2002
Réseaux
L’impact du telephone portable sur quatre institutions sociales
Richard Ling
Ce texte examine la diffusion, en Norvège, du téléphone mobile, plus
précisément parmi les adolescents, groupe social au taux d’équipement
proche de 100 %. L’intérêt de cette situation est de pouvoir nous révéler les
mécanismes d’une telle adoption. L’auteur étudie les travaux de Rogers,
ceux de Silverstone et Haddon et leur perspective d’applications
domestiques. Les côtés positif et négatif de leurs approches sont examinés à
la lumière de l’expérience récente des téléphones mobiles. L’intérêt de
Rogers repose sur ses arguments relatifs aux mécanismes sociaux qui sous-tendent la diffusion et sur son travail concernant la masse critique de
l’équipement en communication. En revanche,, ses prémisses dans l’univers
du marketing et celles d’une diffusion progressive peut-être simpliste sont
mises en question. L’approche alternative, celle d’un usage domestique, est
plutôt considérée comme une analyse globale des adoptions a posteriori.
L’auteur nous offre ici une approche compréhensive de la façon dont les
innovations changent les contextes sociaux tout en étant changées par eux et
conclut en esquissant plusieurs domaines de recherches complémentaires.
This paper is an examination of the diffusion of mobile telephony in Norway,
and particularly among teens. There has been a near saturation of this social
group. Given this situation, it is of interest to know what this can tell us
regarding the mechanisms of adoption. The author looks into the work of
Rogers and that of Silverstone and Haddon and their domestication perspective.
The positive and the negative sides of these approaches are examined in light of
recent experience with the mobile telephone. Rogers’ discussion of the social
mechanisms behind diffusion and his work on the critical mass of
communication equipment are of interest. On the other hand his basis in the
world of marketing and perhaps simplistic diffusion progression are questioned.
The alternative approach, that of domestication, is seen to be more of a global
analysis of adoptions ex post facto. The approach provides one with an
understanding of how innovations change and are changed by their social
contexts. Finally, several areas of further research are outlined.
Dans cet article, je confronte les analyses sociologiques de quatre
institutions avec le téléphone portable. Ces institutions sont
l’adolescence, l’éducation, la démocratie et la bureaucratie. Je tiens
à souligner qu’il ne s’agit ici que d’une approche de surface et non d’une
tentative d’analyse approfondie. L’intention de l’article est de faire ressortir
quelques-unes des questions et les conséquences préliminaires de la
rencontre entre les institutions et la technologie. L’analyse des nombreux
travaux consacrés à chacune de ces quatre institutions outrepasse donc
largement les frontières du présent travail.
Il existe une multitude d’institutions, plus ou moins importantes, qui
ressentent l’impact des nouvelles technologies de l’information et de la
communication (NTIC), et plus particulièrement du téléphone portable. Le
choix de ces quatre institutions s’explique de par le fait qu’elles ont dû déjà
faire face à l’adoption des téléphones portables, ou bien qu’elles sont en train
de l’être. La nature exacte de ces impacts et leurs significations seront
examinées plus loin.
Le lecteur doit également être conscient du fait que cette mise en parallèle
n’a pas pour but de démontrer que les institutions sont en danger. En fait, il
se pourrait très bien que la téléphonie mobile améliore leur fonctionnement.
Il est cependant clair que dans certaines situations, l’interaction entre la
technologie et les structures sociales entraîne certaines frictions. La
recherche concernant cette interaction révèle à divers degrés la façon dont
les institutions sociales évoluent et s’ajustent à la nouveauté et à
l’innovation. La téléphonie mobile peut rationaliser des fonctions et des
activités variées. Cela peut amener une meilleure coordination et de
meilleures interactions au sein de la démocratie, de la bureaucratie, de
l’éducation et de la famille ou du groupe de pairs. Dans le même temps, cela
peut compromettre les anciennes façons de procéder et ainsi devenir un sujet
d’anxiété et de débat.
Plutôt que de dire que le téléphone portable est une innovation
révolutionnaire, il serait mieux de caractériser son impact en le rapprochant
de la mouche qui capte l’attention de l’éléphant, tandis que ce dernier broute
comme à son habitude. Il se peut qu’un certain degré de frustration soit
ressenti, mais l’épaisseur de la peau replace le phénomène en perspective.
Enfin, le lecteur notera que la plupart des données empiriques présentées ici,,
au même titre que leur analyse, sont issues de mes travaux sur l’utilisation
des téléphones portables par les adolescents. Ces analyses m’ont mis en
contact avec une littérature qui permet d’appréhender les autres domaines
que sont la démocratie, la bureaucratie et le système éducatif. J’espère
cependant que je n’abuse pas le lecteur en déplaçant cette discussion au sein
de domaines dans lesquels les adolescents ne sont pas normalement
considérés.
Dans ce qui suit, je vais procéder à une présentation rapide de ces quatres
institutions : la démocratie, la bureaucratie, l’éducation et l’adolescence. Je
m’intéresserai ensuite à l’adoption des téléphones portables en Norvège. Je
finirai en mettant en contraste ces deux éléments et en examinant les
questions engendrées par cette interaction.
L’ADOPTION DES TELEPHONES PORTABLES EN NORVEGE
Les quatre institutions mentionnées ci-dessus sont toutes, à divers degrés,
sujettes à l’adoption du téléphone portable. L’effet spécifique des
interactions sera examiné dans la section suivante. Tout d’abord, il est
important de replacer tout cela dans le contexte approprié, i.e. l’adoption
générale du portable. Nous serons ainsi en mesure de mieux en évaluer les
conséquences en Norvège.
Je m’appuie sur deux bases de données. La première provient de l’enquête
nationale sur l’utilisation des médias menée par Statistiques Norvège. Cette
enquête a regroupé ses données au cours des quatre trimestres 1999 et a
concerné un total de 1 898 personnes, âgées de 9 à 79 ans
[1]. La seconde
provient d’une enquête menée par Telenor R&D sur l’utilisation des
portables par les adolescents. Les données ont été recueillies pendant la
dernière semaine de novembre 1999. Le questionnaire à été distribué à
1 006 adolescents norvégiens
[2].
Les données récoltées par Statistiques Norvège montrent un taux élevé de
pénétration du portable en Norvège. Les données indiquent qu’à peu près
80 % des foyers en ont possèdent un. Au plan personnel, on remarque aussi
que 58,1 % des personnes possèdent ou disposent d’un portable
[3]. De plus, on
voit qu’environ 15 % de la population dispose d’un accès régulier à un
portable, alors qu’ils n’en possèdent pas, et qu’un peu plus de 17 % dispose
d’un accès irrégulier. C’est chez les interrogés parmi les plus jeunes et les
plus âgés,
i.e. ceux en dessous de 15 ans et au-dessus de 67, que l’on a
recensé les taux les plus bas d’accès à un portable. Les données montrent
que seulement 37 % des plus de 67 ans et 25 % des moins de 15 ans en
possèdent un
[4]. Les plus âgés semblent ne pas être enthousiastes à l’idée
d’adopter l’appareil, alors que, comme nous le verrons plus loin, les jeunes
adolescents deviendront probablement rapidement des utilisateurs de
portable. La véritable croissance des acquisitions semble se produire entre 14
et 17 ans. Le taux d’adoption des 17-20 ans se trouve approximativement
entre 70 % et 80 %.
Si l’on s’intéresse maintenant plus spécifiquement aux adolescents, les
données récoltées grâce à l’enquête de Telenor R&D montrent qu’en juin
2000, environ trois quart des 13-20 ans avaient adopté un portable en
Norvège. Si l’on va plus loin, on remarque que les filles et les garçons
adoptent les portables à peu près à la même vitesse,
i.e. une proportion
identique des deux groupes a aujourd’hui accès à un portable. Jusqu’ici, les
taux de pénétration étaient plus élevés chez les garçons. L’élimination de la
différence entre les genres ne tient néanmoins que pour les plus jeunes. Les
données de Statistiques Norvège qui examinent tous les groupes d’âge,
montrent que les hommes sont sur-représentés et les femmes sous-représentées parmi les possesseurs de portables, lorsque l’on se penche sur la
différence sexuée
[5].
Les données fournies par Telenor R&D montrent que les messages textuels
[6]
sont très utilisés par les adolescents. Presque tous ceux qui ont un portable
ont envoyé ou reçu des messages textuels et environ la moitié de ceux qui
ont accès à un portable en sont des utilisateurs réguliers. Parmi les
utilisateurs réguliers, il est indiqué qu’environ quatre messages sont reçus et
quatre sont envoyés chaque jour. Les messages sont envoyés et reçus à des
endroits divers, dont l’école. En fait, une des raisons de l’adoption des
messages textuels est qu’ils sont considérés comme plus discrets que
l’interaction orale. De plus, ils sont moins chers qu’une conversation
téléphonique standard et asynchrones.
L’adolescence sera la première institution à retenir notre attention
[7]. Cette
période de la vie est une constante dans la société moderne industrialisée ou
postindustrialisée. Notre notion moderne d’adolescence est, presque par
définition, un état transitoire
[8]. Les vies de ceux qui la traversent sont peu
stables. Comme il a été noté dans une autre analyse,
Parmi les « briques » qui formeront l’édifice de la vie d’un individu , peu
sont déjà en place pendant l’adolescence. Sa maison, son éducation, ses
relations sociales et intimes et sa carrière ne sont pas encore des données
établies. Alors que pendant l’enfance la sphère parentale conditionne
l’individu, la période de l’adolescence le voit évoluer vers une période plus
indépendante de sa vie. Ainsi, le lieu de résidence peut être transitoire. Il
acquière le bagage éducationnel dont il aura besoin plus tard, mais ce n’est
pas suffisant. Il commence à rencontrer des amis possibles mais les relations
sont souvent transitoires, confuses et peu concluantes. Il dispose de jobs et de
sources de revenu variés mais ils sont, eux aussi, transitoires. Les corps
même des adolescents vont d’une forme enfantine à une forme adulte [9].
L’adolescence est un phénomène largement associé à la société
industrialisée. Dans les sociétés non industrialisées, il existe souvent une
transition relativement directe entre l’enfance et une version
comparativement achevée de l’âge adulte
[10]. La transition dans les sociétés
industrialisées est, par contraste, plus diffuse et plus étendue. Il existe des
raisons pratiques à cela. Alors que dans le cadre des sociétés traditionnelles
de filiation, les générations connaissent des situations de vie similaires, dans
les sociétés industrielles et post industrielles, elles ont à faire face à des
situations qualitativement différentes. Le développement rapide des
techniques et de la technologie entraîne que l’expérience des vieilles
générations n’est que partiellement applicable à la situation de leurs enfants.
L’enfant est, dans un sens, acteur de sa propre socialisation
[11].
A l’intérieur de ce contexte, et de par le besoin d’une main d’œuvre
hautement qualifiée, les enfants sont placés dans un système éducationnel
qui conduit en lui-même à étendre la, période de l’adolescence
[12]. Cela
signifie également que ce ne sont pas les parents qui ont la responsabilité de
la plus grande partie du processus de socialisation, mais le système scolaire.
A cela s’ajoute l’appartenance à un groupe dans lequel l’individu se
reconnaît et qui joue un rôle significatif dans son développement. Il prend
une place centrale dans l’organisation des activités de l’individu, son sens de
l’identité, ses habitudes de consommation et ses orientations
[13]. Selon
Sullivan, « La pré-adolescence commence à procurer à l’individu des
expériences sociales utiles pour la répartition et l’organisation sociale. Cela
commence avec la relation par laquelle deux groupes [dyades] en viennent à
adopter une organisation sociale plus large, le gang
[14]. »
C’est en fait pendant cette période que les liens d’amitié et de filiation à un
groupe sont les plus forts. Pendant l’enfance, ce sont les parents qui sont au
centre. Puis, une fois que l’on a un partenaire stable et des enfants, on
devient à son tour le centre pour quelqu’un. Selon Rubin, « Cette période est
sans doute la seule de la vie pendant laquelle les amis sont pleinement au
centre, transcendant toutes les autres relations de par leur importance
imminente qui l’emporte sur tous les autres aspects de la vie et nous engage
sur une base journalière. » L’amitié entre pairs devient un aspect significatif
de la vie pendant l’adolescence. Rubin note que dans le même temps, la
relation à la famille est souvent « caractéristique du conflit et du combat
pour l’indépendance
[15] ».
Youniss suggère que cette expérience est en fait essentielle. Il note que
l’interaction avec les parents et les adultes fournit une expérience de l’ordre.
Par contre, l’interaction avec les pairs donne à l’adolescent l’impression
qu’il peut modifier l’interaction sociale et créer sans contrainte
[16]. Selon
Fine, les pairs apportent un sens de la confiance en soi, une autorévélation
réciproque, un support émotionnel, des conseils et des informations
[17]. Ils
font prendre conscience de la possibilité de la vulnérabilité entre égaux, de la
sensibilité aux besoins des autres et plus généralement, permettent de
s’intégrer aux interactions sociales en dehors du cercle familial.
Le groupe a une fonction de protection et est également actif dans la
définition des membres par rapport à ceux qui n’en font pas partie. La
définition du groupe peut passer par l’existence d’un répertoire d’argot, de
surnoms, d’artefacts, d’idoles, de musique etc. Ces éléments de sous-cultures
aident l’individu à s’intégrer au sein d’un groupe. Cela ne signifie cependant
pas qu’il n’existe aucune friction ou conflit, notamment entre le noyau et les
groupes sociaux périphériques
[18]. On retrouve également l’utilisation de traits
sous- culturels variés dans le processus de démarquage par rapport à la
famille. Le style vestimentaire, le langage utilisé, les produits consommés et
d’autres dispositifs sociaux sont utilisés dans le but de tracer les frontières
entre les générations. Le portable et le jargon qui l’accompagne est devenu
un de ces dispositifs.
Relation de l’adolescence au portable
Le téléphone portable modifie les dynamiques de l’adolescence et le
processus d’émancipation. Nous avons vu qu’il abaisse le seuil de
disponibilité et de nouvelles façons d’organiser la vie de tous les jours
peuvent en découler. Il permet d’entretenir la dynamique de groupe qui est
une activité très importante dans la relation de l’adolescent à ses pairs.
Dans cette partie, je vais traiter de la relation existant entre le portable et la
famille et entre le portable et le groupe, de son utilisation puis de quelques
questions concernant le terminal en lui-même.
Relation des parents au portable
Le téléphone portable a une double implication dans la relations ados-parents. Il permet une meilleure coordination au sein de la famille, mais il
fait aussi émerger un certain nombre de questions relatives à l’émancipation
de l’adolescent. Dans la mesure où il facilite la prise de contact, l’appareil
permet une meilleure coordination ou microcoordination. C’est ce qu’aborde
Ola, un père dont les enfants possèdent et utilisent des portables.
A 12,13 et 14 ans, ils sont très actifs notamment au plan sportif et quand ils
entrent au lycée, ils ont d’autres préoccupations (Ola).
Le portable facilite le travail de coordination de leurs activités avec la
famille. Ils peuvent, par exemple, appeler leurs parents quand ils ont terminé
leur activité, ce qui leur évite ainsi d’arriver trop en avance ou trop en retard.
De plus, il leur permet de joindre leurs parents quand ils en ont besoin et de
recevoir les messages et informations nécessaires à l’organisation familiale.
Ce dernier point amène la question de la liberté des adolescents. On associe
l’adolescence à une émancipation grandissante de l’enfant et le portable joue
un rôle dans ce processus dans la mesure où il permet une certaine liberté en
même temps qu’il maintient un lien. Les commentaires des parents
témoignent de la difficulté à trouver un juste milieu.
Anne : J’ai un garçon de 17 ans. Il est à la fac. Il n’a pas de portable mais il
peut parfois en emprunter un. Je pense maintenant à lui en acheter un pas
cher parce qu’il commence à sortir de temps en temps. Il va en ville et ce
n’est pas pour qu’il m’appelle ou que je l’appelle moi, mais simplement au
cas où il arriverait quelque chose. Cet été, il a assisté à une conférence à la
fac et il n’a pas pu attraper le dernier métro. Il aurait pu nous appeler pour
qu’on vienne le chercher. Dans ce type de situation, je pense que c’est mieux
d’avoir un portable… (mis en relief par l’auteur)
Marta : J’ai une fille de 17 ans et je n’aime pas qu’elle se rende en ville. J’ai
si peur mais je ne peux qu’accepter, vous savez. Mais ça aide qu’elle ait un
portable parce qu’elle peut appeler s’il arrive quelque chose. Ce n’est pas
pour contrôler ma fille que je veux qu’elle prenne son portable mais… euh…
Enquêteur : Pour sa propre sécurité ?
Marta : « Si quelque chose arrive, appelle à la maison et on arrive tout de
suite ! », vous savez bien. Parce qu’elle a besoin de sortir et de découvrir
Oslo. Elle doit découvrir le monde.
On remarque de quelle façon les parents contrebalancent la liberté par
l’insécurité. Ils sont conscients de la nécessité pour leurs enfants de bouger
plus et en dehors du champ habituel. Mais dans le même temps, ils veulent
être disponibles en cas de problème. Ils voient leurs enfants comme des
personnes autosuffisantes mais ressentent sans doute également les
problèmes transitionnels qu’ils rencontrent. Dans ce contexte, le portable est
un type de lien qui étend les obligations parentales au-delà de leur terrain de
prédilection traditionnel. Son adoption est donc bienvenue. Un autre point à
souligner est le glissement d’influence vers le groupe que l’appareil permet
et qui peut être interprété différemment selon les générations.
Relation du groupe au portable
Comme nous l’avons suggéré plus haut, les adolescents entrent dans le
processus de mise en place de leur propre environnement social. Une des
fonctions clairement établie du portable est qu’il permet de mettre en place
un réseau de communication sur lequel les parents ont peu d’emprise. On a
retrouvé cette caractéristique lors de l’étude sur l’adoption du portable par
les officiers de police.
Si l’on considère le rôle de coordination joué par le portable, on distingue
deux types de communications. Le premier est celui de la communication
directe pour l’organisation des activités et le second du maintien du lien au
sein du groupe. Dans les deux cas, l’adoption du portable permet aux
adolescents de coordonner leur vie sociale et, dans un certain sens, de
dissimuler leurs activités à leurs parents.
Le portable est avant tout utilisé dans un but de coordination fonctionnelle
au sein du groupe. On peut le comprendre à travers le commentaire d’Arne :
J’imagine que ça concerne 75 % (des mes appels). Tu te demandes
simplement où ils sont, s’ils vont venir, ce qu’ils font ou des trucs de ce
genre. Ils appellent juste pour savoir ce qui se passe. On s’appelle avant les
cours pour savoir si on a quitté la maison et après, pour savoir ce qu’on fait
après les cours (Arne 17).
Le portable n’est pas seulement utilisé dans un but de coordination des
activités courantes. Selon les informateurs, il est beaucoup plus utilisé
pendant le week-end que ce soit vocalement ou textuellement.
Inger (17) : Si tu as un portable, tu peux changer tes projets. On n’a pas besoin
de se donner rendez-vous ; on peut juste s’appeler quand on veut, en fait.
Enquêteur : Mais comment est-ce que vous vous mettez d’accord ?
Inger : Je ne sais pas, on se met d’accord sur l’endroit, et l’heure et s’il y a un
changement, on décide de se rencontrer ailleurs par exemple, si c’est plus
facile.
Arne (17) : J’ai l’habitude de faire des plans par téléphone [portable].
« Qu’est-ce que tu fais ce soir ? » « Je ne sais pas encore. » « OK, je te
rappelle plus tard. »
Enquêteur : En fait, vous appelez pour savoir si vous pouvez faire quelque
chose ensemble ?
Arne : Ouais. Par exemple, aujourd’hui je suis ici et je peux simplement dire
à mes amis que je les appellerai quand j’aurai fini. C’est bien plus facile que
de prévoir à l’avance ce qu’on va faire.
Selon les adolescents, le portable apporte une certaine intimité. Il leur donne
accès à un réseau de communication en dehors de la tutelle parentale.
C’est bien quand quelqu’un laisse un message sur le répondeur du portable
plutôt que sur celui de la maison. Je peux rappeler les personnes ; c’est un
peu plus privé (Rita 18).
Si je n’avais pas de portable, mes parents connaîtraient tous les gens avec qui
je traîne, quand je ne serais pas à la maison, et si mes amis voulaient laisser
un message sur le répondeur, il faudrait qu’ils réfléchissent vite pour trouver
quoi dire. Quand on a un portable, on a un répondeur et un téléphone
personnel (Erika 17).
Le portable apporte ainsi aux adolescents la possibilité de coordonner
directement et rapidement leurs activités sans être sous le regard direct de
leurs parents. Mais le portable est utilisé dans le cadre d’interactions à un
degré plus haut que celui de la dynamique de groupe. Il est aussi un moyen
par lequel ils peuvent développer leur sens de l’identité et de la filiation et
également de nouvelles amitiés.
Comme nous l’avons aussi vu plus haut, les ados peuvent, grâce au portable,
se familiariser avec le sentiment d’appartenance. Recevoir et envoyer des
messages confirme l’appartenance au groupe (Stuedahl, 1999). Beaucoup
d’importance y est accordée. On le comprend grâce aux commentaires de
Bente (18) :
« Si je reçois un message, je suis curieuse. Je veux participer. Alors, si je suis
sous la douche et que je reçois un message, vous savez, il faut que je le lise.
Si j’écris un message et que je ne reçois pas de réponse tout de suite, c’est
comme, vous savez, quoi… »
Ces réflexions soulignent le rôle de l’accessibilité aux yeux des ados. Etre
disponible pour ses semblables mais aussi être au courant de ce qui se passe,
du lieu où ça se passe et se savoir impliqué sont des préoccupations
importantes. Tout cela va bien au-delà de l’échange de l’heure et du lieu du
rendez-vous. Il s’agit aussi d’interaction sociale. Cette approche plus
casuelle de l’utilisation du portable est évoquée par Nora (18) qui dit :
« [Avec] les amis, on papote alors que les parents… ils appellent toujours
pour quelque chose. »
Ce type d’interaction se rapproche du maintien du lien au sein du groupe que
nous avons abordé plus haut. Il s’agit d’un type d’interaction sociale au sein
de laquelle l’expéditeur et le destinataire partagent une expérience
commune. Cette expérience commune peut découler de la téléphonie
traditionnelle vocale ou textuelle.
L’expérience [des communications portables] possède un contenu concret qui
peut prendre la forme de blagues, d’images ou autre. Il existe de plus un
meta-contenu, i.e. l’expéditeur pense au destinataire et lors de leur prochaine
rencontre, ils seront capables de fonder une certaine portion de leur
interaction sur cet échange de messages. Les messages servent à lier les
membres du groupe entre eux par le biais de la mise en place d’une histoire
ou d’un récit commun. Comme un des adolescent l’a noté « si tu reçois un
message sympa ou cool, tu le renvoies souvent. » Le partage des messages
est ainsi une façon de donner et il fait partie de l’objectivation de la
relation [19].
Plus spécifiquement le recours aux messages textuels, de par la difficulté
d’utilisation des touches
[20], la limitation de l’espace disponible
[21] et leur
nature même, implique que cette forme de communication passe par
l’établissement d’abréviations et d’un jargon. Ce dernier qui met l’accent sur
les homophones, les mots de même origine et les abréviations
[22], peut être
quelque peu illicite. Plusieurs des messages sont caractéristiques d’un
contenu explicitement sexuel alors que dans le même temps la plupart sont
envoyés et reçus pendant les cours où l’utilisation du portable est interdite.
La volonté de transgression de l’individu est un indicatif de son engagement
vis-à-vis du groupe.
Le langage employé nous permet d’appréhender une autre dimension
expressive du portable,
i.e. la façon dont l’appareil est utilisé en vue de
développer et de contrôler les liens au sein du groupe. L’utilisation du jargon
ou de néologismes en rapport avec le contexte, permet une identification des
membres, délimite le groupe et exclut ceux qui ne le maîtrisent pas
[23]. Ceux
qui se trouvent en dehors du groupe ne comprendront pas le langage utilisé
et seront incapables d’y avoir recours. En général, l’utilisation de l’argot est
ainsi un des aspects de la formation identitaire des adolescents mais aussi
des autres groupes.
Le portable va au-delà de la confirmation des relations existantes. Les
messages textuels ont permis la mise en place de nouvelles relations. La
nature asynchrone des ces messages permet à un nouveau couple de se
découvrir des centres d’intérêt et de mettre en place de façon plus paisible
leur relation. De plus, le fait que le contact soit direct et non médiatisé par
les parents supprime les obstacles à l’interaction. Les commentaires d’Ida
décrivent la raison pour laquelle les messages textuels sont préférables à la
conversation directe.
On n’a alors pas besoin d’utiliser la parole pour exprimer sa colère ou pour
rompre. Tu dois avoir du temps pour penser… Tu l’utilises toujours dans des
situations comme celle-là parce que ça laisse une chance à l’autre pour
réfléchir et répondre « non ». Si tu as la personne au téléphone, c’est pas
toujours facile de répondre « non » (Ida 18) (mise en relief de l’auteur).
Concernant la mise en place des relations amoureuses, les informateurs ont
apporté les commentaires suivants :
Enquêteur : Vous avez dit que lorsque vous rencontrez des personnes en
ville, vous trouvez plus facile de leur envoyer des messages plutôt que de leur
parler. Est-ce que vous le faites immédiatement ?
Rita (18) : Non, le lendemain ou plus tard. Si vous avez échangé vos numéros
de téléphone, c’est plus facile de s’envoyer des messages que de se
téléphoner.
Erika (17) : Si tu rencontres un mec sympa et qu’il te donne son numéro, tu
ne peux pas savoir si c’est un crétin ou s’il l’a fait sérieusement. Alors, tu lui
envoies un message et au moins tu peux savoir ça. Il a aussi la possibilité de
refuser.
Ida (18) : Ou si tu regrettes, tu peux tout simplement ne pas répondre à ses
appels [24] ou à ses messages.
Enquêteur : Vous ne lui en renvoyez pas ?
Rita : Tu évites alors la rencontre embarrassante avec une personne à laquelle
tu n’as vraiment rien à dire.
Alors que le premier contact se fait en personne, l’exploration du potentiel
relationnel est menée de façon asynchrone. Cela permet au couple potentiel
de composer des messages orientés et peut-être de s’appuyer sur
l’expérience de leurs amis pour générer les réponses. De plus, on a ici
recours à une voie de communication directe sans intermédiaire des parents
ou des professeurs, dont la présence serait source d’embarras. Il n’est en fait
pas vraiment nécessaire de se voir dans la mesure où aucun échange
physique n’a eu lieu. Suite au contact initial et à l’évaluation des possibilités,
le couple peut commencer à utiliser les appels téléphoniques synchrones et
finalement se rencontrer dans le cas de l’existence d’un intérêt mutuel. Ce
n’est donc pas surprenant de constater que le portable est utilisé dans ce
genre de situation.
L’évaluation de la popularité et l’établissement du statut
Je me suis jusqu’à présent intéressé à l’utilisation du portable pour
l’interaction électroniquement médiatisée. Mais il intervient également dans
d’autres types d’interaction. On vise par là les différentes façon d’évaluer la
popularité de quelqu’un et la nature symbolique du combiné en lui-même.
Le portable offre aux ados différents moyens de mesurer leur popularité. Un
de ces indicatifs est le nombre de messages textuels reçus. Tous les
informateurs l’ont souligné.
J’ai reçu aujourd’hui sept ou huit messages de lui et j’ai donc renvoyé sept ou
huit messages mais ce n’est pas comme ça tous les jours, vous savez. Quand
je rentre à la maison, j’ai souvent une tonne de messages qui m’attendent
mais ça dépend des jours et des personnes avec qui tu es en relation.
(Erika 17)
Erika utilise le nombre de messages textuels qu’elle reçoit pour évaluer la
quantité de ses interactions. Le portable permet de plus une comparaison
entre le nombre des noms entrés dans le répertoire des numéros appelés et le
nombre de messages présents dans la fonction répertoire du répondeur. Le
portable peut donc être utilisé pour documenter le degré d’intégration au
groupe.
Mais le portable possède physiquement une valeur sociale. Les
commentaires nous ont montré clairement que les ados portent une certaine
importance au modèle, à la taille, à la façade et aux fonctions du portable.
Ils accordent de l’importance à ces caractéristiques. Une mère a remarqué
que sa fille refusait d’utiliser son téléphone pour des raisons de taille et de
vieillesse du modèle.
Ma fille de 13 ans est autorisée à utiliser celui de son père mais elle refuse. Il
devrait être exposé dans un musée. Il a deux ans et on ne peut pas se montrer
avec. Mes deux filles revenaient du Danemark en Ferry le week-end dernier.
J’ai dit à l’une d’elle de nous appeler pour convenir de l’heure à laquelle il
faudrait venir les chercher. « Avec ce téléphone ? Tu es folle ? ». J’ai été
confrontée à un refus catégorique. Elle a dû transférer la carte SIM sur son
téléphone. Elle n’aurait jamais voulu toucher l’autre en public. Elle aurait dû
se cacher.
Les informateurs étaient très renseignés concernant les types de combinés
disponibles sur le marché. Ils connaissaient les modèles, les capacités et les
possibilités offertes par chacun, bien que nous devons souligner que c’était
au design et à l’aspect visuel qu’ils attachaient le plus d’importance. C’est la
taille de l’appareil qui attirait plus particulièrement leur attention. Le
commentaire de Nina (18) illustre bien cette préoccupation : « Ça dépend de
son aspect et de la taille. C’est souvent le plus petit portable qui bénéficie du
statut le plus haut. » Celui d’Inger va dans le même sens :
Inger (17) : J’ai un téléphone Bosh vraiment horrible.
Enquêteur : Pourquoi est-il horrible ?
Inger : Parce qu’il est énorme et horrible.
Le portable doit également être correctement exposé. Comme pour tout autre
type d’objet à vocation statutaire, il s’agit d’une question délicate qui
nécessite une certaine compréhension et gestion de la part des adolescents.
Enquêteur : Comment transportez-vous votre portable ? Vous le portez à la
ceinture ?
Arne (17) : Caché autant que possible ?
Enquêteur : Caché autant que possible ?
Oda (18) : C’est ringard de porter le portable à la ceinture. C’est nul
d’exposer son portable.
Enquêteur : C’est nul d’exposer son portable ?
Nina (18) : Je pense que ça fait con.
Enquêteur : Où devrait-il être ?
Inger (17) : Dans ton sac ou ton sac à main.
Arne : Ou dans ta poche.
Enquêteur : Pourquoi ne doit-on pas le montrer ?
Oda : Ce n’est pas qu’on ne doit pas le montrer mais tu passes pour l’idiot du
village si tu le porte à la ceinture.
Le portable a été adopté par une grande majorité des adolescents norvégiens.
Son adoption modifie les contours de l’adolescence de plusieurs façons. Elle
change la façon dont la famille coordonne ses activités, la façon dont le
groupe les planifie, le style et la forme de l’interaction expressive et la
manière dont le statut est établi et élaboré. Il se peut qu’avec la maturation
de la technologie, son potentiel de révélation du statut perde en intensité.
Cependant, la technologie continuera à avoir son importance parmi les ados.
Nous pouvons imaginer un futur dans lequel le portable sera institutionnalisé
au sein de l’interaction entre les adolescents.
Le rôle de l’individu dans l’éducation
Le système éducatif, plus spécifiquement les élèves du primaire et du
secondaire, est une institution confrontée à l’arrivée des communications
mobiles. Avant de s’intéresser aux effets de cette innovation, il peut être
utile de planter le décor en nous penchant sur les structures de cette
institution.
Selon Foucault
[25], le système éducatif est l’une des nombreuses institutions
qui ont récusé l’idée qu’il fallait traiter des classes de personnes pour l’idée
que chacun devait être traité et suivi individuellement. Cette évolution a
commencé au XVII
e siècle. D’autres institutions ont adopté une position
similaire envers l’individu : la prison, l’armée, l’entreprise et l’hôpital. Le
but de cette transition était de confronter l’individu à des connaissances, des
comportements, une discipline, un rendement et une santé standard. Une des
questions centrale ici est la confiance que l’ont peut apporter aux
observations hiérarchiques qui permettent aux étudiants, prisonniers, soldats,
travailleurs ou patients d’être observés sans remarquer l’observateur.
L’objectif était de connaître et de faire évoluer l’individu dans une direction
prédéterminée.
Foucault a remarqué dans
Surveiller et punir, que « les institutions
disciplinaires ont sécrété une machinerie de contrôle qui a fonctionné
comme un microscope de la conduite ; les divisions ténues et analytiques
qu’elles ont réalisées ont formé, autour des hommes (sic.) , un appareil
d’observation, d’enregistrement et de dressage
[26]. ». L’impératif était ici et
selon Foucault de « démultiplier le regard » des observateurs et – cela revêt
une importance particulière lorsque l’on s’intéresse au portable – de gêner
l’établissement de communications entre les observés.
Ces principes s’appliquent au système éducatif comme aux autres
institutions mentionnées ici. Cela était précisément ancré dans ses structures.
Foucault décrit l’école comme une « machine pédagogique », qualité qui
caractérise l’ensemble de l’institution. Il remarque : « Une relation de
surveillance, définie et réglée, est inscrite au cœur de la pratique
d’enseignement : non point comme une pièce rapportée ou adjacente, mais
comme un mécanisme qui lui est inhérent, et qui multiplie son efficacité
[27]. »
Considérer l’individu physiquement n’est cependant pas suffisant. Au-delà
de la structure physique de l’école et de l’accent mis sur l’individu, est aussi
le besoin d’utiliser des formes actives de l’analyse individuelle. C’est à
l’examen, par lequel on est en mesure d’extraire la compréhension de l’élève
et de la codifier, que l’on a alors recours. Selon Foucault : « Il établit sur les
individus une visibilité à travers laquelle on les différencie et on les
sanctionne. C’est pourquoi, dans tous les dispositifs de discipline, l’examen
est hautement ritualisé
[28]. » Avant cette forme individualisée de l’éducation,
l’école était une scène sur laquelle les élèves « puisaient leurs forces les uns
envers les autres par des formes variées de l’argumentation ». De plus en
plus, aux XVII
e et XVIII
e siècles, l’école est devenue une institution au sein
de laquelle les élèves étaient comparés les uns par rapport aux autres et
relativement à un ensemble de connaissances. L’examen était, et est
toujours, le moyen utilisé pour cette analyse. Il extrait de l’individu,
habituellement par écrit, une compilation de leur savoir concernant le sujet
en question. Suite à l’analyse, l’individu est répertorié en vue d’une
évaluation plus générale. Y sont réunies les forces et faiblesses de l’individu
envers la récompense et la sanction. Foucault va plus loin en soutenant que
l’examen et la documentation qui en découle réduit l’individu à un cas. « Le
cas […] c’est l’individu tel qu’on peut le décrire, le jauger, le mesurer, le
comparer à d’autres et cela dans son individualité même ; et c’est aussi
l’individu qu’on a à dresser ou redresser, qu’on a à classer, à normaliser, à
exclure, etc.
[29] »
Sans doute pour la première fois, les écrits concernant l’individu transitent
d’une description des héros et des rois à une objectivation et soumission des
individus. Plutôt que de participer à la célébration des héros, la littérature est
exploitée dans un but d’exercice direct du pouvoir sur l’individu.
Il existe un lien qui mérite intérêt entre le caractère sacré de l’examen et
l’essor des communications sans fil. La question évidente ici est celle de la
capacité de l’institution à conserver son rôle panoptique lorsque la
communication entre les élèves, est à tout dessein, invisible.
Le téléphone portable dans le système éducatif
Si l’on considère maintenant l’impact du portable sur le système éducatif. Il
y a ici aussi une tendance à l’organisation de l’interaction à des niveaux plus
élémentaires.
J’ai remarqué plus haut que le système éducationnel s’était focalisé sur
l’interaction entre l’institution et l’individu isolé. Le but est de former la
conduite de l’individu et de la soumettre à examen. L’examen formel devient
une compilation des progrès de l’individu vers l’atteinte d’un idéal pour la
personne éduquée.
Lorsque l’on étudie l’impact du téléphone portable sur le système éducatif, il
apparaît clairement que des systèmes de communication entre les élèves,
allant à l’encontre des idéaux de l’institution éducative, ont toujours existé.
Ils ont communiqué par l’intermédiaire de petits mots, de chuchotements, de
signaux ou autres. Le caractère sacré de l’examen a aussi été bafoué par
l’utilisation d’antisèches, le copiage, etc.
Le développement de la téléphonie mobile modifie la nature de ces activités.
Dans l’enquête décrite plus haut, menée sur 1 006 adolescents norvégiens,
âgés de 13 à 20 ans, nous avons remarqué que le recours à des messages
textuels mobiles à l’école était relativement courant. Les données montrent
que plus d’un étudiant sur quatre a envoyé ou reçu un message textuel en
classe pendant le trimestre d’automne 1999
[30]. Elles montrent également
qu’environ 8 % des étudiants ont reçu et 3 % envoyé un message textuels en
classe la veille. Lors des interviews de groupe, les intéressés ont reconnu
cette pratique et les avantages qu’elle représente comparée aux méthodes
plus traditionnelles de communication illicite dans le cadre de la salle de
classe.
Ola (14) : Ça n’a aucun sens de faire passer un message parce qu’ils le voient
immédiatement, mais ils ne peuvent pas voir si vous avez un portable dans
votre poche, par exemple.
L’utilisation du portable pour envoyer des messages textuels élimine le petit
mot traditionnel et réduit également la probabilité de découverte et de lecture
du message par les autres. Selon les informateurs, les messages textuels sont
utilisés en vue, par exemple, d’organiser les différents types d’interaction
sociale.
Enquêteur : On a beaucoup parlé de l’utilisation du portable en classe.
L’avez-vous fait ?
Ola (14) : Pas trop.
Enquêteur : S’agit-il de conversations ou de messages textuels ?
Ola : De messages.
Enquêteur : Que racontez-vous ? De quel type de messages s’agit-il ?
Rune (15) : Les choses qui nous préoccupent.
Enquêteur : Par exemple ?
Rune : Si on veut rentrer de l’école ensemble ou faire quelque chose,
demander ce que les autres ont fait la veille ou des choses de ce genre.
Il s’agit ici de l’usage social de l’appareil. Les informateurs parlent de la
coordination de leurs activités ou dressent un compte rendu des événements
de la veille. Il est fait référence au maintien de la dynamique du groupe via
le portable, étant donné que tout autre type de communication est
indisponible. Vu l’accent mis sur la discipline à l’école, cette forme de
communication ne se passe néanmoins pas sans problème. Si l’on se réfère à
l’esprit de l’entreprise éducative telle que Foucault l’a décrite, quelques
professeurs mettent en place des règles isolant les élèves.
Enquêteur : Qu’en pense votre professeur ? Cela a-t-il posé des problèmes
dans votre classe ?
Inger (17) : Il y a des règles très strictes à l’école. Nous ne sommes pas
autorisés à utiliser le portable.
Nina (18) : On n’a même pas le droit de le poser sur la table. Sinon, le
professeur peut le confisquer jusqu’à la fin du cours.
Il y a eu une avancée technique mais elle représente des dangers si son
utilisation n’est pas restreinte. La sévérité des sanctions varie d’une classe à
l’autre, d’une école à l’autre. Dans certains cas, les professeurs ferment les
yeux. Mais le téléphone peut être confisqué et rendu uniquement aux
parents. Il est néanmoins compris que l’utilisation du portable est étrangère à
la mission scolaire.
Arne (17) : Dans notre classe, on peut utiliser le portable assez librement. S’il
est sur le bureau, tu peux le cacher un peu pour écrire un message.
Les informateurs sont allés plus loin en indiquant qu’ils ne s’opposaient pas
à l’utilisation du portable pendant les examens. Une des stratégies était de se
servir du portable comme d’une antisèche en y entrant en mémoire toutes les
informations nécessaires. D’autres ont fait remarquer qu’ils avaient eu
recours au portable pour communiquer avec leurs camarades pendant les
examens.
Morten (14) : J’écris toujours des messages pendant les examens.
Enquêteur : Qu’écris-tu ?
Erika (17) : Les questions et les réponses.
L’introduction du téléphone portable remet en cause l’école au sein de
laquelle l’élève est observé en tant que cas isolé devant être contrôlé de près.
La capacité à comparer les élèves les uns par rapport aux autres, et, dans le
contexte de l’examen, relativement à une distribution normale ou une notion
abstraite du savoir est sabotée par la technologie. On ne peut tirer de
conclusion individuelle mais faire le constat de l’existence d’un fort réseau
social.
Alors que l’idéal de l’élève isolé, soumis au regard panoptique de
l’institution n’a jamais existé dans sa forme la plus pure, l’adoption de la
téléphonie mobile le remet un peu plus en question. Nous ne sommes qu’au
début. Des technologies de la communication mobile encore plus discrètes
sont sur le point d’être développées
[31].
Le rôle de la protestation en démocratie
Selon la définition théorique de la démocratie, la meilleure politique ou
mode d’administration résulte de la volonté de la majorité dégagée à l’issue
d’un débat ouvert au plus grand nombre. Ceux qui y contribuent sont dits
« éclairés », i.e. informés. Il s’agit d’émanciper les individus en vue
d’obtenir d’eux un vote raisonné au regard des différentes politiques.
L’éducation et l’accès à l’information sont des notions centrales à l’idée de
démocratie. Sans ces éléments, les citoyens ne possèdent pas la base sur
laquelle appuyer des décisions et des votes. Rappelons ce que Thomas
Jefferson disait : « La priorité du code va à la diffusion du savoir parmi le
peuple. Il n’existe aucune autre fondation sur laquelle appuyer la liberté et le
bonheur
[32]. » Il faut retenir que « la volonté de chacun doit avoir une juste
influence
[33] ». Toute personne, possédant le droit de vote, a ainsi la
possibilité de contribuer au débat législatif. Cela se traduit dans les
fondements constitutionnels des démocraties modernes par la liberté
d’expression et de la presse. C’est ce que Tocqueville a souligné lorsqu’il a
écrit ceci :
Plus j’envisage l’indépendance de la presse et ses conséquences principales,
plus je suis convaincu qu’elle est le guide du monde moderne et, pour ainsi
dire, l’élément constitutif de la liberté. Une nation destinée à demeurer libre
est ainsi en droit de demander l’exercice de cette indépendance, et ceci quel
qu’en soit le prix [34].
Il est difficile de savoir par où commencer lorsque l’on envisage l’interaction
entre la démocratie, l’information et les nouvelles technologies de
l’information et de la communication (NTIC). Selon une idée répandue,
l’accès des masses à l’information via des technologies telles qu’internet, et
éventuellement l’internet mobile, améliorerait le fonctionnement des
gouvernements. Selon ce courant d’idées, les NTIC permettraient un
meilleur accès aux dirigeants et renforceraient ainsi la responsabilité du
gouvernement.
Il est ici une autre dimension qu’il ne faut pas laisser de côté, l’organisation
des groupes de pression contre les actions du gouvernement. A la suite de
l’extrait cité plus haut, Jefferson évoquait également le caractère positif de
l’existence d’un certain niveau de protestation. En 1787, il écrit à James
Madison : « Je soutiens qu’un peu de rébellion ici ou là est une bonne chose
et aussi nécessaire au monde politique que l’orage à celui de la physique
[35]. »
Même si l’accès à l’information est essentiel, le débat ne va pas assez loin.
Au-delà de l’expression individuelle des opinions, dans l’espoir d’une
volonté d’écoute de la part des autres, nous devons considérer le
fonctionnement actuel de la démocratie. Les régimes démocratiques ne sont
pas le simple fruit du débat mais bien plus le résultat d’interactions – souvent
intenses, d’arrangements, de stratégies, de divisions, de coalitions, etc. Il
existe une grande différence entre l’illumination de l’individu ou son accès à
l’information, et sa participation concrète à des groupes ou des actions
politiques. La façon dont la démocratie, ou n’importe quelle autre forme de
gouvernement, gère les revendications est une question centrale. Le
problème de la mobilisation n’est pas vraiment abordé en ce qui concerne les
NTIC. C’est de cette mobilisation du soutien, par opposition à l’information
des citoyens, que je veux traiter ici.
Dans son analyse des stratégies de la protestation sociale, ou des groupes de
pression, Gamson dit qu’il existe deux aspects constitutifs de la
mobilisation
[36]. Tout d’abord, le développement puis le maintien de
l’engagement vis-à-vis du groupe. C’est ce qu’il appelle l’entretien de la
structure de groupe (
pattern maintenance). Puis, l’activation et le contrôle du
groupe de pression dans le cadre de ses activités. Le besoin de développer et
d’entretenir l’engagement et la capacité à l’activer de façon disciplinée est
un des premiers problèmes auxquels les organisations politiques de toute
nature – qu’elles aient pour but la construction de meilleures voies cyclables,
l’élection d’un président ou le renversement d’un gouvernement – doivent
s’intéresser. Les groupes de pression qui ne bénéficient à leurs débuts que
d’une allégeance faible ou non spécifique, sont confrontés au problème
logistique du développement et de l’activation du dévouement au moment
approprié et de manière coordonnée. Ceci est particulièrement difficile
quand un groupe naissant doit faire face à l’opposition de forces retranchées
bénéficiant des avantages d’une telle organisation. Un groupe tentant
d’infléchir une politique doit entretenir l’engagement des individus et régler
les problèmes liés aux factions au sein du groupe.
Dans son analyse des diverses formes de la protestation sociale, Gamson en
est arrivé à la conclusion que les groupes de pression, qui avaient pour
caractéristiques un pouvoir centralisé et une organisation bureaucratique,
réussissaient mieux à accomplir leurs actions. L’organisation bureaucratique,
bien qu’insuffisante à elle seule au succès, aide à entretenir la cohésion de
l’organisation mais ne parvient que dans une moindre mesure à empêcher le
développement des factions. Le meilleur moyen pour lutter contre les
factions est, selon les données recueillies par Gamson, un contrôle centralisé.
La centralisation de l’autorité réduit souvent les risques d’apparition de
factions mais peut, dans certaines situations, l’encourager, i.e. dans le cas
d’un chef corrompu et despote très entouré. Les factions travaillent en sens
inverse des organisations centralisées et bureaucratiques, qui favorisent la
mise en place d’un groupe soudé. Les groupes de pressions victimes des
factions atteignent rarement leurs objectifs.
Les nouvelles technologies peuvent contribuer à la formation du contexte par
lequel le changement institutionnel et social peut se produire. Les groupes de
pression peuvent plus spécifiquement avoir recours aux nouvelles
technologies telles que le téléphone portable. Les technologies telles
qu’internet peuvent permettre de recruter de nouveaux membres et le
portable, d’entretenir la dynamique de groupe. Ce dernier peut également
intervenir en cas de mobilisation. C’est un point que je développerai par la
suite.
Les effets du téléphone portable sur la démocratie
Beaucoup ont suggéré que les NTIC auraient un impact sur le
fonctionnement de la démocratie. Comme nous l’avons noté plus haut,
l’accès à l’information, et donc l’expression des désirs de chacun, est un des
thèmes récurrents de notre analyse. Selon certains, les NTIC encourageraient
la mise en place d’un débat plus libre et un meilleur accès aux diverses
formes d’information administrative
[37]. Pour d’autres, il existerait un accès
différentiel
[38]. La technologie devient alors un prérequis à la participation.
Le fonctionnement des groupes de pression est un autre problème, comme je
l’ai noté plus haut. Mais il entre aussi dans le processus démocratique. Je
cherche ici à savoir de quelle façon les téléphones portables peuvent être
utilisés dans un but de développement puis d’entretien de l’engagement et
aussi de mobilisation pour l’action à des moments clé. Je vais également
m’intéresser au potentiel que possède l’appareil dans le développement de
canaux parallèles de communication, en dehors de la tutelle d’un chef et
donc, dans la mise en place de factions.
Je suis sur le point d’effectuer un virage qui pourra étonner certains. Je vais
en effet m’appuyer sur les informations récoltées dans les enquêtes portant
sur les adolescents. Bien qu’elles ne touchent pas directement à une analyse
des mécanismes d’un groupe de pression, elles permettent de décrire la façon
dont un groupe social utilise le téléphone portable dans un but d’entretien du
lien et de mobilisation.
Les deux groupes, les adolescents et les groupes de pression, ont à certains
égards des structures et des fonctions similaires. On retrouve dans les deux
cas le besoin d’entretenir un sentiment d’appartenance au groupe, i.e. la
notion d’entretien de la dynamique de groupe. S’ajoute à cela la nécessité de
mobilisation dans certaines situations. Dans le cas du groupe politique, la
mobilisation prend la forme de manifestations de protestation ou
d’organisation de diverses actions. Dans le cas des adolescents, elle prend la
forme d’une participation à une soirée, de réunions, mais aussi de
confrontations avec des groupes rivaux. J’ai grand espoir que l’on puisse
transférer la situation relative aux adolescents, organisant leur vie sociale, à
la situation des personnes politiquement engagées, organisant leurs activités.
Les deux ensembles doivent faire face à des impératifs institutionnels
similaires.
Les structures des deux groupes sont souvent différentes, les motivations de
la participation varient, de même que les dynamiques internes. Dans un des
cas, il s’agit d’une phase de la vie et dans l’autre d’une identification à une
idéologie. Les similarités sont néanmoins assez fortes pour que l’examen
d’une situation permette un aperçu de l’autre, à un niveau ou un autre.
L’entretien de la dynamique de groupe
via le téléphone portable parmi les
adolescents est relativement visible. Beaucoup d’informateurs y ont fait
référence. Le maintien du contact n’est pas nécessairement justifié par le
processus d’organisation de nouvelles activités. L’interaction vise plutôt à
simplement prendre des nouvelles les uns des autres, dire simplement salut
ou envoyer une blague ou des commentaires. Ces messages textuels ou
conversations témoignent de l’appartenance au groupe
[39].
Les commentaires s’appuient également sur des références internes ne
pouvant être interprétées que par les membres du groupe. Les thèmes
peuvent être ouvertement sexuels ou de l’innocence d’un « Teddy bear ».
L’effet recherché reste néanmoins la confirmation de l’appartenance de
l’individu et l’implication au sein de la sphère du groupe.
Le groupe de pression politique peut aussi utiliser le téléphone portable dans
un but d’entretien de la dynamique de groupe. Le contenu des messages et
des conversations sera sans doute différent, mais la fonction des bavardages,
le développement et l’évolution d’un jargon et la reconnaissance des
individus sont similaires dans les deux groupes. Il faut retenir que c’est
l’interaction qui procure aux individus le sentiment d’appartenance. Elle leur
apporte les expériences communes, le langage et le jargon du groupe. Elle
participe de la conservation de l’idéologie du groupe, qu’il s’agisse d’un
groupe d’ados de 14 ans ou d’un groupe très sérieux composé de personnes
engagées politiquement.
Le téléphone portable ne supporte pas seulement le fonctionnement du
groupe, c’est aussi un appareil qui permet son activation dans certaines
situations. Dans le cas des adolescents, la mobilisation prend le plus souvent
la forme de réunions et de soirées.
Enquêteur : Nous avons l’impression que le téléphone portable étend votre
champ d’action et le nombre de personnes avec lesquelles vous êtes en
contact.
Helen (15) : C’est vrai.
Enquêteur : Qu’il vous permet d’entrer en contact avec des personnes que
vous ne pourriez pas côtoyer sinon.
Annika (17) : Par exemple, si vous participez à une réunion de famille qui
devait être suivie d’une fête. Mais la fête est annulée et vous vous demandez
« Qu’est-ce que je fais maintenant ? » Alors au lieu de rester à ne rien faire,
vous envoyez des messages et vous finissez par trouver un endroit où aller.
Ou parfois, vous allez quelque part où il ne se passe rien et vous vous rendez
compte que quelque chose se passe ailleurs.
On voit ici que le portable permet d’être au courant de ce qui se passe au
sein du groupe et des possibilités de trouver une fête acceptable. Une
approche similaire de la mobilisation est décrite par Geir :
Geir (15) : … Je n’utilise pas tant que ça mon portable pendant les fêtes, vous
savez, mais si je suis à une fête qui est vraiment nulle, alors, bien sûr, je
l’utilise pour trouver une autre fête. Il y a toujours une autre fête.
Enquêteur : Alors vous faites le tour des fêtes ?
Geir : Ouais [40].
On peut donc voir que l’appareil permet de rester informé des différentes
fêtes et de leurs dynamiques
[41].
Les conflits entre les groupes présentent une autre situation dans laquelle le
portable peut faciliter la mobilisation. Il permet, comme dans le cas des
fêtes, d’activer un large réseau.
Rita (18) : Si, par exemple, il y a un problème quelqu’un peut appeler tous
ses amis et ça devient un très gros problème. Ça peut être dangereux.
Erik (14) : Pas forcément.
Rita : Non, tu as tort parce qu’ils appellent les autres et tout s’aggrave. Ça
devient dangereux quand ils sont 100 au lieu de 2.
Erik : Ouais, mais c’est bien s’il y a 20 personnes qui vont te tomber dessus.
Rita : Mais le problème s’aggrave, vous savez.
Lein et Haaland
[42] ont également suggéré cette possibilité. Ils ont noté que le
téléphone portable éliminait la confrontation sociale sur le mode de la
mobilisation face à face qui empêchait d’en arriver à de telles situations de
menace. La nature fragmentaire et point à point de la téléphonie mobile est
favorable au développement des rumeurs – et de leur détournement
[43].
Si on applique ces exemples au monde politique, des parallèles s’imposent.
Le téléphone portable permet une interaction spontanée entre les membres
du groupe. Elle peut être utilisée dans un but d’entretien général du lien au
sein du groupe ou dans un objectif plus spécifique de coordination et de
mobilisation. Le portable, comme le téléphone traditionnel, est une
technologie point à point qui nécessite donc le recours à une structure
pyramidale de manière à diffuser l’information rapidement, i.e. une personne
en appelle trois, ces trois-là en appelant trois autres etc. Certains types de
messages envoyés de façon séquentielle se rapprochent de l’opération de
diffusion à partir d’un point central. L’appareil peut donc être utilisé pour
diffuser un signal de ralliement à l’action, indépendamment du lieu où se
trouvent les membres et du moment.
La protestation sociale en deviendra-t-elle pour autant plus facile à organiser et
les chances pour les groupes de protestation d’atteindre leur but seront-elle
améliorées ? Deux possibilités s’offrent alors. Le portable peut indéniablement
améliorer la coordination des différents types d’actions. Mais dans le même
temps, il se peut qu’il mène au développement de factions.
Le contrôle centralisé au sein du groupe va s’affaiblir avec l’établissement de
canaux de communication parallèles, en dehors de ceux officiellement reconnus.
Il est fort probable que la possibilité de mettre en place une interaction point à
point, émancipée du contrôle du centre, encourage une organisation aux niveaux
inférieurs, i.e. là où des oppositions par rapport au centre se sont fait sentir. La
mise en place d’institutions et de modes d’interaction locaux et à petite échelle
pourra également favoriser la création de ces factions.
Les groupes bénéficiant d’un pouvoir centralisé et d’une organisation
bureaucratique étaient ceux qui avaient le plus de succès. Les factions
agissent en sens inverse dans la mesure où les groupes qui en sont le théâtre,
ne peuvent que rarement atteindre leurs objectifs politiques
[44].
Les données disponibles démontrent que le téléphone portable travaille en
sens inverse du contrôle centralisé. Si les protestations en arrivent au point
de l’action concrète, le portable permettra une meilleure coordination. Mais
les factions, dont le système favorise le développement, feront sans doute
perdre beaucoup de temps dans la recherche d’un consensus, en laissant de
moins en moins pour les questions les plus cruciales.
Les institutions bureaucratiques dans les sociétés modernes
Selon Weber, la notion moderne de bureaucratie nous vient directement de
l’Europe médiévale, bien que des formes similaires d’administration se
retrouvent en Egypte, à certaines périodes de l’histoire romaine, au sein de
l’Eglise catholique romaine, et en Chine
[45]. Il a remarqué qu’avec le
développement de la production industrielle, la rationalisation de
l’administration, qui transite par une organisation bureaucratique, a pris
l’avantage sur l’administration basée sur la famille ou la tradition. Beniger
affirme que le développement de l’administration bureaucratique a permis de
résoudre la crise du contrôle résultant de la production industrialisée. Il va plus
loin en suggérant qu’avant le développement des technologies de l’information,
la bureaucratie était le stade le plus avancé de l’organisation du contrôle
[46].
Selon Weber, l’avantage de la bureaucratie réside en sa « précision, sa
rapidité, sa non ambiguïté, sa connaissance des textes, sa continuité, sa
discrétion, son unité, sa stricte subordination, sa réduction des conflits et des
coûts matériels et humains
[47] ». Il l’étudie comme un « idéal-type ». Son
analyse distingue les caractères essentiels de l’institution, que sont :
- une stricte division du travail par laquelle chaque individu se voit attribué
un poste spécialisé et un ensemble de tâches spécifiques ;
- une hiérarchie de l’autorité où les prérogatives, responsabilités et
limitations des fonctions de chaque individu sont comprises de tous. Les
individus reçoivent leurs ordres de leurs supérieurs immédiats et portent la
responsabilité pour ceux qui se trouvent directement en dessous d’eux dans
la hiérarchie. L’interaction entre les membres de la bureaucratie s’appuie
idéalement sur les rôles et non sur les personnes ;
- le fonctionnement de l’organisation s’appuie sur des règles formalisées et
les décisions sur des précédents ;
- la bureaucratie traite de cas et non d’individus. En principe, toutes les
personnes sont égales face au jugement ;
- la bureaucratie appelle la mise en place d’un corps administratif spécialisé,
composé de directeurs, de secrétaires, d’archivistes et de personne tenant les
registres dont la fonction consiste en l’entretien des dits registres et de la
- mémoire collective » ;
- la promotion d’un individu au sein de la bureaucratie se fait par l’ancienneté
et/ou le mérite, en opposition au favoritisme ou encore aux réseaux
[48].
L’évidence de l’idéal type ne signifie pas pour autant que le système
fonctionne bien. On ne peut faire abstraction des dynamiques sociales
irrationnelles qui contrecarrent la mise en œuvre des mécanismes d’une
bureaucratie pure. D’autres analyses de la bureaucratie et de ses implications
ont suivi celle de Weber. Elles vont de l’étude du rôle des relations
informationnelles au sein de l’institution bureaucratique à celle des
tiraillements liés aux relations de pouvoir
[49], de la personnalité conformiste
[50]
et de l’aliénation
[51]. A également été introduite la notion de « principe de
Peter »,
i.e. les individus au sein de la bureaucratie finissent par atteindre
leur niveau d’incompétence
[52].
La bureaucratie a donc été une institution majeure qui a permis le
développement de l’industrialisation et d’une administration à grande échelle.
Bien qu’elle ne soit pas parfaite, elle a rationalisé l’administration de nos vies.
L’adoption des NITC a des répercussions sur la façon dont la bureaucratie
gère les tâches de communication entre ses éléments constituants et la
totalité qu’elle forme. En outre, elle transforme la façon de constituer des
traces enregistrées. Ces différents points seront abordés un peu pus loin.
La bureaucratie face à l’adoption du téléphone portable
Dans le cas de la démocratie, la centralisation du contrôle était une question
essentielle. Comme nous l’avons noté plus haut, la bureaucratie se décrit par
une division du travail, des tâches spécifiques, une hiérarchie, des règles
formalisées basées sur des précédents, le besoin d’enregistrement et le
traitement égal de chacun. Bien que l’idéal type de la bureaucratie fonctionne
selon ces principes, la réalité révèle l’existence de canaux d’information
alternatifs et informels
[53]. Ces canaux alternatifs se basent souvent sur l’amitié,
l’interaction interpersonnelle, le copinage etc. Ils accordent souvent une
certaine efficience au système, au dépend de la notion de traitement égalitaire.
La technologie et la bureaucratie se sont souvent associées
[54]. L’histoire de
cette association recèle de nombreuses richesses telles la machine à écrire, le
téléphone à commutateur automatique, le téléscripteur, la photocopieuse,
l’ordinateur central et bien sûr l’ordinateur personnel
[55]. La technologie a
souvent possédé un potentiel de rationalisation de la circulation et de la
récupération de l’information. Le téléphone portable peut quant à lui
améliorer l’efficacité des communications et réduire le temps nécessaire
pour joindre les personnes, notamment celles qui ne travaillent pas de
manière sédentaire. Il est ainsi souvent considéré comme une contribution
positive au fonctionnement de la bureaucratie.
Lorsqu’une technologie est introduite au sein d’une organisation, certains
ajustements sont nécessaires. Une nouvelle technologie permet une
circulation plus efficace de l’information mais elle peut aussi modifier
l’organisation sociale de la bureaucratie. Les relations entre les travailleurs et
leurs chefs peuvent évoluer et déstabiliser la balance des pouvoirs au sein de
l’organisation en perturbant les modèles de communication, les rôles, la
division du travail, les formats établis et les habitudes. Les NTIC, dont le
téléphone portable, peuvent travailler au détriment de la bureaucratie
« idéale typique ».
Manning a impulsé une étude de l’interaction entre la téléphonie mobile et un
type spécifique d’organisation bureaucratique
[56]. Il a examiné l’impact de
l’adoption du téléphone portable au sein des divisions de police. En ont résulté
des formes variées de communication formelle et informationnelle, de même
que le constat d’une grande adaptabilité aux nouvelles technologies.
Une division de police est un type spécifique de bureaucratie. Une division
type est caractéristique d’une hiérarchie centralisée et structurée au sein de
laquelle l’information circule du bas,
i.e. des officiers de police sur le terrain,
vers le haut de l’organisation
via la radio centrale. Cette dernière permet de
relier l’officier de terrain à l’organisation. Elle permet de suivre les hommes
et leurs activités. Elle enregistre les différents cas. Elle permet
traditionnellement de faire le lien entre les hommes de terrain et les autres
organisations, telles que les services ambulanciers, les pompiers, les autres
organisations de police ou autres services, comme les entreprises de
remorquage, etc. Elle a également été à l’origine de la création et de
l’entretien de nombreux fichiers donnant à la portion haute de la hiérarchie
une idée plus précise du fonctionnement de la division
[57].
L’adoption de technologies variées entre aussi dans ce contexte. Elles
constituent, comme dans les cas des autres formes bureaucratiques, un fort
attrait dans la mesure où elles sont censées apporter plus d’efficacité.
L’information informatisée, divers types de technologies de repérage, et la
capacité à récupérer les informations rapidement sont autant d’éléments
permettant un maintien de l’ordre et un contrôle centralisé des diverses
opérations plus efficaces. Beniger voit en effet dans l’organisation
bureaucratique le précurseur et la motivation actuelle pour une adoption
rapide des technologies de l’information et de la communication.
Mais d’autres impératifs s’imposent à l’officier de terrain. La centralisation
du contrôle est utile dans certaines situations, mais pas toujours. Selon
Manning, le bas de la hiérarchie peut, dans certains cas, chercher des façons
d’éviter d’informer leurs supérieurs, la paperasse inutile et autres formes
d’entrave à ce qu’ils considèrent comme leur travail concret. Ils ne suivent
pas toujours la procédure à la lettre. Ils ont plutôt recours à l’intuition, à des
canaux d’information parallèles et à des techniques variées couramment
utilisées. Le rassemblement puis la centralisation de l’information peuvent
aussi être à l’origine de difficultés, notamment dans les cas d’auditions
disciplinaires ou d’accusations, par les interpellés ou personnes entrant en
contact avec la police, de travail mal fait. Contrairement à l’idée selon
laquelle tout travail est centralisé et responsabilisé, il existe au niveau bas de
la hiérarchie des impulsions opposées.
Etant donné le caractère strictement formel de la structure bureaucratique de la
police et le fait que le bas de la hiérarchie soit forcé d’agir, dans certaines
circonstances, en dehors de la structure centralisée de l’organisation,
l’adoption de nouvelles technologies devrait trouver sa place parmi ces forces
opposées. Comme Manning le fait remarquer : la fonction de direction pousse
à l’évolution vers les nouvelles technologies tout en restant dans le cadre des
modèles d’autorité et des buts organisationnels actuels alors que ceux soumis à
la technologie cherchent une réponse qui leur soit propre face à tels efforts
[58].
Le téléphone possède des effets spécifiques dans la mesure où il permet la
mise en place de communications parallèles entre les officiers, entre les
officiers et les autres organismes et entre les officiers et les personnes
privées. Cela signifie qu’il est en mesure de modifier les habitudes
spécifiques associées au travail de policier. Alors qu’il devait auparavant
passer par le central pour communiquer des messages aux autres organismes
ou organisations, il est capable désormais de le faire par lui-même. Cela peut
dans certains cas augmenter l’efficacité. Mais le réservoir d’information que
constitue la radio centrale traditionnelle risque de perdre en importance.
L’information, et peut-être les activités, seront sans doute moins cohérentes.
On retrouve ici la tendance à la création de factions observée plus haut dans
le cas des groupes de pression.
Le téléphone portable laisse également une place à l’interaction informelle
directe entre les officiers et dans leurs rapports avec les personnes. Il fournit
un moyen détourné de fermer les yeux face à quelques activités irrégulières.
Manning décrit la façon dont les officiers s’accordent afin de faire front vis-à-vis de l’organisation centrale. Les blagues, souvent inoffensives, circulant
via le central en sont un bon exemple.
Le développement de modes de communication indépendants et point à
point entre les individus peut donc avoir des effets variés sur le
fonctionnement de l’organisation bureaucratique. Il peut augmenter
l’efficacité aux niveaux les plus bas de la hiérarchie alors que dans le même
temps, il n’est pas nécessaire que les parties centralisées de l’organisation
soient au courant des interactions sans conséquences. Mais il laisse plus de
place aux activités alternatives pouvant aller à l’encontre de l’organisation.
Cet article m’a permis d’aborder quelques-uns des effets que le téléphone
portable peut produire sur quatre institutions que sont l’adolescence, l’éducation,
la démocratie et la bureaucratie. J’ai tenté de décrire les répercussions que le
portable pouvait avoir sur les organisations protestataires et les groupes de
pression dans un cadre démocratique, sur l’interaction existant entre les officiers
de police de terrain et dans les relations qu’ils entretiennent avec les portions
plus centralisées de l’organisation bureaucratique, sur la corruption de la notion
d’individu isolé au sein du système éducatif et aussi sur l’émancipation des
adolescents vis-à-vis de leurs parents.
Les observations faites m’amènent à la conclusion qu’un réajustement des
diverses institutions est nécessaire. Dans certains cas, ces réajustements
remettent en cause les relations de pouvoir existantes au sein de
l’organisation, comme en ce qui concerne la bureaucratie et l’adolescence.
Dans d’autres cas, l’adoption du téléphone portable peut être à l’origine
d’une rationalisation de l’institution.
Il faut également être conscient que le téléphone portable ne peut à lui seul
entraîner les réajustements les plus importants. Par exemple, il est peu
probable qu’il soit à l’origine de changements radicaux au sein du système
éducatif. A la fin de la journée, l’individu aura toujours à maîtriser certaines
techniques en vue de survivre dans le monde actuel. La lecture, les maths,
l’écriture et bien sûr l’esprit critique resteront des qualités irremplaçables.
Sans elles, le travail et la gestion quotidienne des tâches deviennent difficiles.
La maîtrise du téléphone portable et des technologies de l’information pourra
représenter un alternative au développement individuel, mais il est fort
probable que cela se passe dans le cadre du système éducatif
[59].
Toutes les analyses s’accordent à dire que le téléphone portable permet des
communications plus immédiates, indépendantes et point à point. Il existe un
effet social à cela ; il devient de plus en plus difficile de contrôler les
interactions au sein de petits groupes appartenant à l’institution. Une fois de
plus, cela peut représenter un avantage pour le fonctionnement de l’institution
dans la mesure où le bas de l’échelle, essentiel à ce fonctionnement, n’est plus
dans l’obligation de passer par les voies de communication centralisées. Le
groupe de protestation peut donc être plus flexible en cas de mobilisation,
l’officier de police peut donner ses ordres directement au service de
remorquage plutôt que de passer par le central et l’adolescent peut interagir
avec ses amis directement, sans occuper la ligne familiale. Ce type de
communication directe entre les individus peut aussi renforcer les activités
d’entretien de la dynamique de l’organisation. La culture de groupe, qu’il soit
composé d’activistes politiques, de bureaucrates, d’étudiants ou d’adolescents,
est soutenue plus facilement et plus directement.
L’efficacité de la communication peut dans le même temps encourager le
développement de factions et de petits groupes qui compliquent l’intégration
centrale de l’institution. Des modes de communication plus naturels, i.e.
entre individus, quand l’occasion se présente, et non de façon centralisée et
contingentée, peuvent être à l’origine de divisions au sein de ces institutions.
L’introduction du téléphone portable à des situations sociales existantes
permet d’entrevoir les répercussions de la technologie sur le fonctionnement
actuel des institutions sociales.
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[1]
VAAGE, 2000.
[2]
Le matériel récolté par Telenor R&D s’intéresse exclusivement aux adolescents et est
ponctuel,
i.e. novembre 1999. Le matériel récolté par Statistiques Norvège englobe toute la
population et inclut des données collectées à quatre reprises au cours de 1999. La faiblesse
des données réside dans ce qu’il y a trop peu de cas recensés au sein des adolescents pour
permettre une analyse plus spécifique des diverses tendances.
[3]
C’est légèrement inférieur à ce que le taux indique si l’on rapporte le nombre de
souscriptions à la population totale. Ce taux est actuellement reporté entre 62 % et 65 % de la
population. Cependant, rapporter simplement le nombre de souscriptions à un pourcentage de
la population ne permet pas de prendre en compte le fait que certaines personnes ont plusieurs
souscriptions, que certaines souscriptions sont faites pour des fonctions et non pour des
personnes,
i.e. divers type de téléphones professionnels. Enfin, il existe des souscriptions qui
ne sont plus utilisées. Ainsi les 58 % rapportés ici seraient plus proches du taux de pénétration
actuel.
[4]
f = (5,1888) = 31.791, sig. < 0.001.