2002
Réseaux
Le telephone portable dans la vie conjugale
Retrouver un territoire personnel ou maintenir le lien conjugal ?
Olivier Martin
François de SINGLY
Le téléphone portable, objet à forte valeur technologique, est-il suffisamment
imposant pour que ses usages soient connus uniquement en considérant
l’appareil lui-même ? Contrairement aux discours contre les nouvelles
technologies, les individus disposent de ressources, y compris réflexives,
pour user comme ils le veulent de cet outil. C’était l’hypothèse de notre
enquête par questionnaire auprès d’adultes vivant en couple. Les résultats la
vérifient fortement : il existe une grande diversité des usages et donc des
fonctions du téléphone portable. Certains individus l’utilisent pour maintenir
un lien fort et quasi permanent avec leur conjoint ; d’autres s’en saisissent
pour disposer d’un monde à eux, qui échappe à la vie conjugale. Une
seconde hypothèse structurait notre questionnement : à savoir l’existence
d’une relation entre le degré d’usage individualisé du téléphone portable et le
degré d’individualisation de chacun au sein du couple. Les données
démontrent que les couples dont les modes de vie et la conception de la vie à
deux sont individualisés sont ceux qui utilisent le portable de façon très
individualisée, et inversement, les couples les plus fusionnels utilisent leur
portable comme outil de maintien et de renforcement de leur lien conjugal.
Toutefois cette relation n’est pas serrée, puisque certains individus ont à la
fois une vie conjugale très communautaire et un usage individualisé de leur
portable. On essaie de saisir la spécificité, sociale et culturelle, de ces
différentes configurations.
Is the mobile phone – an object with a high technological value – sufficiently
imposing for its uses to be known simply by considering the device itself?
Contrary to arguments against new technologies, individuals have resources,
including reflexive ones, to use this tool as they wish. This was the
hypothesis on which we based our questionnaire survey on adult couples.
The results confirm it: the portable phone has a wide variety of uses and
functions. Some individuals use it to maintain a strong and virtually constant
link with their partner, while others use it to have their own world, outside of
the couple. A second hypothesis structured our investigation: the existence
of a correlation between the degree of individualized use of the mobile
phone and the degree of individualization of each partner in the couple. Data
show that couples whose lifestyles and conception of life with a partner are
individualistic, are those who use their mobile phones in a highly individual
way. Conversely, couples in which the partners are more intensely bound to
each other use it as a tool to maintain and reinforce the link. Yet this
correlation is not clear-cut, for certain individuals living with a partner have
a community-oriented life yet an individualized use of their mobile phone.
This article is an attempt to grasp the specific social and cultural
characteristics of these different configurations.
Les discours contre les technologies fleurissent
[1]. Ils reposent, souvent
sans l’expliciter, sur un modèle selon lequel les relations humaines
directes ont plus de valeur que les relations médiées par un support.
Ils veulent défendre le lien social qui serait menacé par les nouvelles
technologies, estimant que les nouvelles technologies menacent l’équilibre et
le fonctionnement des sociétés contemporaines. Ils s’opposent ouvertement
et frontalement aux prophéties optimistes des technophiles, des sociétés
industrielles ou de service qui promettent un monde meilleur (plus libre, plus
ouvert, plus démocratique, plus égal…) grâce aux nouveaux outils
électroniques et informatiques. Centrés sur une analyse du discours, ils se
contentent d’opposer un autre système de représentations à celui des
utopistes. Les uns et les autres, au-delà de leur dissensus, établissent un
consensus souterrain entre eux puisqu’ils sont indifférents aux manières dont
les individus se servent des outils technologiques. Alors que les uns font
l’hypothèse que les humains sont des « anges », les autres les considèrent
comme des « bêtes » qui acceptent de perdre leur liberté, d’être aliénés.
Alors que les uns affirment que les nouveaux instruments électroniques sont
des « bienfaits » et qu’ils annoncent des transformations positives des
sociétés humaines, les autres affirment que ces nouvelles technologies sont
des « menaces » et qu’elles annoncent des transformations négatives de nos
sociétés (plus d’inégalité, plus d’individualisme, moins de solidarité, moins
d’humanité, moins de proximité à l’autre…). Au fond, ces deux groupes font
comme si on pouvait savoir ce que font et feront les hommes et les femmes
des nouvelles technologies, sans les observer. Les uns et les autres
prophétisent sans étudier en détail les usages de ces techniques par les
individus, sans analyser scrupuleusement les pratiques, faits et gestes, des
utilisateurs des nouvelles technologies.
Il existe, en sociologie, une autre façon de procéder, ni béate, ni « critique » :
respecter les individus en les prenant en sérieux, c’est-à-dire en décrivant
leurs pratiques, sans décider a priori qu’ils seront des utilisateurs,
merveilleux ou bernés, libres ou esclaves. Pourquoi juger les pratiques,
surtout sans les connaître ? La contribution de la sociologie peut être aussi,
pour participer au mouvement de réflexivité générale
[2], de rendre compte des
usages afin que le débat social puisse avoir lieu, non plus sur des fantasmes,
mais sur les modes d’appropriation des nouvelles technologies. Il n’y a en
tout cas pas de raisons
a priori pour que les utilisations correspondent à ce
que les publicitaires, les promoteurs, les prophètes, les industriels, les
ingénieurs, les critiques, les optimistes ou les pessimistes en disent.
L’étude sociologique des pratiques, de leurs raisons et de leurs
conséquences, est indispensable. C’est à cet impératif que répond cet article
en se centrant sur une technologie particulière et des usages particuliers :
nous cherchons à savoir comment les individus utilisent leurs téléphones
portables dans le cadre de leur vie de couple. Cette utilisation n’est pas une
simple consommation passive : c’est aussi une production. Tout comme le
lecteur contribue à engendrer son livre
[3], tout comme les individus donnent
vie et esprit aux objets qui les entourent
[4], les usagers contribuent à élaborer
leur téléphone portable : ils le produisent, c’est-à-dire en élaborent eux-mêmes l’usage, les propriétés et les limites. S’ils n’en inventent évidemment
pas les caractéristiques et possibilités techniques objectives, ils en inventent
le sens, la portée et les modalités d’usage. Si les techniques imposent des
« contraintes objectives » à leurs utilisateurs, elles ne sont jamais totalement
déterministes et offrent toujours des marges de liberté dans leurs usages : la
présentation du numéro appelant sur les écrans des portables est-elle utilisée
pour assurer une fonction de tri et de filtrage des appels, une fonction
d’avertissement pour mieux se préparer à décrocher et engager la
conversation, une fonction de mémorisation des numéros pour facilement
rappeler les appelants, une fonction de sécurité pour identifier les intrus ? La
technologie ne le dit pas, elle ne fixe pas complètement le sens des usages.
C’est ce que nous avions déjà montré dans une étude sur l’usage du
téléphone filaire chez les lycéens
[5] : les lycéens et lycéennes ont des usages
très variés du téléphone fixe du domicile familial et ces usages font écho à
leur mode de sociabilité et à leur forme d’autonomie : il n’y a ni unicité ni
univocité des usages ; le sens pratique du téléphone est en partie déterminé
par les formes de vie (individuelle, familiale, amicale, scolaire…) des
adolescents. Le téléphone filaire des adolescents est un téléphone qui peut
renforcer les sociabilités de face à face (en les prolongeant) ou au contraire
palier à leur faiblesse, qui peut être utilisé dans une perspective
instrumentale ou expressive, qui peut être un moyen d’évasion du domicile
parental ou au contraire un outil pour y amener les copains.
Le portable – au-delà des publicités qui mettent en scène surtout le maintien
du lien conjugal et familial dans les cas de séparation physique – présente
suffisamment de souplesse pour autoriser des usages et significations
diversifiés. Cette non-univocité constitue d’ailleurs une des raisons de son
succès : le portable peut aussi bien être apprécié d’un individu vivant dans
un couple « fusionnel » que par un conjoint revendiquant une certaine
autonomie personnelle – c’est en tout cas ce que montre notre enquête. Dans
le premier cas, la séparation est supprimée symboliquement par la possibilité
permanente de rester liés, de pouvoir être joint. Dans le second cas, le fait
d’être conjoint et d’être ensemble sous le même toit n’interdit pas de rester
en contact avec d’autres individus. Le portable est compatible avec plusieurs
types de liens qui reposent, eux-mêmes, sur des conceptions différenciées de
l’identité. Le poids du « conjugal » – ou du « familial » – varie dans la
construction identitaire ; il dépend aussi des poids accordés aux autres
relations, professionnelles, amicales… Deux individus qui vivent en couple
ne sont pas pour autant « conjugalisés », nécessairement, au même titre.
C’est ainsi qu’un tiers des personnes enquêtées n’ont pas de compte
commun, bancaire ou postal, et qu’inversement un quart des individus n’ont
pas de compte personnel
[6]. C’est ainsi qu’à la question leur demandant leurs
deux priorités essentielles dans la vie, un quart des personnes ne répond pas
« vivre une bonne relation de couple » et qu’un tiers retient l’item « réussir
sa vie professionnelle » (alors que presque tous ont un emploi). Les
individus vivant en couple n’ont pas – ces résultats simples le rappellent
avec force – la même pratique de vie en couple ni la même conception de ce
qu’ils attendent de leur vie de couple.
Chaque individu compose son identité à sa façon, en tenant compte des
contraintes et des ressources
[7] ; il cherche à élaborer et organiser son mode de
vie (dans ses dimensions amoureuses, familiales, professionnelles,
amicales…) en jouant avec les contraintes « objectives » qui s’imposent à lui
et en utilisant les marges de liberté et d’initiative que lui permet son
environnement. Il le fait aussi en se servant des objets, notamment
techniques, qui l’entoure. C’est en référence à son identité et à son mode de
vie que l’individu compose le sens de son téléphone. Telle est l’hypothèse
centrale de cet article : entre les contraintes « objectives » des technologies
et la capacité d’invention des utilisateurs, quels sont les usages du téléphone
portable en relation avec leur manière de vivre leur couple ? Si le processus
d’élaboration progressive des usages, c’est-à-dire le processus d’ajustement
des contraintes et des capacités inventives des individus qui conduit à un
usage particulier, et le processus de négociation conjugale qui rend possible
cet usage sont difficiles à observer notamment par une enquête par
questionnaires, le résultat de ce double processus peut être saisi et analysé.
Comme en témoignent ce numéro et divers autres articles, les travaux sur la
téléphonie portable commencent à s’accumuler et fournissent déjà des pistes
sérieuses pour en comprendre les usages et les sens. Ainsi, en 1998, Jean-Philippe Heurtin a montré que la question de la mobilité n’était pas centrale
pour comprendre le portable : la question est bien davantage celle de la
dialectique de l’autonomie et du contrôle, aussi bien dans le cadre des usages
professionnels que dans le cadre des usages privés. Ainsi, « de manière
quelque peu décalée par rapport aux arguments marketing usuellement
employés, la caractéristique principale du téléphone mobile n’est pas tant
son caractère « portable », que la capacité qu’il introduit d’une
communication personnelle
[8] ». Pour nous, la possibilité de communication
personnelle est en fait une possibilité d’individualiser, de garder pour soi,
l’espace de communication et de sociabilité ouvert par cette ligne
téléphonique portable. C’est une simple possibilité : comme nous le verrons,
tous les propriétaires de portables n’individualisent pas leur instrument.
Dans ce cas, le territoire de relations offert par le portable peut être partagé
avec le conjoint ou d’autres membres de l’entourage. La téléphonie dite
mobile est avant tout une téléphonique personnelle ou en tout cas une
téléphonie dont les usages sont liés à une dialectique entre l’individualisation
et le partage. Dans le cas d’une individualisation forte du portable, celui-ci
pourrait être une « prothèse
[9] » individuelle, communicante pour les
utilisateurs qui, dès lors, appartiennent en permanence à deux espaces, celui
de leur environnement immédiat et celui de leurs réseaux de sociabilité
propres. Le portable serait alors le « sixième sens
[10] » des individus, venant
se greffer à leur identité. C’est dans la perspective ouverte par ces travaux
que nous situons notre propre travail, en examinant la manière dont les
conjoints se servent du portable dans le cadre de leur vie de couple et donc
en nous interrogeant sur le degré d’individualisation du portable. Notre
analyse repose sur une enquête
[11] par questionnaires auprès de 820 individus
âgés de 30 à 50 ans, vivant en couple et utilisateurs du téléphone portable à
des fins non purement professionnelles
[12].
Tous les portables sont-ils utilisés avec le même désir d’individualiser les
liens qui transitent par eux ? Jusqu’à quel point la communication
personnelle que permet la technologie du portable est-elle personnalisée ?
Cette individualisation du portable est-elle utilisée de la même manière dans
les couples fusionnels et dans les couples où l’individualisation (hors
portable) est déjà grande ? Plus précisément, après avoir défini
empiriquement un indicateur d’individualisation du portable et constaté sa
grande variabilité, nous identifierons quelques-uns uns des principes de
variation. Puis nous analyserons les relations qu’entretient l’individualisation
du portable avec les autres aspects de l’individualisation dans la vie de
couple. Une surprise naît de cette analyse : même si ces différents types
d’individualisation sont fortement liés entre eux, certains individus dont la
vie de couple est fusionnelle ont des usages individualisés du portable et,
inversement, d’autres individus ont une vie de couple individualisée tout en
ayant des portables « fusionnels ». Nous décrirons ces deux groupes
paradoxaux pour mieux comprendre le sens d’un tel usage du portable.
LE TELEPHONE PORTABLE, EQUIPEMENT CONJUGAL
OU PERSONNEL ?
Le téléphone portable est un objet qui, commercialement et techniquement, a
un propriétaire. Mais cette propriété ne correspond pas nécessairement à une
appropriation et privatisation totale. En d’autres termes, elle n’interdit pas le
prêt ou, plus simplement encore, l’utilisation ponctuelle par le conjoint du
propriétaire. Le téléphone peut être utilisé par un individu à titre purement
privé et individuel, sans que son conjoint intervienne. Il est « individualisé ».
Il peut être utilisé en commun avec le partenaire ; dans ce cas, il est partagé,
ou plus précisément « conjugalisé ».
La mesure de l’individualisation du portable
Cette individualisation peut être approchée de diverses manières : par le fait
que son utilisateur principal va le prêter, plus moins souvent, à son conjoint ;
par le fait que ce conjoint pourra répondre lorsque la sonnerie du téléphone
retentit ; ou encore par le fait que des appels sur ce portable sont destinés au
conjoint. Un autre élément d’objectivation est la connaissance, par le
conjoint, du code secret (code PIN) permettant de mettre en service le
téléphone et d’activer la ligne (pour émettre ou recevoir des appels) : si le
conjoint connaît ce code il est susceptible d’utiliser le téléphone. La
connaissance de ce code nous paraît être un indice important de
l’individualisation ou, au contraire, de caractère « conjugalisé » du portable :
à tout moment, et sans nécessairement demander l’accord à son propriétaire,
quelqu’un connaissant le code PIN peut utiliser le portable. À la différence
des autres indices d’individualisation, la connaissance du code PIN ne reflète
pas les usages exceptionnels ou accidentels, le prêt ponctuel ou le partage
circonstanciel : il reflète le caractère potentiellement conjugal du portable.
Concrètement, nous évaluons l’individualisation au moyen des réponses à
plusieurs questions. Chaque enquêté était amené à répondre aux quatre
questions suivantes : « Au cours de la dernière semaine, avez-vous reçu des
appels sur votre portable pour votre conjoint ? », « Au cours de la dernière
semaine, votre conjoint a-t-il emprunté votre portable ? », « Arrive-t-il que le
conjoint réponde à votre place avec votre portable ? » et « Votre conjoint
connaît-il le code PIN de votre portable ? ». Les réponses « Oui » pèsent
respectivement 14 %, 27 %, 45 % et 61 % de chacune des distributions : à
l’exception du code secret d’activation du portable (code PIN) qui est connu
par une majorité de conjoints, les réponses à chacune de ces questions sont
donc majoritairement négatives.
Afin de rendre ce jugement sur l’individualisation du portable plus fiable
(plus « robuste »), nous construisons un indice général d’individualisation
qui synthétise les réponses à ces quatre questions primaires. Pour chaque
question où il a répondu négativement, un individu se voit attribuer un point.
Ainsi chaque individu est caractérisé par un « score » résumant le degré
d’individualisation de son portable : les scores 0 et 1 correspondant à une
« très faible individualisation » du portable, le score 2 à une
« individualisation assez faible », le score 3 à une « individualisation assez
forte » et le score 4 à une « très forte individualisation ». La construction
d’un tel indice est pertinente dans la mesure où ces quatre questions sont
positivement liées les unes aux autres : elles mesurent des phénomènes très
proches et répondant à une logique probablement unique sinon univoque
[13].
La dispersion de l’individualisation du portable est grande (tableau 1) : le
degré d’individualisation du portable varie fortement. C’est un premier
résultat : tous les usages de cette technologie promue et vue comme
individuelle ne sont pas des usages individualisés ; loin s’en faut. L’objet
technique ne détermine donc pas, à lui seul, ses modes d’utilisation.
Tableau 1.
Le poids des différents niveaux d’individualisation du portable
Tableau 1. Le poids des différents niveaux d’individualisation du portable
Niveau d’individualisation Très Assez Assez Très Total
du portable faible faible fort fort
Effectifs 167 197 279 178 821
% 20,3 24,0 34,0 21,7 100 %
Ces quatre niveaux d’individualisation renvoient à des pratiques très
différentes (tableau 2) : parmi ceux dont le portable est très faiblement
individualisé, 51 % reçoivent des appels pour le conjoint sur le portable, 89 %
ont prêté leur portable à leur conjoint au cours de la dernière semaine, 93,5 %
voient parfois leur conjoint répondre à leur place sur la portable et 95 % ont
donné leur code PIN à leur conjoint. A l’extrême opposé, parmi ceux ayant un
portable très individualisé, aucun d’entre eux ne reçoivent d’appel pour leur
conjoint, aucun d’entre eux ne prête son portable, aucun ne voit son conjoint
répondre à sa place et aucun n’a confié son code PIN à son conjoint.
Tableau 2.
Les comportements de partage du portable selon le niveau
d’individualisation
Tableau 2. Les comportements de partage du portable selon le niveau
d’individualisation
Niveau d’individualisation du portable
Très Assez Assez Très
Indices d’individualisation faible faible fort fort
Oui 51 % 11 % 3 % -L’enquêté reçoit-il parfois des
appels pour son conjoint sur son Non 49 % 89 % 97 % 100 %
portable ?
Oui 89 % 27,5 % 7,5 % -Le conjoint a-t-il emprunté le
portable de l’enquêté au cours de Non 11 % 72,5 % 92,5 % 100 %
la semaine ?
Oui 93,5 % 75,5 % 23 % -Le conjoint répond-t-il parfois à
la place de l’enquêté ? Non 6,5 % 24,5 % 77 % 100 %
Oui 95 % 86 % 65 % -Le conjoint connaît-il le code PIN
du portable de l’enquêté ? Non 5 % 14 % 35 % 100 %
Lecture : 51 % des enquêtés classés parmi ceux ayant un portable très faiblement
individualisé reçoivent des appels destinés à leur conjoint sur leur portable.
Dans notre échantillon, plus de deux couples sur trois (70 %) est doublement
équipé : le conjoint de l’enquêté possède son propre portable. Le niveau
d’individualisation du portable de l’enquêté dépend évidemment de la
situation de son conjoint (tableau 3) : si son conjoint ne possède pas de
portable, l’individualisation du portable tend à être moins élevé (très faible
ou assez faible pour 55 % des cas contre 40 % si le conjoint est lui-même
équipé d’un portable). Il n’en reste pas moins que les situations où le
portable est fortement voire très fortement individualisé sont fréquentes,
même si le conjoint n’est pas équipé. A lui seul, l’équipement du conjoint
n’explique qu’en partie l’individualisation du portable. Cette
individualisation renvoie donc à d’autres logiques, d’autres facteurs.
Tableau 3.
Les niveaux d’individualisation du portable des enquêtés
selon l’équipement de leurs conjoints
Tableau 3. Les niveaux d’individualisation du portable des enquêtés
selon l’équipement de leurs conjoints
Très Assez Assez Très TOTAL % en
faible faible fort fort colonnes
Le conjoint
possède 14,6 25,2 36,5 23,7 100 % 70 %
un portable
Le conjoint ne
possède pas de 33,7 21,1 28,0 17,2 100 % 30 %
portable
TOTAL 20,3 24,0 34,0 21,7 100 %
L’équipement ou le non-équipement du conjoint est une des « contraintes
objectives » qui s’exercent sur l’enquêté dans son utilisation du portable, au
même titre que sa situation financière, ses activités professionnelles et ses
loisirs. C’est donc un facteur dont il faut tenir compte pour expliquer le
comportement et les usages du portable mais au même titre que beaucoup
d’autres facteurs et éléments contextuels.
Lorsque que le conjoint possède un portable, le degré d’individualisation de
ce téléphone (simplement approché, dans notre questionnaire, par la
connaissance que l’enquêté a du code de protection et par l’emprunt au cours
de la dernière semaine) est fortement lié au degré d’individualisation du
portable de l’enquêté : les comportements sont symétriques. Rares sont les
individus dont le portable est très individualisé et qui empruntent le portable
de son conjoint : c’est le cas de moins d’un individu sur quatre parmi les
utilisateurs individualisant fortement leur portable. Inversement, si un des
deux portables du couple est un objet partagé, c’est souvent le cas pour
l’autre téléphone (au moins dans un cas sur deux).
Les grandes variations de l’individualisation
Au regard des principales caractéristiques sociales des individus – le sexe,
l’âge, leur milieu social ou culturel – comment varie l’individualisation du
portable ? Le constat principal, a priori surprenant, est l’indépendance du
degré d’individualisation du portable par rapport à plusieurs caractéristiques
sociographiques du propriétaire : son sexe, son statut matrimonial, le fait
qu’il ait ou non des enfants, sa catégorie socioprofessionnelle (tableau 4)…
que le portable soit ou non individualisé dépend faiblement, de ces facteurs.
Tableau 4.
Les caractéristiques sociographiques non associées
à l’individualisation du portable
Tableau 4. Les caractéristiques sociographiques non associées
à l’individualisation du portable
Très Assez Assez Très (test de liaison)
faible faible forte forte
Sexe de l’enquêté
Femmes 18 % 26 % 35 % 21 % Indépendance
Hommes 22 % 23 % 33 % 22 % (p = 0,32)
Statut matrimonial
Marié 22 % 24 % 35 % 19 % Indépendance
Concubin 19 % 23 % 32 % 26 % (p = 0,12)
Situation parentale
A un ou plusieurs Indépendance
enfants 18 % 24 % 35 % 23 %
N’a pas d’enfants 25 % 25 % 31 % 19 % (p = 0,13)
Profession de l’enquêté
Artisan, commerçant,
chef d’entreprise 19 % 21 % 35 % 25 %
Cadre, profession
libérale, profession 17 % 24 % 34 % 25 % Indépendance
intellectuelle
supérieure
Profession (p = 0,34)
intermédiaire, cadre
moyen, instituteur, 20 % 24 % 34 % 22 %
technicien, contre-maître
Ouvrier employé,
personnel de service 26 % 22 % 36 % 16 %
Autre 25 % 31 % 29 % 15 %
NB : le test de liaison est le test du Khi2 : nous indiquons ici la valeur de la
probabilité (p) associée à ce test. Nous considérons ici qu’une probabilité supérieure
à 10 % indique une indépendance entre les deux variables.
Lecture : 18 % des femmes ont un usage très faiblement individualisé de leur
portable.
L’absence de relation notable entre le sexe et l’individualisation est
significative. C’est pour cette raison que nous n’avons pas traité séparément
les femmes et les hommes, contrairement à un travail précédent portant sur
les lycéennes et les lycéens
[14]. Les hommes et les femmes ont des usages
proches de leur portable, selon le point de vue de l’individualisation.
Tableau 5.
Les caractéristiques sociographiques associées
à l’individualisation du portable
[15]
Tableau 5. Les caractéristiques sociographiques associées
à l’individualisation du portable
Très Assez Assez Très (test de
faible faible forte forte liaison)
Age de l’enquêté
Entre 30 et 35 ans 25 % 26 % 32 % 17 %
Entre 35 et 40 ans 20 % 27 % 35 % 18 % **
Entre 40 et 45 ans 21 % 19 % 34 % 26 % (p = 0,04)
Entre 45 et 50 ans 14 % 23 % 36 % 27 %
Diplôme de l’enquêté15
Bac général ou
technique 24 % 23 % 36 % 17 %
Diplôme du premier *
cycle universitaire, BTS, 21 % 27 % 32 % 20 % (p = 0,09)
DUT, médico-social
Diplôme universitaire du
2e et 3e cycles, grandes 17 % 24 % 33 % 26 %
écoles
NB : le test de liaison est le test du Khi2 : une * correspond à une probabilité
comprise entre 5 % et 10 %, deux ** correspond à une probabilité comprise entre
1 % et 5 % et trois *** correspond à moins de 1 %.
Lecture : 25 % des personnes âgées de 30 à 35 ans ont un usage très faiblement
individualisé de leur portable.
En revanche, le diplôme et l’âge semblent structurer le niveau
d’individualisation du portable (tableau 5). Plus le diplôme de l’enquêté est
élevé dans la hiérarchie scolaire des diplômes, plus son portable a des chances
d’être très individualisé. Mais surtout, ces chances augmentent avec l’âge de
l’enquêté : les enquêtés âgés de 40 à 45 ans comme ceux âgés de 45 à 50 ans
ont, plus souvent que les enquêtés plus jeunes, un usage très individualisé de
leur portable. Ainsi, si seulement un individu sur deux a un usage individualisé
(assez ou très individualisé) du portable parmi les moins de 35 ans, c’est le cas
de près de deux personnes sur trois parmi les plus de 45 ans.
Seul l’âge semble être un déterminant central de l’usage du portable, et
contrairement à l’hypothèse la plus plausible a priori, ce sont les plus âgés
qui en ont l’usage le plus individualisé. Leur socialisation, relativement
ancienne et donc solidement ancrée a priori, ne les empêche pas de
concevoir des modes d’utilisation très individualisés. Et le jeune âge de leurs
cadets et donc la relative malléabilité de leur socialisation ne semblent pas
les conduire à inventer un usage de leur portable conforme à ce que permet
cette technologie, c’est-à-dire un usage très individualisé. C’est une première
surprise du portable.
Si l’âge est une variable centrale pour comprendre la pratique du téléphone
portable, l’influence de deux autres facteurs doit être examinée : l’ancienneté
de la vie de couple et l’ancienneté de l’utilisation du portable. Avec l’âge,
ces deux variables constituent des indicateurs d’ancienneté de trois niveaux
de socialisation : socialisation générale ; socialisation à la vie commune ;
socialisation à l’usage du téléphone portable.
Ni l’ancienneté du couple, ni l’ancienneté de l’usage du portable ne semblent
avoir d’effets notables sur l’individualisation du téléphone (tableau 6). La
situation, paradoxale en apparence, est donc la suivante. Les portables ne
sont pas plus individualisés dans les couples anciens que dans les jeunes
couples ; ils ne sont pas plus individualisés chez les nouveaux utilisateurs
que chez les utilisateurs les plus expérimentés ; et pourtant
l’individualisation des portables croît avec l’âge de leur propriétaire.
Tableau 6.
L’individualisation du portable selon l’ancienneté du couple
et l’ancienneté de l’usage du portable
[16]
Tableau 6. L’individualisation du portable selon l’ancienneté du couple
et l’ancienneté de l’usage du portable
Très Assez Assez Très (test de liaison)
faible faible fort fort
Ancienneté du couple
En couple depuis
1 à 5 ans 22 % 22 % 34 % 22 % Indépendance
En couple depuis 22 % 25 % 32 % 21 % (p = 0,79)
5 à 15 ans
En couple depuis
plus de 15 ans 17 % 24 % 36 % 23 %
Ancienneté de
possession du portable
Entre 6 et 12 mois 15 % 17 % 44 % 25 % Indépendance
Entre 1 et 2 ans 19 % 27 % 36 % 18 % (p = 0,47)
Plus de 2 ans 13 % 24 % 35 % 28 %
NB : pour le test de liaison, voir le tableau 3.
Lecture : 22 % des personnes vivant en couple depuis 1 à 5 ans ont un usage très
faiblement individualisé de leur portable.
Seule l’analyse croisée de ces divers indicateurs permet de comprendre la
logique de ces résultats. En fait, quelle que soit l’ancienneté du couple,
quelle que soit l’ancienneté de la possession du portable, l’individualisation
de ce dernier croit avec l’âge des individus : que le couple soit récent ou
ancien, que l’acquisition du portable soit récente ou non, les personnes les
plus âgées ont des usages plus individualisés du portable que leurs cadets. À
l’inverse, à âge identique, l’ancienneté de l’usage n’a pas d’effet général
notable. Tout au plus peut-on constater que chez les moins de 35 ans comme
chez les 35-40 ans, l’ancienneté de l’usage tend à être synonyme d’une plus
forte individualisation. Conjointement, à âge identique, l’ancienneté du
couple n’a pas d’effet général notable. Elle a seulement un effet très fort
parmi les personnes les plus âgées : parmi les 40-45 ans comme parmi les
45-50 ans, l’ancienneté du couple est synonyme d’une moindre
individualisation du portable : les personnes « âgées » dont la mise en couple
est assez récente ont des usages plus individualisés du portable (tableau 7).
Enfin, le niveau d’individualisation du portable des personnes les plus âgées
reste, quelle que soit l’ancienneté de leur couple, supérieure au niveau
d’individualisation du portable des couples de personnes plus jeunes.
Tableau 7.
Le niveau d’individualisation du portable selon l’âge de l’individu
et l’ancienneté de son couple
Tableau 7. Le niveau d’individualisation du portable selon l’âge de l’individu
et l’ancienneté de son couple
Age des % de ceux ayant un usage
individus Ancienneté de leur couple très individualisé du
portable (effectif)
De 30 à 35 Jeune couple (moins de 5 ans) 18 % (156)
ans Couple ancien16 (plus de 10 ans) 14 % (44)
De 35 à 40 Jeune couple (moins de 5 ans) 17 % (30)
ans Couple ancien (plus de 15 ans) 14 % (22)
De 40 à 45 Jeune couple (moins de 5 ans) 31 % (13)
ans Couple ancien (plus de 15 ans) 23 % (72)
De 45 à 50 Jeune couple (moins de 5 ans) 39 % (23)
ans Couple ancien (plus de 15 ans) 23 % (170)
Lecture : 18 % des personnes âgées de 30 à 35 ans dont la mise en couple date de
moins de 5 ans ont un usage très fortement individualisé de leur portable.
De ce nœud de relations et d’effets croisés, surgit un constat :
l’individualisation du portable est fixé non par l’ancienneté de son usage,
mais essentiellement par l’âge de son utilisateur. Les individus les plus âgées
ont des usages nettement plus individualisés que leurs cadets comme si, de
façon surprenante, les personnes dont la socialisation est plus ancienne
éprouvaient le besoin de retrouver des pratiques individuelles. C’est plus
difficile pour les individus « âgés » dont la vie de couple est ancienne car les
habitudes et la régulation de la vie de couple et de famille sont solidement
ancrées. C’est certainement plus facile pour les individus « âgés » dont la
mise en couple est récente. Dans cette situation, des choses sont encore à
inventer, des équilibres doivent encore être cherchés : le portable, qui offre
techniquement des possibilités d’individualisation, est utilisé dans cette
perspective. C’est encore plus vrai chez les individus divorcés ou séparés :
ceux qui ont connu une telle rupture avant de retrouver une vie de couple ont
des usages encore plus individualisés du portable que les autres (43 % des
personnes de plus de 45 ans ayant vécu une séparation et une nouvelle mise
en couple ont un usage très individualisé du portable). Pour tous les
utilisateurs « âgés », le portable permet de retrouver un territoire personnel,
de créer un espace individuel où le conjoint n’a pas réellement de droit de
regard. Comparativement les personnes les plus jeunes font preuve d’un
désir moins grand d’individualisation de leur portable : peut-être que leur vie
de couple leur offre davantage d’occasions d’affirmer leur propre identité,
leurs propres choix et de préserver un territoire personnel.
Ces derniers constats, qui ont encore un statut hypothétique, prendront leurs
pleines signification et valeur dans la section consacrée à la comparaison des
différentes dimensions de l’individualisation. Mais avant d’examiner
attentivement les relations que l’individualisation du portable entretient avec
les autres dimensions de l’individualisation dans la vie de couple, arrêtons-nous sur une description des usages du téléphone portable : quels sont les
interlocuteurs les plus courants ? Quelle place occupe le conjoint dans
l’ensemble des interlocuteurs ? Et quelles sont les formes et intensité
d’usage ?
LES USAGES DU PORTABLE SELON SON DEGRE
D’INDIVIDUALISATION
Par définition, l’individualisation du portable est liée aux usages plus
individualisés du téléphone par son propriétaire, mais elle est également liée,
comme le montrent les données de l’enquête, aux raisons et à l’intensité de
ces usages ainsi qu’aux types d’interlocuteurs. A quels types d’usages
correspondent les portables fortement ou faiblement individualisés
[17] ?
Motifs et interlocuteurs privilégiés
Que les individus aient un usage très individualisé ou très peu individualisé
du portable, ils ont majoritairement acheté leur portable pour pouvoir
communiquer avec leur conjoint ainsi qu’avec leurs amis (tableau 8) : 73 %
des « faiblement individualisés » et 56 % des « fortement individualisé »
affirment que la possibilité de communiquer avec le conjoint était un motif
de l’achat de leur portable ; 64 % des « faiblement individualisés » et 57,5 %
des « fortement individualisés » affirment que la possibilité de communiquer
avec leurs amis était un motif de cet achat. Communiquer avec les enfants et
avec les autres membres de la famille semblent constituer des motifs plus
secondaires, même s’ils ne sont pas marginaux. L’analyse des principaux
interlocuteurs
[18] confirme ce constat (tableau 9) : pour l’immense majorité
des utilisateurs, qu’ils aient un usage très individualisé ou très peu
individualisé, le conjoint fait partie des principaux interlocuteurs ; et dans la
majorité des cas, des amis font également partie des interlocuteurs les plus
fréquents. Les enfants et les autres membres de la parenté sont plus rarement
cités comme faisant partie de ces interlocuteurs privilégiés.
Les profils des utilisateurs les plus individualisés et de ceux les plus
faiblement individualisés se distinguent par le poids relatif du conjoint, des
amis, des enfants et des autres membres de la parenté, même si la hiérarchie
entre ces quatre type d’interlocuteurs n’est pas fondamentalement
bouleversée : le conjoint, puis les amis, puis les enfants et les autres
membres de la parenté. Seule la place des interlocuteurs professionnels est
réellement différente : les relations professionnelles font plus souvent partie
des interlocuteurs privilégiés des individus ayant un usage fortement
individualisé du portable. Chez les utilisateurs individualisant leur portable,
les relations professionnelles font partie, dans 62 % des cas, de la liste des
principaux interlocuteurs appelés ou appelant, et dans 45 % des cas chez les
utilisateurs les plus communautaires. Et l’examen des motifs d’achat
confirme ce fait : près de deux portables « individualisés » sur trois ont été
acquis pour des raisons en partie professionnelles alors que c’est simplement
le cas d’environ un portable « non individualisé » sur trois.
Pour autant, les portables les plus individualisés ne sont pas des portables
professionnels
[19] : ils sont simplement assez souvent utilisés à des fins
professionnelles, sans que l’importance accordé au conjoint, voire aux amis
et enfants, ne se démente. Il s’agit simplement d’appareils utilisés, aussi,
dans un cadre professionnel.
Par ses divisions et ses spécialités, la sociologie a parfois eu tendance à
réifier les frontières entre la vie privée et la vie professionnelle, entre la vie
familiale et la vie professionnelle. Elle a parfois tendance à concevoir que ce
qui relève du monde professionnel est étranger aux dimensions privées,
individuelles, personnelles, intimes de la vie. Mais le monde professionnel
peut aussi un espace où se tissent des relations amicales, des relations qui
dépassent les seules modalités liées à l’exercice de la profession. Il n’est pas
rare de partager d’autres choses que des dossiers ou des tâches avec ses
collègues de travail : un repas, des photos des enfants, des loisirs comme le
sport, des sorties comme le cinéma, des invitations… voire des vacances, des
week-end… Une relation amicale peut venir se superposer à une relation
professionnelle.
Tableau 8.
Les raisons de l’acquisition du portable en fonction du niveau
d’individualisation
Tableau 8. Les raisons de l’acquisition du portable en fonction du niveau
d’individualisation
Motif de l’achat du portable Très faible Très forte
individualisation individualisation
du portable du portable
Communiquer avec 73 % 56 %
le conjoint
Communiquer avec 64 % 57,5 %
des amis
Raisons professionnelles 37,5 % 61,5 %
Communiquer avec 49 % 38 %
le reste de la famille
Communiquer avec 35,5 % 42,5 %
les enfants
Lecture : 73 % des individus ayant un usage très faiblement individualisé de leur
portable ont acquis ce portable pour pouvoir communiquer avec leur conjoint, alors
que c’est le cas de 56 % de ceux ayant un usage très individualisé de leur portable.
Tableau 9.
Les principaux interlocuteurs en fonction du niveau
d’individualisation
[20]
Tableau 9. Les principaux interlocuteurs en fonction du niveau
d’individualisation
Très faible Très forte
Qui fait partie des principaux individualisation individualisation
interlocuteurs ? du portable du portable
Le conjoint 90 % 82,5 %
Des amis 69,5 % 59 %
Des relations professionnelles 45,5 % 62 %
D’autres membres 61 % 48 %
de la parenté
Les enfants20 47,5 % 50 %
Lecture : pour 90 % des individus ayant un usage très faiblement individualisé de
leur portable, le conjoint fait partie des principaux interlocuteurs.
Cette sphère professionnelle peut constituer un espace d’épanouissement
personnel et, très souvent, un espace qu’on ne partage pas avec son conjoint :
on peut trouver dans ses activités professionnelles un lieu pour soi, où le
conjoint n’est pas forcément associé. De ce point de vue, il n’est pas
étonnant que les portables très individualisés permettent, plus souvent que
les autres, de communiquer avec des relations de travail (tableaux 8 et 9).
Dire qu’un portable est utilisé pour des raisons professionnelles ne signifie
pas que ce portable est « professionnel » c’est-à-dire que la nature des
relations en jeu dans les communications de nature professionnelle est
exclusivement professionnelle : on peut discuter et communiquer avec un
collègue de travail sans que ces discussions et communications relèvent
d’une logique radicalement différente de la logique régissant les relations
amicales voire amoureuses.
En fin de compte, la vie au bureau ou en usine, les amitiés ou complicités
nées en entreprise, l’activité professionnelle et le plaisir qu’on peut y prendre
offrent des lieux pour l’individualisation, c’est-à-dire, ici, pour l’affirmation
d’une identité différente de l’identité de père ou de mère, de mari ou de
femme. La vie professionnelle peut constituer une dimension essentielle et
valorisée de vie des individus. Il n’est dès lors pas étonnant que ceux qui
accordent de l’importance à leur vie professionnelle utilisent plus que les
autres leur portable à des fins professionnelles. Plus précisément, ceux qui
estiment que leur réussite professionnelle est une de leurs deux priorités de
leur vie
[21], ont plus souvent que les autres leur portable à usage et finalité
professionnelle : parmi ceux faisant de leur réussite professionnelle une
priorité, 40 % ont acheté leur portable pour des raisons professionnelles et
33 % ont au moins deux relations professionnelles parmi leurs principaux
interlocuteurs sur le portable, tandis que parmi ceux estimant que la réussite
professionnelle n’est pas une de leur priorité, seulement 30 % ont acheté
leur portable pour des raisons professionnelles et 12 % ont au moins deux
relations professionnelles parmi leurs principaux interlocuteurs sur le
portable. Nous ne serions pas étonnés de voir des individus fortement
investis dans une vie associative ou dans une activité de loisir utilisent leur
portable pour cette dimension de leur vie ; nous n’avons pas à être étonnés
que ceux valorisant leur vie professionnelle utilisent leur portable pour
communiquer avec des collègues ou relations de travail.
En particulier, la valorisation de la réussite professionnelle est une attitude
plus fréquente parmi les individus utilisant leur portable de façon très
individualisée : c’est le cas de 37 % d’entre eux disent que cette réussite fait
partie de leurs deux priorités, alors que c’est le cas de seulement de 23 % de
ceux n’ayant pas cette priorité dans leur vie.
Un interlocuteur particulier : le conjoint
Le cas du conjoint mérite une attention toute particulière dans notre
perspective notamment parce que, comme nous l’avons formulé de façon
hypothétique précédemment, la recherche d’un territoire personnel (c’est-à-dire indépendant du conjoint) semble être un des principes gouvernant
l’usage du portable. Comme nous venons de le voir, le conjoint n’est pas
absent de la liste des principaux interlocuteurs des individus. En fait, le
conjoint est le principal interlocuteur sur le téléphone portable : 84 % de nos
enquêtés le citent parmi les quatre dernières personnes qui les ont appelés
sur leur portable et 83 % le citent parmi les quatre dernières personnes qu’ils
ont eux-mêmes appelées depuis leur portable. Et ce constat vaut aussi pour
les individus ayant une conception très individualisée de leur portable (dans
82,5 % des cas, le conjoint fait partie des personnes appelées ou appelantes).
L’individualisation du portable n’est donc pas synonyme d’une rupture de
lien avec le conjoint : le conjoint est bel et bien présent, via le portable.
L’arrivée du portable renforce la fréquence des liens avec le conjoint. Aux
deux questions « depuis que vous avez un portable, votre conjoint vous joint-il globalement : plus souvent, autant ou moins qu’avant ? » et, inversement,
« depuis que vous avez un portable, appelez-vous votre conjoint : plus
souvent, autant ou moins qu’avant ? », environ deux tiers des enquêtés
répondent « plus souvent
[22] ». Le tiers restant étant essentiellement composés
d’individus répondant « autant qu’avant » : seuls 1 à 2 % des individus
déclarent moins communiquer par téléphone avec leur conjoint depuis
l’arrivée du portable dans leur couple. Cet effet du portable sur la
communication téléphonique conjugale s’observe aussi bien chez les sujets
individualisant fortement leur portable que chez ceux ayant un usage plus
conjugal de leur téléphone : il semble simplement un peu moins
systématique dans les situations où le portable est fortement individualisé
(tableau 10).
Tableau 10.
La fréquence des communications avec le conjoint en fonction
du niveau d’individualisation
Tableau 10. La fréquence des communications avec le conjoint en fonction
du niveau d’individualisation
Niveau d’individualisation
Depuis l’achat du portable, l’enquêté
appelle son conjoint : Très faible Très fort
- plus souvent qu’avant 65 % 55 %
- aussi souvent qu’avant 34 % 43 %
- moins souvent qu’avant 1 % 2 %
Depuis l’achat du portable, le conjoint
appelle l’enquêté : Très faible Très fort
- plus souvent qu’avant 66 % 60 %
- aussi souvent qu’avant 33 % 39 %
- moins souvent qu’avant 1 % 1 %
NB : les individus possédant un portable avant leur mise en couple sont exclus de ce
tableau (ils représentent 1 ou 2 % de notre échantillon)
Lecture : 65 % des personnes ayant un usage très faiblement individualisé de leur
portable appellent plus souvent leur conjoint depuis qu’ils ont un portable.
Si le conjoint est et reste, après l’arrivée du portable, un interlocuteur
privilégié quel que soit le niveau d’individualisation du portable, la nature de
la communication avec celui-ci varie. Les utilisateurs individualisant
fortement leur portable tendent à avoir davantage des conversations
purement pratiques avec leur conjoint lorsqu’ils l’appellent ou lorsqu’ils sont
appelés. Pour eux, fixer une heure pour un rendez-vous, organiser quelque
chose, demander ou rendre un service… sont les motifs exclusifs de 36% des
communications avec le conjoint. C’est le cas de seulement 29 % des
individus ayant un usage faiblement individualisé de leur portable : pour ces
derniers, discuter, prendre des nouvelles ou en donner sont des attitudes plus
fréquentes, même si elles ne sont pas exclusives de discussions pratiques.
Leurs appels sont donc plus souvent des communications où la relation de
couple, la proximité et l’échange avec l’autre (qu’il soit ou non conflictuel)
sont activées. Il ne s’agit pas simplement de communiquer avec l’autre pour
organiser la vie matérielle, il s’agit aussi d’activer la dimension de la relation
qui distingue le couple d’une simple paire d’individus
[23].
L’intensité de l’usage
Une forte individualisation du portable est par ailleurs associée à un usage
plus intense : plus le portable est individualisé, plus le nombre d’appels reçus
ou émis est élevé, et plus la durée totale d’utilisation est grande (tableau 11).
Tableau 11.
La durée mensuelle totale d’utilisation du portable en fonction
du niveau d’individualisation
Tableau 11. La durée mensuelle totale d’utilisation du portable en fonction
du niveau d’individualisation
Niveau d’individualisation
Durée totale d’utilisation Très faible Très fort
- Moins de 2 heures 36 % 31 %
- Entre 2 et 3heures 26,5 % 19 %
- Plus de 3 heures 37,5 % 50 %
Nombre de communications par semaine
(reçues ou émises) Très faible Très fort
- Moins de 4 communications 35,5 % 25,5 %
- Entre 5 et 9 communications 30 % 30 %
- Plus de 10 communications 34,5 % 44,5 %
Lecture : 36 % des personnes ayant un usage très faiblement individualisé de leur
portable appellent moins de deux heures au total (par mois).
En différenciant les appels selon leur statut – reçus ou passés – les usages
des portables « individualisés » se distinguent encore des usages de portables
« non-individualisés » : les premiers sont plus souvent que les autres destinés
à davantage recevoir des appels qu’à en émettre
[24] (tableau 12). L’utilisateur
ayant une conception très individualisée de son portable est ainsi, un peu
plus fréquemment que les autres, un usager usant de la capacité à être joint
en toutes circonstances et à tout moment. Inversement, les usagers
individualisant peu leur portable l’utilisent davantage pour émettre des
appels plutôt que pour en recevoir. Et l’étude des motivations lors de l’achat
du téléphone confirme ce fait : la capacité à pouvoir facilement appeler est
une raison davantage avancée par ceux qui en auront un usage non-individualisé que par ceux qui individualisent leur portable.
Tableau 12.
Appels entrants et appels sortants en fonction
du niveau d’individualisation
Tableau 12. Appels entrants et appels sortants en fonction
du niveau d’individualisation
Niveau d’individualisation
Usages « observés » : Très faible Très fort
- Plus d’appels reçus que passés 36 % 49 %
- Plus d’appels passés que reçus 64 % 51 %
Usages « déclarés » :
- Plus d’appels reçus que passés 30 % 37 %
- Plus d’appels passés que reçus 70 % 63 %
Lecture : 49 % des usagers individualisant fortement leur portable reçoivent plus
d’appels qu’ils n’en émettent (lorsqu’on compare le nombre d’appels émis et le
nombre d’appels reçus durant une semaine).
De façon
a priori surprenante, les portables les plus fortement individualisés
ne sont pas ceux qui sont le plus souvent éteint au domicile familial :
seulement 30 % des portables fortement individualisés sont éteints lorsque
leur propriétaire se trouve à son domicile, alors que c’est le cas de 35 % des
portables faiblement individualisés. Les propriétaires de portables ayant une
utilisation très individuelle de leur appareil ne coupent pas leur ligne
lorsqu’ils se trouvent chez eux, en compagnie de leur conjoint et
éventuellement de leurs enfants. Père, mari ou conjoint : toutes ces
dimensions de l’identité ne semblent pas suffisantes pour que l’identité pour
soi, celle qui conduit à l’individualisation du portable, soit momentanément
oubliée ou mise entre parenthèses
[25].
L’INDIVIDUALISATION DU PORTABLE ET L’INDIVIDUALISATION
DES RELATIONS CONJUGALES
L’usage du téléphone portable prend sens aussi en référence à l’ensemble
des pratiques individuelles et notamment dans l’ensemble des habitudes,
activités et organisations de la vie conjugale. Une forte individualisation du
portable est-elle synonyme d’une forte individualisation de la vie de chacun
des partenaires ? Ou bien, au contraire, l’individualisation du portable
renvoie-t-elle à une dimension de la vie de couple sans lien avec le degré de
fusion ou d’indépendance des deux conjoints ? La réponse à ces questions
précisera le statut du portable et d’affiner notre hypothèse sur la signification
de l’intensité de son individualisation. La réunion de deux individus en un
couple vivant sous le même toit n’est pas synonyme d’une fusion totale des
deux identités et deux vies en une seule. Tout en étant en couple, les
individus peuvent conserver des activités, les territoires et des domaines
personnels. Même si, en même temps, d’autres activités, territoires et
domaines seront redéfinis pour être partagés. Notre enquête permet de saisir
diverses dimensions de cette vie de couple et, pour chacune de ces
dimensions, de déterminer si celle-ci offre un lieu de fusion ou
d’individualisation. Elle cerne notamment les sorties ou les activités
extérieures avec ou sans le conjoint. Partager toutes ses soirées avec son
conjoint, partager avec lui ses pratiques extérieures au domicile conjugal
(sports, loisirs, clubs…), ne pas prendre de vacances sans lui, être
accompagné lors des visites aux parents sont autant de signes d’une
organisation fusionnelle du couple. A l’inverse, partir en vacances sans son
conjoint, fréquenter un club ou une association sans lui, rendre visite à ses
parents sans lui, passer régulièrement des soirées sans lui, sont autant
d’indices d’une individualisation des pratiques de sorties au sein du couple.
Tableau 13.
Les activités et sorties des conjoints en fonction du niveau
d’individualisation du portable
[26]
Tableau 13. Les activités et sorties des conjoints en fonction du niveau
d’individualisation du portable
Niveau d’individualisation Très Assez Assez Très (test de
du portable faible faible fort fort liaison)
Lors de ses deux dernières sorties
le soir, l’enquêté était avec son 68 % 58 % 57 % 17 % ***
conjoint(§)
Aucune soirée sans le conjoint
durant la dernière semaine 43 % 43 % 34 % 30 % **
A une seule voire aucune activité
extérieure régulière sans son
conjoint (sports, loisirs, hobbies, 69 % 62 % 57 % 59 % *
sorties entre amis)
A au moins deux activités
extérieures régulières avec son 58 % 56 % 52 % 43 % **
conjoint
N’a pas pris de vacances (de plus
de 4 jours) sans son conjoint 53 % 52 % 43 % 41 % **
durant les deux dernières années
Le conjoint était présent lors des
deux dernières visites chez les 50 % 50 % 43 % 37 % ***
parents de l’enquêté26 (§)
Le conjoint était présent lors des
deux derniers achats de 64 % 53 % 47 % 43 % ***
vêtements(§)
NB : le test de liaison est le test du Khi2 : une * correspond à une probabilité
comprise entre 5 % et 10 %, deux ** correspond à une probabilité comprise entre
1 % et 5 % et trois *** correspond à moins de 1 %.
(§) : Ces variables qui synthétisent deux questions primaires du questionnaire, par
exemple, « La dernière fois que vous êtes allé voir vos parents, étiez-vous avec votre
conjoint ? » et « L’avant dernière fois que vous êtes allé voir vos parents, étiez-vous
avec votre conjoint ? ».
Lecture : 68 % des personnes ayant un usage très faiblement individualisé de leur
portable étaient avec leur conjoint lors des deux dernières sorties le soir.
De façon remarquablement régulière, ces indicateurs de fusion-individualisation de la vie des couples sont fortement et positivement liés à
l’indice d’individualisation du portable (tableau 13). Ainsi, par exemple, ceux
qui ont passé avec leur conjoint les deux dernières sorties nocturnes sont aussi
très souvent ceux qui ont un usage très faiblement individualisé de leur
portable. Inversement, sortir sans son conjoint le soir est souvent synonyme
d’une grande individualisation du portable. Et ce constat pourrait être répété
pour tous les autres types d’indicateurs d’individualisation de la vie de couple.
Tableau 14.
Les territoires personnels en fonction du niveau
d’individualisation du portable
Tableau 14. Les territoires personnels en fonction du niveau
d’individualisation du portable
Niveau d’individualisation Très Assez Assez Très (test de
du portable faible faible fort fort liaison)
L’enquête et son conjoint ont un 70 % 69 % 61 % 52 % ***
compte bancaire commun
L’enquête n’a pas de compte 31 % 26 % 22 % 18 % **
bancaire personnel
Le conjoint ouvre le courrier 56 % 51 % 34 % 27 % ***
personnel de l’enquêté
A peu ou pas d’amis qui ne 74 % 69 % 69 % 61 % *
soient pas amis de son conjoint
NB : le test de liaison est le test du Khi2 : voir tableau 13.
Lecture : 70 % des personnes ayant un usage très faiblement individualisé de leur
portable possèdent un compte commun avec leur conjoint.
Ont été aussi approchés d’autres aspects de la vie de couple pour lesquels la
question de leur individualisation ou fusion peut être posée. Notre
questionnaire permet en effet de saisir l’amplitude des territoires mis en
commun
[27]. La gestion de l’argent est-elle commune ? Le courrier personnel
(papier, c’est-à-dire le courrier postal) est-il susceptible d’être ouvert par le
conjoint ? Les amis de l’un sont-ils nécessairement les amis de l’autre ou
bien les conjoints se réservent-ils la possibilité d’avoir des amis personnels ?
Là aussi, le maintien de la propriété personnelle – ou au contraire sa mise en
commun – est fortement lié au statut du téléphone portable. Comme le
montre le tableau 14, les individus préservant ces divers territoires
personnels utilisent bien davantage que les autres leur portable de manière
individualisée ; et ceux qui, au contraire, partagent ces territoires avec leur
conjoint partagent également leur téléphone portable.
Enfin, le caractère fusionnel ou individualisé d’un couple peut être saisi à un
troisième niveau : celui des opinions et des représentations que les individus ont
de leur vie de couple. Partagent-ils les mêmes idées que leur conjoint sur des
questions aussi centrale que l’éducation des enfants ? Quelle conception ont-ils
de leur couple et notamment de la nécessité qu’il soit fusionnel ou non pour être
réussi ? Estiment-ils que la vie de couple nécessite le partage et une réelle
« communauté de biens, d’actes et de pensées » ? Là encore, les conceptions
fusionnelles des couples sont défendues par les propriétaires de portable peu ou
pas individualisés. Les hommes et les femmes qui envisagent la vie de couple
comme une structure plus souple où les conjoints cohabitent ensemble sans
fusion ont un usage plus individualisé de leur portable (tableau 15).
Tableau 15.
Les conceptions de la vie conjugale en fonction du niveau
d’individualisation du portable
Tableau 15. Les conceptions de la vie conjugale en fonction du niveau
d’individualisation du portable
Très Assez Assez Très (test de
Niveau d’individualisation faible faible fort fort liaison)
L’enquêté juge plaisante l’idée de
s’engager à long terme avec quelqu’un 71 % 56 % 57 % 50 % ***
L’enquêté estime que le mariage ou le
concubinage c’est pour la vie et qu’une 45 % 52 % 39 % 24 % ***
séparation est très difficile à envisager
L’enquêté a une conception de
l’éducation des enfants identique à 35 % 31 % 24 % 20 % ***
celle de son conjoint
L’enquêté est d’accord avec l’idée
selon laquelle « Vivre en couple 65 % 61 % 52 % 46 % ***
suppose de tout partager »
L’enquêté n’est pas d’accord avec
l’idée selon laquelle « Vivre en
couple c’est aussi accepter une vie 27 % 26 % 23 % 16 % *
autonome »
NB : le test de liaison est le test du Khi2 : voir tableau 13.
Lecture : 71 % des personnes ayant un usage très faiblement individualisé de leur
portable jugent plaisante l’idée de s’engager à long terme avec quelqu’un.
De manière plus globale, le niveau de fusion ou, au contraire,
d’individualisation dans la vie de couple peut être approché par un indicateur
synthétique. De la même manière que l’individualisation du portable est
synthétisé en un seul indicateur global, le degré d’individualisation de la vie
de couple est résumé en une variable unique, en un indice. Ce dernier est
calculé à partir des variables primaires présentées dans les tableaux 12 et 13
précédents – nous avons exclu les variables d’opinion (tableau 15) pour ne
conserver que les variables de pratiques
[28].
Le croisement des deux indicateurs synthétiques, celui exprimant le niveau
d’individualisation du portable et celui traduisant le degré
d’individualisation de la vie de couple, montre l’existence d’une relation très
forte entre ces deux dimensions de la vie de couple (tableau 16). En fait, tout
porte à croire que les formes d’usage du portable dans un couple ne sont que
le reflet, quasiment direct, des formes de vie dans ce couple. La mesure de
l’individualisation du portable n’est qu’une mesure particulière, donc
partielle, de l’individualisation de la vie de couple mais elle en est
révélatrice. Les portables sont très souvent partagés sinon partageables dans
les couples plutôt fusionnels ; les portables très individualisés appartiennent
souvent à des individus dont le couple est très individualisé : 46 % des
personnes en couple fusionnel et 74 % des individus en couple en couple
individualisé ont un usage fortement individualisé de leur portable.
Tableau 16.
Relation entre l’indice synthétique d’individualisation du portable
et l’indice synthétique d’individualisation de la vie de couple
Tableau 16. Relation entre l’indice synthétique d’individualisation du portable
et l’indice synthétique d’individualisation de la vie de couple
Individualisation Très Assez Assez Très
du portable faible faible forte forte Total %
Individualisation du
couple FF
Très faible 27 % 27 % 33 % 13 % 100 % 20 %
Assez faible 23 % 27 % 31 % 19 % 100 % 33 %
Assez forte 19 % 24 % 33 % 24 % 100 % 28 %
Très forte 11 % 15 % 43 % 31 % 100 % 19 %
Total 20 % 24 % 34 % 22 % 100 % 100 %
NB : Probabilité associée au test d’indépendance du Khi2 < 10-4
LES SURPRISES DU PORTABLE
En fin de compte, l’individualisation du portable n’est qu’une dimension
particulière de l’individualisation de la vie dans les couples. Il ne s’en
distingue pas de manière fondamentale : les individus ayant les
comportements les plus individualisés sont aussi ceux ayant un usage
souvent individualisé du portable ; et inversement, les couples les plus
fusionnels sont aussi ceux où le portable est souvent partagé sinon
partageable. Cette nouvelle technologie ne semble rien apporter de nouveau
ou de différent.
Il faut cependant y regarder de plus près. Le portable se distingue en effet
des autres aspects de l’individualisation sur un point essentiel :
l’individualisation de son usage tend à augmenter avec l’âge de l’utilisateur.
Il se différencie en cela des autres aspects du processus de
fusion/individualisation dans les couples : alors que dans la durée les couples
tendent à devenir plus fusionnels et les individus moins individualisés
(tableau 17), le téléphone portable est, au contraire, de moins en moins
partagé et de plus en plus individualisé. Les couples les plus jeunes sont les
couples les moins fusionnels mais aussi les couples au sein desquels le
portable est peu individualisé. À l’opposé, les couples les plus âgés sont les
couples les plus fusionnels mais aussi les couples utilisant les portables de
façon plus individualisée. Ainsi, même si l’individualisation du portable
n’est, globalement, qu’un aspect particulier de l’individualisation de la vie
de couple, il existe deux forces qui tendent à distendre cette relation.
Tableau 17.
Individualisation du portable et individualisation de la vie
de couple selon l’âge de l’utilisateur
Tableau 17. Individualisation du portable et individualisation de la vie
de couple selon l’âge de l’utilisateur
Téléphone portable
Age de l’enquêté Vie de couple individualisée individualisé
Entre 30 et 35 ans 51 % 50 %
Entre 35 et 40 ans 50 % 53 %
Entre 40 et 45 ans 46 % 59 %
Entre 45 et 50 ans 40 % 63 %
Lecture : 51 % des individus âgés de 30 à 35 ans ont une vie de couple (assez ou
très) individualisée et 50 % de cette même tranche d’âge ont un usage (très ou assez)
individualisé de leur portable.
Cette observation trouve une confirmation dans les résultats suivants : la part des
individus utilisant leur portable de façon individualisée parmi ceux vivant une
vie de couple fusionnelle augmente avec l’âge
[29]. Cette part s’élève à 41 % chez
les 30-35 ans, à 45 % chez les 35-40 ans, à 46 % chez les 40-45 ans et enfin à
54 % chez les 45-50 ans. Alors que tout pousse à croire que le portable devrait
être individualisé chez les jeunes dont le mode de vie est très individualisé, il
n’est pas rare et même relativement fréquent que ce portable soit peu
individualisé. Un phénomène symétrique existe pour les individus les plus âgés
de notre échantillon : il est relativement fréquent qu’ils utilisent leur portable de
façon individualisé alors que leur vie de couple est plutôt fusionnelle.
Tableau 18.
Les principaux traits des « groupes paradoxaux »
Tableau 18. Les principaux traits des « groupes paradoxaux »
Très faible Très forte Autres Test
individualisation individualisation (groupes non du
du portable du portable paradoxaux) Khi2
Très forte Très faible
individualisation individualisation
de la vie de couple de la vie de couple
Taille du groupe
(en % de 7,5 % 9 %
l’échantillon)
Sexe :
Féminin 57 % 35 % 52 %
Masculin 43 % 65 % 48 % **
Age :
30-35 ans 59 % 24 % 38 %
35-40 ans 15 % 20 % 17 %
40-45 ans 16 % 18 % 16 % ***
45-50 ans 10 % 38 % 29 %
Statut
matrimonial :
-Marié(e) 46 % 60 % 60 % *
-Concubin(e) 54 % 40 % 40 %
table :
[30]
[31]
En couple depuis :
moins de 5 ans 41 % 19 % 27 % ***
5 à 15 ans 46 % 42 % 39 %
plus de 15 ans 13 % 39 % 34 %
Principaux
interlocuteurs sur
portable :
les amis 74 % 53 % 67 % ***
pas les amis 26 % 47 % 33 %
les enfants30 30 % 47 % 50 % *
pas les enfants 70 % 53 % 50 %
la parenté 66 % 43 % 55 %
pas la parenté 34 % 57 % 45 % **
relations profs. 57 % 72 % 50 % ***
pas les
relations profs. 43 % 28 % 50 %
Intensité
des échanges
téléphoniques
avec le conjoint31 :
- Faible 47 % 57 % 48 %
-Moyenne 12 % 11 % 22 % *
- Élevée 41 % 32 % 30 %
Le conjoint
possède-t-il un
portable ?
Oui 60 % 67 % 64 % –
Non 40 % 33 % 36 %
NB : le test de liaison est le test du Khi2 : une * correspond à une probabilité
comprise entre 5 % et 10 %, deux ** correspond à une probabilité comprise entre
1 % et 5 % et trois *** correspond à moins de 1 %. Le signe – correspond à une
absence de liaison (p > 10 %).
Lecture : 57 % des personnes ayant un usage très peu individualisé de leur portable
et en même temps une vie de couple très individualisée sont des femmes.
Ainsi donc il existe deux groupes d’usagers dont la logique de
l’individualisation de leur portable se distingue de celle de l’individualisation
du reste de leur vie conjugale. Minoritaires (moins de 10 % de l’échantillon
chacun), ils méritent néanmoins un examen spécifique puisqu’ils révèlent
d’autres relations entre portable et vie conjugale : soit ils se servent de leur
portable de manière très individualisé alors que leur vie conjugale est plus
fusionnelle ; soit ils partagent leur portable fortement alors que leur vie
conjugale est individualisée (tableau 18).
Le groupe rassemblant les individus vivant de façon très individualisée mais
utilisant un portable fusionnel est constitué davantage par des femmes,
jeunes. Malgré la forte individualisation de leur vie de couple, elles
maintiennent une relation étroite avec leurs conjoints grâce au téléphone. Le
portable leur sert également de lien avec leur parenté et leurs amis. Mais
elles font un usage assez modéré de leur portable. Rester en communication
avec le conjoint, voire les amis, est la principale raison de l’acquisition du
portable. Les membres de ce groupe ont une conception très moderne
[32] de la
vie conjugale et familiale : vivre en couple ne suppose ni le mariage, ni la
perte d’autonomie des deux conjoints ; vivre à deux c’est bien plus vivre une
passion ou avoir des projets communs que fonder une famille. Le portable
est pour ces individus un outil permettant de contribuer à tisser du lien
conjugal. C’est un des fils qui relie deux conjoints dont la vie est très
indépendante, très individualisée.
Le second de ces groupes rassemble des individus ayant une vie de couple
très fusionnelle mais utilisant leur portable de toute façon individualisée. Il
est principalement constitué d’hommes, plutôt âgés. Leur portable sert
moins à maintenir un lien avec leur conjoint lorsqu’ils en sont
physiquement séparés, qu’à communiquer avec leurs relations
professionnelles. Ils sont de gros utilisateurs de la téléphonie mobile. Leur
portable leur permet de disposer d’un espace, d’un territoire, à eux, pour
une grande part correspondant à leur espace de travail. Leurs professions –
et leurs diplômes – se situent d’ailleurs nettement en haut de la hiérarchie
sociale et scolaire. Photographe, neurologue, architecte, professeur, pilote
de ligne, journaliste, cadre supérieur, directeur de théâtre, directeur de la
communication, membre de cabinet ministériel
[33] … le portable offre un
« territoire pour soi » à ces individus « très » actifs dont la vie
professionnelle est aussi un espace pour se construire une vie autonome,
séparée de leur relation conjugale. Ce groupe incarne bien le fait que la vie
professionnelle peut constituer un espace pour l’individualisation, et n’est
pas une dimension de la vie qui échappe à la logique de la fusion-individualisation.
Comment expliquer ces situations qui peuvent sembler paradoxales ? Le
portable est un nouvel objet dont les usages ne sont pas encore
parfaitement identifiés
[34]. Il n’y a donc pas, ou pas encore, de
correspondance parfaite entre les usages du portable et les autres modalités
de la vie de couple. En raison des socialisations anciennes et solidement
ancrées, il est difficile, au sein d’un couple, d’inventer de nouvelles formes
de partage des tâches ménagères
[35] ou de nouvelles règles de partage de ce
qui doit être commun et de ce qui doit être personnel. Ce n’est pas le cas
du portable, dont l’arrivée est récente : les couples ne disposent pas de
modèle tout fait, hérité de leurs parents ou de leurs pairs. C’est un objet
socialement trop « neuf » pour que chacun ait pu être socialisé depuis
longtemps à son usage ou que chacun ait pu inventer des formes d’usages
stables. Le portable n’échappe pas totalement échapper à la logique
générale du fonctionnement conjugal – c’est pour cela qu’il tend à être plus
fusionnel dans les couples fusionnels…) mais il tend à y échapper en partie
chez deux types d’individus : les jeunes couples individualisés et les
personnes plus âgées en couples fusionnels. Pour les uns et pour les autres
le portable permet de rééquilibrer ou de retrouver ce que la vie de couple
n’offre pas facilement : de la fusion chez les plus individualisés ; de
l’individualisation chez les plus fusionnels.
Même lorsque le portable permet aux individus, notamment aux plus âgés
d’entre eux, de se (re)construire un territoire personnel, il ne fait pas
disparaître le conjoint pour autant puisqu’il est un interlocuteur privilégié
et régulier, comme c’est le cas pour tout propriétaire de portable. Cet
appareil a ceci de tout à fait remarquable qu’il permet de maintenir le lien
avec le conjoint tout en se préservant ou en se constituant un domaine
personnel : chacun peut continuer à assurer pleinement son rôle et son
statut de mari ou femme et, en même temps, élaborer (ou confirmer) un
degré d’indépendance ou d’individualisation. Cette possibilité est
pleinement utilisée par les individus les plus âgés, par ceux dont la vie de
couple a trop fortement grignoté leur territoire personnel.
Malheureusement l’enquête n’explore pas c’est ce que font les individus de
ce territoire personnel nouvellement conquis. Pour certains des individus,
l’intérêt du portable réside non dans le fait de compléter par un nouveau
territoire personnel une réserve déjà grande, mais dans la capacité de
compensation, en offrant la possibilité de se créer un territoire
individualisé là où les propriétés personnelles étaient réduites. Pour
d’autres individus, mieux dotés en territoires personnels, le portable
remplit la même fonction de compensation : il renforce un lien conjugal en
partie distendu par une forte individualisation.
LES FORMES DE L’INDIVIDUALISME RELATIONNEL
Notre introduction qui pouvait paraître polémique est justifiée par les
résultats de l’enquête. En effet, le portable n’est pas suffisamment
imposant pour que ses usages soient connus uniquement en considérant
l’appareil lui-même (ou pire en écoutant les groupes ou les individus
chargés de le promouvoir). Les individus disposent de ressources (y
compris réflexives) pour user comme ils le veulent de cet outil. Et ils le
montrent. Le portable peut renforcer les couples fusionnels dans leur
fusion, ou au contraire les couples individualisés dans leur quête
d’individualisation. Mais il peut aussi servir à renforcer des liens trop
lâches dans certains couples très individualisés ou à donner un peu de
souplesse, un peu de liberté dans certains couples très fusionnels. Ces
usages si différents, ces significations si diversifiées constituent la preuve
qu’avant de dénoncer ou d’encenser les technologies, la sociologie doit
décrire les pratiques et en rechercher le sens que les acteurs sociaux leur
donnent. Le portable relie les adultes qui vivent en couple : soit pour
renforcer leur monde commun, soit pour renforcer des mondes personnels
créés en partenariat avec des amis ou des relations professionnelles. Son
succès vient de la possibilité offerte à chacun de décider des liens qui
méritent ou non d’être renforcés. Le téléphone portable est moins
« mobile » que « personnel », quitte à ce que des individus engagés dans la
vie conjugale en usent pour faire coïncider encore plus leur monde
personnel et leur monde conjugal
[36], en se définissant d’abord comme
« conjoint ». Le portable constitue la preuve que l’individualisation n’est
pas contraire au lien social, contrairement à trop de discours. Le processus
central de l’autonomie dans les sociétés modernes avancées valorise
l’individu, sa liberté, non pas pour s’enfermer sur-lui-même, mais pour
choisir les personnes avec lesquelles il veut être en contact.
L’individualisme contemporain est « relationnel
[37] » et il prend plusieurs
formes.
·
BRETON P. (2000), Le culte de l’internet. Une menace pour le lien social, La
Découverte, Paris.
·
CAVALLO G., CHARTIER R. (sous la direction de), (1997), Histoire de la lecture
dans le monde occidental, Paris, Le Seuil.
·
CERTEAU M. (de) (1980), L’invention du quotidien. 1. Arts de faire, Paris, UGE.
·
CHARTIER R. (1996), Culture écrite et société. L’ordre des livres (XIV-XVIIIe
siècle), Paris, Albin Michel.
·
CIBOIS P. (1993), « Le PEM, Pourcentage de l'écart maximum : un indice de
liaison entre modalités d’un tableau de contingence », Bulletin de Méthodologie
Sociologique, n° 40, septembre 1993, p. 43-63.
·
DESJEUX D., GARABUAU-MOUSSAOUI I. (2000), Objet banal, objet social.
Les objets quotidiens comme révélateurs des relations sociales, Paris, L’Harmattan.
ECO U. (1979), L’œuvre ouverte, Paris, Le Seuil-Points.
ECO U. (1989), Lector fabula, Paris, Biblio-essais.
·
FINKIELKRAUT A., SORIANO P. (2001), Internet, l’inquiétante extase, Editions
Mille et une nuits, Paris.
·
GIDDENS A. (1987), La constitution de la société, Paris, PUF.
·
GIDDENS A. (1994), Les conséquences de la modernité, Paris, L’Harmattan.
·
GUILLAUME M. (1994), « Le téléphone mobile », Réseaux, n° 65, p. 27-33.
·
GOFFMAN E. (1973), La mise en scène de la vie quotidienne. Tome 1. La
présentation de soi, Paris, Editions de Minuit.
·
KAUFFMAN J.-C. (1992), La trame conjugale, Paris, Nathan.
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HEURTIN J.-P. (1998), « La téléphonie mobile : une communication itinérante ou
individuelle ? Premiers éléments d’une analyse des usages en France », Réseaux,
n° 90, p. 37-50.
·
LICOPPE C., (2002), « Sociabilité et technologies de communication : deux
modalités des liens interpersonnels dans le contexte du déploiement des dispositifs
de communication mobile », Réseaux, dans ce numéro.
·
MARTIN O., SINGLY F. (de), (2000 ) « L’évasion amicale. L’usage du téléphone
familial par les adolescents », Réseaux, vol. 18, n° 103, p. 91-118.
·
SINGLY F. (de) (1987), Fortune et infortune de la femme mariée, Paris, PUF.
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SINGLY F. (de) (1998), « Individualisme et lien social », Lien social et politiques,
39, p. 33-44.
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SINGLY F. (de) (2000), Libres ensemble. L’individualisme dans la vie commune,
Paris, Nathan.
·
SINGLY F. (de) (2002), « La sociologie, forme particulière de conscience », in
Lahire B. (sous la direction de), A quoi sert la sociologie ?, Paris, La Découverte,
p. 13-42.
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SINGLY F. (de), CHALAND K. (2002), « Avoir le ‘second rôle’ dans une équipe
conjugale », Revue Française de Sociologie, 43,1, p. 127-157.
·
TISSERON S. (1999), Comment l’esprit vient aux objets, Paris, Aubier.
[1]
Notamment en langue française, BRETON, 2000 ; FINKIELKRAUT, SORIANO, 2001.
[2]
On se situe donc dans une perspective dessinée par GIDDENS, 1987,1994. Voir SINGLY,
2002.
[3]
La sociologie et l’histoire de la lecture et des livres s’intéressent, notamment depuis les
travaux Michel de Certeau sur
L’invention du quotidien, 1980, à la production propre du livre
par le lecteur, à la rencontre du monde du lecteur avec celui de l’auteur et du texte, à
l’appropriation du texte par ses lecteurs. Voir notamment, CAVALLO, CHARTIER, 1997 ;
CHARTIER, 1996. Voir aussi ECO, 1979,1989.
[4]
Depuis les travaux séminaux sur l’histoire sociale et l’anthropologie du livre, la sociologie
des objets et sur l’invention des objets s’est développée. Citons, sans aucun espoir de
représentativité,
Raisons pratiques, n° 4,1993 (« Les objets dans l’action »), TISSERON,
1999 ou encore DESJEUX, GARABUAU-MOUSSAOUI, 2000.
[5]
MARTIN, SINGLY, 2000.
[6]
La plupart des conjoints prennent une option mixte, ayant à la fois comptes commun et
séparés.
[7]
On pourra se reporter pour appréhender ce modèle à un article décrivant les manières dont
les femmes de préfet ou de sous-préfet composent leur rôle à partir d’une série de répertoires
à leur disposition et de leurs ressources : voir SINGLY, CHALAND, 2002.
[8]
HEURTIN, 1998, p. 49.
[9]
GUILLAUME, 1994, p. 31.
[10]
C’est un des principaux slogans d’un des trois opérateurs de téléphonie mobile en France,
qui semble ainsi avoir compris que la question de la mobilité n’est pas centrale.
[11]
L’enquête (entretiens exploratoires, rédaction du questionnaire, passation des
questionnaires) a été réalisée dans le cadre d’un enseignement de méthodologie du DEUG de
sociologie (Faculté de sciences humaines et sociales de la Sorbonne, Université de Paris V,
année 1999-2000). Les questionnaires, comportant environ 150 questions, ont été passés en
mars-avril 2000. Sous la direction de François de Singly, l’équipe d’enseignants-chercheurs
était composée de Vincenzo Cicchelli, Catherine Cicchelli-Pugeault, Christophe Giraud et
Olivier Martin. Que ceux-ci, et tous les étudiants qu’ils ont encadrés, soient ici vivement
remerciés.
[12]
Afin de limiter notre enquête aux usages « stabilisés », les individus enquêtés devaient
vivre en couple depuis plus d’un an et devaient posséder leur portable depuis plus de six mois.
Par ailleurs, pour des raisons pratiques et afin de rendre notre échantillon homogène, tous les
individus enquêtés sont âgés de 30 à 50 ans, habitent en région parisienne et possèdent au
moins le baccalauréat.
[13]
Le test d’indépendance du Khi
2 ainsi que le PEM (Pourcentage d’écart maximum : voir
CIBOIS, 1993) nous ont permis de tester la présence et le sens des relations qu’entretiennent
les quatre questions entre elles. La probabilité associée au test du Khi
2 varie entre 10
-19 et 10
-2
et le PEM varie entre + 32 % et + 48 %.
[14]
MARTIN, SINGLY, 2000. Voir aussi les autres articles du numéro « Le sexe du
téléphone » de
Réseaux, 2000, n° 103.
[15]
Rappelons que notre échantillon ne comporte, volontairement, que des individus
possédant au moins le baccalauréat.
[16]
Etant donné leur jeune âge (entre 30 et 35 ans), les individus de cette classe d’âge ne
peuvent que très difficilement avoir une vie de couple très ancienne (plus de 15 ans) : c’est la
raison pour laquelle nous considérons, pour cette classe d’âge, que les couples « anciens »
sont les couples de plus de 10 ans.
[17]
Cette partie de l’article sera consacrée aux deux groupes les plus radicaux dans leur
individualisation des téléphones portables : ceux qui ont un usage très fortement individualisé
du portable ; et ceux qui ont un usage très faiblement individualisé du portable. Ainsi, bien
que travaillent sur des données d’enquête quantitative, nous conduisons une analyse
typologique en cherchant à dégager des « idéaux types » ou, plus simplement, des « portraits
types ».
[18]
Le questionnaire amenait les enquêtés à préciser qui étaient, en s’aidant éventuellement de
la mémoire de leur téléphone portable, les quatre derniers interlocuteurs appelés depuis leur
portable et les quatre derniers interlocuteurs ayant appelé sur le portable.
[19]
Rappelons que nous excluions, dans notre enquête, les situations où les portables étaient
exclusivement utilisés dans le cadre professionnel.
[20]
Parmi les enquêtés ayant des enfants.
[21]
Nos enquêtés étaient invités à indiquer leurs deux priorités parmi la liste suivante : réussir
sa vie professionnelle ; avoir des enfants et bien s’en occuper ; vivre une bonne relation de
couple ; s’occuper des autres dans le cadre d’une association ; avoir du temps libre pour faire
ce qui vous intéresse.
[22]
Nous avons exclu les enquêtés dont la mise en couple est postérieure à l’arrivée du portable :
cette situation est celle de seulement 15 individus de notre échantillon (soit moins de 2 %).
[23]
Selon l’analyse conduite par Christian Licoppe dans ce même numéro, nous pourrions
dire que les portables très individualisés renvoient davantage à des échanges « connectés » et
les portables peu individualisés à des échanges « conversationnels ». Il nous manque toutefois
des informations précises sur les durées et fréquences d’appel pour confirmer cette hypothèse.
[24]
Pour déterminer le comportement plutôt récepteur ou plutôt émetteur, nous disposions de
deux ressources : d’une part, du nombre d’appels reçus et du nombre d’appels donnés par un
individu durant une semaine (ce que nous avons appelé « usage observé ») ; d’autre part,
l’opinion des usagers sur leur usage (estiment-ils avoir recevoir plus d’appels qu’ils en
émettent, ou au contraire, estiment-ils davantage appeler qu’ils ne sont appelés ?). Ces deux
ressources fournissent des résultats concordants. Nous avons éliminé, dans ces calculs, les
individus ayant ou déclarant avoir un comportement « mixte » (autant d’appels reçus que
donnés) : ils représentent environ un tiers des individus.
[25]
Dans
Libres ensemble, 2000, l’un d’entre nous montrait que le fait de devenir « ami » en
téléphonant à un ou à une amie pouvait créer des tensions au sein du couple en insérant cette
dimension identitaire dans une relation définie, à ce moment, par l’autre, comme « conjugale ».
[26]
Parmi les enquêtés ayant leurs parents ou au moins l’un des deux parents.
[27]
Nous nous appuyons sur la notion de territoire développée par Erving Goffman. Celle-ci a
déjà été utilisée dans des travaux quantitatifs sur les relations conjugales – voir SINGLY,
1987 – mais avec des questions portant sur des scénarios et non sur les pratiques.
[28]
Comme précédemment, la variable synthétique est obtenue en affectant aux réponses à
chacune des 12 questions primaires un poids (soit 1 soit 0) et en additionnant ces poids. Le
score ainsi créé est ensuite classé en quatre classes, de façon à établir quatre catégories
d’effectifs comparables.
[29]
Afin de garantir aux pourcentages un minimum de fiabilité, nous avons calculé ici la part
des individus ayant un usage très individualisé ou assez individualisé du portable parmi ceux
ayant une vie de couple fusionnelle ou assez fusionnelle. Sans ce choix, le calcul des
pourcentages aurait reposé sur des effectifs trop faibles.
[30]
Parmi ceux ayant des enfants.
[31]
Variable synthétique mesurant la fréquence de échanges téléphoniques entre les deux conjoints.
[32]
SINGLY, CHALAND, 2002.
[33]
Ces exemples de professions sont tirés des questionnaires de enquêtés appartenant à ce
groupe.
[34]
Notamment la régulation des appels et des conversations dans les espaces publics, la
présentation de soi lorsqu’un appel est reçu en compagnie d’amis ou de relations, l’usage du
portable au volant d’un véhicule ou dans les trains…
[36]
Au moment de l’adolescence, les jeunes peuvent se servir du portable comme territoire
personnel à partager surtout avec leurs amis.
[37]
Voir SINGLY, 1998.