Réseaux
Lavoisier

I.S.B.N.sans
260 pages

p. 58 à 100
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 111 2002/1

2002 Réseaux

Le style agencier et ses declinaisons thematiques

L’exemple des journalistes de l’agence france presse

Eric Lagneau
Prenant l’exemple de l’Agence France Presse, l’article propose d’abord de s’appuyer sur le concept de style journalistique pour mettre en évidence une réelle spécificité du travail des journalistes d’agence (chasse aux nouvelles et primauté des faits qui peuvent conduire au journalisme d’enregistrement, tensions dans la mise en forme agencière entre rhétorique de l’objectivité et rhétorique de l’expertise critique). Puis, en étudiant les rubricards de services spécialisés de l’AFP et en se plaçant donc à l’intersection d’une spécialisation fonctionnelle (le journalisme d’agence) et de plusieurs spécialisations thématiques (le journalisme politique, le journalisme social et le journalisme sportif), il montre tout à la fois la prédominance chez ces rubricards du style agencier mais aussi des écarts de style notables, des variantes en fonction des spécialisations occupées, invitant ainsi à prendre en compte les déclinaisons thématiques du style agencier. Based on the concept of journalistic style, the author uses the example of Agence France-Presse to highlight the very particular characteristics of the work of news agency journalists (tracking down news and primacy of facts which can lead to a journalism consisting in straight reporting of facts, and tension between rhetoric of objectivity and rhetoric of critical expertise in the agency’s formatting of news). By studying the columnists of specialized sections at AFP, at the intersection between functional specialization (agency journalism) and several thematic specializations (political journalism, social journalism, sports journalism), he then shows the predominance, among these columnists, of an agency style but also of distinctly different specialization-related styles. This shows the relevance of taking into account thematic specialization in agency style.
Il y a manifestement un paradoxe dans le fait de compter les journalistes des agences de presse, notamment ceux des trois grandes agences mondiales, l’américaine Associated Press, la britannique Reuter et la française Agence France-Presse, parmi les populations du monde journalistique les moins étudiées.
La fonction de grossistes de l’information, en amont de la chaîne de fabrication des nouvelles, amène en effet ces « médias des médias » à jouer un rôle essentiel dans l’alimentation de l’ensemble du système médiatique. Ils lui fournissent à travers leurs dépêches, photos, vidéos, une grande partie de sa « matière première ». Les agences exercent aussi une fonction d’agenda pour les médias en les alertant sur les événements ou sujets qui méritent leur attention et en opérant en amont un premier tri dans le flux événementiel. Il ne s’agit pas ici de mythifier le « pouvoir » des agences. Mais on ne mesure jamais aussi bien leur influence que lorsque leurs erreurs se répercutent tout au long de la chaîne médiatique [1].
Pourtant, en matière de sociologie des agenciers et de leur travail, il reste beaucoup à faire. Des historiens comme Michael Palmer [2], des spécialistes des médias, comme Michel Mathien [3], ont déjà balisé le terrain. Mais les blancs sur la carte restent encore très nombreux, notamment en ce qui concerne les profils des journalistes d’agence, leurs trajectoires professionnelles et l’exercice concret du métier [4].
Le présent article [5], principalement consacré à l’AFP, a un double objectif. Il s’agit tout d’abord de mettre en évidence une réelle spécificité du travail des journalistes d’agence et de définir ce que nous appellerons le style agencier. Il faut préciser ce que nous entendons par cette notion de style journalistique que nous empruntons librement à Cyril Lemieux [6], tout en la combinant à celle de rhétorique journalistique proposée par Jean-Gustave Padioleau [7]. Un style journalistique est une manière particulière de faire du journalisme caractéristique d’un individu ou d’un groupe. Il est le produit d’un système d’interaction et d’un cadre de contraintes spécifiques, se lit dans un ensemble de pratiques, et pas seulement dans des modes d’écriture, avec une façon particulière de combiner les différentes règles du journalisme, et s’appuie sur les représentations que les journalistes se font d’eux-mêmes et des alter pertinents (sources, collègues, hiérarchie, public).
La notion de style
Chez Lemieux, le concept de style ne saurait être détaché d’un modèle « grammatical » de l’action qui identifie trois ensembles de règles (ou grammaires) auxquels les professionnels de l’information et leurs interlocuteurs s’obligent mutuellement selon les situations. L’analyse des critiques adressées aux journalistes et des fautes qui les ont motivées lui permet en effet de dégager une pluralité de règles positives et de normes tacites sur lesquelles reposent les jugements des professionnels.
Quelles sont ces règles ? Un premier ensemble relève de ce que Lemieux appelle la grammaire publique (ou grammaire de la distanciation). Ces règles sont mobilisées par les acteurs dans les situations les plus publiques et consistent à « appuyer son action ou son jugement » sur des raisons qui soient partageables par un tiers (par opposition à des raisons « personnelles » d’agir). Ainsi, dans la culture professionnelle des journalistes, le fait de recouper l’information, la prise de distance énonciative avec les sources (par exemple, passer du « tu » au « vous »), la conservation de l’initiative, l’acquisition de preuves juridiquement recevables pour dénoncer, le respect de la polyphonie (ou pluralisme des sources) ou encore, la séparation des faits et des commentaires relèvent typiquement de la grammaire publique.
Un second ensemble de règles, mobilisées plutôt dans la relation privée avec les sources, appartient à une autre grammaire dite grammaire naturelle (ou grammaire de l’engagement et de la réciprocité). Le fait de se montrer intime, de respecter le « off [8] », de « renvoyer l’ascenseur » correspondent au suivi de règles de ce genre qui permettent aux acteurs, à l’abri du regard des tiers, d’établir entre eux et de consolider des liens de confiance réciproques.
Enfin, un troisième ensemble de règles relève de la grammaire de la réalisation (ou grammaire du réalisme). De telles règles sont mobilisées dans des situations où les journalistes « réalisent » qu’écrire un article critique va entraîner des représailles (par exemple de la part d’un annonceur ou d’une source), que leur article n’est pas assez adapté aux « formats de production » (pas assez « punchy » ou « sexy ») ou encore que, s’ils tardent trop, des concurrents vont les « doubler ».
C’est en prenant en compte cette pluralité des logiques d’action (souvent difficiles à concilier entre elles) que Lemieux invite ensuite à s’intéresser à la manière dont des journalistes ou des groupes de journalistes se distinguent par leur style, c’est-à-dire par leur manière de chercher à tenir ensemble les différents ensembles de règles qu’ils ont à utiliser, mais aussi, parfois, de transgresser certaines de ces règles, du seul fait bien souvent que privilégier le respect dû à certaines se fait au détriment du respect dû aux autres. Ainsi par exemple, quand un journaliste privilégie la réciprocité avec sa source (grammaire naturelle) ou le respect des formats de production (grammaire réaliste) au risque de ne plus réussir à se montrer suffisamment critique en public ou de ne pas prendre le temps suffisant de recouper l’information (ce qu’exige pourtant le respect de la grammaire publique). Le style est ici défini comme une propension des personnes ou des groupes à commettre de préférence un certain type de fautes grammaticales plutôt qu’un autre.
Le grand mérite de cette notion de style est selon nous d’offrir un outil de description et de comparaison extrêmement fin invitant à prendre en compte simultanément la pluralité des logiques d’action en jeu et des attentes dont les journalistes font l’objet. Même si le mode de présentation du style agencier retenu pour cet article ne s’appuie que partiellement sur ce modèle grammatical ternaire (à travers des références aux règles relevant de chacune des trois grammaires répertoriées), notre fidélité à « l’esprit » du concept développé par Lemieux doit se lire avant tout à travers notre souci d’honorer en permanence cette invitation.
Il nous a en effet paru fructueux de mettre aussi à contribution pour notre présentation du style agencier une autre notion, celle de rhétorique journalistique défendue par Jean-Gustave Padioleau, parce qu’elle offre des solutions pour analyser effectivement la communication comme une interaction et s’efforce de faire tenir ensemble pratiques journalistiques, modes et formats d’écriture, représentations des acteurs et contextes d’énonciation. Nous dirons un peu plus loin notre manière de l’utiliser.
Dans cet article, nous nous proposons donc de montrer qu’au quotidien pèse sur tous les agenciers un ensemble de contraintes et d’impératifs qui, pris un par un, ne sont sans doute pas propres au journalisme d’agence, mais dont la combinaison, renforcée par des représentations partagées du rôle d’agencier, contribue bien à la définition d’un style journalistique original.
Mais nous ne voulons pas nous limiter à la seule mise en lumière d’une spécialisation fonctionnelle, le journalisme d’agence. Il s’agit également de réfléchir, à travers l’exemple de l’AFP, à la question trop souvent éludée de l’articulation entre spécialisations fonctionnelles et spécialisations thématiques.
Des travaux récents ont montré tout le profit que les études sur le journalisme pouvaient tirer à s’intéresser aussi bien aux spécialisations thématiques (journalisme politique, sportif, social, économique, scientifique, judiciaire…) qu’aux spécialisations fonctionnelles (journalisme radio, journalisme télévisuel, secrétariat de rédaction…). On se propose ici de mettre en quelque sorte en concurrence les deux approches pour tester ce que chacune d’elles nous permet de comprendre des pratiques et représentations de journalistes qui sont tout à la fois des agenciers et des spécialistes.
La notion de rhétorique
C’est ici qu’il nous faut préciser notre manière de combiner les concepts de style et de rhétorique. Pour Padioleau : « La production journalistique est incompréhensible si l’on se réfère soit au seul message du journaliste, soit aux conditions économiques et sociales de sa fabrication ; il faut prendre en considération le jeu des interactions qui lient les producteurs entre eux, avec les sources d’information et avec les destinataires multiples des messages [9]. »
Son concept de rhétorique journalistique a précisément été conçu dans ce but : montrer, comme le dit Jean Charron, que le « produit journalistique est constitué à partir d’un ensemble cohérent de procédés d’écriture de textes journalistiques (rhétorique) destinés non seulement à communiquer des informations, mais aussi à définir une identité (celle des journalistes) et un rapport (entre les journalistes et les autres acteurs du système d’interaction [10] ) ».
Pour Padioleau, les rhétoriques journalistiques « englobent bien sûr les procédures d’écriture de presse pour communiquer des nouvelles mais aussi les représentations qu’y projettent les journalistes d’eux-mêmes, des alter, des éléments physiques ou culturels présents dans les contextes d’interaction attachés à leurs positions de journalistes ». Autrement dit : « Les rhétoriques journalistiques sont le produit de pratiques inscrites dans des contextes d’interaction spécifiques dont les caractéristiques influencent l’occurrence et l’opportunité des dites rhétoriques, c’est-à-dire que les performances des acteurs dépendent, toutes choses égales par ailleurs (ex. aptitudes), des processus d’interaction nés des perceptions et des attentes réciproques. »
Contrairement au fameux modèle linéaire de Harold Lasswell (« qui dit quoi, à qui, par quel canal et avec quels effets ? ») qui fait de la production journalistique « une démarche à sens unique d’ego vers alter », la notion de rhétorique journalistique l’assimile à « une circulation de messages entre ego et une pluralité d’alter » où « ego recherche la validation de sa compétence par l’usage de rhétoriques journalistiques dont il attend que ces alter y perçoivent les signes de la compétence » et « manifestent des actions de réponse effectives ou anticipées de reconnaissance ».
Et même si, comme dans tous les jeux, les acteurs conservent des marges de manœuvre, plus ou moins importantes selon leurs ressources et leur position, « cette circulation répétée de messages conduit à des configurations relativement stables de rhétoriques journalistiques dont les effets peuvent être non seulement d’interdire normativement certains modes de journalisme mais plus subtilement de les exclure de la définition de la situation des rédacteurs-spécialistes ». Elle est en ce sens particulièrement adaptée à l’étude de groupes de spécialistes, avec des systèmes d’interaction relativement stabilisés [11].
En résumé, la notion de rhétorique journalistique permet d’identifier des idéaux-types de stratégies d’action, des modes de journalisme génériques, transversaux au champs journalistique (rhétorique de l’objectivité, rhétorique de l’expertise critique, journalisme d’opinion, journalisme d’investigation…) dont l’usage par les professionnels, dans leur quête de reconnaissance, se révèle plus ou moins probable selon les systèmes d’interaction dans lesquels ils s’insèrent. Nous nous proposons ici de la mettre au service du concept de style.
Etudier des déclinaisons thématiques
Lorsque l’on se fixe pour but d’établir des comparaisons entre les manières de faire du journalisme, la notion de style journalistique possède en effet l’avantage de permettre aussi bien de définir un groupe (par exemple une spécialisation fonctionnelle, une spécialisation thématique, mais aussi un sous-groupe à l’intersection des deux) que de décrire un style personnel (en identifiant, dans le modèle de Lemieux, un rapport de prédilection personnelle pour un type de fautes déterminé). Il y a ainsi, et c’est un point très important, une infinité de styles, pas de rhétoriques. Le concept de style permet de faire varier les niveaux d’analyse, il peut se décliner en quelque sorte ad libidum pour mesurer des écarts de style aussi bien entre groupes qu’entre individus.
Mais, et c’est là où le concept de Padioleau nous est utile, plutôt que de décrire uniquement les styles journalistiques comme des façons spécifiques de respecter ou non les règles dérivées des trois grammaires de l’action (à la manière de Lemieux), il nous a paru heuristique de les analyser aussi comme des manières plus ou moins originales de recourir aux rhétoriques identifiées par Padioleau. Autrement dit, chaque style journalistique peut aussi être décrit comme une manière spécifique de combiner préférentiellement certains modes de journalisme (et d’en exclure d’autres).
Et en se plaçant, au sein d’une entreprise donnée, l’AFP, à l’intersection d’une spécialisation fonctionnelle (le journalisme d’agence) et de plusieurs spécialisations thématiques (le journalisme politique, le journalisme social et le journalisme sportif), il nous est ainsi possible d’observer tout à la fois la prédominance du style agencier mais aussi des écarts de style notables, des variantes en fonction des spécialisations occupées, ce qu’on pourrait appeler des déclinaisons thématiques du style agencier.
 
PETIT PORTRAIT SOCIOLOGIQUE DES AGENCIERS
 
 
La « galaxie des agences de presse est multiple et d’une grande diversité », comme le rappelle Henri Pigeat [12]. En fait, la seule pertinence de cette catégorie « agences de presse » tient à la position commune occupée dans le système médiatique, celle de fournisseurs de l’information en amont. Pour le reste, elle regroupe une population très hétérogène. Nous avons choisi de nous intéresser dans cette étude aux seuls journalistes d’une des trois agences mondiales d’information, l’AFP. C’est en nous référant principalement aux représentations et pratiques de ces journalistes que nous allons définir le style agencier.
On peut évaluer à 1 250 le nombre de journalistes « permanents » de l’AFP en 2000 [13]. Ils relèvent cependant de statuts juridiques divers (830 en statut siège, le plus protecteur, le salarié relevant du droit social français, même quand il est en poste à l’étranger, les autres en statut local, dépendant donc de la législation sociale du pays dans lequel ils travaillent). Il faut pour être complet mentionner aussi un large volant de pigistes occasionnels, la plupart du temps des journalistes travaillant pour d’autres médias qui apportent des contributions ponctuelles [14].
Quel est leur profil sociologique ? En l’absence de données fiables, nous devrons malheureusement nous intéresser aux seuls journalistes de l’AFP possédant le statut siège (831 sur 1 250). Cette population est d’abord majoritairement masculine (65 %), un peu plus masculine en proportion que la profession journalistique dans son ensemble [15] (61 %).
C’est aussi une population à très grande majorité française (83 %) et relativement âgée, puisque la moitié des journalistes (51 %) a plus de 45 ans (contre seulement 36 % pour l’ensemble des journalistes). Ce vieillissement est d’ailleurs une source d’inquiétude pour la direction de l’AFP qui a lancé ces dernières années un plan de rajeunissement. Il s’explique notamment par un faible turn-over puisque une majorité des journalistes qui entrent à l’AFP y font toute leur carrière. Ainsi, 65 %, soit plus des deux tiers des journalistes de l’AFP, ont plus de 10 ans d’ancienneté dans l’entreprise, et la moitié plus de 15 ans [16].
Une dernière indication importante concerne le niveau d’études avec une proportion importante de journalistes diplômés des écoles reconnues par la profession, que nous estimons à au moins 26 % [17] (chiffre nettement supérieur à celui de l’ensemble de la profession : 12,2 %). Cette forte présence des diplômés des écoles, principalement ceux des deux plus prestigieuses, l’école supérieure de journalisme de Lille (ESJ) et le centre de formation des journalistes de Paris (CFJ), correspond à une politique de recrutement sélective [18]. La spécificité du travail des agenciers rend beaucoup plus difficile le recrutement sur le tas.
Avec ce profil de population plutôt masculine, âgée et diplômée, touchant une rémunération mensuelle moyenne relativement élevée pour la profession [19], les journalistes de l’AFP (il faut cependant rappeler que nos statistiques ne concernent que les journalistes à statut siège) peuvent, du point de vue des données objectives, être sociologiquement rapprochés de l’élite de la profession, mais ils s’en démarquent par un déficit de visibilité sociale.
 
LE STYLE AGENCIER
 
 
Derrière la diversité des pratiques des journalistes des agences d’information mondiales, liées à la multiplicité des spécialisations et fonctions occupées, il est possible de définir de manière idéal-typique un style agencier, c’est-à-dire, à partir d’un ensemble de contraintes, de règles et de croyances partagées, une certaine façon de faire du journalisme qui les distingue en partie de leurs confrères.
La chasse aux nouvelles : un journalisme factuel confronté à une double contrainte de rapidité et de fiabilité
Le journalisme d’agence est essentiellement tourné vers la collecte de l’information, accorde une primauté absolue aux événements et à la restitution la plus fidèle possible des faits. En ce sens, il est complètement en phase avec le modèle d’excellence journalistique à l’anglo-saxonne, qu’il inspire d’ailleurs [20]. Ceci explique la relative originalité du style agencier dans la culture journalistique française.
A l’horizon de cette conception du journalisme, il y a l’idéal d’une « information pure » (Yves de La Haye), où le locuteur journaliste peut s’effacer derrière l’événement, « les faits qui parlent d’eux-mêmes ».
Cette approche factuelle du journalisme nourrit une incessante chasse aux nouvelles. Et en raison de leur position de grossistes de l’information en amont du système médiatique, les agenciers se retrouvent plus encore que les autres journalistes confrontés à une double exigence de rapidité et de fiabilité.
La chasse aux scoops n’est pas le propre des agenciers mais elle est constitutive de leur identité et au fondement de leur mythologie [21]. Les agences mondiales ont en effet été les premiers médias à s’inscrire dans une logique d’information en continu, bien avant CNN ou France Info. Cette absence de deadline découle (autant qu’elle rend possible) d’une course aux nouvelles fortement concurrentielle et virtuellement sans limite.
Il y a donc en agence, plus encore que dans le reste des médias, une célébration de l’urgence, encore renforcée par les transformations du champs journalistique et la vogue de l’information en continu. Cette évocation épique de l’urgence est bien mise en évidence dans ces propos d’une jeune journaliste de l’AFP [22] :
Le principe, c’est quand même de travailler dans l’urgence, c’est-à-dire donner dès que l’info tombe, dès qu’un truc se passe, le donner immédiatement, et courir, courir pour être le premier par rapport à AP, Reuter, donc, ça, tu ne le retrouves nulle part ailleurs en presse écrite. C’est ce que je préfère. Tu es en agence pour l’adrénaline.
Cette chasse aux nouvelles s’inscrit aussi dans des dispositifs visant à rappeler au quotidien cette contrainte de rapidité aux agenciers : ordre de priorité préétabli des dépêches (de P1, priorité maximale, à P4, pour une dépêche « normale »), découpage de la copie (urgent, premier développement, deuxième développement… papier synthèse) mais aussi dispositifs de surveillance de la concurrence [23].
Il y a toutefois un danger à prendre le discours indigène au pied de la lettre et penser que cette contrainte de l’urgence fait sentir partout et à tout moment ses effets avec la même intensité. Tout « l’art » de l’agencier consiste précisément à savoir, grâce à sa socialisation professionnelle, quand il convient de se presser et quand il est possible de prendre davantage son temps.
Outre l’urgence, la fiabilité des informations délivrées est sans conteste la principale richesse commerciale et professionnelle des agences mondiales d’information, le fondement de leur réputation et de leur crédibilité. Dans les cas assez fréquents de tensions avec l’impératif de rapidité, c’est d’ailleurs la fiabilité qui est toujours sensé prévaloir.
Certes, tous les médias doivent en principe « la vérité » à leur public. Mais les agences de presse s’adressent d’abord à un public de professionnels de l’information particulièrement regardant sur la « qualité de la marchandise ». Les nouvelles des agences ont, en outre, une audience considérable, potentiellement mondiale, et extrêmement variée dans sa composition sociale, politique ou religieuse. De ce fait, la question de la fiabilité est inséparable du problème de l’objectivité. Car qui dit fiable dit bien sûr exact (ce qui est raconté doit être conforme à la réalité, à ce qui est effectivement arrivé) mais aussi impartial, sans parti pris.
La réponse apportée par les agences de presse à cette question de « l’objectivité journalistique » est pratique avant d’être philosophique [24]. La définition de l’objectivité retenue est avant tout procédurale et la réponse mise en place peut être assimilée à un « process industriel » de contrôle de qualité visant à garantir l’exactitude et l’impartialité des nouvelles délivrées. Sont donc réputées « objectives » les dépêches qui ont été produites en respectant rigoureusement ces procédures, tant pour le recueil des informations que la mise en forme et la relecture.
En réalité, une bonne partie des agenciers que nous avons interrogés reconnaissent que la subjectivité et les opinions personnelles ne sont pas pour autant magiquement évacuées par ces procédures et peuvent avoir une influence sur leur travail. Nombre d’entre eux disent même qu’ils ne croient pas à l’objectivité (ou alors comme un idéal régulateur par définition inaccessible), mais plutôt à « l’honnêteté [25] » comme nous l’explique cette journaliste :
Moi, j’ai du mal à utiliser le terme d’objectivité, car même sur un sujet qui me serait imposé par la rédaction en chef, je le verrais à travers mes grilles à moi d’appréhension du monde et, après, à travers les interlocuteurs que j’ai ou pas. Non, je parle plus volontiers d’honnêteté. Tu sais quand t’es pas honnête et tu sais quand tu fais tout pour essayer de comprendre au maximum et de laisser s’exprimer tous les points de vue, ça tu le sais très bien, quand tu fais les choses correctement ou pas.
Mais par delà les différentes appréciations de la question de l’objectivité, tous tiennent au respect de ces règles de procédure et certains soulignent même le défi intéressant que constitue pour eux le fait de s’efforcer de les respecter.
L’impératif de fiabilité a sa traduction dans le mode d’organisation et l’écriture agencières. On se contentera de mentionner la citation et l’identification précises des sources, la classique exigence du recoupement des informations, l’obligation de rectifier très clairement ses erreurs le cas échéant, la nécessité de s’efforcer de donner la parole à l’ensemble des parties qui s’affrontent dans l’événement (règle de la polyphonie), mais aussi la relecture obligatoire par les desks (dont la fonction est un peu équivalente au secrétariat de rédaction dans la presse, mais avec des responsabilités rédactionnelles plus importantes : rôle de filtre, d’aiguilleur de la copie vers les clients, de traduction et de relecture, gardien des formats et des règles de l’écriture agencière). Il faut à cet égard souligner la dimension essentiellement collective du travail des agenciers indissociable de cette définition procédurale de l’objectivité.
Précisons que l’objectivité est aussi une obligation légale pour l’AFP. La loi de 1957 sur le statut de l’AFP fait obligation aux journalistes de l’agence (nous condensons ici les obligations relatives à la qualité de l’information des article 1 et 2 du statut) de fournir une information « complète, objective, exacte, impartiale et digne de confiance ». L’article 3 du statut met même en place un conseil supérieur spécialement chargé du respect de ces obligations.
Un journalisme institutionnel d’enregistrement
Le portrait est moins flatteur lorsqu’on se penche sur la question du rapport aux sources et de la forte dimension institutionnelle du journalisme d’agence, qui, sans négliger le poids de l’histoire, particulièrement dans le cas de l’AFP qui a eu à conquérir progressivement son autonomie par rapport au pouvoir politique [26], s’explique surtout par l’ambition des agences de fournir rapidement des nouvelles fiables, ce qui les a conduit à développer en priorité un réseau de collecte de l’information en prise directe avec les lieux de pouvoir et de décision [27]. Elles ne font que se conformer à une conception de la valeur d’information de la nouvelle qui accorde la plus grande importance au caractère officiel de la source qui la livre, comme l’a bien montré Herbert Gans. Et, pour Gaye Tuchman, c’est une façon efficace de « routiniser l’inattendu » dans un souci de rationalisation de la production.
Cette logique institutionnelle (c’est-à-dire en fait le lien obligé et structurel avec les sources étiquetées officielles) peut faire assimiler une partie du travail d’agencier à un journalisme d’enregistrement (Padioleau) et rendre plus délicat le respect, pourtant essentiel pour les journalistes, de la règle de la conservation de l’initiative dans le rapport aux sources, lorsqu’il faut en priorité faire le tri dans les fax et communiqués qui tombent en masse ou courir assister aux conférences de presse.
Certes, les journalistes gardent dans ce processus le « final cut » (et donc une part d’initiative), même si une partie des sources ne sont pas loin de considérer les agences de presse comme des courroies de transmission pour leur communication et cherchent autant que possible à limiter ce tri opéré par les journalistes, se heurtant alors le plus souvent, surtout quand l’intervention est trop voyante [28], à la résistance des agenciers qui leur opposent leur légitimité professionnelle.
Au moins autant que par le souci de conserver des bonnes relations avec des sources indispensables [29], ce journalisme institutionnel fait surtout sentir ses effets par la charge de travail qu’il impose aux agenciers. Accaparés par la restitution des informations officielles, les agenciers disposent de peu de temps pour mener des enquêtes au long cours à leur initiative, ce qui rend par exemple très improbable (mais pas interdite) la pratique du « journalisme d’investigation ».
Le problème de la proximité aux sources n’est toutefois pas aussi simple qu’il y paraît. Car dans certains cas, c’est la combinaison de ce manque de temps et du choix de s’en tenir à des relations de rôle à rôle par souci de marquer son indépendance (avec le refus de nouer des relations trop étroites avec ces sources officielles) qui peut aussi conduire, en l’absence d’intimité avec ces dernières (et donc de possibilité d’obtenir du background dans des conversations « off the record »), à se contenter de reproduire leur langue de bois et leurs communiqués, c’est-à-dire à « faire de l’institutionnel ».
La mise en forme agencière
Le style agencier, entendu comme une façon spécifique de faire du journalisme, est indissociable d’un mode d’écriture caractéristique, une mise en forme agencière, qui n’en est que la traduction « sur le papier ».
La mise en forme agencière repose sur des formats relativement rigides, des contraintes d’écriture assez strictes qui la rendent facilement reconnaissable. La dépêche d’agence pousse ainsi à l’extrême le souci de la concision, de dire très vite l’essentiel (la fameuse règle des 5 W en anglais : who, what, when, where, why ?), dès le premier paragraphe (le lead). Cette importance de la hiérarchisation de l’information se lit dans la construction de la dépêche en pyramide inversée (par ordre d’intérêt décroissant des informations rapportées), mais aussi dans le découpage de la copie (urgent qui alerte sur un événement important, 1er lead au sens cette fois de premier développement, puis 2e lead avant la synthèse journée, avant-papier dans le cas des grands événements prévisibles).
Pour montrer l’objectivité du journaliste, l’écriture agencière pousse aussi loin que possible la distanciation énonciative, par la citation systématique des sources, le rejet de tout ce qui peut s’apparenter à un jugement de valeur du journaliste. En ce sens, la mise en forme agencière incarne plus que tout autre la rhétorique de l’objectivité identifiée par Padioleau.
L’agencier se voit également proposer une palette de registres d’expression relativement limitée, avec des genres interdits (l’éditorial par exemple) et des formats restreints en nombre [30] et en taille (rarement plus de 600 mots).
Autre forte originalité des agences : à la différence de la presse et des journaux radio ou télé, l’espace journalistique n’est pas strictement compté. Il n’y a pas de limite théorique au nombre de dépêches envoyées sur les fils dans une journée. Sur un gros événement, une « dominante » dans le jargon agencier, il est ainsi possible de multiplier les papiers, les angles presque à l’infini, en laissant ensuite le soin aux médias clients de faire leur choix. En fait, la seule vraie limite est alors la capacité de travail des journalistes de l’agence, ce qui offre certaines marges de manœuvre, comme nous le verrons avec l’exemple des journalistes sociaux. Cette absence de limite théorique a d’ailleurs conduit ces dernières années à une inflation de la copie sur les fils [31] qui inquiète aussi bien la rédaction en chef que la société des journalistes de l’AFP, car elle compromet l’exercice du rôle de premier filtre du système médiatique.
Il faut toutefois souligner une nette évolution dans la mise en forme agencière qui n’est pas sans lien avec les transformations du paysage médiatique dans son ensemble. L’AFP s’est ainsi adaptée depuis une quinzaine d’années à une modification de la demande des clients qui réclament des articles prêts à publier, notamment pour la presse quotidienne régionale (qui voit là un moyen de justifier le redéploiement de ses journalistes des informations générales vers les informations locales) ou plus récemment pour l’internet, avec de véritables mises en perspective de l’actualité plutôt qu’une simple juxtaposition de faits bruts.
Ceci a conduit au développement des papiers prévus (les prev, dans le jargon agencier) annoncés en début de journée aux clients. Ce sont très souvent des articles d’analyse, d’angle, de synthèse, pour lesquels les agenciers sont confrontés à la nécessité d’introduire davantage de mise en récit des événements, ce qui oblige à prendre du recul par rapport à la couverture factuelle qui est l’art premier de l’agencier. Fait significatif, ces papiers sont la plupart du temps signés du nom du journaliste en toutes lettres (et non des seules initiales).
Dans le vocabulaire de Padioleau, on peut dire que, à côté d’une grande majorité des dépêches « factuelles » (pas plus de 200 mots en général), la production d’agence fait désormais, à travers ces papiers prévus, une place non négligeable à la rhétorique de l’expertise critique [32] qui contribue à la valorisation du métier d’agencier. Marc Paillet [33], un ancien chef de service de l’AFP a insisté sur cette dimension de « création critique » que l’agencier revendique dans sa pratique professionnelle afin d’échapper aux stigmates de porte-parole des officiels et de grappilleurs de petits faits.
Mais cette place nouvelle faite à la rhétorique de l’expertise critique a aussi pour effet de mettre davantage en lumière une tension structurelle du travail de l’agencier mieux dissimulée dans la production factuelle. La mise en intrigue des événements dans des papiers d’analyse oblige en effet à rendre plus facilement identifiable la « grille culturelle » sur laquelle s’appuie le travail ordinaire de sélection et de hiérarchisation de l’information et à interroger à nouveaux frais la sacro-sainte distinction des faits et du commentaire, dès lors que celle-ci apparaît bien plus délicate à respecter dans le format allongé des papiers prévus.
Il y a là comme un effet boomerang qui peut mettre en lumière la fragilité de l’édifice agencier. La solution trouvée est là encore avant tout pratique et procédurale. Elle consiste à utiliser des dispositifs de rappel à l’ordre pour susciter l’autocontrôle des agenciers conscients de leurs responsabilités et éviter ainsi le risque du dérapage, dans les papiers prévus surtout, de la rhétorique de l’expertise critique dans un journalisme d’opinion préjudiciable à la réputation de l’agence de presse.
Ces rappels à l’ordre sont multiples et quotidiens. Ils se manifestent en interne par la relecture systématique des papiers prévus par le chef de service ou son adjoint, puis par le desk. Un papier ne répondant pas aux canons agenciers sera alors renvoyé à son auteur pour qu’il le réécrive ou modifié par le desk (qui a toujours le dernier mot en cas de désaccord, après concertation le cas échéant de la rédaction en chef), voire dans certains cas rares, purement et simplement supprimés.
La rédaction en chef rédige aussi très régulièrement des notes internes sur la couverture de tel ou tel événement qui sont autant de « piqûres de rappel » concernant les règles du travail d’agencier. Les sanctions directes (mutation, blâme, désaveu public) sont en revanche très rares mais un journaliste qui prend trop ouvertement des libertés avec les règles sera assez rapidement repéré et, outre la censure de ses papiers par le desk, il verra ses chances de faire carrière à l’agence et de décrocher des postes importants se réduire fortement.
Les rappels à l’ordre sont également externes. Car les sources, surtout les institutions, sont très vigilantes. Elles surveillent en permanence tout ce qui s’écrit sur elles sur les fils (les différents services offerts aux clients) de l’agence et ne manquent pas d’appeler rapidement le journaliste pour se plaindre d’un traitement qu’elles jugent inéquitable. Celles qui maîtrisent le mieux le fonctionnement de l’agence n’hésitent pas à passer par dessus le journaliste si celui-ci refuse de s’amender et à s’adresser directement à la rédaction en chef pour obtenir une rectification de la dépêche ou la possibilité de diffuser un complément d’information.
L’agencier est ainsi conduit à réaliser (grammaire de la réalisation) qu’il travaille en permanence sous le regard des pairs, de la hiérarchie et des sources et qu’il doit donc contrôler l’expression de ses opinions. Dans la plupart des cas, il va donc prendre les devants en pratiquant une certaine « auto-censure [34] » comme le reconnaît cette journaliste :
Moi, je n’exprime pas mon opinion, je sais qu’il y en a qui font des papiers où ils font passer leur opinion, surtout les grands papiers, les 500-600 mots, moi je le fais pas, j’ai une espèce de discipline comme ça, peut être parce que j’ai peur que mes opinions passent trop, tu vois, donc comme je me sais assez, assez engagée, je m’autocensure en permanence et je ne donne pas mon avis, mais la façon de choisir mes interlocuteurs et de les hiérarchiser, ou de les organiser dans le papier, c’est déjà une prise de position.
Car en même temps, et c’est finalement toute la limite d’une définition essentiellement procédurale de l’objectivité journalistique, les contraintes imposées par ces règles strictes peuvent toujours être à l’occasion retournées et utilisées comme des ressources pour qui veut et sait s’en servir [35], car le respect des règles formelles protège alors plus facilement de la critique interne ou externe.
Mais à notre sens, il ne s’agit pas pour autant de réduire cette objectivité procédurale à un simple rituel stratégique à visée défensive (comme le présente Tuchman), en oubliant que ces règles ont aussi des effets sur les pratiques des journalistes. La règle de la polyphonie incite en effet à faire un véritable effort en faveur du pluralisme de l’information qui est loin d’être entièrement couronné de succès mais certainement pas anecdotique.
Présentation de soi et identité agencière
Le style agencier, on l’a souligné à plusieurs reprises, est indissociable des représentations que les professionnels de l’information ont de leur rôle.
Nous voudrions insister sur une possible tension chez les agenciers entre, d’un côté, une image d’humbles soutiers de l’information, souvent anonymes [36], au service des faits, qui exige une certaine « ascèse », et en même temps, un sentiment de forte responsabilité individuelle et collective, du fait de la place des agences mondiales d’information dans le système médiatique, qui n’exclut pas une certaine fierté, voire l’impression d’incarner une figure de l’excellence [37] journalistique.
Elle est bien résumée dans ce plaidoyer pro domo d’un ancien journaliste de l’AFP : « Sur le terrain, les reporters de l’AFP sont souvent en première ligne. Seuls les imbéciles ou les ignorants les prennent pour des bureaucrates. Tout au contraire, ils constituent l’aristocratie du métier, une sorte de chevalerie discrète qui se renouvelle de génération en génération [38]. »
Il ne s’agit pas de reprendre à notre compte sans inventaire critique la présentation de soi des journalistes d’agence et la description indigène de leurs principes et pratiques. Nous avons au contraire souligné l’existence de tensions parfois trop rapidement escamotées, pointé les limites de la définition procédurale de l’objectivité et rappelé les écueils du journalisme institutionnel.
Faut-il pour autant réduire la rhétorique de l’objectivité à une pure et simple mythologie ? Notre description du style agencier nous incite plutôt à prendre au sérieux les contraintes, règles et principes qui guident les agenciers, car ils ont des effets sur leurs pratiques effectives, pas seulement en raison des croyances partagées des agenciers, mais aussi parce qu’ils s’appuient sur des dispositifs et que les agenciers travaillent en permanence sous le contrôle de confrères et des sources qui savent au besoin les rappeler à l’ordre.
Nous avons surtout présenté ici le style agencier comme une tension entre la rhétorique de l’objectivité et une rhétorique de l’expertise critique risquant toujours de basculer dans le journalisme d’opinion. Si l’on voulait maintenant le décrire dans le langage de Lemieux, comme une manière de combiner les règles journalistiques dérivées des trois grammaires, on pourrait dire que ce qui caractérise le style agencier, c’est, à travers la mise en forme agencière, sa prédilection pour le respect des formats (règle dérivée de la grammaire de la réalisation) et pour la distanciation énonciative, le recoupement, la polyphonie et la séparation des faits et du commentaire (règles dérivées de la grammaire publique), ce qui explique qu’il soit élevé au rang de modèle par les adversaires du journalisme d’opinion. Mais les agenciers peuvent aussi être plus enclins à relativiser la règle de la conservation de l’initiative (distanciations imparfaites) ou à tomber dans les engagements malheureux (par le moindre respect des règles dérivées de la grammaire naturelle : personnalité, intimité), au risque de voir dénoncée leur pratique du journalisme comme excessivement institutionnelle.
Bien entendu, le style agencier ainsi décrit n’indique que des tendances, des lignes de pente, par comparaison à d’autres types de journalisme. Il nous faut maintenant procéder à une analyse plus fine des écarts de style entre agenciers, en fonction des spécialisations thématiques occupées.
 
LES ECARTS DE STYLE ENTRE AGENCIERS
 
 
Une division des tâches très complexes
Nous avons jusqu’ici présenté le point commun à tous les agenciers, ce qui fonde en quelque sorte leur identité, le style agencier. Mais, bien sûr, celui-ci présente de nombreuses variantes. D’abord d’une agence à l’autre. On pourrait ainsi très utilement comparer le style Reuter [39], le style AP et le style AFP.
Mais ce n’est pas la seule comparaison possible. Les écarts de style existent aussi au sein d’une même rédaction, tout simplement parce que la machinerie rédactionnelle agencière offre une grande diversité de rôles et de fonctions. Dans une logique de rationalisation d’une production « industrielle » de dépêches, photos et autres supports de l’information s’opère en effet une division des tâches très complexe qui repose sur un grand nombre de spécialisations internes. On peut ainsi distinguer au moins quatre lignes de partage de la rédaction de l’AFP qui ont trait aux spécialisations fonctionnelles, géo-linguistiques, techniques et thématiques.
Du côté des spécialisations fonctionnelles, il faut surtout mentionner la division entre services de production (services spécialisés du siège, bureaux de province et de l’étranger) et les desks (au siège à Paris ou décentralisés à Washington, Montevideo, Nicosie…). Il faut aussi citer les diverses couches hiérarchiques (rédaction en chef, directions régionales, chef de service, directeur de bureau, chef de desk, chef de vacation…) qui structurent verticalement l’ensemble de cette organisation complexe.
Pour traiter de l’actualité de l’ensemble de la planète et s’adresser à leurs milliers de clients répartis sur tout le globe, les journalistes des agences mondiales d’information sont souvent amenés à se spécialiser dans la couverture d’une zone géographique (une région, un pays ou même un continent) et se divisent aussi en fonction de leur langue de travail principal. L’AFP produit en effet des informations en sept langues : français, anglais, espagnol, allemand, arabe, portugais et depuis tout récemment italien. L’essentiel de la production se fait dans les trois premières langues citées et la très grande majorité des journalistes à statut siège sont des francophones. Le deuxième plus gros contingent, celui des anglophones, ne regroupe que 240 journalistes, tous statuts confondus (sur 1 200, soit 20 %). La plupart des journalistes ne rédigent leurs articles que dans une seule langue, les desks assurant au besoin la traduction des dépêches.
De plus, en matière de spécialisations techniques, la grande majorité des journalistes de l’AFP se consacrent exclusivement à la rédaction de dépêches. Mais certains d’entre eux utilisent d’autres supports d’information qui impliquent la maîtrise d’un savoir-faire technique particulier (photographie, infographie, images vidéo, pages internet).
Il y a enfin les spécialisations thématiques. Les journalistes de l’AFP sont pour la plupart des généralistes (au sens où ils sont capables de traiter tous les types de sujets) et revendiquent cette polyvalence. Un certain nombre d’entre eux peuvent toutefois devenir pour un temps (en moyenne trois ou quatre ans) de vrais spécialistes thématiques lors de leurs passages dans les services de production spécialisés à Paris (reportage économique, service politique, reportage sport, service d’information générale, service société, service d’information sociale, service international [40] (par exemple diplomatique), service hippique). Il ne s’agit pas pour l’AFP d’embaucher des spécialistes reconnus d’un domaine (comme cela peut être en revanche le cas pour une spécialité technique comme l’infographie) mais de demander à des journalistes de l’agence de prendre en charge une rubrique, en tenant compte bien évidemment des éventuels centres d’intérêt personnels.
La carrière typique d’un agencier rédacteur peut donc se résumer par une alternance de passages par les desks plus ou moins longs et de nominations (pour un maximum théorique de cinq années) sur des postes de production à Paris (services thématiques), dans les bureaux de province ou de l’étranger.
Il serait bien sûr possible de s’attacher à mesurer des écarts de style entre les agenciers en fonction de chacune de ces lignes de partage (par exemple entre les journalistes francophones et anglophones). Mais nous avons choisi de nous arrêter ici sur ceux qui ont trait aux spécialisations thématiques.
Les déclinaisons thématiques du style agencier
Cette analyse des déclinaisons thématiques du style agencier a un double objectif. D’abord permettre de tester la cohérence de ce style, présenté comme l’élément fédérateur des pratiques agencières, en le passant au crible de traditions de journalisme thématique dont la solidité a déjà été établie par d’autres auteurs. Nous avons ainsi retenu le journalisme sportif, le journalisme d’information sociale et le journalisme politique [41] parce qu’ils offrent des éclairages complémentaires sur les tensions qui peuvent naître de certaines résistances opposées par ces spécialisations thématiques à la puissance homogénéisatrice du style agencier. Il s’agit alors de voir comment les agenciers procèdent pour régler les éventuels conflits d’allégeance entre leurs différentes identités sans sortir trop ouvertement du cadre agencier.
C’est aussi, d’un point de vue méthodologique, une manière de décentrer le regard, de le déplacer de l’AFP intra muros vers l’environnement plus large des journalistes, notamment les sources, et d’éviter ainsi de tomber dans le piège du médiacentrisme signalé par le sociologue anglais Philip Schlesinger [42]. Cela permet en effet de prendre en compte les réseaux d’interdépendance dans lequel s’insèrent les journalistes en dehors des frontières de la rédaction, que les études sur les spécialisations thématiques savent souvent mieux intégrer que les travaux sur les spécialités fonctionnelles ou les monographies d’entreprise de presse.
Le journalisme sportif : le grand écart des rhétoriques
L’exemple des journalistes sportifs de l’AFP illustre fort bien les possibles conflits d’allégeance des spécialistes, ces tensions plus ou moins perceptibles entre le style agencier et l’identification à une spécialisation thématique qui a produit également son propre style.
Comme dans les autres médias, le sport est une spécialisation qui a connu un essor important à l’AFP [43]. En 1950, elle ne comptait que quatre chroniqueurs sportifs. Cinquante ans plus tard, les journalistes sportifs sont plus de soixante-dix [44]. C’est un domaine que l’AFP a investi avec un temps d’avance et avec succès, ce qui lui a permis de s’assurer une solide réputation. Le sport a d’ailleurs été présenté en 2000 comme l’une des priorités stratégiques de l’agence (avec l’économie) dans le plan de développement présenté par le précédent PDG, Eric Giuly.
Mais en même temps, c’est un service qui a longtemps cultivé sa différence en interne. C’est d’ailleurs la réponse qu’un grand nombre de rédactions sportives ont apportée à la stigmatisation dont elles ont eu à souffrir du fait à leur spécialisation, jugée sans doute rentable mais peu sérieuse, ou du moins secondaire au regard de la « grande actualité ». Le service des sports a même pu être présenté comme une sorte « d’Etat dans l’Etat ». Le fait est que profitant du dédain ou de l’incompétence de la rédaction en chef sur le sujet, il a su acquérir en interne pendant longtemps une certaine autonomie dans la gestion quotidienne de l’actualité sportive.
Cette relative « autarcie » se lit aussi dans le mode de recrutement du service et la lente rotation des effectifs. Ainsi, 16 des 30 journalistes francophones présents en 1995 (reportage et desk) sont encore dans le service en 2001 (mais dans plusieurs cas, ils ont changé de rubrique ou sont passés du desk à la production). Le remplacement des rubricards se fait en général en puisant dans l’effectif du desk, sorte de sas d’entrée pour les jeunes notamment, et dans un vivier constitué progressivement par des gens étiquetés sportifs qui sont passés par le service et peuvent y retourner après un passage à l’étranger ou en province. Le réseau des postes de détachés permet d’ailleurs de quitter Paris tout en restant dans la spécialité sportive. Tout se passe alors comme si se constituait un circuit parallèle pour les journalistes à compétence sportive. Il est bien sûr possible d’occuper d’autres postes après un passage au sport. Il est en revanche très rare d’arriver tardivement dans le service sans avoir jamais manifesté plus précocement un intérêt pour cette spécialité.
Il faut aussi souligner le profil particulier de ces journalistes. Comme dans bien des rédactions sportives, les journalistes du service des sports de l’AFP sont à une écrasante majorité des hommes (une seule femme au reportage à Paris sur 21, quatre dans les desks sur 33, soit au total 5 % de l’effectif parisien). Et comme la plupart des chroniqueurs sportifs, ils partagent avec le milieu qu’ils couvrent un certain nombre de croyances, en particulier une définition légitime du sport [45] et un intérêt personnel pour la matière traitée, souvent même un « amour du sport » antérieur à leur socialisation professionnelle, qui se manifeste notamment dans une pratique sportive.
Relative autonomie du service, trajectoires et profils particuliers des journalistes, proximité culturelle avec les sources : autant d’éléments qui contribuent à provoquer chez les journalistes du service des sports de l’AFP un écart de style par rapport à l’idéal-type agencier nulle part aussi manifeste que dans la rhétorique originale du journalisme sportif.
Les rédacteurs sportifs disposent en effet d’une palette de registres d’expression plus étendue que les autres agenciers (par exemple des papiers de commentaire) et bénéficient d’une tolérance plus grande dans leur expression, notamment les tics de langage du journalisme sportif et surtout la manifestation de jugements de valeur parfois explicites, d’un « journalisme supporteur » pas toujours exempt de chauvinisme.
Pourquoi ces marges de manœuvre supplémentaires ? Parce que les agenciers spécialisés dans le sport doivent jouer leur reconnaissance professionnelle sur deux tableaux. Celui du journalisme d’agence et celui du journalisme sportif. Mais concilier les deux peut provoquer des tensions, notamment parce que la tradition du journalisme sportif a toujours cultivé un rapport moins distancié à l’événement et un certain goût pour les jugements d’opinion et que l’exigence de papiers de l’AFP prêts à publier ne permet plus toujours de laisser à d’autres le soin de réaliser cet habillage.
Il serait faux pourtant d’opposer systématiquement les deux styles. En réalité, à côté des papiers de commentaire relevant en principe de l’expertise critique, mais « dérapant » parfois dans le journalisme d’opinion [46] (voir exemple en encadré 1), pourtant banni en théorie du style agencier, les journalistes des sports de l’AFP peuvent aussi s’appuyer sur certains aspects de leur spécialisation pour au contraire, dans la plus grande partie de leur production, celle des dépêches factuelles (résultats [47], brefs comptes rendus des rencontres), retourner le stigmate qui pèse sur eux dans leur rédaction et se présenter avec un certain succès comme des parangons du journalisme d’agence. Il leur suffit de rappeler les exigences très fortes qui pèsent sur eux en termes de rapidité et fiabilité dans la chasse aux nouvelles sportives et dans la pratique d’un journalisme de prime abord très factuel (voir encadré 2).
Deux anciens journalistes de l’AFP, Jean Huteau et Bernard Ullmann, qui ne sont pas des journalistes sportifs, leur rendent ainsi hommage. « Basé sur les chiffres et les statistiques, sur des faits bruts, le journalisme sportif est le modèle du journalisme d’agence. Pour le spécialiste sportif, aucun droit à l’erreur ou à l’approximation. Un rédacteur diplomatique peut, sur la foi de milieux bien informés, écrire au conditionnel, annoncer qu’une décision aurait été prise. Le reporter sportif doit annoncer un but quand il a été marqué (il doit indiquer par qui, quand, à la minute précise [48] ». »
En somme, on bénéficie, avec l’exemple des journalistes sportifs, d’une sorte d’effet de loupe sur le grand écart possible pour les agenciers entre la rhétorique de l’objectivité et une rhétorique de l’expertise critique toujours susceptible de déraper dans le journalisme d’opinion quand se multiplient de manière quasi inévitable les jugements de valeur. Car identifier le buteur et le minutage d’un but est une chose relativement aisée (encore que parfois…), mais les journalistes ne disposent pas toujours de critères fiables pour estimer qu’une équipe a été bonne ou meilleure que sa rivale ou que tel joueur a été critiqué injustement. Se réfugier derrière le jugement des « observateurs » n’est pas toujours plus satisfaisant en la matière. Tout un pan du journalisme sportif souvent apprécié de son public repose sur une évaluation dont la part subjective est difficilement contestable [49]. Chez les journalistes sportifs de l’AFP, ce grand écart se manifeste principalement par la juxtaposition des rhétoriques selon le type d’articles produits (dépêches factuelles vs papiers de commentaire).
L’expérience montre que différents mécanismes jouent toutefois comme autant de forces de rappel pour faire prévaloir le style agencier et tenter notamment de limiter les risques de « dérapage » de l’expertise critique en journalisme d’opinion.
D’abord, on l’a dit, les journalistes font souvent toute leur carrière à l’agence, et dans bien des cas dans différents services ou bureaux. En ce sens, même si la règle de la rotation n’est pas toujours strictement respectée, ils ne sont que provisoirement des spécialistes. Ceux chez qui la spécialisation sportive prend le pas sur leur métier d’agencier ont toujours la possibilité de quitter l’agence pour un autre média. L’exemple de Charles Biétry, ancien chef des sports de l’AFP, parti avec le succès que l’on sait à Canal Plus en 1984, où il a d’ailleurs fait venir plusieurs de ses collaborateurs de l’agence est le plus connu, mais pas le seul [50].
A une plus large échelle, et c’est une autre solution, on assiste depuis quelques années à une certaine « normalisation » du service des sports qui « rentre dans le rang ». Il y a là un processus de « professionnalisation » également à l’œuvre dans d’autres rédactions sportives mais qui ici, se traduit par un rappel au style agencier.
Il est conduit par le nouveau chef du service et son adjoint, tous deux anciens élèves du CFJ et purs produits de l’AFP où ils ont fait toute leur carrière parfois à des postes importants (rédaction en chef notamment) mais sans jamais passer par les sports [51].
Cette « reprise en main » se fait progressivement, notamment par le rajeunissement du service au fur et à mesure des départs en retraite avec le remplacement par de nouveaux entrants, souvent diplômés des écoles de journalisme [52], intéressés par le sport mais sans manifester pour autant la volonté d’y faire toute sa carrière [53]. Elle passe aussi par une vigilance accrue dans la relecture et un rappel plus systématique des règles d’écriture agencière.
Le journalisme social : un engagement contrôlé
Le cas du service d’information social de l’AFP présente des similitudes avec celui du service des sports, notamment à travers le stigmate que ces deux spécialisations peuvent représenter (les « rigolos des sports » et les « gauchistes »).
Il faut d’abord évoquer l’histoire singulière de ce service né avec la création d’une rubrique sociale au sein du service politique dans la foulée des grèves de 1953 et la figure de son fondateur, Marcel Beaufrère, un ancien déporté trotskiste, qui l’a longtemps porté à bout de bras (jusqu’à sa retraite en 1979), avec son épouse Odette, pour finalement réussir à l’imposer. Devenu un service à part entière dans les années 1970 (5 journalistes à l’époque), il s’est progressivement étoffé et emploie maintenant 14 journalistes, regroupés en plusieurs pools de rubricards. C’est donc à l’échelle de l’AFP un service modeste par sa taille [54]. Mais il fait aussi figure d’exception dans le champ journalistique français, puisqu’au cours des années 1990, dans la plupart des rédactions, les services économiques et d’information sociale ont fusionné alors qu’à l’AFP, le service social a gardé son indépendance à côté d’un service économique beaucoup plus puissant.
Ce service a connu sur les vingt dernières une évolution assez similaire à celle de l’ensemble de la spécialisation du journalisme social, avec, comme l’a montré Sandrine Lévêque [55], la victoire progressive du « journaliste technicien » sur le « journaliste militant » du début du siècle. A l’AFP aussi, les journalistes autodidactes et tenant l’essentiel de leur légitimité de leurs connaissances profondes du syndicalisme et de leur carnet d’adresse, comme Marcel Beaufrère, ont laissé la place à des journalistes souvent diplômés des écoles de la profession [56] et maîtrisant des dossiers de plus en plus « techniques » (UNEDIC, sécurité sociale, 35 heures…). Le passage par le service social s’est en outre « banalisé », il devient un simple étape dans un parcours [57] et donc beaucoup moins stigmatisant.
Les journalistes sociaux sont-ils alors devenus des journalistes comme les autres ? La réponse de Sandrine Levêque est en deux temps. Oui au niveau des caractéristiques objectives. Non au niveau de la réputation, produit d’une rémanence historique qui continue à faire sentir ses effets aujourd’hui encore, parce qu’elle est intégrée dans l’identité des journalistes sociaux.
L’écart de style à l’AFP entre les journalistes sociaux et leurs confrères est sans doute moins marqué qu’auparavant mais il n’a pas pour autant complètement disparu. Les journalistes du service social ont tous une sensibilité marquée pour les questions qu’ils traitent, dont on peut trouver souvent l’explication dans une histoire familiale ou personnelle. Les plus pudiques parleront d’une « fibre sociale », les autres afficheront clairement qu’ils sont « de gauche ». Comme le disent plusieurs journalistes, « on ne vient pas par hasard au social ».
Même quand, pour les plus jeunes [58], le passage par le social correspond d’abord à une opportunité pour prendre pied dans un service de production et quitter le desk, la socialisation au sein du service et les contacts avec les sources syndicales ne tardent pas à faire évoluer le regard. Cette « sensibilité sociale » se construit également dans un jeu de rivalités avec le service économique.
A l’arrivée, il y a bien une identité propre à ce service perçu comme une « grande famille » avec une solidarité marquée. Beaucoup des journalistes sont syndiqués [59], et quand ils ne le sont pas, valorisent plutôt le rôle des syndicats en général. Enfin, ils sont presque tous membres de l’AJIS (Association des journalistes de l’information sociale). Le chef du service d’information sociale de l’AFP est d’ailleurs est un ancien président de l’AJIS.
Ces journalistes ne disposent cependant pas des mêmes marges de manœuvre que ceux des sports dans leur écriture pour manifester leur écart de style, parce que la matière qu’ils traitent est plus « sensible ». Pour contrer l’éventuelle suspicion attachée à leur réputation, ils s’efforcent de respecter au maximum les règles de la rhétorique agencière pour ne pas se faire prendre en faute et se voir accuser de parti pris [60]. Là aussi il faut pour se faire reconnaître comme un bon professionnel investir les canons du style agencier. Le service veille d’ailleurs à faire la police en interne (à travers les relectures) afin d’envoyer aux desks une copie irréprochable sur le plan du respect de la rhétorique de l’objectivité.
Faut-il en déduire que la « sensibilité sociale » de ces journalistes n’a aucun effet sur leur production ? En réalité, elle trouve en général à s’exprimer de manière relativement subtile. Il est certes possible ici ou là de découvrir un embryon de journalisme de dénonciation sociale [61] sous les habits de la rhétorique de l’expertise critique, quand le journaliste estime que son rôle est aussi de jouer les redresseurs de tort et de dénoncer les injustices sociales, quitte à exprimer ses propres idées dans les dépêches sans toujours se cacher derrière des sources autorisées (voir encadré 3).
Mais elle se traduit surtout par un zèle prolifique qui fait du social un service réputé pour sa charge de travail. Il s’agit d’abord dans le cadre d’un journalisme factuel et institutionnel classique en agence de traiter une grande masse d’informations provenant des sources « sociales » reconnues, notamment des syndicats qui ont parfois du mal à se faire entendre dans les autres médias. On mesure ainsi l’importance d’un découpage des services qui, en préservant l’autonomie du social, permet au journalisme institutionnel de jouer aussi en faveur d’un autre discours sur le monde du travail et le social, un discours différent en tout cas de celui des services de communication des entreprises, très présent dans la copie du service économique [62].
Le but de cette forte activité au social est également de se dégager du temps pour pouvoir traiter, à son initiative, des sujets qui tiennent davantage à cœur et qui peuvent avoir touché personnellement le ou la journaliste, puisque, comme on l’a signalé, l’espace journalistique n’est pas théoriquement compté en agence et la seule vraie limite est donc la capacité de travail des journalistes.
Un rubricard, une fois qu’il a fait la preuve de sa compétence (c’est-à-dire de sa maîtrise du style agencier), bénéficie donc d’une certaine marge de manœuvre pour introduire des sujets à sa convenance (à condition de leur trouver une justification journalistique), dès lors que la matière « incontournable » (parce qu’officielle le plus souvent) a bien été traitée. Une forme de journalisme de dénonciation sociale trouve alors à s’exprimer cette fois dans le choix des sujets, comme dans le cas de cette journaliste qui m’explique son insistance délibérée sur le problème des locataires de taxis :
Dénoncer une injustice ? Oui, c’est ce que je fais quand je fais deux papiers sur le problème des locataires de taxis même quand tu n’as que 14 manifestants, mais il se trouve que c’est une poche moderne de l’esclavage en France, où il n’y a pas d’action collective possible, donc moi, je considère que c’est un sujet important et qui mérite d’être expliqué aux gens et donc je décide moi de faire trois fois 500 mots sur les locataires de taxis. Les taxis, c’est un sujet qui me tient à cœur, parce que c’est vraiment un scandale social absolu cette histoire.
La possible tension entre l’engagement du journalisme social et la neutralité de l’agencier trouve donc à s’exprimer essentiellement dans le respect du style agencier, en composant subtilement avec les règles de l’agence pour les faire aussi parfois jouer en faveur de certaines causes négligées. Il faut toutefois se garder ici d’une lecture stratégiste réduisant la pratique de ses agenciers à un maniement cynique des règles à des fins « partisanes ». Car, et c’est sans doute en ce sens qu’ils sont d’abord des agenciers, leur attachement à ces procédures agencières n’est pas feint. Inventer une déclinaison sociale du style agencier est en réalité la seule façon pour eux de concilier leurs deux identités.
Il faudrait dans l’idéal encore resserrer la focale pour observer la manière plus fine, au niveau individuel, comme le concept de style nous le permet, les différentes façons qu’ont les journalistes du service d’opérer cette conciliation.
Le journalisme politique : les pièges du journalisme d’enregistrement
On se trouve dans un cas assez différent des deux précédents car, ici, le style agencier et la spécialisation politique [63] se confortent mutuellement pour favoriser la rhétorique de l’objectivité et le journalisme d’enregistrement.
Le service politique a longtemps été l’un des services les plus prestigieux de l’AFP, avec le service diplomatique. Passer et surtout occuper des responsabilités dans ce service ont souvent été des étapes importantes dans la carrière à l’agence. Il compte aujourd’hui 26 journalistes accrédités auprès des institutions politiques (Elysée, Matignon, Assemblée nationale) ou couvrant les partis politiques [64].
La politique intérieure est une matière très sensible qui vaut au service une attention toute particulière de la direction, de la rédaction en chef et des institutions couvertes. Le respect des règles de procédure et d’écriture y est donc particulièrement strict.
C’est aussi l’un des services où la dimension institutionnelle de l’AFP est la plus manifeste. Une grande partie de l’activité est ainsi consacrée à la reprise des communiqués et aux écoutes (quand le personnel politique passe dans les émissions de radio ou de télévision. Voir encadré 4). Nous avons analysé ailleurs comment, dans ce cadre, la chasse aux nouvelles politiques encourage surtout un journalisme de routine, notamment la pratique du « journalisme-jivaro » qui accorde la primauté aux fameuses petites phrases [65].
Comme leurs confrères des autres médias, les journalistes du service essaient bien d’échapper à cette dérive du journalisme d’enregistrement en reprenant la main dans les papiers prévus à travers un forme de journalisme interprétatif. Mais leur palette de registre d’expression est bien plus limitée et ils sont prisonniers des attentes croisées de leurs clients et de leurs sources qui les cantonnent essentiellement dans un rôle de pronostiqueur hippique de la course de chevaux électorale ou sondagière. En matière de rhétorique d’expertise critique, ils reconnaissent, en outre, manquer souvent du recul nécessaire, dès lors que leurs analyses doivent presque toujours être livrées à chaud et qu’ils sont attendus en priorité sur la fiabilité et la rapidité de leurs comptes rendus factuels auxquels ils consacrent une grande partie de leur temps.
Plus encore que les autres journalistes politiques, ces agenciers se trouvent également pris dans un grand écart entre l’ésotérisme de la politique et l’ambition de s’adresser à un grand public dans des formats qui laissent peu de marges de manœuvre. Il peut d’ailleurs y avoir alors une sorte de frustration par rapport aux formats de l’agence, entre ce que l’on peut savoir et ce que l’on peut écrire, qui peut trouver un exutoire dans la rédaction de livres par exemple [66].
Mais les journalistes de l’AFP sont aussi prisonniers d’une définition restreinte, institutionnelle de la politique légitime, qui se lit bien dans l’organisation du service et le partage des rôles avec les autres services et qui rend plus délicate la prise en compte de tout un ensemble de faits sociaux (politiques publiques, action des groupes de pression, mouvements sociaux).
En ce sens, on a bien ici aussi une crise larvée du journalisme politique [67] qui se traduit par un moindre attrait pour ce service de la part d’une partie des journalistes [68], surtout s’ils ne partagent pas, avec les sources et leurs collègues, une vision relativement enchantée, ou du moins un intérêt certain pour le jeu politique. On le sent bien dans les propos de cet ancien journaliste du service politique [69] :
« Le politique, on est vraiment hyper suiviste de toutes les interviews radio, télé, et plus qu’au [nom d’un autre service de production à Paris], on fait pratiquement une dépêche à toute intervention radio ou télé. Ça tient à une habitude qui est prise au politique. C’est-à-dire que moi au début, quand je suis arrivé, j’estimais que ça valait rien, peut-être aussi parce que je suis pas en mesure d’évaluer l’importance de l’info, mais ça tient à une habitude que dès que quelqu’un parle, même si son parti s’est déjà exprimé sur le sujet, on le dit. C’est lié à une habitude. Alors qu’au [nom d’un autre service], je trouve qu’on est plus rigoureux, plus professionnel, si une association s’est exprimée sur un sujet, si après quelqu’un de l’association redit la même chose, on laisse tomber. Ce qui arrive à finalement à faire de la publicité.
Finalement, ça veut dire qu’on est des porte-micro. Pour certains papiers, pour tous les factuels radio, télé, interview dans la presse écrite, conférence de presse, j’ai l’impression de ne pas être un journaliste. »
Ce n’est pas ici la compétence des journalistes du service qui est en cause mais bien plutôt la difficulté à sortir d’une définition donnée de la politique et de ses effets sur les pratiques journalistiques, dès lors qu’elle a été entérinée depuis si longtemps qu’elle nourrit les attentes et les habitudes de la plupart des acteurs des réseaux d’interdépendance dans lesquels les agenciers sont pris.
On peut récapituler dans un tableau les différents écarts de style que nous avons pu repérer en analysant les déclinaisons thématiques du style agencier.


IMGIMGTableau récapitulatif des déclinaiso...IMGIMF
Tableau récapitulatif des déclinaisons thématiques du style agencier Chasse aux nouvelles, Journalisme Mise en forme Possibles conflits journalisme institutionnel agencière d’identité factuel agencier/spécialiste Journalisme politique ++ +++ ++ + Journalisme social ++ ++ ++ +++ Palette élargie Journalisme au sportif +++ ++ commentaire, +++ grand écart

Nous voudrions brièvement revenir sur les raisons pour lesquelles le style agencier reste prédominant, notamment dans ses dimensions de journalisme institutionnel et de chasse aux nouvelles, même quand les agenciers spécialisés doivent composer avec d’autres traditions du journalisme.
Cette primauté au final de l’identité agencière s’explique notamment par le fait que les agenciers sont d’abord des généralistes provisoirement spécialisés. C’est pour la plupart d’entre eux dans l’agence qu’ils font toute leur carrière, en changeant de postes en moyenne tous les deux à cinq ans en vertu du principe de rotation. L’identité agencière est donc première dans leur socialisation professionnelle (avec le développement d’une véritable « culture d’entreprise »). L’argument n’est toutefois pas suffisant.
La primauté du style agencier est surtout entretenue au quotidien par les dispositifs dans lesquels les journalistes s’insèrent. En ce sens, elle n’est pas donnée une fois pour toutes mais bien le résultat d’un travail permanent. Les écarts de style trop marqués risquent toujours d’être sanctionnés.
Il ne faut pas cependant se cantonner au cadre étroit de l’entreprise de presse. Le style agencier est aussi une réponse aux attentes (historiquement construites et donc évolutives) des sources et des médias-clients. Il y a de ce point de vue une forte homologie des positions de tous les agenciers spécialisés. Quelles que soient les spécialisations thématiques occupées et la « robustesse » du style propre à chacune de celles-ci, les agenciers, de par la place de l’AFP dans le champ journalistique, se doivent avant tout de fournir le plus rapidement possible une « matière première » factuelle rigoureuse pour le travail de leurs collègues des autres médias.
Mais, dans le même temps, et c’est ce qui provoque malgré tout des écarts de style, les sources incitent en permanence les journalistes d’agence à « assouplir » le style agencier pour se mettre davantage en phase avec les traditions et habitudes du milieu couvert. Il y a donc une perpétuelle négociation des écarts de style, à l’intérieur et à l’extérieur de l’agence.
La sociologie du journalisme a tout à gagner d’une exploration fine des salles de rédactions qui ne néglige pas les interactions avec l’extérieur. Les études des spécialisations fonctionnelles et thématiques sont en ce sens complémentaires et peuvent être combinées avec profit, comme nous l’avons suggéré ici en ouvrant le vaste chantier des comparaisons de styles journalistiques.
Encadré 1. Quand l’expertise critique vire au journalisme d’opinion
Foot-ENG-FRA-CO, PREV
Manchester United – Fabien Barthez, le bouc émissaire idéal (COMMENTAIRE)
Par XXX
LONDRES, 19 octobre (AFP) – Fabien Barthez était encore en vedette dans la presse anglaise vendredi, à cause de son match raté contre le Deportivo La Corogne (2-3) en Ligue des Champions, et parce qu’il a le profil idéal du bouc émissaire, au sein d’une défense de Manchester United pathétique.
« Horreur Show », titrait jeudi le Daily Express, sous une photo du gardien des Bleus dépité, les mains sur les hanches. « Barthez ferait mieux de défendre son but plutôt que courir de tous les côtés. Il doit faire de grands arrêts, mais pas prendre de tels risques », s’est agacé Nigel Stepney, gardien de MU de 1966 à 1978, dans le Sun de vendredi.
« Barthez est un grand +entertainer+ (amuseur ou fantaisiste, selon les dictionnaires), mais cet accident devait arriver », a surenchéri Bob Wilson, gardien de but d’Arsenal jusqu’au début des années 1970, dans le Daily Telegraph.
N’en déplaise à tous ces gardiens d’une époque révolue, le football a changé, Barthez y est pour beaucoup, et des « accidents » sont déjà arrivés.
« Fabulous Fab », le surnom des beaux jours, est un gardien hors normes, il y a toujours eu une part de risque dans son jeu, et il va bien falloir que les conservateurs anglais s’y habituent.
L’an dernier, il y a eu un « accident » contre West Ham en Coupe (0-1), quand Fabien a tenté de faire croire à Paolo Di Canio, en levant le bras très haut, qu’il était hors-jeu. Ça n’a pas marché et MU a été éliminé, mais le reste de la saison a été globalement impeccable : 30 buts encaissés en 44 matches (0,7 par match), dont 10 en 12 matches de Ligue des Champions, et 19 « clean sheets » (feuilles blanches) qui correspondent à 90 minutes sans encaisser un seul but.
Une défense dépassée
Cet été, après trois mois de vacances bien méritées et trois matches de reprise plutôt décevants, contre Liverpool (1-2) lors du Charity Shield, Fulham (3-2) et Blackburn (2-2) en championnat, Sir Alex Ferguson a rappelé à l’ordre son gardien vedette, lui demandant fin août de prendre moins de risques aux alentours de sa surface de réparation.
Depuis, la situation ne s’est pas améliorée. En 11 matches au total, Barthez a encaissé 19 buts (1,7 par match), dont quatre à Newcastle (4-4), trois à Tottenham (5-3), et cinq en deux matches contre les redoutables attaquants de La Corogne.
Au classement Opta des meilleurs gardiens de la Premier League, Barthez ne figure même pas dans le Top 10, dominé par... Peter Schmeichel, l’ex gardien des Red Devils. Mais Ferguson se garde bien de critiquer Barthez en public, car il a sa part de responsabilité.
Quand Barthez sort comme un fou de sa surface, c’est la preuve qu’il ne fait pas confiance au jeune Wes Brown pour dégager le ballon. Mais si Barthez et Brown sont livrés à eux-mêmes, c’est aussi parce que Denis Irwin et Laurent Blanc, 72 ans à eux deux, n’ont plus leurs jambes de 20 ans, et parce que Gary Neville est encore parti se promener sur l’aile droite.
La défense au sens large, c’est le problème majeur de Manchester United cette saison, mais c’est beaucoup plus facile et rapide de critiquer Barthez, le bouc émissaire idéal. Autre avantage, Fabien ne risque pas de répondre, puisqu’il ne parle jamais à la presse.
Encadré 2. Les résultats sportifs. Un journalisme factuel dans des cadres préformatés
Exemple de « résultat sec »
Basket-EURL-MES-GrC-RS
Euroligue (messieurs) – Pau-Orthez bat Zadar 101 à 73
PAU, 20 déc (AFP) – Pau-Orthez a battu la formation croate de Zadar 101 à 73 (mi-temps : 51-40), lors de la 9e journée de la première phase de l’Euroligue messieurs de basket-ball (groupe C), jeudi soir à Pau.
cor/sk
Exemple de « fiche technique »
Foot-FRA-D2-FT, PREV
Championnat de France (D2) – Nîmes-Nice 0-3
(FICHE TECHNIQUE)
NIMES, 22 décembre (AFP) – Championnat de France de D2 (21e journée)
A Nîmes (stade des Costières), Nice bat Nîmes 3 à 0 (2-0)
Terrain : dur
Temps : glacial
Eclairage : bon
Spectateurs : 3 317
Arbitre : M. Castro
Buts :
Nice : Berville (29’), Gagnier (40’, 48’)
Avertissements :
Nîmes : Salaun (34’), Ray (35’), Seck (45’), Boulebda (77’), Andenas (88’)
Nice : Aulanier (24’), Angan (31’), Cherrad (80’), Berville (88’)
gb/bvo
Encadré 3. Entre expertise critique et dénonciation sociale
Salaires-social, PREV
La revendication salariale fait un retour remarqué sur la scène sociale
Par XXX
PARIS, 17 janvier (AFP) – La revendication salariale, qui avait cédé la place après des années de crise à des revendications portant principalement sur le maintien de l’emploi, occupe de nouveau le devant de la scène sociale, provoquant grèves et conflits dans des secteurs très variés.
Confrontés durant des années aux restructurations massives, aux quatre coins du territoire, syndicats et salariés avaient été acculés à la défensive, avec des luttes parfois violentes et désespérées pour sauver ce qui, selon eux, devait l’être.
L’air du temps, faisant de tout salarié, quel que soit son statut, ses conditions de travail et sa rémunération, un « nanti » face à l’ampleur de « l’exclusion » dont il aurait été plus ou moins responsable, ne poussait guère, non plus, à des revendications rapidement étiquetées catégorielles et égoïstes.
Enfin, la conversion progressive à « l’esprit d’entreprise », avec l’intégration par les salariés des contraintes de gestion avancées par les employeurs pour peser sur les salaires, comme l’infinie recherche de gains de productivité et d’une meilleure rentabilité face à une concurrence désormais mondiale, semblait avoir durablement rendu incongrue toute exigence d’un meilleur partage des richesses.
A présent, la reprise paraissant bien établie, la croissance durable, et le chômage en baisse notable, bon nombre de salariés semblent décidés à tourner la page des années de vaches maigres.
Profits et salaires
Conducteurs de bus en province, balayeurs à Roissy, employés de banque, personnels de la Comédie-française et de l’Opéra, métallos d’Hispano-Suiza (aéronautique), étudiants-salariés de McDonald’s ou Pizza Hut, mécani