Réseaux
La Découverte

Revue précédemment éditée par Lavoisier

I.S.B.N.sans
430 pages

p. 212 à 248
doi: en cours

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n° 112-113 2002/2-3

2002 Réseaux

Le telephone portable dans la vie conjugale

Retrouver un territoire personnel ou maintenir le lien conjugal ?

Olivier Martin François de SINGLY
Le téléphone portable, objet à forte valeur technologique, est-il suffisamment imposant pour que ses usages soient connus uniquement en considérant l’appareil lui-même ? Contrairement aux discours contre les nouvelles technologies, les individus disposent de ressources, y compris réflexives, pour user comme ils le veulent de cet outil. C’était l’hypothèse de notre enquête par questionnaire auprès d’adultes vivant en couple. Les résultats la vérifient fortement : il existe une grande diversité des usages et donc des fonctions du téléphone portable. Certains individus l’utilisent pour maintenir un lien fort et quasi permanent avec leur conjoint ; d’autres s’en saisissent pour disposer d’un monde à eux, qui échappe à la vie conjugale. Une seconde hypothèse structurait notre questionnement : à savoir l’existence d’une relation entre le degré d’usage individualisé du téléphone portable et le degré d’individualisation de chacun au sein du couple. Les données démontrent que les couples dont les modes de vie et la conception de la vie à deux sont individualisés sont ceux qui utilisent le portable de façon très individualisée, et inversement, les couples les plus fusionnels utilisent leur portable comme outil de maintien et de renforcement de leur lien conjugal. Toutefois cette relation n’est pas serrée, puisque certains individus ont à la fois une vie conjugale très communautaire et un usage individualisé de leur portable. On essaie de saisir la spécificité, sociale et culturelle, de ces différentes configurations. Is the mobile phone – an object with a high technological value – sufficiently imposing for its uses to be known simply by considering the device itself? Contrary to arguments against new technologies, individuals have resources, including reflexive ones, to use this tool as they wish. This was the hypothesis on which we based our questionnaire survey on adult couples. The results confirm it: the portable phone has a wide variety of uses and functions. Some individuals use it to maintain a strong and virtually constant link with their partner, while others use it to have their own world, outside of the couple. A second hypothesis structured our investigation: the existence of a correlation between the degree of individualized use of the mobile phone and the degree of individualization of each partner in the couple. Data show that couples whose lifestyles and conception of life with a partner are individualistic, are those who use their mobile phones in a highly individual way. Conversely, couples in which the partners are more intensely bound to each other use it as a tool to maintain and reinforce the link. Yet this correlation is not clear-cut, for certain individuals living with a partner have a community-oriented life yet an individualized use of their mobile phone. This article is an attempt to grasp the specific social and cultural characteristics of these different configurations.
Les discours contre les technologies fleurissent [1]. Ils reposent, souvent sans l’expliciter, sur un modèle selon lequel les relations humaines directes ont plus de valeur que les relations médiées par un support. Ils veulent défendre le lien social qui serait menacé par les nouvelles technologies, estimant que les nouvelles technologies menacent l’équilibre et le fonctionnement des sociétés contemporaines. Ils s’opposent ouvertement et frontalement aux prophéties optimistes des technophiles, des sociétés industrielles ou de service qui promettent un monde meilleur (plus libre, plus ouvert, plus démocratique, plus égal…) grâce aux nouveaux outils électroniques et informatiques. Centrés sur une analyse du discours, ils se contentent d’opposer un autre système de représentations à celui des utopistes. Les uns et les autres, au-delà de leur dissensus, établissent un consensus souterrain entre eux puisqu’ils sont indifférents aux manières dont les individus se servent des outils technologiques. Alors que les uns font l’hypothèse que les humains sont des « anges », les autres les considèrent comme des « bêtes » qui acceptent de perdre leur liberté, d’être aliénés. Alors que les uns affirment que les nouveaux instruments électroniques sont des « bienfaits » et qu’ils annoncent des transformations positives des sociétés humaines, les autres affirment que ces nouvelles technologies sont des « menaces » et qu’elles annoncent des transformations négatives de nos sociétés (plus d’inégalité, plus d’individualisme, moins de solidarité, moins d’humanité, moins de proximité à l’autre…). Au fond, ces deux groupes font comme si on pouvait savoir ce que font et feront les hommes et les femmes des nouvelles technologies, sans les observer. Les uns et les autres prophétisent sans étudier en détail les usages de ces techniques par les individus, sans analyser scrupuleusement les pratiques, faits et gestes, des utilisateurs des nouvelles technologies.
Il existe, en sociologie, une autre façon de procéder, ni béate, ni « critique » : respecter les individus en les prenant en sérieux, c’est-à-dire en décrivant leurs pratiques, sans décider a priori qu’ils seront des utilisateurs, merveilleux ou bernés, libres ou esclaves. Pourquoi juger les pratiques, surtout sans les connaître ? La contribution de la sociologie peut être aussi, pour participer au mouvement de réflexivité générale [2], de rendre compte des usages afin que le débat social puisse avoir lieu, non plus sur des fantasmes, mais sur les modes d’appropriation des nouvelles technologies. Il n’y a en tout cas pas de raisons a priori pour que les utilisations correspondent à ce que les publicitaires, les promoteurs, les prophètes, les industriels, les ingénieurs, les critiques, les optimistes ou les pessimistes en disent.
L’étude sociologique des pratiques, de leurs raisons et de leurs conséquences, est indispensable. C’est à cet impératif que répond cet article en se centrant sur une technologie particulière et des usages particuliers : nous cherchons à savoir comment les individus utilisent leurs téléphones portables dans le cadre de leur vie de couple. Cette utilisation n’est pas une simple consommation passive : c’est aussi une production. Tout comme le lecteur contribue à engendrer son livre [3], tout comme les individus donnent vie et esprit aux objets qui les entourent [4], les usagers contribuent à élaborer leur téléphone portable : ils le produisent, c’est-à-dire en élaborent eux-mêmes l’usage, les propriétés et les limites. S’ils n’en inventent évidemment pas les caractéristiques et possibilités techniques objectives, ils en inventent le sens, la portée et les modalités d’usage. Si les techniques imposent des « contraintes objectives » à leurs utilisateurs, elles ne sont jamais totalement déterministes et offrent toujours des marges de liberté dans leurs usages : la présentation du numéro appelant sur les écrans des portables est-elle utilisée pour assurer une fonction de tri et de filtrage des appels, une fonction d’avertissement pour mieux se préparer à décrocher et engager la conversation, une fonction de mémorisation des numéros pour facilement rappeler les appelants, une fonction de sécurité pour identifier les intrus ? La technologie ne le dit pas, elle ne fixe pas complètement le sens des usages. C’est ce que nous avions déjà montré dans une étude sur l’usage du téléphone filaire chez les lycéens [5] : les lycéens et lycéennes ont des usages très variés du téléphone fixe du domicile familial et ces usages font écho à leur mode de sociabilité et à leur forme d’autonomie : il n’y a ni unicité ni univocité des usages ; le sens pratique du téléphone est en partie déterminé par les formes de vie (individuelle, familiale, amicale, scolaire…) des adolescents. Le téléphone filaire des adolescents est un téléphone qui peut renforcer les sociabilités de face à face (en les prolongeant) ou au contraire palier à leur faiblesse, qui peut être utilisé dans une perspective instrumentale ou expressive, qui peut être un moyen d’évasion du domicile parental ou au contraire un outil pour y amener les copains.
Le portable – au-delà des publicités qui mettent en scène surtout le maintien du lien conjugal et familial dans les cas de séparation physique – présente suffisamment de souplesse pour autoriser des usages et significations diversifiés. Cette non-univocité constitue d’ailleurs une des raisons de son succès : le portable peut aussi bien être apprécié d’un individu vivant dans un couple « fusionnel » que par un conjoint revendiquant une certaine autonomie personnelle – c’est en tout cas ce que montre notre enquête. Dans le premier cas, la séparation est supprimée symboliquement par la possibilité permanente de rester liés, de pouvoir être joint. Dans le second cas, le fait d’être conjoint et d’être ensemble sous le même toit n’interdit pas de rester en contact avec d’autres individus. Le portable est compatible avec plusieurs types de liens qui reposent, eux-mêmes, sur des conceptions différenciées de l’identité. Le poids du « conjugal » – ou du « familial » – varie dans la construction identitaire ; il dépend aussi des poids accordés aux autres relations, professionnelles, amicales… Deux individus qui vivent en couple ne sont pas pour autant « conjugalisés », nécessairement, au même titre. C’est ainsi qu’un tiers des personnes enquêtées n’ont pas de compte commun, bancaire ou postal, et qu’inversement un quart des individus n’ont pas de compte personnel [6]. C’est ainsi qu’à la question leur demandant leurs deux priorités essentielles dans la vie, un quart des personnes ne répond pas « vivre une bonne relation de couple » et qu’un tiers retient l’item « réussir sa vie professionnelle » (alors que presque tous ont un emploi). Les individus vivant en couple n’ont pas – ces résultats simples le rappellent avec force – la même pratique de vie en couple ni la même conception de ce qu’ils attendent de leur vie de couple.
Chaque individu compose son identité à sa façon, en tenant compte des contraintes et des ressources [7] ; il cherche à élaborer et organiser son mode de vie (dans ses dimensions amoureuses, familiales, professionnelles, amicales…) en jouant avec les contraintes « objectives » qui s’imposent à lui et en utilisant les marges de liberté et d’initiative que lui permet son environnement. Il le fait aussi en se servant des objets, notamment techniques, qui l’entoure. C’est en référence à son identité et à son mode de vie que l’individu compose le sens de son téléphone. Telle est l’hypothèse centrale de cet article : entre les contraintes « objectives » des technologies et la capacité d’invention des utilisateurs, quels sont les usages du téléphone portable en relation avec leur manière de vivre leur couple ? Si le processus d’élaboration progressive des usages, c’est-à-dire le processus d’ajustement des contraintes et des capacités inventives des individus qui conduit à un usage particulier, et le processus de négociation conjugale qui rend possible cet usage sont difficiles à observer notamment par une enquête par questionnaires, le résultat de ce double processus peut être saisi et analysé.
Comme en témoignent ce numéro et divers autres articles, les travaux sur la téléphonie portable commencent à s’accumuler et fournissent déjà des pistes sérieuses pour en comprendre les usages et les sens. Ainsi, en 1998, Jean-Philippe Heurtin a montré que la question de la mobilité n’était pas centrale pour comprendre le portable : la question est bien davantage celle de la dialectique de l’autonomie et du contrôle, aussi bien dans le cadre des usages professionnels que dans le cadre des usages privés. Ainsi, « de manière quelque peu décalée par rapport aux arguments marketing usuellement employés, la caractéristique principale du téléphone mobile n’est pas tant son caractère « portable », que la capacité qu’il introduit d’une communication personnelle [8] ». Pour nous, la possibilité de communication personnelle est en fait une possibilité d’individualiser, de garder pour soi, l’espace de communication et de sociabilité ouvert par cette ligne téléphonique portable. C’est une simple possibilité : comme nous le verrons, tous les propriétaires de portables n’individualisent pas leur instrument. Dans ce cas, le territoire de relations offert par le portable peut être partagé avec le conjoint ou d’autres membres de l’entourage. La téléphonie dite mobile est avant tout une téléphonique personnelle ou en tout cas une téléphonie dont les usages sont liés à une dialectique entre l’individualisation et le partage. Dans le cas d’une individualisation forte du portable, celui-ci pourrait être une « prothèse [9] » individuelle, communicante pour les utilisateurs qui, dès lors, appartiennent en permanence à deux espaces, celui de leur environnement immédiat et celui de leurs réseaux de sociabilité propres. Le portable serait alors le « sixième sens [10] » des individus, venant se greffer à leur identité. C’est dans la perspective ouverte par ces travaux que nous situons notre propre travail, en examinant la manière dont les conjoints se servent du portable dans le cadre de leur vie de couple et donc en nous interrogeant sur le degré d’individualisation du portable. Notre analyse repose sur une enquête [11] par questionnaires auprès de 820 individus âgés de 30 à 50 ans, vivant en couple et utilisateurs du téléphone portable à des fins non purement professionnelles [12].
Tous les portables sont-ils utilisés avec le même désir d’individualiser les liens qui transitent par eux ? Jusqu’à quel point la communication personnelle que permet la technologie du portable est-elle personnalisée ? Cette individualisation du portable est-elle utilisée de la même manière dans les couples fusionnels et dans les couples où l’individualisation (hors portable) est déjà grande ? Plus précisément, après avoir défini empiriquement un indicateur d’individualisation du portable et constaté sa grande variabilité, nous identifierons quelques-uns uns des principes de variation. Puis nous analyserons les relations qu’entretient l’individualisation du portable avec les autres aspects de l’individualisation dans la vie de couple. Une surprise naît de cette analyse : même si ces différents types d’individualisation sont fortement liés entre eux, certains individus dont la vie de couple est fusionnelle ont des usages individualisés du portable et, inversement, d’autres individus ont une vie de couple individualisée tout en ayant des portables « fusionnels ». Nous décrirons ces deux groupes paradoxaux pour mieux comprendre le sens d’un tel usage du portable.
 
LE TELEPHONE PORTABLE, EQUIPEMENT CONJUGAL OU PERSONNEL ?
 
 
Le téléphone portable est un objet qui, commercialement et techniquement, a un propriétaire. Mais cette propriété ne correspond pas nécessairement à une appropriation et privatisation totale. En d’autres termes, elle n’interdit pas le prêt ou, plus simplement encore, l’utilisation ponctuelle par le conjoint du propriétaire. Le téléphone peut être utilisé par un individu à titre purement privé et individuel, sans que son conjoint intervienne. Il est « individualisé ». Il peut être utilisé en commun avec le partenaire ; dans ce cas, il est partagé, ou plus précisément « conjugalisé ».
La mesure de l’individualisation du portable
Cette individualisation peut être approchée de diverses manières : par le fait que son utilisateur principal va le prêter, plus moins souvent, à son conjoint ; par le fait que ce conjoint pourra répondre lorsque la sonnerie du téléphone retentit ; ou encore par le fait que des appels sur ce portable sont destinés au conjoint. Un autre élément d’objectivation est la connaissance, par le conjoint, du code secret (code PIN) permettant de mettre en service le téléphone et d’activer la ligne (pour émettre ou recevoir des appels) : si le conjoint connaît ce code il est susceptible d’utiliser le téléphone. La connaissance de ce code nous paraît être un indice important de l’individualisation ou, au contraire, de caractère « conjugalisé » du portable : à tout moment, et sans nécessairement demander l’accord à son propriétaire, quelqu’un connaissant le code PIN peut utiliser le portable. À la différence des autres indices d’individualisation, la connaissance du code PIN ne reflète pas les usages exceptionnels ou accidentels, le prêt ponctuel ou le partage circonstanciel : il reflète le caractère potentiellement conjugal du portable.
Concrètement, nous évaluons l’individualisation au moyen des réponses à plusieurs questions. Chaque enquêté était amené à répondre aux quatre questions suivantes : « Au cours de la dernière semaine, avez-vous reçu des appels sur votre portable pour votre conjoint ? », « Au cours de la dernière semaine, votre conjoint a-t-il emprunté votre portable ? », « Arrive-t-il que le conjoint réponde à votre place avec votre portable ? » et « Votre conjoint connaît-il le code PIN de votre portable ? ». Les réponses « Oui » pèsent respectivement 14 %, 27 %, 45 % et 61 % de chacune des distributions : à l’exception du code secret d’activation du portable (code PIN) qui est connu par une majorité de conjoints, les réponses à chacune de ces questions sont donc majoritairement négatives.
Afin de rendre ce jugement sur l’individualisation du portable plus fiable (plus « robuste »), nous construisons un indice général d’individualisation qui synthétise les réponses à ces quatre questions primaires. Pour chaque question où il a répondu négativement, un individu se voit attribuer un point. Ainsi chaque individu est caractérisé par un « score » résumant le degré d’individualisation de son portable : les scores 0 et 1 correspondant à une « très faible individualisation » du portable, le score 2 à une « individualisation assez faible », le score 3 à une « individualisation assez forte » et le score 4 à une « très forte individualisation ». La construction d’un tel indice est pertinente dans la mesure où ces quatre questions sont positivement liées les unes aux autres : elles mesurent des phénomènes très proches et répondant à une logique probablement unique sinon univoque [13].
La dispersion de l’individualisation du portable est grande (tableau 1) : le degré d’individualisation du portable varie fortement. C’est un premier résultat : tous les usages de cette technologie promue et vue comme individuelle ne sont pas des usages individualisés ; loin s’en faut. L’objet technique ne détermine donc pas, à lui seul, ses modes d’utilisation.

Tableau 1.
Le poids des différents niveaux d’individualisation du portable
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Tableau 1. Le poids des différents niveaux d’individualisation du portable Niveau d’individualisation Très Assez Assez Très Total du portable faible faible fort fort Effectifs 167 197 279 178 821 % 20,3 24,0 34,0 21,7 100 %

Ces quatre niveaux d’individualisation renvoient à des pratiques très différentes (tableau 2) : parmi ceux dont le portable est très faiblement individualisé, 51 % reçoivent des appels pour le conjoint sur le portable, 89 % ont prêté leur portable à leur conjoint au cours de la dernière semaine, 93,5 % voient parfois leur conjoint répondre à leur place sur la portable et 95 % ont donné leur code PIN à leur conjoint. A l’extrême opposé, parmi ceux ayant un portable très individualisé, aucun d’entre eux ne reçoivent d’appel pour leur conjoint, aucun d’entre eux ne prête son portable, aucun ne voit son conjoint répondre à sa place et aucun n’a confié son code PIN à son conjoint.

Tableau 2.
Les comportements de partage du portable selon le niveau d’individualisation
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Tableau 2. Les comportements de partage du portable selon le niveau d’individualisation Niveau d’individualisation du portable Très Assez Assez Très Indices d’individualisation faible faible fort fort Oui 51 % 11 % 3 % -L’enquêté reçoit-il parfois des appels pour son conjoint sur son Non 49 % 89 % 97 % 100 % portable ? Oui 89 % 27,5 % 7,5 % -Le conjoint a-t-il emprunté le portable de l’enquêté au cours de Non 11 % 72,5 % 92,5 % 100 % la semaine ? Oui 93,5 % 75,5 % 23 % -Le conjoint répond-t-il parfois à la place de l’enquêté ? Non 6,5 % 24,5 % 77 % 100 % Oui 95 % 86 % 65 % -Le conjoint connaît-il le code PIN du portable de l’enquêté ? Non 5 % 14 % 35 % 100 % Lecture : 51 % des enquêtés classés parmi ceux ayant un portable très faiblement individualisé reçoivent des appels destinés à leur conjoint sur leur portable.

Dans notre échantillon, plus de deux couples sur trois (70 %) est doublement équipé : le conjoint de l’enquêté possède son propre portable. Le niveau d’individualisation du portable de l’enquêté dépend évidemment de la situation de son conjoint (tableau 3) : si son conjoint ne possède pas de portable, l’individualisation du portable tend à être moins élevé (très faible ou assez faible pour 55 % des cas contre 40 % si le conjoint est lui-même équipé d’un portable). Il n’en reste pas moins que les situations où le portable est fortement voire très fortement individualisé sont fréquentes, même si le conjoint n’est pas équipé. A lui seul, l’équipement du conjoint n’explique qu’en partie l’individualisation du portable. Cette individualisation renvoie donc à d’autres logiques, d’autres facteurs.

Tableau 3.
Les niveaux d’individualisation du portable des enquêtés selon l’équipement de leurs conjoints
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Tableau 3. Les niveaux d’individualisation du portable des enquêtés selon l’équipement de leurs conjoints Très Assez Assez Très TOTAL % en faible faible fort fort colonnes Le conjoint possède 14,6 25,2 36,5 23,7 100 % 70 % un portable Le conjoint ne possède pas de 33,7 21,1 28,0 17,2 100 % 30 % portable TOTAL 20,3 24,0 34,0 21,7 100 %

L’équipement ou le non-équipement du conjoint est une des « contraintes objectives » qui s’exercent sur l’enquêté dans son utilisation du portable, au même titre que sa situation financière, ses activités professionnelles et ses loisirs. C’est donc un facteur dont il faut tenir compte pour expliquer le comportement et les usages du portable mais au même titre que beaucoup d’autres facteurs et éléments contextuels.
Lorsque que le conjoint possède un portable, le degré d’individualisation de ce téléphone (simplement approché, dans notre questionnaire, par la connaissance que l’enquêté a du code de protection et par l’emprunt au cours de la dernière semaine) est fortement lié au degré d’individualisation du portable de l’enquêté : les comportements sont symétriques. Rares sont les individus dont le portable est très individualisé et qui empruntent le portable de son conjoint : c’est le cas de moins d’un individu sur quatre parmi les utilisateurs individualisant fortement leur portable. Inversement, si un des deux portables du couple est un objet partagé, c’est souvent le cas pour l’autre téléphone (au moins dans un cas sur deux).
Les grandes variations de l’individualisation
Au regard des principales caractéristiques sociales des individus – le sexe, l’âge, leur milieu social ou culturel – comment varie l’individualisation du portable ? Le constat principal, a priori surprenant, est l’indépendance du degré d’individualisation du portable par rapport à plusieurs caractéristiques sociographiques du propriétaire : son sexe, son statut matrimonial, le fait qu’il ait ou non des enfants, sa catégorie socioprofessionnelle (tableau 4)… que le portable soit ou non individualisé dépend faiblement, de ces facteurs.

Tableau 4.
Les caractéristiques sociographiques non associées à l’individualisation du portable
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Tableau 4. Les caractéristiques sociographiques non associées à l’individualisation du portable Très Assez Assez Très (test de liaison) faible faible forte forte Sexe de l’enquêté Femmes 18 % 26 % 35 % 21 % Indépendance Hommes 22 % 23 % 33 % 22 % (p = 0,32) Statut matrimonial Marié 22 % 24 % 35 % 19 % Indépendance Concubin 19 % 23 % 32 % 26 % (p = 0,12) Situation parentale A un ou plusieurs Indépendance enfants 18 % 24 % 35 % 23 % N’a pas d’enfants 25 % 25 % 31 % 19 % (p = 0,13) Profession de l’enquêté Artisan, commerçant, chef d’entreprise 19 % 21 % 35 % 25 % Cadre, profession libérale, profession 17 % 24 % 34 % 25 % Indépendance intellectuelle supérieure Profession (p = 0,34) intermédiaire, cadre moyen, instituteur, 20 % 24 % 34 % 22 % technicien, contre-maître Ouvrier employé, personnel de service 26 % 22 % 36 % 16 % Autre 25 % 31 % 29 % 15 % NB : le test de liaison est le test du Khi2 : nous indiquons ici la valeur de la probabilité (p) associée à ce test. Nous considérons ici qu’une probabilité supérieure à 10 % indique une indépendance entre les deux variables. Lecture : 18 % des femmes ont un usage très faiblement individualisé de leur portable.

L’absence de relation notable entre le sexe et l’individualisation est significative. C’est pour cette raison que nous n’avons pas traité séparément les femmes et les hommes, contrairement à un travail précédent portant sur les lycéennes et les lycéens [14]. Les hommes et les femmes ont des usages proches de leur portable, selon le point de vue de l’individualisation.

Tableau 5.
Les caractéristiques sociographiques associées à l’individualisation du portable [15]
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Tableau 5. Les caractéristiques sociographiques associées à l’individualisation du portable Très Assez Assez Très (test de faible faible forte forte liaison) Age de l’enquêté Entre 30 et 35 ans 25 % 26 % 32 % 17 % Entre 35 et 40 ans 20 % 27 % 35 % 18 % ** Entre 40 et 45 ans 21 % 19 % 34 % 26 % (p = 0,04) Entre 45 et 50 ans 14 % 23 % 36 % 27 % Diplôme de l’enquêté15 Bac général ou technique 24 % 23 % 36 % 17 % Diplôme du premier * cycle universitaire, BTS, 21 % 27 % 32 % 20 % (p = 0,09) DUT, médico-social Diplôme universitaire du 2e et 3e cycles, grandes 17 % 24 % 33 % 26 % écoles NB : le test de liaison est le test du Khi2 : une * correspond à une probabilité comprise entre 5 % et 10 %, deux ** correspond à une probabilité comprise entre 1 % et 5 % et trois *** correspond à moins de 1 %. Lecture : 25 % des personnes âgées de 30 à 35 ans ont un usage très faiblement individualisé de leur portable.

En revanche, le diplôme et l’âge semblent structurer le niveau d’individualisation du portable (tableau 5). Plus le diplôme de l’enquêté est élevé dans la hiérarchie scolaire des diplômes, plus son portable a des chances d’être très individualisé. Mais surtout, ces chances augmentent avec l’âge de l’enquêté : les enquêtés âgés de 40 à 45 ans comme ceux âgés de 45 à 50 ans ont, plus souvent que les enquêtés plus jeunes, un usage très individualisé de leur portable. Ainsi, si seulement un individu sur deux a un usage individualisé (assez ou très individualisé) du portable parmi les moins de 35 ans, c’est le cas de près de deux personnes sur trois parmi les plus de 45 ans.
Seul l’âge semble être un déterminant central de l’usage du portable, et contrairement à l’hypothèse la plus plausible a priori, ce sont les plus âgés qui en ont l’usage le plus individualisé. Leur socialisation, relativement ancienne et donc solidement ancrée a priori, ne les empêche pas de concevoir des modes d’utilisation très individualisés. Et le jeune âge de leurs cadets et donc la relative malléabilité de leur socialisation ne semblent pas les conduire à inventer un usage de leur portable conforme à ce que permet cette technologie, c’est-à-dire un usage très individualisé. C’est une première surprise du portable.
Si l’âge est une variable centrale pour comprendre la pratique du téléphone portable, l’influence de deux autres facteurs doit être examinée : l’ancienneté de la vie de couple et l’ancienneté de l’utilisation du portable. Avec l’âge, ces deux variables constituent des indicateurs d’ancienneté de trois niveaux de socialisation : socialisation générale ; socialisation à la vie commune ; socialisation à l’usage du téléphone portable.
Ni l’ancienneté du couple, ni l’ancienneté de l’usage du portable ne semblent avoir d’effets notables sur l’individualisation du téléphone (tableau 6). La situation, paradoxale en apparence, est donc la suivante. Les portables ne sont pas plus individualisés dans les couples anciens que dans les jeunes couples ; ils ne sont pas plus individualisés chez les nouveaux utilisateurs que chez les utilisateurs les plus expérimentés ; et pourtant l’individualisation des portables croît avec l’âge de leur propriétaire.

Tableau 6.
L’individualisation du portable selon l’ancienneté du couple et l’ancienneté de l’usage du portable [16]
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Tableau 6. L’individualisation du portable selon l’ancienneté du couple et l’ancienneté de l’usage du portable Très Assez Assez Très (test de liaison) faible faible fort fort Ancienneté du couple En couple depuis 1 à 5 ans 22 % 22 % 34 % 22 % Indépendance En couple depuis 22 % 25 % 32 % 21 % (p = 0,79) 5 à 15 ans En couple depuis plus de 15 ans 17 % 24 % 36 % 23 % Ancienneté de possession du portable Entre 6 et 12 mois 15 % 17 % 44 % 25 % Indépendance Entre 1 et 2 ans 19 % 27 % 36 % 18 % (p = 0,47) Plus de 2 ans 13 % 24 % 35 % 28 % NB : pour le test de liaison, voir le tableau 3. Lecture : 22 % des personnes vivant en couple depuis 1 à 5 ans ont un usage très faiblement individualisé de leur portable.

Seule l’analyse croisée de ces divers indicateurs permet de comprendre la logique de ces résultats. En fait, quelle que soit l’ancienneté du couple, quelle que soit l’ancienneté de la possession du portable, l’individualisation de ce dernier croit avec l’âge des individus : que le couple soit récent ou ancien, que l’acquisition du portable soit récente ou non, les personnes les plus âgées ont des usages plus individualisés du portable que leurs cadets. À l’inverse, à âge identique, l’ancienneté de l’usage n’a pas d’effet général notable. Tout au plus peut-on constater que chez les moins de 35 ans comme chez les 35-40 ans, l’ancienneté de l’usage tend à être synonyme d’une plus forte individualisation. Conjointement, à âge identique, l’ancienneté du couple n’a pas d’effet général notable. Elle a seulement un effet très fort parmi les personnes les plus âgées : parmi les 40-45 ans comme parmi les 45-50 ans, l’ancienneté du couple est synonyme d’une moindre individualisation du portable : les personnes « âgées » dont la mise en couple est assez récente ont des usages plus individualisés du portable (tableau 7). Enfin, le niveau d’individualisation du portable des personnes les plus âgées reste, quelle que soit l’ancienneté de leur couple, supérieure au niveau d’individualisation du portable des couples de personnes plus jeunes.

Tableau 7.
Le niveau d’individualisation du portable selon l’âge de l’individu et l’ancienneté de son couple
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Tableau 7. Le niveau d’individualisation du portable selon l’âge de l’individu et l’ancienneté de son couple Age des % de ceux ayant un usage individus Ancienneté de leur couple très individualisé du portable (effectif) De 30 à 35 Jeune couple (moins de 5 ans) 18 % (156) ans Couple ancien16 (plus de 10 ans) 14 % (44) De 35 à 40 Jeune couple (moins de 5 ans) 17 % (30) ans Couple ancien (plus de 15 ans) 14 % (22) De 40 à 45 Jeune couple (moins de 5 ans) 31 % (13) ans Couple ancien (plus de 15 ans) 23 % (72) De 45 à 50 Jeune couple (moins de 5 ans) 39 % (23) ans Couple ancien (plus de 15 ans) 23 % (170) Lecture : 18 % des personnes âgées de 30 à 35 ans dont la mise en couple date de moins de 5 ans ont un usage très fortement individualisé de leur portable.

De ce nœud de relations et d’effets croisés, surgit un constat : l’individualisation du portable est fixé non par l’ancienneté de son usage, mais essentiellement par l’âge de son utilisateur. Les individus les plus âgées ont des usages nettement plus individualisés que leurs cadets comme si, de façon surprenante, les personnes dont la socialisation est plus ancienne éprouvaient le besoin de retrouver des pratiques individuelles. C’est plus difficile pour les individus « âgés » dont la vie de couple est ancienne car les habitudes et la régulation de la vie de couple et de famille sont solidement ancrées. C’est certainement plus facile pour les individus « âgés » dont la mise en couple est récente. Dans cette situation, des choses sont encore à inventer, des équilibres doivent encore être cherchés : le portable, qui offre techniquement des possibilités d’individualisation, est utilisé dans cette perspective. C’est encore plus vrai chez les individus divorcés ou séparés : ceux qui ont connu une telle rupture avant de retrouver une vie de couple ont des usages encore plus individualisés du portable que les autres (43 % des personnes de plus de 45 ans ayant vécu une séparation et une nouvelle mise en couple ont un usage très individualisé du portable). Pour tous les utilisateurs « âgés », le portable permet de retrouver un territoire personnel, de créer un espace individuel où le conjoint n’a pas réellement de droit de regard. Comparativement les personnes les plus jeunes font preuve d’un désir moins grand d’individualisation de leur portable : peut-être que leur vie de couple leur offre davantage d’occasions d’affirmer leur propre identité, leurs propres choix et de préserver un territoire personnel.
Ces derniers constats, qui ont encore un statut hypothétique, prendront leurs pleines signification et valeur dans la section consacrée à la comparaison des différentes dimensions de l’individualisation. Mais avant d’examiner attentivement les relations que l’individualisation du portable entretient avec les autres dimensions de l’individualisation dans la vie de couple, arrêtons-nous sur une description des usages du téléphone portable : quels sont les interlocuteurs les plus courants ? Quelle place occupe le conjoint dans l’ensemble des interlocuteurs ? Et quelles sont les formes et intensité d’usage ?
 
LES USAGES DU PORTABLE SELON SON DEGRE D’INDIVIDUALISATION
 
 
Par définition, l’individualisation du portable est liée aux usages plus individualisés du téléphone par son propriétaire, mais elle est également liée, comme le montrent les données de l’enquête, aux raisons et à l’intensité de ces usages ainsi qu’aux types d’interlocuteurs. A quels types d’usages correspondent les portables fortement ou faiblement individualisés [17] ?
Motifs et interlocuteurs privilégiés
Que les individus aient un usage très individualisé ou très peu individualisé du portable, ils ont majoritairement acheté leur portable pour pouvoir communiquer avec leur conjoint ainsi qu’avec leurs amis (tableau 8) : 73 % des « faiblement individualisés » et 56 % des « fortement individualisé » affirment que la possibilité de communiquer avec le conjoint était un motif de l’achat de leur portable ; 64 % des « faiblement individualisés » et 57,5 % des « fortement individualisés » affirment que la possibilité de communiquer avec leurs amis était un motif de cet achat. Communiquer avec les enfants et avec les autres membres de la famille semblent constituer des motifs plus secondaires, même s’ils ne sont pas marginaux. L’analyse des principaux interlocuteurs [18] confirme ce constat (tableau 9) : pour l’immense majorité des utilisateurs, qu’ils aient un usage très individualisé ou très peu individualisé, le conjoint fait partie des principaux interlocuteurs ; et dans la majorité des cas, des amis font également partie des interlocuteurs les plus fréquents. Les enfants et les autres membres de la parenté sont plus rarement cités comme faisant partie de ces interlocuteurs privilégiés.
Les profils des utilisateurs les plus individualisés et de ceux les plus faiblement individualisés se distinguent par le poids relatif du conjoint, des amis, des enfants et des autres membres de la parenté, même si la hiérarchie entre ces quatre type d’interlocuteurs n’est pas fondamentalement bouleversée : le conjoint, puis les amis, puis les enfants et les autres membres de la parenté. Seule la place des interlocuteurs professionnels est réellement différente : les relations professionnelles font plus souvent partie des interlocuteurs privilégiés des individus ayant un usage fortement individualisé du portable. Chez les utilisateurs individualisant leur portable, les relations professionnelles font partie, dans 62 % des cas, de la liste des principaux interlocuteurs appelés ou appelant, et dans 45 % des cas chez les utilisateurs les plus communautaires. Et l’examen des motifs d’achat confirme ce fait : près de deux portables « individualisés » sur trois ont été acquis pour des raisons en partie professionnelles alors que c’est simplement le cas d’environ un portable « non individualisé » sur trois.
Pour autant, les portables les plus individualisés ne sont pas des portables professionnels [19] : ils sont simplement assez souvent utilisés à des fins professionnelles, sans que l’importance accordé au conjoint, voire aux amis et enfants, ne se démente. Il s’agit simplement d’appareils utilisés, aussi, dans un cadre professionnel.
Par ses divisions et ses spécialités, la sociologie a parfois eu tendance à réifier les frontières entre la vie privée et la vie professionnelle, entre la vie familiale et la vie professionnelle. Elle a parfois tendance à concevoir que ce qui relève du monde professionnel est étranger aux dimensions privées, individuelles, personnelles, intimes de la vie. Mais le monde professionnel peut aussi un espace où se tissent des relations amicales, des relations qui dépassent les seules modalités liées à l’exercice de la profession. Il n’est pas rare de partager d’autres choses que des dossiers ou des tâches avec ses collègues de travail : un repas, des photos des enfants, des loisirs comme le sport, des sorties comme le cinéma, des invitations… voire des vacances, des week-end… Une relation amicale peut venir se superposer à une relation professionnelle.

Tableau 8.
Les raisons de l’acquisition du portable en fonction du niveau d’individualisation
IMGIMGTableau 8. Les raisons de l’acquisit...IMGIMF
Tableau 8. Les raisons de l’acquisition du portable en fonction du niveau d’individualisation Motif de l’achat du portable Très faible Très forte individualisation individualisation du portable du portable Communiquer avec 73 % 56 % le conjoint Communiquer avec 64 % 57,5 % des amis Raisons professionnelles 37,5 % 61,5 % Communiquer avec 49 % 38 % le reste de la famille Communiquer avec 35,5 % 42,5 % les enfants Lecture : 73 % des individus ayant un usage très faiblement individualisé de leur portable ont acquis ce portable pour pouvoir communiquer avec leur conjoint, alors que c’est le cas de 56 % de ceux ayant un usage très individualisé de leur portable.


Tableau 9.
Les principaux interlocuteurs en fonction du niveau d’individualisation [20]
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Tableau 9. Les principaux interlocuteurs en fonction du niveau d’individualisation Très faible Très forte Qui fait partie des principaux individualisation individualisation interlocuteurs ? du portable du portable Le conjoint 90 % 82,5 % Des amis 69,5 % 59 % Des relations professionnelles 45,5 % 62 % D’autres membres 61 % 48 % de la parenté Les enfants20 47,5 % 50 % Lecture : pour 90 % des individus ayant un usage très faiblement individualisé de leur portable, le conjoint fait partie des principaux interlocuteurs.

Cette sphère professionnelle peut constituer un espace d’épanouissement personnel et, très souvent, un espace qu’on ne partage pas avec son conjoint : on peut trouver dans ses activités professionnelles un lieu pour soi, où le conjoint n’est pas forcément associé. De ce point de vue, il n’est pas étonnant que les portables très individualisés permettent, plus souvent que les autres, de communiquer avec des relations de travail (tableaux 8 et 9). Dire qu’un portable est utilisé pour des raisons professionnelles ne signifie pas que ce portable est « professionnel » c’est-à-dire que la nature des relations en jeu dans les communications de nature professionnelle est exclusivement professionnelle : on peut discuter et communiquer avec un collègue de travail sans que ces discussions et communications relèvent d’une logique radicalement différente de la logique régissant les relations amicales voire amoureuses.
En fin de compte, la vie au bureau ou en usine, les amitiés ou complicités nées en entreprise, l’activité professionnelle et le plaisir qu’on peut y prendre offrent des lieux pour l’individualisation, c’est-à-dire, ici, pour l’affirmation d’une identité différente de l’identité de père ou de mère, de mari ou de femme. La vie professionnelle peut constituer une dimension essentielle et valorisée de vie des individus. Il n’est dès lors pas étonnant que ceux qui accordent de l’importance à leur vie professionnelle utilisent plus que les autres leur portable à des fins professionnelles. Plus précisément, ceux qui estiment que leur réussite professionnelle est une de leurs deux priorités de leur vie [21], ont plus souvent que les autres leur portable à usage et finalité professionnelle : parmi ceux faisant de leur réussite professionnelle une priorité, 40 % ont acheté leur portable pour des raisons professionnelles et 33 % ont au moins deux relations professionnelles parmi leurs principaux interlocuteurs sur le portable, tandis que parmi ceux estimant que la réussite professionnelle n’est pas une de leur priorité, seulement 30 % ont acheté leur portable pour des raisons professionnelles et 12 % ont au moins deux relations professionnelles parmi leurs principaux interlocuteurs sur le portable. Nous ne serions pas étonnés de voir des individus fortement investis dans une vie associative ou dans une activité de loisir utilisent leur portable pour cette dimension de leur vie ; nous n’avons pas à être étonnés que ceux valorisant leur vie professionnelle utilisent leur portable pour communiquer avec des collègues ou relations de travail.
En particulier, la valorisation de la réussite professionnelle est une attitude plus fréquente parmi les individus utilisant leur portable de façon très individualisée : c’est le cas de 37 % d’entre eux disent que cette réussite fait partie de leurs deux priorités, alors que c’est le cas de seulement de 23 % de ceux n’ayant pas cette priorité dans leur vie.
Un interlocuteur particulier : le conjoint
Le cas du conjoint mérite une attention toute particulière dans notre perspective notamment parce que, comme nous l’avons formulé de façon hypothétique précédemment, la recherche d’un territoire personnel (c’est-à-dire indépendant du conjoint) semble être un des principes gouvernant l’usage du portable. Comme nous venons de le voir, le conjoint n’est pas absent de la liste des principaux interlocuteurs des individus. En fait, le conjoint est le principal interlocuteur sur le téléphone portable : 84 % de nos enquêtés le citent parmi les quatre dernières personnes qui les ont appelés sur leur portable et 83 % le citent parmi les quatre dernières personnes qu’ils ont eux-mêmes appelées depuis leur portable. Et ce constat vaut aussi pour les individus ayant une conception très individualisée de leur portable (dans 82,5 % des cas, le conjoint fait partie des personnes appelées ou appelantes). L’individualisation du portable n’est donc pas synonyme d’une rupture de lien avec le conjoint : le conjoint est bel et bien présent, via le portable.
L’arrivée du portable renforce la fréquence des liens avec le conjoint. Aux deux questions « depuis que vous avez un portable, votre conjoint vous joint-il globalement : plus souvent, autant ou moins qu’avant ? » et, inversement, « depuis que vous avez un portable, appelez-vous votre conjoint : plus souvent, autant ou moins qu’avant ? », environ deux tiers des enquêtés répondent « plus souvent [22] ». Le tiers restant étant essentiellement composés d’individus répondant « autant qu’avant » : seuls 1 à 2 % des individus déclarent moins communiquer par téléphone avec leur conjoint depuis l’arrivée du portable dans leur couple. Cet effet du portable sur la communication téléphonique conjugale s’observe aussi bien chez les sujets individualisant fortement leur portable que chez ceux ayant un usage plus conjugal de leur téléphone : il semble simplement un peu moins systématique dans les situations où le portable est fortement individualisé (tableau 10).

Tableau 10.
La fréquence des communications avec le conjoint en fonction du niveau d’individualisation
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Tableau 10. La fréquence des communications avec le conjoint en fonction du niveau d’individualisation Niveau d’individualisation Depuis l’achat du portable, l’enquêté appelle son conjoint : Très faible Très fort - plus souvent qu’avant 65 % 55 % - aussi souvent qu’avant 34 % 43 % - moins souvent qu’avant 1 % 2 % Depuis l’achat du portable, le conjoint appelle l’enquêté : Très faible Très fort - plus souvent qu’avant 66 % 60 % - aussi souvent qu’avant 33 % 39 % - moins souvent qu’avant 1 % 1 % NB : les individus possédant un portable avant leur mise en couple sont exclus de ce tableau (ils représentent 1 ou 2 % de notre échantillon) Lecture : 65 % des personnes ayant un usage très faiblement individualisé de leur portable appellent plus souvent leur conjoint depuis qu’ils ont un portable.

Si le conjoint est et reste, après l’arrivée du portable, un interlocuteur privilégié quel que soit le niveau d’individualisation du portable, la nature de la communication avec celui-ci varie. Les utilisateurs individualisant fortement leur portable tendent à avoir davantage des conversations purement pratiques avec leur conjoint lorsqu’ils l’appellent ou lorsqu’ils sont appelés. Pour eux, fixer une heure pour un rendez-vous, organiser quelque chose, demander ou rendre un service… sont les motifs exclusifs de 36% des communications avec le conjoint. C’est le cas de seulement 29 % des individus ayant un usage faiblement individualisé de leur portable : pour ces derniers, discuter, prendre des nouvelles ou en donner sont des attitudes plus fréquentes, même si elles ne sont pas exclusives de discussions pratiques. Leurs appels sont donc plus souvent des communications où la relation de couple, la proximité et l’échange avec l’autre (qu’il soit ou non conflictuel) sont activées. Il ne s’agit pas simplement de communiquer avec l’autre pour organiser la vie matérielle, il s’agit aussi d’activer la dimension de la relation qui distingue le couple d’une simple paire d’individus [23].
L’intensité de l’usage
Une forte individualisation du portable est par ailleurs associée à un usage plus intense : plus le portable est individualisé, plus le nombre d’appels reçus ou émis est élevé, et plus la durée totale d’utilisation est grande (tableau 11).

Tableau 11.
La durée mensuelle totale d’utilisation du portable en fonction du niveau d’individualisation
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Tableau 11. La durée mensuelle totale d’utilisation du portable en fonction du niveau d’individualisation Niveau d’individualisation Durée totale d’utilisation Très faible Très fort - Moins de 2 heures 36 % 31 % - Entre 2 et 3heures 26,5 % 19 % - Plus de 3 heures 37,5 % 50 % Nombre de communications par semaine (reçues ou émises) Très faible Très fort - Moins de 4 communications 35,5 % 25,5 % - Entre 5 et 9 communications 30 % 30 % - Plus de 10 communications 34,5 % 44,5 % Lecture : 36 % des personnes ayant un usage très faiblement individualisé de leur portable appellent moins de deux heures au total (par mois).

En différenciant les appels selon leur statut – reçus ou passés – les usages des portables « individualisés » se distinguent encore des usages de portables « non-individualisés » : les premiers sont plus souvent que les autres destinés à davantage recevoir des appels qu’à en émettre [24] (tableau 12). L’utilisateur ayant une conception très individualisée de son portable est ainsi, un peu plus fréquemment que les autres, un usager usant de la capacité à être joint en toutes circonstances et à tout moment. Inversement, les usagers individualisant peu leur portable l’utilisent davantage pour émettre des appels plutôt que pour en recevoir. Et l’étude des motivations lors de l’achat du téléphone confirme ce fait : la capacité à pouvoir facilement appeler est une raison davantage avancée par ceux qui en auront un usage non-individualisé que par ceux qui individualisent leur portable.

Tableau 12.
Appels entrants et appels sortants en fonction du niveau d’individualisation
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Tableau 12. Appels entrants et appels sortants en fonction du niveau d’individualisation Niveau d’individualisation Usages « observés » : Très faible Très fort - Plus d’appels reçus que passés 36 % 49 % - Plus d’appels passés que reçus 64 % 51 % Usages « déclarés » : - Plus d’appels reçus que passés 30 % 37 % - Plus d’appels passés que reçus 70 % 63 % Lecture : 49 % des usagers individualisant fortement leur portable reçoivent plus d’appels qu’ils n’en émettent (lorsqu’on compare le nombre d’appels émis et le nombre d’appels reçus durant une semaine).

De façon a priori surprenante, les portables les plus fortement individualisés ne sont pas ceux qui sont le plus souvent éteint au domicile familial : seulement 30 % des portables fortement individualisés sont éteints lorsque leur propriétaire se trouve à son domicile, alors que c’est le cas de 35 % des portables faiblement individualisés. Les propriétaires de portables ayant une utilisation très individuelle de leur appareil ne coupent pas leur ligne lorsqu’ils se trouvent chez eux, en compagnie de leur conjoint et éventuellement de leurs enfants. Père, mari ou conjoint : toutes ces dimensions de l’identité ne semblent pas suffisantes pour que l’identité pour soi, celle qui conduit à l’individualisation du portable, soit momentanément oubliée ou mise entre parenthèses [25].
 
L’INDIVIDUALISATION DU PORTABLE ET L’INDIVIDUALISATION DES RELATIONS CONJUGALES
 
 
L’usage du téléphone portable prend sens aussi en référence à l’ensemble des pratiques individuelles et notamment dans l’ensemble des habitudes, activités et organisations de la vie conjugale. Une forte individualisation du portable est-elle synonyme d’une forte individualisation de la vie de chacun des partenaires ? Ou bien, au contraire, l’individualisation du portable renvoie-t-elle à une dimension de la vie de couple sans lien avec le degré de fusion ou d’indépendance des deux conjoints ? La réponse à ces questions précisera le statut du portable et d’affiner notre hypothèse sur la signification de l’intensité de son individualisation. La réunion de deux individus en un couple vivant sous le même toit n’est pas synonyme d’une fusion totale des deux identités et deux vies en une seule. Tout en étant en couple, les individus peuvent conserver des activités, les territoires et des domaines personnels. Même si, en même temps, d’autres activités, territoires et domaines seront redéfinis pour être partagés. Notre enquête permet de saisir diverses dimensions de cette vie de couple et, pour chacune de ces dimensions, de déterminer si celle-ci offre un lieu de fusion ou d’individualisation. Elle cerne notamment les sorties ou les activités extérieures avec ou sans le conjoint. Partager toutes ses soirées avec son conjoint, partager avec lui ses pratiques extérieures au domicile conjugal (sports, loisirs, clubs…), ne pas prendre de vacances sans lui, être accompagné lors des visites aux parents sont autant de signes d’une organisation fusionnelle du couple. A l’inverse, partir en vacances sans son conjoint, fréquenter un club ou une association sans lui, rendre visite à ses parents sans lui, passer régulièrement des soirées sans lui, sont autant d’indices d’une individualisation des pratiques de sorties au sein du couple.

Tableau 13.
Les activités et sorties des conjoints en fonction du niveau d’individualisation du portable [26]
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Tableau 13. Les activités et sorties des conjoints en fonction du niveau d’individualisation du portable Niveau d’individualisation Très Assez Assez Très (test de du portable faible faible fort fort liaison) Lors de ses deux dernières sorties le soir, l’enquêté était avec son 68 % 58 % 57 % 17 % *** conjoint(§) Aucune soirée sans le conjoint durant la dernière semaine 43 % 43 % 34 % 30 % ** A une seule voire aucune activité extérieure régulière sans son conjoint (sports, loisirs, hobbies, 69 % 62 % 57 % 59 % * sorties entre amis) A au moins deux activités extérieures régulières avec son 58 % 56 % 52 % 43 % ** conjoint N’a pas pris de vacances (de plus de 4 jours) sans son conjoint 53 % 52 % 43 % 41 % ** durant les deux dernières années Le conjoint était présent lors des deux dernières visites chez les 50 % 50 % 43 % 37 % *** parents de l’enquêté26 (§) Le conjoint était présent lors des deux derniers achats de 64 % 53 % 47 % 43 % *** vêtements(§) NB : le test de liaison est le test du Khi2 : une * correspond à une probabilité comprise entre 5 % et 10 %, deux ** correspond à une probabilité comprise entre 1 % et 5 % et trois *** correspond à moins de 1 %. (§) : Ces variables qui synthétisent deux questions primaires du questionnaire, par exemple, « La dernière fois que vous êtes allé voir vos parents, étiez-vous avec votre conjoint ? » et « L’avant dernière fois que vous êtes allé voir vos parents, étiez-vous avec votre conjoint ? ». Lecture : 68 % des personnes ayant un usage très faiblement individualisé de leur portable étaient avec leur conjoint lors des deux dernières sorties le soir.

De façon remarquablement régulière, ces indicateurs de fusion-individualisation de la vie des couples sont fortement et positivement liés à l’indice d’individualisation du portable (tableau 13). Ainsi, par exemple, ceux qui ont passé avec leur conjoint les deux dernières sorties nocturnes sont aussi très souvent ceux qui ont un usage très faiblement individualisé de leur portable. Inversement, sortir sans son conjoint le soir est souvent synonyme d’une grande individualisation du portable. Et ce constat pourrait être répété pour tous les autres types d’indicateurs d’individualisation de la vie de couple.

Tableau 14.
Les territoires personnels en fonction du niveau d’individualisation du portable
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Tableau 14. Les territoires personnels en fonction du niveau d’individualisation du portable Niveau d’individualisation Très Assez Assez Très (test de du portable faible faible fort fort liaison) L’enquête et son conjoint ont un 70 % 69 % 61 % 52 % *** compte bancaire commun L’enquête n’a pas de compte 31 % 26 % 22 % 18 % ** bancaire personnel Le conjoint ouvre le courrier 56 % 51 % 34 % 27 % *** personnel de l’enquêté A peu ou pas d’amis qui ne 74 % 69 % 69 % 61 % * soient pas amis de son conjoint NB : le test de liaison est le test du Khi2 : voir tableau 13. Lecture : 70 % des personnes ayant un usage très faiblement individualisé de leur portable possèdent un compte commun avec leur conjoint.

Ont été aussi approchés d’autres aspects de la vie de couple pour lesquels la question de leur individualisation ou fusion peut être posée. Notre questionnaire permet en effet de saisir l’amplitude des territoires mis en commun [27]. La gestion de l’argent est-elle commune ? Le courrier personnel (papier, c’est-à-dire le courrier postal) est-il susceptible d’être ouvert par le conjoint ? Les amis de l’un sont-ils nécessairement les amis de l’autre ou bien les conjoints se réservent-ils la possibilité d’avoir des amis personnels ? Là aussi, le maintien de la propriété personnelle – ou au contraire sa mise en commun – est fortement lié au statut du téléphone portable. Comme le montre le tableau 14, les individus préservant ces divers territoires personnels utilisent bien davantage que les autres leur portable de manière individualisée ; et ceux qui, au contraire, partagent ces territoires avec leur conjoint partagent également leur téléphone portable.
Enfin, le caractère fusionnel ou individualisé d’un couple peut être saisi à un troisième niveau : celui des opinions et des représentations que les individus ont de leur vie de couple. Partagent-ils les mêmes idées que leur conjoint sur des questions aussi centrale que l’éducation des enfants ? Quelle conception ont-ils de leur couple et notamment de la nécessité qu’il soit fusionnel ou non pour être réussi ? Estiment-ils que la vie de couple nécessite le partage et une réelle « communauté de biens, d’actes et de pensées » ? Là encore, les conceptions fusionnelles des couples sont défendues par les propriétaires de portable peu ou pas individualisés. Les hommes et les femmes qui envisagent la vie de couple comme une structure plus souple où les conjoints cohabitent ensemble sans fusion ont un usage plus individualisé de leur portable (tableau 15).

Tableau 15.
Les conceptions de la vie conjugale en fonction du niveau d’individualisation du portable
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Tableau 15. Les conceptions de la vie conjugale en fonction du niveau d’individualisation du portable Très Assez Assez Très (test de Niveau d’individualisation faible faible fort fort liaison) L’enquêté juge plaisante l’idée de s’engager à long terme avec quelqu’un 71 % 56 % 57 % 50 % *** L’enquêté estime que le mariage ou le concubinage c’est pour la vie et qu’une 45 % 52 % 39 % 24 % *** séparation est très difficile à envisager L’enquêté a une conception de l’éducation des enfants identique à 35 % 31 % 24 % 20 % *** celle de son conjoint L’enquêté est d’accord avec l’idée selon laquelle « Vivre en couple 65 % 61 % 52 % 46 % *** suppose de tout partager » L’enquêté n’est pas d’accord avec l’idée selon laquelle « Vivre en couple c’est aussi accepter une vie 27 % 26 % 23 % 16 % * autonome » NB : le test de liaison est le test du Khi2 : voir tableau 13. Lecture : 71 % des personnes ayant un usage très faiblement individualisé de leur portable jugent plaisante l’idée de s’engager à long terme avec quelqu’un.

De manière plus globale, le niveau de fusion ou, au contraire, d’individualisation dans la vie de couple peut être approché par un indicateur synthétique. De la même manière que l’individualisation du portable est synthétisé en un seul indicateur global, le degré d’individualisation de la vie de couple est résumé en une variable unique, en un indice. Ce dernier est calculé à partir des variables primaires présentées dans les tableaux 12 et 13 précédents – nous avons exclu les variables d’opinion (tableau 15) pour ne conserver que les variables de pratiques [28].
Le croisement des deux indicateurs synthétiques, celui exprimant le niveau d’individualisation du portable et celui traduisant le degré d’individualisation de la vie de couple, montre l’existence d’une relation très forte entre ces deux dimensions de la vie de couple (tableau 16). En fait, tout porte à croire que les formes d’usage du portable dans un couple ne sont que le reflet, quasiment direct, des formes de vie dans ce couple. La mesure de l’individualisation du portable n’est qu’une mesure particulière, donc partielle, de l’individualisation de la vie de couple mais elle en est révélatrice. Les portables sont très souvent partagés sinon partageables dans les couples plutôt fusionnels ; les portables très individualisés appartiennent souvent à des individus dont le couple est très individualisé : 46 % des personnes en couple fusionnel et 74 % des individus en couple en couple individualisé ont un usage fortement individualisé de leur portable.

Tableau 16.
Relation entre l’indice synthétique d’individualisation du portable et l’indice synthétique d’individualisation de la vie de couple
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Tableau 16. Relation entre l’indice synthétique d’individualisation du portable et l’indice synthétique d’individualisation de la vie de couple Individualisation Très Assez Assez Très du portable faible faible forte forte Total % Individualisation du couple FF Très faible 27 % 27 % 33 % 13 % 100 % 20 % Assez faible 23 % 27 % 31 % 19 % 100 % 33 % Assez forte 19 % 24 % 33 % 24 % 100 % 28 % Très forte 11 % 15 % 43 % 31 % 100 % 19 % Total 20 % 24 % 34 % 22 % 100 % 100 % NB : Probabilité associée au test d’indépendance du Khi2 < 10-4

 
LES SURPRISES DU PORTABLE
 
 
En fin de compte, l’individualisation du portable n’est qu’une dimension particulière de l’individualisation de la vie dans les couples. Il ne s’en distingue pas de manière fondamentale : les individus ayant les comportements les plus individualisés sont aussi ceux ayant un usage souvent individualisé du portable ; et inversement, les couples les plus fusionnels sont aussi ceux où le portable est souvent partagé sinon partageable. Cette nouvelle technologie ne semble rien apporter de nouveau ou de différent.
Il faut cependant y regarder de plus près. Le portable se distingue en effet des autres aspects de l’individualisation sur un point essentiel : l’individualisation de son usage tend à augmenter avec l’âge de l’utilisateur. Il se différencie en cela des autres aspects du processus de fusion/individualisation dans les couples : alors que dans la durée les couples tendent à devenir plus fusionnels et les individus moins individualisés (tableau 17), le téléphone portable est, au contraire, de moins en moins partagé et de plus en plus individualisé. Les couples les plus jeunes sont les couples les moins fusionnels mais aussi les couples au sein desquels le portable est peu individualisé. À l’opposé, les couples les plus âgés sont les couples les plus fusionnels mais aussi les couples utilisant les portables de façon plus individualisée. Ainsi, même si l’individualisation du portable n’est, globalement, qu’un aspect particulier de l’individualisation de la vie de couple, il existe deux forces qui tendent à distendre cette relation.

Tableau 17.
Individualisation du portable et individualisation de la vie de couple selon l’âge de l’utilisateur
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Tableau 17. Individualisation du portable et individualisation de la vie de couple selon l’âge de l’utilisateur Téléphone portable Age de l’enquêté Vie de couple individualisée individualisé Entre 30 et 35 ans 51 % 50 % Entre 35 et 40 ans 50 % 53 % Entre 40 et 45 ans 46 % 59 % Entre 45 et 50 ans 40 % 63 % Lecture : 51 % des individus âgés de 30 à 35 ans ont une vie de couple (assez ou très) individualisée et 50 % de cette même tranche d’âge ont un usage (très ou assez) individualisé de leur portable.

Cette observation trouve une confirmation dans les résultats suivants : la part des individus utilisant leur portable de façon individualisée parmi ceux vivant une vie de couple fusionnelle augmente avec l’âge [29]. Cette part s’élève à 41 % chez les 30-35 ans, à 45 % chez les 35-40 ans, à 46 % chez les 40-45 ans et enfin à 54 % chez les 45-50 ans. Alors que tout pousse à croire que le portable devrait être individualisé chez les jeunes dont le mode de vie est très individualisé, il n’est pas rare et même relativement fréquent que ce portable soit peu individualisé. Un phénomène symétrique existe pour les individus les plus âgés de notre échantillon : il est relativement fréquent qu’ils utilisent leur portable de façon individualisé alors que leur vie de couple est plutôt fusionnelle.

Tableau 18.
Les principaux traits des « groupes paradoxaux »
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Tableau 18. Les principaux traits des « groupes paradoxaux » Très faible Très forte Autres Test individualisation individualisation (groupes non du du portable du portable paradoxaux) Khi2 Très forte Très faible individualisation individualisation de la vie de couple de la vie de couple Taille du groupe (en % de 7,5 % 9 % l’échantillon) Sexe : Féminin 57 % 35 % 52 % Masculin 43 % 65 % 48 % ** Age : 30-35 ans 59 % 24 % 38 % 35-40 ans 15 % 20 % 17 % 40-45 ans 16 % 18 % 16 % *** 45-50 ans 10 % 38 % 29 % Statut matrimonial : -Marié(e) 46 % 60 % 60 % * -Concubin(e) 54 % 40 % 40 %


table :
[30] [31]
IMGIMGEn couple depuis :
 moins de 5 ans 4...IMGIMF
En couple depuis : moins de 5 ans 41 % 19 % 27 % *** 5 à 15 ans 46 % 42 % 39 % plus de 15 ans 13 % 39 % 34 % Principaux interlocuteurs sur portable : les amis 74 % 53 % 67 % *** pas les amis 26 % 47 % 33 % les enfants30 30 % 47 % 50 % * pas les enfants 70 % 53 % 50 % la parenté 66 % 43 % 55 % pas la parenté 34 % 57 % 45 % ** relations profs. 57 % 72 % 50 % *** pas les relations profs. 43 % 28 % 50 % Intensité des échanges téléphoniques avec le conjoint31 : - Faible 47 % 57 % 48 % -Moyenne 12 % 11 % 22 % * - Élevée 41 % 32 % 30 % Le conjoint possède-t-il un portable ? Oui 60 % 67 % 64 % – Non 40 % 33 % 36 % NB : le test de liaison est le test du Khi2 : une * correspond à une probabilité comprise entre 5 % et 10 %, deux ** correspond à une probabilité comprise entre 1 % et 5 % et trois *** correspond à moins de 1 %. Le signe – correspond à une absence de liaison (p > 10 %). Lecture : 57 % des personnes ayant un usage très peu individualisé de leur portable et en même temps une vie de couple très individualisée sont des femmes.

Ainsi donc il existe deux groupes d’usagers dont la logique de l’individualisation de leur portable se distingue de celle de l’individualisation du reste de leur vie conjugale. Minoritaires (moins de 10 % de l’échantillon chacun), ils méritent néanmoins un examen spécifique puisqu’ils révèlent d’autres relations entre portable et vie conjugale : soit ils se servent de leur portable de manière très individualisé alors que leur vie conjugale est plus fusionnelle ; soit ils partagent leur portable fortement alors que leur vie conjugale est individualisée (tableau 18).
Le groupe rassemblant les individus vivant de façon très individualisée mais utilisant un portable fusionnel est constitué davantage par des femmes, jeunes. Malgré la forte individualisation de leur vie de couple, elles maintiennent une relation étroite avec leurs conjoints grâce au téléphone. Le portable leur sert également de lien avec leur parenté et leurs amis. Mais elles font un usage assez modéré de leur portable. Rester en communication avec le conjoint, voire les amis, est la principale raison de l’acquisition du portable. Les membres de ce groupe ont une conception très moderne [32] de la vie conjugale et familiale : vivre en couple ne suppose ni le mariage, ni la perte d’autonomie des deux conjoints ; vivre à deux c’est bien plus vivre une passion ou avoir des projets communs que fonder une famille. Le portable est pour ces individus un outil permettant de contribuer à tisser du lien conjugal. C’est un des fils qui relie deux conjoints dont la vie est très indépendante, très individualisée.
Le second de ces groupes rassemble des individus ayant une vie de couple très fusionnelle mais utilisant leur portable de toute façon individualisée. Il est principalement constitué d’hommes, plutôt âgés. Leur portable sert moins à maintenir un lien avec leur conjoint lorsqu’ils en sont physiquement séparés, qu’à communiquer avec leurs relations professionnelles. Ils sont de gros utilisateurs de la téléphonie mobile. Leur portable leur permet de disposer d’un espace, d’un territoire, à eux, pour une grande part correspondant à leur espace de travail. Leurs professions – et leurs diplômes – se situent d’ailleurs nettement en haut de la hiérarchie sociale et scolaire. Photographe, neurologue, architecte, professeur, pilote de ligne, journaliste, cadre supérieur, directeur de théâtre, directeur de la communication, membre de cabinet ministériel [33] … le portable offre un « territoire pour soi » à ces individus « très » actifs dont la vie professionnelle est aussi un espace pour se construire une vie autonome, séparée de leur relation conjugale. Ce groupe incarne bien le fait que la vie professionnelle peut constituer un espace pour l’individualisation, et n’est pas une dimension de la vie qui échappe à la logique de la fusion-individualisation.
Comment expliquer ces situations qui peuvent sembler paradoxales ? Le portable est un nouvel objet dont les usages ne sont pas encore parfaitement identifiés [34]. Il n’y a donc pas, ou pas encore, de correspondance parfaite entre les usages du portable et les autres modalités de la vie de couple. En raison des socialisations anciennes et solidement ancrées, il est difficile, au sein d’un couple, d’inventer de nouvelles formes de partage des tâches ménagères [35] ou de nouvelles règles de partage de ce qui doit être commun et de ce qui doit être personnel. Ce n’est pas le cas du portable, dont l’arrivée est récente : les couples ne disposent pas de modèle tout fait, hérité de leurs parents ou de leurs pairs. C’est un objet socialement trop « neuf » pour que chacun ait pu être socialisé depuis longtemps à son usage ou que chacun ait pu inventer des formes d’usages stables. Le portable n’échappe pas totalement échapper à la logique générale du fonctionnement conjugal – c’est pour cela qu’il tend à être plus fusionnel dans les couples fusionnels…) mais il tend à y échapper en partie chez deux types d’individus : les jeunes couples individualisés et les personnes plus âgées en couples fusionnels. Pour les uns et pour les autres le portable permet de rééquilibrer ou de retrouver ce que la vie de couple n’offre pas facilement : de la fusion chez les plus individualisés ; de l’individualisation chez les plus fusionnels.
Même lorsque le portable permet aux individus, notamment aux plus âgés d’entre eux, de se (re)construire un territoire personnel, il ne fait pas disparaître le conjoint pour autant puisqu’il est un interlocuteur privilégié et régulier, comme c’est le cas pour tout propriétaire de portable. Cet appareil a ceci de tout à fait remarquable qu’il permet de maintenir le lien avec le conjoint tout en se préservant ou en se constituant un domaine personnel : chacun peut continuer à assurer pleinement son rôle et son statut de mari ou femme et, en même temps, élaborer (ou confirmer) un degré d’indépendance ou d’individualisation. Cette possibilité est pleinement utilisée par les individus les plus âgés, par ceux dont la vie de couple a trop fortement grignoté leur territoire personnel. Malheureusement l’enquête n’explore pas c’est ce que font les individus de ce territoire personnel nouvellement conquis. Pour certains des individus, l’intérêt du portable réside non dans le fait de compléter par un nouveau territoire personnel une réserve déjà grande, mais dans la capacité de compensation, en offrant la possibilité de se créer un territoire individualisé là où les propriétés personnelles étaient réduites. Pour d’autres individus, mieux dotés en territoires personnels, le portable remplit la même fonction de compensation : il renforce un lien conjugal en partie distendu par une forte individualisation.
 
LES FORMES DE L’INDIVIDUALISME RELATIONNEL
 
 
Notre introduction qui pouvait paraître polémique est justifiée par les résultats de l’enquête. En effet, le portable n’est pas suffisamment imposant pour que ses usages soient connus uniquement en considérant l’appareil lui-même (ou pire en écoutant les groupes ou les individus chargés de le promouvoir). Les individus disposent de ressources (y compris réflexives) pour user comme ils le veulent de cet outil. Et ils le montrent. Le portable peut renforcer les couples fusionnels dans leur fusion, ou au contraire les couples individualisés dans leur quête d’individualisation. Mais il peut aussi servir à renforcer des liens trop lâches dans certains couples très individualisés ou à donner un peu de souplesse, un peu de liberté dans certains couples très fusionnels. Ces usages si différents, ces significations si diversifiées constituent la preuve qu’avant de dénoncer ou d’encenser les technologies, la sociologie doit décrire les pratiques et en rechercher le sens que les acteurs sociaux leur donnent. Le portable relie les adultes qui vivent en couple : soit pour renforcer leur monde commun, soit pour renforcer des mondes personnels créés en partenariat avec des amis ou des relations professionnelles. Son succès vient de la possibilité offerte à chacun de décider des liens qui méritent ou non d’être renforcés. Le téléphone portable est moins « mobile » que « personnel », quitte à ce que des individus engagés dans la vie conjugale en usent pour faire coïncider encore plus leur monde personnel et leur monde conjugal [36], en se définissant d’abord comme « conjoint ». Le portable constitue la preuve que l’individualisation n’est pas contraire au lien social, contrairement à trop de discours. Le processus central de l’autonomie dans les sociétés modernes avancées valorise l’individu, sa liberté, non pas pour s’enfermer sur-lui-même, mais pour choisir les personnes avec lesquelles il veut être en contact. L’individualisme contemporain est « relationnel [37] » et il prend plusieurs formes.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BRETON P. (2000), Le culte de l’internet. Une menace pour le lien social, La Découverte, Paris.
·  CAVALLO G., CHARTIER R. (sous la direction de), (1997), Histoire de la lecture dans le monde occidental, Paris, Le Seuil.
·  CERTEAU M. (de) (1980), L’invention du quotidien. 1. Arts de faire, Paris, UGE.
·  CHARTIER R. (1996), Culture écrite et société. L’ordre des livres (XIV-XVIIIe siècle), Paris, Albin Michel.
·  CIBOIS P. (1993), « Le PEM, Pourcentage de l'écart maximum : un indice de liaison entre modalités d’un tableau de contingence », Bulletin de Méthodologie Sociologique, n° 40, septembre 1993, p. 43-63.
·  DESJEUX D., GARABUAU-MOUSSAOUI I. (2000), Objet banal, objet social. Les objets quotidiens comme révélateurs des relations sociales, Paris, L’Harmattan. ECO U. (1979), L’œuvre ouverte, Paris, Le Seuil-Points. ECO U. (1989), Lector fabula, Paris, Biblio-essais.
·  FINKIELKRAUT A., SORIANO P. (2001), Internet, l’inquiétante extase, Editions Mille et une nuits, Paris.
·  GIDDENS A. (1987), La constitution de la société, Paris, PUF.
·  GIDDENS A. (1994), Les conséquences de la modernité, Paris, L’Harmattan.
·  GUILLAUME M. (1994), « Le téléphone mobile », Réseaux, n° 65, p. 27-33.
·  GOFFMAN E. (1973), La mise en scène de la vie quotidienne. Tome 1. La présentation de soi, Paris, Editions de Minuit.
·  KAUFFMAN J.-C. (1992), La trame conjugale, Paris, Nathan.
·  HEURTIN J.-P. (1998), « La téléphonie mobile : une communication itinérante ou individuelle ? Premiers éléments d’une analyse des usages en France », Réseaux, n° 90, p. 37-50.
·  LICOPPE C., (2002), « Sociabilité et technologies de communication : deux modalités des liens interpersonnels dans le contexte du déploiement des dispositifs de communication mobile », Réseaux, dans ce numéro.
·  MARTIN O., SINGLY F. (de), (2000 ) « L’évasion amicale. L’usage du téléphone familial par les adolescents », Réseaux, vol. 18, n° 103, p. 91-118.
·  SINGLY F. (de) (1987), Fortune et infortune de la femme mariée, Paris, PUF.
·  SINGLY F. (de) (1998), « Individualisme et lien social », Lien social et politiques, 39, p. 33-44.
·  SINGLY F. (de) (2000), Libres ensemble. L’individualisme dans la vie commune, Paris, Nathan.
·  SINGLY F. (de) (2002), « La sociologie, forme particulière de conscience », in Lahire B. (sous la direction de), A quoi sert la sociologie ?, Paris, La Découverte, p. 13-42.
·  SINGLY F. (de), CHALAND K. (2002), « Avoir le ‘second rôle’ dans une équipe conjugale », Revue Française de Sociologie, 43,1, p. 127-157.
·  TISSERON S. (1999), Comment l’esprit vient aux objets, Paris, Aubier.
 
NOTES
 
[1]Notamment en langue française, BRETON, 2000 ; FINKIELKRAUT, SORIANO, 2001.
[2]On se situe donc dans une perspective dessinée par GIDDENS, 1987,1994. Voir SINGLY, 2002.
[3]La sociologie et l’histoire de la lecture et des livres s’intéressent, notamment depuis les travaux Michel de Certeau sur L’invention du quotidien, 1980, à la production propre du livre par le lecteur, à la rencontre du monde du lecteur avec celui de l’auteur et du texte, à l’appropriation du texte par ses lecteurs. Voir notamment, CAVALLO, CHARTIER, 1997 ; CHARTIER, 1996. Voir aussi ECO, 1979,1989.
[4]Depuis les travaux séminaux sur l’histoire sociale et l’anthropologie du livre, la sociologie des objets et sur l’invention des objets s’est développée. Citons, sans aucun espoir de représentativité, Raisons pratiques, n° 4,1993 (« Les objets dans l’action »), TISSERON, 1999 ou encore DESJEUX, GARABUAU-MOUSSAOUI, 2000.
[5]MARTIN, SINGLY, 2000.
[6]La plupart des conjoints prennent une option mixte, ayant à la fois comptes commun et séparés.
[7]On pourra se reporter pour appréhender ce modèle à un article décrivant les manières dont les femmes de préfet ou de sous-préfet composent leur rôle à partir d’une série de répertoires à leur disposition et de leurs ressources : voir SINGLY, CHALAND, 2002.
[8]HEURTIN, 1998, p. 49.
[9]GUILLAUME, 1994, p. 31.
[10]C’est un des principaux slogans d’un des trois opérateurs de téléphonie mobile en France, qui semble ainsi avoir compris que la question de la mobilité n’est pas centrale.
[11]L’enquête (entretiens exploratoires, rédaction du questionnaire, passation des questionnaires) a été réalisée dans le cadre d’un enseignement de méthodologie du DEUG de sociologie (Faculté de sciences humaines et sociales de la Sorbonne, Université de Paris V, année 1999-2000). Les questionnaires, comportant environ 150 questions, ont été passés en mars-avril 2000. Sous la direction de François de Singly, l’équipe d’enseignants-chercheurs était composée de Vincenzo Cicchelli, Catherine Cicchelli-Pugeault, Christophe Giraud et Olivier Martin. Que ceux-ci, et tous les étudiants qu’ils ont encadrés, soient ici vivement remerciés.
[12]Afin de limiter notre enquête aux usages « stabilisés », les individus enquêtés devaient vivre en couple depuis plus d’un an et devaient posséder leur portable depuis plus de six mois. Par ailleurs, pour des raisons pratiques et afin de rendre notre échantillon homogène, tous les individus enquêtés sont âgés de 30 à 50 ans, habitent en région parisienne et possèdent au moins le baccalauréat.
[13]Le test d’indépendance du Khi2 ainsi que le PEM (Pourcentage d’écart maximum : voir CIBOIS, 1993) nous ont permis de tester la présence et le sens des relations qu’entretiennent les quatre questions entre elles. La probabilité associée au test du Khi2 varie entre 10-19 et 10-2 et le PEM varie entre + 32 % et + 48 %.
[14]MARTIN, SINGLY, 2000. Voir aussi les autres articles du numéro « Le sexe du téléphone » de Réseaux, 2000, n° 103.
[15]Rappelons que notre échantillon ne comporte, volontairement, que des individus possédant au moins le baccalauréat.
[16]Etant donné leur jeune âge (entre 30 et 35 ans), les individus de cette classe d’âge ne peuvent que très difficilement avoir une vie de couple très ancienne (plus de 15 ans) : c’est la raison pour laquelle nous considérons, pour cette classe d’âge, que les couples « anciens » sont les couples de plus de 10 ans.
[17]Cette partie de l’article sera consacrée aux deux groupes les plus radicaux dans leur individualisation des téléphones portables : ceux qui ont un usage très fortement individualisé du portable ; et ceux qui ont un usage très faiblement individualisé du portable. Ainsi, bien que travaillent sur des données d’enquête quantitative, nous conduisons une analyse typologique en cherchant à dégager des « idéaux types » ou, plus simplement, des « portraits types ».
[18]Le questionnaire amenait les enquêtés à préciser qui étaient, en s’aidant éventuellement de la mémoire de leur téléphone portable, les quatre derniers interlocuteurs appelés depuis leur portable et les quatre derniers interlocuteurs ayant appelé sur le portable.
[19]Rappelons que nous excluions, dans notre enquête, les situations où les portables étaient exclusivement utilisés dans le cadre professionnel.
[20]Parmi les enquêtés ayant des enfants.
[21]Nos enquêtés étaient invités à indiquer leurs deux priorités parmi la liste suivante : réussir sa vie professionnelle ; avoir des enfants et bien s’en occuper ; vivre une bonne relation de couple ; s’occuper des autres dans le cadre d’une association ; avoir du temps libre pour faire ce qui vous intéresse.
[22]Nous avons exclu les enquêtés dont la mise en couple est postérieure à l’arrivée du portable : cette situation est celle de seulement 15 individus de notre échantillon (soit moins de 2 %).
[23]Selon l’analyse conduite par Christian Licoppe dans ce même numéro, nous pourrions dire que les portables très individualisés renvoient davantage à des échanges « connectés » et les portables peu individualisés à des échanges « conversationnels ». Il nous manque toutefois des informations précises sur les durées et fréquences d’appel pour confirmer cette hypothèse.
[24]Pour déterminer le comportement plutôt récepteur ou plutôt émetteur, nous disposions de deux ressources : d’une part, du nombre d’appels reçus et du nombre d’appels donnés par un individu durant une semaine (ce que nous avons appelé « usage observé ») ; d’autre part, l’opinion des usagers sur leur usage (estiment-ils avoir recevoir plus d’appels qu’ils en émettent, ou au contraire, estiment-ils davantage appeler qu’ils ne sont appelés ?). Ces deux ressources fournissent des résultats concordants. Nous avons éliminé, dans ces calculs, les individus ayant ou déclarant avoir un comportement « mixte » (autant d’appels reçus que donnés) : ils représentent environ un tiers des individus.
[25]Dans Libres ensemble, 2000, l’un d’entre nous montrait que le fait de devenir « ami » en téléphonant à un ou à une amie pouvait créer des tensions au sein du couple en insérant cette dimension identitaire dans une relation définie, à ce moment, par l’autre, comme « conjugale ».
[26]Parmi les enquêtés ayant leurs parents ou au moins l’un des deux parents.
[27]Nous nous appuyons sur la notion de territoire développée par Erving Goffman. Celle-ci a déjà été utilisée dans des travaux quantitatifs sur les relations conjugales – voir SINGLY, 1987 – mais avec des questions portant sur des scénarios et non sur les pratiques.
[28]Comme précédemment, la variable synthétique est obtenue en affectant aux réponses à chacune des 12 questions primaires un poids (soit 1 soit 0) et en additionnant ces poids. Le score ainsi créé est ensuite classé en quatre classes, de façon à établir quatre catégories d’effectifs comparables.
[29]Afin de garantir aux pourcentages un minimum de fiabilité, nous avons calculé ici la part des individus ayant un usage très individualisé ou assez individualisé du portable parmi ceux ayant une vie de couple fusionnelle ou assez fusionnelle. Sans ce choix, le calcul des pourcentages aurait reposé sur des effectifs trop faibles.
[30]Parmi ceux ayant des enfants.
[31]Variable synthétique mesurant la fréquence de échanges téléphoniques entre les deux conjoints.
[32]SINGLY, CHALAND, 2002.
[33]Ces exemples de professions sont tirés des questionnaires de enquêtés appartenant à ce groupe.
[34]Notamment la régulation des appels et des conversations dans les espaces publics, la présentation de soi lorsqu’un appel est reçu en compagnie d’amis ou de relations, l’usage du portable au volant d’un véhicule ou dans les trains…
[35]KAUFMANN, 1992.
[36]Au moment de l’adolescence, les jeunes peuvent se servir du portable comme territoire personnel à partager surtout avec leurs amis.
[37]Voir SINGLY, 1998.
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