, appartient à une autre grammaire dite grammaire naturelle (ou
grammaire de l’engagement et de la réciprocité). Le fait de se montrer
intime, de respecter le « off
[8] », de « renvoyer l’ascenseur » correspondent au
suivi de règles de ce genre qui permettent aux acteurs, à l’abri du regard des
tiers, d’établir entre eux et de consolider des liens de confiance réciproques.
Enfin, un troisième ensemble de règles relève de la grammaire de la
réalisation (ou grammaire du réalisme). De telles règles sont mobilisées dans
des situations où les journalistes « réalisent » qu’écrire un article critique va
entraîner des représailles (par exemple de la part d’un annonceur ou d’une
source), que leur article n’est pas assez adapté aux « formats de production »
(pas assez « punchy » ou « sexy ») ou encore que, s’ils tardent trop, des
concurrents vont les « doubler ».
C’est en prenant en compte cette pluralité des logiques d’action (souvent
difficiles à concilier entre elles) que Lemieux invite ensuite à s’intéresser à
la manière dont des journalistes ou des groupes de journalistes se distinguent
par leur style, c’est-à-dire par leur manière de chercher à tenir ensemble les
différents ensembles de règles qu’ils ont à utiliser, mais aussi, parfois, de
transgresser certaines de ces règles, du seul fait bien souvent que privilégier
le respect dû à certaines se fait au détriment du respect dû aux autres. Ainsi
par exemple, quand un journaliste privilégie la réciprocité avec sa source
(grammaire naturelle) ou le respect des formats de production (grammaire
réaliste) au risque de ne plus réussir à se montrer suffisamment critique en
public ou de ne pas prendre le temps suffisant de recouper l’information (ce
qu’exige pourtant le respect de la grammaire publique). Le style est ici défini
comme une propension des personnes ou des groupes à commettre de
préférence un certain type de fautes grammaticales plutôt qu’un autre.
Le grand mérite de cette notion de style est selon nous d’offrir un outil de
description et de comparaison extrêmement fin invitant à prendre en compte
simultanément la pluralité des logiques d’action en jeu et des attentes dont
les journalistes font l’objet. Même si le mode de présentation du style
agencier retenu pour cet article ne s’appuie que partiellement sur ce modèle
grammatical ternaire (à travers des références aux règles relevant de chacune
des trois grammaires répertoriées), notre fidélité à « l’esprit » du concept
développé par Lemieux doit se lire avant tout à travers notre souci d’honorer
en permanence cette invitation.
Il nous a en effet paru fructueux de mettre aussi à contribution pour notre
présentation du style agencier une autre notion, celle de rhétorique
journalistique défendue par Jean-Gustave Padioleau, parce qu’elle offre des
solutions pour analyser effectivement la communication comme une
interaction et s’efforce de faire tenir ensemble pratiques journalistiques,
modes et formats d’écriture, représentations des acteurs et contextes
d’énonciation. Nous dirons un peu plus loin notre manière de l’utiliser.
Dans cet article, nous nous proposons donc de montrer qu’au quotidien pèse
sur tous les agenciers un ensemble de contraintes et d’impératifs qui, pris un
par un, ne sont sans doute pas propres au journalisme d’agence, mais dont la
combinaison, renforcée par des représentations partagées du rôle d’agencier,
contribue bien à la définition d’un style journalistique original.
Mais nous ne voulons pas nous limiter à la seule mise en lumière d’une
spécialisation fonctionnelle, le journalisme d’agence. Il s’agit également de
réfléchir, à travers l’exemple de l’AFP, à la question trop souvent éludée de
l’articulation entre spécialisations fonctionnelles et spécialisations
thématiques.
Des travaux récents ont montré tout le profit que les études sur le
journalisme pouvaient tirer à s’intéresser aussi bien aux spécialisations
thématiques (journalisme politique, sportif, social, économique, scientifique,
judiciaire…) qu’aux spécialisations fonctionnelles (journalisme radio,
journalisme télévisuel, secrétariat de rédaction…). On se propose ici de
mettre en quelque sorte en concurrence les deux approches pour tester ce que
chacune d’elles nous permet de comprendre des pratiques et représentations
de journalistes qui sont tout à la fois des agenciers et des spécialistes.
La notion de rhétorique
C’est ici qu’il nous faut préciser notre manière de combiner les concepts de
style et de rhétorique. Pour Padioleau : « La production journalistique est
incompréhensible si l’on se réfère soit au seul message du journaliste, soit
aux conditions économiques et sociales de sa fabrication ; il faut prendre en
considération le jeu des interactions qui lient les producteurs entre eux, avec
les sources d’information et avec les destinataires multiples des messages
[9]. »
Son concept de rhétorique journalistique a précisément été conçu dans ce
but : montrer, comme le dit Jean Charron, que le « produit journalistique est
constitué à partir d’un ensemble cohérent de procédés d’écriture de textes
journalistiques (rhétorique) destinés non seulement à communiquer des
informations, mais aussi à définir une identité (celle des journalistes) et un
rapport (entre les journalistes et les autres acteurs du système
d’interaction
[10] ) ».
Pour Padioleau, les rhétoriques journalistiques « englobent bien sûr les
procédures d’écriture de presse pour communiquer des nouvelles mais aussi
les représentations qu’y projettent les journalistes d’eux-mêmes, des alter,
des éléments physiques ou culturels présents dans les contextes d’interaction
attachés à leurs positions de journalistes ». Autrement dit : « Les rhétoriques
journalistiques sont le produit de pratiques inscrites dans des contextes
d’interaction spécifiques dont les caractéristiques influencent l’occurrence et
l’opportunité des dites rhétoriques, c’est-à-dire que les performances des
acteurs dépendent, toutes choses égales par ailleurs (ex. aptitudes), des
processus d’interaction nés des perceptions et des attentes réciproques. »
Contrairement au fameux modèle linéaire de Harold Lasswell (« qui dit quoi,
à qui, par quel canal et avec quels effets ? ») qui fait de la production
journalistique « une démarche à sens unique d’ego vers alter », la notion de
rhétorique journalistique l’assimile à « une circulation de messages entre ego
et une pluralité d’alter » où « ego recherche la validation de sa compétence
par l’usage de rhétoriques journalistiques dont il attend que ces alter y
perçoivent les signes de la compétence » et « manifestent des actions de
réponse effectives ou anticipées de reconnaissance ».
Et même si, comme dans tous les jeux, les acteurs conservent des marges de
manœuvre, plus ou moins importantes selon leurs ressources et leur position,
« cette circulation répétée de messages conduit à des configurations
relativement stables de rhétoriques journalistiques dont les effets peuvent
être non seulement d’interdire normativement certains modes de journalisme
mais plus subtilement de les exclure de la définition de la situation des
rédacteurs-spécialistes ». Elle est en ce sens particulièrement adaptée à
l’étude de groupes de spécialistes, avec des systèmes d’interaction
relativement stabilisés
[11].
En résumé, la notion de rhétorique journalistique permet d’identifier des
idéaux-types de stratégies d’action, des modes de journalisme génériques,
transversaux au champs journalistique (rhétorique de l’objectivité, rhétorique
de l’expertise critique, journalisme d’opinion, journalisme d’investigation…)
dont l’usage par les professionnels, dans leur quête de reconnaissance, se
révèle plus ou moins probable selon les systèmes d’interaction dans lesquels
ils s’insèrent. Nous nous proposons ici de la mettre au service du concept de
style.
Etudier des déclinaisons thématiques
Lorsque l’on se fixe pour but d’établir des comparaisons entre les manières
de faire du journalisme, la notion de style journalistique possède en effet
l’avantage de permettre aussi bien de définir un groupe (par exemple une
spécialisation fonctionnelle, une spécialisation thématique, mais aussi un
sous-groupe à l’intersection des deux) que de décrire un style personnel (en
identifiant, dans le modèle de Lemieux, un rapport de prédilection
personnelle pour un type de fautes déterminé). Il y a ainsi, et c’est un point
très important, une infinité de styles, pas de rhétoriques. Le concept de style
permet de faire varier les niveaux d’analyse, il peut se décliner en quelque
sorte ad libidum pour mesurer des écarts de style aussi bien entre groupes
qu’entre individus.
Mais, et c’est là où le concept de Padioleau nous est utile, plutôt que de
décrire uniquement les styles journalistiques comme des façons spécifiques
de respecter ou non les règles dérivées des trois grammaires de l’action (à la
manière de Lemieux), il nous a paru heuristique de les analyser aussi comme
des manières plus ou moins originales de recourir aux rhétoriques identifiées
par Padioleau. Autrement dit, chaque style journalistique peut aussi être
décrit comme une manière spécifique de combiner préférentiellement
certains modes de journalisme (et d’en exclure d’autres).
Et en se plaçant, au sein d’une entreprise donnée, l’AFP, à l’intersection
d’une spécialisation fonctionnelle (le journalisme d’agence) et de plusieurs
spécialisations thématiques (le journalisme politique, le journalisme social et
le journalisme sportif), il nous est ainsi possible d’observer tout à la fois la
prédominance du style agencier mais aussi des écarts de style notables, des
variantes en fonction des spécialisations occupées, ce qu’on pourrait appeler
des déclinaisons thématiques du style agencier.
PETIT PORTRAIT SOCIOLOGIQUE DES AGENCIERS
La « galaxie des agences de presse est multiple et d’une grande diversité »,
comme le rappelle Henri Pigeat
[12]. En fait, la seule pertinence de cette
catégorie « agences de presse » tient à la position commune occupée dans le
système médiatique, celle de fournisseurs de l’information en amont. Pour le
reste, elle regroupe une population très hétérogène. Nous avons choisi de
nous intéresser dans cette étude aux seuls journalistes d’une des trois
agences mondiales d’information, l’AFP. C’est en nous référant
principalement aux représentations et pratiques de ces journalistes que nous
allons définir le style agencier.
On peut évaluer à 1 250 le nombre de journalistes « permanents » de l’AFP
en 2000
[13]. Ils relèvent cependant de statuts juridiques divers (830 en statut
siège, le plus protecteur, le salarié relevant du droit social français, même
quand il est en poste à l’étranger, les autres en statut local, dépendant donc
de la législation sociale du pays dans lequel ils travaillent). Il faut pour être
complet mentionner aussi un large volant de pigistes occasionnels, la plupart
du temps des journalistes travaillant pour d’autres médias qui apportent des
contributions ponctuelles
[14].
Quel est leur profil sociologique ? En l’absence de données fiables, nous
devrons malheureusement nous intéresser aux seuls journalistes de l’AFP
possédant le statut siège (831 sur 1 250). Cette population est d’abord
majoritairement masculine (65 %), un peu plus masculine en proportion que
la profession journalistique dans son ensemble
[15] (61 %).
C’est aussi une population à très grande majorité française (83 %) et
relativement âgée, puisque la moitié des journalistes (51 %) a plus de 45 ans
(contre seulement 36 % pour l’ensemble des journalistes). Ce vieillissement
est d’ailleurs une source d’inquiétude pour la direction de l’AFP qui a lancé
ces dernières années un plan de rajeunissement. Il s’explique notamment par
un faible turn-over puisque une majorité des journalistes qui entrent à l’AFP
y font toute leur carrière. Ainsi, 65 %, soit plus des deux tiers des
journalistes de l’AFP, ont plus de 10 ans d’ancienneté dans l’entreprise, et la
moitié plus de 15 ans
[16].
Une dernière indication importante concerne le niveau d’études avec une
proportion importante de journalistes diplômés des écoles reconnues par la
profession, que nous estimons à au moins 26 %
[17] (chiffre nettement
supérieur à celui de l’ensemble de la profession : 12,2 %). Cette forte
présence des diplômés des écoles, principalement ceux des deux plus
prestigieuses, l’école supérieure de journalisme de Lille (ESJ) et le centre de
formation des journalistes de Paris (CFJ), correspond à une politique de
recrutement sélective
[18]. La spécificité du travail des agenciers rend
beaucoup plus difficile le recrutement sur le tas.
Avec ce profil de population plutôt masculine, âgée et diplômée, touchant
une rémunération mensuelle moyenne relativement élevée pour la
profession
[19], les journalistes de l’AFP (il faut cependant rappeler que nos
statistiques ne concernent que les journalistes à statut siège) peuvent, du
point de vue des données objectives, être sociologiquement rapprochés de
l’élite de la profession, mais ils s’en démarquent par un déficit de visibilité
sociale.
Derrière la diversité des pratiques des journalistes des agences d’information
mondiales, liées à la multiplicité des spécialisations et fonctions occupées, il
est possible de définir de manière idéal-typique un style agencier, c’est-à-dire, à partir d’un ensemble de contraintes, de règles et de croyances
partagées, une certaine façon de faire du journalisme qui les distingue en
partie de leurs confrères.
La chasse aux nouvelles : un journalisme factuel confronté à une double
contrainte de rapidité et de fiabilité
Le journalisme d’agence est essentiellement tourné vers la collecte de
l’information, accorde une primauté absolue aux événements et à la
restitution la plus fidèle possible des faits. En ce sens, il est complètement en
phase avec le modèle d’excellence journalistique à l’anglo-saxonne, qu’il
inspire d’ailleurs
[20]. Ceci explique la relative originalité du style agencier
dans la culture journalistique française.
A l’horizon de cette conception du journalisme, il y a l’idéal d’une
« information pure » (Yves de La Haye), où le locuteur journaliste peut
s’effacer derrière l’événement, « les faits qui parlent d’eux-mêmes ».
Cette approche factuelle du journalisme nourrit une incessante chasse aux
nouvelles. Et en raison de leur position de grossistes de l’information en
amont du système médiatique, les agenciers se retrouvent plus encore que les
autres journalistes confrontés à une double exigence de rapidité et de
fiabilité.
La chasse aux scoops n’est pas le propre des agenciers mais elle est
constitutive de leur identité et au fondement de leur mythologie
[21]. Les
agences mondiales ont en effet été les premiers médias à s’inscrire dans une
logique d’information en continu, bien avant CNN ou France Info. Cette
absence de deadline découle (autant qu’elle rend possible) d’une course aux
nouvelles fortement concurrentielle et virtuellement sans limite.
Il y a donc en agence, plus encore que dans le reste des médias, une
célébration de l’urgence, encore renforcée par les transformations du champs
journalistique et la vogue de l’information en continu. Cette évocation
épique de l’urgence est bien mise en évidence dans ces propos d’une jeune
journaliste de l’AFP
[22] :
Le principe, c’est quand même de travailler dans l’urgence, c’est-à-dire
donner dès que l’info tombe, dès qu’un truc se passe, le donner
immédiatement, et courir, courir pour être le premier par rapport à AP,
Reuter, donc, ça, tu ne le retrouves nulle part ailleurs en presse écrite. C’est
ce que je préfère. Tu es en agence pour l’adrénaline.
Cette chasse aux nouvelles s’inscrit aussi dans des dispositifs visant à
rappeler au quotidien cette contrainte de rapidité aux agenciers : ordre de
priorité préétabli des dépêches (de P1, priorité maximale, à P4, pour une
dépêche « normale »), découpage de la copie (urgent, premier
développement, deuxième développement… papier synthèse) mais aussi
dispositifs de surveillance de la concurrence
[23].
Il y a toutefois un danger à prendre le discours indigène au pied de la lettre et
penser que cette contrainte de l’urgence fait sentir partout et à tout moment
ses effets avec la même intensité. Tout « l’art » de l’agencier consiste
précisément à savoir, grâce à sa socialisation professionnelle, quand il
convient de se presser et quand il est possible de prendre davantage son
temps.
Outre l’urgence, la fiabilité des informations délivrées est sans conteste la
principale richesse commerciale et professionnelle des agences mondiales
d’information, le fondement de leur réputation et de leur crédibilité. Dans les
cas assez fréquents de tensions avec l’impératif de rapidité, c’est d’ailleurs la
fiabilité qui est toujours sensé prévaloir.
Certes, tous les médias doivent en principe « la vérité » à leur public. Mais
les agences de presse s’adressent d’abord à un public de professionnels de
l’information particulièrement regardant sur la « qualité de la marchandise ».
Les nouvelles des agences ont, en outre, une audience considérable,
potentiellement mondiale, et extrêmement variée dans sa composition
sociale, politique ou religieuse. De ce fait, la question de la fiabilité est
inséparable du problème de l’objectivité. Car qui dit fiable dit bien sûr exact
(ce qui est raconté doit être conforme à la réalité, à ce qui est effectivement
arrivé) mais aussi impartial, sans parti pris.
La réponse apportée par les agences de presse à cette question de
« l’objectivité journalistique » est pratique avant d’être philosophique
[24]. La
définition de l’objectivité retenue est avant tout procédurale et la réponse
mise en place peut être assimilée à un « process industriel » de contrôle de
qualité visant à garantir l’exactitude et l’impartialité des nouvelles délivrées.
Sont donc réputées « objectives » les dépêches qui ont été produites en
respectant rigoureusement ces procédures, tant pour le recueil des
informations que la mise en forme et la relecture.
En réalité, une bonne partie des agenciers que nous avons interrogés
reconnaissent que la subjectivité et les opinions personnelles ne sont pas
pour autant magiquement évacuées par ces procédures et peuvent avoir une
influence sur leur travail. Nombre d’entre eux disent même qu’ils ne croient
pas à l’objectivité (ou alors comme un idéal régulateur par définition
inaccessible), mais plutôt à « l’honnêteté
[25] » comme nous l’explique cette
journaliste :
Moi, j’ai du mal à utiliser le terme d’objectivité, car même sur un sujet qui
me serait imposé par la rédaction en chef, je le verrais à travers mes grilles à
moi d’appréhension du monde et, après, à travers les interlocuteurs que j’ai
ou pas. Non, je parle plus volontiers d’honnêteté. Tu sais quand t’es pas
honnête et tu sais quand tu fais tout pour essayer de comprendre au maximum
et de laisser s’exprimer tous les points de vue, ça tu le sais très bien, quand tu
fais les choses correctement ou pas.
Mais par delà les différentes appréciations de la question de l’objectivité,
tous tiennent au respect de ces règles de procédure et certains soulignent
même le défi intéressant que constitue pour eux le fait de s’efforcer de les
respecter.
L’impératif de fiabilité a sa traduction dans le mode d’organisation et
l’écriture agencières. On se contentera de mentionner la citation et
l’identification précises des sources, la classique exigence du recoupement
des informations, l’obligation de rectifier très clairement ses erreurs le cas
échéant, la nécessité de s’efforcer de donner la parole à l’ensemble des
parties qui s’affrontent dans l’événement (règle de la polyphonie), mais aussi
la relecture obligatoire par les desks (dont la fonction est un peu équivalente
au secrétariat de rédaction dans la presse, mais avec des responsabilités
rédactionnelles plus importantes : rôle de filtre, d’aiguilleur de la copie vers
les clients, de traduction et de relecture, gardien des formats et des règles de
l’écriture agencière). Il faut à cet égard souligner la dimension
essentiellement collective du travail des agenciers indissociable de cette
définition procédurale de l’objectivité.
Précisons que l’objectivité est aussi une obligation légale pour l’AFP. La loi
de 1957 sur le statut de l’AFP fait obligation aux journalistes de l’agence
(nous condensons ici les obligations relatives à la qualité de l’information
des article 1 et 2 du statut) de fournir une information « complète, objective,
exacte, impartiale et digne de confiance ». L’article 3 du statut met même en
place un conseil supérieur spécialement chargé du respect de ces obligations.
Un journalisme institutionnel d’enregistrement
Le portrait est moins flatteur lorsqu’on se penche sur la question du rapport
aux sources et de la forte dimension institutionnelle du journalisme
d’agence, qui, sans négliger le poids de l’histoire, particulièrement dans le
cas de l’AFP qui a eu à conquérir progressivement son autonomie par
rapport au pouvoir politique
[26], s’explique surtout par l’ambition des agences
de fournir rapidement des nouvelles fiables, ce qui les a conduit à développer
en priorité un réseau de collecte de l’information en prise directe avec les
lieux de pouvoir et de décision
[27]. Elles ne font que se conformer à une
conception de la valeur d’information de la nouvelle qui accorde la plus
grande importance au caractère officiel de la source qui la livre, comme l’a
bien montré Herbert Gans. Et, pour Gaye Tuchman, c’est une façon efficace
de « routiniser l’inattendu » dans un souci de rationalisation de la
production.
Cette logique institutionnelle (c’est-à-dire en fait le lien obligé et structurel
avec les sources étiquetées officielles) peut faire assimiler une partie du
travail d’agencier à un journalisme d’enregistrement (Padioleau) et rendre
plus délicat le respect, pourtant essentiel pour les journalistes, de la règle de
la conservation de l’initiative dans le rapport aux sources, lorsqu’il faut en
priorité faire le tri dans les fax et communiqués qui tombent en masse ou
courir assister aux conférences de presse.
Certes, les journalistes gardent dans ce processus le « final cut » (et donc une
part d’initiative), même si une partie des sources ne sont pas loin de
considérer les agences de presse comme des courroies de transmission pour
leur communication et cherchent autant que possible à limiter ce tri opéré
par les journalistes, se heurtant alors le plus souvent, surtout quand
l’intervention est trop voyante
[28], à la résistance des agenciers qui leur
opposent leur légitimité professionnelle.
Au moins autant que par le souci de conserver des bonnes relations avec des
sources indispensables
[29], ce journalisme institutionnel fait surtout sentir ses
effets par la charge de travail qu’il impose aux agenciers. Accaparés par la
restitution des informations officielles, les agenciers disposent de peu de
temps pour mener des enquêtes au long cours à leur initiative, ce qui rend
par exemple très improbable (mais pas interdite) la pratique du « journalisme
d’investigation ».
Le problème de la proximité aux sources n’est toutefois pas aussi simple
qu’il y paraît. Car dans certains cas, c’est la combinaison de ce manque de
temps et du choix de s’en tenir à des relations de rôle à rôle par souci de
marquer son indépendance (avec le refus de nouer des relations trop étroites
avec ces sources officielles) qui peut aussi conduire, en l’absence d’intimité
avec ces dernières (et donc de possibilité d’obtenir du background dans des
conversations « off the record »), à se contenter de reproduire leur langue de
bois et leurs communiqués, c’est-à-dire à « faire de l’institutionnel ».
La mise en forme agencière
Le style agencier, entendu comme une façon spécifique de faire du
journalisme, est indissociable d’un mode d’écriture caractéristique, une mise
en forme agencière, qui n’en est que la traduction « sur le papier ».
La mise en forme agencière repose sur des formats relativement rigides, des
contraintes d’écriture assez strictes qui la rendent facilement reconnaissable.
La dépêche d’agence pousse ainsi à l’extrême le souci de la concision, de
dire très vite l’essentiel (la fameuse règle des 5 W en anglais : who, what,
when, where, why ?), dès le premier paragraphe (le lead). Cette importance
de la hiérarchisation de l’information se lit dans la construction de la
dépêche en pyramide inversée (par ordre d’intérêt décroissant des
informations rapportées), mais aussi dans le découpage de la copie (urgent
qui alerte sur un événement important, 1er lead au sens cette fois de premier
développement, puis 2e lead avant la synthèse journée, avant-papier dans le
cas des grands événements prévisibles).
Pour montrer l’objectivité du journaliste, l’écriture agencière pousse aussi
loin que possible la distanciation énonciative, par la citation systématique
des sources, le rejet de tout ce qui peut s’apparenter à un jugement de valeur
du journaliste. En ce sens, la mise en forme agencière incarne plus que tout
autre la rhétorique de l’objectivité identifiée par Padioleau.
L’agencier se voit également proposer une palette de registres d’expression
relativement limitée, avec des genres interdits (l’éditorial par exemple) et des
formats restreints en nombre
[30] et en taille (rarement plus de 600 mots).
Autre forte originalité des agences : à la différence de la presse et des
journaux radio ou télé, l’espace journalistique n’est pas strictement compté.
Il n’y a pas de limite théorique au nombre de dépêches envoyées sur les fils
dans une journée. Sur un gros événement, une « dominante » dans le jargon
agencier, il est ainsi possible de multiplier les papiers, les angles presque à
l’infini, en laissant ensuite le soin aux médias clients de faire leur choix. En
fait, la seule vraie limite est alors la capacité de travail des journalistes de
l’agence, ce qui offre certaines marges de manœuvre, comme nous le verrons
avec l’exemple des journalistes sociaux. Cette absence de limite théorique a
d’ailleurs conduit ces dernières années à une inflation de la copie sur les
fils
[31] qui inquiète aussi bien la rédaction en chef que la société des
journalistes de l’AFP, car elle compromet l’exercice du rôle de premier filtre
du système médiatique.
Il faut toutefois souligner une nette évolution dans la mise en forme
agencière qui n’est pas sans lien avec les transformations du paysage
médiatique dans son ensemble. L’AFP s’est ainsi adaptée depuis une
quinzaine d’années à une modification de la demande des clients qui
réclament des articles prêts à publier, notamment pour la presse quotidienne
régionale (qui voit là un moyen de justifier le redéploiement de ses
journalistes des informations générales vers les informations locales) ou plus
récemment pour l’internet, avec de véritables mises en perspective de
l’actualité plutôt qu’une simple juxtaposition de faits bruts.
Ceci a conduit au développement des papiers prévus (les prev, dans le jargon
agencier) annoncés en début de journée aux clients. Ce sont très souvent des
articles d’analyse, d’angle, de synthèse, pour lesquels les agenciers sont
confrontés à la nécessité d’introduire davantage de mise en récit des
événements, ce qui oblige à prendre du recul par rapport à la couverture
factuelle qui est l’art premier de l’agencier. Fait significatif, ces papiers sont
la plupart du temps signés du nom du journaliste en toutes lettres (et non des
seules initiales).
Dans le vocabulaire de Padioleau, on peut dire que, à côté d’une grande
majorité des dépêches « factuelles » (pas plus de 200 mots en général), la
production d’agence fait désormais, à travers ces papiers prévus, une place
non négligeable à la
rhétorique de l’expertise critique
[32] qui contribue à la
valorisation du métier d’agencier. Marc Paillet
[33], un ancien chef de service
de l’AFP a insisté sur cette dimension de « création critique » que l’agencier
revendique dans sa pratique professionnelle afin d’échapper aux stigmates de
porte-parole des officiels et de grappilleurs de petits faits.
Mais cette place nouvelle faite à la rhétorique de l’expertise critique a aussi
pour effet de mettre davantage en lumière une tension structurelle du travail
de l’agencier mieux dissimulée dans la production factuelle. La mise en
intrigue des événements dans des papiers d’analyse oblige en effet à rendre
plus facilement identifiable la « grille culturelle » sur laquelle s’appuie le
travail ordinaire de sélection et de hiérarchisation de l’information et à
interroger à nouveaux frais la sacro-sainte distinction des faits et du
commentaire, dès lors que celle-ci apparaît bien plus délicate à respecter
dans le format allongé des papiers prévus.
Il y a là comme un effet boomerang qui peut mettre en lumière la fragilité de
l’édifice agencier. La solution trouvée est là encore avant tout pratique et
procédurale. Elle consiste à utiliser des dispositifs de rappel à l’ordre pour
susciter l’autocontrôle des agenciers conscients de leurs responsabilités et
éviter ainsi le risque du dérapage, dans les papiers prévus surtout, de la
rhétorique de l’expertise critique dans un journalisme d’opinion
préjudiciable à la réputation de l’agence de presse.
Ces rappels à l’ordre sont multiples et quotidiens. Ils se manifestent en
interne par la relecture systématique des papiers prévus par le chef de service
ou son adjoint, puis par le desk. Un papier ne répondant pas aux canons
agenciers sera alors renvoyé à son auteur pour qu’il le réécrive ou modifié
par le desk (qui a toujours le dernier mot en cas de désaccord, après
concertation le cas échéant de la rédaction en chef), voire dans certains cas
rares, purement et simplement supprimés.
La rédaction en chef rédige aussi très régulièrement des notes internes sur la
couverture de tel ou tel événement qui sont autant de « piqûres de rappel »
concernant les règles du travail d’agencier. Les sanctions directes (mutation,
blâme, désaveu public) sont en revanche très rares mais un journaliste qui
prend trop ouvertement des libertés avec les règles sera assez rapidement
repéré et, outre la censure de ses papiers par le desk, il verra ses chances de
faire carrière à l’agence et de décrocher des postes importants se réduire
fortement.
Les rappels à l’ordre sont également externes. Car les sources, surtout les
institutions, sont très vigilantes. Elles surveillent en permanence tout ce qui
s’écrit sur elles sur les fils (les différents services offerts aux clients) de
l’agence et ne manquent pas d’appeler rapidement le journaliste pour se
plaindre d’un traitement qu’elles jugent inéquitable. Celles qui maîtrisent le
mieux le fonctionnement de l’agence n’hésitent pas à passer par dessus le
journaliste si celui-ci refuse de s’amender et à s’adresser directement à la
rédaction en chef pour obtenir une rectification de la dépêche ou la
possibilité de diffuser un complément d’information.
L’agencier est ainsi conduit à réaliser (grammaire de la réalisation) qu’il
travaille en permanence sous le regard des pairs, de la hiérarchie et des
sources et qu’il doit donc contrôler l’expression de ses opinions. Dans la
plupart des cas, il va donc prendre les devants en pratiquant une certaine
« auto-censure
[34] » comme le reconnaît cette journaliste :
Moi, je n’exprime pas mon opinion, je sais qu’il y en a qui font des papiers
où ils font passer leur opinion, surtout les grands papiers, les 500-600 mots,
moi je le fais pas, j’ai une espèce de discipline comme ça, peut être parce que
j’ai peur que mes opinions passent trop, tu vois, donc comme je me sais
assez, assez engagée, je m’autocensure en permanence et je ne donne pas
mon avis, mais la façon de choisir mes interlocuteurs et de les hiérarchiser,
ou de les organiser dans le papier, c’est déjà une prise de position.
Car en même temps, et c’est finalement toute la limite d’une définition
essentiellement procédurale de l’objectivité journalistique, les contraintes
imposées par ces règles strictes peuvent toujours être à l’occasion retournées
et utilisées comme des ressources pour qui veut et sait s’en servir
[35], car le
respect des règles formelles protège alors plus facilement de la critique
interne ou externe.
Mais à notre sens, il ne s’agit pas pour autant de réduire cette objectivité
procédurale à un simple rituel stratégique à visée défensive (comme le
présente Tuchman), en oubliant que ces règles ont aussi des effets sur les
pratiques des journalistes. La règle de la polyphonie incite en effet à faire un
véritable effort en faveur du pluralisme de l’information qui est loin d’être
entièrement couronné de succès mais certainement pas anecdotique.
Présentation de soi et identité agencière
Le style agencier, on l’a souligné à plusieurs reprises, est indissociable des
représentations que les professionnels de l’information ont de leur rôle.
Nous voudrions insister sur une possible tension chez les agenciers entre,
d’un côté, une image d’humbles soutiers de l’information, souvent
anonymes
[36], au service des faits, qui exige une certaine « ascèse », et en
même temps, un sentiment de forte responsabilité individuelle et collective,
du fait de la place des agences mondiales d’information dans le système
médiatique, qui n’exclut pas une certaine fierté, voire l’impression
d’incarner une figure de l’excellence
[37] journalistique.
Elle est bien résumée dans ce plaidoyer pro domo d’un ancien journaliste de
l’AFP : « Sur le terrain, les reporters de l’AFP sont souvent en première
ligne. Seuls les imbéciles ou les ignorants les prennent pour des
bureaucrates. Tout au contraire, ils constituent l’aristocratie du métier, une
sorte de chevalerie discrète qui se renouvelle de génération en
génération
[38]. »
Il ne s’agit pas de reprendre à notre compte sans inventaire critique la
présentation de soi des journalistes d’agence et la description indigène de
leurs principes et pratiques. Nous avons au contraire souligné l’existence de
tensions parfois trop rapidement escamotées, pointé les limites de la
définition procédurale de l’objectivité et rappelé les écueils du journalisme
institutionnel.
Faut-il pour autant réduire la rhétorique de l’objectivité à une pure et simple
mythologie ? Notre description du style agencier nous incite plutôt à prendre
au sérieux les contraintes, règles et principes qui guident les agenciers, car
ils ont des effets sur leurs pratiques effectives, pas seulement en raison des
croyances partagées des agenciers, mais aussi parce qu’ils s’appuient sur des
dispositifs et que les agenciers travaillent en permanence sous le contrôle de
confrères et des sources qui savent au besoin les rappeler à l’ordre.
Nous avons surtout présenté ici le style agencier comme une tension entre la
rhétorique de l’objectivité et une rhétorique de l’expertise critique risquant
toujours de basculer dans le journalisme d’opinion. Si l’on voulait
maintenant le décrire dans le langage de Lemieux, comme une manière de
combiner les règles journalistiques dérivées des trois grammaires, on
pourrait dire que ce qui caractérise le style agencier, c’est, à travers la mise
en forme agencière, sa prédilection pour le respect des formats (règle dérivée
de la grammaire de la réalisation) et pour la distanciation énonciative, le
recoupement, la polyphonie et la séparation des faits et du commentaire
(règles dérivées de la grammaire publique), ce qui explique qu’il soit élevé
au rang de modèle par les adversaires du journalisme d’opinion. Mais les
agenciers peuvent aussi être plus enclins à relativiser la règle de la
conservation de l’initiative (distanciations imparfaites) ou à tomber dans les
engagements malheureux (par le moindre respect des règles dérivées de la
grammaire naturelle : personnalité, intimité), au risque de voir dénoncée leur
pratique du journalisme comme excessivement institutionnelle.
Bien entendu, le style agencier ainsi décrit n’indique que des tendances, des
lignes de pente, par comparaison à d’autres types de journalisme. Il nous faut
maintenant procéder à une analyse plus fine des écarts de style entre
agenciers, en fonction des spécialisations thématiques occupées.
LES ECARTS DE STYLE ENTRE AGENCIERS
Une division des tâches très complexes
Nous avons jusqu’ici présenté le point commun à tous les agenciers, ce qui
fonde en quelque sorte leur identité, le style agencier. Mais, bien sûr, celui-ci
présente de nombreuses variantes. D’abord d’une agence à l’autre. On
pourrait ainsi très utilement comparer le style Reuter
[39], le style AP et le style
AFP.
Mais ce n’est pas la seule comparaison possible. Les écarts de style existent
aussi au sein d’une même rédaction, tout simplement parce que la
machinerie rédactionnelle agencière offre une grande diversité de rôles et de
fonctions. Dans une logique de rationalisation d’une production
« industrielle » de dépêches, photos et autres supports de l’information
s’opère en effet une division des tâches très complexe qui repose sur un
grand nombre de spécialisations internes. On peut ainsi distinguer au moins
quatre lignes de partage de la rédaction de l’AFP qui ont trait aux
spécialisations fonctionnelles, géo-linguistiques, techniques et thématiques.
Du côté des spécialisations fonctionnelles, il faut surtout mentionner la
division entre services de production (services spécialisés du siège, bureaux
de province et de l’étranger) et les desks (au siège à Paris ou décentralisés à
Washington, Montevideo, Nicosie…). Il faut aussi citer les diverses couches
hiérarchiques (rédaction en chef, directions régionales, chef de service,
directeur de bureau, chef de desk, chef de vacation…) qui structurent
verticalement l’ensemble de cette organisation complexe.
Pour traiter de l’actualité de l’ensemble de la planète et s’adresser à leurs
milliers de clients répartis sur tout le globe, les journalistes des agences
mondiales d’information sont souvent amenés à se spécialiser dans la
couverture d’une zone géographique (une région, un pays ou même un
continent) et se divisent aussi en fonction de leur langue de travail principal.
L’AFP produit en effet des informations en sept langues : français, anglais,
espagnol, allemand, arabe, portugais et depuis tout récemment italien.
L’essentiel de la production se fait dans les trois premières langues citées et
la très grande majorité des journalistes à statut siège sont des francophones.
Le deuxième plus gros contingent, celui des anglophones, ne regroupe que
240 journalistes, tous statuts confondus (sur 1 200, soit 20 %). La plupart des
journalistes ne rédigent leurs articles que dans une seule langue, les desks
assurant au besoin la traduction des dépêches.
De plus, en matière de spécialisations techniques, la grande majorité des
journalistes de l’AFP se consacrent exclusivement à la rédaction de
dépêches. Mais certains d’entre eux utilisent d’autres supports d’information
qui impliquent la maîtrise d’un savoir-faire technique particulier
(photographie, infographie, images vidéo, pages internet).
Il y a enfin les spécialisations thématiques. Les journalistes de l’AFP sont
pour la plupart des généralistes (au sens où ils sont capables de traiter tous
les types de sujets) et revendiquent cette polyvalence. Un certain nombre
d’entre eux peuvent toutefois devenir pour un temps (en moyenne trois ou
quatre ans) de vrais spécialistes thématiques lors de leurs passages dans les
services de production spécialisés à Paris (reportage économique, service
politique, reportage sport, service d’information générale, service société,
service d’information sociale, service international
[40] (par exemple
diplomatique), service hippique). Il ne s’agit pas pour l’AFP d’embaucher
des spécialistes reconnus d’un domaine (comme cela peut être en revanche le
cas pour une spécialité technique comme l’infographie) mais de demander à
des journalistes de l’agence de prendre en charge une rubrique, en tenant
compte bien évidemment des éventuels centres d’intérêt personnels.
La carrière typique d’un agencier rédacteur peut donc se résumer par une
alternance de passages par les desks plus ou moins longs et de nominations
(pour un maximum théorique de cinq années) sur des postes de production à
Paris (services thématiques), dans les bureaux de province ou de l’étranger.
Il serait bien sûr possible de s’attacher à mesurer des écarts de style entre les
agenciers en fonction de chacune de ces lignes de partage (par exemple entre
les journalistes francophones et anglophones). Mais nous avons choisi de
nous arrêter ici sur ceux qui ont trait aux spécialisations thématiques.
Les déclinaisons thématiques du style agencier
Cette analyse des déclinaisons thématiques du style agencier a un double
objectif. D’abord permettre de tester la cohérence de ce style, présenté
comme l’élément fédérateur des pratiques agencières, en le passant au crible
de traditions de journalisme thématique dont la solidité a déjà été établie par
d’autres auteurs. Nous avons ainsi retenu le journalisme sportif, le
journalisme d’information sociale et le journalisme politique
[41] parce qu’ils
offrent des éclairages complémentaires sur les tensions qui peuvent naître de
certaines résistances opposées par ces spécialisations thématiques à la
puissance homogénéisatrice du style agencier. Il s’agit alors de voir
comment les agenciers procèdent pour régler les éventuels
conflits
d’allégeance entre leurs différentes identités sans sortir trop ouvertement du
cadre agencier.
C’est aussi, d’un point de vue méthodologique, une manière de décentrer le
regard, de le déplacer de l’AFP intra muros vers l’environnement plus large
des journalistes, notamment les sources, et d’éviter ainsi de tomber dans le
piège du médiacentrisme signalé par le sociologue anglais Philip
Schlesinger
[42]. Cela permet en effet de prendre en compte les réseaux
d’interdépendance dans lequel s’insèrent les journalistes en dehors des
frontières de la rédaction, que les études sur les spécialisations thématiques
savent souvent mieux intégrer que les travaux sur les spécialités
fonctionnelles ou les monographies d’entreprise de presse.
Le journalisme sportif : le grand écart des rhétoriques
L’exemple des journalistes sportifs de l’AFP illustre fort bien les possibles
conflits d’allégeance des spécialistes, ces tensions plus ou moins
perceptibles entre le style agencier et l’identification à une spécialisation
thématique qui a produit également son propre style.
Comme dans les autres médias, le sport est une spécialisation qui a connu un
essor important à l’AFP
[43]. En 1950, elle ne comptait que quatre
chroniqueurs sportifs. Cinquante ans plus tard, les journalistes sportifs sont
plus de soixante-dix
[44]. C’est un domaine que l’AFP a investi avec un temps
d’avance et avec succès, ce qui lui a permis de s’assurer une solide
réputation. Le sport a d’ailleurs été présenté en 2000 comme l’une des
priorités stratégiques de l’agence (avec l’économie) dans le plan de
développement présenté par le précédent PDG, Eric Giuly.
Mais en même temps, c’est un service qui a longtemps cultivé sa différence
en interne. C’est d’ailleurs la réponse qu’un grand nombre de rédactions
sportives ont apportée à la stigmatisation dont elles ont eu à souffrir du fait à
leur spécialisation, jugée sans doute rentable mais peu sérieuse, ou du moins
secondaire au regard de la « grande actualité ». Le service des sports a même
pu être présenté comme une sorte « d’Etat dans l’Etat ». Le fait est que
profitant du dédain ou de l’incompétence de la rédaction en chef sur le sujet,
il a su acquérir en interne pendant longtemps une certaine autonomie dans la
gestion quotidienne de l’actualité sportive.
Cette relative « autarcie » se lit aussi dans le mode de recrutement du service
et la lente rotation des effectifs. Ainsi, 16 des 30 journalistes francophones
présents en 1995 (reportage et desk) sont encore dans le service en 2001
(mais dans plusieurs cas, ils ont changé de rubrique ou sont passés du desk à
la production). Le remplacement des rubricards se fait en général en puisant
dans l’effectif du desk, sorte de sas d’entrée pour les jeunes notamment, et
dans un vivier constitué progressivement par des gens étiquetés sportifs qui
sont passés par le service et peuvent y retourner après un passage à l’étranger
ou en province. Le réseau des postes de détachés permet d’ailleurs de quitter
Paris tout en restant dans la spécialité sportive. Tout se passe alors comme si
se constituait un circuit parallèle pour les journalistes à compétence sportive.
Il est bien sûr possible d’occuper d’autres postes après un passage au sport.
Il est en revanche très rare d’arriver tardivement dans le service sans avoir
jamais manifesté plus précocement un intérêt pour cette spécialité.
Il faut aussi souligner le profil particulier de ces journalistes. Comme dans
bien des rédactions sportives, les journalistes du service des sports de l’AFP
sont à une écrasante majorité des hommes (une seule femme au reportage à
Paris sur 21, quatre dans les desks sur 33, soit au total 5 % de l’effectif
parisien). Et comme la plupart des chroniqueurs sportifs, ils partagent avec le
milieu qu’ils couvrent un certain nombre de croyances, en particulier une
définition légitime du sport
[45] et un intérêt personnel pour la matière traitée,
souvent même un « amour du sport » antérieur à leur socialisation
professionnelle, qui se manifeste notamment dans une pratique sportive.
Relative autonomie du service, trajectoires et profils particuliers des
journalistes, proximité culturelle avec les sources : autant d’éléments qui
contribuent à provoquer chez les journalistes du service des sports de l’AFP
un écart de style par rapport à l’idéal-type agencier nulle part aussi manifeste
que dans la rhétorique originale du journalisme sportif.
Les rédacteurs sportifs disposent en effet d’une palette de registres
d’expression plus étendue que les autres agenciers (par exemple des papiers
de commentaire) et bénéficient d’une tolérance plus grande dans leur
expression, notamment les tics de langage du journalisme sportif et surtout la
manifestation de jugements de valeur parfois explicites, d’un « journalisme
supporteur » pas toujours exempt de chauvinisme.
Pourquoi ces marges de manœuvre supplémentaires ? Parce que les
agenciers spécialisés dans le sport doivent jouer leur reconnaissance
professionnelle sur deux tableaux. Celui du journalisme d’agence et celui du
journalisme sportif. Mais concilier les deux peut provoquer des tensions,
notamment parce que la tradition du journalisme sportif a toujours cultivé un
rapport moins distancié à l’événement et un certain goût pour les jugements
d’opinion et que l’exigence de papiers de l’AFP prêts à publier ne permet
plus toujours de laisser à d’autres le soin de réaliser cet habillage.
Il serait faux pourtant d’opposer systématiquement les deux styles. En réalité,
à côté des papiers de commentaire relevant en principe de l’expertise critique,
mais « dérapant » parfois dans le journalisme d’opinion
[46] (voir exemple en
encadré 1), pourtant banni en théorie du style agencier, les journalistes des
sports de l’AFP peuvent aussi s’appuyer sur certains aspects de leur
spécialisation pour au contraire, dans la plus grande partie de leur production,
celle des dépêches factuelles (résultats
[47], brefs comptes rendus des
rencontres), retourner le stigmate qui pèse sur eux dans leur rédaction et se
présenter avec un certain succès comme des parangons du journalisme
d’agence. Il leur suffit de rappeler les exigences très fortes qui pèsent sur eux
en termes de rapidité et fiabilité dans la chasse aux nouvelles sportives et dans
la pratique d’un journalisme de prime abord très factuel (voir encadré 2).
Deux anciens journalistes de l’AFP, Jean Huteau et Bernard Ullmann, qui ne
sont pas des journalistes sportifs, leur rendent ainsi hommage. « Basé sur les
chiffres et les statistiques, sur des faits bruts, le journalisme sportif est le
modèle du journalisme d’agence. Pour le spécialiste sportif, aucun droit à
l’erreur ou à l’approximation. Un rédacteur diplomatique peut, sur la foi de
milieux bien informés, écrire au conditionnel, annoncer qu’une décision
aurait été prise. Le reporter sportif doit annoncer un but quand il a été
marqué (il doit indiquer par qui, quand, à la minute précise
[48] ». »
En somme, on bénéficie, avec l’exemple des journalistes sportifs, d’une sorte
d’effet de loupe sur le grand écart possible pour les agenciers entre la
rhétorique de l’objectivité et une rhétorique de l’expertise critique toujours
susceptible de déraper dans le journalisme d’opinion quand se multiplient de
manière quasi inévitable les jugements de valeur. Car identifier le buteur et
le minutage d’un but est une chose relativement aisée (encore que
parfois…), mais les journalistes ne disposent pas toujours de critères fiables
pour estimer qu’une équipe a été bonne ou meilleure que sa rivale ou que tel
joueur a été critiqué injustement. Se réfugier derrière le jugement des
« observateurs » n’est pas toujours plus satisfaisant en la matière. Tout un
pan du journalisme sportif souvent apprécié de son public repose sur une
évaluation dont la part subjective est difficilement contestable
[49]. Chez les
journalistes sportifs de l’AFP, ce grand écart se manifeste principalement par
la juxtaposition des rhétoriques selon le type d’articles produits (dépêches
factuelles
vs papiers de commentaire).
L’expérience montre que différents mécanismes jouent toutefois comme
autant de forces de rappel pour faire prévaloir le style agencier et tenter
notamment de limiter les risques de « dérapage » de l’expertise critique en
journalisme d’opinion.
D’abord, on l’a dit, les journalistes font souvent toute leur carrière à
l’agence, et dans bien des cas dans différents services ou bureaux. En ce
sens, même si la règle de la rotation n’est pas toujours strictement respectée,
ils ne sont que provisoirement des spécialistes. Ceux chez qui la
spécialisation sportive prend le pas sur leur métier d’agencier ont toujours la
possibilité de quitter l’agence pour un autre média. L’exemple de Charles
Biétry, ancien chef des sports de l’AFP, parti avec le succès que l’on sait à
Canal Plus en 1984, où il a d’ailleurs fait venir plusieurs de ses
collaborateurs de l’agence est le plus connu, mais pas le seul
[50].
A une plus large échelle, et c’est une autre solution, on assiste depuis
quelques années à une certaine « normalisation » du service des sports qui
« rentre dans le rang ». Il y a là un processus de « professionnalisation »
également à l’œuvre dans d’autres rédactions sportives mais qui ici, se
traduit par un rappel au style agencier.
Il est conduit par le nouveau chef du service et son adjoint, tous deux anciens
élèves du CFJ et purs produits de l’AFP où ils ont fait toute leur carrière
parfois à des postes importants (rédaction en chef notamment) mais sans
jamais passer par les sports
[51].
Cette « reprise en main » se fait progressivement, notamment par le
rajeunissement du service au fur et à mesure des départs en retraite avec le
remplacement par de nouveaux entrants, souvent diplômés des écoles de
journalisme
[52], intéressés par le sport mais sans manifester pour autant la
volonté d’y faire toute sa carrière
[53]. Elle passe aussi par une vigilance accrue
dans la relecture et un rappel plus systématique des règles d’écriture
agencière.
Le journalisme social : un engagement contrôlé
Le cas du service d’information social de l’AFP présente des similitudes
avec celui du service des sports, notamment à travers le stigmate que ces
deux spécialisations peuvent représenter (les « rigolos des sports » et les
« gauchistes »).
Il faut d’abord évoquer l’histoire singulière de ce service né avec la création
d’une rubrique sociale au sein du service politique dans la foulée des grèves
de 1953 et la figure de son fondateur, Marcel Beaufrère, un ancien déporté
trotskiste, qui l’a longtemps porté à bout de bras (jusqu’à sa retraite en
1979), avec son épouse Odette, pour finalement réussir à l’imposer. Devenu
un service à part entière dans les années 1970 (5 journalistes à l’époque), il
s’est progressivement étoffé et emploie maintenant 14 journalistes,
regroupés en plusieurs pools de rubricards. C’est donc à l’échelle de l’AFP
un service modeste par sa taille
[54]. Mais il fait aussi figure d’exception dans
le champ journalistique français, puisqu’au cours des années 1990, dans la
plupart des rédactions, les services économiques et d’information sociale ont
fusionné alors qu’à l’AFP, le service social a gardé son indépendance à côté
d’un service économique beaucoup plus puissant.
Ce service a connu sur les vingt dernières une évolution assez similaire à
celle de l’ensemble de la spécialisation du journalisme social, avec, comme
l’a montré Sandrine Lévêque
[55], la victoire progressive du « journaliste
technicien » sur le « journaliste militant » du début du siècle. A l’AFP aussi,
les journalistes autodidactes et tenant l’essentiel de leur légitimité de leurs
connaissances profondes du syndicalisme et de leur carnet d’adresse, comme
Marcel Beaufrère, ont laissé la place à des journalistes souvent diplômés des
écoles de la profession
[56] et maîtrisant des dossiers de plus en plus
« techniques » (UNEDIC, sécurité sociale, 35 heures…). Le passage par le
service social s’est en outre « banalisé », il devient un simple étape dans un
parcours
[57] et donc beaucoup moins stigmatisant.
Les journalistes sociaux sont-ils alors devenus des journalistes comme les
autres ? La réponse de Sandrine Levêque est en deux temps. Oui au niveau
des caractéristiques objectives. Non au niveau de la réputation, produit d’une
rémanence historique qui continue à faire sentir ses effets aujourd’hui
encore, parce qu’elle est intégrée dans l’identité des journalistes sociaux.
L’écart de style à l’AFP entre les journalistes sociaux et leurs confrères est
sans doute moins marqué qu’auparavant mais il n’a pas pour autant
complètement disparu. Les journalistes du service social ont tous une
sensibilité marquée pour les questions qu’ils traitent, dont on peut trouver
souvent l’explication dans une histoire familiale ou personnelle. Les plus
pudiques parleront d’une « fibre sociale », les autres afficheront clairement
qu’ils sont « de gauche ». Comme le disent plusieurs journalistes, « on ne
vient pas par hasard au social ».
Même quand, pour les plus jeunes
[58], le passage par le social correspond
d’abord à une opportunité pour prendre pied dans un service de production et
quitter le desk, la socialisation au sein du service et les contacts avec les
sources syndicales ne tardent pas à faire évoluer le regard. Cette « sensibilité
sociale » se construit également dans un jeu de rivalités avec le service
économique.
A l’arrivée, il y a bien une identité propre à ce service perçu comme une
« grande famille » avec une solidarité marquée. Beaucoup des journalistes
sont syndiqués
[59], et quand ils ne le sont pas, valorisent plutôt le rôle des
syndicats en général. Enfin, ils sont presque tous membres de l’AJIS
(Association des journalistes de l’information sociale). Le chef du service
d’information sociale de l’AFP est d’ailleurs est un ancien président de
l’AJIS.
Ces journalistes ne disposent cependant pas des mêmes marges de
manœuvre que ceux des sports dans leur écriture pour manifester leur écart
de style, parce que la matière qu’ils traitent est plus « sensible ». Pour
contrer l’éventuelle suspicion attachée à leur réputation, ils s’efforcent de
respecter au maximum les règles de la rhétorique agencière pour ne pas se
faire prendre en faute et se voir accuser de parti pris
[60]. Là aussi il faut pour
se faire reconnaître comme un bon professionnel investir les canons du style
agencier. Le service veille d’ailleurs à faire la police en interne (à travers les
relectures) afin d’envoyer aux desks une copie irréprochable sur le plan du
respect de la rhétorique de l’objectivité.
Faut-il en déduire que la « sensibilité sociale » de ces journalistes n’a aucun
effet sur leur production ? En réalité, elle trouve en général à s’exprimer de
manière relativement subtile. Il est certes possible ici ou là de découvrir un
embryon de journalisme de dénonciation sociale
[61] sous les habits de la
rhétorique de l’expertise critique, quand le journaliste estime que son rôle est
aussi de jouer les redresseurs de tort et de dénoncer les injustices sociales,
quitte à exprimer ses propres idées dans les dépêches sans toujours se cacher
derrière des sources autorisées (voir encadré 3).
Mais elle se traduit surtout par un zèle prolifique qui fait du social un service
réputé pour sa charge de travail. Il s’agit d’abord dans le cadre d’un
journalisme factuel et institutionnel classique en agence de traiter une grande
masse d’informations provenant des sources « sociales » reconnues,
notamment des syndicats qui ont parfois du mal à se faire entendre dans les
autres médias. On mesure ainsi l’importance d’un découpage des services
qui, en préservant l’autonomie du social, permet au journalisme
institutionnel de jouer aussi en faveur d’un autre discours sur le monde du
travail et le social, un discours différent en tout cas de celui des services de
communication des entreprises, très présent dans la copie du service
économique
[62].
Le but de cette forte activité au social est également de se dégager du temps
pour pouvoir traiter, à son initiative, des sujets qui tiennent davantage à cœur
et qui peuvent avoir touché personnellement le ou la journaliste, puisque,
comme on l’a signalé, l’espace journalistique n’est pas théoriquement
compté en agence et la seule vraie limite est donc la capacité de travail des
journalistes.
Un rubricard, une fois qu’il a fait la preuve de sa compétence (c’est-à-dire de
sa maîtrise du style agencier), bénéficie donc d’une certaine marge de
manœuvre pour introduire des sujets à sa convenance (à condition de leur
trouver une justification journalistique), dès lors que la matière
« incontournable » (parce qu’officielle le plus souvent) a bien été traitée.
Une forme de journalisme de dénonciation sociale trouve alors à s’exprimer
cette fois dans le choix des sujets, comme dans le cas de cette journaliste qui
m’explique son insistance délibérée sur le problème des locataires de taxis :
Dénoncer une injustice ? Oui, c’est ce que je fais quand je fais deux papiers
sur le problème des locataires de taxis même quand tu n’as que
14 manifestants, mais il se trouve que c’est une poche moderne de
l’esclavage en France, où il n’y a pas d’action collective possible, donc moi,
je considère que c’est un sujet important et qui mérite d’être expliqué aux
gens et donc je décide moi de faire trois fois 500 mots sur les locataires de
taxis. Les taxis, c’est un sujet qui me tient à cœur, parce que c’est vraiment
un scandale social absolu cette histoire.
La possible tension entre l’engagement du journalisme social et la neutralité
de l’agencier trouve donc à s’exprimer essentiellement dans le respect du
style agencier, en composant subtilement avec les règles de l’agence pour les
faire aussi parfois jouer en faveur de certaines causes négligées. Il faut
toutefois se garder ici d’une lecture stratégiste réduisant la pratique de ses
agenciers à un maniement cynique des règles à des fins « partisanes ». Car,
et c’est sans doute en ce sens qu’ils sont d’abord des agenciers, leur
attachement à ces procédures agencières n’est pas feint. Inventer une
déclinaison sociale du style agencier est en réalité la seule façon pour eux de
concilier leurs deux identités.
Il faudrait dans l’idéal encore resserrer la focale pour observer la manière
plus fine, au niveau individuel, comme le concept de style nous le permet,
les différentes façons qu’ont les journalistes du service d’opérer cette
conciliation.
Le journalisme politique : les pièges du journalisme d’enregistrement
On se trouve dans un cas assez différent des deux précédents car, ici, le style
agencier et la spécialisation politique
[63] se confortent mutuellement pour
favoriser la rhétorique de l’objectivité et le journalisme d’enregistrement.
Le service politique a longtemps été l’un des services les plus prestigieux de
l’AFP, avec le service diplomatique. Passer et surtout occuper des
responsabilités dans ce service ont souvent été des étapes importantes dans la
carrière à l’agence. Il compte aujourd’hui 26 journalistes accrédités auprès
des institutions politiques (Elysée, Matignon, Assemblée nationale) ou
couvrant les partis politiques
[64].
La politique intérieure est une matière très sensible qui vaut au service une
attention toute particulière de la direction, de la rédaction en chef et des
institutions couvertes. Le respect des règles de procédure et d’écriture y est
donc particulièrement strict.
C’est aussi l’un des services où la dimension institutionnelle de l’AFP est la
plus manifeste. Une grande partie de l’activité est ainsi consacrée à la reprise
des communiqués et aux écoutes (quand le personnel politique passe dans les
émissions de radio ou de télévision. Voir encadré 4). Nous avons analysé
ailleurs comment, dans ce cadre, la chasse aux nouvelles politiques encourage
surtout un journalisme de routine, notamment la pratique du « journalisme-jivaro » qui accorde la primauté aux fameuses petites phrases
[65].
Comme leurs confrères des autres médias, les journalistes du service essaient
bien d’échapper à cette dérive du journalisme d’enregistrement en reprenant la
main dans les papiers prévus à travers un forme de journalisme interprétatif.
Mais leur palette de registre d’expression est bien plus limitée et ils sont
prisonniers des attentes croisées de leurs clients et de leurs sources qui les
cantonnent essentiellement dans un rôle de pronostiqueur hippique de la course
de chevaux électorale ou sondagière. En matière de rhétorique d’expertise
critique, ils reconnaissent, en outre, manquer souvent du recul nécessaire, dès
lors que leurs analyses doivent presque toujours être livrées à chaud et qu’ils
sont attendus en priorité sur la fiabilité et la rapidité de leurs comptes rendus
factuels auxquels ils consacrent une grande partie de leur temps.
Plus encore que les autres journalistes politiques, ces agenciers se trouvent
également pris dans un grand écart entre l’ésotérisme de la politique et
l’ambition de s’adresser à un grand public dans des formats qui laissent peu
de marges de manœuvre. Il peut d’ailleurs y avoir alors une sorte de
frustration par rapport aux formats de l’agence, entre ce que l’on peut savoir
et ce que l’on peut écrire, qui peut trouver un exutoire dans la rédaction de
livres par exemple
[66].
Mais les journalistes de l’AFP sont aussi prisonniers d’une définition
restreinte, institutionnelle de la politique légitime, qui se lit bien dans
l’organisation du service et le partage des rôles avec les autres services et qui
rend plus délicate la prise en compte de tout un ensemble de faits sociaux
(politiques publiques, action des groupes de pression, mouvements sociaux).
En ce sens, on a bien ici aussi une crise larvée du journalisme politique
[67] qui
se traduit par un moindre attrait pour ce service de la part d’une partie des
journalistes
[68], surtout s’ils ne partagent pas, avec les sources et leurs
collègues, une vision relativement enchantée, ou du moins un intérêt certain
pour le jeu politique. On le sent bien dans les propos de cet ancien
journaliste du service politique
[69] :
« Le politique, on est vraiment hyper suiviste de toutes les interviews radio,
télé, et plus qu’au [nom d’un autre service de production à Paris], on fait
pratiquement une dépêche à toute intervention radio ou télé. Ça tient à une
habitude qui est prise au politique. C’est-à-dire que moi au début, quand je
suis arrivé, j’estimais que ça valait rien, peut-être aussi parce que je suis pas
en mesure d’évaluer l’importance de l’info, mais ça tient à une habitude que
dès que quelqu’un parle, même si son parti s’est déjà exprimé sur le sujet, on
le dit. C’est lié à une habitude. Alors qu’au [nom d’un autre service], je
trouve qu’on est plus rigoureux, plus professionnel, si une association s’est
exprimée sur un sujet, si après quelqu’un de l’association redit la même
chose, on laisse tomber. Ce qui arrive à finalement à faire de la publicité.
Finalement, ça veut dire qu’on est des porte-micro. Pour certains papiers,
pour tous les factuels radio, télé, interview dans la presse écrite, conférence
de presse, j’ai l’impression de ne pas être un journaliste. »
Ce n’est pas ici la compétence des journalistes du service qui est en cause mais
bien plutôt la difficulté à sortir d’une définition donnée de la politique et de ses
effets sur les pratiques journalistiques, dès lors qu’elle a été entérinée depuis si
longtemps qu’elle nourrit les attentes et les habitudes de la plupart des acteurs
des réseaux d’interdépendance dans lesquels les agenciers sont pris.
On peut récapituler dans un tableau les différents écarts de style que nous
avons pu repérer en analysant les déclinaisons thématiques du style agencier.
Tableau récapitulatif des déclinaisons thématiques du style agencier
Chasse aux
nouvelles, Journalisme Mise en forme Possibles conflits
journalisme institutionnel agencière d’identité
factuel agencier/spécialiste
Journalisme
politique ++ +++ ++ +
Journalisme
social ++ ++ ++ +++
Palette élargie
Journalisme au
sportif +++ ++ commentaire, +++
grand écart
Nous voudrions brièvement revenir sur les raisons pour lesquelles le style
agencier reste prédominant, notamment dans ses dimensions de journalisme
institutionnel et de chasse aux nouvelles, même quand les agenciers
spécialisés doivent composer avec d’autres traditions du journalisme.
Cette primauté au final de l’identité agencière s’explique notamment par le
fait que les agenciers sont d’abord des généralistes provisoirement
spécialisés. C’est pour la plupart d’entre eux dans l’agence qu’ils font toute
leur carrière, en changeant de postes en moyenne tous les deux à cinq ans en
vertu du principe de rotation. L’identité agencière est donc première dans
leur socialisation professionnelle (avec le développement d’une véritable
« culture d’entreprise »). L’argument n’est toutefois pas suffisant.
La primauté du style agencier est surtout entretenue au quotidien par les
dispositifs dans lesquels les journalistes s’insèrent. En ce sens, elle n’est pas
donnée une fois pour toutes mais bien le résultat d’un travail permanent. Les
écarts de style trop marqués risquent toujours d’être sanctionnés.
Il ne faut pas cependant se cantonner au cadre étroit de l’entreprise de
presse. Le style agencier est aussi une réponse aux attentes (historiquement
construites et donc évolutives) des sources et des médias-clients. Il y a de ce
point de vue une forte homologie des positions de tous les agenciers
spécialisés. Quelles que soient les spécialisations thématiques occupées et la
« robustesse » du style propre à chacune de celles-ci, les agenciers, de par la
place de l’AFP dans le champ journalistique, se doivent avant tout de fournir
le plus rapidement possible une « matière première » factuelle rigoureuse
pour le travail de leurs collègues des autres médias.
Mais, dans le même temps, et c’est ce qui provoque malgré tout des écarts de
style, les sources incitent en permanence les journalistes d’agence à
« assouplir » le style agencier pour se mettre davantage en phase avec les
traditions et habitudes du milieu couvert. Il y a donc une perpétuelle
négociation des écarts de style, à l’intérieur et à l’extérieur de l’agence.
La sociologie du journalisme a tout à gagner d’une exploration fine des
salles de rédactions qui ne néglige pas les interactions avec l’extérieur. Les
études des spécialisations fonctionnelles et thématiques sont en ce sens
complémentaires et peuvent être combinées avec profit, comme nous l’avons
suggéré ici en ouvrant le vaste chantier des comparaisons de styles
journalistiques.
Encadré 1. Quand l’expertise critique vire au journalisme d’opinion
Foot-ENG-FRA-CO, PREV
Manchester United – Fabien Barthez, le bouc émissaire idéal
(COMMENTAIRE)
Par XXX
LONDRES, 19 octobre (AFP) – Fabien Barthez était encore en vedette dans
la presse anglaise vendredi, à cause de son match raté contre le Deportivo
La Corogne (2-3) en Ligue des Champions, et parce qu’il a le profil idéal du
bouc émissaire, au sein d’une défense de Manchester United pathétique.
« Horreur Show », titrait jeudi le Daily Express, sous une photo du gardien
des Bleus dépité, les mains sur les hanches. « Barthez ferait mieux de
défendre son but plutôt que courir de tous les côtés. Il doit faire de grands
arrêts, mais pas prendre de tels risques », s’est agacé Nigel Stepney, gardien
de MU de 1966 à 1978, dans le Sun de vendredi.
« Barthez est un grand +entertainer+ (amuseur ou fantaisiste, selon les
dictionnaires), mais cet accident devait arriver », a surenchéri Bob Wilson,
gardien de but d’Arsenal jusqu’au début des années 1970, dans le Daily
Telegraph.
N’en déplaise à tous ces gardiens d’une époque révolue, le football a
changé, Barthez y est pour beaucoup, et des « accidents » sont déjà arrivés.
« Fabulous Fab », le surnom des beaux jours, est un gardien hors normes, il
y a toujours eu une part de risque dans son jeu, et il va bien falloir que les
conservateurs anglais s’y habituent.
L’an dernier, il y a eu un « accident » contre West Ham en Coupe (0-1),
quand Fabien a tenté de faire croire à Paolo Di Canio, en levant le bras très
haut, qu’il était hors-jeu. Ça n’a pas marché et MU a été éliminé, mais le
reste de la saison a été globalement impeccable : 30 buts encaissés en 44
matches (0,7 par match), dont 10 en 12 matches de Ligue des Champions, et
19 « clean sheets » (feuilles blanches) qui correspondent à 90 minutes sans
encaisser un seul but.
Une défense dépassée
Cet été, après trois mois de vacances bien méritées et trois matches de
reprise plutôt décevants, contre Liverpool (1-2) lors du Charity Shield,
Fulham (3-2) et Blackburn (2-2) en championnat, Sir Alex Ferguson a
rappelé à l’ordre son gardien vedette, lui demandant fin août de prendre
moins de risques aux alentours de sa surface de réparation.
Depuis, la situation ne s’est pas améliorée. En 11 matches au total, Barthez
a encaissé 19 buts (1,7 par match), dont quatre à Newcastle (4-4), trois à
Tottenham (5-3), et cinq en deux matches contre les redoutables attaquants
de La Corogne.
Au classement Opta des meilleurs gardiens de la Premier League, Barthez
ne figure même pas dans le Top 10, dominé par... Peter Schmeichel, l’ex
gardien des Red Devils. Mais Ferguson se garde bien de critiquer Barthez
en public, car il a sa part de responsabilité.
Quand Barthez sort comme un fou de sa surface, c’est la preuve qu’il ne fait
pas confiance au jeune Wes Brown pour dégager le ballon. Mais si Barthez
et Brown sont livrés à eux-mêmes, c’est aussi parce que Denis Irwin et
Laurent Blanc, 72 ans à eux deux, n’ont plus leurs jambes de 20 ans, et
parce que Gary Neville est encore parti se promener sur l’aile droite.
La défense au sens large, c’est le problème majeur de Manchester United
cette saison, mais c’est beaucoup plus facile et rapide de critiquer Barthez,
le bouc émissaire idéal. Autre avantage, Fabien ne risque pas de répondre,
puisqu’il ne parle jamais à la presse.
Encadré 2. Les résultats sportifs. Un journalisme factuel
dans des cadres préformatés
Exemple de « résultat sec »
Basket-EURL-MES-GrC-RS
Euroligue (messieurs) – Pau-Orthez bat Zadar 101 à 73
PAU, 20 déc (AFP) – Pau-Orthez a battu la formation croate de Zadar 101 à
73 (mi-temps : 51-40), lors de la 9e journée de la première phase de
l’Euroligue messieurs de basket-ball (groupe C), jeudi soir à Pau.
cor/sk
Exemple de « fiche technique »
Foot-FRA-D2-FT, PREV
Championnat de France (D2) – Nîmes-Nice 0-3
(FICHE TECHNIQUE)
NIMES, 22 décembre (AFP) – Championnat de France de D2 (21e journée)
A Nîmes (stade des Costières), Nice bat Nîmes 3 à 0 (2-0)
Terrain : dur
Temps : glacial
Eclairage : bon
Spectateurs : 3 317
Arbitre : M. Castro
Buts :
Nice : Berville (29’), Gagnier (40’, 48’)
Avertissements :
Nîmes : Salaun (34’), Ray (35’), Seck (45’), Boulebda (77’), Andenas (88’)
Nice : Aulanier (24’), Angan (31’), Cherrad (80’), Berville (88’)
gb/bvo
Encadré 3. Entre expertise critique et dénonciation sociale
Salaires-social, PREV
La revendication salariale fait un retour remarqué sur la scène sociale
Par XXX
PARIS, 17 janvier (AFP) – La revendication salariale, qui avait cédé la
place après des années de crise à des revendications portant principalement
sur le maintien de l’emploi, occupe de nouveau le devant de la scène
sociale, provoquant grèves et conflits dans des secteurs très variés.
Confrontés durant des années aux restructurations massives, aux quatre
coins du territoire, syndicats et salariés avaient été acculés à la défensive,
avec des luttes parfois violentes et désespérées pour sauver ce qui, selon
eux, devait l’être.
L’air du temps, faisant de tout salarié, quel que soit son statut, ses
conditions de travail et sa rémunération, un « nanti » face à l’ampleur de
« l’exclusion » dont il aurait été plus ou moins responsable, ne poussait
guère, non plus, à des revendications rapidement étiquetées catégorielles et
égoïstes.
Enfin, la conversion progressive à « l’esprit d’entreprise », avec
l’intégration par les salariés des contraintes de gestion avancées par les
employeurs pour peser sur les salaires, comme l’infinie recherche de gains
de productivité et d’une meilleure rentabilité face à une concurrence
désormais mondiale, semblait avoir durablement rendu incongrue toute
exigence d’un meilleur partage des richesses.
A présent, la reprise paraissant bien établie, la croissance durable, et le
chômage en baisse notable, bon nombre de salariés semblent décidés à
tourner la page des années de vaches maigres.
Profits et salaires
Conducteurs de bus en province, balayeurs à Roissy, employés de banque,
personnels de la Comédie-française et de l’Opéra, métallos d’Hispano-Suiza
(aéronautique), étudiants-salariés de McDonald’s ou Pizza Hut, mécani