Réseaux
La Découverte

Revue précédemment éditée par Lavoisier

I.S.B.N.sans
430 pages

p. 250 à 273
doi: en cours

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n° 112-113 2002/2-3

2002 Réseaux

Qui surveille qui ?

Contrôler et rendre des comptes dans les relations de téléphonie mobile

Nicola Green
Ce texte examine comment, avec l’adoption rapide et généralisée des technologies de téléphonie mobile, des rapports, comme ceux qui impliquent un contrôle et une obligation de rendre des comptes réciproques, sont reconstruits et redéfinis. En s’inspirant d’une enquête ethnographique qualitative auprès d’adolescents du Royaume-Uni, il expose en détail, d’une part, le contrôle institutionnel et réglementaire auquel sont soumis ces jeunes gens (contrôle auquel ils s’opposent) et, d’autre part, la réciprocité d’un contrôle qu’ils exercent personnellement entre eux. Il soutient que, pour comprendre l’apparition de ces relations de contrôle, il faut porter son attention non seulement sur la surveillance institutionnalisée qu’exercent, sur les groupes sociaux, l’Etat ou des organismes de technologies mobiles, mais également sur le libre-contrôle réciproque de ces mêmes groupes. Ainsi comprise, la « surveillance » est, dans son contexte, localisée et définie, comme elle est, dans sa continuité, négociée et repoussée. This paper explores the ways that relationships of mutual monitoring and accountability are being reconstructed and redefined with the widespread uptake of mobile technologies. The paper draws on ethnographic research with young people in the United Kingdom as a case study, and details both the institutional and regulatory monitoring to which teenagers are subject (and which they resist), as well as the mutual monitoring in which teenagers engage amongst themselves. This paper argues that to understand these emerging relations of monitoring, attention must be paid not only to the institutionalized surveillance of social groups by the state or organizations in mobile technologies, but also crucially to mutual self monitoring. "Surveillance" in this sense is contextually located and defined, and continually negotiated and resisted.
Ce texte propose quelques réflexions provisoires sur une question qui est devenue récemment un thème du débat public : l’aptitude des technologies de téléphonie mobile, et plus particulièrement des services de pointe liés à la localisation à devenir des outils de « surveillance ». En guise de point de départ, je présenterai deux exemples particuliers qui illustrent ce type de relation sociale : le premier est issu de ce qu’on a coutume d’appeler la « culture populaire » ; le second est extrait d’une enquête basée sur des observations [1].
Le premier exemple est une publicité télévisuelle pour un réseau de téléphonie mobile en Grande-Bretagne. Elle met en jeu un groupe d’amis qui observent une jeune femme en divers endroits où la mène sa vie quotidienne. Chaque membre du groupe dispose d’un téléphone portable, qui lui permet d’informer ou d’être informé des déplacements de cette jeune femme. Dans cette publicité, la surveillance et le suivi de la jeune femme ne s’avère possible que grâce à l’emploi des technologies de téléphonie mobile qui, seules, permettent de s’assurer de ses goûts et de ses préférences et donc d’organiser des rencontres « imprévues » avec l’un des jeunes gens. Cette « surveillance » pose la question suivante : qui désormais observe et surveille qui, et par le truchement de quelles technologies ?
Le second exemple vise une caractéristique omniprésente de la parole téléphonique, connue de tous ceux qui observent un tant soit peu l’usage des mobiles : la question « où es-tu ? ». Cette courte phrase, si simple qu’elle semble complètement anodine, est si courante que sa présence mérite toute notre attention. Dans un article récent intitulé « Pourquoi les gens disent où ils se trouvent au cours de leurs conversations par téléphone mobile », Eric Laurier [2] suggère que de telles questions sur la localisation géographique permettent l’établissement de contextes communs de communication et offrent l’occasion, pour des personnes qui communiquent à distance, de partager leurs circonstances. J’aimerais suggérer, au cours du présent texte, que cette simple question sert également à établir des rapports de « responsabilité mutuelle » et de confiance à partir du recueil des renseignements sur les conditions physiques, sociales et psychologiques de ceux avec qui on communique. En l’occurrence, si ce contrôle du lieu et des activités affermit les relations personnelles ou intimes, il permet également de rendre les activités d’un individu transparentes, visibles et justifiables auprès de tiers, qu’il s’agisse de personnes coprésentes ou en communication distante.
Ces exemples ont ceci d’intéressant que les pratiques de recherche de renseignements sur autrui, et les suppositions sur « qui fait quoi » et « pour qui », semblent avoir subi un changement sous l’impulsion de l’émergence des technologies de téléphonie mobile. Les activités de collecte de renseignements semblent désormais plus largement « normalisées » et plus souvent considérées comme des ressources allant de soi dans les relations de confiance ordinaires. Cette éclosion de nouvelles relations sociales incite à modifier l’appareil conceptuel utilisé couramment par les sociologues pour se documenter sur les activités de collecte de renseignements et pour les comprendre. La notion de « surveillance » qui est, dans la modernité, l’un des moyens de théorisation de la collecte de renseignements le plus souvent employé, semble incapable de rendre compte des nouveaux réseaux de connexion et d’accessibilité, et, dans la vie quotidienne, d’expliquer l’attente de transparence et de visibilité aux autres [3].
On associe le plus souvent le terme « surveillance » à l’appareil répressif légal de l’Etat. Mais on peut l’employer pour théoriser quelques changements, récents et importants, survenus dans la collecte d’informations par mobiles et dans leur transmission, plus particulièrement dans les relations entre des individus et des corps sociaux constitués tels que l’Etat ou des entreprises privées. Il est cependant difficile d’employer cette expression pour désigner la collecte de renseignements ou les activités de communication réalisées d’une façon routinière entre particuliers, dans de nouvelles formes de relations sociales auparavant presque totalement inexistantes. Ce ne sont plus seulement l’Etat ou des institutions qui surveillent les populations ; ce sont également les populations qui se « surveillent » mutuellement et quotidiennement par le truchement de nouvelles technologies de téléphonie mobile, au cours des relations intimes ou interpersonnelles qu’elles entretiennent. Cette évolution contribue à normaliser l’idée que les individus doivent demeurer disponibles et responsables les uns devant les autres, de façon patente et en toute transparence, quelque soit le moment et le lieu [4]. Le but de cet article est donc double : le premier est de repérer de nouveaux rapports entre les individus au cours de leurs relations interpersonnelles ou de leurs activités de collecte de renseignements liés à l’émergence des technologies de téléphonie mobile. Le deuxième but est d’explorer les usages et les limites du concept de « surveillance » pour décrire ces activités, et de suggérer des cadres conceptuels alternatifs qui intègrent les notions de contrôle mutuel et d’obligation de se justifier, tout en traduisant une compréhension de ces nouvelles relations de plus en plus complexes.
Avant de discuter du matériel de recherche pertinent, il est apparu pertinent d’effectuer une brève incursion dans ce que l’on entend par « surveillance » et d’explorer les différences qui existent entre l’usage de cette expression comme cadre conceptuel et son emploi pour décrire des pratiques sociales. J’aborde cette discussion en supposant que les technologies de surveillance ne sont en elles-mêmes ni « bonnes » ni « mauvaises », mais qu’elles ne sont pas neutres non plus. C’est pourquoi une compréhension nuancée est nécessaire, tant des capacités de surveillance des nouvelles technologies digitales [5] que de la manière dont elles sont socialement façonnées dans leur utilisation journalière.
 
Surveillance et téléphonie mobile
 
 
La notion de surveillance est devenue un lieu commun de la pensée sociale et politique pour décrire la relation de pouvoir existant entre l’État et l’individu, le plus souvent en référence au travail de Michel Foucault. Dans Surveiller et Punir, Foucault [6] soutient que, tandis qu’historiquement la domination des populations était assurée par la force physique et les hiérarchies centralisées du pouvoir, dans la modernité les populations sont désormais gouvernées par l’intermédiaire de techniques « disciplinaires », nécessitant d’une part le consentement des gouvernés et d’autre part leur autorégulation au travers de technologies variées – dont les technologies d’information et de communication ne sont pas les moindres.
Les relations de surveillance forment un mécanisme central qui engendre au sein des populations cette autorégulation par la discipline, qu’un exemple peut éclaircir : celui du projet de prison panoptique de Bentham. Son projet architectural consistait à placer une tour de garde au centre d’un espace circulaire occupé par les cellules des prisonniers, ainsi confinés autour de la tour. Les gardiens pouvant voir, à tous moments, les activités d’un seul ou de tous les prisonniers, on crée ainsi la possibilité d’une surveillance régulée et continue. Les prisonniers agissent en complète transparence, dans l’impossibilité d’échapper à la vue des gardiens, et la conscience qu’ils ont d’être observés transforme leurs actions. Au bout de quelque temps, les gardiens deviennent inutiles puisque les prisonniers ont mentalement intégré leur surveillance, se pliant d’eux-mêmes à la règle. Selon Foucault [7] : « les armes et la violence physique sont inutiles… Un regard suffit. Un regard qui inspecte, un regard que chaque individu soumis à son poids finira par intérioriser au point d’être son propre gardien, chacun exerçant ainsi sa propre surveillance sur et contre lui-même ».
En extrapolant ce modèle carcéral, Foucault soutenait que les Etats contemporains utilisent des technologies de visibilité, essentiellement sous la forme de « renseignements », pour effectuer la surveillance de leurs populations, et font usage du principe d’incertitude pour l’exercice de leur pouvoir journalier dans leurs relations avec les petits groupes sociaux [8]. La production des savoirs est donc fondamentale dans les relations de pouvoir. Des fichiers détaillés concernant les individus et leur personnalité sont sauvegardés dans d’immenses bases de données centralisées qui enregistrent tout, depuis le nom, l’adresse et les numéros d’identification bureaucratiques, jusqu’aux détails des comportements individuels (voir les casiers judiciaires [9] ) ou le fonctionnement des corps humains (voir les dossiers médicaux [10] ). La conséquence de ces pratiques est l’instauration d’une surveillance réglementaire par l’Etat sous la forme d’une norme sociale. Quand des individus consentent normalement à de telles pratiques de surveillance, la société finit par s’imposer une autodiscipline et accepte en définitive les normes ainsi déterminées.
Après Foucault, des théoriciens ont développé ses théories d’un pouvoir fondé sur la visibilité en soutenant que les pratiques microsociales entre individus, reposant sur le désir et l’identité, sont aussi importantes que les fichiers étatiques quand il s’agit de parvenir à la normalisation par autorégulation du comportement des individus. Selon Sawicki [11], « les pratiques disciplinaires… sont localisées dans des institutions… mais également, au niveau microsocial, dans les activités et les habitudes journalières des individus. Elles consolident leurs acquis non par la menace de la violence ou de la force, mais plutôt en créant des désirs, par l’attachement des individus à des identités spécifiques, et en établissant des normes à l’aune desquelles les individus, leurs comportements et leurs corps sont jugés et en fonction desquelles ils s’autocensurent ».
Le désir de s’identifier aux autres incite au désir de pratiquer une autosurveillance et de se corriger soi-même pour respecter les normes sociales [12]. Les dynamiques du pouvoir social résident donc autant dans les interactions micro-sociales et les relations interpersonnelles que dans les mécanismes des institutions ou des corps constitués, et le pouvoir généré par les technologies de l’information et de la communication s’exerce entre les individus, et entre les individus et les institutions, par l’emploi quotidien de ces technologies. Des dynamiques complexes d’exercice du pouvoir et de résistance à ce même pouvoir sont ainsi engendrées.
Dans un cadre de vie sociale plus étendu que celui la prison, nous pourrions facilement penser aux équivalents contemporains, informatifs et communicants, du Panopticon de Bentham [13]. Outre les sondages des populations de plus en plus omniprésents, qu réalisent de façon routinière aussi bien l’Etat que les entreprises privées, les nouvelles technologies médiatiques et d’information offrent un grand nombre d’échantillons de techniques de surveillance centralisée – comme, par exemple, la TVCF (télévision en circuit fermé [14] ). Dans la vie courante cependant, l’existence et l’emploi des techniques de surveillance centralisée sont complétés par toute une autre gamme de technologies de reconnaissance et d’observation. Des théoriciens contemporains prétendent donc qu’à côté de nombre de mesures, la surveillance s’intensifie avec la convergence des systèmes de renseignements et de communications, ce qui demande de repenser le concept de surveillance lui-même [15]. Ces mesures de la « capacité de surveillance » comprennent l’étendue de la mémoire des ordinateurs, leur portée, la vitesse du flux d’informations et la visibilité relative des personnes sur le réseau [16]. On dit avec ironie que la « nouvelle surveillance » a acquis des pouvoirs plus routiniers et plus étendus grâce à sa distribution et sa décentralisation, et qu’elle « transcende la distance, l’obscurité et les barrières physiques… transcende le temps… est peu visible ou invisible ; [que] les sujets qui lui sont soumis en ont de moins en moins conscience… [qu’elle] est fréquemment involontaire… la prévention [en] est une préoccupation première… elle ne demande pas un travail intensif mais d’importants capitaux… [et] elle implique un maintien de l’ordre autonome et décentralisé [17] ».
Dale Spender [18], parmi d’autres, soutient que ces systèmes très techniques qui permettent aux gens de communiquer, leur permettent également d’être contrôlés, et forment un procédé récursif de façonnement social de l’information et de la communication. Cette « nouvelle surveillance » mêle de façon cruciale la consommation et la production. La convergence des technologies de téléphonie mobile met en lumière le développement désormais atteint par la surveillance d’Etat grâce aux activités de recueil de renseignements des instituts de sondage. Ici, nous devrions penser aux moyens employés par ces instituts pour recueillir des renseignements pour leurs clients. Ces instituts rassemblent dans d’immenses bases de données tous les renseignements concernant les préférences et les habitudes du consommateur, y compris des listes exhaustives de détails intimes. Ces pratiques se sont répandues grâce à l’informatique et au progrès des télécommunications, notamment grâce au web – un cas d’espèce : les « cookies », qui renseignent les serveurs hôtes sur leur audience, la fréquence des « clics », les antécédents de navigation, le temps passé sur telle ou telle page d’un site particulier, et enregistrent même des détails personnels d’achats en ligne. De même, les fichiers d’enregistrement de l’utilisation courante d’un téléphone portable fournissent un historique détaillé du temps et des localisations des appels. Sont concernés la fréquence et la durée des appels, les numéros composés et reçus, qui sont corrélés à des appareils particuliers. Ces pratiques commerciales sont désormais considérées comme allant de soi. En outre, la conservation et la mise à jour de ces renseignements requièrent souvent l’active collaboration de ceux qui sont soumis à ce contrôle minutieux [19].
Les technologies de téléphonie mobile contemporaines connectent donc des réseaux de particuliers et de communautés par l’intermédiaire d’une infrastructure technologique, d’appareils de plus en plus personnalisés (possédés par des individus particuliers et associés à eux par tous les acteurs concernés) et d’un ensemble d’organismes qui fournissent les appareils et les services. Avec l’introduction des services géo-dépendants et par satellites, la capacité technique de surveillance atteint un degré beaucoup plus étendu d’encadrement des relations, non seulement entre des organisations et l’individu, mais également entre les individus eux-mêmes – un ensemble de relations relativement négligé par la recherche spécifiquement orientée vers les relations de contrôle. L’un des emplois de ces nouveaux services de localisation le plus souvent cité est la possibilité de déterminer la position géographique des camarades ou des petit(e)s ami(e)s au cours de leurs déplacements dans les grands ensembles urbains.
D’un côté donc, les appareils portables présentent bien la possibilité pour des structures institutionnelles (publiques ou privées) de contrôler activement les activités des individus, à la façon d’autres technologies numériques contemporaines. Les activités de contrôle en arrivent à être considérées comme allant de soi et à se « normaliser », en devenant un aspect de la vie sociale acceptable et accepté dans les échanges quotidiens. En même temps, nous nous attendions à ce que les individus résistent à ce contrôle par leur propre usage des mêmes appareils.
Si des renseignements relatifs à l’utilisation d’appareils mobiles peuvent être centralisés dans des structures institutionnelles, des réseaux de communication décentralisés peuvent voir le jour grâce aux TIC – des connexions multiples entre individus et institutions qui peuvent être réalisées sur le modèle des amis épiant la jeune femme grâce à l’emploi de leurs téléphones portables. Comme avec Internet, la configuration physique de ces technologies permet qu’elles soient (comme les possibilités de communication qu’elles présentent) distribuées et nomades. Qui plus est, les contextes sociaux dans lesquels les mobiles opèrent, changent constamment, par opposition aux relations stables et centralisées décrites par Foucault.
Jusqu’ici, malgré les nouvelles orientations des sciences sociales, qui conceptualisent la surveillance en la rapprochant de la « consommation », peu nombreuses sont les études qui ont examiné les relations potentielles entre deux types différents de surveillance : d’une part, la surveillance des individus par des organismes, surveillance surtout corporelle, abstraite, bureaucratisée et numérisée ; et d’autre part, le contrôle exercé par l’intermédiaire des technologies de la présence à distance, entre des personnes mutuellement redevables, dans le cadre du face à face de leurs relations intimes fondées sur la confiance et la responsabilité. Pour approfondir l’exploration des possibilités issues de ces recherches, je me tournerai à présent vers l’examen de quelques cas empiriques, issus d’observations de terrain, afin d’étudier comment la surveillance et l’observabilité réciproques peuvent être utilement rapprochés. Je formerai l’hypothèse que des recherches qualitatives et empiriques sur la façon dont les gens parlent de la technologie mobile et des relations qu’elle médiatise montrent que la surveillance, comme pratique plutôt que comme concept, dépend du contexte, et repose surtout sur les changements apportés aux modalités, intimes ou abstraites, des relations ainsi entretenues.
 
Qui observe et surveille qui ?
 
 
Sur la base des explorations précédentes, j’aborde maintenant l’étude de quelques résultats d’enquête issus, d’une part, d’entretiens avec des adolescents, leurs parents et leurs professeurs, d’autre part, d’observations des usages dans les institutions scolaires et les espaces publics. Au cours du travail d’enquête que nous avons mené jusqu’ici dans le cadre de notre projet, les adolescents ont été une importante source de données concernant les pratiques sociales quotidiennes de dépendance collective et réciproque, de confiance et d’obligation de rendre des comptes. Mon argument est que les adolescents sont visiblement soumis à deux types de surveillance : l’un qui concerne l’institution scolaire et leurs parents, l’autre qui est en fait celui de leurs pairs, une surveillance qui est plutôt un contrôle dont ils sont à la fois objets et participants, à un degré tel que l’importance grandissante des technologies de téléphonie mobile est devenue évidente dans la vie quotidienne. Les appareils mobiles peuvent à la fois permettre aux institutions de surveiller plus facilement les individus (pas seulement les adolescents), et à un nombre significatif d’autres acteurs sociaux d’effectuer également des contrôles, mais ces mêmes appareils peuvent être utilisés pour échapper à toute surveillance ou contrôle. Les dynamiques de ces relations semblent évoluer au même rythme que l’évolution des technologies de téléphonie mobile.
 
Contrôle et régulation par les adultes
 
 
L’emploi du mot « adolescent » pour désigner une catégorie relative à la fois à l’identité et au comportement (outre son emploi pour désigner une classe d’âge) comporte un grand nombre de significations. Cet usage est basé sur le contexte, et il change selon le moment, le lieu et les circonstances sociales et interactionnelles. Parce que les « adolescents » forment une catégorie sociale encadrée par celles des « enfants » et des « adultes », leur statut (leur autonomie d’action, surtout) est parfois remis en question par « les autres » (parents, institutions scolaires, police), c’est-à-dire par tous ceux qui sont socialement tenus responsables de leur bien-être. Les jeunes sont par conséquent sujets à différentes formes de contrôle, aussi bien de la part de leurs familles que des institutions sociales – et ces relations sociales sont « normalisées » et considérées comme allant de soi. Cependant, les téléphones portables s’immiscent de plus en plus dans ces relations.
Relativement à l’usage des technologies de téléphonie mobile, le contrôle des parents d’adolescents s’exerce principalement de deux façons différentes. D’abord, le contrôle sur l’état de l’adolescent, l’endroit où il se trouve et ses activités s’effectue par un appel sur le portable. Lorsque les adolescents possèdent des téléphones mobiles, les parents les utilisent de plus en plus comme des appareils leur permettant de s’épargner bien des soucis et de rester en relation avec leurs enfants lorsqu’ils se trouvent dans des endroits jusqu’alors inaccessibles. Les questionnaires remplis par les adolescents traduisent l’importance qu’ils accordent à la possibilité de communiquer avec les membres de leur famille, et en font une des principales raisons pour posséder un téléphone portable. Ils citent d’ailleurs l’inquiétude de leurs parents (et la leur), avant les « urgences » et la « sécurité », comme raison principale de posséder un téléphone portable. En même temps, certains adolescents reconnaissent qu’ils accepteraient d’être l’objet d’un contrôle éventuel de la part de leurs parents même dans des cas jugés désagréables, uniquement pour pouvoir être équipés d’un téléphone mobile. Dans ces cas, ils gèrent les contraintes de justifications mutuelles en ne disant pas toute la vérité tant sur l’endroit où ils se trouvent que sur l’identité de ceux qui les accompagnent – ou bien ils mentent vraiment.
Les parents et les adolescents racontent parfois les conflits qui les opposent pour savoir qui appelle en cas de sortie. Quelques parents admettent qu’ils utilisent le numéro du portable des adolescents pour les appeler, découvrir où ils se trouvent et leur proposer d’aller les chercher en voiture pour les ramener à la maison par exemple. D’autres parents ont cependant affirmé que l’important n’était pas tant qu’ils puissent contacter leur enfant que ce dernier puisse les appeler si besoin était avec son portable :
Je préfère sentir, non pas que je puis l’appeler instantanément, mais qu’elle, elle puisse m’appeler.
Nous ne l’utilisons pas pour la contacter, ni pour pouvoir la contrôler de près.
Voilà, c’est juste une question de confiance.
Des adolescents prétendent que leurs parents n’utilisent le portable que pour les suivre à la trace et décrivent les stratégies mises en œuvre par les uns et les autres. Par exemple, dans l’entretien suivant :
Ma mère a l’habitude d’être comme ça, et elle les déteste [les mobiles], mais elle a toujours voulu savoir où j’étais, alors… c’est ça que je n’aime pas.
Tout le monde sait tout le temps où vous êtes., c’est pour ça que je ne les aime pas [les mobiles].
Vous ne leur dites pas où vous êtes !
Je vais sortir, et je vais chez des amis… jusqu’à vraiment tard, et ma mère ne sera pas contente, et je n’appellerai pas à la maison… et comme ça ils seront tous énervés, et ce sera ‘tu n’iras plus nulle part’. Avec le téléphone ils peuvent juste dire : « oh ! à quelle heure rentres-tu à la maison, tout va bien ?
bla-bla-bla… » Parfois ils [demandent où je suis]. Si je dis : « Je vais à tel endroit », ils vont penser que j’y suis déjà, ou quelque chose comme ça… Ou je ne le dirai pas, je dirai : « Je suis juste dehors avec un de mes amis ».
Si vous dites que vous êtes chez un ami, alors ils savent que vous êtes là et pensent que c’est mieux… parce qu’ils peuvent essayer d’vous appeler sur la ligne des parents vu qu’c’est là qu’vous êtes censé être. Alors ils essayent et appellent, comme ça ils savent si vous y êtes vraiment.
Bien sûr les parents ne sont pas dupes. Ils connaissent bien les stratagèmes de leurs enfants. Parmi les parents, ceux qui ont affirmé que les portables ne servaient que pour permettre aux adolescents d’appeler les adultes en cas de besoin n’ont d’ailleurs pas manqué de constater ces stratagèmes :
Oui, je pense qu’elle m’a dit parfois : « Je fais un détour et passe chez Vicky » et quand plus tard elle appelle et que vous entendez un horrible bruit de fond qui ne semble pas être celui de chez Vicky mais plutôt celui d’un pub… Elle ne ment peut-être pas ouvertement en disant : « Je suis avec Vicky », mais vous vous sentez un peu... A cet instant je me dis que je suis trop naïve.
Dans une seconde série d’exemples, on remarque que le contrôle parental s’effectue différemment. Les parents surveillent activement l’usage que leurs enfants font de la téléphonie mobile elle-même. La plupart des jeunes gens, à qui nous avons parlé et qui possédaient un portable, l’utilisent chez eux à cause de l’intimité qu’il leur procure. Les parents ont, sans aucun doute, reconnu les besoins d’intimité de leurs adolescents, mais ils ont également remarqué que les adolescents peuvent utiliser leur portable pour les « court-circuiter » :
D’après ce que je peux voir… les deux avantages de ces trucs à messages c’est 1) je pense que c’est moins cher, et 2) cela permet de ne pas laisser les autres savoir qui vous a laissé un message quand vous n’en avez pas envie.
C’est comme ça, en tout cas, qu’elle [l’adolescente] l’utilise… Elle écoute ses messages sur son portable et hop ! elle monte à l’étage pour utiliser le poste fixe. Je suppose qu’elle appelle des gens qui ne me plaisent pas ! Elle dit bien à qui elle va téléphoner ou vaguement quelque chose, mais cela veut dire que je n’ai pas de questions à poser… Et dans un certain sens elle n’avait pas aimé que les téléphones soient dans des endroits accessibles à tout le monde. Oui, il y en a un à côté de mon lit, mais les autres se trouvent dans des endroits tels que le salon ou des pièces analogues. Alors comme elle ne pouvait pas parler en privé, elle s’en est acheté un [portable]…
Un certain nombre de parents ont également rapporté que leurs adolescents passaient un temps considérable pendus au téléphone de la maison, et que cela pouvait devenir problématique avec les personnes qui tentaient d’entrer en communication avec eux [les parents] :
Elle a acheté elle-même son portable car elle passait tellement de temps avec le téléphone fixe que, premièrement, plus personne ne pouvait plus me contacter, et deuxièmement, je ne pouvais plus, moi-même, appeler l’extérieur… Je pense que c’est aussi pour avoir un peu d’indépendance, ce que, dans un certain sens, je peux comprendre. Mais ce que je ressens, eh bien, c’est que mon travail est vraiment trop important… Ce n’est pas tout à fait ce que je voudrais dire, mais vous savez…
Un parent a même rapporté des appels au milieu de la nuit, ce qui perturbait l’ordre domestique. Il a donc contrôlé l’usage du portable par sa fille pour que cela ne se reproduise plus.
Les amis téléphonent à n’importe quelle heure de la nuit, et je ne pense pas qu’ils appelleraient à minuit s’ils utilisaient le téléphone familial. Mais vous auriez à entendre sonner le portable à minuit !
Les adolescents, eux, décrivent les règles domestiques et les contraintes posées à l’usage de leur mobile, en précisant quand, où et combien de temps ils peuvent l’utiliser, aussi bien à la maison qu’à l’extérieur. Les parents tentent également d’établir certaines règles pour l’usage du téléphone mobile en raison de l’importance des dépenses ainsi engagées. Pour le groupe des plus jeunes, ces règles étaient définies au préalable et représentaient la condition sine qua non de l’achat et de l’utilisation du portable. A d’autres moments, les parents ne s’étaient pas rendu compte du coût d’un portable, pensant qu’il serait comparable à celui de leur téléphone. Ainsi c’est le cas dans le groupe des plus grands, dans lequel les parents ont considéré comme allant de soi (et ils ont d’ailleurs décrit cette supposition comme de la naïveté) que leurs enfants utiliseraient un portable avant tout pour leur tranquillité et leur sécurité.
Les parents qui avaient des soucis financiers ont expliqué comment, à cause du montant élevé des factures du portable, ils ont dû en fixer les règles d’utilisation et encourager leurs enfants à accepter une part de responsabilité économique dans son utilisation.
Nous lui avons dit qu’elle devait accepter d’être responsable de l’usage qu’elle ferait de son téléphone, et elle doit désormais assumer le coût des appels qu’elle donne, à l’exception des appels à la maison et pour les taxis, etc., de même que le coût des appels longue distance sur le téléphone fixe.
On dirait désormais qu’elle restreint d’elle-même ses appels et qu’elle comprend mieux combien ça coûte.
Il s’est constamment avéré, d’ailleurs parmi les différents groupes de jeunes, que ce téléphone leur permettait d’acquérir une plus grande indépendance, aussi bien sociale qu’économique. Leurs amis pouvaient les contacter et parler directement avec eux sans passer par l’intermédiaire de leurs parents. Tout en étant, pour les adultes, un moyen de contrôle potentiel, ce téléphone permet également aux adolescents de contourner et d’échapper au contrôle et à l’attitude de « gardiens de prison » de leurs parents. Il leur permet de développer un plus grand sens des responsabilités en gérant eux-mêmes leurs propres affaires.
Cependant, l’usage que font les adolescents de leur portable n’est pas seulement contrôlé par leurs parents. L’école les soumet également à une surveillance (bien plus importante) et à une réglementation de l’usage de leurs téléphones mobiles. Les adolescents décrivent les règles institutionnelles concernant l’emploi du téléphone mobile dans les écoles : interdiction pendant les cours, et parfois utilisation prohibée à l’intérieur de l’établissement scolaire. D’une part, les représentants de l’institution scolaire décrivent la raison d’être de cette interdiction en insistant sur la gêne que les téléphones portables sont à même de causer pendant les cours. D’autre part, les enseignants et les directeurs d’établissements se préoccupent surtout des risques associés à l’utilisation des téléphones mobiles en raison de l’importance qu’ils tiennent dans le trafic clandestin scolaire des biens de consommation. Ce sont en particulier les groupes d’adolescents les plus jeunes qui ont parlé de la possibilité d’être rackettés à cause de la valeur de revente des portables sur les marchés clandestins. Trouvés par des professeurs, les téléphones mobiles étaient confisqués et rendus à une date ultérieure.
L’interdiction des appareils mobiles entrait dans le cadre de la réglementation déjà existante concernant les objets interdits (comme les vestes de cuir, les chaussures de sport et les baladeurs) et également de celle régissant la conduite des élèves (par exemple, à la sortie de l’école et pour des raisons de sécurité, l’interdiction d’emprunter certaines rues pour rentrer chez eux). Etaient courantes des précautions particulières d’emploi du portable dans les lieux publics, et quelques adolescents ont même insisté sur le fait qu’ils n’utiliseraient pas leur appareil dans les rues proches de leur école en dehors des heures de classe, et qu’ils feraient de même là où ils envisageaient le risque que quelqu’un le leur vole – ils ont cité les lieux qu’ils n’avaient pas l’habitude de fréquenter et des lieux considérés comme « dangereux ».
Sans que cela soit surprenant, les adolescents refusaient de se plier à la surveillance institutionnelle, évoquée plus haut, de leurs activités et continuaient à utiliser leurs téléphones mobiles au sein de leurs établissements scolaires. Dans toutes les écoles, ces interdictions ont tout de suite abouti à l’utilisation des messages textuels (SMS). Grâce aux SMS, les adolescents peuvent, à l’insu des professeurs, rester en contact avec des amis qui peuvent se trouver dans l’enceinte du collège et à l’extérieur – le SMS est décrit comme un mode de communication discret. Puisque, parfois, les téléphones portables étaient totalement interdits, les jeunes ont accordé de l’importance à leur dissimulation pour qu’ils ne soient pas confisqués. Une des stratégies employées à été d’utiliser les téléphones dans les toilettes ou, en dehors de l’établissement scolaire, dans les lieux publics traversés pendant leur trajet aller ou retour. Une jeune fille nous a relaté qu’en allant aux toilettes, elle trouvait toujours tout un groupe de filles en train de téléphoner avec leurs portables – ayant trouvé là le seul endroit retiré non surveillé par les enseignants.
L’encadrement réglementaire venant des adultes, aussi bien à la maison qu’au sein des institutions, est donc à la fois accepté et refusé par les adolescents eux-mêmes en quête d’indépendance et d’autonomie personnelle. Les appareils mobiles fournissent ainsi un terrain de négociation pour le contrôle, la réglementation et l’obligation mutuelle de rendre des comptes. Dans le cas du contrôle parental, les adolescents peuvent parfois y participer activement quand ils se trouvent dans des lieux publics. Ils seront d’accord avec leurs parents pour ce qui est de l’estimation du risque et du danger de la rue, et parlent des « urgences » et de la « sécurité » comme des raisons pour s’équiper d’un téléphone portable. Cependant ils n’acceptent pas l’idée d’un contrôle parental sur l’usage qu’ils font de leur téléphone. Ils utilisent souvent leur portable à la maison pour éviter que leurs parents les écoutent, comme cela se produit avec les téléphones fixes. Ils disent souvent utiliser leur portable pour éviter que leurs parents les contrôlent car il permet de ne pas dire la vérité, ou de ne dire qu’une partie de la vérité quand leurs parents leur demandent où ils sont et ce qu’ils font. En outre, ils développent des « stratégies de gestion des parents » en réponse à la surveillance parentale de leur usage du portable, pratiquement de la même manière qu’ils résistent au contrôle institutionnel de leur emploi du portable en créant pour ce faire des espaces privés, loin de la surveillance des enseignants.
 
Quand les adolescents se contrôlent mutuellement
 
 
En enquêtant sur les vies sociales des adolescents et de leurs téléphones portables, il est rapidement devenu évident que les adolescents utilisent leurs mobiles pour se solidariser et se différencier socialement, aussi bien entre eux, qu’avec d’autres groupes sociaux (principalement, mais pas exclusivement, le groupe social parental). Les téléphones portables sont un lieu, matériel et symbolique, où nouer des relations de différence et d’alliance, où se construire ainsi en tant qu’être humain, dans la dynamique des formes changeantes de ces dispositifs téléphoniques et des vicissitudes propres aux rapports sociaux des groupes d’adolescents.
C’est par deux volets particuliers de relations sociales que les portables s’insèrent dans les identités et les différences au sein des groupes d’adolescents : par la valeur économique et culturelle qu’ils possèdent dans une hiérarchie de valeurs en rapport avec les produits culturels, et au travers de leur valeur performative dans l’expression du changement des identités et des solidarités.
Comme nous en avons débattu plus haut, la valeur économique et la valeur culturelle des téléphones mobiles résultent des marchés clandestins de biens de consommation déjà existants dans les écoles, tout en contribuant à leur existence. Quand on leur demandait pourquoi les téléphones portables présentaient une valeur suffisante pour être volés et revendus sur un « marché clandestin », les groupes donnaient deux raisons : l’argent et la mode.
La valeur économique des téléphones était relative. Selon le groupe des plus jeunes, les objets en circulation sur le marché clandestin comprenaient les téléphones mobiles, les bipeurs, l’argent,, les cartes d’abonnements de transport, les baladeurs, les CD, les mini-consoles de jeux, les cartes pokemon et des vêtements tels que vestes de cuir ou chaussures de sport. Les téléphones mobiles ont semblé être au sommet d’une hiérarchie de valeurs, d’abord en raison de leur relative rareté dans l’environnement scolaire (certaines écoles ayant interdit les portables), ensuite parce que, selon les adolescents, plus on devient vieux, plus on peut se faire voler des choses « importantes ». Or parmi ceux-ci, les mobiles constituent les objets les plus « graves ». Le prix de revente des combinés dépendent de leur marque et de leurs caractéristiques. Les combinés et les cartes SIM, de même que des accessoires tels que les kits mains libres ou les « façades », peuvent être vendus séparément.
Le rôle de la mode dans la valeur culturelle des téléphones mobiles faisait référence à la valeur des paramètres esthétiques en rapport avec des réseaux plus amples de signification dans la consommation des produits, ainsi qu’à la valeur performative offerte par l’exhibition de ces objets de grand prestige. Le téléphone portable, en tant qu’article, en tant qu’objet, n’est pas seulement une technologie fonctionnelle ayant un « effet » sur des groupes sociaux particuliers (pour le meilleur ou pour le pire), mais il est plutôt un élément de toute une gamme de produits déjà porteurs d’un usage et d’une signification (incluant des sens identitaires) dans la vie quotidienne. Par conséquent, le statut social atteint dans les groupes d’âge grâce à cette exhibition des téléphones mobiles, était exprimé selon les critères « branchés » (dans le groupe des plus jeunes) ou « cool » (dans le groupe d’âge moyen). Tous les adolescents interrogés ont montré des connaissances étendues sur les styles et les paramètres ergonomiques ainsi que sur les éléments techniques. Quand ils parlaient du design et des caractéristiques, c’est en se référant aux publicités existantes, et les participants les plus jeunes identifiaient les particularités techniques et commerciales du téléphone qu’ils possédaient. Les mobiles étaient évalués selon des critères tant fonctionnels qu’esthétiques et quatre qualités étaient particulièrement importantes – la plus importante étant de pouvoir changer le « look » du téléphone, mais les autres facteurs décisifs étaient son encombrement (pour pouvoir le dissimuler), sa solidité (pour résister aux cartables), et, enfin, son coût. Ces adolescents remarquaient certains appareils (valorisation de la marque), leurs caractéristiques particulières (telles que la possibilité de les paramétrer ou de les personnaliser) ou leur rareté, et les qualifiaient alors de « cools » : une façon d’augmenter la valeur d’un téléphone et d’élever le statut de son propriétaire.
L’importance donnée à la mode et au statut ressortait davantage des entretiens avec le groupe des plus jeunes. Parmi les plus enthousiastes, certains étaient très au courant des qualités esthétiques de leur engin et de la façon dont il contribuait à « la présentation de soi [20] ». Parmi ces utilisateurs, on trouve de longues explications sur la ligne de leur mobile, l’utilisation des services offerts comme celui des messages courts (SMS), et les fonctions qui offrent la possibilité d’être membres d’une communauté (comme les répertoires, les jeux et les résultats sportifs).
On entre en compétition pour voir qui a trouvé le meilleur mobile.
C’est comme avec les baskets. Tout le monde va au Citadium. Tout le monde regarde vos baskets. Alors si vous ne voulez pas ressembler à celui qui a des baskets pourries… Et c’est encore la même chose [avec les mobiles].
La présentation de soi dans le cadre d’une réalisation dynamique et mouvante de l’appartenance au groupe est bien « une production active et engagée de soi et de la société qui, plutôt que d’assimiler les individus aux styles, s’approprie les codes et les modes, dont la création est propre à chacun [21] ».
De toute évidence, c’est pour s’identifier et se solidariser à leur groupe que les adolescents utilisent leurs téléphones mobiles comme des objets à la mode et donnent de l’importance à leur style. Cependant, bien que moins évidentes, leurs fonctionnalités ont également une valeur performative. Par exemple, les adolescents utilisaient des fonctions comme le répertoire pour leur présentation personnelle ou celle de l’identité de leur groupe. Leurs paramètres d’affichage incluait la possibilité de se présenter différemment à ses pairs ou à sa famille. Pour montrer aux amis qu’on a atteint une certaine position dans un réseau de relations personnelles et que l’on est membre actif d’une communauté particulière, il fallait avoir les « bons » noms dans son répertoire. Envoyer et recevoir des appels et des SMS entre membres influents c’est également une façon de faire connaître publiquement sa participation à un groupe affinitaire, au même titre que discuter des appels et des messages ainsi que de leur sens au sein d’un groupe d’adolescents. Recevoir des appels d’amis alors qu’on est à la maison, c’est prouver à ses parents et à sa famille que l’on a des relations sociales qui n’ont rien à voir avec les leurs et c’est donc une façon importante d’affirmer son identité en tant que membre d’un groupe d’adolescents.
Le contrôle de ces participations et de leurs mises en jeu réciproques étaient dès lors, pour les adolescents, une façon importante d’exprimer leur solidarité. Ce contrôle mutuel et autorégulé crée continuellement des liens statutaires et communautaires parmi les groupes d’adolescents. Ils utilisent les appareils pour contrôler des changements complexes et hautement dynamiques dans leurs relations entre pairs – où sont leurs camarades, que font-ils et, plus important encore, avec qui sont-ils. Ce contrôle réciproque est appréhendé en termes positifs et pleins d’émotion du fait des occasions d’entrer en contact avec leurs amis grâce à leurs téléphones. Ces contacts étaient maintenus avec leurs camarades de classe en dehors des heures de cours, et avec leurs amis, élèves d’autres écoles, pendant les heures de cours. C’est grâce à la possibilité de tels contacts que le mobile a acquis une valeur sociale dépassant sa valeur économique et son sens culturel. La valeur du contact social et affectif est démontrée par les attributs émotionnels hautement positifs associés à l’accès et à la disponibilité qui sont au centre de la perception qu’ont les jeunes gens de leurs téléphones mobiles.
Les téléphones portables étaient utilisés non seulement pour consolider des relations interpersonnelles et de statut dans le groupe, mais également pour gérer les relations entre différents groupes de jeunes gens. Le groupe des plus jeunes a décrit des situations où, par exemple, des batailles dans la cour de récréation étaient organisées grâce aux téléphones mobiles qui étaient utilisés pour appeler du renfort aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’école. Un certain nombre de médias du Royaume-Uni ont récemment insisté sur le harcèlement et la brutalité à l’école perpétrés grâce aux mobiles.
En dehors des communications avec les amis et les membres de la famille qui sont toujours pragmatiques (« viens me chercher à la gare »), « la micro-co-ordination » des activités entre jeunes est donc, d’une part, pratique et sert, d’autre part, à consolider les identités et les activités de groupe. Ling et Yttri [22] définissent quelques-unes de ces dynamiques comme une « hyper-co-ordination » qui inclut non seulement les aspects instrumentaux de la gestion de l’accessibilité, mais ajoute également une dimension expressive (communication sociale et affective), ainsi qu’une présentation de soi à l’intérieur des groupes et entre eux. La même dynamique a été trouvée parmi les jeunes gens qui participaient à notre enquête. Ling et Yttri avancent qu’une hyper-coordination, comprenant ces derniers éléments, est plus importante pour les adolescents que pour les autres groupes. Les conséquences de l’identité et de l’identification juvéniles, les concepts du moi et de la dignité humaine au sein de la famille et des groupes d’égaux, sont les principaux éléments identifiés en dehors de l’étude de Ling et Yttri [23].
 
Surveillance et observabilité
 
 
Pour comprendre les « activités de contrôle » dans la vie courante, le sens de ces exemples indique qu’une contrainte mutuelle de justification est liée à la « surveillance » dans la mesure où il existe une base contextuelle dans le domaine de la relation de confiance ou des relations réglementaires contrôlées. L’expérience et la pratique de la « surveillance », en tant que signalement de relations sociales de contrôle et d’observation à but réglementaire, dépendent des relations sociales préexistantes et des contextes dans lesquels l’action sociale les met en œuvre. Même si certains exemples de relations adolescent-parent ont pu être interprétés comme des relations de confiance avec une obligation mutuelle de se rendre des comptes, dans certaines circonstances certains adolescents les vivent comme une « surveillance », surtout ceux qui ont une certaine autonomie. Ceci fait foi à la notion d’une surveillance qui ne serait pas un ensemble unique de relations prédéterminées et institutionnellement fondées qui reposeraient sur des technologies spécifiques ; une surveillance qui serait un domaine de pratiques sociales et de compréhensions reliées, dans la vie quotidienne, par une série de technologies et étroitement limitées par des relations de confiance et de justification mutuelle.
Ces différentes formes d’interaction sociale par les technologies de téléphonie mobile suggèrent certainement que les pratiques de contrôle mutuel par les technologies d’information et de communication sont en train de changer. Mais de nombreuses théories contemporaines de surveillance et d’autorégulation au travers de l’identité et de la communauté ne tiennent pas compte de ce changement. C’est spécialement le cas quand les capacités de surveillance des réseaux de téléphonie mobile ont également le potentiel de donner naissance à des formes plus larges, plus distribuées, plus intenses et plus intégrantes de surveillance institutionnelle aussi bien dans la production que dans la consommation. Les questions de surveillance et de contrôle mutuel, de visibilité et de justification soulèvent le problème de la vie privée et de la confiance entre les individus, les organisations et les institutions. Il faudrait remarquer que la notion de vie privée est à la fois propre au contexte et à la culture/légalité, et pas toujours assez extensive dans ses implications pour comprendre la qualité et l’étendue du changement potentiel des relations par téléphone mobile émergeantes. Une des questions pour sortir de ces relations est la suivante : les individus pourront-ils choisir de partager avec d’autres l’information locale qu’ils généreront en utilisant les services et les outils de géo-dépendance en développement ? En théorie, de nombreux individus peuvent très bien être heureux en laissant tomber, dans certaines circonstances, cette notion abstraite qu’est leur « droit à l’intimité » pour utiliser des services de positionnement global pour trouver un taxi, quelque part dans Londres, au cours d’une nuit noire et en pleine tempête de neige fondue. D’un autre côté, comme l’a démontré le cas des jeunes, certains individus et certains groupes ont déjà un « droit à l’intimité » plus étendu que d’autres. Certains suggèrent que, selon les différents groupes sociaux, les conceptions relatives aux notions d’intimité et de technologies de surveillance sont totalement différentes [24]. Tous ces facteurs influencent les attentes sociales pour une frontière entre la surveillance légitime et la surveillance illégale, le contrôle mutuel et l’obligation de rendre des comptes acceptables ou inacceptables, et le caractère propre à l’intimité, la visibilité mutuelle et la disponibilité. La surveillance, la régulation et la justification sont, dans la vie quotidienne, un terrain de lutte et de négociation pour l’identité et l’activité, ainsi que pour leur contrôle.
Pour un sociologue, la normalisation sociale des pratiques de contrôle au niveau des relations individuelles de la vie courante, aussi bien dans un cadre public que privé, revêt un intérêt spécifique. Une surveillance routinière, par des institutions et des organisations, normalise les relations d’observation et de contrôle ainsi que la libre-réglementation qui en résulte. Une enquête en cours suggère que des individus peuvent utiliser leur appareil mobile pour aider à leur propre surveillance par des institutions, ou au contraire la refuser. En même temps, ils prennent également part à un contrôle routinier d’eux-mêmes et de leurs semblables au travers de ces mêmes technologies, et ils reconnaissent que les autres sont autoréglementés et responsables de leur usage des appareils dans des contextes à la fois de présence collective et de présence à distance. Cet ensemble de relations suppose un changement : le passage d’une régulation active d’autres personnes par les réseaux de téléphonie mobile (que ce soit dans le domaine étatique ou dans celui de la consommation) à l’acceptation mutuelle de leur autorégulation par des personnes responsables de leur propre usage des appareils de téléphonie mobile, visibles et joignables à tous moments et en tous lieux par des personnes désignées.
Tant que ces relations par téléphone mobile conserveront des éléments communs à la « surveillance » et à son refus, il faudra approfondir l’enquête sur la façon dont, dans la vie courante et parmi quels usagers et utilisateurs, se définiront les frontières entre un contrôle légitime et un contrôle illégal. Dans cette perspective, les notions de « protection de la vie privée », de public et d’intime, d’individuel/personnel et de collectif pourraient ainsi être redéfinies.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]L’enquête sur laquelle se fonde ce chapitre est intitulée « Mise en forme sociotechnique des Communications personnelles par les Multimédia mobiles ». C’est un projet d’une durée de trois ans, financé selon le schéma du DTI Foresight Link, et sponsorisé par l’ESRC, quatre opérateurs réseau (BT Cellnet, One2One, Orange et Vodafone), et un fournisseur sur Internet de documents numérisés, Granada Multimedia. Les enquêtes effectuées, dans le cadre de ce projet, avec des méthodes qualitatives et ethnographiques, portent sur la production, la réglementation et la consommation des technologies de téléphonie mobile. Les données discutées ici ont été tirées d’un travail d’observations approfondies et d’entretiens qualitatifs.
[2]LAURIER, 1999.
[3]L’enquête Stempec à laquelle cet article fait référence a été effectuée dans une High School (équivalent d’un Collège d’Enseignement Secondaire) au sud du Centre de Londres, et dans deux Six Form Colleges (établissements entrant dans le cadre de l’enseignement post-obligatoire) de la ‘Ceinture Verte’. Le C.E.S. du sud de Londres compte environ 1700 élèves, d’une tranche d’âge allant de 11 à 18-19 ans et son périmètre scolaire s’étend sur plusieurs quartiers de Londres, avec une population dont le profil socio-économique et ethnique est mixte. Selon un adjoint au maire, les proportions entre garçons et filles sont d’environ 45 % de filles et 55 % de garçons. La composition ethnique des élèves est de 40 % d’Anglais, 30 % d’Africains ou d’Afro- antillais et 30 % d’Asiatiques. Les deux Sixth Form Colleges de la « Ceinture Verte » reçoivent des élèves de la classe d’âge 16-19 ans. Dans l’un de ces deux collèges, les professeurs estiment qu’approximativement 70 % des élèves sont équipés d’un téléphone, un pourcentage qu’ils estimaient réparti à peu près également entre les garçons et les filles (un chiffre qui tend à suggérer, par exemple, qu’un accès et un usage différents du téléphone fixe selon le sexe, noté antérieurement, a pu être remis en cause par la téléphonie mobile. Voir, par exemple, Rakow, 1988,1992 ; Rakow et Navarro, 1993). Le CES londonien avait interdit à tous l’usage, dans son enceinte, d’un certain nombre d’objets, parmi lesquels les appareils mobiles en tous genres, mais les Sixth Form Colleges n’ont interdit l’emploi des portables que pendant les cours.
[4]GRENN et HARVEY, 1999.
[5]RULE, 1973.
[6]FOUCAULT, 1975.
[7]FOUCAULT, 1977,155.
[8]LYON, 1994.
[9]Voir FOUCAULT, 1975.
[10]Voir FOUCAULT, 1972.
[11]SAWICKI, 1991,67-68.
[12]Voir, par exemple, BORDO, 1989 ; LYON, 1994,2001 ; SAWICKI, 1991.
[13]BOGARD, 1996 ; LOADER, 1997.
[14]LYON, 1994 ; MCCAHILL, 1996 ; MCGRAIL, 1999.
[15]DANDEKER, 1990 ; LYON, 1994,2001.
[16]LYON, 1994,52.
[17]Id., 53.
[18]SPENDER, 1995.
[19]LYON, 1994.
[20]GOFFMAN, 1973.
[21]SHIELDS, 1992,2.
[22]LING et YTTRI, 1999.
[23]NAFUS et TRACEY,1999 ; KASENIEMI et RAUTIAINEN, 1999.
[24]Mc GRAIL, 1999.
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L’enquête sur laquelle se fonde ce chapitre est intitulée «...
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LAURIER, 1999. Suite de la note...
[3]
L’enquête Stempec à laquelle cet article fait référence a é...
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[4]
GRENN et HARVEY, 1999. Suite de la note...
[5]
RULE, 1973. Suite de la note...
[6]
FOUCAULT, 1975. Suite de la note...
[7]
FOUCAULT, 1977,155. Suite de la note...
[8]
LYON, 1994. Suite de la note...
[9]
Voir FOUCAULT, 1975. Suite de la note...
[10]
Voir FOUCAULT, 1972. Suite de la note...
[11]
SAWICKI, 1991,67-68. Suite de la note...
[12]
Voir, par exemple, BORDO, 1989 ; LYON, 1994,2001 ; SAWICKI,...
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[13]
BOGARD, 1996 ; LOADER, 1997. Suite de la note...
[14]
LYON, 1994 ; MCCAHILL, 1996 ; MCGRAIL, 1999. Suite de la note...
[15]
DANDEKER, 1990 ; LYON, 1994,2001. Suite de la note...
[16]
LYON, 1994,52. Suite de la note...
[17]
Id., 53. Suite de la note...
[18]
SPENDER, 1995. Suite de la note...
[19]
LYON, 1994. Suite de la note...
[20]
GOFFMAN, 1973. Suite de la note...
[21]
SHIELDS, 1992,2. Suite de la note...
[22]
LING et YTTRI, 1999. Suite de la note...
[23]
NAFUS et TRACEY,1999 ; KASENIEMI et RAUTIAINEN, 1999. Suite de la note...
[24]
Mc GRAIL, 1999. Suite de la note...