2002
Réseaux
Sociabilite et technologies de communication
Deux modalités d’entretien des liens interpersonnels dans le contexte du déploiement des dispositifs de communication mobiles
Christian Licoppe
L’objectif de cet article est d’identifier deux configurations d’usages idéal
typiques concernant la gestion des liens téléphoniques entre proches, à
l’articulation de deux échelles d’observation des usages, celle des
interactions médiées et celle des relations interpersonnelles. La première de
ces modalités est faite de conversations ouvertes, souvent longues où l’on
prend le temps de discuter, passées à des moments propices. L’ouverture des
dialogues, le fait de s’installer dans l’échange téléphonique constituent le
signe de l’engagement dans le lien. L’autre est composé d’appels courts,
fréquents, où le contenu peut jouer un rôle secondaire par rapport au simple
fait d’appeler. Le caractère continuel de ce flux d’échanges ponctuels permet
d’entretenir le sentiment d’une connexion permanente, l’idée que l’on peut
ainsi éprouver à chaque instant l’engagement de l’autre dans la relation. A
travers plusieurs enquêtes portant successivement sur le téléphone de
maison, le téléphone mobile, et les mini-messages sur mobile, on observera
comment chaque dispositif offre des prises différentes dans la pratique à ces
répertoires d’entretien des liens interpersonnels (sans en déterminer
complètement l’usage) et contribue à une plus grande netteté et généralité
des représentations que s’en font les utilisateurs.
In this article the author identifies two configurations of ideal-type uses
concerning the management of telephone relations between close friends or
family, at the articulation of two scales of observation, that of mediated
interactions and that of interpersonal relations. The first mode consists of
calls made at appropriate times with open, often long conversations in which
the interlocutors take their time to chat. The opening of the dialogue and the
fact of settling down to talk is the sign of engagement in the relationship.
The other consists of short, frequent calls, the content of which is often
secondary to the fact of calling. The continuous nature of the flow of
interaction can maintain the impression of a permanent link, of being able to
experience the other person’s engagement in the relationship at all times.
Through several surveys on the domestic phone, the mobile phone and SMS
on the mobile phone, we observe how each device offers different
affordances, in practice, to these forms of maintaining interpersonal relations
(without completely determining their use), and contributes to greater clarity
and generality of users’ representations of them.
Les échanges interpersonnels se distribuent en une variété croissante
de dispositifs de communication qui assurent chacun une forme de
médiation spécifique. Qu’il s’agisse en effet de considérer les
interactions, les liens interpersonnels, les réseaux sociaux ou les systèmes
globaux de flux de communication, la question de l’articulation entre
sociabilité et technologies de communication se pose dans chaque cas. Elle
est cependant traitée à chaque échelle d’une manière différente par les
recherches actuelles. C’est cette diversité que nous voudrions d’abord mettre
en perspective, en proposant un cadre interprétatif aux recherches
empiriques que nous présenterons ensuite. Celles-ci visent à identifier tant
dans les usages que dans leur représentation deux manières distinctes de
conduire les relations interpersonnelles. Ces recherches empiriques
conduisent également à saisir comment elles investissent les usages dans
différentes configurations de l’ensemble des dispositifs de communication
disponibles.
Interactions interpersonnelles médiatisées : quelques lignes de force
pour une typologie comparée
Les interactions interpersonnelles se situent du côté des plus petites échelles
d’observation. Nous nous attacherons ici à considérer les dispositifs
interactionnels conçus essentiellement pour assurer un échange « privé
[1] »
entre deux interlocuteurs déterminés par un numéro de téléphone ou une
adresse électronique. Un tel cadrage délimite un champ d’analyse où peut
alors s’insérer une large gamme de dispositifs interactionnels usuels, comme
la conversation en face à face, l’échange téléphonique (lui-même déclinable
sur différents supports (le téléphone de maison fixe ou sans fil, le terminal
mobile, la cabine publique…), le courrier électronique et la messagerie
instantanée, les mini-messages sur mobile (SMS ou « short message
services »), les correspondances épistolaires. Dans la mesure où la situation
d’interaction s’appuie ainsi sur l’usage d’un médium particulier, on peut
tenter de décrire la manière relativement générale dont elle est modelée et
formatée par les technologies qui la sous-tendent. La notion d’interaction
médiatisée constitue en ce sens une voie pour saisir la manière dont les
pratiques interactionnelles sont encastrées dans un substrat matériel et
technologique et pour en permettre la comparaison
[2]. L’analyse comparative
des échanges interpersonnels en tant qu’interactions médiatisées me semble
s’être organisée jusqu’à aujourd’hui autour de trois lignes de force.
La première de ces orientations repose sur la distinction entre expression et
communication. Elle a initialement proposée par Goffman pour rendre
compte des spécificités de l’interaction en face à face
[3]. L’expression
recouvre les gestes, les signes, les vocalisations, les bruits et les mouvements
qui suintent des individus, le plus souvent indépendamment de leur volonté.
Ces manifestations restent liées aux personnes qui en sont la source et ne
font sens que dans le contexte de leur émission. Elles ne disent rien à propos
des choses en général, mais renseignent sur la personne qui en est l’origine.
Goffman restreint par opposition la notion de communication à l’utilisation
de signes langagiers. Dans ce sens spécial et étroit, la « communication »
porte sur des énoncés symboliques et intentionnels concernant des choses, des
événements ou des idées. Au contraire de l’expression, la communication peut
être abstraite et détachée de la situation, traiter du passé, d’événements
lointains, ou de concepts. Cette distinction a permis à divers auteurs
d’opposer différentes interactions médiatisées, souvent en introduisant
subrepticement une forme de hiérarchie des modes d’interaction
[4]. Dans une
perspective interactionniste, les personnes se rendent mutuellement
intelligibles leurs actions en train de se faire et modèlent leurs
comportements en conséquence, en s’appuyant sur tous les repères
perceptibles. A ce titre, plus une interaction laissera de part à l’expression,
plus les accommodements mutuels trouveront de points d’appui contextuels
et plus l’interaction sera ajustée et tenue. En ce sens, la conversation
téléphonique, où le médium filtre une grande partie des comportements non-verbaux, pourrait apparaître appauvrie, relativement à la plénitude
expressive que représente l’interaction de face à face
[5]. Un argument
similaire
[6] permet d’opposer la richesse expressive de la communication
orale, par exemple pour le téléphone ou la radio (richesse expressive qui
portera à la fois sur les personnes qui y parlent mais aussi sur les ambiances
sonores des lieux d’où ils parlent
[7] ) à la pauvreté expressive relative de
l’échange écrit (correspondances papier ou électroniques).
La deuxième piste repose sur la question de l’attention conjointe dans le
déroulement de l’interaction. D’un côté, on aurait ainsi les interactions qui se
dérouleraient en co-présence physique (une situation d’unité de lieu et de
temps qui caractérise bien sur les différentes formes de face à face), ou
encore des situations sans co-présence physique, mais où sont attendues
certaines formes d’ajustement mutuel et d’attention conjointe dans le cours
du déroulement de l’interaction (une situation marquée par l’unité de temps
mais non pas de lieu, comme dans le cas des échanges téléphoniques,
visiophoniques, des « chats » et des messageries instantanées sur internet).
De l’autre côté, on trouverait toutes les modalités d’échange où la contrainte
d’attention conjointe est relâchée et où la réponse est perçue comme différée
(usages des répondeurs et des messageries vocales dans le cadre des
échanges téléphoniques et oraux, courrier électronique sur internet et mini-messages sur mobiles, dans le cadre des échanges électroniques et textuels).
Cette distinction n’est pas indépendante de la première. En effet, moins un
média est expressif, plus les signes de l’attention de l’autre sont rares, et plus
les acteurs cherchent à se rassurer sur le fait que leur interlocuteur soit
présent et attentif, et que la convention d’attention conjointe soit respectée.
Ce cas de figure est particulièrement commun dans les interactions sur
messageries instantanées, où sont fréquents les messages électroniques
destinés à vérifier que l’attention de l’autre n’a pas été captée par un autre fil
de discussion électronique
[8]. D’autres distinctions peuvent entrer en jeu dans
la gestion de la réciprocité des tours de parole où il faut parfois distinguer
entre la question de la conversation ordinaire où l’allocation des tours de
parole est gérée par les interlocuteurs dans le cadre d’une interaction orale
qui se fait à mesure qu’elle se dit et s’écoute
[9], et les échanges textuels
électroniques où l’on a souvent accès aux messages après qu’ils aient été
écrits
[10].
La troisième piste porte sur l’accessibilité des interlocuteurs sur un médium
particulier et plus particulièrement sur le fait qu’ils doivent ou non être situés
dans un lieu particulier pour qu’on puisse les joindre à travers ce médium.
Cette question nous semble particulièrement pertinente ici, dans la mesure
où l’on peut mettre en contraste le téléphone de maison ou de bureau, qui
requièrent que l’interlocuteur soit en un lieu précis (où l’on passe pour
récupérer ses messages sur répondeur) pour être accessible, et le téléphone
mobile, qui rend l’autre potentiellement accessible où qu’il soit. En théorie
du moins, du fait de sa portabilité, le mobile séparerait l’accessibilité des
contraintes de localisation des interlocuteurs. Notons que cette séparation
peut s’opérer autrement que par la portabilité des terminaux, par exemple par
la distribution de l’accès sur un grand nombre de terminaux fixes répartis sur
autant de lieux
[11]. Dans le cas du téléphone mobile qui sera au cœur de la
recherche présentée ici, cette accessibilité potentiellement permanente qu’il
confère à son possesseur et qui en est la propriété la plus caractéristique est
en pratique nettement plus restreinte. L’accessibilité technique n’est pas la
disponibilité sociale, laquelle est en fait négociée, et ce à plusieurs titres. Elle
dépend d’une part de multiples petits arbitrages, comme le fait de prendre
son mobile avec soi, de le laisser allumé plutôt qu’éteint, de répondre soi-même plutôt que laisser le correspondant déposer un message, autant de
décisions qui déterminent d’ailleurs le développement de l’usage du mobile
dans la phase d’apprentissage, d’autant plus rapide et intense que l’utilisateur
est directement joignable
[12]. La joignabilité est d’autre part négociée en
fonction des situations, et la disponibilité à l’interaction réaffirmée d’une
part par la thématisation du lieu dans la conversation, le sempiternel « tu es
où ? » qui intervient dans mainte entame de conversation sur mobile
[13], et par
la gestion explicite ou implicite des contextes d’interaction, par exemple en
anticipant des agendas complexes pour son interlocuteur, en exploitant les
ressources offertes par une pause entre plusieurs activités ou en s’isolant de
situations collectives pour délimiter et dégager un cadre « privé »
d’interaction à l’intérieur d’un espace public
[14].
Mais le niveau de l’interaction n’épuise pas l’ensemble des questions que
posent les articulations des technologies informelles et de la sociabilité. A
une échelle temporelle plus vaste que celle des interactions, se pose la
question des relations, des liens interpersonnels.
Des relations outillées par les dispositifs de communication
La relation se déploie en effet sur une temporalité plus longue que
l’interaction. Elle se distribue au fil de son déroulement sur une multiplicité
de contextes et de situations, ce qui exclut que l’on puisse attribuer sa
permanence à une quelconque unité d’action. Dans une perspective
interactionniste et constructiviste, la relation se donne comme une
succession d’échanges situés et d’interactions médiatisées. Chacune de ces
interactions médiatisées vient dynamiquement réactiver, réaffirmer,
reconfigurer la relation. En retour, la relation fait partie du cadre participatif
dans lequel l’interaction va se déployer et elle peut être soit directement
thématisée dans les échanges ultérieurs, soit invoquée ostensiblement dans
l’interaction sous forme de signes du lien
[15]. La relation prend en définitive la
forme métaphorique d’une « conversation continue », faite d’une multitude
d’interactions unifiées dans la durée, par la construction d’attentes et de
routines partagées d’un monde commun
[16]. De par cette construction d’un
univers partagé dans lequel le lien interpersonnel se constitue réflexivement
comme une forme autonome, la représentation de ce lien se détache des
interactions et des situations dans lesquelles il s’affirme et se construit. Il
entre dans des typologies où interviennent des rôles et des identités et qui
permettent de discuter du lien marital, amical, parental, communautaire, etc.
En ce sens, l’analyse des relations interpersonnelles s’installe dans un entre-deux, entre la perspective constructiviste d’un lien affirmé et reconstruit à
chaque fois dans l’interaction, et qu’il s’agit de saisir comme
accomplissement, et un point de vue plus détaché, où la relation va être prise
comme une forme objectivée, et comparable à d’autres.
Du point de vue de l’encastrement des liens interpersonnels dans des
dispositifs de communication, la question ne peut plus se traiter de la même
manière que dans le cas de l’interaction. On ne peut parler d’interaction
médiatisée comme on pouvait plus légitimement le faire pour des
interactions simples. En effet, les nombreuses interactions constitutives du
lien tendent à se distribuer sur une grande variété de médiations techniques
et de contextes différents, en fonction d’arbitrages situés et interdépendants.
Le fait que le lien puisse être activé dans des mondes sociaux différents est
d’ailleurs justement une caractéristique du lien fort
[17]. Du coup la relation
s’enrichit aussi de ce fait de la variété des supports et des accès pour se
relancer et rebondir. Il y a ainsi toutes les chances pour que si l’on se voie,
on se téléphone aussi, et de fait, plus on se voit plus on se téléphone
[18]. La
relation se joue donc dans l’ensemble du paysage technologique dans lequel
elle se déploie.
En fait, la relation entre liens interpersonnels a surtout été posée relativement à
la séparation géographique des acteurs et aux implications des technologies de
communication dans l’entretien et la construction des liens entre personnes
distantes. Dans le cas de l’entretien des liens, l’idée est que les technologies de
communication suppléent à la distance et aident à rétablir une proximité
relationnelle menacée par la séparation géographique. Le téléphone est ainsi
promu depuis les origines comme une manière de parler et d’entretenir des
relations à distance
[19]. En ce qui concerne la construction du lien, le problème a
resurgi avec les services de communication électronique, qui ont suscité de
nombreuses interrogations sur la possibilité de constituer des liens forts et des
communautés, sans que jamais les personnes se rencontrent, ne faisant
qu’échanger sur internet
[20]. La vivacité de ces débats fait à mon sens
symptôme de la difficulté à concevoir l’établissement de liens forts sans des
moments de co-présence physique, de face à face.
Tableau 1.
Figures du lien selon les dimensions croisées de l’éloignement spatial
des acteurs et de leur proximité relationnelle
[21]
Tableau 1. Figures du lien selon les dimensions croisées de l’éloignement spatial
des acteurs et de leur proximité relationnelle21
Proche Loin
Proche Membre de la communauté Relation « virtuelle »/Diasporas
Lointain Etranger Exotique
(L’axe horizontal est celui de la distance spatiale, l’axe verticale de la distance
relationnelle.)
Si l’on dresse, comme l’a fait Morley, un tableau croisé des types de liens en
fonction de la proximité géographique et de la proximité relationnelle
(tableau 1), la case qui est en jeu lorsqu’il s’agit de comprendre le rôle des
dispositifs de communication à distance relativement aux liens
interpersonnels est alors bien celle des liens forts entre personnes distantes
avec deux cas de figure :
- Le lien fort a été constitué selon différentes figure du partage initial d’un
lieu commun dont les acteurs se seraient éloignés, comme dans le cas des
parents restés dans leur province ou encore des diasporas. C’est le contexte
privilégié du modèle de la suppléance, c’est-à-dire de l’interprétation des
technologies de communication pour maintenir le lien. Les dispositifs
interactionnels viennent suppléer à cette séparation spatiale pour réactiver et
réaffirmer le lien originel.
- Ce lien se construit à distance à travers les médiations électroniques, peut-être sans que les acteurs se rencontrent jamais, sans qu’ils partagent jamais
un lieu réel et mythique qui serait fondateur du lien. De telles relations
- virtuelles » font de ce fait problème : admettre leur existence, c’est en effet
renoncer à l’idée de l’expérience partagée d’un lieu comme fondement du
lien qui constitue sans doute l’un des présupposés les plus ancrés dans nos
représentations de la sociabilité.
Il faut remarquer pour finir que l’interprétation selon laquelle les dispositifs de
communication viendraient aider à réparer, maintenir, réaffirmer un lien
fragilisé par l’éloignement, ou encore créer le lien
ex nihilo, en surmontant
frontalement l’éloignement, repose sur la représentation d’une relation qui est
construite par les participants. Cette construction peut relever d’une gestion
plus ou moins explicite, régulée ou calculée de la relation, d’un usage parfois
tactique, parfois stratégique des ressources que constituent les outils de
communication
[22]. Les dispositifs de communication à distance outillent donc
la relation. Ils permettent dans cette approche de négocier un compromis entre
le déficit relationnel que crée l’absence et les investissements qu’il faut
désormais mobiliser pour entretenir cette « conversation continuelle et
ininterrompue » qui est la matière même du lien.
Parler de liens interpersonnels permet d’élargir vers un niveau d’analyse plus
macroscopique, celui des réseaux égocentrés de relations interpersonnelles
dont le maillage constitue une trame du tissu de la sociabilité. La question
des technologies de l’information y est encore très différemment prise en
compte.
L’analyse des réseaux sociaux et la question des technologies
de l’information
On peut distinguer à ce niveau plus macroscopique deux grandes classes
d’approches, celles qui se donnent la structure des réseaux de liens comme
objet, et celles qui font passer les réseaux interpersonnels aux second plan,
en s’intéressant aux systèmes de flux et d’échanges qui circulent à travers
ceux-ci.
Le paradigme structural de l’analyse des réseaux sociaux
[23] opère
directement sur l’espace maillé des liens interpersonnels. La situation est
dans ce cas celle d’un individu calculant ses opportunités dans cet espace de
lien dont la topologie locale configure son capital social. Le point de
focalisation est donc le réseau des liens comme espace d’opportunités et de
contraintes. Tout en ne déniant pas la possibilité de réseaux multiplexes,
imbriquant divers types de médiations et de pratiques interactionnelles
différentes, l’analyse structurale des réseaux tend fréquemment, pour des
raisons souvent empiriques, à se déployer à partir de données relativement
exhaustives concernant un canal d’interaction, au détriment des autres et à
négliger de ce fait la question de la prise en compte du caractère multiplexe
des liens dont l’étude pourrait remodeler les résultats
[24]. Une alternative est
fournie par des modèles où le réseau de liens constitue une configuration
dont tous les éléments sont interdépendants (ce que j’ai appelé plus haut une
économie relationnelle), où le lien est sédimenté historiquement à travers
une variété de contextes et de situations, et où il s’agit en définitive de rendre
compte de cette configuration des réseaux de sociabilité par des modèles
génératifs
[25]. Mais ces approches configurationnelles n’ont commencé que
très récemment à prendre en compte la multiplicité des modes d’interaction
et des ressources du paysage communicationnel dans lequel s’inscrit la
relation comme élément déterminant de la construction et de la nature du
lien interpersonnel
[26].
La sociologie morale s’est emparée à son tour de la question des réseaux de
relations interpersonnelles pour en faire un répertoire particulier de la
justification pragmatique fondé sur la mobilisation des liens, ce que Luc
Boltanski a proposé d’appeler « cité connexionniste » : l’individu y est porté
par un désir de branchement, équipé d’un ensemble de liens qu’il gère en
fonction d’objectifs fluctuants, de projets temporaires et révisables ; sa
grandeur réside dans sa capacité à ne pas se fixer, à rebondir d’un projet à
l’autre
[27]. Comme le remarquent très justement cet auteur, l’individu qui
opère dans la cité connexionniste est équipé en technologies de
l’information
[28]. Cet argument offre une piste pour établir le lien avec les
technologies de communication. En effet, l’acteur de cette cité est sans doute
d’autant plus allégé dans ses engagements et mobile dans les réseaux sociaux
qu’il est plus lourdement équipé en ressources communicationnelles.
Un second ensemble de recherches est issu de travaux situés aux confins de
plusieurs disciplines, telles que la sociologie, l’anthropologie et la
géographie. Ces approches opèrent à plus large échelle encore que l’analyse
des réseaux de sociabilité et traitent des échanges médiatisés comme un
système global de flux. Un tel flux d’informations et de significations se
superpose au flux des personnes et des biens
[29]. Il est structuré en réseaux
sociaux avec des nœuds et des liens, encastrés dans un réseau
« technologique » où circulent des données électroniques digitalisées : cette
convergence des technologies de l’information et de la structure sociale crée
une nouvelle base matérielle pour la réalisation des activités à travers la
structure sociale
[30]. Considérant la structure des réseaux de liens comme un
environnement donné, ce genre d’analyse cherche à articuler les activités
d’échanges d’information et les dispositifs de communication, en se
focalisant sur les possibilités offertes par la numérisation des échanges dans
une configuration donnée des technologies et des réseaux. Une telle
configuration conditionne en effet un degré particulier de convergence et
d’intégration des formats d’échange (au sens où un même réseau peut
transporter des flux multimédia). Selon le niveau atteint d’intégration des
différents médias dans les flux d’échange, divers systèmes de flux
posséderont à des degrés différents la capacité de rapprocher par delà
l’espace et le temps des événements distants, des lieux et des personnes
[31].
Loin du caractère situé et médiatisé des interactions, la distribution générale
des médiatisations possibles dans un tel système de flux est alors condensée
métaphoriquement en une propriété similaire à une viscosité : celle-ci serait
caractéristique d’un système des flux traité lui-même comme un liquide, et
qui percolerait ou diffuserait par capillarité dans un matériau poreux
constitué de l’emboîtement des réseaux sociaux et des réseaux techniques
qui sous-tendent le système des flux d’information
[32].
Il faut enfin noter que le développement et l’usage croissant des dispositifs
de communication fournit une opportunité nouvelle pour mener des
recherches sur la sociabilité médiatisée à toutes les échelles, de l’interaction
médiatisée aux systèmes de flux. Il est en effet empiriquement envisageable,
du fait de la traçabilité inhérente aux échanges numérisés, et dans les limites
du respect des réglementations en vigueur en ce qui concerne la
confidentialité de ces données
[33], d’inventorier les pratiques de
communication interpersonnelles, en constituant des bases de données sur
leurs échanges et le contenu de ceux-ci sur des périodes de temps
considérables. Il est donc pour la première fois envisageable de constituer
des données empiriques nous donnant accès aux pratiques de sociabilité
électroniquement médiatisées aux trois échelles que j’ai considérées ici. La
question de comprendre l’articulation entre sociabilité médiatisée et
dispositifs de communication prend donc un relief particulier. C’est ce que
cet article cherche à faire en se concentrant sur l’échelle intermédiaire et tout
à fait essentielle des liens interpersonnels. Nous chercherons tout
particulièrement à repenser la question trop délaissée des couplages entre la
construction des liens interpersonnels et la variété des technologies de
communication sur laquelle celle-ci peut se jouer.
Un projet à l’échelle de la relation : deux modalités d’entretien du lien
Nous allons donc identifier ici deux configurations d’usages idéal-typiques,
concernant la gestion des liens téléphoniques entre proches. L’une est faite
de conversations ouvertes, souvent longues où l’on prend le temps de
discuter, passées à des moments propices. L’ouverture des dialogues, le fait
de s’installer dans l’échange téléphonique constituent le signe de
l’engagement dans le lien. L’autre est composée d’appels, courts, fréquents,
où le contenu peut jouer un rôle secondaire par rapport au simple fait
d’appeler. Le caractère continuel de ce flux d’échanges ponctuels permet
d’entretenir le sentiment d’une connexion permanente, l’impression que le
lien peut être activé à tout moment, que l’on peut ainsi éprouver à chaque
instant l’engagement de l’autre dans la relation. A travers plusieurs enquêtes
portant successivement sur le téléphone de maison juste avant que ne se
diffuse le téléphone mobile
[34], puisque ce téléphone mobile à l’instant où son
usage explose
[35], enfin les mini-messages sur mobile, au moment où leur
usage se développe, alors même que l’usage des téléphones mobiles s’est
banalisé
[36], on observera comment chaque dispositif offre dans la pratique
des prises différentes à ces répertoires d’entretien des liens interpersonnels
(sans en déterminer complètement l’usage) et contribue à une plus grande
netteté et généralité des représentations que s’en font les utilisateurs.
C’est donc en constituant empiriquement cet objet d’analyse particulier, et
en introduisant une dimension historique, c’est-à-dire en considérant
comment se redistribuent dans la pratique ces modalités de gestion du lien
quand changent les ressources interactionnelles à la disposition des acteurs,
que nous allons tenter d’éclairer en partie l’articulation entre sociabilité
interpersonnelle et technologies de communication. La prolifération des
dispositifs de communications vient modifier les données de ce jeu.
L’innovation technologique et le développement de la consommation
[37] dans
ce secteur ont ainsi permis une très forte adoption des téléphones mobiles en
France entre 1999 et 2001, une croissance assez régulière depuis cinq ans de
l’équipement des ménages en connexion à internet, une croissance forte de
l’usage des mini-messages courts sur mobiles en 2000 et 2001. Ces vagues
d’adoption de différentes technologies et services de communication
interpersonnelle constituent autant d’opportunités et de contraintes nouvelles
pour entretenir des relations distribuées sur des formes d’autant plus variées
d’interactions médiatisées. Mais chaque dispositif ne vient pas simplement
s’additionner aux autres, ni son usage se substituer à un usage concurrent.
C’est l’ensemble de l’économie relationnelle qui est travaillée à chaque fois
dans son ensemble par la redistribution du paysage technologique dans
lequel se joue la sociabilité interpersonnelle. Et c’est justement une partie de
ce « travail » de la sociabilité par les technologies de communication que cet
article se donne pour objet de reconstruire empiriquement, au niveau des
pratiques et de leurs représentants.
Maintenir le lien à distance en prenant le temps de la conversation
téléphonique : un répertoire d’usages bien observable dans le cas
du téléphone de maison
L’un des résultats stables et récurrents des études statistiques sur la
communication téléphonique résidentielle à partir du téléphone de maison
est donc que plus les correspondants sont éloignés, plus les conversations
téléphoniques sont longues (en moyenne) et espacées
[38]. Cet effet est d’autant
plus marqué que les correspondants sont des proches, donc en particulier des
membres de la famille et des amis. Une étude récente sur l’évolution des
comportements téléphoniques avant et après déménagement donne à cet
égard des résultats encore plus frappants
[39], puisque :
- la durée moyenne des conversations téléphoniques reste du même ordre si
l’on reste dans la même zone géographique,
- elle se raccourcit pour les correspondants dont les foyers qui déménagent
se rapprochent,
- elle se rallonge pour ceux dont les foyers s’éloignent,
- la fréquence des appels évolue bien sûr en sens contraire de la durée des
appels.
L’interprétation la plus usuelle de cet effet particulièrement robuste consiste
à rapporter la distance géographique à une raréfaction des possibilités de
face à face. Dans cette interprétation, qui repose implicitement sur le primat
du face à face quant à la richesse et la plénitude des échanges, la distance
géographique est traduite en une distance relationnelle. Le téléphone y
constitue une ressource pour entretenir et maintenir le lien, comme dans
l’exemple de cet étudiant :
Si je ne les appelle pas pendant une semaine [mes parents] ils vont se faire du
souci et ils appelleront, alors je n’oublie jamais… disons, presque jamais.
Ces attentes se cristallisent jusqu’à conduire à de véritables rituels
téléphoniques, comme cette jeune femme qui appelle son père chez lui avec
une grande régularité, et souffre du manque de spontanéité de ce mode de
relation téléphonique :
C’est dur, ce n’est pas naturel pour moi de téléphoner par exemple tous les
dimanches après midi, genre je te raconte ma semaine. Je préfère quand c’est
genre, tu vois, je pense à mon père, je vais lui téléphoner quoi.
Dans ce cas, un écart, un oubli, peuvent venir mettre en danger la trame
affective du lien. Le rituel s’institutionnalise et l’appel par lui-même devient
une obligation. C’est tout autant le cas du rituel téléphonique plus formalisé
qui organise les échanges entre cet étudiant et sa grand-mère :
Appeler ma grand-mère c’est un devoir. Je le fais parce que je sais que cela
va lui faire plaisir, mais je n’ai pas grand-chose à lui dire. J’appelle pour
donner signe de vie quand même. Pour ma mère c’est pour qu’elle ne
s’inquiète pas, pour savoir comment elle va, pour maintenir le lien malgré la
distance.
De tels appels tendent à être relativement longs. On prend des nouvelles, on
prend le temps de se parler sans afficher un but précis, comme cette jeune
fille qui appelle ses parents :
Sans avoir rien à se dire vraiment, histoire de parler, pour raconter la petite
bêtise qui vient de se passer la veille ou quelque chose dans la rue, je ne sais
pas, du tout et du rien. Des choses importantes d’ailleurs.
Le fait de conduire un dialogue ouvert devient pour les deux partenaires un
signe du lien
[40], d’autant plus nécessaire que la relation est rendue plus
vulnérable par une distance physique permanente ou provisoire. Cette
interprétation réflexive en termes de maintien du lien est d’ailleurs assez
explicite, en témoigne étudiante dont le petit ami habitait loin et qui raconte
comment elle l’appelait tous les soirs « normalement trois quarts d’heure »,
pour raconter « ce qu’on allait faire, quand on allait se voir », mais, surtout,
On se racontait les journées… Quand on se racontait les journées on avait
l’impression de ne pas être si loin que cela. Ça rapproche.
Les études statistiques que nous avons pu mener sur la répartition de ces
appels durables montrent que les appels longs passés du foyer sont
majoritairement dirigés vers d’autres téléphones de maison. Ils sont
également majoritairement passés le soir, à partir de 19 heures, et tendent à
être d’autant plus longs qu’ils sont tardifs. Cette tendance correspond à la
plus grande probabilité de trouver les membres actifs du foyer
simultanément chez eux et disponibles. Dans la soirée, lorsque les tâches
domestiques se font moins pressantes, il faut arbitrer entre téléphoner et
d’autres activités, perçues comme de détente. C’est le choix que fait cette
jeune femme, qui vit seule avec un enfant :
Mon plaisir le soir ce n’est pas de regarder la TV, c’est de me mettre à
téléphoner. Comme chacun est très pris [dans la journée], on se téléphone
beaucoup plus.
Sur le tard, après dix heures, le nombre d’appels passés décroît massivement,
tandis que les appels plus rares effectués aussi tard rallongent
considérablement en moyenne
[41]. Ceci est lié à deux effets. D’une part, des
conventions de politesse relativement explicites, qui font qu’en dehors des
proches, il est en général impoli d’appeler au téléphone après cette heure.
D’autre part, après dix heures, une plus grande disponibilité est en général
attendue, du fait que la plupart des activités domestiques contraignantes et
routinières ont en principe été réalisées. Ces longues conversations entre
intimes, du fait de leur inscription dans les territoires domestiques se voient
influencées par les rythmes et les temporalités propres à la maison.
On décrira ce répertoire d’usages comme le mode « conversationnel » de
gestion des liens téléphoniques entre proches, dans la mesure où il est fait de
conversations ouvertes, relativement longues, où l’on prend des nouvelles
des proches, à un moment souvent préparé pour. Le mot conversationnel
insiste plus ici sur le caractère ouvert de l’échange, où on prendra le temps
de le laisser se dérouler, plutôt que sur l’idée d’un dialogue enchaînant des
tours de conversations réciproques. Dans certains cas, l’un des interlocuteurs
parlera en effet tout le temps ou presque, l’enjeu de l’échange étant alors de
raconter à l’autre ce qui lui est arrivé, aussi quotidien que ce puisse être,
pour réaffirmer le lien en ratifiant une mémoire partagée d’événements que
l’on n’a pas vécus ensemble.
Cette modalité « conversationnelle » ne constitue pas le seul répertoire
possible. On sent aussi affleurer chez les jeunes utilisateurs en particulier la
représentation d’une autre modalité d’interaction téléphonique. Ils
commencent à donner à certains appels ponctuels, brefs, ciblés, une
cohérence en tant que modalité relationnelle propre. L’un des amis de cette
jeune femme (et c’est une habitude de leur groupe) multiplie ainsi les
messages sur le répondeur de son téléphone de maison :
Il peut me laisser cinq messages de suite, je t’appelle… Qu’est ce que tu
fais ? Tu n’es pas chez toi, je pense à toi.
Une distinction émerge entre une multiplication d’appels très brefs et les
appels passés sur une modalité plus « conversationnelle », comme pour cette
jeune fille qui passe de nombreux coups de téléphone d’ordre pratique la
journée à son petit ami, mais l’appelle tous les soirs, sur un autre mode :
Par contre, le soir, c’est raconter ta vie bêtement…
Le rôle de cette multiplication d’appels dans le maintien du lien entre
proches n’est toutefois qu’assez rarement explicité chez ces utilisateurs du
téléphone de maison. Cette femme constitue une des exceptions. Avec son
amie la plus proche,
On s’appelle tous les soirs, on peut s’appeler quatre fois dans un soir… On
reste pas longtemps, c’est pour dire des bêtises, pour rigoler… Elle me laisse
des messages sur le répondeur, je la rappelle pour lui dire je me prépare, je
suis arrivée.
Et de tels appels ne visent pas simplement à donner signe de vie, ils ont
plutôt pour elle une véritable fonction de réassurance : « on se rassure ». Cet
usage est beaucoup plus ancré dans la pratique et les interprétations des
utilisateurs du téléphone mobile, comme nous allons le voir maintenant.
Maintenir le lien à distance par une présence téléphonique « continue » :
un répertoire d’usage centré sur la connexion
Les appels passés sur le téléphone mobile sont plus courts que sur le fixe, en
moyenne une minute et demie, contre cinq minutes. Dans une étude menée
en 1999 sur les nouveaux utilisateurs du mobile et dont nous avons suivi le
trafic et les comportements sur une année, nous avons pu observer que les
appels courts de moins de 45 secondes représentaient la moitié des appels
émis sur mobile (contre environ un tiers seulement des appels émis à partir
du téléphone de maison). Ce développement important des appels de courte
durée sur le mobile était d’autant plus important que les utilisateurs étaient
jeunes. Tous âges confondus, les utilisateurs de téléphone mobile participant
à cette étude avaient déployé une représentation assez précise du
développement des usages reposant sur des appels courts, comme
correspondant à un but précis et ciblé. Face à cela, les utilisateurs avancent
en général deux raisons d’ordre général :
- Les enjeux de coordination : dire quand on arrive, prévenir d’un retard,
vérifier un rendez vous, un code d’accès, etc. La représentation des usages
marquants du téléphone mobile inclut presque toujours une histoire vécue ou
non sur une coordination urgente et extraordinaire, et qui n’aurait pu aboutir
de la même manière sans le mobile.
- Le raccourcissement des communications à cause de leur coût, mais aussi
du fait des situations. En effet, puisqu’il permet en principe (mais pas en
pratique) d’appeler de presque n’importe quand et de presque n’importe où,
le mobile amplifie le risque de déranger son interlocuteur dans une situation
impropre à la communication téléphonique. Dans ce cas, le correspondant
rend visible sa gêne, raccourcit l’interaction téléphonique et la diffère
poliment.
Cette accessibilité continuelle de principe connaît des implications
particulièrement intéressantes dans le cas des liens intimes, avec le conjoint
ou bien les amis les plus proches. Dans une sphère privée en partie
autonome, de tels liens sont réaffirmés et vécus à travers une succession
d’interactions constituant une « conversation continue
[42] ». Le succès de
celle-ci réaffirme l’importance et le statut de ce lien aux protagonistes, il
ratifie en même temps la stabilisation d’un univers de sens discuté et
construit dans le cadre de cette conversation entre intimes. De tels liens sont
à la fois structurants et précaires et leur entretien constitue un enjeu
important. Par conséquent, la possibilité de se joindre en principe depuis
n’importe où et de n’importe quand constitue à la fois une ressource et une
menace nouvelles. C’est une ressource parce que les possibilités de rendre
cette conversation intime encore plus continue sont accrues et une menace,
en ce que cette accessibilité de principe implique que chaque échec vienne
signaler une indisponibilité qui la met en danger, en signifiant qu’un des
protagonistes est trop absorbé dans une situation pour renouer la relation.
C’est dans ce cadre que se déploie un usage du mobile où il s’agit de rassurer
un proche et réaffirmer le lien, par de petits appels très courts passés du
mobile
[43]. Cet homme amateur de voile, appelle surtout sa femme,
pour dire que je suis en retard, pour prévenir…
Et dans son usage du téléphone mobile,
il y a à la fois le côté sécurité, et l’aspect organisation domestique,
c’est-à-dire qu’il distingue une modalité d’appels de coordination, et de
petits appels pour rassurer. L’enjeu de réassurance et celui de maintenir le
lien intime par des petits gestes de communication, qui tendent à se coupler,
comme dans l’exemple de cette femme et de son mari chauffeur de camion :
Avec mon mari, c’est plutôt pour savoir où il est. Parce qu’il travaille à Saint-Denis, cela fait un bout de trotte, il a pas des horaires faciles … donc j’aime
bien savoir où il est quand même […] Mais d’un autre côté c’est tellement
plaisant de pouvoir … parce qu’on a accès à des choses qu’on n’avait pas
accès avant. Je vois quand mon mari il a un problème de voiture, il
m’appelle, ou quand il est coincé sur la route. Je me dis : que c’est du souci
en moins. Moi, je me fais vraiment du souci en moins. Sinon, je saurais pas
où il est, et tout. Parfois, il part à 5 heures du boulot, il rentre il est déjà neuf
heures, c’est déjà arrivé qu’il mette quatre heures pour rentrer : périph’
bouché, Bois de Boulogne bouché … Bon moi qui suis à la maison, qui
l’attend, et bien pendant quatre heures je me ronge les ongles. Et pour plein
de situations c’est comme cela.
L’appel mobile devient pour cette femme un acte de dévotion domestique,
où la réassurance est autant vécue dans la tête que dans les corps. Elle peut
désormais s’endormir.
Deux choses menacent le succès de cette modalité d’entretien de la relation
téléphonique par des petits gestes téléphoniques réaffirmant une « présence à
distance » pour l’autre :
– L’indisponibilité de l’autre. Elle fait peser une exigence de justification
d’autant plus grande que les acteurs se reposaient sur une multiplication
d’appels ponctuels pour construire une présence téléphonique et entretenir la
relation.
La menace de voir les appels basculer dans le registre interprétatif de la
surveillance :
Moi quand j’appelle des fois mon mari et j’entends le bruit là, je lui dit
« Mais t’es où là, t’es au bar ? » Je le sens gêné. Je lui dis non, pas la peine
d’être gêné, c’est pas un problème. Et puis les gens avec qui il est, ils vont
savoir qui c’est au téléphone. Mais bon, moi il sait que je suis cool donc.
Mais c’est vrai qu’il était hyper gêné. Mais c’était deux heures, et
normalement il est déjà au boulot. Et là il avait quitté plus tard donc, il était
avec des collègues. Mais gêné !
Notons que l’information non intentionnelle sur le contexte passe par
l’environnement sonore qui réinstalle le correspondant de l’échange dans des
éléments tacites de contexte.
L’affinité entre l’usage du téléphone mobile et la possibilité de multiplier les
petits gestes de communication permettant d’entretenir une présence à
distance trouve plusieurs origines :
- On porte le téléphone mobile avec soi, au point qu’il apparaît une
extension de soi, un objet personnel en permanence là, à portée de main.
- Comme il n’y a pas d’annuaire mobile, on donne son numéro à un
interlocuteur choisi
[44]. Explicitement inscrit dans une économie du don et du
contre-don, cet échange rituel signifie aux protagonistes leur entrée dans un
mode d’accès dont la fréquence et la continuité ne sont plus limitées par
l’accès à des outils de communication localisés.
- Le mobile inclut un répertoire de numéros très utilisé. Celui-ci condense
sous forme de liste consultable et transportée sur soi les numéros
téléphoniques importants ou fréquemment appelés. Il minimise les efforts
cognitifs (mémorisation des numéros, entretien et mobilisation d’un agenda),
ergonomiques (on navigue en quelques secondes avec un bouton ou une
molette), organisationnels (il n’est plus nécessaire d’accéder à un poste fixe
et ses contraintes locales) nécessaires pour passer une communication. Ces
effets ont d’ailleurs été utilisés pour expliquer l’adoption et l’appropriation
rapide des téléphones mobiles par le grand public
[45].
Lorsqu’on est ainsi équipé, il paraît donc en principe à la fois aisé et possible
à tout moment d’engager son corps et le terminal qui en est le prolongement
dans la communication téléphonique, de presque n’importe où, en quelques
secondes, en quelques gestes. Cette économie d’effort offre prise au
développement des usages « connectés » où le fait de pouvoir multiplier les
gestes de communication constituera une pratique d’autant plus pertinente
que chacune de ces communications requerra un investissement moindre de
la part des personnes.
Ce qui vient réguler cette économie relationnelle, c’est alors la disponibilité
effective de l’appelant et de son interlocuteur, devenu ainsi facilement
accessible
[46]. Les communications téléphoniques mobiles sont
recontextualisées par les contraintes de disponibilité où les opportunités
découlant de leur inscription dans des flux d’activité, des lieux et des
temporalités particulières : la disponibilité effective est ainsi toujours
négociée en situation, mais à l’intérieur d’un cadre participatif où elle est
initialement attendue. La possibilité de principe de téléphoner à tout moment
de son mobile se heurte nécessairement aux contraintes de disponibilité de
l’interlocuteur. Il faut donc pour l’appelant, anticiper, calculer, évaluer
comment maximiser la probabilité de cette disponibilité. D’où, pour les
utilisateurs, des anticipations de plus en plus complexes destinées à imaginer
les emplois du temps de leurs correspondants :
Ça dépend, je vois mon mari, selon l’heure qu’il est, bon, par exemple, je sais
que c’est une heure où je ne sais pas trop où il est, si il est en route pour
rentrer ou encore au boulot, bon je vais d’abord téléphoner au boulot, parce
que bien souvent il est encore au travail plutôt que de rentrer à la maison.
Mais, par exemple, il y a des moments, le matin par exemple, il est arrivé que
j’aie à le joindre, question on se trompe de clé ou un truc comme cela, je l’ai
directement sur son portable, parce que je sais qu’il est encore dans la
voiture. Le midi, je téléphone sur son portable parce que je me dis qu’il est
parti manger, qu’il est plus au boulot. C’est selon les horaires.
Le degré d’accessibilité de l’appelant sur son mobile, le fait de prendre
directement les appels, plutôt que de recourir à la messagerie, tout ce qui
accroît les chances de succès des anticipations sur la disponibilité des
interlocuteurs, constitue un facteur déterminant du développement du trafic
mobile : plus un utilisateur est joignable et plus son trafic téléphonique
mobile croît rapidement
[47].
La disponibilité n’est bien sûr pas le seul élément de régulation dans cette
économie interactionnelle. La question des coûts joue un rôle,
quoiqu’ambigu. La gratuité stimule le phantasme d’une connexion
continuelle. En 2000, des opérateurs ont proposé (et retiré tout aussi vite) des
offres spéciales où les communications mobiles étaient gratuites le soir et le
week-end. Plusieurs interviewés avaient à ce propos des récits d’amis à eux
qui auraient exploité cette possibilité pour s’appeler de manière continue,
s’écoutant dormir à distance pour des amoureux en laissant le mobile allumé
et connecté sur la table de chevet. De tels « mythes urbains » expriment ce
désir d’un branchement mobile permanente, repris depuis par plusieurs
publicités. Mais la réalité quotidienne des utilisateurs de mobiles, ce sont les
forfaits et les cartes prépayées. Beaucoup déclarent alors raccourcir les
communications mobiles, quitte parfois à renoncer aux échanges passés
auparavant sur un mode « conversationnel », comme cet étudiant avec sa
petite amie du moment :
Euh, ouais, non pour la copine, je préfère par le portable, parce que sinon
c’est des heures. Pour un même appel !
Dans ce contexte d’optimisation sous contrainte, la pratique de la
multiplication d’appels raccourcis permet de maintenir une présence plus
« continue » sans trop déborder les limites des forfaits.
Ce que l’on délimite ainsi, c’est une modalité aux contours flous où le lien
intime est donc entretenu sur le mode d’une « présence » renforcée, par des
appels mobiles, courts et fréquents. Le geste d’appeler peut alors compter
plus que ce qui sera dit. En ce sens, on parlera par analogie d’une modalité
presque « phatique » d’entretien du lien
[48].
Plutôt que de construire une expérience partagée en racontant petits et grands
événements de la journée ou de la semaine, on passera des petits messages
expressifs, signalant au présent une perception, une sensation, une émotion
ou requérant de l’autre un message expressif du même ordre
[49]. Dans le cadre
d’un lien entre proches, ces appels tendront à être aussi fréquents que
possible, car plus cette présence entretenue à distance à travers le téléphone
mobile est continue, plus rassurante elle est quant aux termes du lien.
Cette gestion du lien tend à découpler les interactions téléphoniques des
lieux où elles se déroulent. La relation est comme repliée sur la connexion, à
travers laquelle est assurée cette présence médiatisée. L’individu paraît
porter avec lui un réseau de connexions au fil des situations qu’il traverse, et
où chaque présence médiatisée pourrait être activée téléphoniquement à tout
instant. Multiplier les appels constitue alors une façon d’éprouver et de se
rassurer sur la permanence de ce lien. C’est ici la connexion assurée à travers
un dispositif à la fois technologique (le téléphone mobile que l’on porte avec
soi, les réseaux qui sous-tendent la communication et dont les défaillances
sont parfois palpables) et social (se donner mutuellement son numéro, laisser
visiblement son mobile allumé, etc.) qui assure une forme de permanence.
La permanence de la connexion (qui est aussi un lieu dans l’espace réticulé
des liens sociaux) se substitue dans ce répertoire d’usages à celle des lieux
ordinaires pour soutenir, par des épreuves répétées (les interactions
téléphoniques), le sentiment de la durabilité des liens sociaux
[50]. Lieux et
contextes sont toutefois toujours susceptibles de réinvestir et resituer ces
échanges téléphoniques mobiles, par exemple par des ambiances sonores :
Non, mais des fois c’est peut-être juste d’entendre un bruit de fond quelque
chose qui nous fait penser à l’endroit où l’autre peut être. Ou le silence,
comme vous disiez quand on vous appelle chez vous. On entend la voix
portable, et en même temps pas de bruit de fond. C’est troublant !
L’absence d’indices permettant d’identifier le lieu d’où parle l’autre fait
toujours question.
La configuration d’usages « connectés » n’est pas directement déterminée
par la nature de la relation, même si celle-ci y est plus ou moins adaptée.
Certains liens lui offrent davantage prise et, en premier lieu, ceux qui
doivent s’affirmer à travers une multiplicité de rencontres, réelles ou
potentielles, où échanges téléphoniques et rencontres justement s’entrelacent
et rebondissent les uns sur les autres. L’âge joue un rôle important en ce
qu’il distingue des étapes de la vie où l’engagement dans les réseaux sociaux
prend des formes différentes. Plus les utilisateurs de mobiles étaient jeunes
et plus grande s’avérait la proportion d’appels courts dans leurs échanges
téléphoniques mobiles. D’une étape à l’autre de la vie, la question de la
disponibilité se négocie différemment. Les derniers âges de la vie, les
derniers moments de l’amitié peuvent rabattre certains échanges
téléphoniques sur un mode « conversationnel » et quasi rituel, comme ce
retraité vis-à-vis de ses bons amis qui habitent en province :
Si vous voulez – c’est une expression idiote que je vais employer – notre
amitié était basée sur quatre coups de téléphone par an, à part les fois qu’on
pouvait se rencontrer, donc ces trois ou quatre coups de téléphone par an
continuent. Ils ne sont plus... Quand je les appelais je mettais une demi-heure
avec eux. La demi-heure je trouvais le soir, à huit heures et demie ou à neuf
heures le soir.
En revanche, pour ses amis parisiens qu’il peut plus facilement rencontrer,
des coups de téléphone ponctuels restent de mise :
Non, ceux qu’on voit plus si vous voulez ce sont les amis ou parents
parisiens, ne serait-ce que la facilité. C’est si simple de passer un coup de
téléphone. Tu peux venir cet après-midi ?
Mais l’identification de cette gestion « connectée » des relations intimes en
tant que pratique autonome semble assez nette chez tous les utilisateurs de
mobiles : si son usage peut varier en intensité, son explicitation traverse dans
une large mesure les différences d’âge et de mode de vie.
La modalité phatique et son répertoire d’usages « connectés » ne peuvent pas
non plus être reliés de manière univoque à un dispositif technologique (le
téléphone de maison, le téléphone mobile), même si chacun laisse prise de
manière différente à ces pratiques relationnelles :
- La téléphonie mobile n’est ainsi pas faite que d’appels courts. Plus de
15 % du temps passé au téléphone (mobile) est dédié à des conversations de
plus de quinze minutes, durée qui permet de laisser se déployer une
conversation
[51]. Ces conversations longues sur le mobile ont, lieu comme
pour le téléphone de maison, en majorité après dix neuf heures. En effet,
même si la contrainte d’être à son domicile est en partie levée par la
portabilité du terminal mobile, celle de la disponibilité des correspondants ne
l’est pas. Au-delà d’une apparente revendication de décontextualisation des
échanges sur terminaux mobiles, les conventions de civilité, les inscriptions
dans des lieux et des temporalités domestiques restent déterminantes pour les
conversations longues sur mobile, du fait des exigences de disponibilité des
deux parties.
- A l’inverse, nous avons vu que les appels de coordination et de
réassurance, les petits gestes de communication pouvaient être observés dans
le cas de l’usage de téléphone et des messageries « fixes » (à la maison, au
bureau, et ailleurs).
Même si elles ne sont pas complètement déterminées par les dispositifs
matériels, ces différentes configurations d’usage y trouvent néanmoins des
prises plus ou moins évidentes. La portabilité du téléphone mobile semble
bien induire chez les utilisateurs un plus grand usage et une plus grande
netteté dans la définition et l’interprétation d’un mode « connecté »
d’échanges téléphoniques multipliant les petits gestes entre proches,
induisant une reconfiguration des usages qui s’étend au-delà de ce qui relève
des mobiles. L’introduction de nouvelles technologies, de nouveaux
dispositifs convoque dès lors une forme d’historicité, tant dans la distribution
des usages de tel ou tel répertoire que dans son degré d’explicitation comme
pratique chargée de sens. Nous allons essayer d’explorer cette piste en
considérant une possibilité d’interaction apparue un peu plus récemment sur
les terminaux mobiles.
Le développement des SMS, une nouvelle ressource pour le répertoire
du lien « connecté »
J’ai jusqu’ici traité surtout de la conversation téléphonique, forme
d’interaction médiatisée qui suppose l’attention conjointe. Le paysage des
services interactionnels s’est également considérablement enrichi en ce qui
concerne les possibilités d’interactions différées, non seulement pour des
échanges oraux (messageries et boîtes vocales), mais également écrits (le
plus répandu étant l’e-mail accessible à travers des ordinateurs personnels, le
plus récent pour ce qui concerne des usages grand public étant les mini-messages accessibles à partir du téléphone mobile). Les mini-messages
mobiles (SMS) ont commencé à se développer significativement en France
en 2000. Ces messages en mode texte de 160 caractères au plus sont écrits et
reçus sur les terminaux et facturés avec un coup unitaire par message. De par
cette contrainte structurelle, les SMS s’inscrivent comme une ressource
supplémentaire pour des gestes de communication courts et ponctuels. Leurs
contraintes de taille font qu’ils ne peuvent en effet prêter à de longs
développements, et ils vont d’emblée constituer une ressource orientée vers
le répertoire des usages en mode « connecté ».
Avant de discuter plus en détail des SMS, il importe de noter au moins sur
un exemple caractéristique comment, même lorsque cette contrainte de taille
n’existe pas, les échanges électroniques peuvent assez vite prendre la forme
d’une gestion « connectée » de la relation. La meilleure amie de cette jeune
femme (la trentaine, mariée avec un enfant, vivant en province) est en
Angleterre. Elles échangeaient peu jusque là, et seulement à l’initiative de
l’amie, parce que le téléphone à l’étranger c’est cher, particulièrement pour
une utilisation « conversationnelle », habituelle entre meilleures amies :
Avant que j’aie internet, c’est elle qui me téléphonait le plus fréquemment, je
ne téléphonais pas parce que financièrement c’est très cher, donc je ne
l’appelais pas, je suis très feignante en ce qui concerne l’écriture, écrire un
courrier, prendre le papier, le poster et tout ça, je ne le fais quasiment jamais,
par contre un e-mail, non, je me connecte, je lui écris un petit mot et voilà.
Ecrire demandait un investissement organisationnel et cognitif trop
important. Avec le courrier électronique le coût financier n’est plus un
problème (au contraire du téléphone), et l’effort pour initier un échange est
minimal (au contraire d’une correspondance épistolaire), ce qui ouvre bien la
perspective de petits échanges fréquents. Ces deux amies ont effectivement
basculé sur une gestion « connectée » de leur relation, au moyen du courrier
électronique :
Et j’ai découvert le plaisir de lui écrire, puisqu’on se répondait, ce n’était pas
du chat en direct, mais on se correspondait, elle recevait le mail, elle
répondait de suite, elle renvoyait la réponse, je lui répondais parfois. C’était
parfois juste une phrase, qu’on renvoyait comme cela.
Une fois établie, cette pratique peut être alors évaluée réflexivement comme
une modalité d’entretien du lien, avec sa forme de pertinence et d’efficacité,
et être comparée à d’autres, qui évoquent le mode conversationnel :
Et c’est vrai que cela me fait plaisir parce que c’est une très bonne copine, et
comme on s’était… on ne s’était pas perdu de vue, mais on se sentait
vraiment éloignées avant qu’il y ait internet. Maintenant qu’il y a les e-mails,
on se tient au courant, je la tiens au courant comme si elle habitait à côté,
comme si je prenais le téléphone, et que je l’appelle. J’ai une amie qui est sur
Toulouse, qui elle, n’a pas de mail, et on se voit finalement moins, et même
par téléphone, on s’appelle moins que par e-mail mon amie qui est en
Angleterre.
Dans la mesure où traiter de l’ensemble des modalités de l’échange
électronique dépasse la perspective de cet article, nous poserons l’hypothèse
provisoire selon laquelle ce type d’échange entretient une plus grande
affinité avec la gestion « connectée » du lien, comme le montre l’exemple
précédent. L’investissement pour initier un effort est minimal, tout comme le
coût financier. Comme écrire de longs textes demande du temps, on tend
donc à multiplier les messages parfois ponctuels. La contrainte de longueur
incorporée dans les SMS ne fait donc que prolonger une tendance générale
des échanges écrits électroniques. Mais les SMS présentent un intérêt
particulier, car du fait qu’on ne les compose et y accède presque toujours que
de son téléphone portable, leur usage s’hybride à la pratique orale du
téléphone mobile discutée dans la section précédente. Nous voudrions ici
reprendre une étude empirique et qualitative menée en 2000 auprès des
utilisateurs de mini-messages sous l’angle particulier des répertoires de
gestion du lien intime sur terminal mobile
[52].
Il est déjà intéressant de constater qu’au moment où nous avons mené cette
enquête, les correspondants des utilisateurs de messages courts sur mobile
[53],
étaient très majoritairement des proches. C’étaient surtout leur
amoureux(se), leurs amis intimes, et souvent ceux qu’ils rencontraient par
ailleurs le plus en face à face. L’une des raisons invoquées par les
utilisateurs était ici la longueur limitée des messages. Avec des
correspondants intimes, la densité de l’expérience partagée dans le cadre
d’une relation intense et durable permet en effet d’employer des codes, de
procéder par allusions, par clins d’œil, ce qui rend de tels échanges peu
pertinents pour des étrangers :
Non, mais là c’est vraiment un noyau dur, ce n’est pas pareil. Et je crois que
c’est surtout une question de complicité […] Oui, on se permet plus de
choses, enfin oui, c’est cela, je veux dire, on fait plus court, je vous dis, c’est
plus par allusions, des choses comme ça. Pas besoin de faire des phrases.
J’imagine quelqu’un qu’on ne connaît pas très bien, ou même qu’on connaît
bien, mais qui est plus une connaissance, je ne me vois pas lui envoyer un
message. Dans ce style télégraphique, tout cela.
Ce n’est pas leur seul usage. Des messages très brefs sont aussi employés par
exemple pour régler des problèmes de coordination ponctuels.
Mais dans le contexte des échanges entres proches, les mini-messages
mobiles contribuent très significativement à ce renforcement d’une présence
téléphonique par des petits gestes fréquents. Cette modalité est assez
fermement distinguée des répertoires « conversationnels » :
Les petits messages, ça va être la pensée sur le moment, et pour pas déranger
l’autre pendant 5,10 minutes, pendant son travail. Mais ça va être juste la
petite pensée, comme ça. Sinon, le coup de fil, plutôt du soir, on va dire, ce
sera les petites conversations, les conseils, ou tout ce qui peut toucher un
couple.
Une telle juxtaposition contrastée a pour effet de délimiter plus nettement le
répertoire d’usage « connecté » comme une pratique particulière. Certains
utilisateurs sont jusqu’à opposer une pratique à l’autre, et rejeter le répertoire
« conversationnel » au profit du répertoire « connecté » :
Oui, je ne sais pas, par exemple, au lieu de discuter pendant 3 heures de notre
vie, je ne sais pas quoi, en fait par exemple, notre but, ce sera peut-être plutôt
de se voir, de se fixer un rendez-vous, et directement demander quand est-ce
qu’on pourrait se voir directement par le message. Au lieu de passer par :
ouais, comment tu vas, ton copain… parce que dans une communication
normale, obligatoirement, on passe par ces étapes-là. Alors que par le
message, on passe directement par le message qu’on a à donner.
Il est assez frappant de constater dans les entretiens à quel point le sens de
cette pratique « connectée », est explicité, plus encore peut-être que dans les
enquêtes sur les conversations téléphoniques :
Ça n’a pas une utilité première, mais ça démontre lorsque nous sommes
séparés comme ça par des kilomètres qu’on pense quand même malgré tout à
son frère, à sa sœur, à sa petite amie aussi ça peut arriver.
Cela va parfois jusqu’à une réappropriation des rituels coutumiers de la
coprésence, comme se souhaiter bonne nuit lorsqu’on cohabite entre amis
durablement ou de manière temporaire :
C’est vrai que la nature des Texto, c’est super. J’ai une copine qui m’en a
envoyé un « Bonne nuit, ma biche. Je te souhaite de rêver de Tom Cruise »
Que des trucs comme ça ! C’est vrai qu’avant de s’endormir, on envoie des
Texto aux gens, pour dire bonne nuit. On ne va pas les appeler, c’est plus
sympa.
Le mini-message semble permettre d’aller encore plus loin dans la
décontextualisation des interactions. Les utilisateurs du mini-message
reprennent quasi unanimement ce discours du « de n’importe où, n’importe
quand ». Ils insistent ainsi sur le caractère impulsif du message,
apparemment découplé des habitudes et des routines :
Ce n’est pas lié à mes habitudes de vie. Je veux dire, je ne me lève et je dis
tiens, je vais envoyer un mini message à untel. C’est vraiment lié à l’humeur.
Ça fait quelques semaines, je n’y pensais plus. Donc, je n’en ai pas envoyés.
L’envoi de mini-messages semble ainsi s’inscrire dans une complète
spontanéité. Les utilisateurs insistent bien sur le fait que l’envoi de mini-message n’est pas pour eux assigné à un contexte ou un lieu particulier :
Alors là non, pas de lieux privilégiés, ça dépend où je me trouve, s’il faut
absolument que j’en envoie un, ou si c’est comme ça par fantaisie, juste un
petit message amoureux ou quoi, ça dépend. Donc ça peut être au boulot
quand j’ai cinq minutes, ça peut être chez moi comme ça parce que j’ai cinq
minutes aussi, ça peut être dans la rue, ça peut être n’importe où. Il n’y a pas
vraiment de lieux privilégiés non.
Les échanges de gestes réaffirmant présence et engagement relationnel
relèvent alors d’une tactique de l’invention ordinaire des usages
[54], exploitant
les situations, les opportunités les interstices situationnels. L’usage semble
tellement naturalisé que la matérialité des technologies s’efface :
Dès que j’ai 5 minutes, j’en envoie. Mais je ne me force pas, c’est, tiens, je
vous dis, j’avais 5, bon, je vous ai envoyé un message, voilà. Et puis souvent,
je pense souvent à mes mômes, à ma copine, à plein de trucs, donc c’est vrai
que hop, je leur fais comprendre que je ne les oublie pas.
Cette explicitation presque systématique du discours du branchement
permanent, l’idéologie du communiquer n’importe où et n’importe quand
prend ici valeur de symptôme. Ce discours vient accompagner la
cristallisation dans l’ordre de la représentation de la signification des
pratiques « connectées » auxquelles les services de mini-messages offrent
des prises renouvelées. Si ce discours est en ce sens dans le vrai, il ne décrit
pas une vérité des usages. Il suffit en effet de questionner un peu plus les
mêmes interlocuteurs pour les voir déployer une représentation plus
territorialisée de leur usage. La majorité déclare envoyer régulièrement des
mini-messages surtout de chez soi le soir, une minorité du bureau, et la
plupart décrivent des usages plutôt occasionnels dans des lieux publics ou
lors de leurs déplacements.
Un second symptôme de la cristallisation des pratiques « connectées »
comme répertoire pratique et discursif de l’organisation des échanges entre
proches est le fait que le mini-message puisse constituer une ressource non
plus d’ordre tactique, mais
stratégique dans la gestion du lien intime. Dans
ce cas, le caractère différé des interactions, l’affaiblissement de l’exigence
de réciprocité, le format écrit où le terminal et son écran tendent à
s’interposer de manière plus visible entre les personnes. Il s’agit d’un
basculement d’ordre presque phénoménologique où le terminal en situation
d’usage cesse d’être une extension du corps propre pour devenir un objet
extérieur, prêt à être appréhendé en tant que tel et susceptible dès lors de
s’interposer dans l’échange
[55]. Cette opacité fait symptôme, au niveau de
l’engagement pragmatique dans l’usage du dispositif, d’une mise à distance
constituant une ressource pour gérer des difficultés relationnelles et rendre
par exemple supportable l’expression d’une agressivité dans la relation
amicale :
Le mini-message ça permet de prendre du recul. Même quand la personne
appelle pour envoyer un mini-message très agressif, il y a toujours le
téléphone qui est entre vous. C’est moins violent, je dirais. On s’emporte
moins, je trouve et on ne garde pas le souvenir en fait de l’agressivité vocale.
Ce sera aussi le cas de déclarations à l’être aimé. Pour cet intervenant, épris
d’une danseuse aux horaires décalés par rapport aux siens (il travaille le jour,
elle danse la nuit), les messages courts s’inscrivent dans une stratégie visant
à assurer une présence amoureuse, à pouvoir se déclarer sans trop paraître
solliciter une réponse potentiellement embarrassante :
Oui, j’ai balancé quelque part… c’était par exemple… une phrase par
exemple comme « tu me manques », je sais que si je lui dis au téléphone, il y
aura un blanc après, pas parce qu’elle ne veut pas répondre mais parce qu’elle
le prend pour elle et qu’elle le garde, en fait, alors que si je le mets sur le
téléphone, au moins, je suis sûr qu’il n’y aura pas de blanc et que je n’aurai
pas à relancer derrière la conversation. C’est une phrase et puis après voilà.
Les messages courts peuvent de ce fait se tisser au récit que l’on donne de
l’histoire de la relation, en tant qu’élément permettant de négocier son
évolution, le passage d’une étape difficile :
Çà m’est arrivé avec mon meilleur pote justement. On était en froid pendant
deux, trois mois et on ne s’envoyait que des mini-messages mais d’une
horreur hallucinante. Je ne peux même pas vous décrire les mots. Il m’a
appelé il y a deux semaines et il me dit, « écoute, en fait, je rigolais à moitié
sur les mini-messages. J’adorais t’énerver et tout parce que je sais que tu
t’énerves tout de suite et tout… ». Bon, par exemple, ça aurait été au
téléphone, il n’y aurait pas eu cette possibilité de revenir en arrière… Vous
voyez, ce n’est pas pareil… On a fait passer ça plus comme s’il se foutait de
moi alors qu’au téléphone, il n’aurait pas pu se foutre de moi comme ça.
Le paradoxe est alors que de par cette plus grande explicitation comme
forme particulière de médiation et de ressource stratégique dans la gestion
des relations, les mini-messages peuvent être appropriés dans des pratiques
hybrides, où ils resteraient de petits gestes de communication, mais où ils
s’inscriraient cependant dans une modalité relationnelle plutôt ritualisée et
organisée que « connectée ». C’est par exemple le cas dans des
configurations exceptionnelles, où du fait de la complexité de la relation, le
mini-message apparaît comme la seule voie d’échange possible :
Q : Oui, oui d’accord et avec votre petit copain avant comment… Enfin c’est
quel type de message ?
A : Avec mon petit copain avant on ne s’envoyait pas trop de mini-messages,
c’est vrai que depuis qu’on n’est plus ensemble, il m’en envoie et on s’en
envoie, je dirais, une fois par semaine.
Q : Oui.
A :Avec un petit mot gentil ou…
Q : Donc là c’est plutôt…
A : Oui c’est plutôt, je ne sais pas ou un « tu me manques » ou un « je pense
à toi » à un moment dans... enfin je ne sais pas… Là c’est le genre de
situation où le mini-message c’est génial, parce que vu qu’on s’est séparés on
ne s’appelle plus, la situation est délicate, ça n’empêche que quand il y a un
fort manque ou je ne sais pas, à 11 heures du soir, bah c’est bien. On ne peut
pas appeler mais tu peux quand même dire quelque chose ou inversement,
alors ça c’est génial quoi.
En synthétisant plusieurs études sur les communications, à partir du
téléphone de maison et à partir du mobile, sous forme de conversations ou de
mini-messages textuels, il a été possible de faire apparaître deux modalités
pratiques dans le déroulement des relations téléphoniques avec les proches.
La première, est faite de conversations plutôt espacées sinon ritualisées, mais
plutôt longues, où le fait de prendre le temps de converser constitue un signe
du lien, de la force des engagements que chacun y met. La seconde est
construite de gestes de communication plutôt fréquents et brefs,
conversations ponctuelles, messages vocaux ou textuels. C’est la fréquence
et la continuité de ce flux où le geste de l’appel téléphonique compte au
moins autant sinon plus que ce qui y est dit, où l’on assure une présence en
exprimant un état, une sensation ou une émotion, plutôt qu’on ne construit
une expérience partagée en racontant des événements passés et en donnant
des nouvelles, qui garantissent aux interlocuteurs la force de leur
engagement mutuel dans la relation. En ce sens, ces modalités d’échange,
soit « conversationnelles » soit « connectées », constituent des
configurations de gestion des relations téléphoniques entre proches qui
organisent les pratiques et le sens que prennent celles-ci. Leurs contours sont
d’autant plus flous qu’ils s’inscrivent dans une très grande variabilité des
usages et des situations d’interaction. On a tenté de montrer ici comment les
utilisateurs les distinguaient cependant, quoique avec différents niveaux de
netteté et d’interprétation. Elles se combinent d’ailleurs souvent dans la
conduite d’une relation qui alternera entre le recours à l’une ou à l’autre de
ces modalités en fonction des situations et des engagements des
interlocuteurs. Ces configurations trouvent enfin des prises plus ou moins
nettes dans les types de sociabilité, les situations, mais également les
dispositifs matériels à travers lesquels les échanges sont assurés.
Notre analyse suggère que les usages des dispositifs de communication
mobile et des différentes formes d’échanges textuels électroniques
présentent des formes d’affinité avec le recours à la modalité « connectée »
d’entretien des échanges. Ces différents dispositifs interactionnels
contribuent en effet à réduire les investissements physiques, la charge
cognitive et les coûts financiers nécessaires pour initier une connexion, de
sorte que l’accessibilité permanente, dont la représentation contribue à
fonder la pratique de la gestion « connectée », devient envisageable. Les
coûts de transaction sont de fait redistribués vers la négociation de la
disponibilité des interlocuteurs. Leur disponibilité devient d’autant plus un
enjeu de calcul. Il est caractéristique que les utilisateurs des mini-messages
(un mode d’interaction qui ne sollicite justement pas la disponibilité
immédiate de l’interlocuteur) aient le discours le plus imprégné de la
rhétorique du « de partout et à tout moment », caractéristique de l’univers
connexionniste. Mais c’est aussi le mode d’interaction choisi, ou encore le
répertoire relationnel mobilisé, « conversationnel » ou « connecté » (et ce
d’autant plus que ceux-ci apparaissent réflexivement aux acteurs comme des
modalités distinctes et explicites) qui relève d’un calcul d’ordre stratégique
dont le cadre est celui de la conduite d’une relation. Nous avons vu à ce
propos comment envoyer un mini-message mobile pouvait être délibérément
utilisé pour désamorcer une situation de tension, tout en affirmant par ce
geste une forme de présence connectée. La prolifération des dispositifs de
communication renforce cette tendance en permettant aux acteurs de
distribuer leurs échanges sur un ensemble plus vaste de ressources
interactionnelles et en diversifiant les arbitrages qu’ils sont conduits à
effectuer. Entre le développement d’une gestion connectée des relations et
l’innovation technologique qui multiplie les ressources interactionnelles se
dessine donc une rationalisation des pratiques relationnelles. Cet enjeu de
rationalisation est encore amplifié par la traçabilité des interactions
médiatisées sur laquelle se basent des innovations comme la facture
détaillée, les réductions de facture sur des numéros privilégiés, l’archivage
du courrier électronique (de manière à pouvoir être trié d’un clic par
interlocuteur, par sujet, etc.). En effet, tous ces dispositifs rendent
réflexivement visibles aux acteurs un historique détaillé et quantifiable des
échanges relationnels qu’ils ont pu avoir, du temps qu’ils y passent, de
l’argent qu’ils y mettent.
On peut se demander pourquoi les personnes distinguent, et sans doute de
plus en plus explicitement, la conduite des relations en mode « connecté »
comme une pratique particulière et autonome. L’une des raisons en est sans
doute que cette pratique relationnelle porte avec elle des modalités
particulières de contrôle social. Il devient soit nécessaire d’être disponible à
l’échange, soit de justifier et renégocier son indisponibilité. La possibilité
même du basculement de l’attente de présence connectée dans le contrôle,
conduit à une dialectique de la contrainte normative et de la discipline
intériorisée, où l’on régulera présence et absence, joignabilité et indisponilité
à l’échange en fonction du jeu d’attentes, d’obligations et de contraintes qui
s’exercent dans cette microphysique du lien. La traçabilité croissante des
interactions médiatisées ouvre d’autre part la possibilité pour différentes
sortes d’institutions de constituer à plus ou moins grande échelle des
tableaux panoptiques portant sur les communications et les échanges
interpersonnels, et parfois même sur leur contenu : la facture détaillée est par
exemple dans l’univers domestique le support de nombreuses négociations
concernant la légitimité et la possibilité des pratiques relationnelles des
différents membres de la famille. La pratique « connectée », qui se
caractérise par la multiplication des échanges pour soutenir un lien toujours
menacé par la distance et la présence pourrait alors constituer une
technologie du pouvoir
[56]. Une autre piste de recherche consisterait donc,
dans cette hypothèse, à montrer comment le répertoire de gestion
« connectée » des relations serait susceptible d’irriguer les modes d’échange,
de communication et de transaction entre personnes dans une vaste gamme
de contextes. Il conviendrait donc de traquer cette configuration de pratiques
dans toutes ses occurrences, bien au-delà de la relation téléphonique et de la
sociabilité entre proches traitée ici. Il est par exemple intéressant de noter à
cet égard comment la question d’une relation électronique continuellement
animée commercialement entre les sites de commerce en ligne et les
internautes, c’est-à-dire d’une gestion « connectée » de la relation
commerciale constitue un fondement du discours actuel sur le commerce
électronique et un ressort de son développement
[57].
Sous l’angle historique, on peut considérer que la gestion des relations selon
une modalité « connectée » s’enracine dans l’évolution actuelle du paysage
des technologies de l’information. Mais cet enracinement prend la forme
d’une économie relationnelle globale et médiatisée, où même les pratiques
de communication concernant des dispositifs de communication plus anciens
sont remodelées par l’adoption de nouveaux dispositifs de communication. Il
est remarquable de noter qu’en ce moment même, la durée moyenne des
conversations téléphoniques sur le téléphone de maison tende à diminuer,
sans que la durée totale des communications change très significativement
[58].
Cet effet traduit une plus grande tendance à passer des appels fréquents et
courts sur ce dispositif. Même les pratiques de communication sur le
téléphone de maison se redistribuent donc dans le sens d’une pratique
« connectée », ce qui démontre bien le caractère corrélé des différentes
pratiques de communication interpersonnelles. Une autre piste de recherche
concerne l’équilibre dynamique entre interactions en présence et interactions
à distance dans le mouvement de la sociabilité. Nous avons en effet vu
comment des dispositifs comme les mini-messages sur mobiles pouvaient
constituer une ressource pour différer l’engagement dans des relations de
face à face (ou des conversations téléphoniques) perçues comme
potentiellement embarrassants ou risqués. Un enjeu de recherche serait donc
de voir empiriquement en quoi la gestion « connectée » contribuerait à une
redéfinition des arbitrages entre interactions en présence et interactions à
distance, et de leur signification.
Cela ouvre également sur d’autres questions concernant la relation entre
sociabilité et technologies de l’information. Pour la gestion des interactions
médiatisées, on peut par exemple penser que le fait d’entretenir cette
présence « connectée » et ratifiée par l’interlocuteur assouplit l’étiquette qui
préside au bon déroulement des interactions à distance. Il serait d’autant
moins nécessaire de rappeler explicitement les aspects formels et
institutionnels du cadre d’interaction à travers une étiquette stricte et des
formules rituelles qu’on se sentirait « connecté » à l’autre à travers un flux
continu de petits gestes de communication. En ce qui concerne les liens
interpersonnels, la question se pose également de savoir en quoi la
redistribution des modalités de l’échange change ou non la nature des
relations. Or entre la modalité « conversationnelle » et la modalité
« connectée », il y a un déplacement de la manière dont sont construits à
distance une expérience commune et un monde partagé. Et cette construction
même influe sur les perceptions qu’ont les acteurs du statut d’une relation.
Dans le cas de relations se construisant uniquement par des échanges
électroniques sur internet, des études ethnographiques assez fines ont montré
que le basculement d’un échange électronique « éphémère » dans une
relation « virtuelle » perçue comme un lien fort survenait lorsque les
interlocuteurs prenaient l’initiative de se raconter lors de leurs échanges
électroniques les événements importants de leur vie, par exemple un
événement familial comme la naissance d’un enfant, c’est-à-dire décidaient
de partager à distance une expérience intense à travers les interactions
électroniques médiatisées
[59]. De plus, la construction d’un univers commun
de significations dans le cadre d’une relation particulièrement forte et intime,
redéfinit le statut d’autres liens dans l’univers de la sociabilité. Dans les
relations conjugales par exemple, où l’autre est présent dans tous les
horizons de la vie quotidienne, ce n’est pas que l’expérience quotidienne qui
est partagée, c’est aussi le passé qui est réinterprété en commun, ce sont les
horizons futurs qui sont reconstruits et rétrécis en fonction du lien, ce qui
expliquerait comment la mise en couple reconfigure souvent la perception et
les termes des liens amicaux antérieurs
[60]. Notre hypothèse serait donc
qu’une redistribution de la manière de conduire et modeler les échanges dans
le cadre d’une relation et un déplacement dans les formes du partage et la
construction d’un espace d’expérience et de sens partagé, dont nous avons
tenté ici de montrer l’existence, contribuent bien à une transformation des
liens et de la sociabilité interpersonnelle.
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[1]
Il arrive fréquemment que ce type d’interaction interpersonnelle se déroule en visibilité
directe ou médiatisée par des interlocuteurs autres que les deux protagonistes principaux de
l’échange. Le caractère plus ou moins interpersonnel, plus ou moins privé, de l’échange,
apparaît en définitive comme une propriété négociée dans le cours même de situations qui
peuvent impliquer des tiers : un exemple en est l’adolescent qui s’écarte du groupe quand il
reçoit un appel sur son mobile, MURTAGH, 2002 ; WEILENMANN
et al., 2002.
[2]
HUTCHBY, 2001.
[3]
GOFFMAN, 1969.
[4]
Il est possible de résister à ces hiérarchisations
a priori en considérant que toute interaction
est médiatisée, y compris le face à face, HUTCHINS, 1995, et qu’en fait, en dehors de
distinctions générales, expression et communication doivent être saisies dans le cours de
l’interaction, d’autant que le statut des informations contextuelles y est très différents d’un cas
à un autre. Les informations contextuelles comme les ambiances sonores jouent en effet un
rôle difficilement comparable dans le cadre des interactions de face à face et les échanges
téléphoniques.
[5]
Les ethnométhodologues en ont d’ailleurs fait une vertu analytique. En effet, dans le cadre
d’une conversation téléphonique, les acteurs doivent construire l’intelligibilité mutuelle de
leurs échanges presque essentiellement à partir de leurs seules verbalisation. La construction
de cette intelligibilité mutuelle au fil du déroulement de l’interaction est alors empiriquement
observable, d’où l’importance paradigmatique des enregistrements téléphoniques pour
l’analyse de conversation.
[6]
MEYROWITZ, 1985 ; HOPPER, 1992.
[7]
La richesse expressive de l’échange téléphonique va en effet inclure également des
éléments d’ambiance sonore qui contribuent à le situer, et sur lesquels la conversation
rebondit fréquemment, comme nous en verrons des exemples.
[8]
VELKOVSKA, 2002.
[9]
SACKS
et al, 1978.
[10]
Certains chats sur internet rendent accessible une représentation à l’interlocuteur du
message de son interlocuteur en train de s’écrire, ce qui a des effets sur la situation
d’interaction, VELKOVSKA, 2002.
[11]
La même opposition joue par exemple entre une messagerie électronique personnelle, où
l’on récupère les messages sur son ordinateur propre (et dont la consultation doit donc
s’opérer le plus souvent dans le lieu où est situé cet ordinateur, maison ou bureau) et l’usage
d’un « webmail », où les messages sont archivés sur un site internet visible (et sont donc
consultables de n’importe quel ordinateur connecté à internet).
[12]
LICOPPE et HEURTIN, 2001.
[13]
LAURIER, 1999 ; MOREL, 2002.
[14]
GREEN, 2002 ; LICOPPE et HEURTIN, 2002.
[16]
BERGER et LUCKMANN, 1966.
[18]
LICOPPE et SMOREDA, 2001.
[20]
Cette possibilité fait partie à la fois des arguments qu’avancent les concepteurs des
services de communication interpersonnelles sur les réseau électronique et du débat public qui
entoure la diffusion d’internet dans les années 1990, voir FLICHY, 2001. Elle fait tout autant
question pour les analystes qui ont tenté d’en rendre compte sociologiquement, CALHOUN,
1998 ; SMITH et KOLLOCK, 1999 ; WELLMAN, 1999 ; DI MAGGIO
et al., 2001.
[22]
Selon le sens proposé par Michel de Certeau, CERTEAU, 1990.
[23]
BURT, 1992 ; LAZEGA, 1992 ; FORSE et DEGENNE, 1994, LIN 2001.
[24]
Voir par exemple EVE, à paraître.
[26]
Voir par exemple le travail en cours de Mathieu Loitron, Thèse, EHESS.
[27]
BOLTANSKI et CHIAPPELLO, 1999.
[28]
BOLTANSKI et CHIAPPELLO,
op. cit., p. 177.
[32]
MOL et LAW, 1994 ; URRY, 1999.
[33]
Et donc en particulier de l’accord des acteurs concernés.
[34]
L’étude sur laquelle je me base ici a été menée en 1997 et 1998, avant l’irruption du
téléphone mobile, voir SMOREDA et LICOPPE, 2001 ; LICOPPE et SMOREDA, 2001. Les
résultats en ont été confirmés lors d’études ultérieures menées en 2000 par Michael Eve,
Chantal de Gournay et Zbigniew Smoreda que je remercie de m’avoir donné accès à certains
résultats préliminaires.
[35]
Un certain nombre de résultats relatifs à cette étude ont été publiés ou sont en cours de
publication, LICOPPE et HEURTIN, 2001 ; LICOPPE et HEURTIN, 2002.
[36]
Cette section s’appuie sur la réinterprétation d’une étude purement qualitative des usages
des mini-messages mobiles initiée par Carole-Anne Rivière et Christian Licoppe en 2000, et
qui sera publiée ultérieurement. Je remercie Carole-Anne Rivière de m’avoir laissé disposer
ici des quelques éléments pertinents à la ligne de recherche développée ici.
[37]
Le budget moyen des ménages dédié au poste technologie de l’information a fait plus que
doubler depuis 1995, accroissement porté majoritairement porté par les téléphones mobiles.
[38]
PERIN et CHABROL, 1993 ; CLAISSE et ROWE, 1993 ; RIVIERE, 2000.
[39]
LICOPPE et SMOREDA, 2001.
[41]
LICOPPE et SMOREDA, 2001.
[42]
BERGER et KELLNER, 1964 ; BERGER et LUCKMANN, 1966.
[43]
Cette notion d’éloignement étant prise ici dans un sens subjectif, telle qu’elle est perçue et
traduite en termes de droits et de devoirs réciproques par les protagonistes.
[44]
LICOPPE et HEURTIN, 2001.
[46]
Elle constitue alors une modalité de cet âge de l’accès, proposé comme caractéristique du
capitalisme contemporain, RIFKIN, 2000.
[47]
LICOPPE et HEURTIN, 2001.
[49]
Ce caractère expressif des échange a été noté dans des études sur les groupes
d’adolescents norvégiens, dans le cadre de ce que les auteurs ont appelé « hyper-coordination » avec les téléphones mobiles, LING
et al., 2002.
[50]
Le sociologue Maurice Hallbwachs a décrit comment l’inscription répétée des interactions
dans des lieux confère aux groupes sociaux une mémoire collective, à travers la permanence
des dispositions matérielles inscrites dans l’espace et de l’empreinte des groupes sociaux sur
celles-ci, HALLBWACHS, 1997.
[51]
Il s’agit d’une étude sur les utilisateurs de téléphone mobile achetés à titre privé.
[52]
Voir
supra note 4, et RIVIERE, 2002.
[53]
Ces utilisateurs sont eux-mêmes plutôt dans la tranche 15-35 ans et gros utilisateurs du
mobiles pour leurs communications vocales. Des études ont été menées sur les adolescents
finlandais, qui tout en témoignant de pratiques spécifiques, vont dans le sens des résultats
présentés ici, KASESNIEMI
et al., 2002.
[55]
Un tel basculement a été discuté dans le cas de la souris d’ordinateur, DOURISH, 2001 et
étendue au cas du téléphone mobile, RELIEU, 2002.
[56]
Dans l’esprit du rôle que donne Michel Foucault à l’ensemble des technologies
panoptiques, FOUCAULT, 1975.
[58]
Données France Telecom.
[59]
MILLER et SLATER, 2000.
[60]
BERGER et KELLNER, 1964.