2002
Réseaux
OUVRIR LA BOITE NOIRE
Identification et localisation dans les conversations mobiles
Marc Relieu
Au cours de conversations, il arrive que des locuteurs se localisent,
spontanément ou à la suite de demandes de leurs interlocuteurs. Cet article
est consacré à l’étude de localisations produites au cours de conversations
téléphoniques passées depuis des téléphones mobiles. Nous distinguons
d’abord plusieurs types de localisation en fonction de leur placement dans
les échanges. Puis nous présentons une analyse des localisations présentes
dans les ouvertures et les clôtures de conversation, en montrant comment
elles traitent deux types de problèmes: l’appel d’un proche depuis un numéro
inconnu; l’incertitude quant à la disponibilité d’un locuteur. Ensuite, nous
montrons que la compréhension des localisations multiples produites dans
des contextes de coordination ou de guidage à distance de déplacements
requiert de localiser les conversations elles-mêmes dans des séries
d’échanges.
During their mobile telephone conversations users sometimes locate
themselves, either of their own accord or at their interlocutor’s request.
Based on audio records of natural conversations, this article studies location
practices in mobile phone calls. The author first distinguishes several types
of location, depending on the positioning in the exchange. He then presents
an analysis of location practices in the opening and closing of conversations,
by showing how they deal with two different problems: managing the
caller’s recognizability and dealing with the interlocutor’s availability.
Finally, he shows that in order to understand multiple locations produced in
contexts of coordination or remote guiding, it is necessary to locate
conversations themselves in series of interactions.
L’essor du téléphone mobile éveille de plus en plus l’attention des
sociologues, qui le voient comme élément de la parure
vestimentaire
[1], outil de construction de réseaux relationnels, ou
comme dispositif de surveillance. Le but de telles études est d’identifier
quelles sont les conséquences sociales, traduites dans le vocabulaire
notionnel de la sociologie, de la généralisation de l’emploi d’un outil
personnel et portable de téléphonie, à la fois sur les groupes d’usagers (les
jeunes, les travailleurs nomades, les personnes âgées, etc.) et sur les
institutions sociales (le travail, le partage vie publique/vie privée, etc.) Tout
l’arsenal méthodologique traditionnel des sciences sociales a été convoqué
(enquêtes statistiques, analyses de trafic, entretiens, etc.) pour faire
apparaître, sous la forme de représentations diverses, les caractéristiques
significatives des pratiques des utilisateurs des mobiles. En revanche,
l’activité médiatisée supportée en premier chef par le mobile, la
conversation, est demeurée une ressource d’arrière-plan et qui n’a jamais été
thématisée sinon à travers des compte rendus secondaires ou des traces
laissées derrière elle dans les relevés téléphoniques.
En nous basant sur les premiers résultats de l’analyse d’un corpus de
conversations mobiles enregistrées
[2], nous proposons d’ouvrir la « boîte
noire » du téléphone mobile afin d’élucider quelques caractéristiques des
activités concrètes des locuteurs, telles qu’elles apparaissent depuis la
dynamique des échanges de paroles. A l’heure où le téléphone devient de
plus en plus un objet plurifonctionnel enrichi d’applications diverses (SMS,
Wap, jeux, etc.), il n’en reste pas moins constitutivement lié à certaines
formes interactionnelles. Par exemple, il est facile, sans voir l’objet lui-même, ni assister à sa manipulation, de reconnaître, en lisant les premières
lignes d’une transcription conversationnelle ou en entendant deux ou trois
tours de parole à la radio qu’il s’agit d’extraits de
conversations
téléphoniques. Certaines manières de parler, comme, par exemple les façons
de commencer une conversation, rendent donc elles-mêmes audible et
observable la nature téléphonique des échanges
[3].
Peut-on dire la même chose de la conversation sur mobile ? Celle-ci est-elle
devenue une forme culturelle reconnaissable, distincte de la conversation sur
téléphone fixe ? Et repose-t-elle sur des dynamiques interactionnelles
spécifiques ? Les recueils d’anecdotes, qui rassemblent des extraits,
rapportés pour la plupart, d’échanges téléphoniques sur mobile, apportent
quelques premiers éléments de réponse. En effet, ces ouvrages exploitent des
caractéristiques publiquement reconnaissables des conversations mobiles,
tout en leur donnant valeur de stéréotype. Or ils privilégient des extraits de
conversation centrés autour de localisations, qui portent tout autant sur les
locuteurs que sur des événements issus de leurs environnements proches. A
partir de là, nous avons choisi de repérer, en écoutant des conversations
enregistrées, des passages au cours desquels les locuteurs identifient et
localisent (par ex.« je suis actuellement à X » ; « tu téléphones d’où ? »). A
travers l’examen détaillé de ces fragments, nous tenterons d’expliciter le
« travail » effectué dans les conversations par ces localisations et ces
identifications
[4].
Je commencerai par rappeler brièvement comment le choix méthodologique
d’examiner des enregistrements audio des conversations téléphoniques est
justifié par « l’épaisseur organisationnelle » de la conversation, qui institue un
entre-deux au sein duquel se localisent les contributions des locuteurs.
Cependant cette orientation naturaliste ne doit pas nous conduire à ignorer la
médiation qui est opérée par le dispositif d’enregistrement. Nous montrerons
donc que, loin de constituer un obstacle au recueil des données, la technologie
d’enregistrement révèle des aspects importants et singuliers des conversations
téléphoniques sur mobile. Ensuite nous examinerons deux catégories de
localisation : celles qui sont produites au début des échanges, et celles qui sont
introduites à la fin des conversations sur téléphone mobile. Nous établirons
ainsi la nécessité de localiser ces localisations au sein des conversations pour
comprendre le « travail » qu’elles y effectuent. Enfin nous aborderons
brièvement l’analyse de conversations de mobile à mobile entièrement
consacrées à l’identification du lieu dans lequel se trouvent les locuteurs. Ces
échanges sont en effet entièrement organisés autour de localisations multiples.
ETUDIER DES CONVERSATIONS MOBILES ENREGISTREES :
DELOCALISATION ET RE-LOCALISATION DES ECHANGES
Rappelons brièvement les raisons pour lesquelles certains
« ethnométhodologues
[5] », qui s’intéressaient à l’action sociale et à sa base
procédurale, afin de « soumettre à une description formelle la manière
détaillée dont ont lieu des activités sociales réelles, naturellement
produites
[6] », commencèrent dans les années 1960 à travailler sur des
conversations téléphoniques. La permanence du support magnétique se
combine avec les possibilités techniques des magnétophones pour permettre
l’inspection minutieuse et surtout répétée des enregistrements. Les
dispositifs classiques de la sociologie qualitative (prise de note, entretiens,
etc.) présentent comparativement trois inconvénients majeurs :
premièrement, ils opèrent une sélection quasi définitive des éléments qui
sont susceptibles d’être analysés par la suite. La prise de notes fait reposer
cette sélection sur la perspicacité du chercheur ; l’entretien la fonde sur une
interaction langagière. Ensuite, ils laissent dans l’ombre toute une série de
détails impossibles à saisir sur le vif, comme la durée des pauses, les
intonations, etc. Enfin, les données d’observation sont définitivement
soustraites à la sagacité d’autres chercheurs. L’enregistrement
direct des
traces perceptibles laissées par une activité lève les deux derniers obstacles :
la possibilité d’accéder à de nombreuses reprises à l’enregistrement original
permet à des détails inattendus de se révéler pertinents par la suite ; les
données originales peuvent être consultées par d’autres chercheurs.
Cependant c’est au niveau du problème de la sélection que l’avantage de
l’enregistrement sur les autres procédures méthodologiques semble décisif.
Bien que situés dans des lieux distincts, les locuteurs ne disposent d’aucun
accès visuel à leurs espaces respectifs, ce qui les met en situation d’égalité, si
l’on peut dire, avec l’analyste. En effet les enregistrements audio
reproduisent alors, à destination de tiers, la matière même sur laquelle la
conversation téléphonique se fonde : les contributions audibles des locuteurs.
Pourtant, ce raisonnement peut sembler étrange : pendant la conversation
téléphonique, les locuteurs ne restent-ils pas localisés dans des espaces
disjoints, susceptibles d’accueillir des événements de toutes sortes
(interventions de tiers, événements, interruptions, etc.) ? La façon dont des
locuteurs qui sont engagés dans une conversation téléphonique sont
confrontés à ces manifestations n’est-elle pas également une caractéristique
de l’activité téléphonique ? Pourquoi « délocaliser » les locuteurs en les
« localisant » uniquement, par le biais d’un enregistrement audio, dans
l’espace-temps de la conversation ? Cette « délocalisation » des locuteurs,
qui les extrait des contextes physiques des appels, n’est-elle pas
particulièrement problématique dans le cas des appels sur mobile ?
LE TAMIS DE LA CONVERSATION
Bien avant l’apparition du téléphone portable, il était depuis longtemps
possible de téléphoner depuis les lieux publics (les restaurants
[7] ou la rue), les
espaces professionnels (bureaux, salles de réunion), ou bien sûr les domiciles
(chambre à coucher, salle de bain) en s’accommodant de la présence de tiers,
qu’il s’agisse d’auditeurs non ratifiés de la conversation en cours, ou bien de
coparticipants secondaires
[8]. En revanche, le téléphone portable a entraîné un
changement important de l’exacte localisation de l’appel et des modalités de sa
préparation. Du point de vue de la passation d’appels d’abord. Parce qu’il est
transporté avec soi, le mobile permet en effet de recevoir ou de lancer des
appels à volonté en quelques manipulations, en évitant, grâce aux
fonctionnalités du répertoire et du journal d’appels, de rechercher un combiné
et le numéro du correspondant. Surtout, l’utilisateur peut choisir l’exacte
localisation de l’appel, en restant assis sur la banquette du restaurant ou en se
déplaçant de quelques mètres
[9]. Ensuite, la réception des appels a subi
d’importantes modifications. En se glissant dans le sac ou dans la poche, le
mobile a rejoint la panoplie des objets personnels, qui accompagnent partout
leurs propriétaires et dont l’accès est étroitement contrôlé
[10]. Aussi les appels
sont susceptibles d’être reçus à n’importe quelle heure du jour et de la nuit.
Ces évolutions ont donc modifié les occasions de passer ou de recevoir des
appels, les lieux dans lesquels cela est possible, et les procédures qui
précèdent le départ de la conversation. Mais comment ont-elles affecté la
conversation elle-même ? Comment ces modifications, qui correspondent à
autant de nouvelles possibilités d’action, se traduisent-elles dans
l’organisation des échanges conversationnels au téléphone ? Ce faisant,
quelles sont les formes distinctives des conversations sur mobile qui sont
apparues ? Par exemple, comment la joignabilité de l’appelé se traduit-elle
dans les formats d’ouverture des échanges, à supposer qu’elle le soit ? Les
nouvelles modalités de la localisation des appels se manifestent-elles par de
nouvelles façons de gérer ses activités conversationnelles ? Bref, qu’est-ce
que l’arrivée du mobile a véritablement changé
dans
[11] les conversations ?
Voici un court extrait rapporté d’une conversation sur mobile tenue par un
conducteur :
A : « Je dois raccrocher maintenant, je suis en train d’avoir un accident
[12]. »
Cet exemple met bien en valeur l’« épaisseur » de la conversation :
l’irruption d’un événement qui affecte directement et gravement un
conversant sans être immédiatement perçu par l’autre locuteur ne provoque
pas aussitôt une terminaison de l’échange. Au lieu de raccrocher
immédiatement, le locuteur formule cet événement de manière à le
transformer en un événement-pour-la-conversation. Cette métamorphose
s’effectue non pas selon le bon vouloir du locuteur, mais en usant de
procédures usuelles qui donnent forme à la conversation comme activité
intersubjective, et qui insèrent deux personnes dans un entre-deux
communicatif. La procédure utilisée en l’espèce permet alors de faire
« entrer » l’accident dans la conversation. Elle correspond à un format
spécifique qui est généralement utilisé pour clore un échange de façon
précipitée : l’annonce unilatérale de la fin imminente de l’échange et la
présentation verbale de la justification de ce format
[13] exceptionnel.
Cependant cet exemple rapporté ne nous aide pas à aller beaucoup plus loin
dans l’interprétation, dans la mesure où nous ignorons comment l’auditeur
présent dans la conversation téléphonique a traité cette annonce : l’a-t-il
simplement ratifiée ou bien a-t-il essayé de jauger la gravité de l’accident ?
Pour le savoir, nous sommes réduits à des conjectures, faute de disposer du
tour suivant. En revanche, un enregistrement aurait permis de statuer sur
l’interprétation donnée par le coparticipant, grâce à une propriété essentielle
et générique des échanges conversationnels, liée à l’adjacence des tours de
paroles : le tour de parole suivant livre en effet publiquement la manière dont
un locuteur a compris le tour précédent. En outre, parce qu’il est lui-même
offert, une fois produit, à l’attention d’autrui, ce nouveau tour projette un
ensemble d’opportunités pour la suite de l’échange
[14].
Cet exemple nous rappelle également que la conversation n’est ni un simple
conduit à travers lequel passent des idées depuis un locuteur vers un autre, ni
un miroir dans lequel se reflètent, sans qu’elles en soient affectées, les
circonstances dans lesquelles les locuteurs se trouvent impliqués, mais bien
plutôt une activité pleine et entière, qui dispose de sa propre régulation et de
son propre mode d’organisation. En outre, la structuration de la conversation
est en première instance le fait même de l’activité des locuteurs. Par
conséquent, l’analyste peut s’efforcer d’expliciter les opérations et les
procédures qui sont mises en œuvre par les conversants dans leurs échanges.
Si la conversation est bien une activité en soi, qui n’est réductible ni aux
caractérisations socioculturelles pouvant être réalisées a priori des acteurs, ni
aux répercussions que cette activité peut avoir sur les groupes sociaux, elle
n’isole pas pour autant les locuteurs de leurs ancrages sociaux,
technologiques ou territoriaux. Cependant elle filtre systématiquement la
façon dont ces caractéristiques sont susceptibles de devenir pertinentes
pendant les échanges. En retour, le filtre lui-même s’en trouve modifié dans
quelques éléments de sa structure. La conversation constitue ainsi un milieu
structuré, ce qui justifie la sélection réalisée par la procédure
d’enregistrement utilisée. En effet l’enregistrement audio ne « délocalise »
les locuteurs de leurs emplacements respectifs que pour mieux les saisir dans
l’entre-deux de l’espace conversationnel.
LOCALISER LE DISPOSITIF D’ENREGISTREMENT
DANS LES CONVERSATIONS
Bien que cela ne soit plus tout à fait exact aujourd’hui
[15], l’analyse
conversationnelle a longtemps évité de thématiser les opérations
d’enregistrement des conversations. Pourtant, même « naturelles », les
conversations ne s’enregistrent pas toutes seules. Une médiation socio-technologique supplémentaire est en effet introduite par la présence d’un
dispositif d’enregistrement, qui est susceptible d’être pris en compte à
plusieurs niveaux dans l’interaction téléphonique. D’abord, l’enregistrement
repose sur une collaboration entre le chercheur et au moins un des deux
locuteurs. Celui-ci est donc susceptible de sélectionner les conversations qui
seront analysées. Ensuite, le compère doit statuer, en accord avec le
chercheur, sur l’information qu’il dispense auprès des interlocuteurs : faut-il
les informer de l’enregistrement et de l’étude en cours ? Si oui, quand est-il
le plus opportun de le faire ? Par ailleurs, la présence d’un enregistrement
peut être traitée dans la dynamique des conversations. Par exemple, dans
quelle mesure les locuteurs prennent-ils en compte la présence d’un tiers
auditeur ? Enfin, le procédé d’enregistrement peut modifier un aspect socio-technique de l’interaction téléphonique, par exemple en bloquant
l’identification des numéros des locuteurs.
Pour assurer l’enregistrement des conversations mobiles, nous avons utilisé
deux procédures distinctes. La première, qui fut rapidement abandonnée car
elle livrait des enregistrements difficilement audibles consistait à prêter à des
utilisateurs de mobile un petit dictaphone capable d’enregistrer, par le biais
d’un récepteur intégré, les conversations tenues sur un téléphone mobile où
avait été logé un microphone sans fil. La seconde procédure, qui fut
finalement retenue, est issue d’une collaboration avec une équipe
d’ingénieurs
[16]. Elle requiert de l’appelant une étroite participation, puisqu’il
doit composer le numéro intermédiaire d’une plate-forme avant de faire le
numéro de l’appelé. Quoique donnant de très bons résultats, cette procédure
présente toutefois des inconvénients : l’appelant ne peut utiliser les
fonctionnalités de son mobile pour faciliter la numérotation de son
correspondant ; surtout, l’appelé voit apparaître sur son terminal le numéro
de la plate-forme et non celui de l’appelant.
Plutôt que de thématiser l’intervention du dispositif d’enregistrement dans les
données recueillies comme un problème méthodologique en soi, nous avons
choisi d’examiner comment les activités conversationnelles témoignaient
elles-mêmes de la présence de ce dispositif. Il s’agit donc de considérer le
dispositif d’enregistrement comme un élément indexical
[17], dont le sens relève
d’opérations de contextualisation réalisées à toute fin pratique par les acteurs.
Nous montrerons comment le dispositif d’enregistrement utilisé pour capturer
les conversations sur mobile, en « délocalisant » l’appelé, révèle certaines
procédures conversationnelles de localisation et d’identification propres aux
appels sur mobile. En effet, l’étude des médiations interactionnelles qui
permettent aux participants, comme dans l’extrait suivant, de repérer et de
gérer une incongruité, donne accès à un élément de l’arrière-plan tacite qui
anime les commencements des appels vers des mobiles
[18].
Extrait 1 (SMVR01)
1 B : allo
2 A : salut toi c’est vincent
3 B : oui vincent, qu’est-ce qui t’arrive ?
4 A : ben euh j’appelais pour que tu termines : : l’histoire
5 [
6 B : NON mais ton
7 numéro de téléphone c’est pas le même que : :
8 A : =ah ouais j’suis sur un autre poste là (.)
9 B : ouais c-c-c’est ça que j’dis euh >qu’est-ce qui t’arrive< parce
10 qu’en fait j’ai pas du tout le même numéro de téléphone
11 A : (ouais) non non non j’suis sur un autre poste
12 B : ah eh dis donc t’en as combien de-d’appareils comme ça ?
13 A : pfff trois cent mille (.) trois cent mille
14 [ [
15 B : t’es rrriche toi t’es riche toi
16 A : = tu m’envies tu l’reprends hein
17 B : t’es riche toi
18 A : marcel marcel fais fais gaffe marcel c’est pas drôle
19 ((rires))
20 A : alors l’histoire avec thierry lebatoir là
On peut d’abord noter que l’appelé réitère à plusieurs reprises des demandes
d’explication en direction de l’appelant. La lecture de la totalité de la
transcription fait rapidement apparaître que l’objet de cette demande
concerne l’absence de reconnaissance préalable du numéro de téléphone de
l’appelant. Cependant, une telle lecture est en partie trompeuse, dans la
mesure où elle remplace le point de vue des participants, qui découvrent le
sens de ce qu’ils sont en train de faire tout en le faisant, par un point de vue
d’observateur, qui dispose d’une perspective synoptique et rétrospective sur
l’ensemble de l’échange. Afin d’éviter de produire une illusion rétrospective,
nous devons donc « pister » la façon dont la compréhension de l’objet de
cette demande émerge progressivement. Lorsqu’elle est introduite au tout
début de l’échange (ligne 3), la requête est produite d’une façon telle que
l’appelant l’interprète dans un premier temps comme une question relative à
la raison de l’appel (poursuivre une narration commencée dans un échange).
Comment cela est-il donc possible ?
Le placement de cette requête lui confère un statut spécifique. Celle-ci est en
effet positionnée à la première place dont l’appelé dispose, après avoir
reconnu l’appelant, pour introduire une requête prioritaire
[19] dans la
conversation, sans attendre la procédure normale, où c’est l’appelant qui
introduit lui-même la raison de l’appel. Ce caractère précipité est confirmé
par l’absence de retour à la salutation présente au tour précédent. Au lieu de
produire une salutation en retour et éventuellement une demande de
nouvelle, afin à la fois de répondre à la première salutation et de redonner la
parole à l’appelant pour qu’il introduise le motif de l’appel, l’appelé se
précipite sur une question spécifique, qui est dès lors mise en relief par ce
placement même. En outre, la forme de cette question indique qu’elle vise à
faire parler l’appelant au sujet d’un événement inhabituel dont il devrait
immédiatement rendre compte. En dépit des hésitations qui préfacent sa
prise de parole (ligne 4) l’appelé ne s’aligne pourtant pas sur la position qui
est projetée par la demande de son interlocuteur. En effet, au lieu d’investir
la position de celui qui doit rendre compte d’un événement inhabituel qui
l’affecte, il présente simplement la raison de l’appel. Parce qu’il ne parvient
pas à adopter la position de répondant qui lui est spécifiquement proposée au
tour précédent, l’appelé investit en effet la position standard. Mais cette
réponse
[20] est immédiatement récusée par une interruption directe (l.6), qui
précise la nature du trouble sous la forme d’une nouvelle question plus
ciblée ; à la différence de la première tentative, celle-ci formule la raison du
problème. De fait, la nouvelle réponse fournie par l’appelant (« je suis sur un
autre poste ») n’apporte pas encore l’explication attendue. L’appelé
renouvelle sa demande aux lignes 9-10, de manière à susciter des
développements thématiques plus approfondis. Mais ces tentatives
n’obtiennent pas plus de succès, car les réponses fournies par l’appelant ne
varient pas. En définitive, l’appelant parvient à transformer, avec la
participation active de l’appelé, qui accepte ce recadrage, le caractère sérieux
de la question en une occasion de produire une séquence de blague, pour
réintroduire ensuite la raison de l’appel, avec succès cette fois.
Cette séquence témoigne du caractère normatif des attentes que nourrissent
certains appelés relativement à l’identification préalable de l’appelant par
son numéro au moment de la sonnerie du mobile. Cette fonctionnalité a des
répercussions sur le format interactionnel des appels téléphoniques.
Rappelons que dans une conversation téléphonique fixe classique, l’appelant
et l’appelé se trouvent dans une situation asymétrique
[21] : l’appelant prend
l’initiative de l’appel sans connaître la disponibilité de l’appelé ; la sonnerie
constitue une sommation qui ne prend pas en compte l’implication
éventuelle de l’appelé dans d’autres activités ; c’est seulement en parlant le
premier que le répondant livre un échantillon de voix à l’appelé, car cela le
rend reconnaissable. La possibilité d’identifier l’appelant par son numéro
pendant la sonnerie inverse ce schéma, et redonne un certain contrôle à
l’appelé, qui peut alors décider ou non de répondre en fonction de l’identité
de l’appelant. Ici, l’appelé traite l’absence de reconnaissance du numéro
comme un motif légitime pour demander à l’appelant une explication.
Cependant la compréhension même de d’objet de cette demande, par
l’analyste comme par l’appelant, fait l’objet d’un accomplissement
progressif, qui médiatise l’accès au problème de l’identification du numéro.
L’analyse se fonde sur la façon dont les tours de parole rendent observable le
traitement qu’ils proposent des énoncés précédents. Car c’est en exploitant
cette possibilité générique de la conversation que les locuteurs sont capables
de repérer et de corriger une interprétation fautive. Tandis qu’un premier
tour, la requête de la ligne 3 projette et requiert une réponse, celle qui est
effectivement apportée par le destinataire au tour suivant (ligne 4, la raison
de l’appel) peut encore être examinée par le premier locuteur
[22], qui dispose
alors d’une dernière opportunité de corriger au troisième tour la
compréhension de l’auditeur. En effet celui-ci corrige l’interprétation de sa
requête initiale en interrompant vivement l’appelé et en reformulant sa
question, ce qui fait alors apparaître qu’elle vise le problème posé par
l’identification du numéro de l’appelant. Dans le même temps, elle introduit
dans la conversation un élément qui l’a immédiatement précédé : l’affichage
du numéro de l’appelant sur le mobile de l’appelé. Cependant ces demandes
réitérées ne parviennent pas véritablement à contraindre l’appelant à fournir
une véritable explication. En effet, celui-ci se contente de décrire les faits
(« j’appelle depuis un autre poste ») sans fournir d’explication. Pour résister
à la pression de son interlocuteur, il utilise d’abord un procédé simple, mais
très efficace : la répétition. En réitérant à plusieurs reprises la description
précédente, l’appelant refuse en effet de la considérer comme un item qui
justifierait des explications supplémentaires.
La technologie d’enregistrement mise en œuvre avec la participation active
des utilisateurs se manifeste ainsi très indirectement, à travers les
modifications qu’elle induit parfois sur l’un des éléments constitutifs des
pratiques actuelles des utilisateurs de téléphones mobiles. Cependant cette
modification, et les éventuelles demandes d’explication qu’elle peut générer,
sont susceptibles d’être neutralisées par le positionnement des locuteurs.
Elles ne s’imposent donc pas d’elles-mêmes dans la conversation.
En outre, le filtrage exercé par l’organisation interactionnelle de la
conversation mobile nous a permis de pointer un phénomène intéressant : la
présence, sous la forme d’un précommencement visuel de la conversation
[23],
d’un moment d’identification visuellle du numéro de l’appelant. Dans l’extrait
précédent, la non-reconnaissance du numéro est notée et sanctionnée par
l’appelé, qui lui attribue un statut normatif. Cependant l’ensemble de ce
raisonnement repose en définitive sur une dimension complètement générique
des échanges conversationnels : la séquentialité et les possibilités qu’elle offre
et organise pour repérer la source d’un problème et corriger la compréhension
manifestée par un locuteur dans un tour de parole.
L’épaisseur organisationnelle de la conversation agit comme un dispositif de
filtrage des éléments qu’elle prend en compte. Ce filtrage consiste à la fois
en un processus de visibilité, qui fait apparaître un événement comme un
aspect pour la conversation et que les interlocuteurs doivent gérer ici et
maintenant, en une opération de sélection des éléments contextuels
pertinents pour sa progression et sa cohérence, et en un processus de
relocalisation, qui introduit ces éléments à des places spécifiques dans la
conversation. Nous développerons maintenant cette perspective en évoquant
la façon dont les localisations des locuteurs sont elles-mêmes localisées dans
les conversations.
LOCALISER LES LOCALISATIONS DANS LA CONVERSATION
Comme l’indique la présence régulière de localisations dans les données
recueillies, l’apparition du mobile a considérablement augmenté la fréquence
des occasions de faire d’une caractéristique issue de l’environnement de l’un
des locuteurs une caractéristique
de la conversation. Apparaissent ainsi toute
une gamme d’articulations possibles entre les échanges conversationnels et
les traits liés aux contextes dans lesquels évoluent les locuteurs
parallèlement à leurs conversations. Mais pour apprécier ce phénomène à sa
juste mesure, pour examiner comment les localisations sont elles-mêmes
localisées dans les échanges, il semble nécessaire de le rapporter à
l’organisation générale de l’interaction conversationnelle téléphonique
[24]. Est
visé par là le fait qu’une conversation téléphonique se présente comme un
événement localisé dans le temps, qui dispose d’un début et d’une fin propre,
et dont la progression thématique relève de techniques de liaison et de
segmentation spécifiques.
Demandes de localisation dans les ouvertures
Les ouvertures conversationnelles constituent l’un des environnements où se
réalisent des articulations entre le lieu dans lequel se situe l’appelé et la
séquentialité de l’échange.
Extrait 2 (SM12805)
1. B : allo ?
2. A : >oui salut frédéric vincent< h
3. B : hein :: ! >comment ça va ?<
4. A : eh ::: pas mal/ pas mal=pas mal/ (.) hhh on est au bureau là ?
5. B : ouf : oui=oui=oui ici il fait une chaleur : caniculaire là
6. j’peux pas aller au soleil il fait trop chaud hein ?
7. A : ((rires))
8. B : j’sais pas quel temps il fait à Paris mai ::s
9. A : ouais=ouais=ouais c’est pareil hein c’est pareil
10. B : là j’dois aller à la plage là cet après midi j’ai sorti la
11. planche de surf j’y étais hier.
12. A : ah mais c’est encore les vacances alors.
13. B : oui là jusqu’à la fin du mois jusqu’à jeudi.
14. A : hhh d’accord :
15. B : jusqu’à jeudi bon ben là j’avais une : téléréunion : enfin une
16. réunion par téléphone et :: (.) hhh donc=euh :: ouais j’étais
17. au bureau j’en profitais quelques=euh :: h quelques minutes là
18. (0.5)
19. A : mhm ::
20. B : voilà
21. A : >excellent moi j’appelais à propos des places de rugby/<
Dans cet extrait, la localisation de l’appelé (ligne 4) intervient sous la forme
d’une demande de confirmation, précisément à l’emplacement où est
généralement introduit le premier thème de la conversation
[25], qui ne sera
effectivement initié que plus tard, à la ligne 21. Pour comprendre le statut
exact de cette demande, il est nécessaire de la resituer dans l’organisation
séquentielle de l’ouverture de cette conversation. Notons tout d’abord que le
tour 2 (ligne 2) concentre, sous une forme compactée, la réalisation d’un
ensemble de tâches (reconnaissance de l’appelé + salutation + auto-identification), qui seraient autrement dévolues à des séquences
spécifiques
[26]. Ensuite, la réponse minimale produite après la demande de
nouvelles (ligne 4, « pas mal, pas mal pas mal ») est formatée de manière à
préfacer aussitôt la proposition de localisation. La localisation suggérée par
l’appelant est une catégorie de lieu (le bureau) qui peut être
conventionnellement associée à la collection des lieux d’occupation et des
activités (bureau, domicile, lieux publics
[27], etc.). La place qu’elle occupe
dans la conversation, soit le premier moment où l’appelant est susceptible
d’introduire un thème, permet à cette catégorisation de nourrir
éventuellement des développements sur le travail effectué par exemple, mais
aussi sur la disponibilité de l’appelé.
Tout en confirmant sa présence au bureau, celui-ci l’explique par la nécessité
de se préserver du soleil. Il met ainsi en place un nouveau procédé de
catégorisation de nature ad hoc, qui situe la catégorie bureau dans la
collection lieux ombrés/ensoleillés, ce qui fait rire les deux conversants. Cet
effet comique est intéressant en lui-même, car il est bien issu de la transition
qui est opérée entre une compréhension conventionnelle, présente
implicitement, du bureau comme lieu de travail, et une compréhension
ad hoc du bureau comme lieu de protection contre le soleil.
La suite de l’échange aboutit cependant, par transitions successives, à
redessiner une nouvelle collection de catégories structurée par un ordre
temporel : l’alternance entre les vacances et le temps de travail. Ce
mouvement aboutit finalement à ce que l’appelé apporte une explication
« sérieuse » de sa présence au bureau, en la rapportant cette fois à la
collection des activités en cours. Il précise en effet être venu au bureau pour
une réunion qui est terminée au moment de l’appel. Ce retour à une
interprétation plus conventionnelle de la demande de localisation initiale est
intéressant, car il indique que l’appelé est bien orienté sur l’axe de la
disponibilité. L’épuisement du potentiel thématique initié par la demande de
localisation, mais également la confirmation de la disponibilité de l’appelé,
permettent alors à l’appelant d’introduire la raison de l’appel, d’ordre privé,
tout en étant informé de la disponibilité de l’appelé.
Les demandes de localisation introduites à la place de la raison de l’appel
sont ainsi volontiers traitées comme des requêtes d’information semi-ouvertes, que le destinataire est susceptible d’orienter dans l’un des sens
possibles. Ces demandes de localisation permettent éventuellement de
vérifier sa disponibilité relativement aux tâches en cours au moment de
l’appel. Celui-ci dispose ainsi d’une opportunité de faire savoir à l’appelant
qu’il est occupé. Ce n’est pas un hasard si cette vérification est réalisée en
début d’échange ; l’ouverture d’une conversation dispose en effet de places
au sein desquelles peuvent être projetés le type d’échange, son caractère plus
ou moins urgent, et, plus généralement, toutes les caractéristiques
susceptibles de concerner la conversation dans son ensemble
[28]. Or en
donnant la raison de l’appel, l’appelant non seulement apporte une
justification au coup de fil, mais il projette un ensemble de caractéristiques
pertinentes pour la conversation pendante, comme les identités sous
lesquelles les participants vont entrer en relation. La présentation de la raison
de l’appel propose donc à l’appelé une manière pertinente de répondre et de
s’engager dans la suite
[29]. Dans l’extrait précédent, la demande de
localisation initiale aboutit plutôt à sonder l’état de disponibilité de l’appelé
qu’à connaître le lieu où il se trouvait. En répondant sous un registre
détendu, l’appelé adopte un mode informel d’échange, qui tend
immédiatement à instaurer la possibilité d’une conversation d’ordre amicale,
voire intime entre les locuteurs, contrairement aux inférences que pourrait
susciter la localisation professionnelle.
Les demandes de localisation de l’appelé précédant l’introduction de la
raison de l’appel sont fréquentes dans les appels vers des mobiles, en
particulier lorsque l’appelant et l’appelé ne sont pas en relation continue et
régulière, comme c’est le cas ici
[30]. On peut sans doute l’expliquer par
l’incertitude dans laquelle se trouvent les utilisateurs de mobile de connaître
précisément la localisation de l’appelé, à l’inverse des appels téléphoniques
vers des téléphones fixes, qui sont par définition localisés. Bien que cela
demande à être confirmé par des analyses ultérieures, les demandes de
localisation introduites en position ordinaire d’introduction de la raison de
l’appel semblent avoir un statut de préface. Une fois connus le lieu et le
statut d’occupation de l’appelé, l’appelant sait comment orienter des
développements thématiques plus ou moins personnels, en fonction des
inférences normatives sur la présence d’auditeurs non ratifiés, l’engagement
de l’appelé dans des activités parallèles, ou les risques d’interruption de
l’échange.
Localisations dans les clôtures : donner un motif pour la fin de l’appel
En sus d’être présentes au début des conversations, les localisations sont
également localisées dans les activités qui permettent de terminer les
échanges :
Extrait 3 (SMJ3101716)
1. B : et sinon j’ai appelé laetitia et je lui avais proposée de venir samedi
2. soir parce que moi j’croyais que tu venais samedi soir.
3. (1)
4. A : tu l’as eu quand ?
5. (1)
6. B : ben j’lui ai laissé un message j’l’ai pas eu quoi. J’lui ai laissé un
7. message (.). et j’lui ai dit euh :. J’lui ai dit comme tu venais que samedi
8. *
9. (( on entend des bribes d’une autre conversation))
10. B : soir je l’ui ai dit si tu peux venir avec corinne : : tu peux quoi
11. [
12. A : j’crois voir ( )
13. là c’est sa mère qui est là.
14. A : <he ben écoute> je te rappellerai tout à l’heure pour te dire ok ?
15. (0.8)
16. B : d’accord ::=
17. A :=<bon, j’te fais de gros bisous parce que là je suis dans la rue puis
18. j’aime pas parler dans la rue.>
19. B : ok ça marche
20. [
21. A : j’tembrasse. bisous ma puce. à tout à l’heure salut.
22. [
23. B : aller bisous tchao
24. B : tchao.
Pour comprendre comment la localisation introduite à la ligne (17) contribue
à construire la fin de l’échange, il est nécessaire de rappeler brièvement
quelques caractéristiques générales de la « boîte à outils » dont se servent les
locuteurs pour terminer les conversations. A première vue, on pourrait croire
qu’il suffit de produire un « échange terminal », comme les salutations
reproduites ici aux ligne 23 et 24, pour clore un échange. Or ces échanges ne
sont pas placés n’importe où ni n’importe comment dans des conversations :
ils sont eux-mêmes inclus dans une « section » de clôture plus étendue
[31].
L’utilité de la notion de « section » est notamment d’embrasser les cas où la
conversation est relancée après un échange terminal. Ce dernier ne suffit
donc pas à lui seul pour clore un échange. Auparavant, il aura fallu que les
locuteurs vérifient l’épuisement des ressources thématiques qu’ils sont
susceptibles d’introduire dans la conversation. Cela s’effectue normalement
par une séquence de préclôture, du type d’un échange de « bon » et « okay »,
qui précède la séquence terminale (de type « salut/salut »). En effet,
lorsqu’un locuteur introduit, après un épuisement d’un thème, un élément
comme « bon » avec intonation descendante, cet item « occupe un tour de
parole sans produire d’énoncé cohérent du point de vue du thème ou sans
initier un nouveau thème. Sa fonction semble être d’indiquer que son
locuteur n’a rien de plus à dire ou rien de nouveau à dire, donc de donner un
tour « libre » au partenaire, pour introduire un nouveau thème sans violer la
cohérence thématique (…) Si le partenaire répond de manière analogue, cela
peut constituer le ‘premier élément’ d’une séquence de clôture
[32] ».
La section de clôture présente dans l’échange précédent revêt un format
distinct, dont la précipitation est observable. En effet, l’entrée dans le
processus de clôture ne s’effectue pas par épuisement des thèmes, mais par
irruption d’un événement dans l’environnement d’un des locuteurs, qui se
trouve dans la rue au moment de l’appel. Aux lignes 6-10, l’appelant finit de
répéter la teneur d’un message qu’il a laissé sur le répondeur de l’une de ses
amies, qu’il escomptait inviter à l’occasion de l’arrivée de l’appelée. Son
discours est légèrement perturbé par des bribes inaudibles d’une
conversation tierce, perceptible depuis le combiné de l’appelée. A la ligne
14, l’appelée prend la parole sans attendre complètement la fin du tour
précédent, et surtout séquentiel Elle ne réagit nullement à l’information qui
lui a été donnée. Au contraire, elle introduit une annonce qui porte sur une
rencontre inopinée (la mère d’une jeune fille
[33] qui marche à côté de la
locutrice). Il s’agit donc d’une formulation d’un événement visible qui se
produit dans l’environnement proche de la locutrice. Ainsi un événement
issu du contexte proche d’un des participants est-il introduit dans la
conversation de façon relativement abrupte. Comment peut-il alors y trouver
une place ? Une fois transformée en un événement-dans-la-conversation, la
rencontre ouvre des opportunités propres à la progression de cet échange,
que la locutrice elle-même découvre au moment où elles se révèlent. Les
opportunités offertes par l’irruption d’un événement dans la conversation
peuvent être de plusieurs sortes. Parfois, elles se limitent à une réparation,
comme dans l’extrait suivant :
Extrait 4 SPM1VX
1 B : t’as pas eu trop chaud cette semaine ?
2 A : (2.3)euh ::: non ça a été. hier soir il faisait très bon,
3 [
4 B : ouais.
5 A : (0.6) on a eu de la pluie et :: un p’tit orage mais euh :: bon on
6 s’est pas vraiment pris l’orage, (1.3) <excuse-moi> y’a du
7 bruit euh y a une locomotive just’à côté,
8 B : °mm : :°.
9 A : (0.8) et euh :::: là aujourd’hui il
10 faisait très bon aujourd’hui parce qu’il y a eu beaucoup de pluie.
Le passage de la locomotive ne donne lieu à aucune thématisation ultérieure
de la part des locuteurs, qui le traitent comme l’origine d’une perturbation
susceptible de donner lieu à une auto-réparation
[34] par le locuteur gêné (ligne
6).
Au contraire, dans l’extrait 3, la locutrice s’empresse de proposer aussitôt
après la localisation de l’événement une terminaison anticipée de l’échange,
introduite par une sommation (« ah ben écoute ») mais sous une forme (« je
te rappellerai tout-à-l’heure pour te dire ok ? ») qui reconnaît toutefois que le
potentiel séquentiel de la conversation n’est pas clôt, et qu’une réponse de sa
part demeure attendue. Cette initiative permet donc à l’appelée de s’engager
fermement dans une terminaison, dont elle traite le caractère précipité.
Après ratification par l’appelant, la locutrice pourrait introduire un échange
terminal et initier immédiatement la fin de l’appel, ce qu’elle entreprend
dans un premier temps (l.17 « bon j’te fais de gros bisous » ). Pourtant elle
ajoute, en forme d’explication et de justification du format de clôture adopté,
une localisation.
Se présentant sous la forme d’un toponyme générique (« la rue »), cette auto-localisation de l’appelée est utilisée de manière à expliquer et justifier la fin
de la conversation. Le choix de la catégorie de lieu est significatif : alors
qu’elle pourrait se référer à un événement localisé dans son environnement
immédiat, l’appelée mentionne en effet un nom commun de lieu
[35]. Mais
comment cette catégorie participe-t-elle à l’explication de la fin anticipée de
l’appel ? Bien que cette explication soit ensuite renforcée par l’introduction
d’une préférence personnelle (« j’aime pas…), elle fait d’abord appel à un
savoir commun relatif au caractère
normatif de la localisation de l’activité
téléphonique. En outre, c’est bien le travail de catégorisation
[36], c’est-à-dire
le placement séquentiel de cette catégorie et des inférences qu’elle peut alors
rendre perceptibles, et non pas la catégorie elle-même qui doit être
expliquée. Car si la locutrice se trouvait bien dans la rue pendant toute la
durée de cet échange, elle n’introduit cet élément contextuel que dans la
mesure où il devient pertinent pour la conversation. Ce n’est qu’après une
nouvelle ratification par l’appelant de la justification proposée qu’un
échange terminal est initié de façon précipitée par l’appelée (voir les
chevauchements des l.21 ss.)
Cette fin de conversation illustre une nouvelle fois la nécessité de prendre en
compte les dimensions normatives et séquentielles des localisations
introduites dans les conversations mobiles. Le sens des localisations dans la
conversation mobile ne s’épuise pas dans l’identification de la position,
géographique ou relative, de l’appelant ou d’un événement situé à sa
proximité. Au contraire, les localisations charrient avec elles des
implications normatives sur la disponibilité du locuteur visé et la poursuite
de la conversation. Aussi les localisations apparaissent-elles fréquemment au
côté d’explications ou de justifications destinées à traiter, sous la forme d’un
objet dans la conversation, la façon dont des éléments du contexte dans
lequel se trouve un locuteur atteignent et affectent l’échange.
LES CONVERSATIONS DEDIEES A LA LOCALISATION
DES LOCUTEURS
Je voudrais maintenant questionner brièvement non plus le statut des
localisations qui apparaissent à un moment donné dans une conversation,
mais le travail qu’effectuent des conversations de mobile à mobile
entièrement consacrées à la localisation d’un ou de plusieurs locuteurs. Les
conversations mobiles sont souvent décrites comme des conversations
« distantes ». Pourtant le téléphone mobile, parce qu’il peut être emporté
avec soi, est utilisé par des locuteurs se trouvant à proximité l’un de l’autre
afin d’assurer une coordination fine en vue d’une rencontre. Schegloff
[37] a
mis en évidence le statut de préliminaire qu’occupe en interaction face à face
la réalisation visuelle de l’identification et de la reconnaissance mutuelle, qui
projettent une interaction possible, constituée au minimum d’un échange de
salutations. Cependant il n’a traité que des situations au cours desquelles les
interactants se rencontrent de manière fortuite. Les rencontres planifiées
posent un problème d’identification distinct, qui porte non pas sur les
personnes elles-mêmes, que sur l’emplacement où elles se trouvent
exactement. Or l’utilisation de toponymes génériques du type « sur la place »
ou « dans le magasin » s’avère souvent insuffisante pour se retrouver.
Ainsi, dans l’extrait suivant, issu d’un appel de mobile à mobile , on
remarque non pas une seule, mais une série de localisations successives :
Extrait 5 (SM206021758)
1. C : (1.7) ((ambiance sonore urbaine))allo ::.
2. V : >c’est vincent< j’suis dans carrefour je te :: >vois pas<!
3. C : (0.5) ben je suis à l’extérieur de carrefour.=
4. V :=d’accord tu t’trouve à quel endroit ?
5. (0.7)
6. C : à euh : (la) station de métro :!
7. V : da-= >devant<=
8. C :=sur l’esplanade.
9. V : devant la station de métro ?=
10. [
11. C : =>si tu sors<!
12. V : ouais.
13. C : si tu sors tu dois m’voir.
14. V : ouais. donc je sors par le ::: >tourniquet central<
15. C : (0.5) ouais euh :: ouais=ouais. (0.4) et j’suis là devant/
16. V : okay.
17. (0.8)
18. V : à tout de suite= !
19. C : =à tout de suite.
L’usage du mobile donne la possibilité à des personnes qui s’approchent
d’un lieu de rendez-vous de se guider mutuellement par un échange
téléphonique. Ces conversations, en général assez brèves (moins d’une
minute), se caractérisent, comme dans l’extrait 4, par la réduction à
l’extrême du format d’ouverture. L’appelant s’auto identifie puis enchaîne
directement par l’introduction de la raison de l’appel, sans attendre de
marque de reconnaissance par l’appelant. En outre cette raison apparaît
comme une auto-localisation de l’appelant, qui est immédiatement suivie
d’une demande de localisation de son interlocutrice. La façon dont cette
requête est introduite par un verbe perceptuel indique, conjointement au
format d’ouverture adopté, que les participants se trouvent sur le lieu même
d’un rendez-vous préalable, mais que l’appelant n’est pas parvenu à localiser
l’appelée. L’échange conversationnel est ainsi immédiatement caractérisé
comme travail de correction d’une tâche fixée auparavant, mais qui n’a pas
pu être menée à bien. Ce travail va consister en un ajustement des
localisations des deux locuteurs en vue de permettre une rencontre. Cela
explique qu’à la différence des cas précédents, nous assistons ici à des
localisations mutuelles et multiples.
Plusieurs formats d’activité sont possibles. Tandis que dans d’autres
échanges du même type, les locuteurs s’instruisent mutuellement de
l’évolution de leurs positions respectives tout en poursuivant leur
déplacement, ils s’engagent ici dans une détermination de leurs positions au
sein d’un environnement spatial donné et familier. L’appel téléphonique sur
mobile leur permet d’identifier ces emplacements en se basant sur un savoir
géographique et topologique partagé
[38], qui est localement distribué grâce à
des séquences spécifiques. D’abord, le choix des toponymes indique que les
membres bénéficient d’une connaissance préalable des lieux, qui leur permet
également de situer ceux-ci relativement à des points d’accès familiers
(« Carrefour » ligne 2, « l’esplanade », ligne 8 ; le « tourniquet », ligne 13) ;
ensuite, ce choix s’effectue depuis une organisation séquentielle déterminée.
Après que l’appelant se soit localisé en fonction du lieu dans lequel il se
trouve, la localisation de l’appelée s’effectue d’abord en tentant d’associer
l’emplacement où elle se trouve à des toponymes familiers (« la station de
métro » et l’esplanade »). Cependant l’absence d’une reconnaissance
immédiate de cet emplacement par l’appelant (ligne 9) amène l’appelée à
adopter une autre procédure
[39] : elle quitte le format « ou es-tu » et adopte le
format « comment me voir ». En effet, elle abandonne aussitôt le mode
précédent (localisation des deux locuteurs) et se fonde alors sur la
localisation de l’appelant et sur sa connaissance du point d’accès à sa propre
position pour lui indiquer le chemin (lignes 13 et 15) qui convient pour la
retrouver.
Ces échanges modifient l’organisation des visites, des rencontres et des
rendez-vous. En effet, l’appel devient un préliminaire à la rencontre, par
lequel se réalise la coordination des personnes, mais également l’échange de
renseignements (codes etc.) permettant d’accéder à un lieu donné. Ces
conversations, qui sont étroitement finalisées et peu autonomes, s’insèrent
ainsi dans la réalisation interactionnelle du rendez-vous, comme l’indique le
choix de clôture réalisé dans l’extrait 5, qui anticipe la rencontre physique.
Apparaissent ainsi des formes nouvelles de relation entre conversations et
activités tierces.
Une activité quelconque est toujours susceptible de descriptions multiples
mais référentiellement correctes. Ainsi, un appel téléphonique est susceptible
d’être rapporté à la technologie (fixe/mobile) qu’il mobilise, au contexte
dans lequel il a lieu (une gare, un domicile), aux identités des conversants,
etc. Comme l’a montré Sacks
[40], la pluralité des descriptions de premier
niveau
[41] pose un problème fondamental à la sociologie, qui doit pouvoir
justifier de la sélection du descripteur particulier qu’elle promeut. La
solution qu’il propose pour résoudre ce « problème de la sélection » est de
faire reposer le choix des descripteurs sur la façon dont les activités
concernées les mobilisent pour assurer leur propre intelligibilité. Ainsi il ne
suffit pas d’affirmer qu’une conversation a lieu sur des téléphone mobiles
pour justifier
ipso facto que cette caractéristique intervient comme un
régulateur de la conversation
[42], pas plus qu’il n’est suffisant de sélectionner
une catégorie de lieu (une automobile, une gare, un salon) en supposant que
cet emplacement a un écho quelconque sur l’échange de paroles. Car il faut
surtout pouvoir montrer
comment ces caractérisations sont pertinentes pour
l’activité concernée. L’analyse d’enregistrements apporte une solution
rigoureuse à ce problème, puisqu’elle permet de montrer comment un aspect
quelconque est effectivement pris en compte de l’intérieur même de la
progression d’une activité. Nous avons ainsi analysé quand et comment des
activités conversationnelles mobilisaient, de l’intérieur même de leur
progression, des caractéristiques contextuelles comme le lieu ou la
technologie utilisée. Parfois, les locuteurs nomment explicitement des lieux
ou des emplacements ; parfois, ils mentionnent des événements issus de
l’environnement dans lequel ils se trouvent. Mais ces localisations doivent
elles-mêmes être resituées dans l’activité en cours, car c’est à travers elle
qu’elles acquièrent une pertinence. Il serait vain d’attribuer aux localisations
une ou plusieurs fonctions univoques, comme par exemple l’évaluation de la
disponibilité de l’appelé, le contrôle social sur les proches ou la
coordination. Certes, les demandes de localisation adressées sur le mobile de
l’appelé, comme les localisations introduites, en cours de conversation, par
des appelants sur mobile constituent bien des traces d’une évolution
technologique qui rend incertaine l’identification spatiale des locuteurs.
Pourtant ces localisations n’acquièrent de valeur déterminée qu’une fois
rapportées aux usage astucieux, localisés dans le moment de l’échange, que
les conversants font des ressources génériques de la catégorisation et des
procédures conversationnelles. Cet accomplissement du sens des
localisations ne s’effectue donc pas plus par hasard, qu’il n’est créé ou
négocié par les locuteurs à partir de leurs propres désirs ou qu’il n’est causé
par des facteurs extérieurs ou imposé par une technologie. Il consiste au
contraire en un travail visible et organisé de mise en forme et de mise en
sens de la pertinence des localisations pour
cette conversation, à cette
place
de la conversation, mais qui mobilise les ressources
génériques de
l’organisation du parler-en-interaction. Aussi il est important de renoncer à
envisager la localisation comme une action isolée, dont le but serait clair et
univoque, afin d’analyser comment elle est elle-même localisée dans
l’échange de paroles. C’est pourquoi seule une analyse capable de rendre
compte à la fois du détail, de la singularité des activités conversationnelles et
du caractère générique et formel des ressources qu’elles mobilisent est
susceptible d’éclairer la question de la spécificité des usages du mobile.
ANNEXE : CONVENTIONS DE TRANSCRIPTION
[43]
euh, : une virgule marque un contour intonatif descendant puis remontant,
qui souligne une continuation.
ah. : un point indique un contour intonatif descendant.
ah ? : un point d’interrogation indique un contour intonatif ascendant.
Ah ! : ton vif.
(hh) inspirations.
(h.h.h.) : expirations.
°euh° : deux degrés entourant un item indiquent que la parole est produite à
un niveau sonore atténué relativement à ce qui suit et précède.
euh ::: : souligne l’allongement notable de la syllabe précédente. Le nombre
des points indique la longueur relative de l’allongement.
(0.7) : un chiffre entre parenthèses indique, au dixième de seconde, un laps
de temps.
(.) : un point entre parenthèses marque une micro-pause de moins d’un
dixième de seconde.
(-) : un trait indique un silence plus long.
mot : Le soulignement indique l’accentuation sur un segment.
MOT : Les majuscules indique l’élévation de la voix.
Mot : Un segment dont la taille des caractères est nettement plus grande que
celle des segments environnants indique une correspondance temporelle
attestée avec le photogramme placé au dessus.
= : Le signe égal indique la continuité des propos ou des mots (sans intervalle
d’aucune sorte ; pas de silence).
[ ] : Les crochets indiquent les chevauchements de parole entre deux ou
plusieurs locuteurs. Le crochet gauche indique le début du chevauchement, le
crochet droit la fin.
>un peu de temps< : ces signes encadrent un segment dont la locution est
accélérée par rapport aux autres.
Particip/ : une barre verticale indique l’interruption du segment précédent.
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[1]
FORTUNATI, 1998.
[2]
Ces enregistrements ont été réalisés dans le cadre d’études menées à France Telecom
Recherche et Développement.
[3]
Pour autant, elles mobilisent des procédés qui entretiennent une ressemblance de famille
avec des opérations mises en œuvre dans des situations de parole différentes. Par exemple,
l’entrée au domicile (RELIEU, 1993) repose sur des ressources proches, bien que distinctes,
de celles qui animent les ouvertures de conversation téléphonique. Dans les deux cas, une
personne qui n’est pas visuellement accessible à l’autre est placée dans la situation paradoxale
de commencer un échange (la sonnerie du téléphone, les coups frappés à la porte.)
[4]
Comme le remarque E.A. Schegloff, le terme « conversation » présente le risque d’être
assimilé au « bavardage ». En sociologie, il semble en effet que ce contresens alimente des
mésinterprétations de l’approche conversationnelle (AC), par exemple en la rattachant à la
sociologie de la vie quotidienne, ou encore en l’assimilant à une répétition de ce que les gens
disent. Or l’ambition de l’AC est toute autre (SHEGLOFF, 1999) : étudier la conversation
parce qu’elle peut être enregistrée, et proposer ainsi une sociologie naturaliste de l’action
sociale ; mettre à jour un niveau fondamental et générique d’organisation sociale. Ces
mésinterprétations, naïves ou moins naïves, ont pour conséquence de freiner le
développement de cette approche interdisciplinaire en France, qui n’est que faiblement
représentée dans quelques départements de linguistique ouverts sur l’étude de l’interaction,
alors qu’elle se développe considérablement dans les pays du nord de l’Europe.
[5]
Les guillemets s’imposent, puisque les chercheurs concernés participèrent à la naissance de
ce courant de recherche, tout en lui donnant une inflexion naturaliste, en partie sous
l’influence de Goffman.
[6]
Voir SACKS, 1984. Ce travail s’appuie en outre sur une transcription fine de la conversation,
qui inclut des éléments non verbaux, comme les pauses ou les accentuations, et des éléments
relatifs à l’organisation des tours de parole, comme les chevauchements. Cette transcription n’a
pas vocation à se substituer à l’écoute de l’enregistrement, mais à aider l’analyste à repérer des
détails pertinents. Voir le guide des symboles de transcription présenté en Annexe.
[7]
Pour une perspective goffmanienne sur l’usage des mobiles dans les restaurants, voir
LING, 1998. Et surtout MURTAGH, 2001, qui étudie les usages du mobile dans le train en
examinant comment les tiers interagissent avec l’utilisateur à travers des regards, des postures
et des orientations corporelles.
[8]
Comme le montre l’article de Julien Morel dans ce même numéro, les conversations sur
mobile dans les lieux publics engagent toutefois de nouvelles formes de gloses corporelles. Là
où le téléphoniste fixe, en étant rivé à un espace par un cordon (au mieux à un éprimètre
restreint), les utilisateurs de mobile ont la possibilité de jouer sur la distance physique, le pas,
et l’allure, pour gérer continûment l’écoute de tiers.
[9]
Sauf bien entendu si l’utilisateur est attaché lui-même à un lieu dont il ne peut s’extraire,
comme un conducteur de véhicule par exemple.
[11]
J’insiste sur un point : autant il me semble indispensable de s’intéresser à la conversation
et à sa dynamique pour mieux comprendre quelle est la spécificité du mobile, ou de tout autre
mode de communication médiatisée, autant il me semblerait abusif de réduire l’ensemble de
l’activité téléphonique à l’entre deux conversationnel. De ce point de vue, il est dommage que
l’observation de ce qui se passe avant, pendant et après les appels au sein des environnements
de
chacun des conversants soit peu pratiquée (RELIEU, 2002).
[12]
« I have to hang up now, I’m having an accident » . Exemple tiré de HAYSON , TRIVER
et LYNCH, 1997.
[13]
Les clôtures conversationnelles sont généralement précédées de séquences préparatoires
pensant lesquelles les locuteurs se confirment mutuellement qu’ils n’ont plus rien à se dire
(voir SCHEGLOFF et SACKS, 1973 et
Infra).
[15]
Voir par exemple la discussion des dimensions légales, éthiques et technologiques des
enregistrements dans TEN HAVE, 1999, HUTCHBY, 2001 et, pour la vidéo, dans RELIEU,
1999.
[16]
Merci à Julien Morel, qui sut saisir l’opportunité d’une collaboration avec l’équipe
d’Alain Curti et de Xavier Lamming (FTRD-DIH), pour l’enregistrement de ces données. Le
corpus est constitué de 40 enregistrements de conversations mobiles. Nous poursuivons
actuellement des enregistrements complémentaires afin de le développer.
[17]
GARFINKEL, 1967.
[19]
Sur les demandes de nouvelle, voir les analyses précoces de FORNEL,1998.
[20]
Il s’agit de la position d’ancrage de la raison de l’appel. Voir SCHEGLOFF, 1986, p. 116.
[21]
SCHEGLOFF, 2000.
[22]
SCHEGLOFF, 1992.
[23]
Plus généralement, cette séquence témoigne de l’intégration, sous la forme d’un pré-commencement visuel, des fonctions d’identification du numéro de l’appelant sur les
téléphones mobiles dans les pratiques des agents. Et cependant les conversants n’ont pas
renoncé à s’engager, au début des conversations sur mobile, dans des séquences
d’identification/reconnaissance mutuelle. On aurait pu s’attendre, par exemple, à ce que les
appelés complètent la réponse à la sommation (le allo du premier tour) par une marque
explicite de reconnaissance de l’appelant, sans attendre de disposer d’un échantillon de voix
de sa part pour le confirmer. Mais nos observations prouvent au contraire que tel n’est pas le
cas. Au moins pour le moment…
[24]
SACKS, 1992 SHEGLOFF et SACKS, 1972.
[25]
Voir BUTTON et CASEY, 1984.
[26]
SCHEGLOFF, 1986.
[27]
Sur les catégories de lieu dans les conversations, voir SCHEGLOFF, 1972, MONDADA,
2000. Sur l’approche des catégorisations en analyse de conversation, je renvoie à BONU,
MONDADA, RELIEU, 1994.
[28]
SCHEGLOFF, 1986.
[29]
SACKS, 1992, T.1., p. 773-76.
[30]
Sur les relations continues établies par des appels brefs et répétés, voir l’article de
Christian Licoppe dans ce même numéro.
[31]
SCHEGLOFF et SACKS, 1973, p. 300.
[32]
SCHEGLOFF et SACK, 1973, p. 304.
[33]
L’annonce exploite néanmoins un lien avec le segment précédent : l’adjectif « sa »,
quoique difficilement audible, semble introduire un lien avec la personne mentionnée au tour
précédent.
[34]
SCHEGLOFF, JEFFERSON et SACKS, 1977.
[35]
Ce choix semble économe : il permet sans doute d’éviter de proposer une description
précise de ce qui se passe autour d’elle, et de mobiliser le savoir commun et partagé associé à
la « géographie de sens commun » (McHOUL A.W. et WATSON, D.R., 1984 ; MONDADA,
1994).
[36]
BONU, MONDADA et RELIEU, 1994.
[37]
SCHEGLOFF, 1980.
[38]
Voir SCHEGLOFF, 1973 ; McHOUL et WATSON, 1984.
[39]
Sur les procédures de guidage au téléphone, voir aussi PSATHAS 1990.
[41]
J’insiste sur le fait que ce problème se pose bien avant le choix de la conceptualisation
privilégiée par le sociologue en référence à ses attachements disciplinaires. Or on accorde
généralement une importance primordiale à ce second niveau, tout en ignorant largement le
problème que pose la sélection d’un descripteur primaire.
[42]
SCHEGLOFF, 2000.
[43]
Adapté de ATKINSON et HERITAGE, 1984, ix-xvi.