Réseaux
La Découverte

Revue précédemment éditée par Lavoisier

I.S.B.N.sans
430 pages

p. 172 à 210
doi: en cours

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n° 112-113 2002/2-3

2002 Réseaux

Sociabilite et technologies de communication

Deux modalités d’entretien des liens interpersonnels dans le contexte du déploiement des dispositifs de communication mobiles

Christian Licoppe
L’objectif de cet article est d’identifier deux configurations d’usages idéal typiques concernant la gestion des liens téléphoniques entre proches, à l’articulation de deux échelles d’observation des usages, celle des interactions médiées et celle des relations interpersonnelles. La première de ces modalités est faite de conversations ouvertes, souvent longues où l’on prend le temps de discuter, passées à des moments propices. L’ouverture des dialogues, le fait de s’installer dans l’échange téléphonique constituent le signe de l’engagement dans le lien. L’autre est composé d’appels courts, fréquents, où le contenu peut jouer un rôle secondaire par rapport au simple fait d’appeler. Le caractère continuel de ce flux d’échanges ponctuels permet d’entretenir le sentiment d’une connexion permanente, l’idée que l’on peut ainsi éprouver à chaque instant l’engagement de l’autre dans la relation. A travers plusieurs enquêtes portant successivement sur le téléphone de maison, le téléphone mobile, et les mini-messages sur mobile, on observera comment chaque dispositif offre des prises différentes dans la pratique à ces répertoires d’entretien des liens interpersonnels (sans en déterminer complètement l’usage) et contribue à une plus grande netteté et généralité des représentations que s’en font les utilisateurs. In this article the author identifies two configurations of ideal-type uses concerning the management of telephone relations between close friends or family, at the articulation of two scales of observation, that of mediated interactions and that of interpersonal relations. The first mode consists of calls made at appropriate times with open, often long conversations in which the interlocutors take their time to chat. The opening of the dialogue and the fact of settling down to talk is the sign of engagement in the relationship. The other consists of short, frequent calls, the content of which is often secondary to the fact of calling. The continuous nature of the flow of interaction can maintain the impression of a permanent link, of being able to experience the other person’s engagement in the relationship at all times. Through several surveys on the domestic phone, the mobile phone and SMS on the mobile phone, we observe how each device offers different affordances, in practice, to these forms of maintaining interpersonal relations (without completely determining their use), and contributes to greater clarity and generality of users’ representations of them.
Les échanges interpersonnels se distribuent en une variété croissante de dispositifs de communication qui assurent chacun une forme de médiation spécifique. Qu’il s’agisse en effet de considérer les interactions, les liens interpersonnels, les réseaux sociaux ou les systèmes globaux de flux de communication, la question de l’articulation entre sociabilité et technologies de communication se pose dans chaque cas. Elle est cependant traitée à chaque échelle d’une manière différente par les recherches actuelles. C’est cette diversité que nous voudrions d’abord mettre en perspective, en proposant un cadre interprétatif aux recherches empiriques que nous présenterons ensuite. Celles-ci visent à identifier tant dans les usages que dans leur représentation deux manières distinctes de conduire les relations interpersonnelles. Ces recherches empiriques conduisent également à saisir comment elles investissent les usages dans différentes configurations de l’ensemble des dispositifs de communication disponibles.
 
Interactions interpersonnelles médiatisées : quelques lignes de force pour une typologie comparée
 
 
Les interactions interpersonnelles se situent du côté des plus petites échelles d’observation. Nous nous attacherons ici à considérer les dispositifs interactionnels conçus essentiellement pour assurer un échange « privé [1] » entre deux interlocuteurs déterminés par un numéro de téléphone ou une adresse électronique. Un tel cadrage délimite un champ d’analyse où peut alors s’insérer une large gamme de dispositifs interactionnels usuels, comme la conversation en face à face, l’échange téléphonique (lui-même déclinable sur différents supports (le téléphone de maison fixe ou sans fil, le terminal mobile, la cabine publique…), le courrier électronique et la messagerie instantanée, les mini-messages sur mobile (SMS ou « short message services »), les correspondances épistolaires. Dans la mesure où la situation d’interaction s’appuie ainsi sur l’usage d’un médium particulier, on peut tenter de décrire la manière relativement générale dont elle est modelée et formatée par les technologies qui la sous-tendent. La notion d’interaction médiatisée constitue en ce sens une voie pour saisir la manière dont les pratiques interactionnelles sont encastrées dans un substrat matériel et technologique et pour en permettre la comparaison [2]. L’analyse comparative des échanges interpersonnels en tant qu’interactions médiatisées me semble s’être organisée jusqu’à aujourd’hui autour de trois lignes de force.
La première de ces orientations repose sur la distinction entre expression et communication. Elle a initialement proposée par Goffman pour rendre compte des spécificités de l’interaction en face à face [3]. L’expression recouvre les gestes, les signes, les vocalisations, les bruits et les mouvements qui suintent des individus, le plus souvent indépendamment de leur volonté. Ces manifestations restent liées aux personnes qui en sont la source et ne font sens que dans le contexte de leur émission. Elles ne disent rien à propos des choses en général, mais renseignent sur la personne qui en est l’origine. Goffman restreint par opposition la notion de communication à l’utilisation de signes langagiers. Dans ce sens spécial et étroit, la « communication » porte sur des énoncés symboliques et intentionnels concernant des choses, des événements ou des idées. Au contraire de l’expression, la communication peut être abstraite et détachée de la situation, traiter du passé, d’événements lointains, ou de concepts. Cette distinction a permis à divers auteurs d’opposer différentes interactions médiatisées, souvent en introduisant subrepticement une forme de hiérarchie des modes d’interaction [4]. Dans une perspective interactionniste, les personnes se rendent mutuellement intelligibles leurs actions en train de se faire et modèlent leurs comportements en conséquence, en s’appuyant sur tous les repères perceptibles. A ce titre, plus une interaction laissera de part à l’expression, plus les accommodements mutuels trouveront de points d’appui contextuels et plus l’interaction sera ajustée et tenue. En ce sens, la conversation téléphonique, où le médium filtre une grande partie des comportements non-verbaux, pourrait apparaître appauvrie, relativement à la plénitude expressive que représente l’interaction de face à face [5]. Un argument similaire [6] permet d’opposer la richesse expressive de la communication orale, par exemple pour le téléphone ou la radio (richesse expressive qui portera à la fois sur les personnes qui y parlent mais aussi sur les ambiances sonores des lieux d’où ils parlent [7] ) à la pauvreté expressive relative de l’échange écrit (correspondances papier ou électroniques).
La deuxième piste repose sur la question de l’attention conjointe dans le déroulement de l’interaction. D’un côté, on aurait ainsi les interactions qui se dérouleraient en co-présence physique (une situation d’unité de lieu et de temps qui caractérise bien sur les différentes formes de face à face), ou encore des situations sans co-présence physique, mais où sont attendues certaines formes d’ajustement mutuel et d’attention conjointe dans le cours du déroulement de l’interaction (une situation marquée par l’unité de temps mais non pas de lieu, comme dans le cas des échanges téléphoniques, visiophoniques, des « chats » et des messageries instantanées sur internet). De l’autre côté, on trouverait toutes les modalités d’échange où la contrainte d’attention conjointe est relâchée et où la réponse est perçue comme différée (usages des répondeurs et des messageries vocales dans le cadre des échanges téléphoniques et oraux, courrier électronique sur internet et mini-messages sur mobiles, dans le cadre des échanges électroniques et textuels). Cette distinction n’est pas indépendante de la première. En effet, moins un média est expressif, plus les signes de l’attention de l’autre sont rares, et plus les acteurs cherchent à se rassurer sur le fait que leur interlocuteur soit présent et attentif, et que la convention d’attention conjointe soit respectée. Ce cas de figure est particulièrement commun dans les interactions sur messageries instantanées, où sont fréquents les messages électroniques destinés à vérifier que l’attention de l’autre n’a pas été captée par un autre fil de discussion électronique [8]. D’autres distinctions peuvent entrer en jeu dans la gestion de la réciprocité des tours de parole où il faut parfois distinguer entre la question de la conversation ordinaire où l’allocation des tours de parole est gérée par les interlocuteurs dans le cadre d’une interaction orale qui se fait à mesure qu’elle se dit et s’écoute [9], et les échanges textuels électroniques où l’on a souvent accès aux messages après qu’ils aient été écrits [10].
La troisième piste porte sur l’accessibilité des interlocuteurs sur un médium particulier et plus particulièrement sur le fait qu’ils doivent ou non être situés dans un lieu particulier pour qu’on puisse les joindre à travers ce médium. Cette question nous semble particulièrement pertinente ici, dans la mesure où l’on peut mettre en contraste le téléphone de maison ou de bureau, qui requièrent que l’interlocuteur soit en un lieu précis (où l’on passe pour récupérer ses messages sur répondeur) pour être accessible, et le téléphone mobile, qui rend l’autre potentiellement accessible où qu’il soit. En théorie du moins, du fait de sa portabilité, le mobile séparerait l’accessibilité des contraintes de localisation des interlocuteurs. Notons que cette séparation peut s’opérer autrement que par la portabilité des terminaux, par exemple par la distribution de l’accès sur un grand nombre de terminaux fixes répartis sur autant de lieux [11]. Dans le cas du téléphone mobile qui sera au cœur de la recherche présentée ici, cette accessibilité potentiellement permanente qu’il confère à son possesseur et qui en est la propriété la plus caractéristique est en pratique nettement plus restreinte. L’accessibilité technique n’est pas la disponibilité sociale, laquelle est en fait négociée, et ce à plusieurs titres. Elle dépend d’une part de multiples petits arbitrages, comme le fait de prendre son mobile avec soi, de le laisser allumé plutôt qu’éteint, de répondre soi-même plutôt que laisser le correspondant déposer un message, autant de décisions qui déterminent d’ailleurs le développement de l’usage du mobile dans la phase d’apprentissage, d’autant plus rapide et intense que l’utilisateur est directement joignable [12]. La joignabilité est d’autre part négociée en fonction des situations, et la disponibilité à l’interaction réaffirmée d’une part par la thématisation du lieu dans la conversation, le sempiternel « tu es où ? » qui intervient dans mainte entame de conversation sur mobile [13], et par la gestion explicite ou implicite des contextes d’interaction, par exemple en anticipant des agendas complexes pour son interlocuteur, en exploitant les ressources offertes par une pause entre plusieurs activités ou en s’isolant de situations collectives pour délimiter et dégager un cadre « privé » d’interaction à l’intérieur d’un espace public [14].
Mais le niveau de l’interaction n’épuise pas l’ensemble des questions que posent les articulations des technologies informelles et de la sociabilité. A une échelle temporelle plus vaste que celle des interactions, se pose la question des relations, des liens interpersonnels.
Des relations outillées par les dispositifs de communication
La relation se déploie en effet sur une temporalité plus longue que l’interaction. Elle se distribue au fil de son déroulement sur une multiplicité de contextes et de situations, ce qui exclut que l’on puisse attribuer sa permanence à une quelconque unité d’action. Dans une perspective interactionniste et constructiviste, la relation se donne comme une succession d’échanges situés et d’interactions médiatisées. Chacune de ces interactions médiatisées vient dynamiquement réactiver, réaffirmer, reconfigurer la relation. En retour, la relation fait partie du cadre participatif dans lequel l’interaction va se déployer et elle peut être soit directement thématisée dans les échanges ultérieurs, soit invoquée ostensiblement dans l’interaction sous forme de signes du lien [15]. La relation prend en définitive la forme métaphorique d’une « conversation continue », faite d’une multitude d’interactions unifiées dans la durée, par la construction d’attentes et de routines partagées d’un monde commun [16]. De par cette construction d’un univers partagé dans lequel le lien interpersonnel se constitue réflexivement comme une forme autonome, la représentation de ce lien se détache des interactions et des situations dans lesquelles il s’affirme et se construit. Il entre dans des typologies où interviennent des rôles et des identités et qui permettent de discuter du lien marital, amical, parental, communautaire, etc. En ce sens, l’analyse des relations interpersonnelles s’installe dans un entre-deux, entre la perspective constructiviste d’un lien affirmé et reconstruit à chaque fois dans l’interaction, et qu’il s’agit de saisir comme accomplissement, et un point de vue plus détaché, où la relation va être prise comme une forme objectivée, et comparable à d’autres.
Du point de vue de l’encastrement des liens interpersonnels dans des dispositifs de communication, la question ne peut plus se traiter de la même manière que dans le cas de l’interaction. On ne peut parler d’interaction médiatisée comme on pouvait plus légitimement le faire pour des interactions simples. En effet, les nombreuses interactions constitutives du lien tendent à se distribuer sur une grande variété de médiations techniques et de contextes différents, en fonction d’arbitrages situés et interdépendants. Le fait que le lien puisse être activé dans des mondes sociaux différents est d’ailleurs justement une caractéristique du lien fort [17]. Du coup la relation s’enrichit aussi de ce fait de la variété des supports et des accès pour se relancer et rebondir. Il y a ainsi toutes les chances pour que si l’on se voie, on se téléphone aussi, et de fait, plus on se voit plus on se téléphone [18]. La relation se joue donc dans l’ensemble du paysage technologique dans lequel elle se déploie.
En fait, la relation entre liens interpersonnels a surtout été posée relativement à la séparation géographique des acteurs et aux implications des technologies de communication dans l’entretien et la construction des liens entre personnes distantes. Dans le cas de l’entretien des liens, l’idée est que les technologies de communication suppléent à la distance et aident à rétablir une proximité relationnelle menacée par la séparation géographique. Le téléphone est ainsi promu depuis les origines comme une manière de parler et d’entretenir des relations à distance [19]. En ce qui concerne la construction du lien, le problème a resurgi avec les services de communication électronique, qui ont suscité de nombreuses interrogations sur la possibilité de constituer des liens forts et des communautés, sans que jamais les personnes se rencontrent, ne faisant qu’échanger sur internet [20]. La vivacité de ces débats fait à mon sens symptôme de la difficulté à concevoir l’établissement de liens forts sans des moments de co-présence physique, de face à face.

Tableau 1.
Figures du lien selon les dimensions croisées de l’éloignement spatial des acteurs et de leur proximité relationnelle [21]
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Tableau 1. Figures du lien selon les dimensions croisées de l’éloignement spatial des acteurs et de leur proximité relationnelle21 Proche Loin Proche Membre de la communauté Relation « virtuelle »/Diasporas Lointain Etranger Exotique (L’axe horizontal est celui de la distance spatiale, l’axe verticale de la distance relationnelle.)

Si l’on dresse, comme l’a fait Morley, un tableau croisé des types de liens en fonction de la proximité géographique et de la proximité relationnelle (tableau 1), la case qui est en jeu lorsqu’il s’agit de comprendre le rôle des dispositifs de communication à distance relativement aux liens interpersonnels est alors bien celle des liens forts entre personnes distantes avec deux cas de figure :
  • Le lien fort a été constitué selon différentes figure du partage initial d’un lieu commun dont les acteurs se seraient éloignés, comme dans le cas des parents restés dans leur province ou encore des diasporas. C’est le contexte privilégié du modèle de la suppléance, c’est-à-dire de l’interprétation des technologies de communication pour maintenir le lien. Les dispositifs interactionnels viennent suppléer à cette séparation spatiale pour réactiver et réaffirmer le lien originel.
  • Ce lien se construit à distance à travers les médiations électroniques, peut-être sans que les acteurs se rencontrent jamais, sans qu’ils partagent jamais un lieu réel et mythique qui serait fondateur du lien. De telles relations
  • virtuelles » font de ce fait problème : admettre leur existence, c’est en effet renoncer à l’idée de l’expérience partagée d’un lieu comme fondement du lien qui constitue sans doute l’un des présupposés les plus ancrés dans nos représentations de la sociabilité.
Il faut remarquer pour finir que l’interprétation selon laquelle les dispositifs de communication viendraient aider à réparer, maintenir, réaffirmer un lien fragilisé par l’éloignement, ou encore créer le lien ex nihilo, en surmontant frontalement l’éloignement, repose sur la représentation d’une relation qui est construite par les participants. Cette construction peut relever d’une gestion plus ou moins explicite, régulée ou calculée de la relation, d’un usage parfois tactique, parfois stratégique des ressources que constituent les outils de communication [22]. Les dispositifs de communication à distance outillent donc la relation. Ils permettent dans cette approche de négocier un compromis entre le déficit relationnel que crée l’absence et les investissements qu’il faut désormais mobiliser pour entretenir cette « conversation continuelle et ininterrompue » qui est la matière même du lien.
Parler de liens interpersonnels permet d’élargir vers un niveau d’analyse plus macroscopique, celui des réseaux égocentrés de relations interpersonnelles dont le maillage constitue une trame du tissu de la sociabilité. La question des technologies de l’information y est encore très différemment prise en compte.
L’analyse des réseaux sociaux et la question des technologies de l’information
On peut distinguer à ce niveau plus macroscopique deux grandes classes d’approches, celles qui se donnent la structure des réseaux de liens comme objet, et celles qui font passer les réseaux interpersonnels aux second plan, en s’intéressant aux systèmes de flux et d’échanges qui circulent à travers ceux-ci.
Le paradigme structural de l’analyse des réseaux sociaux [23] opère directement sur l’espace maillé des liens interpersonnels. La situation est dans ce cas celle d’un individu calculant ses opportunités dans cet espace de lien dont la topologie locale configure son capital social. Le point de focalisation est donc le réseau des liens comme espace d’opportunités et de contraintes. Tout en ne déniant pas la possibilité de réseaux multiplexes, imbriquant divers types de médiations et de pratiques interactionnelles différentes, l’analyse structurale des réseaux tend fréquemment, pour des raisons souvent empiriques, à se déployer à partir de données relativement exhaustives concernant un canal d’interaction, au détriment des autres et à négliger de ce fait la question de la prise en compte du caractère multiplexe des liens dont l’étude pourrait remodeler les résultats [24]. Une alternative est fournie par des modèles où le réseau de liens constitue une configuration dont tous les éléments sont interdépendants (ce que j’ai appelé plus haut une économie relationnelle), où le lien est sédimenté historiquement à travers une variété de contextes et de situations, et où il s’agit en définitive de rendre compte de cette configuration des réseaux de sociabilité par des modèles génératifs [25]. Mais ces approches configurationnelles n’ont commencé que très récemment à prendre en compte la multiplicité des modes d’interaction et des ressources du paysage communicationnel dans lequel s’inscrit la relation comme élément déterminant de la construction et de la nature du lien interpersonnel [26].
La sociologie morale s’est emparée à son tour de la question des réseaux de relations interpersonnelles pour en faire un répertoire particulier de la justification pragmatique fondé sur la mobilisation des liens, ce que Luc Boltanski a proposé d’appeler « cité connexionniste » : l’individu y est porté par un désir de branchement, équipé d’un ensemble de liens qu’il gère en fonction d’objectifs fluctuants, de projets temporaires et révisables ; sa grandeur réside dans sa capacité à ne pas se fixer, à rebondir d’un projet à l’autre [27]. Comme le remarquent très justement cet auteur, l’individu qui opère dans la cité connexionniste est équipé en technologies de l’information [28]. Cet argument offre une piste pour établir le lien avec les technologies de communication. En effet, l’acteur de cette cité est sans doute d’autant plus allégé dans ses engagements et mobile dans les réseaux sociaux qu’il est plus lourdement équipé en ressources communicationnelles.
Un second ensemble de recherches est issu de travaux situés aux confins de plusieurs disciplines, telles que la sociologie, l’anthropologie et la géographie. Ces approches opèrent à plus large échelle encore que l’analyse des réseaux de sociabilité et traitent des échanges médiatisés comme un système global de flux. Un tel flux d’informations et de significations se superpose au flux des personnes et des biens [29]. Il est structuré en réseaux sociaux avec des nœuds et des liens, encastrés dans un réseau « technologique » où circulent des données électroniques digitalisées : cette convergence des technologies de l’information et de la structure sociale crée une nouvelle base matérielle pour la réalisation des activités à travers la structure sociale [30]. Considérant la structure des réseaux de liens comme un environnement donné, ce genre d’analyse cherche à articuler les activités d’échanges d’information et les dispositifs de communication, en se focalisant sur les possibilités offertes par la numérisation des échanges dans une configuration donnée des technologies et des réseaux. Une telle configuration conditionne en effet un degré particulier de convergence et d’intégration des formats d’échange (au sens où un même réseau peut transporter des flux multimédia). Selon le niveau atteint d’intégration des différents médias dans les flux d’échange, divers systèmes de flux posséderont à des degrés différents la capacité de rapprocher par delà l’espace et le temps des événements distants, des lieux et des personnes [31]. Loin du caractère situé et médiatisé des interactions, la distribution générale des médiatisations possibles dans un tel système de flux est alors condensée métaphoriquement en une propriété similaire à une viscosité : celle-ci serait caractéristique d’un système des flux traité lui-même comme un liquide, et qui percolerait ou diffuserait par capillarité dans un matériau poreux constitué de l’emboîtement des réseaux sociaux et des réseaux techniques qui sous-tendent le système des flux d’information [32].
Il faut enfin noter que le développement et l’usage croissant des dispositifs de communication fournit une opportunité nouvelle pour mener des recherches sur la sociabilité médiatisée à toutes les échelles, de l’interaction médiatisée aux systèmes de flux. Il est en effet empiriquement envisageable, du fait de la traçabilité inhérente aux échanges numérisés, et dans les limites du respect des réglementations en vigueur en ce qui concerne la confidentialité de ces données [33], d’inventorier les pratiques de communication interpersonnelles, en constituant des bases de données sur leurs échanges et le contenu de ceux-ci sur des périodes de temps considérables. Il est donc pour la première fois envisageable de constituer des données empiriques nous donnant accès aux pratiques de sociabilité électroniquement médiatisées aux trois échelles que j’ai considérées ici. La question de comprendre l’articulation entre sociabilité médiatisée et dispositifs de communication prend donc un relief particulier. C’est ce que cet article cherche à faire en se concentrant sur l’échelle intermédiaire et tout à fait essentielle des liens interpersonnels. Nous chercherons tout particulièrement à repenser la question trop délaissée des couplages entre la construction des liens interpersonnels et la variété des technologies de communication sur laquelle celle-ci peut se jouer.
Un projet à l’échelle de la relation : deux modalités d’entretien du lien
Nous allons donc identifier ici deux configurations d’usages idéal-typiques, concernant la gestion des liens téléphoniques entre proches. L’une est faite de conversations ouvertes, souvent longues où l’on prend le temps de discuter, passées à des moments propices. L’ouverture des dialogues, le fait de s’installer dans l’échange téléphonique constituent le signe de l’engagement dans le lien. L’autre est composée d’appels, courts, fréquents, où le contenu peut jouer un rôle secondaire par rapport au simple fait d’appeler. Le caractère continuel de ce flux d’échanges ponctuels permet d’entretenir le sentiment d’une connexion permanente, l’impression que le lien peut être activé à tout moment, que l’on peut ainsi éprouver à chaque instant l’engagement de l’autre dans la relation. A travers plusieurs enquêtes portant successivement sur le téléphone de maison juste avant que ne se diffuse le téléphone mobile [34], puisque ce téléphone mobile à l’instant où son usage explose [35], enfin les mini-messages sur mobile, au moment où leur usage se développe, alors même que l’usage des téléphones mobiles s’est banalisé [36], on observera comment chaque dispositif offre dans la pratique des prises différentes à ces répertoires d’entretien des liens interpersonnels (sans en déterminer complètement l’usage) et contribue à une plus grande netteté et généralité des représentations que s’en font les utilisateurs.
C’est donc en constituant empiriquement cet objet d’analyse particulier, et en introduisant une dimension historique, c’est-à-dire en considérant comment se redistribuent dans la pratique ces modalités de gestion du lien quand changent les ressources interactionnelles à la disposition des acteurs, que nous allons tenter d’éclairer en partie l’articulation entre sociabilité interpersonnelle et technologies de communication. La prolifération des dispositifs de communications vient modifier les données de ce jeu. L’innovation technologique et le développement de la consommation [37] dans ce secteur ont ainsi permis une très forte adoption des téléphones mobiles en France entre 1999 et 2001, une croissance assez régulière depuis cinq ans de l’équipement des ménages en connexion à internet, une croissance forte de l’usage des mini-messages courts sur mobiles en 2000 et 2001. Ces vagues d’adoption de différentes technologies et services de communication interpersonnelle constituent autant d’opportunités et de contraintes nouvelles pour entretenir des relations distribuées sur des formes d’autant plus variées d’interactions médiatisées. Mais chaque dispositif ne vient pas simplement s’additionner aux autres, ni son usage se substituer à un usage concurrent. C’est l’ensemble de l’économie relationnelle qui est travaillée à chaque fois dans son ensemble par la redistribution du paysage technologique dans lequel se joue la sociabilité interpersonnelle. Et c’est justement une partie de ce « travail » de la sociabilité par les technologies de communication que cet article se donne pour objet de reconstruire empiriquement, au niveau des pratiques et de leurs représentants.
 
Maintenir le lien à distance en prenant le temps de la conversation téléphonique : un répertoire d’usages bien observable dans le cas du téléphone de maison
 
 
L’un des résultats stables et récurrents des études statistiques sur la communication téléphonique résidentielle à partir du téléphone de maison est donc que plus les correspondants sont éloignés, plus les conversations téléphoniques sont longues (en moyenne) et espacées [38]. Cet effet est d’autant plus marqué que les correspondants sont des proches, donc en particulier des membres de la famille et des amis. Une étude récente sur l’évolution des comportements téléphoniques avant et après déménagement donne à cet égard des résultats encore plus frappants [39], puisque :
  • la durée moyenne des conversations téléphoniques reste du même ordre si l’on reste dans la même zone géographique,
  • elle se raccourcit pour les correspondants dont les foyers qui déménagent se rapprochent,
  • elle se rallonge pour ceux dont les foyers s’éloignent,
  • la fréquence des appels évolue bien sûr en sens contraire de la durée des appels.
L’interprétation la plus usuelle de cet effet particulièrement robuste consiste à rapporter la distance géographique à une raréfaction des possibilités de face à face. Dans cette interprétation, qui repose implicitement sur le primat du face à face quant à la richesse et la plénitude des échanges, la distance géographique est traduite en une distance relationnelle. Le téléphone y constitue une ressource pour entretenir et maintenir le lien, comme dans l’exemple de cet étudiant :
Si je ne les appelle pas pendant une semaine [mes parents] ils vont se faire du souci et ils appelleront, alors je n’oublie jamais… disons, presque jamais.
Ces attentes se cristallisent jusqu’à conduire à de véritables rituels téléphoniques, comme cette jeune femme qui appelle son père chez lui avec une grande régularité, et souffre du manque de spontanéité de ce mode de relation téléphonique :
C’est dur, ce n’est pas naturel pour moi de téléphoner par exemple tous les dimanches après midi, genre je te raconte ma semaine. Je préfère quand c’est genre, tu vois, je pense à mon père, je vais lui téléphoner quoi.
Dans ce cas, un écart, un oubli, peuvent venir mettre en danger la trame affective du lien. Le rituel s’institutionnalise et l’appel par lui-même devient une obligation. C’est tout autant le cas du rituel téléphonique plus formalisé qui organise les échanges entre cet étudiant et sa grand-mère :
Appeler ma grand-mère c’est un devoir. Je le fais parce que je sais que cela va lui faire plaisir, mais je n’ai pas grand-chose à lui dire. J’appelle pour donner signe de vie quand même. Pour ma mère c’est pour qu’elle ne s’inquiète pas, pour savoir comment elle va, pour maintenir le lien malgré la distance.
De tels appels tendent à être relativement longs. On prend des nouvelles, on prend le temps de se parler sans afficher un but précis, comme cette jeune fille qui appelle ses parents :
Sans avoir rien à se dire vraiment, histoire de parler, pour raconter la petite bêtise qui vient de se passer la veille ou quelque chose dans la rue, je ne sais pas, du tout et du rien. Des choses importantes d’ailleurs.
Le fait de conduire un dialogue ouvert devient pour les deux partenaires un signe du lien [40], d’autant plus nécessaire que la relation est rendue plus vulnérable par une distance physique permanente ou provisoire. Cette interprétation réflexive en termes de maintien du lien est d’ailleurs assez explicite, en témoigne étudiante dont le petit ami habitait loin et qui raconte comment elle l’appelait tous les soirs « normalement trois quarts d’heure », pour raconter « ce qu’on allait faire, quand on allait se voir », mais, surtout,
On se racontait les journées Quand on se racontait les journées on avait l’impression de ne pas être si loin que cela. Ça rapproche.
Les études statistiques que nous avons pu mener sur la répartition de ces appels durables montrent que les appels longs passés du foyer sont majoritairement dirigés vers d’autres téléphones de maison. Ils sont également majoritairement passés le soir, à partir de 19 heures, et tendent à être d’autant plus longs qu’ils sont tardifs. Cette tendance correspond à la plus grande probabilité de trouver les membres actifs du foyer simultanément chez eux et disponibles. Dans la soirée, lorsque les tâches domestiques se font moins pressantes, il faut arbitrer entre téléphoner et d’autres activités, perçues comme de détente. C’est le choix que fait cette jeune femme, qui vit seule avec un enfant :
Mon plaisir le soir ce n’est pas de regarder la TV, c’est de me mettre à téléphoner. Comme chacun est très pris [dans la journée], on se téléphone beaucoup plus.
Sur le tard, après dix heures, le nombre d’appels passés décroît massivement, tandis que les appels plus rares effectués aussi tard rallongent considérablement en moyenne [41]. Ceci est lié à deux effets. D’une part, des conventions de politesse relativement explicites, qui font qu’en dehors des proches, il est en général impoli d’appeler au téléphone après cette heure. D’autre part, après dix heures, une plus grande disponibilité est en général attendue, du fait que la plupart des activités domestiques contraignantes et routinières ont en principe été réalisées. Ces longues conversations entre intimes, du fait de leur inscription dans les territoires domestiques se voient influencées par les rythmes et les temporalités propres à la maison.
On décrira ce répertoire d’usages comme le mode « conversationnel » de gestion des liens téléphoniques entre proches, dans la mesure où il est fait de conversations ouvertes, relativement longues, où l’on prend des nouvelles des proches, à un moment souvent préparé pour. Le mot conversationnel insiste plus ici sur le caractère ouvert de l’échange, où on prendra le temps de le laisser se dérouler, plutôt que sur l’idée d’un dialogue enchaînant des tours de conversations réciproques. Dans certains cas, l’un des interlocuteurs parlera en effet tout le temps ou presque, l’enjeu de l’échange étant alors de raconter à l’autre ce qui lui est arrivé, aussi quotidien que ce puisse être, pour réaffirmer le lien en ratifiant une mémoire partagée d’événements que l’on n’a pas vécus ensemble.
Cette modalité « conversationnelle » ne constitue pas le seul répertoire possible. On sent aussi affleurer chez les jeunes utilisateurs en particulier la représentation d’une autre modalité d’interaction téléphonique. Ils commencent à donner à certains appels ponctuels, brefs, ciblés, une cohérence en tant que modalité relationnelle propre. L’un des amis de cette jeune femme (et c’est une habitude de leur groupe) multiplie ainsi les messages sur le répondeur de son téléphone de maison :
Il peut me laisser cinq messages de suite, je t’appelle… Qu’est ce que tu fais ? Tu n’es pas chez toi, je pense à toi.
Une distinction émerge entre une multiplication d’appels très brefs et les appels passés sur une modalité plus « conversationnelle », comme pour cette jeune fille qui passe de nombreux coups de téléphone d’ordre pratique la journée à son petit ami, mais l’appelle tous les soirs, sur un autre mode :
Par contre, le soir, c’est raconter ta vie bêtement…
Le rôle de cette multiplication d’appels dans le maintien du lien entre proches n’est toutefois qu’assez rarement explicité chez ces utilisateurs du téléphone de maison. Cette femme constitue une des exceptions. Avec son amie la plus proche,
On s’appelle tous les soirs, on peut s’appeler quatre fois dans un soir… On reste pas longtemps, c’est pour dire des bêtises, pour rigoler… Elle me laisse des messages sur le répondeur, je la rappelle pour lui dire je me prépare, je suis arrivée.
Et de tels appels ne visent pas simplement à donner signe de vie, ils ont plutôt pour elle une véritable fonction de réassurance : « on se rassure ». Cet usage est beaucoup plus ancré dans la pratique et les interprétations des utilisateurs du téléphone mobile, comme nous allons le voir maintenant.
 
Maintenir le lien à distance par une présence téléphonique « continue » : un répertoire d’usage centré sur la connexion
 
 
Les appels passés sur le téléphone mobile sont plus courts que sur le fixe, en moyenne une minute et demie, contre cinq minutes. Dans une étude menée en 1999 sur les nouveaux utilisateurs du mobile et dont nous avons suivi le trafic et les comportements sur une année, nous avons pu observer que les appels courts de moins de 45 secondes représentaient la moitié des appels émis sur mobile (contre environ un tiers seulement des appels émis à partir du téléphone de maison). Ce développement important des appels de courte durée sur le mobile était d’autant plus important que les utilisateurs étaient jeunes. Tous âges confondus, les utilisateurs de téléphone mobile participant à cette étude avaient déployé une représentation assez précise du développement des usages reposant sur des appels courts, comme correspondant à un but précis et ciblé. Face à cela, les utilisateurs avancent en général deux raisons d’ordre général :
  • Les enjeux de coordination : dire quand on arrive, prévenir d’un retard, vérifier un rendez vous, un code d’accès, etc. La représentation des usages marquants du téléphone mobile inclut presque toujours une histoire vécue ou non sur une coordination urgente et extraordinaire, et qui n’aurait pu aboutir de la même manière sans le mobile.
  • Le raccourcissement des communications à cause de leur coût, mais aussi du fait des situations. En effet, puisqu’il permet en principe (mais pas en pratique) d’appeler de presque n’importe quand et de presque n’importe où, le mobile amplifie le risque de déranger son interlocuteur dans une situation impropre à la communication téléphonique. Dans ce cas, le correspondant rend visible sa gêne, raccourcit l’interaction téléphonique et la diffère poliment.
Cette accessibilité continuelle de principe connaît des implications particulièrement intéressantes dans le cas des liens intimes, avec le conjoint ou bien les amis les plus proches. Dans une sphère privée en partie autonome, de tels liens sont réaffirmés et vécus à travers une succession d’interactions constituant une « conversation continue [42] ». Le succès de celle-ci réaffirme l’importance et le statut de ce lien aux protagonistes, il ratifie en même temps la stabilisation d’un univers de sens discuté et construit dans le cadre de cette conversation entre intimes. De tels liens sont à la fois structurants et précaires et leur entretien constitue un enjeu important. Par conséquent, la possibilité de se joindre en principe depuis n’importe où et de n’importe quand constitue à la fois une ressource et une menace nouvelles. C’est une ressource parce que les possibilités de rendre cette conversation intime encore plus continue sont accrues et une menace, en ce que cette accessibilité de principe implique que chaque échec vienne signaler une indisponibilité qui la met en danger, en signifiant qu’un des protagonistes est trop absorbé dans une situation pour renouer la relation. C’est dans ce cadre que se déploie un usage du mobile où il s’agit de rassurer un proche et réaffirmer le lien, par de petits appels très courts passés du mobile [43]. Cet homme amateur de voile, appelle surtout sa femme,
pour dire que je suis en retard, pour prévenir…
Et dans son usage du téléphone mobile, il y a à la fois le côté sécurité, et l’aspect organisation domestique,
c’est-à-dire qu’il distingue une modalité d’appels de coordination, et de petits appels pour rassurer. L’enjeu de réassurance et celui de maintenir le lien intime par des petits gestes de communication, qui tendent à se coupler, comme dans l’exemple de cette femme et de son mari chauffeur de camion :
Avec mon mari, c’est plutôt pour savoir où il est. Parce qu’il travaille à Saint-Denis, cela fait un bout de trotte, il a pas des horaires faciles … donc j’aime bien savoir où il est quand même […] Mais d’un autre côté c’est tellement plaisant de pouvoir … parce qu’on a accès à des choses qu’on n’avait pas accès avant. Je vois quand mon mari il a un problème de voiture, il m’appelle, ou quand il est coincé sur la route. Je me dis : que c’est du souci en moins. Moi, je me fais vraiment du souci en moins. Sinon, je saurais pas où il est, et tout. Parfois, il part à 5 heures du boulot, il rentre il est déjà neuf heures, c’est déjà arrivé qu’il mette quatre heures pour rentrer : périph’ bouché, Bois de Boulogne bouché … Bon moi qui suis à la maison, qui l’attend, et bien pendant quatre heures je me ronge les ongles. Et pour plein de situations c’est comme cela.
L’appel mobile devient pour cette femme un acte de dévotion domestique, où la réassurance est autant vécue dans la tête que dans les corps. Elle peut désormais s’endormir.
Deux choses menacent le succès de cette modalité d’entretien de la relation téléphonique par des petits gestes téléphoniques réaffirmant une « présence à distance » pour l’autre :
– L’indisponibilité de l’autre. Elle fait peser une exigence de justification d’autant plus grande que les acteurs se reposaient sur une multiplication d’appels ponctuels pour construire une présence téléphonique et entretenir la relation.
La menace de voir les appels basculer dans le registre interprétatif de la surveillance :
Moi quand j’appelle des fois mon mari et j’entends le bruit là, je lui dit « Mais t’es où là, t’es au bar ? » Je le sens gêné. Je lui dis non, pas la peine d’être gêné, c’est pas un problème. Et puis les gens avec qui il est, ils vont savoir qui c’est au téléphone. Mais bon, moi il sait que je suis cool donc.
Mais c’est vrai qu’il était hyper gêné. Mais c’était deux heures, et normalement il est déjà au boulot. Et là il avait quitté plus tard donc, il était avec des collègues. Mais gêné !
Notons que l’information non intentionnelle sur le contexte passe par l’environnement sonore qui réinstalle le correspondant de l’échange dans des éléments tacites de contexte.
L’affinité entre l’usage du téléphone mobile et la possibilité de multiplier les petits gestes de communication permettant d’entretenir une présence à distance trouve plusieurs origines :
  • On porte le téléphone mobile avec soi, au point qu’il apparaît une extension de soi, un objet personnel en permanence là, à portée de main.
  • Comme il n’y a pas d’annuaire mobile, on donne son numéro à un interlocuteur choisi [44]. Explicitement inscrit dans une économie du don et du contre-don, cet échange rituel signifie aux protagonistes leur entrée dans un mode d’accès dont la fréquence et la continuité ne sont plus limitées par l’accès à des outils de communication localisés.
  • Le mobile inclut un répertoire de numéros très utilisé. Celui-ci condense sous forme de liste consultable et transportée sur soi les numéros téléphoniques importants ou fréquemment appelés. Il minimise les efforts cognitifs (mémorisation des numéros, entretien et mobilisation d’un agenda), ergonomiques (on navigue en quelques secondes avec un bouton ou une molette), organisationnels (il n’est plus nécessaire d’accéder à un poste fixe et ses contraintes locales) nécessaires pour passer une communication. Ces effets ont d’ailleurs été utilisés pour expliquer l’adoption et l’appropriation rapide des téléphones mobiles par le grand public [45].
Lorsqu’on est ainsi équipé, il paraît donc en principe à la fois aisé et possible à tout moment d’engager son corps et le terminal qui en est le prolongement dans la communication téléphonique, de presque n’importe où, en quelques secondes, en quelques gestes. Cette économie d’effort offre prise au développement des usages « connectés » où le fait de pouvoir multiplier les gestes de communication constituera une pratique d’autant plus pertinente que chacune de ces communications requerra un investissement moindre de la part des personnes.
Ce qui vient réguler cette économie relationnelle, c’est alors la disponibilité effective de l’appelant et de son interlocuteur, devenu ainsi facilement accessible [46]. Les communications téléphoniques mobiles sont recontextualisées par les contraintes de disponibilité où les opportunités découlant de leur inscription dans des flux d’activité, des lieux et des temporalités particulières : la disponibilité effective est ainsi toujours négociée en situation, mais à l’intérieur d’un cadre participatif où elle est initialement attendue. La possibilité de principe de téléphoner à tout moment de son mobile se heurte nécessairement aux contraintes de disponibilité de l’interlocuteur. Il faut donc pour l’appelant, anticiper, calculer, évaluer comment maximiser la probabilité de cette disponibilité. D’où, pour les utilisateurs, des anticipations de plus en plus complexes destinées à imaginer les emplois du temps de leurs correspondants :
Ça dépend, je vois mon mari, selon l’heure qu’il est, bon, par exemple, je sais que c’est une heure où je ne sais pas trop où il est, si il est en route pour rentrer ou encore au boulot, bon je vais d’abord téléphoner au boulot, parce que bien souvent il est encore au travail plutôt que de rentrer à la maison.
Mais, par exemple, il y a des moments, le matin par exemple, il est arrivé que j’aie à le joindre, question on se trompe de clé ou un truc comme cela, je l’ai directement sur son portable, parce que je sais qu’il est encore dans la voiture. Le midi, je téléphone sur son portable parce que je me dis qu’il est parti manger, qu’il est plus au boulot. C’est selon les horaires.
Le degré d’accessibilité de l’appelant sur son mobile, le fait de prendre directement les appels, plutôt que de recourir à la messagerie, tout ce qui accroît les chances de succès des anticipations sur la disponibilité des interlocuteurs, constitue un facteur déterminant du développement du trafic mobile : plus un utilisateur est joignable et plus son trafic téléphonique mobile croît rapidement [47].
La disponibilité n’est bien sûr pas le seul élément de régulation dans cette économie interactionnelle. La question des coûts joue un rôle, quoiqu’ambigu. La gratuité stimule le phantasme d’une connexion continuelle. En 2000, des opérateurs ont proposé (et retiré tout aussi vite) des offres spéciales où les communications mobiles étaient gratuites le soir et le week-end. Plusieurs interviewés avaient à ce propos des récits d’amis à eux qui auraient exploité cette possibilité pour s’appeler de manière continue, s’écoutant dormir à distance pour des amoureux en laissant le mobile allumé et connecté sur la table de chevet. De tels « mythes urbains » expriment ce désir d’un branchement mobile permanente, repris depuis par plusieurs publicités. Mais la réalité quotidienne des utilisateurs de mobiles, ce sont les forfaits et les cartes prépayées. Beaucoup déclarent alors raccourcir les communications mobiles, quitte parfois à renoncer aux échanges passés auparavant sur un mode « conversationnel », comme cet étudiant avec sa petite amie du moment :
Euh, ouais, non pour la copine, je préfère par le portable, parce que sinon c’est des heures. Pour un même appel !
Dans ce contexte d’optimisation sous contrainte, la pratique de la multiplication d’appels raccourcis permet de maintenir une présence plus « continue » sans trop déborder les limites des forfaits.
Ce que l’on délimite ainsi, c’est une modalité aux contours flous où le lien intime est donc entretenu sur le mode d’une « présence » renforcée, par des appels mobiles, courts et fréquents. Le geste d’appeler peut alors compter plus que ce qui sera dit. En ce sens, on parlera par analogie d’une modalité presque « phatique » d’entretien du lien [48].
Plutôt que de construire une expérience partagée en racontant petits et grands événements de la journée ou de la semaine, on passera des petits messages expressifs, signalant au présent une perception, une sensation, une émotion ou requérant de l’autre un message expressif du même ordre [49]. Dans le cadre d’un lien entre proches, ces appels tendront à être aussi fréquents que possible, car plus cette présence entretenue à distance à travers le téléphone mobile est continue, plus rassurante elle est quant aux termes du lien.
Cette gestion du lien tend à découpler les interactions téléphoniques des lieux où elles se déroulent. La relation est comme repliée sur la connexion, à travers laquelle est assurée cette présence médiatisée. L’individu paraît porter avec lui un réseau de connexions au fil des situations qu’il traverse, et où chaque présence médiatisée pourrait être activée téléphoniquement à tout instant. Multiplier les appels constitue alors une façon d’éprouver et de se rassurer sur la permanence de ce lien. C’est ici la connexion assurée à travers un dispositif à la fois technologique (le téléphone mobile que l’on porte avec soi, les réseaux qui sous-tendent la communication et dont les défaillances sont parfois palpables) et social (se donner mutuellement son numéro, laisser visiblement son mobile allumé, etc.) qui assure une forme de permanence. La permanence de la connexion (qui est aussi un lieu dans l’espace réticulé des liens sociaux) se substitue dans ce répertoire d’usages à celle des lieux ordinaires pour soutenir, par des épreuves répétées (les interactions téléphoniques), le sentiment de la durabilité des liens sociaux [50]. Lieux et contextes sont toutefois toujours susceptibles de réinvestir et resituer ces échanges téléphoniques mobiles, par exemple par des ambiances sonores :
Non, mais des fois c’est peut-être juste d’entendre un bruit de fond quelque chose qui nous fait penser à l’endroit où l’autre peut être. Ou le silence, comme vous disiez quand on vous appelle chez vous. On entend la voix portable, et en même temps pas de bruit de fond. C’est troublant !
L’absence d’indices permettant d’identifier le lieu d’où parle l’autre fait toujours question.
La configuration d’usages « connectés » n’est pas directement déterminée par la nature de la relation, même si celle-ci y est plus ou moins adaptée. Certains liens lui offrent davantage prise et, en premier lieu, ceux qui doivent s’affirmer à travers une multiplicité de rencontres, réelles ou potentielles, où échanges téléphoniques et rencontres justement s’entrelacent et rebondissent les uns sur les autres. L’âge joue un rôle important en ce qu’il distingue des étapes de la vie où l’engagement dans les réseaux sociaux prend des formes différentes. Plus les utilisateurs de mobiles étaient jeunes et plus grande s’avérait la proportion d’appels courts dans leurs échanges téléphoniques mobiles. D’une étape à l’autre de la vie, la question de la disponibilité se négocie différemment. Les derniers âges de la vie, les derniers moments de l’amitié peuvent rabattre certains échanges téléphoniques sur un mode « conversationnel » et quasi rituel, comme ce retraité vis-à-vis de ses bons amis qui habitent en province :
Si vous voulez – c’est une expression idiote que je vais employer – notre amitié était basée sur quatre coups de téléphone par an, à part les fois qu’on pouvait se rencontrer, donc ces trois ou quatre coups de téléphone par an continuent. Ils ne sont plus... Quand je les appelais je mettais une demi-heure avec eux. La demi-heure je trouvais le soir, à huit heures et demie ou à neuf heures le soir.
En revanche, pour ses amis parisiens qu’il peut plus facilement rencontrer, des coups de téléphone ponctuels restent de mise :
Non, ceux qu’on voit plus si vous voulez ce sont les amis ou parents parisiens, ne serait-ce que la facilité. C’est si simple de passer un coup de téléphone. Tu peux venir cet après-midi ?
Mais l’identification de cette gestion « connectée » des relations intimes en tant que pratique autonome semble assez nette chez tous les utilisateurs de mobiles : si son usage peut varier en intensité, son explicitation traverse dans une large mesure les différences d’âge et de mode de vie.
La modalité phatique et son répertoire d’usages « connectés » ne peuvent pas non plus être reliés de manière univoque à un dispositif technologique (le téléphone de maison, le téléphone mobile), même si chacun laisse prise de manière différente à ces pratiques relationnelles :
  • La téléphonie mobile n’est ainsi pas faite que d’appels courts. Plus de 15 % du temps passé au téléphone (mobile) est dédié à des conversations de plus de quinze minutes, durée qui permet de laisser se déployer une conversation [51]. Ces conversations longues sur le mobile ont, lieu comme pour le téléphone de maison, en majorité après dix neuf heures. En effet, même si la contrainte d’être à son domicile est en partie levée par la portabilité du terminal mobile, celle de la disponibilité des correspondants ne l’est pas. Au-delà d’une apparente revendication de décontextualisation des échanges sur terminaux mobiles, les conventions de civilité, les inscriptions dans des lieux et des temporalités domestiques restent déterminantes pour les conversations longues sur mobile, du fait des exigences de disponibilité des deux parties.
  • A l’inverse, nous avons vu que les appels de coordination et de réassurance, les petits gestes de communication pouvaient être observés dans le cas de l’usage de téléphone et des messageries « fixes » (à la maison, au bureau, et ailleurs).
Même si elles ne sont pas complètement déterminées par les dispositifs matériels, ces différentes configurations d’usage y trouvent néanmoins des prises plus ou moins évidentes. La portabilité du téléphone mobile semble bien induire chez les utilisateurs un plus grand usage et une plus grande netteté dans la définition et l’interprétation d’un mode « connecté » d’échanges téléphoniques multipliant les petits gestes entre proches, induisant une reconfiguration des usages qui s’étend au-delà de ce qui relève des mobiles. L’introduction de nouvelles technologies, de nouveaux dispositifs convoque dès lors une forme d’historicité, tant dans la distribution des usages de tel ou tel répertoire que dans son degré d’explicitation comme pratique chargée de sens. Nous allons essayer d’explorer cette piste en considérant une possibilité d’interaction apparue un peu plus récemment sur les terminaux mobiles.
 
Le développement des SMS, une nouvelle ressource pour le répertoire du lien « connecté »
 
 
J’ai jusqu’ici traité surtout de la conversation téléphonique, forme d’interaction médiatisée qui suppose l’attention conjointe. Le paysage des services interactionnels s’est également considérablement enrichi en ce qui concerne les possibilités d’interactions différées, non seulement pour des échanges oraux (messageries et boîtes vocales), mais également écrits (le plus répandu étant l’e-mail accessible à travers des ordinateurs personnels, le plus récent pour ce qui concerne des usages grand public étant les mini-messages accessibles à partir du téléphone mobile). Les mini-messages mobiles (SMS) ont commencé à se développer significativement en France en 2000. Ces messages en mode texte de 160 caractères au plus sont écrits et reçus sur les terminaux et facturés avec un coup unitaire par message. De par cette contrainte structurelle, les SMS s’inscrivent comme une ressource supplémentaire pour des gestes de communication courts et ponctuels. Leurs contraintes de taille font qu’ils ne peuvent en effet prêter à de longs développements, et ils vont d’emblée constituer une ressource orientée vers le répertoire des usages en mode « connecté ».
Avant de discuter plus en détail des SMS, il importe de noter au moins sur un exemple caractéristique comment, même lorsque cette contrainte de taille n’existe pas, les échanges électroniques peuvent assez vite prendre la forme d’une gestion « connectée » de la relation. La meilleure amie de cette jeune femme (la trentaine, mariée avec un enfant, vivant en province) est en Angleterre. Elles échangeaient peu jusque là, et seulement à l’initiative de l’amie, parce que le téléphone à l’étranger c’est cher, particulièrement pour une utilisation « conversationnelle », habituelle entre meilleures amies :
Avant que j’aie internet, c’est elle qui me téléphonait le plus fréquemment, je ne téléphonais pas parce que financièrement c’est très cher, donc je ne l’appelais pas, je suis très feignante en ce qui concerne l’écriture, écrire un courrier, prendre le papier, le poster et tout ça, je ne le fais quasiment jamais, par contre un e-mail, non, je me connecte, je lui écris un petit mot et voilà.
Ecrire demandait un investissement organisationnel et cognitif trop important. Avec le courrier électronique le coût financier n’est plus un problème (au contraire du téléphone), et l’effort pour initier un échange est minimal (au contraire d’une correspondance épistolaire), ce qui ouvre bien la perspective de petits échanges fréquents. Ces deux amies ont effectivement basculé sur une gestion « connectée » de leur relation, au moyen du courrier électronique :
Et j’ai découvert le plaisir de lui écrire, puisqu’on se répondait, ce n’était pas du chat en direct, mais on se correspondait, elle recevait le mail, elle répondait de suite, elle renvoyait la réponse, je lui répondais parfois. C’était parfois juste une phrase, qu’on renvoyait comme cela.
Une fois établie, cette pratique peut être alors évaluée réflexivement comme une modalité d’entretien du lien, avec sa forme de pertinence et d’efficacité, et être comparée à d’autres, qui évoquent le mode conversationnel :
Et c’est vrai que cela me fait plaisir parce que c’est une très bonne copine, et comme on s’était… on ne s’était pas perdu de vue, mais on se sentait vraiment éloignées avant qu’il y ait internet. Maintenant qu’il y a les e-mails, on se tient au courant, je la tiens au courant comme si elle habitait à côté, comme si je prenais le téléphone, et que je l’appelle. J’ai une amie qui est sur Toulouse, qui elle, n’a pas de mail, et on se voit finalement moins, et même par téléphone, on s’appelle moins que par e-mail mon amie qui est en Angleterre.
Dans la mesure où traiter de l’ensemble des modalités de l’échange électronique dépasse la perspective de cet article, nous poserons l’hypothèse provisoire selon laquelle ce type d’échange entretient une plus grande affinité avec la gestion « connectée » du lien, comme le montre l’exemple précédent. L’investissement pour initier un effort est minimal, tout comme le coût financier. Comme écrire de longs textes demande du temps, on tend donc à multiplier les messages parfois ponctuels. La contrainte de longueur incorporée dans les SMS ne fait donc que prolonger une tendance générale des échanges écrits électroniques. Mais les SMS présentent un intérêt particulier, car du fait qu’on ne les compose et y accède presque toujours que de son téléphone portable, leur usage s’hybride à la pratique orale du téléphone mobile discutée dans la section précédente. Nous voudrions ici reprendre une étude empirique et qualitative menée en 2000 auprès des utilisateurs de mini-messages sous l’angle particulier des répertoires de gestion du lien intime sur terminal mobile [52].
Il est déjà intéressant de constater qu’au moment où nous avons mené cette enquête, les correspondants des utilisateurs de messages courts sur mobile [53], étaient très majoritairement des proches. C’étaient surtout leur amoureux(se), leurs amis intimes, et souvent ceux qu’ils rencontraient par ailleurs le plus en face à face. L’une des raisons invoquées par les utilisateurs était ici la longueur limitée des messages. Avec des correspondants intimes, la densité de l’expérience partagée dans le cadre d’une relation intense et durable permet en effet d’employer des codes, de procéder par allusions, par clins d’œil, ce qui rend de tels échanges peu pertinents pour des étrangers :
Non, mais là c’est vraiment un noyau dur, ce n’est pas pareil. Et je crois que c’est surtout une question de complicité […] Oui, on se permet plus de choses, enfin oui, c’est cela, je veux dire, on fait plus court, je vous dis, c’est plus par allusions, des choses comme ça. Pas besoin de faire des phrases.
J’imagine quelqu’un qu’on ne connaît pas très bien, ou même qu’on connaît bien, mais qui est plus une connaissance, je ne me vois pas lui envoyer un message. Dans ce style télégraphique, tout cela.
Ce n’est pas leur seul usage. Des messages très brefs sont aussi employés par exemple pour régler des problèmes de coordination ponctuels.
Mais dans le contexte des échanges entres proches, les mini-messages mobiles contribuent très significativement à ce renforcement d’une présence téléphonique par des petits gestes fréquents. Cette modalité est assez fermement distinguée des répertoires « conversationnels » :
Les petits messages, ça va être la pensée sur le moment, et pour pas déranger l’autre pendant 5,10 minutes, pendant son travail. Mais ça va être juste la petite pensée, comme ça. Sinon, le coup de fil, plutôt du soir, on va dire, ce sera les petites conversations, les conseils, ou tout ce qui peut toucher un couple.
Une telle juxtaposition contrastée a pour effet de délimiter plus nettement le répertoire d’usage « connecté » comme une pratique particulière. Certains utilisateurs sont jusqu’à opposer une pratique à l’autre, et rejeter le répertoire « conversationnel » au profit du répertoire « connecté » :
Oui, je ne sais pas, par exemple, au lieu de discuter pendant 3 heures de notre vie, je ne sais pas quoi, en fait par exemple, notre but, ce sera peut-être plutôt de se voir, de se fixer un rendez-vous, et directement demander quand est-ce qu’on pourrait se voir directement par le message. Au lieu de passer par :
ouais, comment tu vas, ton copain… parce que dans une communication normale, obligatoirement, on passe par ces étapes-là. Alors que par le message, on passe directement par le message qu’on a à donner.
Il est assez frappant de constater dans les entretiens à quel point le sens de cette pratique « connectée », est explicité, plus encore peut-être que dans les enquêtes sur les conversations téléphoniques :
Ça n’a pas une utilité première, mais ça démontre lorsque nous sommes séparés comme ça par des kilomètres qu’on pense quand même malgré tout à son frère, à sa sœur, à sa petite amie aussi ça peut arriver.
Cela va parfois jusqu’à une réappropriation des rituels coutumiers de la coprésence, comme se souhaiter bonne nuit lorsqu’on cohabite entre amis durablement ou de manière temporaire :
C’est vrai que la nature des Texto, c’est super. J’ai une copine qui m’en a envoyé un « Bonne nuit, ma biche. Je te souhaite de rêver de Tom Cruise » Que des trucs comme ça ! C’est vrai qu’avant de s’endormir, on envoie des Texto aux gens, pour dire bonne nuit. On ne va pas les appeler, c’est plus sympa.
Le mini-message semble permettre d’aller encore plus loin dans la décontextualisation des interactions. Les utilisateurs du mini-message reprennent quasi unanimement ce discours du « de n’importe où, n’importe quand ». Ils insistent ainsi sur le caractère impulsif du message, apparemment découplé des habitudes et des routines :
Ce n’est pas lié à mes habitudes de vie. Je veux dire, je ne me lève et je dis tiens, je vais envoyer un mini message à untel. C’est vraiment lié à l’humeur.
Ça fait quelques semaines, je n’y pensais plus. Donc, je n’en ai pas envoyés.
L’envoi de mini-messages semble ainsi s’inscrire dans une complète spontanéité. Les utilisateurs insistent bien sur le fait que l’envoi de mini-message n’est pas pour eux assigné à un contexte ou un lieu particulier :
Alors là non, pas de lieux privilégiés, ça dépend où je me trouve, s’il faut absolument que j’en envoie un, ou si c’est comme ça par fantaisie, juste un petit message amoureux ou quoi, ça dépend. Donc ça peut être au boulot quand j’ai cinq minutes, ça peut être chez moi comme ça parce que j’ai cinq minutes aussi, ça peut être dans la rue, ça peut être n’importe où. Il n’y a pas vraiment de lieux privilégiés non.
Les échanges de gestes réaffirmant présence et engagement relationnel relèvent alors d’une tactique de l’invention ordinaire des usages [54], exploitant les situations, les opportunités les interstices situationnels. L’usage semble tellement naturalisé que la matérialité des technologies s’efface :
Dès que j’ai 5 minutes, j’en envoie. Mais je ne me force pas, c’est, tiens, je vous dis, j’avais 5, bon, je vous ai envoyé un message, voilà. Et puis souvent, je pense souvent à mes mômes, à ma copine, à plein de trucs, donc c’est vrai que hop, je leur fais comprendre que je ne les oublie pas.
Cette explicitation presque systématique du discours du branchement permanent, l’idéologie du communiquer n’importe où et n’importe quand prend ici valeur de symptôme. Ce discours vient accompagner la cristallisation dans l’ordre de la représentation de la signification des pratiques « connectées » auxquelles les services de mini-messages offrent des prises renouvelées. Si ce discours est en ce sens dans le vrai, il ne décrit pas une vérité des usages. Il suffit en effet de questionner un peu plus les mêmes interlocuteurs pour les voir déployer une représentation plus territorialisée de leur usage. La majorité déclare envoyer régulièrement des mini-messages surtout de chez soi le soir, une minorité du bureau, et la plupart décrivent des usages plutôt occasionnels dans des lieux publics ou lors de leurs déplacements.
Un second symptôme de la cristallisation des pratiques « connectées » comme répertoire pratique et discursif de l’organisation des échanges entre proches est le fait que le mini-message puisse constituer une ressource non plus d’ordre tactique, mais stratégique dans la gestion du lien intime. Dans ce cas, le caractère différé des interactions, l’affaiblissement de l’exigence de réciprocité, le format écrit où le terminal et son écran tendent à s’interposer de manière plus visible entre les personnes. Il s’agit d’un basculement d’ordre presque phénoménologique où le terminal en situation d’usage cesse d’être une extension du corps propre pour devenir un objet extérieur, prêt à être appréhendé en tant que tel et susceptible dès lors de s’interposer dans l’échange [55]. Cette opacité fait symptôme, au niveau de l’engagement pragmatique dans l’usage du dispositif, d’une mise à distance constituant une ressource pour gérer des difficultés relationnelles et rendre par exemple supportable l’expression d’une agressivité dans la relation amicale :
Le mini-message ça permet de prendre du recul. Même quand la personne appelle pour envoyer un mini-message très agressif, il y a toujours le téléphone qui est entre vous. C’est moins violent, je dirais. On s’emporte moins, je trouve et on ne garde pas le souvenir en fait de l’agressivité vocale.
Ce sera aussi le cas de déclarations à l’être aimé. Pour cet intervenant, épris d’une danseuse aux horaires décalés par rapport aux siens (il travaille le jour, elle danse la nuit), les messages courts s’inscrivent dans une stratégie visant à assurer une présence amoureuse, à pouvoir se déclarer sans trop paraître solliciter une réponse potentiellement embarrassante :
Oui, j’ai balancé quelque part… c’était par exemple… une phrase par exemple comme « tu me manques », je sais que si je lui dis au téléphone, il y aura un blanc après, pas parce qu’elle ne veut pas répondre mais parce qu’elle le prend pour elle et qu’elle le garde, en fait, alors que si je le mets sur le téléphone, au moins, je suis sûr qu’il n’y aura pas de blanc et que je n’aurai pas à relancer derrière la conversation. C’est une phrase et puis après voilà.
Les messages courts peuvent de ce fait se tisser au récit que l’on donne de l’histoire de la relation, en tant qu’élément permettant de négocier son évolution, le passage d’une étape difficile :
Çà m’est arrivé avec mon meilleur pote justement. On était en froid pendant deux, trois mois et on ne s’envoyait que des mini-messages mais d’une horreur hallucinante. Je ne peux même pas vous décrire les mots. Il m’a appelé il y a deux semaines et il me dit, « écoute, en fait, je rigolais à moitié sur les mini-messages. J’adorais t’énerver et tout parce que je sais que tu t’énerves tout de suite et tout… ». Bon, par exemple, ça aurait été au téléphone, il n’y aurait pas eu cette possibilité de revenir en arrière… Vous voyez, ce n’est pas pareil… On a fait passer ça plus comme s’il se foutait de moi alors qu’au téléphone, il n’aurait pas pu se foutre de moi comme ça.
Le paradoxe est alors que de par cette plus grande explicitation comme forme particulière de médiation et de ressource stratégique dans la gestion des relations, les mini-messages peuvent être appropriés dans des pratiques hybrides, où ils resteraient de petits gestes de communication, mais où ils s’inscriraient cependant dans une modalité relationnelle plutôt ritualisée et organisée que « connectée ». C’est par exemple le cas dans des configurations exceptionnelles, où du fait de la complexité de la relation, le mini-message apparaît comme la seule voie d’échange possible :
Q : Oui, oui d’accord et avec votre petit copain avant comment… Enfin c’est quel type de message ?
A : Avec mon petit copain avant on ne s’envoyait pas trop de mini-messages, c’est vrai que depuis qu’on n’est plus ensemble, il m’en envoie et on s’en envoie, je dirais, une fois par semaine.
Q : Oui.
A :Avec un petit mot gentil ou…
Q : Donc là c’est plutôt…
A : Oui c’est plutôt, je ne sais pas ou un « tu me manques » ou un « je pense à toi » à un moment dans... enfin je ne sais pas… Là c’est le genre de situation où le mini-message c’est génial, parce que vu qu’on s’est séparés on ne s’appelle plus, la situation est délicate, ça n’empêche que quand il y a un fort manque ou je ne sais pas, à 11 heures du soir, bah c’est bien. On ne peut pas appeler mais tu peux quand même dire quelque chose ou inversement, alors ça c’est génial quoi.
 
Conclusion
 
 
En synthétisant plusieurs études sur les communications, à partir du téléphone de maison et à partir du mobile, sous forme de conversations ou de mini-messages textuels, il a été possible de faire apparaître deux modalités pratiques dans le déroulement des relations téléphoniques avec les proches. La première, est faite de conversations plutôt espacées sinon ritualisées, mais plutôt longues, où le fait de prendre le temps de converser constitue un signe du lien, de la force des engagements que chacun y met. La seconde est construite de gestes de communication plutôt fréquents et brefs, conversations ponctuelles, messages vocaux ou textuels. C’est la fréquence et la continuité de ce flux où le geste de l’appel téléphonique compte au moins autant sinon plus que ce qui y est dit, où l’on assure une présence en exprimant un état, une sensation ou une émotion, plutôt qu’on ne construit une expérience partagée en racontant des événements passés et en donnant des nouvelles, qui garantissent aux interlocuteurs la force de leur engagement mutuel dans la relation. En ce sens, ces modalités d’échange, soit « conversationnelles » soit « connectées », constituent des configurations de gestion des relations téléphoniques entre proches qui organisent les pratiques et le sens que prennent celles-ci. Leurs contours sont d’autant plus flous qu’ils s’inscrivent dans une très grande variabilité des usages et des situations d’interaction. On a tenté de montrer ici comment les utilisateurs les distinguaient cependant, quoique avec différents niveaux de netteté et d’interprétation. Elles se combinent d’ailleurs souvent dans la conduite d’une relation qui alternera entre le recours à l’une ou à l’autre de ces modalités en fonction des situations et des engagements des interlocuteurs. Ces configurations trouvent enfin des prises plus ou moins nettes dans les types de sociabilité, les situations, mais également les dispositifs matériels à travers lesquels les échanges sont assurés.
Notre analyse suggère que les usages des dispositifs de communication mobile et des différentes formes d’échanges textuels électroniques présentent des formes d’affinité avec le recours à la modalité « connectée » d’entretien des échanges. Ces différents dispositifs interactionnels contribuent en effet à réduire les investissements physiques, la charge cognitive et les coûts financiers nécessaires pour initier une connexion, de sorte que l’accessibilité permanente, dont la représentation contribue à fonder la pratique de la gestion « connectée », devient envisageable. Les coûts de transaction sont de fait redistribués vers la négociation de la disponibilité des interlocuteurs. Leur disponibilité devient d’autant plus un enjeu de calcul. Il est caractéristique que les utilisateurs des mini-messages (un mode d’interaction qui ne sollicite justement pas la disponibilité immédiate de l’interlocuteur) aient le discours le plus imprégné de la rhétorique du « de partout et à tout moment », caractéristique de l’univers connexionniste. Mais c’est aussi le mode d’interaction choisi, ou encore le répertoire relationnel mobilisé, « conversationnel » ou « connecté » (et ce d’autant plus que ceux-ci apparaissent réflexivement aux acteurs comme des modalités distinctes et explicites) qui relève d’un calcul d’ordre stratégique dont le cadre est celui de la conduite d’une relation. Nous avons vu à ce propos comment envoyer un mini-message mobile pouvait être délibérément utilisé pour désamorcer une situation de tension, tout en affirmant par ce geste une forme de présence connectée. La prolifération des dispositifs de communication renforce cette tendance en permettant aux acteurs de distribuer leurs échanges sur un ensemble plus vaste de ressources interactionnelles et en diversifiant les arbitrages qu’ils sont conduits à effectuer. Entre le développement d’une gestion connectée des relations et l’innovation technologique qui multiplie les ressources interactionnelles se dessine donc une rationalisation des pratiques relationnelles. Cet enjeu de rationalisation est encore amplifié par la traçabilité des interactions médiatisées sur laquelle se basent des innovations comme la facture détaillée, les réductions de facture sur des numéros privilégiés, l’archivage du courrier électronique (de manière à pouvoir être trié d’un clic par interlocuteur, par sujet, etc.). En effet, tous ces dispositifs rendent réflexivement visibles aux acteurs un historique détaillé et quantifiable des échanges relationnels qu’ils ont pu avoir, du temps qu’ils y passent, de l’argent qu’ils y mettent.
On peut se demander pourquoi les personnes distinguent, et sans doute de plus en plus explicitement, la conduite des relations en mode « connecté » comme une pratique particulière et autonome. L’une des raisons en est sans doute que cette pratique relationnelle porte avec elle des modalités particulières de contrôle social. Il devient soit nécessaire d’être disponible à l’échange, soit de justifier et renégocier son indisponibilité. La possibilité même du basculement de l’attente de présence connectée dans le contrôle, conduit à une dialectique de la contrainte normative et de la discipline intériorisée, où l’on régulera présence et absence, joignabilité et indisponilité à l’échange en fonction du jeu d’attentes, d’obligations et de contraintes qui s’exercent dans cette microphysique du lien. La traçabilité croissante des interactions médiatisées ouvre d’autre part la possibilité pour différentes sortes d’institutions de constituer à plus ou moins grande échelle des tableaux panoptiques portant sur les communications et les échanges interpersonnels, et parfois même sur leur contenu : la facture détaillée est par exemple dans l’univers domestique le support de nombreuses négociations concernant la légitimité et la possibilité des pratiques relationnelles des différents membres de la famille. La pratique « connectée », qui se caractérise par la multiplication des échanges pour soutenir un lien toujours menacé par la distance et la présence pourrait alors constituer une technologie du pouvoir [56]. Une autre piste de recherche consisterait donc, dans cette hypothèse, à montrer comment le répertoire de gestion « connectée » des relations serait susceptible d’irriguer les modes d’échange, de communication et de transaction entre personnes dans une vaste gamme de contextes. Il conviendrait donc de traquer cette configuration de pratiques dans toutes ses occurrences, bien au-delà de la relation téléphonique et de la sociabilité entre proches traitée ici. Il est par exemple intéressant de noter à cet égard comment la question d’une relation électronique continuellement animée commercialement entre les sites de commerce en ligne et les internautes, c’est-à-dire d’une gestion « connectée » de la relation commerciale constitue un fondement du discours actuel sur le commerce électronique et un ressort de son développement [57].
Sous l’angle historique, on peut considérer que la gestion des relations selon une modalité « connectée » s’enracine dans l’évolution actuelle du paysage des technologies de l’information. Mais cet enracinement prend la forme d’une économie relationnelle globale et médiatisée, où même les pratiques de communication concernant des dispositifs de communication plus anciens sont remodelées par l’adoption de nouveaux dispositifs de communication. Il est remarquable de noter qu’en ce moment même, la durée moyenne des conversations téléphoniques sur le téléphone de maison tende à diminuer, sans que la durée totale des communications change très significativement [58]. Cet effet traduit une plus grande tendance à passer des appels fréquents et courts sur ce dispositif. Même les pratiques de communication sur le téléphone de maison se redistribuent donc dans le sens d’une pratique « connectée », ce qui démontre bien le caractère corrélé des différentes pratiques de communication interpersonnelles. Une autre piste de recherche concerne l’équilibre dynamique entre interactions en présence et interactions à distance dans le mouvement de la sociabilité. Nous avons en effet vu comment des dispositifs comme les mini-messages sur mobiles pouvaient constituer une ressource pour différer l’engagement dans des relations de face à face (ou des conversations téléphoniques) perçues comme potentiellement embarrassants ou risqués. Un enjeu de recherche serait donc de voir empiriquement en quoi la gestion « connectée » contribuerait à une redéfinition des arbitrages entre interactions en présence et interactions à distance, et de leur signification.
Cela ouvre également sur d’autres questions concernant la relation entre sociabilité et technologies de l’information. Pour la gestion des interactions médiatisées, on peut par exemple penser que le fait d’entretenir cette présence « connectée » et ratifiée par l’interlocuteur assouplit l’étiquette qui préside au bon déroulement des interactions à distance. Il serait d’autant moins nécessaire de rappeler explicitement les aspects formels et institutionnels du cadre d’interaction à travers une étiquette stricte et des formules rituelles qu’on se sentirait « connecté » à l’autre à travers un flux continu de petits gestes de communication. En ce qui concerne les liens interpersonnels, la question se pose également de savoir en quoi la redistribution des modalités de l’échange change ou non la nature des relations. Or entre la modalité « conversationnelle » et la modalité « connectée », il y a un déplacement de la manière dont sont construits à distance une expérience commune et un monde partagé. Et cette construction même influe sur les perceptions qu’ont les acteurs du statut d’une relation. Dans le cas de relations se construisant uniquement par des échanges électroniques sur internet, des études ethnographiques assez fines ont montré que le basculement d’un échange électronique « éphémère » dans une relation « virtuelle » perçue comme un lien fort survenait lorsque les interlocuteurs prenaient l’initiative de se raconter lors de leurs échanges électroniques les événements importants de leur vie, par exemple un événement familial comme la naissance d’un enfant, c’est-à-dire décidaient de partager à distance une expérience intense à travers les interactions électroniques médiatisées [59]. De plus, la construction d’un univers commun de significations dans le cadre d’une relation particulièrement forte et intime, redéfinit le statut d’autres liens dans l’univers de la sociabilité. Dans les relations conjugales par exemple, où l’autre est présent dans tous les horizons de la vie quotidienne, ce n’est pas que l’expérience quotidienne qui est partagée, c’est aussi le passé qui est réinterprété en commun, ce sont les horizons futurs qui sont reconstruits et rétrécis en fonction du lien, ce qui expliquerait comment la mise en couple reconfigure souvent la perception et les termes des liens amicaux antérieurs [60]. Notre hypothèse serait donc qu’une redistribution de la manière de conduire et modeler les échanges dans le cadre d’une relation et un déplacement dans les formes du partage et la construction d’un espace d’expérience et de sens partagé, dont nous avons tenté ici de montrer l’existence, contribuent bien à une transformation des liens et de la sociabilité interpersonnelle.
 
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NOTES
 
[1]Il arrive fréquemment que ce type d’interaction interpersonnelle se déroule en visibilité directe ou médiatisée par des interlocuteurs autres que les deux protagonistes principaux de l’échange. Le caractère plus ou moins interpersonnel, plus ou moins privé, de l’échange, apparaît en définitive comme une propriété négociée dans le cours même de situations qui peuvent impliquer des tiers : un exemple en est l’adolescent qui s’écarte du groupe quand il reçoit un appel sur son mobile, MURTAGH, 2002 ; WEILENMANN et al., 2002.
[2]HUTCHBY, 2001.
[3]GOFFMAN, 1969.
[4]Il est possible de résister à ces hiérarchisations a priori en considérant que toute interaction est médiatisée, y compris le face à face, HUTCHINS, 1995, et qu’en fait, en dehors de distinctions générales, expression et communication doivent être saisies dans le cours de l’interaction, d’autant que le statut des informations contextuelles y est très différents d’un cas à un autre. Les informations contextuelles comme les ambiances sonores jouent en effet un rôle difficilement comparable dans le cadre des interactions de face à face et les échanges téléphoniques.
[5]Les ethnométhodologues en ont d’ailleurs fait une vertu analytique. En effet, dans le cadre d’une conversation téléphonique, les acteurs doivent construire l’intelligibilité mutuelle de leurs échanges presque essentiellement à partir de leurs seules verbalisation. La construction de cette intelligibilité mutuelle au fil du déroulement de l’interaction est alors empiriquement observable, d’où l’importance paradigmatique des enregistrements téléphoniques pour l’analyse de conversation.
[6]MEYROWITZ, 1985 ; HOPPER, 1992.
[7]La richesse expressive de l’échange téléphonique va en effet inclure également des éléments d’ambiance sonore qui contribuent à le situer, et sur lesquels la conversation rebondit fréquemment, comme nous en verrons des exemples.
[8]VELKOVSKA, 2002.
[9]SACKS et al, 1978.
[10]Certains chats sur internet rendent accessible une représentation à l’interlocuteur du message de son interlocuteur en train de s’écrire, ce qui a des effets sur la situation d’interaction, VELKOVSKA, 2002.
[11]La même opposition joue par exemple entre une messagerie électronique personnelle, où l’on récupère les messages sur son ordinateur propre (et dont la consultation doit donc s’opérer le plus souvent dans le lieu où est situé cet ordinateur, maison ou bureau) et l’usage d’un « webmail », où les messages sont archivés sur un site internet visible (et sont donc consultables de n’importe quel ordinateur connecté à internet).
[12]LICOPPE et HEURTIN, 2001.
[13]LAURIER, 1999 ; MOREL, 2002.
[14]GREEN, 2002 ; LICOPPE et HEURTIN, 2002.
[15]GOFFMAN, 1971.
[16]BERGER et LUCKMANN, 1966.
[17]BIDART, 1997.
[18]LICOPPE et SMOREDA, 2001.
[19]FISCHER, 1992.
[20]Cette possibilité fait partie à la fois des arguments qu’avancent les concepteurs des services de communication interpersonnelles sur les réseau électronique et du débat public qui entoure la diffusion d’internet dans les années 1990, voir FLICHY, 2001. Elle fait tout autant question pour les analystes qui ont tenté d’en rendre compte sociologiquement, CALHOUN, 1998 ; SMITH et KOLLOCK, 1999 ; WELLMAN, 1999 ; DI MAGGIO et al., 2001.
[21]MORLEY, 2000.
[22]Selon le sens proposé par Michel de Certeau, CERTEAU, 1990.
[23]BURT, 1992 ; LAZEGA, 1992 ; FORSE et DEGENNE, 1994, LIN 2001.
[24]Voir par exemple EVE, à paraître.
[25]GRIBAUDI, 1999.
[26]Voir par exemple le travail en cours de Mathieu Loitron, Thèse, EHESS.
[27]BOLTANSKI et CHIAPPELLO, 1999.
[28]BOLTANSKI et CHIAPPELLO, op. cit., p. 177.
[29]HANNERZ, 1990.
[30]CASTELLS, 1996.
[31]URRY, 1999.
[32]MOL et LAW, 1994 ; URRY, 1999.
[33]Et donc en particulier de l’accord des acteurs concernés.
[34]L’étude sur laquelle je me base ici a été menée en 1997 et 1998, avant l’irruption du téléphone mobile, voir SMOREDA et LICOPPE, 2001 ; LICOPPE et SMOREDA, 2001. Les résultats en ont été confirmés lors d’études ultérieures menées en 2000 par Michael Eve, Chantal de Gournay et Zbigniew Smoreda que je remercie de m’avoir donné accès à certains résultats préliminaires.
[35]Un certain nombre de résultats relatifs à cette étude ont été publiés ou sont en cours de publication, LICOPPE et HEURTIN, 2001 ; LICOPPE et HEURTIN, 2002.
[36]Cette section s’appuie sur la réinterprétation d’une étude purement qualitative des usages des mini-messages mobiles initiée par Carole-Anne Rivière et Christian Licoppe en 2000, et qui sera publiée ultérieurement. Je remercie Carole-Anne Rivière de m’avoir laissé disposer ici des quelques éléments pertinents à la ligne de recherche développée ici.
[37]Le budget moyen des ménages dédié au poste technologie de l’information a fait plus que doubler depuis 1995, accroissement porté majoritairement porté par les téléphones mobiles.
[38]PERIN et CHABROL, 1993 ; CLAISSE et ROWE, 1993 ; RIVIERE, 2000.
[39]LICOPPE et SMOREDA, 2001.
[40]GOFFMAN, 1971.
[41]LICOPPE et SMOREDA, 2001.
[42]BERGER et KELLNER, 1964 ; BERGER et LUCKMANN, 1966.
[43]Cette notion d’éloignement étant prise ici dans un sens subjectif, telle qu’elle est perçue et traduite en termes de droits et de devoirs réciproques par les protagonistes.
[44]LICOPPE et HEURTIN, 2001.
[45]ARMINEN, 2002.
[46]Elle constitue alors une modalité de cet âge de l’accès, proposé comme caractéristique du capitalisme contemporain, RIFKIN, 2000.
[47]LICOPPE et HEURTIN, 2001.
[48]JAKOBSON, 1973.
[49]Ce caractère expressif des échange a été noté dans des études sur les groupes d’adolescents norvégiens, dans le cadre de ce que les auteurs ont appelé « hyper-coordination » avec les téléphones mobiles, LING et al., 2002.
[50]Le sociologue Maurice Hallbwachs a décrit comment l’inscription répétée des interactions dans des lieux confère aux groupes sociaux une mémoire collective, à travers la permanence des dispositions matérielles inscrites dans l’espace et de l’empreinte des groupes sociaux sur celles-ci, HALLBWACHS, 1997.
[51]Il s’agit d’une étude sur les utilisateurs de téléphone mobile achetés à titre privé.
[52]Voir supra note 4, et RIVIERE, 2002.
[53]Ces utilisateurs sont eux-mêmes plutôt dans la tranche 15-35 ans et gros utilisateurs du mobiles pour leurs communications vocales. Des études ont été menées sur les adolescents finlandais, qui tout en témoignant de pratiques spécifiques, vont dans le sens des résultats présentés ici, KASESNIEMI et al., 2002.
[54]CERTEAU, 1990.
[55]Un tel basculement a été discuté dans le cas de la souris d’ordinateur, DOURISH, 2001 et étendue au cas du téléphone mobile, RELIEU, 2002.
[56]Dans l’esprit du rôle que donne Michel Foucault à l’ensemble des technologies panoptiques, FOUCAULT, 1975.
[57]LICOPPE, 2001.
[58]Données France Telecom.
[59]MILLER et SLATER, 2000.
[60]BERGER et KELLNER, 1964.
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LICOPPE et SMOREDA, 2001. Suite de la note...
[40]
GOFFMAN, 1971. Suite de la note...
[41]
LICOPPE et SMOREDA, 2001. Suite de la note...
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BERGER et KELLNER, 1964 ; BERGER et LUCKMANN, 1966. Suite de la note...
[43]
Cette notion d’éloignement étant prise ici dans un sens sub...
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[44]
LICOPPE et HEURTIN, 2001. Suite de la note...
[45]
ARMINEN, 2002. Suite de la note...
[46]
Elle constitue alors une modalité de cet âge de l’accès, pr...
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[47]
LICOPPE et HEURTIN, 2001. Suite de la note...
[48]
JAKOBSON, 1973. Suite de la note...
[49]
Ce caractère expressif des échange a été noté dans des étud...
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[50]
Le sociologue Maurice Hallbwachs a décrit comment l’inscrip...
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[51]
Il s’agit d’une étude sur les utilisateurs de téléphone mob...
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[52]
Voir supra note 4, et RIVIERE, 2002. Suite de la note...
[53]
Ces utilisateurs sont eux-mêmes plutôt dans la tranche 15-3...
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[54]
CERTEAU, 1990. Suite de la note...
[55]
Un tel basculement a été discuté dans le cas de la souris d...
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[56]
Dans l’esprit du rôle que donne Michel Foucault à l’ensembl...
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[57]
LICOPPE, 2001. Suite de la note...
[58]
Données France Telecom. Suite de la note...
[59]
MILLER et SLATER, 2000. Suite de la note...
[60]
BERGER et KELLNER, 1964. Suite de la note...