2002
Réseaux
Qui surveille qui ?
Contrôler et rendre des comptes dans les relations de téléphonie mobile
Nicola Green
Ce texte examine comment, avec l’adoption rapide et généralisée des
technologies de téléphonie mobile, des rapports, comme ceux qui impliquent
un contrôle et une obligation de rendre des comptes réciproques, sont
reconstruits et redéfinis. En s’inspirant d’une enquête ethnographique
qualitative auprès d’adolescents du Royaume-Uni, il expose en détail, d’une
part, le contrôle institutionnel et réglementaire auquel sont soumis ces jeunes
gens (contrôle auquel ils s’opposent) et, d’autre part, la réciprocité d’un
contrôle qu’ils exercent personnellement entre eux. Il soutient que, pour
comprendre l’apparition de ces relations de contrôle, il faut porter son
attention non seulement sur la surveillance institutionnalisée qu’exercent, sur
les groupes sociaux, l’Etat ou des organismes de technologies mobiles, mais
également sur le libre-contrôle réciproque de ces mêmes groupes. Ainsi
comprise, la « surveillance » est, dans son contexte, localisée et définie,
comme elle est, dans sa continuité, négociée et repoussée.
This paper explores the ways that relationships of mutual monitoring and
accountability are being reconstructed and redefined with the widespread
uptake of mobile technologies. The paper draws on ethnographic research
with young people in the United Kingdom as a case study, and details both
the institutional and regulatory monitoring to which teenagers are subject
(and which they resist), as well as the mutual monitoring in which teenagers
engage amongst themselves. This paper argues that to understand these
emerging relations of monitoring, attention must be paid not only to the
institutionalized surveillance of social groups by the state or organizations in
mobile technologies, but also crucially to mutual self monitoring.
"Surveillance" in this sense is contextually located and defined, and
continually negotiated and resisted.
Ce texte propose quelques réflexions provisoires sur une question qui
est devenue récemment un thème du débat public : l’aptitude des
technologies de téléphonie mobile, et plus particulièrement des
services de pointe liés à la localisation à devenir des outils de
« surveillance ». En guise de point de départ, je présenterai deux exemples
particuliers qui illustrent ce type de relation sociale : le premier est issu de ce
qu’on a coutume d’appeler la « culture populaire » ; le second est extrait
d’une enquête basée sur des observations
[1].
Le premier exemple est une publicité télévisuelle pour un réseau de
téléphonie mobile en Grande-Bretagne. Elle met en jeu un groupe d’amis qui
observent une jeune femme en divers endroits où la mène sa vie quotidienne.
Chaque membre du groupe dispose d’un téléphone portable, qui lui permet
d’informer ou d’être informé des déplacements de cette jeune femme. Dans
cette publicité, la surveillance et le suivi de la jeune femme ne s’avère
possible que grâce à l’emploi des technologies de téléphonie mobile qui,
seules, permettent de s’assurer de ses goûts et de ses préférences et donc
d’organiser des rencontres « imprévues » avec l’un des jeunes gens. Cette
« surveillance » pose la question suivante : qui désormais observe et
surveille qui, et par le truchement de quelles technologies ?
Le second exemple vise une caractéristique omniprésente de la parole
téléphonique, connue de tous ceux qui observent un tant soit peu l’usage des
mobiles : la question « où es-tu ? ». Cette courte phrase, si simple qu’elle
semble complètement anodine, est si courante que sa présence mérite toute
notre attention. Dans un article récent intitulé « Pourquoi les gens disent où
ils se trouvent au cours de leurs conversations par téléphone mobile », Eric
Laurier
[2] suggère que de telles questions sur la localisation géographique
permettent l’établissement de contextes communs de communication et
offrent l’occasion, pour des personnes qui communiquent à distance, de
partager leurs circonstances. J’aimerais suggérer, au cours du présent texte,
que cette simple question sert
également à établir des rapports de
« responsabilité mutuelle » et de confiance à partir du recueil des
renseignements sur les conditions physiques, sociales et psychologiques de
ceux avec qui on communique. En l’occurrence, si ce contrôle du lieu et des
activités affermit les relations personnelles ou intimes, il permet également
de rendre les activités d’un individu transparentes, visibles et justifiables
auprès de tiers, qu’il s’agisse de personnes coprésentes ou en communication
distante.
Ces exemples ont ceci d’intéressant que les pratiques de recherche de
renseignements sur autrui, et les suppositions sur « qui fait quoi » et « pour
qui », semblent avoir subi un changement sous l’impulsion de l’émergence
des technologies de téléphonie mobile. Les activités de collecte de
renseignements semblent désormais plus largement « normalisées » et plus
souvent considérées comme des ressources allant de soi dans les relations de
confiance ordinaires. Cette éclosion de nouvelles relations sociales incite à
modifier l’appareil conceptuel utilisé couramment par les sociologues pour
se documenter sur les activités de collecte de renseignements et pour les
comprendre. La notion de « surveillance » qui est, dans la modernité, l’un
des moyens de théorisation de la collecte de renseignements le plus souvent
employé, semble incapable de rendre compte des nouveaux réseaux de
connexion et d’accessibilité, et, dans la vie quotidienne, d’expliquer l’attente
de transparence et de visibilité aux autres
[3].
On associe le plus souvent le terme « surveillance » à l’appareil répressif
légal de l’Etat. Mais on peut l’employer pour théoriser quelques
changements, récents et importants, survenus dans la collecte d’informations
par mobiles et dans leur transmission, plus particulièrement dans les
relations entre des individus et des corps sociaux constitués tels que l’Etat ou
des entreprises privées. Il est cependant difficile d’employer cette expression
pour désigner la collecte de renseignements ou les activités de
communication réalisées d’une façon routinière entre particuliers, dans de
nouvelles formes de relations sociales auparavant presque totalement
inexistantes. Ce ne sont plus seulement l’Etat ou des institutions qui
surveillent les populations ; ce sont
également les populations qui se
« surveillent » mutuellement et quotidiennement par le truchement de
nouvelles technologies de téléphonie mobile, au cours des relations intimes
ou interpersonnelles qu’elles entretiennent. Cette évolution contribue à
normaliser l’idée que les individus
doivent demeurer disponibles et
responsables les uns devant les autres, de façon patente et en toute
transparence, quelque soit le moment et le lieu
[4]. Le but de cet article est
donc double : le premier est de repérer de nouveaux rapports entre les
individus au cours de leurs relations interpersonnelles ou de leurs activités de
collecte de renseignements liés à l’émergence des technologies de téléphonie
mobile. Le deuxième but est d’explorer les usages et les limites du concept
de « surveillance » pour décrire ces activités, et de suggérer des cadres
conceptuels alternatifs qui intègrent les notions de contrôle mutuel et
d’obligation de se justifier, tout en traduisant une compréhension de ces
nouvelles relations de plus en plus complexes.
Avant de discuter du matériel de recherche pertinent, il est apparu pertinent
d’effectuer une brève incursion dans ce que l’on entend par « surveillance »
et d’explorer les différences qui existent entre l’usage de cette expression
comme cadre conceptuel et son emploi pour décrire des pratiques sociales.
J’aborde cette discussion en supposant que les technologies de surveillance
ne sont en elles-mêmes ni « bonnes » ni « mauvaises », mais qu’elles ne sont
pas neutres non plus. C’est pourquoi une compréhension nuancée est
nécessaire, tant des
capacités de surveillance des nouvelles technologies
digitales
[5] que de la manière dont elles sont socialement façonnées dans leur
utilisation journalière.
Surveillance et téléphonie mobile
La notion de surveillance est devenue un lieu commun de la pensée sociale
et politique pour décrire la relation de pouvoir existant entre l’État et
l’individu, le plus souvent en référence au travail de Michel Foucault. Dans
Surveiller et Punir, Foucault
[6] soutient que, tandis qu’historiquement la
domination des populations était assurée par la force physique et les
hiérarchies centralisées du pouvoir, dans la modernité les populations sont
désormais gouvernées par l’intermédiaire de techniques « disciplinaires »,
nécessitant d’une part le consentement des gouvernés et d’autre part leur
autorégulation au travers de technologies variées – dont les technologies
d’information et de communication ne sont pas les moindres.
Les relations de surveillance forment un mécanisme central qui engendre au
sein des populations cette autorégulation par la discipline, qu’un exemple
peut éclaircir : celui du projet de prison panoptique de Bentham. Son projet
architectural consistait à placer une tour de garde au centre d’un espace
circulaire occupé par les cellules des prisonniers, ainsi confinés autour de la
tour. Les gardiens pouvant voir, à tous moments, les activités d’un seul ou de
tous les prisonniers, on crée ainsi la possibilité d’une surveillance régulée et
continue. Les prisonniers agissent en complète transparence, dans
l’impossibilité d’échapper à la vue des gardiens, et la conscience qu’ils ont
d’être observés transforme leurs actions. Au bout de quelque temps, les
gardiens deviennent inutiles puisque les prisonniers ont mentalement intégré
leur surveillance, se pliant d’eux-mêmes à la règle. Selon Foucault
[7] : « les
armes et la violence physique sont inutiles… Un regard suffit. Un regard qui
inspecte, un regard que chaque individu soumis à son poids finira par
intérioriser au point d’être son propre gardien, chacun exerçant ainsi sa
propre surveillance sur et contre lui-même ».
En extrapolant ce modèle carcéral, Foucault soutenait que les Etats
contemporains utilisent des technologies de visibilité, essentiellement sous la
forme de « renseignements », pour effectuer la surveillance de leurs
populations, et font usage du principe d’
incertitude pour l’exercice de leur
pouvoir journalier dans leurs relations avec les petits groupes sociaux
[8]. La
production des
savoirs est donc fondamentale dans les relations de pouvoir.
Des fichiers détaillés concernant les individus et leur personnalité sont
sauvegardés dans d’immenses bases de données centralisées qui enregistrent
tout, depuis le nom, l’adresse et les numéros d’identification
bureaucratiques, jusqu’aux détails des comportements individuels (voir les
casiers judiciaires
[9] ) ou le fonctionnement des corps humains (voir les
dossiers médicaux
[10] ). La conséquence de ces pratiques est l’instauration
d’une surveillance réglementaire par l’Etat sous la forme d’une norme
sociale. Quand des individus consentent normalement à de telles pratiques de
surveillance, la société finit par s’imposer une
autodiscipline et accepte en
définitive les normes ainsi déterminées.
Après Foucault, des théoriciens ont développé ses théories d’un pouvoir
fondé sur la visibilité en soutenant que les pratiques microsociales entre
individus, reposant sur le désir et l’identité, sont aussi importantes que les
fichiers étatiques quand il s’agit de parvenir à la normalisation par
autorégulation du comportement des individus. Selon Sawicki
[11], « les
pratiques disciplinaires… sont localisées dans des institutions… mais
également, au niveau microsocial, dans les activités et les habitudes
journalières des individus. Elles consolident leurs acquis non par la menace
de la violence ou de la force, mais plutôt en créant des désirs, par
l’attachement des individus à des identités spécifiques, et en établissant des
normes à l’aune desquelles les individus, leurs comportements et leurs corps
sont jugés et en fonction desquelles ils s’autocensurent ».
Le désir de
s’identifier aux autres incite au désir de pratiquer une
autosurveillance et de se corriger soi-même pour respecter les normes
sociales
[12]. Les dynamiques du pouvoir social résident donc autant dans les
interactions micro-sociales et les relations interpersonnelles que dans les
mécanismes des institutions ou des corps constitués, et le pouvoir généré par
les technologies de l’information et de la communication s’exerce entre les
individus, et entre les individus et les institutions, par l’emploi quotidien de
ces technologies. Des dynamiques complexes d’exercice du pouvoir et de
résistance à ce même pouvoir sont ainsi engendrées.
Dans un cadre de vie sociale plus étendu que celui la prison, nous pourrions
facilement penser aux équivalents contemporains, informatifs et
communicants, du
Panopticon de Bentham
[13]. Outre les sondages des
populations de plus en plus omniprésents, qu réalisent de façon routinière
aussi bien l’Etat que les entreprises privées, les nouvelles technologies
médiatiques et d’information offrent un grand nombre d’échantillons de
techniques de surveillance centralisée – comme, par exemple, la TVCF
(télévision en circuit fermé
[14] ). Dans la vie courante cependant, l’existence et
l’emploi des techniques de surveillance centralisée sont complétés par toute
une autre gamme de technologies de reconnaissance et d’observation. Des
théoriciens contemporains prétendent donc qu’à côté de nombre de mesures,
la surveillance s’intensifie avec la convergence des systèmes de
renseignements et de communications, ce qui demande de repenser le
concept de surveillance lui-même
[15]. Ces mesures de la « capacité de
surveillance » comprennent l’étendue de la mémoire des ordinateurs, leur
portée, la vitesse du flux d’informations et la visibilité relative des personnes
sur le réseau
[16]. On dit avec ironie que la « nouvelle surveillance » a acquis
des pouvoirs plus routiniers et plus étendus grâce à sa distribution et sa
décentralisation, et qu’elle « transcende la distance, l’obscurité et les
barrières physiques… transcende le temps… est peu visible ou invisible ;
[que] les sujets qui lui sont soumis en ont de moins en moins conscience…
[qu’elle] est fréquemment involontaire… la prévention [en] est une
préoccupation première… elle ne demande pas un travail intensif mais
d’importants capitaux… [et] elle implique un maintien de l’ordre autonome
et décentralisé
[17] ».
Dale Spender
[18], parmi d’autres, soutient que ces systèmes très techniques
qui permettent aux gens de
communiquer, leur permettent également d’être
contrôlés, et forment un procédé récursif de façonnement social de
l’information et de la communication. Cette « nouvelle surveillance » mêle
de façon cruciale la consommation et la production. La convergence des
technologies de téléphonie mobile met en lumière le développement
désormais atteint par la surveillance d’Etat grâce aux activités de recueil de
renseignements des instituts de sondage. Ici, nous devrions penser aux
moyens employés par ces instituts pour recueillir des renseignements pour
leurs clients. Ces instituts rassemblent dans d’immenses bases de données
tous les renseignements concernant les préférences et les habitudes du
consommateur, y compris des listes exhaustives de détails intimes. Ces
pratiques se sont répandues grâce à l’informatique et au progrès des
télécommunications, notamment grâce au web – un cas d’espèce : les
« cookies », qui renseignent les serveurs hôtes sur leur audience, la
fréquence des « clics », les antécédents de navigation, le temps passé sur
telle ou telle page d’un site particulier, et enregistrent même des détails
personnels d’achats en ligne. De même, les fichiers d’enregistrement de
l’utilisation courante d’un téléphone portable fournissent un historique
détaillé du temps et des localisations des appels. Sont concernés la fréquence
et la durée des appels, les numéros composés et reçus, qui sont corrélés à des
appareils particuliers. Ces pratiques commerciales sont désormais
considérées comme allant de soi. En outre, la conservation et la mise à jour
de ces renseignements requièrent souvent l’active collaboration de ceux qui
sont soumis à ce contrôle minutieux
[19].
Les technologies de téléphonie mobile contemporaines connectent donc des
réseaux de particuliers et de communautés par l’intermédiaire d’une
infrastructure technologique, d’appareils de plus en plus personnalisés
(possédés par des individus particuliers et associés à eux par tous les acteurs
concernés) et d’un ensemble d’organismes qui fournissent les appareils et les
services. Avec l’introduction des services géo-dépendants et par satellites, la
capacité technique de surveillance atteint un degré beaucoup plus étendu
d’encadrement des relations, non seulement entre des organisations et
l’individu, mais également entre les individus eux-mêmes – un ensemble de
relations relativement négligé par la recherche spécifiquement orientée vers
les relations de contrôle. L’un des emplois de ces nouveaux services de
localisation le plus souvent cité est la possibilité de déterminer la position
géographique des camarades ou des petit(e)s ami(e)s au cours de leurs
déplacements dans les grands ensembles urbains.
D’un côté donc, les appareils portables présentent bien la possibilité pour des
structures institutionnelles (publiques ou privées) de contrôler activement les
activités des individus, à la façon d’autres technologies numériques
contemporaines. Les activités de contrôle en arrivent à être considérées
comme allant de soi et à se « normaliser », en devenant un aspect de la vie
sociale acceptable et accepté dans les échanges quotidiens. En même temps,
nous nous attendions à ce que les individus résistent à ce contrôle par leur
propre usage des mêmes appareils.
Si des renseignements relatifs à l’utilisation d’appareils mobiles peuvent être
centralisés dans des structures institutionnelles, des réseaux de
communication décentralisés peuvent voir le jour grâce aux TIC – des
connexions multiples entre individus et institutions qui peuvent être réalisées
sur le modèle des amis épiant la jeune femme grâce à l’emploi de leurs
téléphones portables. Comme avec Internet, la configuration physique de ces
technologies permet qu’elles soient (comme les possibilités de
communication qu’elles présentent) distribuées et nomades. Qui plus est, les
contextes sociaux dans lesquels les mobiles opèrent, changent constamment,
par opposition aux relations stables et centralisées décrites par Foucault.
Jusqu’ici, malgré les nouvelles orientations des sciences sociales, qui
conceptualisent la surveillance en la rapprochant de la « consommation »,
peu nombreuses sont les études qui ont examiné les relations potentielles
entre deux types différents de surveillance : d’une part, la surveillance des
individus par des organismes, surveillance surtout corporelle, abstraite,
bureaucratisée et numérisée ; et d’autre part, le contrôle exercé par
l’intermédiaire des technologies de la présence à distance, entre des
personnes mutuellement redevables, dans le cadre du face à face de leurs
relations intimes fondées sur la confiance et la responsabilité. Pour
approfondir l’exploration des possibilités issues de ces recherches, je me
tournerai à présent vers l’examen de quelques cas empiriques, issus
d’observations de terrain, afin d’étudier comment la surveillance et
l’observabilité réciproques peuvent être utilement rapprochés. Je formerai
l’hypothèse que des recherches qualitatives et empiriques sur la façon dont
les gens parlent de la technologie mobile et des relations qu’elle médiatise
montrent que la surveillance, comme pratique plutôt que comme concept,
dépend du contexte, et repose surtout sur les changements apportés aux
modalités, intimes ou abstraites, des relations ainsi entretenues.
Qui observe et surveille qui ?
Sur la base des explorations précédentes, j’aborde maintenant l’étude de
quelques résultats d’enquête issus, d’une part, d’entretiens avec des
adolescents, leurs parents et leurs professeurs, d’autre part, d’observations
des usages dans les institutions scolaires et les espaces publics. Au cours du
travail d’enquête que nous avons mené jusqu’ici dans le cadre de notre
projet, les adolescents ont été une importante source de données concernant
les pratiques sociales quotidiennes de dépendance collective et réciproque,
de confiance et d’obligation de rendre des comptes. Mon argument est que
les adolescents sont visiblement soumis à deux types de surveillance : l’un
qui concerne l’institution scolaire et leurs parents, l’autre qui est en fait celui
de leurs pairs, une surveillance qui est plutôt un contrôle dont ils sont à la
fois objets et participants, à un degré tel que l’importance grandissante des
technologies de téléphonie mobile est devenue évidente dans la vie
quotidienne. Les appareils mobiles peuvent à la fois permettre aux
institutions de surveiller plus facilement les individus (pas seulement les
adolescents), et à un nombre significatif d’autres acteurs sociaux d’effectuer
également des contrôles, mais ces mêmes appareils peuvent être utilisés pour
échapper à toute surveillance ou contrôle. Les dynamiques de ces relations
semblent évoluer au même rythme que l’évolution des technologies de
téléphonie mobile.
Contrôle et régulation par les adultes
L’emploi du mot « adolescent » pour désigner une catégorie relative à la fois
à l’identité et au comportement (outre son emploi pour désigner une classe
d’âge) comporte un grand nombre de significations. Cet usage est basé sur le
contexte, et il change selon le moment, le lieu et les circonstances sociales et
interactionnelles. Parce que les « adolescents » forment une catégorie sociale
encadrée par celles des « enfants » et des « adultes », leur statut (leur
autonomie d’action, surtout) est parfois remis en question par « les autres »
(parents, institutions scolaires, police), c’est-à-dire par tous ceux qui sont
socialement tenus responsables de leur bien-être. Les jeunes sont par
conséquent sujets à différentes formes de contrôle, aussi bien de la part de
leurs familles que des institutions sociales – et ces relations sociales sont
« normalisées » et considérées comme allant de soi. Cependant, les
téléphones portables s’immiscent de plus en plus dans ces relations.
Relativement à l’usage des technologies de téléphonie mobile, le contrôle
des parents d’adolescents s’exerce principalement de deux façons
différentes. D’abord, le contrôle sur l’état de l’adolescent, l’endroit où il se
trouve et ses activités s’effectue par un appel sur le portable. Lorsque les
adolescents possèdent des téléphones mobiles, les parents les utilisent de
plus en plus comme des appareils leur permettant de s’épargner bien des
soucis et de rester en relation avec leurs enfants lorsqu’ils se trouvent dans
des endroits jusqu’alors inaccessibles. Les questionnaires remplis par les
adolescents traduisent l’importance qu’ils accordent à la possibilité de
communiquer avec les membres de leur famille, et en font une des
principales raisons pour posséder un téléphone portable. Ils citent d’ailleurs
l’inquiétude de leurs parents (et la leur), avant les « urgences » et la
« sécurité », comme raison principale de posséder un téléphone portable. En
même temps, certains adolescents reconnaissent qu’ils accepteraient d’être
l’objet d’un contrôle éventuel de la part de leurs parents même dans des cas
jugés désagréables, uniquement pour pouvoir être équipés d’un téléphone
mobile. Dans ces cas, ils gèrent les contraintes de justifications mutuelles en
ne disant pas toute la vérité tant sur l’endroit où ils se trouvent que sur
l’identité de ceux qui les accompagnent – ou bien ils mentent vraiment.
Les parents et les adolescents racontent parfois les conflits qui les opposent
pour savoir qui appelle en cas de sortie. Quelques parents admettent qu’ils
utilisent le numéro du portable des adolescents pour les appeler, découvrir
où ils se trouvent et leur proposer d’aller les chercher en voiture pour les
ramener à la maison par exemple. D’autres parents ont cependant affirmé
que l’important n’était pas tant qu’ils puissent contacter leur enfant que ce
dernier puisse les appeler si besoin était avec son portable :
Je préfère sentir, non pas que je puis l’appeler instantanément, mais qu’elle,
elle puisse m’appeler.
Nous ne l’utilisons pas pour la contacter, ni pour pouvoir la contrôler de près.
Voilà, c’est juste une question de confiance.
Des adolescents prétendent que leurs parents n’utilisent le portable que pour
les suivre à la trace et décrivent les stratégies mises en œuvre par les uns et
les autres. Par exemple, dans l’entretien suivant :
Ma mère a l’habitude d’être comme ça, et elle les déteste [les mobiles], mais
elle a toujours voulu savoir où j’étais, alors… c’est ça que je n’aime pas.
Tout le monde sait tout le temps où vous êtes., c’est pour ça que je ne les
aime pas [les mobiles].
Vous ne leur dites pas où vous êtes !
Je vais sortir, et je vais chez des amis… jusqu’à vraiment tard, et ma mère ne
sera pas contente, et je n’appellerai pas à la maison… et comme ça ils seront
tous énervés, et ce sera ‘tu n’iras plus nulle part’. Avec le téléphone ils
peuvent juste dire : « oh ! à quelle heure rentres-tu à la maison, tout va bien ?
bla-bla-bla… »
Parfois ils [demandent où je suis]. Si je dis : « Je vais à tel endroit », ils vont
penser que j’y suis déjà, ou quelque chose comme ça… Ou je ne le dirai pas,
je dirai : « Je suis juste dehors avec un de mes amis ».
Si vous dites que vous êtes chez un ami, alors ils savent que vous êtes là et
pensent que c’est mieux… parce qu’ils peuvent essayer d’vous appeler sur la
ligne des parents vu qu’c’est là qu’vous êtes censé être. Alors ils essayent et
appellent, comme ça ils savent si vous y êtes vraiment.
Bien sûr les parents ne sont pas dupes. Ils connaissent bien les stratagèmes
de leurs enfants. Parmi les parents, ceux qui ont affirmé que les portables ne
servaient que pour permettre aux adolescents d’appeler les adultes en cas de
besoin n’ont d’ailleurs pas manqué de constater ces stratagèmes :
Oui, je pense qu’elle m’a dit parfois : « Je fais un détour et passe chez
Vicky » et quand plus tard elle appelle et que vous entendez un horrible bruit
de fond qui ne semble pas être celui de chez Vicky mais plutôt celui d’un
pub… Elle ne ment peut-être pas ouvertement en disant : « Je suis avec
Vicky », mais vous vous sentez un peu... A cet instant je me dis que je suis
trop naïve.
Dans une seconde série d’exemples, on remarque que le contrôle parental
s’effectue différemment. Les parents surveillent activement l’usage que
leurs enfants font de la téléphonie mobile elle-même. La plupart des jeunes
gens, à qui nous avons parlé et qui possédaient un portable, l’utilisent chez
eux à cause de l’intimité qu’il leur procure. Les parents ont, sans aucun
doute, reconnu les besoins d’intimité de leurs adolescents, mais ils ont
également remarqué que les adolescents peuvent utiliser leur portable pour
les « court-circuiter » :
D’après ce que je peux voir… les deux avantages de ces trucs à messages
c’est 1) je pense que c’est moins cher, et 2) cela permet de ne pas laisser les
autres savoir qui vous a laissé un message quand vous n’en avez pas envie.
C’est comme ça, en tout cas, qu’elle [l’adolescente] l’utilise… Elle écoute
ses messages sur son portable et hop ! elle monte à l’étage pour utiliser le
poste fixe. Je suppose qu’elle appelle des gens qui ne me plaisent pas ! Elle
dit bien à qui elle va téléphoner ou vaguement quelque chose, mais cela veut
dire que je n’ai pas de questions à poser… Et dans un certain sens elle n’avait
pas aimé que les téléphones soient dans des endroits accessibles à tout le
monde. Oui, il y en a un à côté de mon lit, mais les autres se trouvent dans
des endroits tels que le salon ou des pièces analogues. Alors comme elle ne
pouvait pas parler en privé, elle s’en est acheté un [portable]…
Un certain nombre de parents ont également rapporté que leurs adolescents
passaient un temps considérable pendus au téléphone de la maison, et que
cela pouvait devenir problématique avec les personnes qui tentaient d’entrer
en communication avec eux [les parents] :
Elle a acheté elle-même son portable car elle passait tellement de temps avec
le téléphone fixe que, premièrement, plus personne ne pouvait plus me
contacter, et deuxièmement, je ne pouvais plus, moi-même, appeler
l’extérieur… Je pense que c’est aussi pour avoir un peu d’indépendance, ce
que, dans un certain sens, je peux comprendre. Mais ce que je ressens, eh
bien, c’est que mon travail est vraiment trop important… Ce n’est pas tout à
fait ce que je voudrais dire, mais vous savez…
Un parent a même rapporté des appels au milieu de la nuit, ce qui perturbait
l’ordre domestique. Il a donc contrôlé l’usage du portable par sa fille pour
que cela ne se reproduise plus.
Les amis téléphonent à n’importe quelle heure de la nuit, et je ne pense pas
qu’ils appelleraient à minuit s’ils utilisaient le téléphone familial. Mais vous
auriez à entendre sonner le portable à minuit !
Les adolescents, eux, décrivent les règles domestiques et les contraintes
posées à l’usage de leur mobile, en précisant quand, où et combien de temps
ils peuvent l’utiliser, aussi bien à la maison qu’à l’extérieur. Les parents
tentent également d’établir certaines règles pour l’usage du téléphone mobile
en raison de l’importance des dépenses ainsi engagées. Pour le groupe des
plus jeunes, ces règles étaient définies au préalable et représentaient la
condition sine qua non de l’achat et de l’utilisation du portable. A d’autres
moments, les parents ne s’étaient pas rendu compte du coût d’un portable,
pensant qu’il serait comparable à celui de leur téléphone. Ainsi c’est le cas
dans le groupe des plus grands, dans lequel les parents ont considéré comme
allant de soi (et ils ont d’ailleurs décrit cette supposition comme de la
naïveté) que leurs enfants utiliseraient un portable avant tout pour leur
tranquillité et leur sécurité.
Les parents qui avaient des soucis financiers ont expliqué comment, à cause
du montant élevé des factures du portable, ils ont dû en fixer les règles
d’utilisation et encourager leurs enfants à accepter une part de responsabilité
économique dans son utilisation.
Nous lui avons dit qu’elle devait accepter d’être responsable de l’usage
qu’elle ferait de son téléphone, et elle doit désormais assumer le coût des
appels qu’elle donne, à l’exception des appels à la maison et pour les taxis,
etc., de même que le coût des appels longue distance sur le téléphone fixe.
On dirait désormais qu’elle restreint d’elle-même ses appels et qu’elle
comprend mieux combien ça coûte.
Il s’est constamment avéré, d’ailleurs parmi les différents groupes de jeunes,
que ce téléphone leur permettait d’acquérir une plus grande indépendance,
aussi bien sociale qu’économique. Leurs amis pouvaient les contacter et
parler directement avec eux sans passer par l’intermédiaire de leurs parents.
Tout en étant, pour les adultes, un moyen de contrôle potentiel, ce téléphone
permet également aux adolescents de contourner et d’échapper au contrôle et
à l’attitude de « gardiens de prison » de leurs parents. Il leur permet de
développer un plus grand sens des responsabilités en gérant eux-mêmes leurs
propres affaires.
Cependant, l’usage que font les adolescents de leur portable n’est pas
seulement contrôlé par leurs parents. L’école les soumet également à une
surveillance (bien plus importante) et à une réglementation de l’usage de
leurs téléphones mobiles. Les adolescents décrivent les règles
institutionnelles concernant l’emploi du téléphone mobile dans les écoles :
interdiction pendant les cours, et parfois utilisation prohibée à l’intérieur de
l’établissement scolaire. D’une part, les représentants de l’institution scolaire
décrivent la raison d’être de cette interdiction en insistant sur la gêne que les
téléphones portables sont à même de causer pendant les cours. D’autre part,
les enseignants et les directeurs d’établissements se préoccupent surtout des
risques associés à l’utilisation des téléphones mobiles en raison de
l’importance qu’ils tiennent dans le trafic clandestin scolaire des biens de
consommation. Ce sont en particulier les groupes d’adolescents les plus
jeunes qui ont parlé de la possibilité d’être rackettés à cause de la valeur de
revente des portables sur les marchés clandestins. Trouvés par des
professeurs, les téléphones mobiles étaient confisqués et rendus à une date
ultérieure.
L’interdiction des appareils mobiles entrait dans le cadre de la
réglementation déjà existante concernant les objets interdits (comme les
vestes de cuir, les chaussures de sport et les baladeurs) et également de celle
régissant la conduite des élèves (par exemple, à la sortie de l’école et pour
des raisons de sécurité, l’interdiction d’emprunter certaines rues pour rentrer
chez eux). Etaient courantes des précautions particulières d’emploi du
portable dans les lieux publics, et quelques adolescents ont même insisté sur
le fait qu’ils n’utiliseraient pas leur appareil dans les rues proches de leur
école en dehors des heures de classe, et qu’ils feraient de même là où ils
envisageaient le risque que quelqu’un le leur vole – ils ont cité les lieux
qu’ils n’avaient pas l’habitude de fréquenter et des lieux considérés comme
« dangereux ».
Sans que cela soit surprenant, les adolescents refusaient de se plier à la
surveillance institutionnelle, évoquée plus haut, de leurs activités et
continuaient à utiliser leurs téléphones mobiles au sein de leurs
établissements scolaires. Dans toutes les écoles, ces interdictions ont tout de
suite abouti à l’utilisation des messages textuels (SMS). Grâce aux SMS, les
adolescents peuvent, à l’insu des professeurs, rester en contact avec des amis
qui peuvent se trouver dans l’enceinte du collège et à l’extérieur – le SMS
est décrit comme un mode de communication discret. Puisque, parfois, les
téléphones portables étaient totalement interdits, les jeunes ont accordé de
l’importance à leur dissimulation pour qu’ils ne soient pas confisqués. Une
des stratégies employées à été d’utiliser les téléphones dans les toilettes ou,
en dehors de l’établissement scolaire, dans les lieux publics traversés
pendant leur trajet aller ou retour. Une jeune fille nous a relaté qu’en allant
aux toilettes, elle trouvait toujours tout un groupe de filles en train de
téléphoner avec leurs portables – ayant trouvé là le seul endroit retiré non
surveillé par les enseignants.
L’encadrement réglementaire venant des adultes, aussi bien à la maison
qu’au sein des institutions, est donc à la fois accepté et refusé par les
adolescents eux-mêmes en quête d’indépendance et d’autonomie
personnelle. Les appareils mobiles fournissent ainsi un terrain de
négociation pour le contrôle, la réglementation et l’obligation mutuelle de
rendre des comptes. Dans le cas du contrôle parental, les adolescents peuvent
parfois y participer activement quand ils se trouvent dans des lieux publics.
Ils seront d’accord avec leurs parents pour ce qui est de l’estimation du
risque et du danger de la rue, et parlent des « urgences » et de la « sécurité »
comme des raisons pour s’équiper d’un téléphone portable. Cependant ils
n’acceptent pas l’idée d’un contrôle parental sur l’usage qu’ils font de leur
téléphone. Ils utilisent souvent leur portable à la maison pour éviter que leurs
parents les écoutent, comme cela se produit avec les téléphones fixes. Ils
disent souvent utiliser leur portable pour éviter que leurs parents les
contrôlent car il permet de ne pas dire la vérité, ou de ne dire qu’une partie
de la vérité quand leurs parents leur demandent où ils sont et ce qu’ils font.
En outre, ils développent des « stratégies de gestion des parents » en réponse
à la surveillance parentale de leur usage du portable, pratiquement de la
même manière qu’ils résistent au contrôle institutionnel de leur emploi du
portable en créant pour ce faire des espaces privés, loin de la surveillance
des enseignants.
Quand les adolescents se contrôlent mutuellement
En enquêtant sur les vies sociales des adolescents et de leurs téléphones
portables, il est rapidement devenu évident que les adolescents utilisent leurs
mobiles pour se solidariser et se différencier socialement, aussi bien entre
eux, qu’avec d’autres groupes sociaux (principalement, mais pas
exclusivement, le groupe social parental). Les téléphones portables sont un
lieu, matériel et symbolique, où nouer des relations de différence et
d’alliance, où se construire ainsi en tant qu’être humain, dans la dynamique
des formes changeantes de ces dispositifs téléphoniques et des vicissitudes
propres aux rapports sociaux des groupes d’adolescents.
C’est par deux volets particuliers de relations sociales que les portables
s’insèrent dans les identités et les différences au sein des groupes
d’adolescents : par la valeur économique et culturelle qu’ils possèdent dans
une hiérarchie de valeurs en rapport avec les produits culturels, et au travers
de leur valeur performative dans l’expression du changement des identités et
des solidarités.
Comme nous en avons débattu plus haut, la valeur économique et la valeur
culturelle des téléphones mobiles résultent des marchés clandestins de biens
de consommation déjà existants dans les écoles, tout en contribuant à leur
existence. Quand on leur demandait pourquoi les téléphones portables
présentaient une valeur suffisante pour être volés et revendus sur un
« marché clandestin », les groupes donnaient deux raisons : l’argent et la
mode.
La valeur économique des téléphones était relative. Selon le groupe des plus
jeunes, les objets en circulation sur le marché clandestin comprenaient les
téléphones mobiles, les bipeurs, l’argent,, les cartes d’abonnements de
transport, les baladeurs, les CD, les mini-consoles de jeux, les cartes
pokemon et des vêtements tels que vestes de cuir ou chaussures de sport. Les
téléphones mobiles ont semblé être au sommet d’une hiérarchie de valeurs,
d’abord en raison de leur relative rareté dans l’environnement scolaire
(certaines écoles ayant interdit les portables), ensuite parce que, selon les
adolescents, plus on devient vieux, plus on peut se faire voler des choses
« importantes ». Or parmi ceux-ci, les mobiles constituent les objets les plus
« graves ». Le prix de revente des combinés dépendent de leur marque et de
leurs caractéristiques. Les combinés et les cartes SIM, de même que des
accessoires tels que les kits mains libres ou les « façades », peuvent être
vendus séparément.
Le rôle de la mode dans la valeur culturelle des téléphones mobiles faisait
référence à la valeur des paramètres esthétiques en rapport avec des réseaux
plus amples de signification dans la consommation des produits, ainsi qu’à la
valeur performative offerte par l’exhibition de ces objets de grand prestige.
Le téléphone portable, en tant qu’article, en tant qu’objet, n’est pas
seulement une technologie fonctionnelle ayant un « effet » sur des groupes
sociaux particuliers (pour le meilleur ou pour le pire), mais il est plutôt un
élément de toute une gamme de produits déjà porteurs d’un usage et d’une
signification (incluant des sens identitaires) dans la vie quotidienne. Par
conséquent, le statut social atteint dans les groupes d’âge grâce à cette
exhibition des téléphones mobiles, était exprimé selon les critères
« branchés » (dans le groupe des plus jeunes) ou « cool » (dans le groupe
d’âge moyen). Tous les adolescents interrogés ont montré des connaissances
étendues sur les styles et les paramètres ergonomiques ainsi que sur les
éléments techniques. Quand ils parlaient du design et des caractéristiques,
c’est en se référant aux publicités existantes, et les participants les plus
jeunes identifiaient les particularités techniques et commerciales du
téléphone qu’ils possédaient. Les mobiles étaient évalués selon des critères
tant fonctionnels qu’esthétiques et quatre qualités étaient particulièrement
importantes – la plus importante étant de pouvoir changer le « look » du
téléphone, mais les autres facteurs décisifs étaient son encombrement (pour
pouvoir le dissimuler), sa solidité (pour résister aux cartables), et, enfin, son
coût. Ces adolescents remarquaient certains appareils (valorisation de la
marque), leurs caractéristiques particulières (telles que la possibilité de les
paramétrer ou de les personnaliser) ou leur rareté, et les qualifiaient alors de
« cools » : une façon d’augmenter la valeur d’un téléphone et d’élever le
statut de son propriétaire.
L’importance donnée à la mode et au statut ressortait davantage des
entretiens avec le groupe des plus jeunes. Parmi les plus enthousiastes,
certains étaient très au courant des qualités esthétiques de leur engin et de la
façon dont il contribuait à « la présentation de soi
[20] ». Parmi ces utilisateurs,
on trouve de longues explications sur la ligne de leur mobile, l’utilisation des
services offerts comme celui des messages courts (SMS), et les fonctions qui
offrent la possibilité d’être membres d’une communauté (comme les
répertoires, les jeux et les résultats sportifs).
On entre en compétition pour voir qui a trouvé le meilleur mobile.
C’est comme avec les baskets. Tout le monde va au Citadium. Tout le monde
regarde vos baskets. Alors si vous ne voulez pas ressembler à celui qui a des
baskets pourries… Et c’est encore la même chose [avec les mobiles].
La présentation de soi dans le cadre d’une réalisation dynamique et
mouvante de l’appartenance au groupe est bien « une production active et
engagée de soi et de la société qui, plutôt que d’assimiler les individus aux
styles, s’approprie les codes et les modes, dont la création est propre à
chacun
[21] ».
De toute évidence, c’est pour s’identifier et se solidariser à leur groupe que
les adolescents utilisent leurs téléphones mobiles comme des objets à la
mode et donnent de l’importance à leur style. Cependant, bien que moins
évidentes, leurs fonctionnalités ont également une valeur performative. Par
exemple, les adolescents utilisaient des fonctions comme le répertoire pour
leur présentation personnelle ou celle de l’identité de leur groupe. Leurs
paramètres d’affichage incluait la possibilité de se présenter différemment à
ses pairs ou à sa famille. Pour montrer aux amis qu’on a atteint une certaine
position dans un réseau de relations personnelles et que l’on est membre
actif d’une communauté particulière, il fallait avoir les « bons » noms dans
son répertoire. Envoyer et recevoir des appels et des SMS entre membres
influents c’est également une façon de faire connaître publiquement sa
participation à un groupe affinitaire, au même titre que discuter des appels et
des messages ainsi que de leur sens au sein d’un groupe d’adolescents.
Recevoir des appels d’amis alors qu’on est à la maison, c’est prouver à ses
parents et à sa famille que l’on a des relations sociales qui n’ont rien à voir
avec les leurs et c’est donc une façon importante d’affirmer son identité en
tant que membre d’un groupe d’adolescents.
Le contrôle de ces participations et de leurs mises en jeu réciproques étaient
dès lors, pour les adolescents, une façon importante d’exprimer leur
solidarité. Ce contrôle mutuel et autorégulé crée continuellement des liens
statutaires et communautaires parmi les groupes d’adolescents. Ils utilisent
les appareils pour contrôler des changements complexes et hautement
dynamiques dans leurs relations entre pairs – où sont leurs camarades, que
font-ils et, plus important encore, avec qui sont-ils. Ce contrôle réciproque
est appréhendé en termes positifs et pleins d’émotion du fait des occasions
d’entrer en contact avec leurs amis grâce à leurs téléphones. Ces contacts
étaient maintenus avec leurs camarades de classe en dehors des heures de
cours, et avec leurs amis, élèves d’autres écoles, pendant les heures de cours.
C’est grâce à la possibilité de tels contacts que le mobile a acquis une valeur
sociale dépassant sa valeur économique et son sens culturel. La valeur du
contact social et affectif est démontrée par les attributs émotionnels
hautement positifs associés à l’accès et à la disponibilité qui sont au centre
de la perception qu’ont les jeunes gens de leurs téléphones mobiles.
Les téléphones portables étaient utilisés non seulement pour consolider des
relations interpersonnelles et de statut dans le groupe, mais également pour
gérer les relations entre différents groupes de jeunes gens. Le groupe des
plus jeunes a décrit des situations où, par exemple, des batailles dans la cour
de récréation étaient organisées grâce aux téléphones mobiles qui étaient
utilisés pour appeler du renfort aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de
l’école. Un certain nombre de médias du Royaume-Uni ont récemment
insisté sur le harcèlement et la brutalité à l’école perpétrés grâce aux
mobiles.
En dehors des communications avec les amis et les membres de la famille qui
sont toujours pragmatiques (« viens me chercher à la gare »), « la micro-co-ordination » des activités entre
jeunes est donc, d’une part, pratique et sert,
d’autre part, à consolider les identités et les activités de groupe. Ling et Yttri
[22]
définissent quelques-unes de ces dynamiques comme une « hyper-co-ordination » qui inclut non seulement les aspects instrumentaux de la gestion
de l’accessibilité, mais ajoute également une dimension expressive
(communication sociale et affective), ainsi qu’une présentation de soi à
l’intérieur des groupes et entre eux. La même dynamique a été trouvée parmi
les jeunes gens qui participaient à notre enquête. Ling et Yttri avancent qu’une
hyper-coordination, comprenant ces derniers éléments, est plus importante
pour les adolescents que pour les autres groupes. Les conséquences de
l’identité et de l’identification juvéniles, les concepts du moi et de la dignité
humaine au sein de la famille et des groupes d’égaux, sont les principaux
éléments identifiés en dehors de l’étude de Ling et Yttri
[23].
Surveillance et observabilité
Pour comprendre les « activités de contrôle » dans la vie courante, le sens de
ces exemples indique qu’une contrainte mutuelle de justification est liée à la
« surveillance » dans la mesure où il existe une base contextuelle dans le
domaine de la relation de confiance ou des relations réglementaires
contrôlées. L’expérience et la pratique de la « surveillance », en tant que
signalement de relations sociales de contrôle et d’observation à but
réglementaire, dépendent des relations sociales préexistantes et des contextes
dans lesquels l’action sociale les met en œuvre. Même si certains exemples
de relations adolescent-parent ont pu être interprétés comme des relations de
confiance avec une obligation mutuelle de se rendre des comptes, dans
certaines circonstances certains adolescents les vivent comme une
« surveillance », surtout ceux qui ont une certaine autonomie. Ceci fait foi à
la notion d’une surveillance qui ne serait pas un ensemble unique de
relations prédéterminées et institutionnellement fondées qui reposeraient sur
des technologies spécifiques ; une surveillance qui serait un domaine de
pratiques sociales et de compréhensions reliées, dans la vie quotidienne, par
une série de technologies et étroitement limitées par des relations de
confiance et de justification mutuelle.
Ces différentes formes d’interaction sociale par les technologies de
téléphonie mobile suggèrent certainement que les pratiques de contrôle
mutuel par les technologies d’information et de communication sont en train
de changer. Mais de nombreuses théories contemporaines de surveillance et
d’autorégulation au travers de l’identité et de la communauté ne tiennent pas
compte de ce changement. C’est spécialement le cas quand les capacités de
surveillance des réseaux de téléphonie mobile ont également le potentiel de
donner naissance à des formes plus larges, plus distribuées, plus intenses et
plus intégrantes de surveillance
institutionnelle aussi bien dans la production
que dans la consommation. Les questions de surveillance et de contrôle
mutuel, de visibilité et de justification soulèvent le problème de la vie privée
et de la confiance entre les individus, les organisations et les institutions. Il
faudrait remarquer que la notion de vie privée est à la fois propre au contexte
et à la culture/légalité, et pas toujours assez extensive dans ses implications
pour comprendre la qualité et l’étendue du changement potentiel des
relations par téléphone mobile émergeantes. Une des questions pour sortir de
ces relations est la suivante : les individus pourront-ils choisir de partager
avec d’autres l’information locale qu’ils généreront en utilisant les services
et les outils de géo-dépendance en développement ? En théorie, de nombreux
individus peuvent très bien être heureux en laissant tomber, dans certaines
circonstances, cette notion abstraite qu’est leur « droit à l’intimité » pour
utiliser des services de positionnement global pour trouver un taxi, quelque
part dans Londres, au cours d’une nuit noire et en pleine tempête de neige
fondue. D’un autre côté, comme l’a démontré le cas des jeunes, certains
individus et certains groupes ont déjà un « droit à l’intimité » plus étendu
que d’autres. Certains suggèrent que, selon les différents groupes sociaux,
les conceptions relatives aux notions d’intimité et de technologies de
surveillance sont totalement différentes
[24]. Tous ces facteurs influencent les
attentes sociales pour une frontière entre la surveillance légitime et la
surveillance illégale, le contrôle mutuel et l’obligation de rendre des comptes
acceptables ou inacceptables, et le caractère propre à l’intimité, la visibilité
mutuelle et la disponibilité. La surveillance, la régulation et la justification
sont, dans la vie quotidienne, un terrain de lutte et de négociation pour
l’identité et l’activité, ainsi que pour leur contrôle.
Pour un sociologue, la normalisation sociale des pratiques de contrôle au
niveau des relations individuelles de la vie courante, aussi bien dans un cadre
public que privé, revêt un intérêt spécifique. Une surveillance routinière, par
des institutions et des organisations, normalise les relations d’observation et
de contrôle ainsi que la libre-réglementation qui en résulte. Une enquête en
cours suggère que des individus peuvent utiliser leur appareil mobile pour
aider à leur propre surveillance par des institutions, ou au contraire la
refuser. En même temps, ils prennent également part à un contrôle routinier
d’eux-mêmes et de leurs semblables au travers de ces mêmes technologies,
et ils reconnaissent que les autres sont autoréglementés et responsables de
leur usage des appareils dans des contextes à la fois de présence collective et
de présence à distance. Cet ensemble de relations suppose un changement :
le passage d’une régulation active d’autres personnes par les réseaux de
téléphonie mobile (que ce soit dans le domaine étatique ou dans celui de la
consommation) à l’acceptation mutuelle de leur autorégulation par des
personnes responsables de leur propre usage des appareils de téléphonie
mobile, visibles et joignables à tous moments et en tous lieux par des
personnes désignées.
Tant que ces relations par téléphone mobile conserveront des éléments
communs à la « surveillance » et à son refus, il faudra approfondir l’enquête
sur la façon dont, dans la vie courante et parmi quels usagers et utilisateurs,
se définiront les frontières entre un contrôle légitime et un contrôle illégal.
Dans cette perspective, les notions de « protection de la vie privée », de
public et d’intime, d’individuel/personnel et de collectif pourraient ainsi être
redéfinies.
·
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[1]
L’enquête sur laquelle se fonde ce chapitre est intitulée « Mise en forme sociotechnique des
Communications personnelles par les Multimédia mobiles ». C’est un projet d’une durée de
trois ans, financé selon le schéma du DTI Foresight Link, et sponsorisé par l’ESRC, quatre
opérateurs réseau (BT Cellnet, One2One, Orange et Vodafone), et un fournisseur sur Internet
de documents numérisés, Granada Multimedia. Les enquêtes effectuées, dans le cadre de ce
projet, avec des méthodes qualitatives et ethnographiques, portent sur la production, la
réglementation et la consommation des technologies de téléphonie mobile. Les données
discutées ici ont été tirées d’un travail d’observations approfondies et d’entretiens qualitatifs.
[2]
LAURIER, 1999.
[3]
L’enquête Stempec à laquelle cet article fait référence a été effectuée dans une High School
(équivalent d’un Collège d’Enseignement Secondaire) au sud du Centre de Londres, et dans
deux Six Form Colleges (établissements entrant dans le cadre de l’enseignement post-obligatoire) de la ‘Ceinture Verte’. Le C.E.S. du sud de Londres compte environ 1700 élèves,
d’une tranche d’âge allant de 11 à 18-19 ans et son périmètre scolaire s’étend sur plusieurs
quartiers de Londres, avec une population dont le profil socio-économique et ethnique est
mixte. Selon un adjoint au maire, les proportions entre garçons et filles sont d’environ 45 %
de filles et 55 % de garçons. La composition ethnique des élèves est de 40 % d’Anglais, 30 %
d’Africains ou d’Afro- antillais et 30 % d’Asiatiques. Les deux Sixth Form Colleges de la
« Ceinture Verte » reçoivent des élèves de la classe d’âge 16-19 ans. Dans l’un de ces deux
collèges, les professeurs estiment qu’approximativement 70 % des élèves sont équipés d’un
téléphone, un pourcentage qu’ils estimaient réparti à peu près également entre les garçons et
les filles (un chiffre qui tend à suggérer, par exemple, qu’un accès et un usage différents du
téléphone fixe selon le sexe, noté antérieurement, a pu être remis en cause par la téléphonie
mobile. Voir, par exemple, Rakow, 1988,1992 ; Rakow et Navarro, 1993). Le CES londonien
avait interdit à tous l’usage, dans son enceinte, d’un certain nombre d’objets, parmi lesquels
les appareils mobiles en tous genres, mais les Sixth Form Colleges n’ont interdit l’emploi des
portables que pendant les cours.
[4]
GRENN et HARVEY, 1999.
[6]
FOUCAULT, 1975.
[7]
FOUCAULT, 1977,155.
[9]
Voir FOUCAULT, 1975.
[10]
Voir FOUCAULT, 1972.
[11]
SAWICKI, 1991,67-68.
[12]
Voir, par exemple, BORDO, 1989 ; LYON, 1994,2001 ; SAWICKI, 1991.
[13]
BOGARD, 1996 ; LOADER, 1997.
[14]
LYON, 1994 ; MCCAHILL, 1996 ; MCGRAIL, 1999.
[15]
DANDEKER, 1990 ; LYON, 1994,2001.
[21]
SHIELDS, 1992,2.
[22]
LING et YTTRI, 1999.
[23]
NAFUS et TRACEY,1999 ; KASENIEMI et RAUTIAINEN, 1999.