2002
Réseaux
Messages visuels mobiles
Nouvelle technologie et interaction
Ilpo Koskinen
Esko Kurvinen
Dans les scénarios-types de la future société mobile, l’envoi de photographies
sous forme de cartes postales et de vidéo-clips est une activité courante. Selon
ces scénarios, les images « mobiles » auront, dans quelques années, encore
plus intégré notre vie quotidienne que les SMS aujourd’hui. Cet article
propose une étude des interactions médiatisées par des images mobiles – des
photographies numériques envoyées à travers un réseau sans fil – qui vise à
décrire comment cette technologie est utilisée. Nous avons également comparé
ces utilisations à d’autres usages plus traditionnels des photographies, afin de
mieux cerner la spécificité des images mobiles. Ces analyses nous permettent
de resituer la communication par l’image dans le cadre plus général de la
société mobile émergente. La thèse que nous développons s’inspire en partie
de l’ethnométhodologie et de l’analyse conversationnelle. Notre analyse
montre que la production d’images mobiles est une pratique finement
organisée et ajustée aux contextes. Les images mobiles sont largement
utilisées pour partager des expériences et des émotions plutôt que dans des
buts d’organisation et de contrôle des activités et des relations.
In typical scenarios of the future mobile society, sending photographs in the
form of postcards and video-clips is commonplace. In these scenarios
"mobile" images are an integral part of our daily lives, even more so than SMS
today. This article studies interactions mediated by mobile images – digital
photos sent via a radio network – with a view to describing how this
technology is used. The authors compare these uses to other more traditional
uses of photos in order to define the specific nature of mobile images more
clearly. This enables them to resituate communication via images in the more
general context of the emerging mobile society. The thesis they develop is
inspired partly by ethnomethodology and conversation analysis. They show
that the production of mobile images is a carefully organized practice, adjusted
to contexts. Mobile images are used extensively to share experiences and
emotions rather than to organize and control activities and relations.
A la fin des années 1990, l’idée selon laquelle les images mobiles
seraient la prochaine importante étape dans l’histoire de l’internet
mobile était unanimement répandue dans l’opinion des industriels.
On entend ici par « images mobiles », les images photographiques
numériques envoyées d’un téléphone portable vers un autre ou vers un
e-mail via un téléphone portable.
La question de la création d’images mobiles est centrale dans les
thématiques de la société mobile du futur, et ce à plusieurs titres. Depuis
plusieurs années, elle est ainsi présentée, dans les scénarios types des
opérateurs, comme l’un des éléments-clés de la « troisième génération » des
mobiles. On a en effet émit l’hypothèse qu’avec l’augmentation des bandes
passantes, les utilisateurs adopteraient une nouvelle technologie d’image
numérique, tout comme ils avaient adopté les services SMS quelques années
plus tôt. Il en va de même dans les scénarios présentés par les constructeurs.
Dans « China Dragon », un concept vidéo de Nokia, Jill, une femme
d’affaires, reçoit sur son téléphone portable de « troisième génération » un
clip vidéo lui communiquant les informations du jour. A l’arrière-plan du
clip on devine une statue représentant un dragon chinois. Une fois arrivée au
bureau, Jill montre ce clip à John et lui fait part de son idée d’intégrer un
dragon dans leur campagne marketing en cours. John envoie immédiatement
l’image à son ami de Singapour et lui demande d’en dénicher une autre afin
de l’envoyer en Europe.
Ce genre de vision oriente également le développement des produits de
façon plus précise. Les lanceurs de modes et les utilisateurs précurseurs
[1],
recherchés par les sociétés et les agences de tendance, forment deux groupes
distincts. Ils se répartissent entre, d’une part, des utilisateurs rationnels issus
du monde des technologiques, bénéficiant d’un compte ouvert au nom de
leur société et travaillant beaucoup en mode connecté et, d’autre part, des
utilisateurs en quête de nouvelles expériences
[2]. Deux visions contrastées de
l’économie en sont issues. Tandis que la première conception met l’accent
sur les processus de rationalisation
[3], la seconde soutient que les gens
cherchent de plus en plus à expérimenter de nouvelles significations issues
[4]
d’activités médiatisées par la technologie. Les scénarios construits autour de
ces groupes orientent les attentes des consommateurs et des analystes,
comme celles des législateurs ; ils nourrissent en définitive nos propres
attentes concernant le futur de l’internet mobile. Ces attentes ont cependant
étés extrapolées de prévisions théoriques et de sondages, plutôt que d’études
portant sur les usages des futures technologies.
Cet article est issu d’une étude de terrain menée sur un an, portant sur les
images mobiles à Helsinki. Il poursuit deux objectifs. Nous étudions dans un
premier temps la façon dont l’image mobile est utilisée à l’intérieur d’un
réseau sans fil, en nous intéressant particulièrement à la manière dont les
personnes utilisent les images mobiles pour entretenir des liens sociaux de
nature amicale. Nous comparons dans un second temps ces conduites avec
les usages traditionnels de la photographie, afin de déterminer ce qui
appartient en propre aux images mobiles. Ces analyses nous permettent de
situer la communication par l’image dans le cadre plus général de la société
mobile naissante. Notre argumentation se base sur l’ethnométhodologie
« première manière
[5] », mais pour tout ce qui est de l’analyse des
interactions, nous utilisons des extraits de l’analyse de la conversation
[6].
Nous soutenons en effet qu’une compréhension appropriée des images
mobiles doit se baser sur une analyse de l’interaction. Jusqu’à présent, ce
fondement interactionnel n’a pas été discuté par les analyses de la société de
l’information mobile et de son évolution, qui l’ont davantage considéré
comme une ressource que comme un thème
[7].
Photographier dans le monde digital
En tant que pratique culturelle, la photographie est vieille de 150 ans. Depuis
les inventions d’Eastman, elle est devenue un loisir de masse. Mais on peut
se demander quels types de pratiques photographiques ont évolué au cours
de l’histoire et de quelle façon cela nous prépare-t-il à la société mobile.
Les photographes profanes privilégient un ensemble limité de thèmes.
Généralement, les photographies se concentrent sur la famille et ses rites de
passage, l’habitation principale ou la maison d’enfance, les symboles de
réussite sociale (par exemple, la résidence secondaire à la campagne, le
bateau ou la société), la campagne plutôt que la ville (par exemple, les
arbres, les animaux, l’eau et les fleurs) et les animaux. Les photographies de
vacances et de tourisme dominent le lot : c’est la vie en dehors du cadre
habituel qui est jugée digne d’être photographiée. Les photographies de
vacances se concentrent sur les amis, les bâtiments, les paysages, les scènes
de plage, les locaux et les activités de groupe comme les excursions
[8].
La fonction la plus typique de la photographie consiste à documenter
l’existence et les expériences vécues. Les photographes tentent ainsi de
préserver les choses telles qu’elles étaient, en montrant ce à quoi les
personnes et les lieux ressemblaient
[9]. Mais les photographies visent
également à conserver les souvenirs
[10]. Finalement, selon Chalfen
[11], les
photographies délimitent des appartenances culturelles. Dans le cadre
domestique, les photographies les plus importantes font partie du trésor
familial. Elles apparaissent en bonne place au sein des éléments de valeur
reconnus comme tels par les familles
[12]. Bourdieu
[13] l’a exprimé de façon plus
sociologique en affirmant que les photographies montraient le monde à
travers des catégories culturelles traditionnelles, en reproduisant la version
dominante. Les portraits peints des membres des classes supérieures ont
fourni un prototype que la photographie a prolongé. Les usages
professionnels artistiques et la photographie amateur « sérieuse » produisent
des formes plus complexes que celles qui sont issues des clichés
photographiques
[14]. Dans cet article, nous nous intéresserons cependant
uniquement à des usages amateurs.
Plusieurs aspects des thèses précédentes s’avèrent contestables. Par exemple,
l’acte de photographier peut être transposé à l’intérieur d’une pratique
culturelle. Ainsi, Dewdney et Lister ont enseigné aux membres d’un groupe
de jeunes immigrés du sud de Londres comment photographier les signes du
pouvoir dispersés dans leur voisinage, de manière à les sensibiliser à leur
environnement. Si nous nous limitons au cadre de l’espace domestique, nous
devons noter que les études de Bourdieu se basent sur des données françaises
de la fin des années 1950 et ne décrivent pas les usages actuels de la
photographie domestique. En l’espère, Halle
[15] montre que, si les
photographies demeurent au centre de l’imagerie des foyers américains, elles
n’en présentent pas moins la famille sous un jour différent que ne le
suggéraient les données analysées par Bourdieu. Les photographies présentes
dans le cadre domestique contemporain ne présentent pas de version
romantique de la famille et de son système de valeurs. Les personnes y
apparaissent en effet en pleine activité, plutôt que prises sous une posture
symbolique, comme dans la photographie traditionnelle. Les portraits de
famille ont été remplacés par des photographies qui révèlent des gens
agissant et interagissant de manière informelle. De nos jours, les
photographies ne trônent plus sur les murs. Elles sont plutôt dans des
albums, des tiroirs ou des cadres amovibles. Leur statut transitoire et
temporaire est visible à travers les aménagements même des foyers
[16].
De quelle façon l’internet mobile modifie-t-il cette situation ? Une étude
nommée Maypole/Pics s’est directement confrontée à cette question
[17]. Dans
le cadre d’une expérience de terrain, deux groupes distincts ont utilisé un
prototype expérimental. Le premier groupe était issu du quartier d’Espoo,
dans la banlieue ouest d’Helsinki, alors que les membres du second groupe
résidaient à Vienne. Le groupe d’Helsinki se composait de garçons de
12 ans, tous issus du même voisinage ; le groupe de Vienne comportait une
famille de quatre personnes, plus la grand-mère qui vivait dans une autre
partie de la ville. Les deux groupes utilisèrent le prototype pendant quatre
semaines, tout en étant suivis sur une base informatique et régulièrement
soumis à des enquêtes. Le système offrait une unité intégrée de composition
de récit ainsi que des modules élémentaires de traitement d’image, mais ne
permettait pas d’ajouter du texte à l’image. Les images furent en majorité
utilisées à des fins de plaisanterie, de communication d’émotions ou de
production artistique, qui surdéterminèrent le traitement d’image et
l’élaboration de récits. Leur fonction était donc plus de constituer des
documents d’émotions que des supports pour des souvenirs et les possibilités
offertes le module narrratif furent utilisées dans ce sens. Les images ne
furent donc pas utilisées dans un but de communication d’informations. Les
adultes s’investirent peu dans cette communication par l’image. Ils se
révélèrent trop occupés pour avoir le temps de prendre des photographies et
de les éditer. Comme cette étude le montre, la production d’images mobiles
est plus un outil amusant de communication d’émotions qu’un médium
destiné à véhiculer des informations sérieuses. Les études menées sur des
produits existants parviennent à une conclusion identique
[18].
Extrapolant à partir de ces résultats empiriques, nous pouvons en conclure
que les photographies numériques sont surtout utilisées dans le cadre de
l’internet mobile pour partager des expériences et des émotions. Avec ce
nouveau support, la photographie devient banalisée, à la façon des messages
SMS
[19]. Le modèle de la société d’expériences dépeint bien mieux ces usages
qu’un modèle se société rationnelle, dans lequel les images numériques sont
utilisées pour communiquer des informations. Cependant, la production
d’images mobiles a principalement été étudiée avec des enfants et des
adolescents et l’existence, au sein de l’expérience de Maypole, de nombreux
cas négatifs incite à faire preuve de prudence. Les adultes utilisent plutôt
leurs téléphones portables (comme l’envoi de SMS) pour échanger des
informations et organiser leurs activités que pour communiquer des
émotions.
Les messages visuels mobiles comme interactions situées
Le principal défaut de la recherche précédente est de ne pas apporter
d’informations suffisantes sur les usages réels des photographies
numériques. Il manque ici un concept d’interaction pour comprendre les
activités à partir desquelles des usages et des interprétations particulières
sont susceptibles de naître. Les fondements des études et des interprétations
se situent pourtant dans ces activités sociales ordinaires qui, par ailleurs,
n’ont jamais été considérées autrement que comme des ressources alimentant
la recherche ou les interprétations de second niveau, et jamais comme des
thèmes de recherche
[20].
Notre argumentation se base sur l’ethnométhodologie classique
[21], plutôt que
sur ses versions plus récentes
[22]. Dans cette conception, toute communication
est une action située
[23]. Tout message est interprété par son destinataire, qui
est à même, sans qu’il en soit obligé, d’en suivre le sens littéral.
L’interprétation qu’il fait de ce message est observable à travers l’action en
retour qu’il réalise. Il peut s’agir de produire un mot, un tour de parole, un
bout de texte, ou un message contenant une image numérique
[24]. Cette
deuxième action, de par la forme qu’elle prend, constitue à son tour la base
de la suivante et troisième action. Ainsi, chaque action est reliée à un
contexte au sein duquel l’action antérieure joue un rôle décisif. Par ailleurs,
chaque action renouvelle le contexte et le prépare pour l’action suivante
[25].
En raison de ce caractère « situé » de l’interaction, nous ignorons ce qui est
susceptible d’arriver après une série de tours. Mais nous devons agir dans un
ici et maintenant.
Dans sa forme la plus pure, un tel système caractérise la conversation
ordinaire
[26]. Bien entendu, la communication par les images mobiles diffère
de la conversation sous plusieurs aspects importants. Les tours contiennent
des images et pas seulement des énoncés verbaux. Le problème qui surgit
alors est que les images peuvent induire plusieurs interprétations simultanées
et n’ont que très rarement d’interprétations évidentes sans explication
verbale. Une photographie représentant un coucher de soleil prise depuis la
fenêtre d’un lieu de travail peut apporter autre chose qu’un plaisir esthétique.
On peut également considérer qu’elle consiste en une expérience visant à
saisir un jeu complexe de couleurs depuis des conditions d’éclairage
difficiles. Cependant, il est courant que les messages visuels ne puissent
générer d’interprétations arbitraires : certains éléments du message orientent
celui qui les regarde dans certaines directions. Par exemple, un élément
textuel peut préciser que le coucher de soleil doit être compris comme un
message esthétique plutôt que comme une expérience photographique. C’est
le message visuel mobile qui contextualise les images et guide les
interprétations de ceux auxquels elles sont destinées. Aucun élément du
message ne peut être perçu indépendamment des autres : c’est la
Gestalt
composée du message dans son intégralité qui importe
[27]. L’ancrage du
message dans le contexte qu’il forme le rend adéquat, bien que ses éléments
pris isolément soient soumis à l’indexicalité
[28].
Cependant, dans la production de messages visuels mobiles, tout comme
dans les
chats et les forums de discussion, les destinataires ne sont pas
présents et leurs réponses sont retardées. Ils ne doivent pas répondre sur le
champ ; ils peuvent réfléchir à la réponse qu’ils vont formuler. Par
conséquent, les messages peuvent être profonds, complexes et surprenants.
Comme dans toute action située, il est toujours possible de s’éloigner de la
Gestalt composée dans le message
[29]. Pourtant, contrairement à ce que cette
conception située pourrait suggérer si elle était poussée à son extrême, la
plupart des messages visuels se basent sur un nombre restreint de ressources
de sens commun, connues de tous ceux qui ont vu un album photographie,
reçu une carte postale ou regardé un écran de jeu vidéo. Lorsqu’elles
composent ces messages, les personnes mobilisent souvent ces mêmes
ressources, en dépit de la nouveauté du média lui-même. Une fois rattachées
à ce nouveau médium, ces méthodes apportent l’intelligibilité, la cohérence
et prévisibilité à la communication
[30]. En fait, et comme nous allons le voir
plus loin, les participants sont tenus responsables de recourir à des moyens
facilement compréhensibles pour la composition de messages intelligibles.
Dans ce type d’action, la différence la plus importante entre les messages
visuels mobiles et les messages traditionnels réside dans la vitesse de
transmission : une carte mobile peut mettre cinq minutes pour aller de Rome
à Helsinki.
Cependant, les images « mobiles » peuvent se révéler bien plus complexes,
à partir du moment où elles prennent part à une interaction en cours. La
technologie numérique permet par exemple de recycler une image en
l’insérant dans de nouveaux messages. Il est possible de faire usage d’une
même image dans une nouvelle situation, de modifier le texte ou d’ajouter de
nouvelles images. Ceux qui savent utiliser un logiciel de traitement d’images
peuvent également manipuler les images qu’ils reçoivent. Ils ont ainsi la
possibilité de produire, en utilisant des moyens visuels, de nouveaux énoncés
au sein d’une interaction en cours et ainsi de « voyager à travers » une
photographie grâce à d’autres images.
Ochs
[31] et al. ont étudié la façon dont des étudiants en physique interprétaient
un phénomène en classe en parlant d’un graphique, qui devenait ainsi une
ressource d’arrière-plan nécessaire à cette interaction. Des « voyages »
similaires ont été analysés dans le cadre de situations de travail variées
[32], ou
dans divers environnements scientifiques
[33]. La plupart des recherches
ethnométhodologiques se sont concentrées sur des activités visuelles
médiatisées par des ordinateurs : négociations vidéo
[34], navires en mission
scientifique
[35], tours de contrôle de la navigation aérienne
[36]. Ces études se
sont efforcées d’étudier comment la technologie s’entrelaçait avec
l’interaction, suscitant des séquences latérales et des activités parallèles au
sein de différentes parties du système. D’autres recherches se sont penchées
sur la manière dont des individus au travail interprètent conjointement des
images et des graphiques affichés sur leurs écrans informatiques. Elles ont
étudié comment se construisaient des points de vue suffisamment partagés
pour permettre un travail en commun
[37]. Il existe également des études
portant sur la manière dont les graphiques scientifiques sont interprétés grâce
aux éléments textuels qui les accompagnent
[38]. Pourtant, en dépit de quelques
exceptions (la plus notable étant sans doute représentée par la collection de
texte réunie par Lynch et Woolgar
[39] ), ces études n’ont pas considéré les
images et les graphiques comme des objets d’étude en soi. La plupart du
temps, ils n’y sont traités que comme des éléments de l’arrière-plan matériel
des situations de travail.
De nombreuses possibilités interactionnelles sont donc associées aux
messages visuels mobiles. C’est sur ces usages pragmatiques banals qu’il
faut s’attarder si l’on veut comprendre la communication par l’image mobile.
C’est en effet sur le terrain interactionnel qu’une technologie réussit ou
échoue. De quelles possibilités interactionnelles intégrées à la technologie
des images mobiles les personnes sont-elles susceptibles de s’emparer ?
Le plus gros problème, lorsqu’on étudie des technologies telles que celle de
la production d’images mobiles, qui sont non seulement toutes récentes,
mais qui, en outre, restent quelque peu futuristes, réside dans le fait que la
technologie modifie la façon dont nous pensons notre environnement. En
l’absence actuelle d’utilisateurs, même précurseurs, de ce genre de
technologie, il devient nécessaire de nourrir l’expérience des personnes
avant d’être en mesure d’étudier les usages.
Habituellement, ce type d’étude est mené à partir de prototypes
expérimentaux. Nous avons suivi un chemin différent, en utilisant une
technologie innovante déjà existante, afin d’étudier ses usages dans le
contexte de la vie courante. Nous avons distribué un Nokia Communicator
9110 ainsi qu’un appareil photographie digital Casio à plusieurs utilisateurs
et nous avons suivi la façon dont ils s’en servaient. Ce système permet de
transférer des photographies prises avec l’appareil numérique vers le 9110
par l’intermédiaire d’une liaison infrarouge. Avec le 9110, il est possible
d’envoyer les images comme pièces jointes à un courriel. On peut ensuite
visualiser ces courriels sur un autre appareil identique. Les utilisateurs
peuvent également envoyer les images sur l’internet grâce au 9110 qui est
essentiellement un téléphone internet.
Nous avons attribué ce matériel à 20 utilisateurs de juillet 1999 à février
2001. Notre étude portait sur 4 groupes de 5 personnes chacun. Les
participants vivaient à Helsinki ou dans sa proche banlieue. Nos collègues
ont formé un groupe pilote, afin de nous permettre de nous familiariser avec
cette technologie et d’élaborer un protocole de recherche plus riche pour
l’étude des usages produits dans les autres groupes.
Tableau 1.
Les groupes de recherche
Tableau 1. Les groupes de recherche
1 – Groupe pilote 30.6.1999 – 31.12.2000 (actif d’août à octobre)
Chercheurs de l’université d’Art et de Design. Deux sociologues et trois
designers industriels (nés entre 1961 et 1973).
Noms : Esko, llpo, Katja, Simo et Turo (vrais noms).
2 – Groupe masculin 2.3.2000 – 8.5.2000
Des amis, étudiants en technologie et commerce, travaillant tous
parallèlement à l’étude (nés entre 1973 et 1975).
Noms : Esa, llmari, Tapani et Tomi (inventés).
3 – Groupe féminin 17.5.2000 – 3.7.2000
Des amies, étudiantes en sciences sociales (nées entre 1973 et 1976).
Noms : Eija, Kirsi, Lisa, Minna et Meri (inventés).
4 – Groupe témoin 14.12.2000 – 12.2.2001
Des amis travaillant pour un nouveau media, étudiants en design, en
architecture et en technologie de l’information (nés entre 1977 et 1979).
Noms : Harriet, Kaisa, Kai, Lea et Riku (inventés).
Au moment de constituer des groupes, nous avions un certain nombre
d’objectifs en tête. Premièrement, nous voulions nous concentrer sur des
utilisateurs jeunes et adultes, susceptibles de faire usage de leur temps en
partie comme des adolescents et en partie comme des adultes. C’est
pourquoi, nous avons maintenu constante la variable « âge » ; seul le groupe
pilote comportait des membres âgés de plus de 30 ans. Deuxièmement, nous
voulions également que les participants bénéficient d’un niveau d’études
relativement élevé et homogène. Les étudiants accèdent facilement aux
technologies de l’information dans le cadre de l’Université. Troisièmement,
nous avons voulu faire varier ces groupe selon quatre grands axes : le genre
sexuel, les compétences informatiques, les compétences de visualisation et
d’utilisation des moyens de communication visuels, et l’accès aux logiciels
(traitement sophistiqué des images, programme d’édition internet). Nous
pensions en particulier que des personnes dotées de compétences dans le
domaines des technologies de l’information et des moyens de
communication visuelle feraient un usage des images mobiles différent de
celui d’étudiants ne possédant pas ce type de compétence. Nous voulions
également savoir si la création d’images mobiles constituait une activité
différenciée selon l’appartenance sexuelle, et, si oui, comment cela se
traduisait.
Chaque groupe a pu utiliser le matériel pendant approximativement
9 semaines (i.e. deux mois, plus une période d’adaptation). Nous avons
récupéré les messages en inscrivant l’un des deux auteurs de cet article sur
les listes d’adresse collectives internet et SMS des participants et en leur
demandant de lui envoyer chaque message comme document joint, même
quand ce dernier était d’ordre privé où destiné à une personne ne faisant pas
partie des groupes. Nous avons sensibilisé chacun aux questions d’ordre
technique et avons suggéré la création d’une page web (Zing, qui ne
fonctionne plus). A l’issue de cette expérience, nous avons fait passer des
entretiens aux participants, en mettant l’accent sur les informations d’arrière-plan, la vie sociale, les hobby photographiques, leurs équipement et
compétences en informatique, et à ce qu’ils avaient retenu de cette
expérience.
Pour des raisons d’ordre éthique, nous n’avons pas recueilli l’ensemble des
données par l’intermédiaire de l’opérateur. Nous voulions en effet laisser aux
participants la possibilité de nous tenir à l’écart de leurs conversations. Pour
la même raison, les messages SMS n’ont pas fait l’objet d’analyses. Bien
que nous y accordions un intérêt suivi, nous ne collections pas les SMS par
un procédé automatique.
Pour saisir un message visuel, le participant devait prendre une
photographie, la transmettre vers le 9110 par connexion infrarouge et la
sauvegarder au format JPEG. Pour l’envoyer, il lui fallait écrire un courriel
avec le Communicator, récupérer l’image depuis son répertoire et la joindre
au message. Pour accéder à un message visuel depuis le Communicator, il
était nécessaire de télécharger le courriel du serveur (dans notre expérience,
UIAH, Helsinki) vers le 9110. Nous n’avons pas mesuré les durées de
chargement et d’envoi des messages, mais l’envoi d’un message de taille
moyenne (100 kB) prend environ une minute. L’envoi d’un récit composé de
3 ou 4 images par l’intermédiaire d’une connexion GSM (9 600 bps) prend
au plus 3 minutes. L’appareil digital Casio possédait une carte mémoire
pouvant recueillir approximativement 60 photographies (640 x 480 pixels,
basse résolution). Pour augmenter l’espace de stockage, nous avons ajouté
une carte mémoire supplémentaire de 8 MB à tous les Communicators.
Le tableau 1 présente le nombre de messages sans fil envoyés par les
différents groupes pendant les neufs premières semaines de l’expérience.
Notez que le groupe 1 a commencé l’expérience pendant les vacances. Ses
membres n’ont véritablement initié l’envoi de messages de façon
systématique qu’à partir de la sixième semaine. Notez également que le
groupe 4 était un groupe témoin dont les membres n’ont participé activement
que durant les quatre premières semaines. Enfin, le serveur utilisé pour
l’étude est tombé en panne pendant la quatrième semaine d’expérience du
groupe 3, ce qui explique que le nombre de message relevés pendant cette
période soit nul. Avec ces réserves, nous pouvons remarquer une tendance à
la baisse dans tous les groupes ; leurs membres ont envoyé des messages
pendant les deux premières semaines, après quoi les flux de communication
ont diminué. Les fluctuations qui ont suivi les deux premières semaines sont
dues à des processus sociaux décris plus loin dans cet article.
Figure 1.
Les messages visuels mobiles par semaine et par groupe
On notera que nous utilisons le terme « expérience » à défaut d’en avoir
trouvé un plus adapté. Notre étude n’est pas fondée sur une expérimentation
contrôlée. Elle se conçoit plutôt comme une « aide pour une imagination
paresseuse », comme Garfinkel
[40] a lui-même décrit ses expériences de
rupture (
breaching experiments). Nous avons privilégié une analyse de
l’action située, qui appelle une analyse qualitative des propriétés réflexives
des communications visuelles plutôt qu’une analyse causale. Ce choix est
particulièrement indiqué pour une technologie qui présente le potentiel de
changer radicalement les activités photographiques antérieures.
En analysant les données, nous avons suivi les préceptes de l’analyse
conversationnelle
[41]. Toute étude basée sur cette approche implique une
analyse détaillée et qualitative des interactions naturellement produites. Cette
approche, qui s’appuie sur la recherche inductive des régularités dans
l’interaction, ne suppose pas la formulation puis le test d’hypothèses
antérieures à l’étude. L’analyse conversationnelle a plutôt pour but de
décrire les méthodes et le raisonnement auxquels les interlocuteurs ont
recours pour engendrer leur propre action puis interpréter celles des autres.
En analysant les données, nous avons lu et relu les messages dans le but de
produire une interprétation de la façon dont ils avaient été construits et de
comprendre quelles en étaient les plus grandes variations. La procédure
suivie a consisté à partir de l’analyse des cas individuels pour aller vers des
catégories plus générales par le biais de l’induction analytique
[42]. On relèvera
cependant que cet article ne vise pas à accéder aux spécificités de la
communication (comme par exemple analyser des signatures visuelles. Nous
nous attachons plutôt à la façon dont les personnes interagissent par les
images numériques et à isoler les traits spécifiques de la production
d’images mobiles.
Structure des messages visuels mobiles
A la différence d’autres objets photographiques, les objets numériques n’ont
pas de forme matérielle. Dès lors, comment peut-on interpréter ces
messages ? D’un point de vue ethnométhodologique, les messages visuels
mobiles ont des propriétés méthodiques. Leur élaboration comme leur
visualisation reposent sur des méthodes identiques. Cette base procédurale
commune apporte intelligibilité et prévisibilité aux communications mobiles.
L’absence de référence à ces méthodes engendre la perplexité
[43], suscite des
moqueries et donne lieu en l’espèce à l’accusation d’envoyer des « photos
d’art
[44] ».
A l’issue de notre enquête, il est clair que les bases méthodiques de la
production d’images mobiles sont en grande partie issues des pratiques
photographiques traditionnelles. Les usages des images mobiles prolongent ou
remplacent des pratiques existantes. Prenons l’exemple des cartes postales.
Les gens les envoient typiquement quand ils sont en vacances : c’est leur lieu
de prédilection dans la vie ordinaire. Les gens s’en servent pour dire qu’ils
sont loin, pour partager quelques informations concernant leurs activités et
pour formuler les émotions qui s’y rattachent
[45]. En apparaissant depuis cet
arrière-plan, les messages visuels mobiles sont interprétés comme des cartes
postales, ainsi que le montre l’exemple 1, envoyé d’Italie.
Exemple 1
Italie
Nous voyons ici comment la relation réflexive entre texte et image est
utilisée pour donner naissance à une forme culturelle ordinaire. Tout
d’abord, le lieu où se trouve J. est formulé, puis spécifié par l’ajout de détails
(altitude, température). Ensuite les activités pratiquées à cet endroit sont
décrites. Le texte fournit les éléments nécessaires à la compréhension de
l’image, tandis que l’image élabore le texte en apportant une preuve de la
présence dans le lieu et une évocation picturale relâchée de la vie en Italie.
La similitude structurale avec les cartes postales est évidence, moyennant
une différence : l’expéditeur est lui-même présent dans le message. Un
inconnu a pris cette photographie que situe l’expéditeur à l’intérieur d’une
organisation scénique composée au premier plan de l’activité et de
l’envoyeur, avec la montagne en arrière-plan. Celui qui regarde le message
n’a pas conscience de ce travail dynamique, dans la mesure où il n’a à sa
disposition que le texte et l’image.
La manière la plus directe de construire un message visuel est donc de
s’appuyer sur les structures des formes établies de la communication par
l’image. Cependant, lorsque l’expéditeur élabore son courriel visuel, il peut
également faire usage d’autres pratiques de type photographique.
Exemple 2
Les photographies des touristes de Hanko
Ce type de construction, où l’expéditeur élabore son message de façon à ce
qu’il soit auto-explicatif, est un cas typique des données présentes dans notre
corpus. Ici, non seulement le message doit avoir un contenu et un sujet, mais
il doit également comporter, sous un genre ou un autre, des instructions pour
savoir quoi en faire. En mettant en œuvre ces instructions, la relation
réflexive entre le texte et l’image se rapporte à des formes culturelles
communes. Comme le montre cet exemple 2, ces références à ces formes
culturelles peuvent rester implicites ou floues. En qualifiant ces
photographies de « typiquement touristiques », Eija apportait au cours d’en
entretien la précision suivante : « Ces photographies peuvent être
considérées comme conventionnelles dans la mesure où elles peuvent
sembler véritablement ennuyeuses ; alors, ne vous y attardez pas trop, vous
me suivez ? » La place d’un tel message se situe quelque part entre la carte
postale et l’album photographique. L’expéditeur suggère qu’au sein du
domaine de la communication et de l’échange potentiel d’informations, il
existe une catégorie qui se rattache typiquement aux albums photo et
photographies de famille.
Les récits présents dans les données se sont également révélés bien ordinaires.
Pour la plupart, ils se rapportaient à des rites de passages ou de fête. Un
participant a ainsi envoyé un récit composé d’une série d’images prises au
cours du mariage de l’un de ses amis. Dans un autre récit, 7 images
dépeignaient une histoire de meurtre dont le cadre était une île d’Helsinki où
les gens vont pique-niquer. Dans ces récits, les photographies documentent ou
représentent des séquences-clés dans le déroulement de l’histoire. Ces
histoires sont accessibles et facilement compréhensibles. Les destinataires de
ces messages savent quelles sont les différentes phases d’un mariage et
comment on choisit des images pour illustrer la séquence des événements qui
composent cette cérémonie familiale. De tels récits reproduisent fidèlement les
pratiques photographiques existantes. Une réponse presque immédiate au
message est possible mais, pour des raisons techniques, elle ne peut survenir
au milieu de l’histoire (comme dans les récits conversationnels
[46] ).
Messages visuels mobiles et interaction : le « theming »
ou création de thème
Les messages mobiles contenant des images constituent de possibles
« premières » actions dans le cadre des interactions médiatisées par le
réseau mobile. Afin de définir à quels types d’objets interactionnels nous
avons à faire, nous devons nous attarder sur l’usage que les destinataires
font des images. L’action suivante peut être construite à partir de plusieurs
aspects du message : du texte, de l’image ou de l’ensemble que forme la
paire image-texte. Dans certains cas, les messages peuvent prendre la
forme d’insultes, de blagues ou de récits, qui offrent de plus grandes
possibilités d’y répondre.
De telles réponses furent produites par le biais de face à face, de messages
SMS, de conversations téléphoniques, d’e-mail, ou d’autres images intégrées
à des courriels. Elles se répartissent analytiquement entre des paires
adjacentes
[47], des séquences plus complexes liées à des actes de taquinerie
[48],
des insultes
[49] et des monologues
[50].
Le tableau 2 rassemble les réponses de ce type qui ont été produites au sein
des groupes 2 et 3. On remarque que les paires adjacentes (réponses à des
questions ou à des requêtes d’envoi de photographies) et les séquences à
trois tours (principalement des taquineries ou des compliments) sont plutôt
rares, comparées aux commentaires spontanés produits sur les messages
reçus (évaluation de l’action, des événements ou des personnages présents
sur les photographies). Un grand nombre d’interactions rapportées dans ce
tableau révèlent plutôt une forme relâchée. Nous avons appelé cette pratique
« thématisation » (theming). Dans les échanges regroupés au sein de cette
catégorie, les gens ont explicitement relié leurs images à de précédents
messages, que ceux-ci proviennent d’échanges avec des tiers ou qu’ils soient
de leur propre cru (monologues). Occasionnellement, certains messages se
référaient, sous la forme d’un arrière-plan thématique, à des éléments issus
de conversations.
Bien que les participants aient souvent répondu aux messages visuels par
d’autres messages visuels à peu près similaires, nous n’avons pas pris en
compte ce type de référence purement visuelle dans le tableau 2.
Tableau 2.
Réponses et « thématisation »
Tableau 2. Réponses et « thématisation »
Groupe masculin 2 Groupe féminin 3
Paires adjacentes 5 0
Commentaire d’un message précédent 34 4
Séquences à trois tours 11 1
Thématisation
Monologues 41 30
Formulations explicite de thèmes 0 7 *
Auto-formulation d’un contexte
thématique 5 17
Total 96 52 *
Nombre de messages codés 223 81
% de messages contenant des réponses 43 % 64 % *
ou des thèmes
*les données du groupe 3 ne tombent pas juste car plusieurs références à des
thèmes ou à des messages antérieurs peuvent être produites dans le même message.
Exemple 3
Sami et la baguette
La « thématisation » guide les actions en retour, et leur offre également des
ressources parfois surprenantes, comme les exemples 3 et 4 le montrent.
Dans l’exemple 3, Lisa, un membre du groupe féminin, a monologué depuis
son quartier, situé à proximité du centre d’Helsinki. Elle a photographié les
maisons, les parcs, les rues, les magasins et les gens. L’un de ses messages,
contient une photographie de son petit ami, Sami. La photo a été prise dans
un supermarché. On le voit en train de renifler une baguette tout en regardant
le rayon de produits laitiers.
Lisa suggère explicitement que ce message doit être lu comme la suite de
son monologue. De plus, ce n’est pas la première fois que des photographies
de petits amis sont envoyées au sein du groupe féminin. Aussi ce thème
commun est-il implicitement présent. Le message peut projeter différents
types d’action en retour. Les messages suivants pourront se saisir de l’une de
ces possibilités et s’inspirer du quartier, des maisons, des magasins ou du
petit ami. Voici une réponse donnée le même jour :
Minna montre ainsi que l’élément déterminant dans le message de Lisa est la
baguette. Pour elle, le punctum issu du message de Lisa n’était ni la mise en
scène d’une rue du quartier dans lequel vit Lisa, ni « vendredi après-midi »,
mais la connotation sexuelle implicitée par la combinaison d’un homme et
d’une baguette.
Exemple 4
Un homme et une pagaie
Teintée de tons brun sepia, la photographie de Minna revêt un caractère
sophistiqué. En fait, ce n’est pas cette sophistication qui spécifie le caractère
sexuel du contenu de l’image. En revanche, le titre du message est explicite ;
en finnois, « pagaie » est un mot d’argot pour désigner l’organe sexuel mâle.
Ce type d’interprétation n’était pas impliqué nécessairement par les
messages. Pourtant, ce contenu sexuel s’accentua encore un peu plus lorsque
Minna envoya un message dans lequel on pouvait voir « un homme avec un
tournevis » autre terme argotique désignant le pénis.
Au lieu d’échanger des images représentant leurs environnements, les femmes
ont échangé des métaphores sexuelles. Le contenu thématique a été modifié
par ce mouvement métonymique. L’interaction demeure inscrite dans la
logique traditionnelle de l’album, tout en adoptant un style plutôt moderne
(i.e., personnel, s’attachant aux événements et relations quotidiennes).
Ces deux messages illustrent la nature prospective-rétrospective des
méthodes que les sujets utilisent pour donner du sens à leurs photographies.
Le second message confère une nouvelle signification à la première
photographie. Il est difficile par la suite de lui redonner son statut originel.
De même, la seconde photographie n’avait pas nécessairement été prise dans
le but de venir interpréter l’image précédente. En fait, comme l’indique la
date visible dans le coin inférieur droit de la photographie, elle fut faite trois
jours auparavant. Malgré son caractère comique et esthétique, la photo de
l’homme et de la pagaie n’était pas destinée à être envoyée, jusqu’à ce que
de nouvelles interactions, la photographie de Sami et de la baguette, révèlent
son potentiel communicationnel au sein de ce groupe en particulier.
Voyager dans les messages visuels mobiles par les images : un cas déviant
Une rupture beaucoup plus radicale entre les usages des images mobiles et les
usages classiques des photographies mérite d’être rapportée. Avec un logiciel
et un ordinateur adaptés, il est relativement facile de prendre un image
numérique et de l’importer. Avec le logiciel et les compétences appropriées, il
devient ensuite possible de manipuler les photographies numériques. On entre
alors dans une forme pure d’interaction visuelle, qui se base sur le sens visuel
et l’imagination en tant que tels, au moins autant que sur le langage et la
réflexion. De quelle manière les personnes ont-elles utilisé cette possibilité au
cours de leurs « voyages » au travers des images
[51] ?
L’exemple 5 présente une photographie de l’Esplanade nord, une rue
commerçante du centre d’Helsinki. C’est la première photo mobile que
l’expéditeur a prise de sa vie. Le texte ironise sur la technologie des images
mobiles : comme le savent ses destinataires, l’expéditeur vit
approximativement à dix minutes de là et y passe tous les jours. Les
premières images mobiles produites ont typiquement été accompagnées de
ces remarques ironiques.
Exemple 5
L’Esplanade nord
Seulement 20 minutes plus tard, un autre membre répond avec une autre
image (exemple 8.) Outre un effet de « tremblé », il a ajouté l’énorme visage
vert d’un collègue au niveau de l’horizon. Le texte explique le recours à ce
dernier effet : le collègue est devenu une sorte de Godzilla qui menace la ville.
Exemple 6
Le Grand Sociologue Vert
Voici un exemple de la façon dont on peut voyager dans des images en en
produisant d’autres. Ces images en retour peuvent être nouvelles, recyclées
ou issues de manipulations. Elles recadrent la photographie précédente sous
un jour nouveau. Pourtant, rien dans le message original n’incitait à produire
une telle réponse surprenante et amusante, qui se gausse du troisième
membre du groupe.
Sur la base des résultats issus du groupe pilote, nous avions supposé que des
gens disposant d’ordinateurs puissants, de logiciels professionnels de
traitement d’images et d’une formation dans les arts visuels ne se
limiteraient pas à faire usage de la seule technologie mobile. Nous pensions
qu’ils téléchargeraient facilement des images « mobiles » sur leurs
ordinateurs et en utiliseraient leurs possibilités dans leurs communications.
Cela ne s’est pas produit, ce qui montre seulement à quel point les nouvelles
technologies peuvent être dépendantes des inventions et des pratiques
spécifiques à des groupes. Des traits contextuels, comme la possession de
compétences et de ressources informatiques peuvent façonner la
communication, sans que cela soit nécessaire. Cela repose sur l’interaction
au sein du groupe et son histoire
[52].
Ce type d’action très imaginative a un rôle proéminent dans la littérature sur
les activités virtuelles. Un tel mode de communication est souvent interprété
comme un jeu
[53], parfois comme un jeu sur les identités
[54], et parfois comme
un spectacle
[55]. La littérature empirique traitant de la vie virtuelle montre que
ces visions cyberutopiques sont exagérées
[56]. Il en va de même dans nos
données : on n’y retrouve pas de preuve évidente d’un jeu sur les identités ou
d’une forme de communication-spectacle. Pour autant, les jeux relatifs aux
aspects visuels des photographies ont constitué les formes les plus
complexes des interactions rapportées dans cette étude.
Bien que cette pratique se soit développée uniquement au sein du groupe
pilote, ce qui représente un important cas déviant au sein de notre corpus,
elle appelle deux observations. Si l’on en croit ce qui a été écrit sur le mode
virtuel, l’expérience menée au sein du groupe pilote montre que la création
de messages visuels mobiles porte déjà en son sein les prémisses d’un futur
divertissant, spectaculaire et ludique. Cependant, si on met l’approche
technologique de côté, et si on y regarde de plus près, les pratiques de ce
groupe ne sont pas si déviantes. En effet, si on s’attache à l’interaction et non
à la technologie, on remarque rapidement que l’activité intense de
production de messages visuels de ce groupe se basait sur des séquences
ordinaires, familières et connues par les membres des autres groupes de
recherche. Les exemples 5 et 6 constituent une séquence de taquinerie, qui
s’organise en fait sur le modèle des séquences à trois tours. De même, la
« thématisation » et le monologues ont proportionnellement prévalu.
Dans cet article, nous avons présenté une perspective ethnométhodologique
sur les messages visuels mobiles. Nous avons décrit de quelle façon des
personnes s’appropriaient cette technologie dans le cadre de vie de tous les
jours. La production d’images mobiles est un nouveau phénomène, voué à
jouer un rôle commercial non négligeable si l’on en croit les grands groupes,
les analystes et les législateurs. Qu’est-ce que notre étude révèle sur cette
production d’imagerie mobile ?
Par certains points, la production d’images mobiles ne fait que prolonger une
tradition issue de plusieurs décennies de photographie traditionnelle.
Lorsque les personnes interprètent des messages composés d’images
numériques, ils ont recours à plusieurs types de pratiques traditionnelles,
telles que celles qui se rattachent à l’envoi et à la réception de cartes postales
ou de récits en images. Cependant, et bien que certains messages
représentent des bébés et des rituels familiaux, la production d’images
mobiles est plus proche, dans son contenu, de la culture Kodak de la fin du
siècle
[57], que des pratiques plus récentes qui sont issues de la peinture
[58]. La
production d’images mobiles est à plusieurs égards dans la continuité des
pratiques picturales existantes.
Cependant, la production d’images mobiles ancre la photographie dans le
cours d’interactions quotidiennes et l’éloigne d’une culture faite d’album
photo circulant lentement entre les membres. Tout en vaquant à leurs
activités normales, les gens produisent des vues de leur environnement à
destination d’autres personnes. Observant et témoignant de leurs alentours
grâce à des moyens picturaux, ils rendent du même coup ces environnements
disponibles pour des interactions. Selon la présente étude, l’élaboration
d’images mobiles produit un ordre interactionnel
[59] qui lui est propre. Ce
dernier est constitué de photographies numériques, de textes, et d’actions en
retour à de précédents messages visuels mobiles. Comme nous l’avons vu, ce
mode de communication peut prendre des formes surprenantes lorsque les
utilisateurs mobilisent des ressources informatiques situées à la lisière des
messages visuels mobiles : l’internet, le PC, et les logiciels sophistiqués de
traitement des images. Les formes les plus complexes d’actions rencontrées
au cours de notre expérience reposent sur de telles ressources. Les études
traitant des images photographiques traditionnelles ne contiennent aucune
trace de tels comportements, bien que cela ne soit pas non plus impossible,
comme le démontrent les pratiques des photographes professionnels et des
amateurs chevronnés. Ces comportements sont néanmoins facilités par le
couplage de la photographie numérique avec des possibilités de réponse
rapide.
Les images mobiles ont toutes sortes de fonctions. Si l’on s’en tient aux
exemples présentés ici, elles sont utilisées pour taquiner ou défier (exemples
5 et 6), pour communiquer des sentiments de bien-être (exemple 1), dans un
but de jeu sexuel (exemple 3 et 4), ou pour apporter des précisions sur
l’environnement et les amis du photographe (exemples 2 et 3). L’humour et
l’expression des sentiments apparaissent comme des traits saillants de la
production d’images mobiles. Par contraste, un nombre très réduit de
communications « utiles » ont été rapportées. Si l’on compare ces résultats
avec les recherches empiriques sur l’internet mobile, on découvre alors
certaines caractéristiques propres à la société mobile en gestation. Les
participants ont en effet rarement utilisé les images mobiles dans un but
d’information ou de communication « sérieuse ». Pendant les interviews, ils
nous ont expliqué que cela était dû à leur manque de temps pendant la
journée. Ce point recoupe parfaitement les résultats des études menées sur
les utilisations des téléphones portables et de SMS qui mettent l’accent sur
des usages ludiques et sur leur capacité à alimenter des bavardages
[60]. En
revanche, il recoupe peu les conceptions de l’internet mobile qui mettent en
avant la question du contrôle
[61]. Tout comme pour l’internet, le monde
mobile est utilisé aussi bien pour des échanges émotionnels ou
institutionnels que dans des buts rationnels
[62].
Les personnes qui en ont la possibilité pourraient télécharger les images
mobiles dans un ordinateur et les manipuler. Il est néanmoins important de
réaliser que cette possibilité entre en résonance avec des processus sociaux,
dans la mesure où ces ressources ne sont utilisées que si les membres d’un
groupe leur confèrent une valeur ou les considère adaptées à la poursuite de
leurs objectifs
[63]. Les opportunités offertes par l’environnement ne sont
utilisées que si elles sont jugées pertinentes et susceptibles d’être intégrées
dans l’interaction sans en perturber la chronologie
[64]. L’environnement et
l’action sociale entretiennent des relations réflexives et non pas causales.
Cet article montre que la production d’images mobiles est une pratique
finement située et organisée en tous points
[65]. Les images mobiles sont
largement utilisées pour partager des expériences et des sensations, plutôt
que pour organiser et contrôler des activités et des relations. Les études de la
société de l’information mobile, produites par des analystes spécialisés ou
des ingénieurs, ont plutôt considéré ce fondement interactionnel comme un
allant de soi, qu’elles ont mobilisé comme une ressource, sans le constituer
pour autant en thème
[66]. Aussi longtemps que les constructions sociétales de
le troisème génaration (le 3G) ne se baseront pas sur des analyses
compréhensives détaillées de ces fondements interactionnels, elles resteront
ainsi vulnérables aux exigences de l’ordre de l’interaction
[67].
Nous nous sommes efforcés de poser quelques jalons vers une analyse
interactionnelle de la photographie ordinaire dans le monde numérique.
Auparavant, des recherches qui traitaient des images dans l’interaction
existaient bel et bien. Pourtant, elles se sont davantage consacrées à l’étude
de graphiques qu’à celle d’images photographiques. En outre, elles ont été
conduites dans des environnements scientifiques et de travail
[68]. Des
recherches sur la photographie instantanée sont nécessaires pour définir des
applications et c’est bien la photographie domestique qui constitue un
marché de masse. Pour parvenir à créer des produits satisfaisants, ceux qui
les développent doivent donc tenter de comprendre de quelle manière la
technologie est adoptée par les pratiques interactionnelles de la société
ordinaire.
Traduit de l’anglais par Charlotte Cabaton et Marc Relieu
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[1]
Voir VON HIPPEL, 1988.
[2]
PANTZAR, 2000.
[3]
Voir RITZER, 1996.
[4]
FEATHERSTONE, 1994.
[5]
GARFINKEL, 1967.
[6]
Voir SACKS, SCHEGLOFF et JEFFERSON, 1974.
[7]
ZIMMERMAN et POLLNER, 1970, p. 81-84.
[8]
Voir ULKUNIEMI, 1998, p 157-174.
[9]
CHALFEN 1987, p. 133 ff.
[10]
Par exemple, ZERUBAVEL, 1996 ; CHALFEN 1987, p. 137-139.
[11]
CHALFEN, 1987, p. 139-142.
[12]
CSIKSZENTMIHALYI et ROCHBERG-HALTON, 1981.
[14]
BOLTANSKI et CHAMBODERON, 1990.
[17]
Voir
Interactions, vol. 6(6), aussi MÄKELÄ
et al., 2000.
[18]
NURMELA
et al., 2001 ; MÄENPÄÄ, 2000 ; MÄKELÄ et BATTARBEE, 1999.
[19]
Voir KOPOMAA 2000 ; NURMELA
et al., 2001.
[20]
POLLNER et ZIMMERMAN, 1970.
[21]
GARFINKEL, 1967.
[22]
Voir HUTCHBY, 2000, qui défend le recours à l’ethnométhodologie classique dans
l’analyse conversationnelle.
[23]
Voir SUCHMAN, 1987.
[24]
Voir SACKS, SCHEGLOFF et JEFFERSON, 1974.
[25]
Voir HERITAGE, 1989, p. 242-243.
[26]
SACKS, SHEGLOFF et JEFFERSON, 1974.
[27]
Le travail dynamique de prise des photographies digitales et de compilation des messages
n’est pas analysé. Nous avons restreint notre analyse aux messages visuels mobiles à deux
types de condition. D’abord, les messages tels qu’ils se livrent au regard ; ensuite, les
messages tels qu’ils sont interprétés par des réponses. Pour adopter des termes
ethnométhodologiques plus récents, nous ne nous focalisons pas sur la « paire Lebenswelt »
qui se noue entre les messages visuels mobiles, d’une part, et, d’autre part, le travail de prise
d’images et de leur composition (ou sur les réceptions située, individuelle ou collective). La
meilleure analyse des « paires Lebenswelt » se trouve chez LIVINGSTON, 1987, p. 86-137.
Le sujet est abordé brièvement par KOSKINEN
et al., 2002, bien que dans des termes non
ethnométhodologiques.
[28]
Voir GARFINKEL 1967 ; LYNCH, 1993, p. 17-23.
[29]
Cette conception des images a des affinités avec la sémiologie. Les sémioticiens
soulignent le caractère polyvocal des images et le texte seul est la clé de leur interprétation
(voir BARTHES, 1964 ; NÖTH, 1995). Cependant, l’ordre d’interprétation est crucial. C’est
une chose de voir le texte avant l’image (et
vice versa). La compréhension est reliée de façon
réflexive au processus d’interprétation ; il n’y a pas d’ordre nécessaire dans l’interprétation.
[30]
GARFINKEL, 1963.
[31]
OCHS
et al., 1994.
[32]
Voir par exemple, SUCHMAN, 1996 ; GOODWIN, 1995 ; GOODWIN et GOODWIN,
1996.
[33]
Par exemple, OCHS
et al., 1994 ; AMANN et KNORR-CETINA, 1991.
[34]
RAUDASKOSKI, 1999, p. 175-219.
[36]
GOODWIN et GOODWIN, 1996 ; SUCHMAN, 1996.
[37]
Voir HEATH et LUFF, 2000 ; GOODWIN, 1995, p. 262-265, parfois à l’aide de
programmes de CAO, HEATH et LUFF, 2000, p. 157-178.
[39]
LYNCH et WOOLGAR, 1991.
[40]
GARFINKEL, 1967.
[41]
Voir TEN HAVE, 1999.
[42]
Voir SEALE, 1999.
[43]
Voir GARFINKEL, 1967.
[44]
Voir aussi CHALFEN, 1987 ; pour une analyse de la façon dont l’usage de telles
catégories rétablissent les normes, voir HERITAGE, 1989, p. 210-211.
[46]
Voir MANDELBAUM, 1987 ; SACKS, 1994 ; LERNER, 1992.
[47]
SCHEGLOFF et SACKS, 1973.
[49]
GOODWIN, 1990, p. 185-188.
[50]
Voir ARMINEN, 1998 pour une analyse des monologues.
[51]
OCHS
et al., 1994.
[52]
Voir PANTZAR, 1996.
[55]
Par exemple, DARLEY, 2000.
[56]
MILLER et SLATER, 2000.
[58]
Voir BOURDIEU, 1990.
[60]
KOPOMAA, 2000 ; MÄKELÄ
et al., 2000 ; NURMELA
et al., 2000, p. 14-15 ;
KOSKINEN, 2000.
[62]
Voir MILLER et SLATER, 2000.
[63]
Pour une analyse de récits au travail, voir ORR, 1996.
[64]
SCHEGLOFF, 1992.
[66]
ZIMMERMAN et POLLNER, 1970.
[68]
Par exemple, AMANN et KNORR-CETINA, 1981 ; LYNCH, 1991 ; GOODWIN et
GOODWIN, 1996, HEATH et LUFF, 2000.