2002
Réseaux
Les non-publics de la television
Jean-Pierre Esquenazi
L’on fait l’hypothèse qu’un public est une assemblée de personnes proposant
des interprétations légitimes d’un objet donné. Les autres interprétations sont
jugées par ce public insupportables. Ceux que leur pratique de spectateur,
lecteur, téléspectateur, etc. conduit à assumer ces interprétations
« insupportables » sont réduits à devenir des non-publics, des spectateurs
niés par le discours autorisé. Dans le cas de la télévision, les innombrables
non-publics, manquant du soutien d’un discours justificatif, se contentent
d’associer leur modes de vie téléspectatoriels à la vie fictive proposée par les
programmes. Cet acte d’appropriation d’un produit télévisuel définit
l’activité de réception des non-publics. Des communautés de téléspectateurs
se constituent, qui entretiennent l’appropriation et le plaisir.
The author posits that a public is an assembly of persons who propose legitimate
interpretations of a given object. Other interpretations are considered by that
public to be unbearable. Those who as viewers, readers, spectators, etc. have
such "unbearable" interpretations are reduced to "non-publics", denied by the
accepted discourse. In the case of television, the countless "non-publics",
without the support of a justificatory discourse, associate their tele-viewer
lifestyles with the fictive life proposed by programmes. This act of appropriation
of a TV product defines "non-publics’" reception. Communities of viewers are
formed, which nurture appropriation and pleasure.
En français trois termes sont utilisés par les chercheurs pour désigner
des travaux qui portent sur les attitudes, les comportements et les
interprétations des acteurs sociaux confrontés aux produits
cinématographiques ou télévisuels : ceux d’« audience », de « réception », et
de « public ». Le premier est emprunté aux entreprises de production et à
leurs tentatives de régulation des marchés : le calcul des audiences est pour
elles une tâche prioritaire. Quand le vocable devient un concept dans le
domaine des études sociologiques, son emploi demeure dépendant de cet
usage premier. La compréhension économique du problème propre aux
opérateurs passe inévitablement au premier plan même pour ceux qui
veulent la critiquer, et l’on en oublie les conduites réelles des acteurs
sociaux. Ien Ang a longuement et précisément décrit ce processus dans son
ouvrage
Desperatly Seeking the Audience
[1] et John Fiske
[2] a proposé une
solution élégante pour comprendre les stratégies des entreprises grâce au
concept d’audienciation ; mais ces contributions ne sont pas faites pour nous
inciter à utiliser le terme d’audience en tant que concept.
La notion de « réception » est née dans un contexte théorique particulier où
l’on considère que les spectateurs sont des destinataires plus ou moins
passifs de « messages » véhiculés par des émissions ou des films. Le
programme de recherche consiste alors à examiner les « effets » des produits
audiovisuels et à mesurer les capacités de réactions des différentes catégories
sociales. Des recherches plus récentes ont remis en cause la passivité
supposée des spectateurs et ont promu des auditoires libres et dynamiques.
Cependant l’usage actuel du terme de réception s’inscrit inévitablement à
l’intérieur d’une polémique autour du degré d’autonomie des spectateurs. On
invoque pour soutenir l’une ou l’autre thèse d’innombrables exemples tous
démonstratifs et tous concluants, mais qui ne saisissent pas toujours les
mêmes objets.
Quant au terme de « public », son usage est plus large et aussi plus ancien.
On parle aussi bien du public d’un théâtre que de celui d’un journal ; il est
aussi associé à certains lieux pour en désigner le caractère ouvert et
accessible : nous nous promenons dans des jardins publics et fréquentons les
transports publics. Par ailleurs la théorie s’en est emparée en le couplant
avec celui d’espace et en construisant ainsi l’un des principaux concepts de
la réflexion politique. De ce point de vue, un public est une communauté
humaine visible et reconnue, consciente de sa propre visibilité, dont il est
possible d’attendre des manifestations tangibles et concrètes, par exemple
des interprétations ostensibles. Cet usage pose des problèmes au théoricien
des publics-de-cinéma ou des publics-de-télévision : tout spectateur ne
devient pas automatiquement membre d’un public. D’autre part certains
n’hésitent pas à réagir publiquement à des événements dont ils n’ont pas été
témoins : parmi tous les intellectuels français qui sont intervenus dans le
débat autour de Loft Story, la version française de Big Brother, certains n’ont
pas dû être des téléspectateurs très fidèles.
L’usage de l’un ou l’autre terme induit certains risques : il semble
impossible de parler d’audience sans se limiter à des considérations
économiques et le concept de réception paraît circonscrire le travail du
chercheur à l’observation de la réactivité des (télé)spectateurs. Nous
utiliserons cependant ce concept traditionnel et inévitable ; mais nous lui
donnerons un sens plus rigoureux en l’associant au terme de cadre et en le
plongeant dans un contexte théorique inspiré de Goffman. Nous espérons
sortir de cette manière de l’antithèse activité-passivité à laquelle toute
théorie de la réception semble parfois vouée.
Actes de la réception
L’emploi du terme de public présente lui aussi, nous l’avons vu, des
inconvénients quand on veut décrire ce que font ou ne font pas les acteurs
sociaux avec les produits télévisuels qu’on leur propose. Il a toutefois deux
avantages. Le premier est celui de placer la réflexion dans un domaine
épistémologique assez large, celui du lien social : un public est d’abord un
rassemblement de personnes qui ont quelque chose en commun. Aussi,
parlant de publics en général, on évite des solutions du problème limitées
aux publics-de-cinéma ou de-télévision. Ensuite, et cette idée me retiendra
plus longtemps, il est possible de profiter de la tension entre son sens
nominal (le public de théâtre) et son sens adjectif (le jardin public) pour
reconsidérer le problème de la réception. Je soutiendrai qu’un domaine
particulier de réception constitue un
champ, au sens où Bourdieu emploie le
terme
[3] : l’ensemble des interprétations publiques constitue un système de
positions qui ne peuvent être comprises que les unes par rapport aux autres ;
les différents agents qui prennent position dans le champ le font au nom
d’une certaine légitimité ou d’un certain capital symbolique et en opposition
aux agents défendant d’autres positions. Tout champ possède son propre
habitus qui définit les positions correctes ou admises. Dans un domaine
particulier de réception (comme celui du cinéma), l’ensemble des positions
légitimes forment un ensemble dont certaines sont dominantes et d’autres
dominées ; mais il existe aussi des positions dont la légitimité même apparaît
contestable aux agents bénéficiant de la plus haute autorité. J’appellerai
publics les interprètes, majoritaires ou minoritaires, qui savent jouer le jeu
légitime et non-publics ceux dont les points de vue ne peuvent recevoir de
formulation acceptable (du moins pour les publics) dans le champ.
Il devient alors nécessaire de distinguer ceux des actes de réception
accomplis par les publics de ceux accomplis par des non-publics.
J’appellerai actes d’interprétation les premiers et actes d’appropriation les
seconds. Une fois cette structure de champ esquissée, il deviendra possible
de dessiner un cadre théorique pour l’étude de la réception télévisée en
France. Puisqu’elle va jouer un rôle constitutif dans l’élaboration du modèle,
nous allons approfondir le sens de la distinction entre les usages nominaux et
les usages adjectifs du terme de public.
Structure sociale de l’espace public
Nos situations dans l’échelle sociale sont d’abord déterminées par la nature
de nos professions ; cependant les activités de loisir ne sont pas non plus
interchangeables aux yeux de la société : chaque type d’acte est affecté d’un
indice plus ou moins précis concernant sa valeur, son intérêt ou sa
signification. « Jouer du piano » ou « aller boire une bière » sont des actes
appréciés très différemment. Le premier implique un cadre élevé, éclairé,
associé à une haute culture ; le second, sans être réservé à une classe
spécifique, est tenu pour un acte plutôt familier et populaire. Tout se passe
comme si chacun de nos actes était accompli sous le regard d’un observateur
impitoyable dépositaire de la hiérarchie sociale. Il est même possible qu’un
même acte fournisse le prétexte d’une telle opposition : ce n’est pas la même
chose de s’informer en lisant Le Monde ou en écoutant TF1. Les acteurs
sociaux ont, sinon une pleine conscience, du moins une connaissance sourde
ou latente de ces hiérarchies et de leurs portées.
La hiérarchie des loisirs se projette sur les usages communs du terme de
public : il y a, d’une part, un public de la musique et du piano ; et il y a,
d’autre part, une activité publique qui consiste à aller boire une bière. Cette
distinction est parallèle à celle qui distingue les lieux nobles et fermés
(assemblées, théâtres) des lieux familiers et ouverts (jardins publics, cafés)
évoquée plus haut. Actes et lieux sont soumis à une même hiérarchie sociale
qui sépare le distingué du commun et qui règle la différence entre les
emplois nominaux et adjectifs du terme « public ». Les personnes sont
également concernées : participer au débat public suppose une autorité
personnelle importante et une position élevée dans l’échelle sociale ; mais se
rendre au stade pour applaudir l’équipe locale contribue peu au prestige d’un
acteur social.
Il faut remarquer que l’usage commun n’est pas le seul à manifester cet
écart : les emplois savants du concept de public en sont également marqués.
Quand il est employé nominalement, le terme désigne un collectif qui
manifeste des avis, des opinions ou des jugements ; quand il est employé
adjectivement, il est un ensemble de personnes ayant une même activité
quelle qu’elle soit. En conséquence, un espace public est en un premier sens
un lieu d’assemblée ou de débat et en un second sens un lieu quelconque du
moment qu’il est ouvert à tous. C’est évidemment au premier sens du terme
que nous associons l’espace public habermasien
[4]. Mais quand Isaac Joseph
[5]
étudie la « dispersion de l’espace public », il entend l’expression dans son
second sens. Une assemblée de citoyens est un idéal-type d’espace public au
sens d’Habermas tandis qu’une rue l’est au sens de Goffman ou de Joseph.
Cette opposition entraîne des modèles du sujet social très différents. Le sujet
de l’espace public nominal est un citoyen intéressé par les affaires
communes qui a lui-même des opinions ; l’acteur social traversant les espace
publics quelconques est un Monsieur-tout-le-monde. Le sujet rationnel
d’Habermas est loin de se confondre avec le sujet-passant de Joseph.
Ainsi la théorie entérine les distinctions sociales sans toutefois donner
l’occasion de penser ces dernières de façon claire. Mais nous ne voulons pas
ici traiter des contradictions des théories de l’espace public ou analyser la
question du chevauchement des identités à l’intérieur d’un même sujet. Nous
nous contenterons d’analyser de quelle façon les remarques précédentes
s’appliquent aux études de réception.
Le terme de non-public
C’est en ce point de notre raisonnement que nous allons faire intervenir le
terme de non-public. Il a d’abord été employé dans les années 1970 par Jean-Claude Passeron comme une sorte de mot d’ordre : Passeron désignait ainsi
les personnes qui ne vont jamais aux musées et qui n’ont pas accès aux
œuvres. Il appelait sociologues et politiques à réagir et à permettre au plus
grand nombre de passer les portes des institutions muséales. Depuis, « non-public » a surtout été utilisé pour dénommer ceux qui n’apparaissent dans les
enquêtes que de façon négative : ils ne vont pas au théâtre, au musée, au
concert, etc. Cependant la dénomination reste ambiguë car il n’est pas
certain qu’une personne qui n’entre pas dans les musées n’ait aucun contact
ni aucune connaissance concernant l’art : les reproductions se multiplient qui
donnent une idée, même aux acteurs sociaux les plus indifférents, de ce
qu’est la peinture de Picasso. L’on peut donc ne pas aller dans un musée et
connaître la peinture de Picasso ; de façon plus générale, on peut ne pas
appartenir au public nominal de la peinture et posséder une expérience de la
peinture. Il semble donc qu’une définition purement négative du concept de
non-public soit malheureuse.
Passeron lui-même est revenu sur la question dans son livre, co-écrit avec
Claude Grignon,
Le savant et le populaire
[6]. L’ouvrage est consacré au
dilemme qui se pose selon les auteurs à tout sociologue de la culture :
comment rendre compte à la fois de la domination et des tactiques culturelles
des dominés ? Comment rendre justice à la productivité symbolique des
pratiques populaires sans dénier le poids des cultures légitimes (p. 34),
comment donc restituer la complexité symbolique d’une société (p. 59) ?
Comment rendre compte de la construction de cultures populaires élaborées
par des populations soumises à la pression d’une culture légitime (p. 81) ?
Passeron insiste sur les rapports malaisés qu’entretiennent les dominés avec
la culture officielle : partagés entre résistance et approbation prudente,
« culture d’acceptation et culture de dénégation » (p. 92), les dominés sont
par ailleurs « capables de productivité symbolique lorsqu’[ils] oublient la
culture des “autres” » (p. 92). La culture populaire se constitue alors dans le
détournement ou encore l’élaboration de mondes sinon privés du moins
refusés aux savants officiels : elle sait plier mais ne pas rompre toujours. Il
me semble que l’on pourrait formuler la chose en opposant les attitudes des
publics à celles des non-publics. Les agents sociaux collectionneurs de
vignettes représentant des toiles de Picasso qui n’ont jamais vu une toile du
maître ne peuvent pas être considérés comme appartenant au public
(nominal) de la peinture. Ils ne connaissent en général rien de l’histoire de la
peinture moderne ni ne maîtrisent le discours commun de l’esthétique
contemporaine. Ainsi, ils n’apparaissent pas comme l’une des composantes
de l’espace public de la peinture. Cependant ils ont une activité concernant la
peinture de Picasso et ils ont une représentation de celle-ci qui peut se
manifester publiquement.
Une façon de résoudre ce que l’on pourrait appeler « le dilemme de
Passeron-Grignon » consisterait donc à utiliser le terme de non-publics pour
désigner, non pas les communautés qui n’ont pas accès physiquement à un
domaine culturel, mais celles dont les pratiques et les goûts ne sont pas
conformes aux pratiques et aux goûts légitimes. Un champ de réception
serait d’abord constitué par un ensemble de positions adverses mais toutes
légitimes, positions occupées par les membres d’un public ; et il
comprendrait aussi des positions jugées indignes, impossibles ou
indéfendables par les publics mais pourtant tenues par des acteurs sociaux
réduits à vivre leurs goûts propres sans pouvoir les défendre. Leurs choix
seraient invisibles dans le champ ou plutôt recouverts par l’opprobre projeté
par les acteurs légitimes. Le modèle a le mérite de faire une place aux
pratiques non légitimes dans l’espace social : d’inclure par la théorie ce que
voudrait exclure la culture dominante. Mais le modèle reconnaît que les
positions d’interprétation à la fois exclues et occupées doivent trouver une
place à l’intérieur d’un champ commandé par des positions autorisées.
L’étude de la réception dans un champ donné aurait pour but de dégager des
pratiques dominantes (celles des publics) et des pratiques dominées (celles
des non-publics) ainsi que les rapports entre elles.
Bien entendu, l’état d’un champ peut se transformer. On connaît
d’innombrables exemples de goûts d’abord peu recommandables devenus
ensuite orthodoxes et reconnus. Romans et films noirs, après avoir été des
séries B, sont maintenant exaltés par des spécialistes. Michel Serres, utilisant
son statut de vedette des sciences humaines, a célébré les bandes dessinées
de Hergé. Mais ces évolutions ne changent pas la nature polémique des
objets culturels et l’existence renouvelée d’une culture dominante : un objet
d’abord méprisé peut bien devenir légitime, cela n’empêche pas la forme du
champ de demeurer identique.
Le champ de la réception : publics et non-publics
Notre thèse est donc la suivante. Les différents où peuvent se manifester des
communautés d’interprétation ou de goût sont immédiatement structurés par
l’opposition entre un ensemble de prises de position légitimes reconnues
comme telles par des membres d’un public et un ensemble de choix méprisés
par le public et qui sont cependant ceux d’une population située à la frontière
du champ : elle est au contact des objets mais sans participer à l’élaboration
des jugements publicisés qui les concernent. Ceux qui savent inscrire leurs
choix ou leurs jugements à l’intérieur d’une norme sociale du bon goût
parviennent à faire partie d’un public ; mais ceux qui n’ont que des goûts
jugés « vagues » ou « médiocres » sont rapidement inclus, qu’ils le veuillent
ou non, à l’intérieur d’une foule, d’une masse ou d’une audience : d’un
collectif sans forme. Leurs actes sont non seulement dépréciés par les tenants
du bon goût mais aussi influencés par leur propre connaissance de la
structure de l’espace social : sachant, clairement ou confusément, qu’ils ne
sont pas à la bonne place, ils agissent en conséquence.
Un cas très intéressant et bien connu est celui du cinéma où se distinguent
nettement deux types de goûts. On sait que cohabitent un cinéma réputé
artistique et un cinéma réputé commercial. Les amateurs du premier qu’on
appellent cinéphiles forment un public au sens nominal : leurs membres ont
des goûts précis, formulent des jugements critiques, possèdent une culture
spécialisée entretenue par des revues reconnues, disposent d’un répertoire de
héros du cinéma (les « auteurs » des films) et savent se retrouver dans des
lieux spécifiques (cinémas d’art et d’essai, festivals). Les jugements
prononcés par les cinéphiles sur le cinéma commercial sont extrêmement
sévères. Les amateurs de ce cinéma s’en trouve déconsidérés. En général, ils
ne s’en soucient guère, préférant opposer les films qui plaisent à ceux qui
déplaisent plutôt que les films d’auteurs aux films commerciaux. Les héros
du cinéma commercial sont les stars, figures cinématographiques plus
voyantes que ne le sont les réalisateurs.
Il n’est pas du tout certain que les amateurs de cinéma commercial
perçoivent et interprètent les films de la même façon que les cinéphiles. Il est
difficile d’avoir des certitudes sur le sujet car les premiers ne cherchent pas à
publiciser leur compréhension du cinéma ; le débat ne s’organise qu’autour
des jugements prononcés par l’institution cinéphilique. De ce point de vue, il
semble juste d’appeler le public du cinéma commercial un non-public. On ne
veut pas signifier par là qu’il est une masse sans jugement, clairvoyance ou
conscience ; mais que cette image d’une audience apathique lui est renvoyée
par ceux dont la position sociale leur permet d’émettre des jugements
cinématographiques. Les élites du goût cinématographique décrivent, au lieu
d’ensembles différenciés possédant leurs façons distinctes de vivre le plaisir
du cinéma, un seul et massif personnage, le « grand public », réagissant à
l’unisson aux sollicitations pressantes d’une industrie cinématographique
uniforme et manipulatrice.
En conséquence, il ne semble ni possible ni sérieux d’étudier la réception
d’un film particulier sans d’abord se demander si ce film se présente comme
un film d’auteur ou comme un film commercial. En d’autres termes, l’on
risque de méconnaître le sens attribué à un film si l’on oublie la structure
contemporaine de l’espace social où les films sont reçus. Il devient
nécessaire avant d’examiner les cas particuliers, de définir le champ de la
réception cinématographique avec ses positions dominantes et ses positions
dominées. Se solidariser avec les premières donne accès au débat public sur
le cinéma, partager les secondes vous noie dans les limbes de l’audience
cinématographique.
Pour le dire autrement, l’acte d’aller au cinéma est immédiatement confronté
à un discours général et légitime sur le cinéma. Ce dernier fait office d’un
surcadre qui enrégimente l’espace des réactions possibles à un film donné et
les situe dans l’échelle sociale. Bien sûr ce surcadre n’est ni uniforme ni
homogène ni constant. Il en existe différentes versions ; mais celles-ci
possèdent la même fonction, celle de rapporter l’espace des interprétations
aux lois de l’espace social.
Il est possible de dire que l’on fait partie des amateurs de Godard ou des fans
de films noirs, parce que de tels collectifs existent au sein du public
cinématographique. Mais il n’existe pas une communauté des amateurs de
cinéma commercial dont ceux-ci pourraient se réclamer et qui pourrait
arguer d’arguments familiers et répandus. Ce n’est pas dire que ces amateurs
demeurent silencieux ; il s’agit d’admettre que leur parole n’est pas reconnue
comme un argumentaire sur la valeur des films mais comme un témoignage
concernant leurs formes de vie. Sans saisir la structure de champ de la
réception cinématographique, on ne peut pas comprendre pourquoi un
professeur n’ira voir un James Bond que pour « accompagner son fils », ni
pourquoi les membres du non-public préfèrent justifier leurs choix par leur
propre volonté de se délasser plutôt que par la qualité des films qu’ils vont
voir. Si La Guerre des étoiles est un produit culturel et non une œuvre, c’est
évidemment parce que son public est un (non)-public.
LE CHAMP DE LA RECEPTION TELEVISEE
Moins que tout autre acte a-t-on envie de dire, « regarder la télévision »
n’échappe à la règle : nous y avons fait allusion tout à l’heure, regarder la
télévision n’est pas une pratique qui s’accomplit à l’écart des jugements et
des valeurs de la communauté sociale. Il est vrai que regarder certaines
émissions ou certaines chaînes peut procurer un certain crédit ; il n’empêche
que, pour des raisons que je ne discuterai pas ici, « regarder la télévision (en
général) » est un acte souvent décrié ou critiqué par ceux de nos
contemporains qui peuvent s’exprimer sur le sujet. Leur propos sont souvent
indirects : ils se contentent souvent de décrire la « nullité » des programmes ;
mais il est facile de déduire de leurs affirmations que ceux qui regardent ces
programmes ou, pire encore, qui les apprécient, ne sont certainement pas
dignes de notre estime. Il est possible que ce phénomène soit surtout
français. Mais quand on étudie la réception de la télévision en France, il
paraît irréaliste de passer outre. Nous commencerons donc par dessiner
l’image sociale de l’acte de « regarder la télévision ». Nous entrerons ensuite
dans des descriptions plus fines de cet acte en nous demandant d’abord
quand est-ce que l’on devient un téléspectateur. Enfin nous opposerons les
actes accomplis par les publics de télévision à ceux des non-publics.
Un cliché largement propagé et repris par différentes instances éducatives,
politiques, artistiques, etc., fait de l’acte de regarder la télévision un acte
moins enrichissant que celui d’aller au cinéma, d’écouter de la musique
(quand il ne s’agit pas de la variété la plus ordinaire) ou celui de lire. Même
les genres d’activités culturellement valorisants comme regarder un film
d’auteur sont, quand elles utilisent le canal télévisuel, sujets à critiques.
Ainsi, les « vrais » cinéphiles prétendent-ils ne voir leurs films préférés que
sur grand écran. Il existe un discours général sur la télévision, parfaitement
intériorisé par la presque totalité de la population, qui fait de l’activité de
regarder la télévision une occupation pour ceux qui n’ont rien d’autre à faire.
Pourtant la télévision est regardée par (presque) tout le monde, y compris par
ses critiques les plus convaincus. Il en résulte une situation particulièrement
perverse où l’une des activités les plus banales de la vie contemporaine est
déniée par une grande part de ceux qui la pratiquent. Une fréquente duplicité
des réactions à la télévision en découle inévitablement. Ce que l’on regarde
chez soi, dans un cadre domestique abrité des regards étrangers, on feint
souvent de ne le connaître que par ouï-dire. Chacun, un jour, s’est senti
appartenir au non-public de la télévision. La fiction télévisée est
particulièrement disqualifiée surtout quand elle implique une réception
régulière : séries ou feuilletons ont longtemps été considérés (ou sont encore
considérés ?) comme appartenant à la plus grossière des cultures de masse.
Cette étrange situation induit une structure sociale de la réception télévisée
singulièrement retorse : il existe un public de la télévision dont l’assertion
principale est qu’il vaut mieux la regarder le moins possible et un essaim de
non-publics souvent fervents mais dont la passion est inavouable. Quand on
s’intéresse à la réception télévisée, il est donc absolument nécessaire
d’évaluer le fait que tous les témoignages que l’on peut obtenir proviennent
d’acteurs sociaux qui doivent tenir compte de la critique sociale dont la
télévision est continuellement l’objet. Toute intervention à propos de la
télévision, qu’elle se déroule dans un cadre public ou dans un cadre privé, est
élaborée par différence avec le goût admis. Personne n’a besoin de justifier
une déclaration comme « j’aime la musique » ; mais l’amour de la télévision
ne peut se dire que sous condition : soit en le limitant à certaines émissions,
soit en le défendant à titre de provocation, soit encore en restreignant son
affirmation à des communautés étroites. La norme sociale en la matière
impose en outre à l’amateur de ne pas apparaître comme une dupe ou un
naïf. Même les jeunes amateurs de la série
Hélène et les garçons décrits par
Dominique Pasquier prennent grand soin de montrer leur connaissance du
jeu
[7].
Connaissant la configuration du champ de la réception télévisée, cherchons
maintenant à comprendre comment on y pénètre, c’est-à-dire comment on
devient téléspectateur.
L’acte d’appréhension : cadres de réception et cadres de participation
Quel point commun peut-on trouver entre un parent qui veut avoir un peu de
paix et qui met ses enfants devant un programme destiné à absorber pour un
moment leurs énergies et un journaliste qui écoute le
Journal télévisé de
façon très professionnelle ? Chacun des deux mobilise une connaissance de
ces deux programmes en leur attribuant une valeur discursive : le programme
pour enfants est un discours audiovisuel capable de les calmer et le
Journal
télévisé est susceptible de donner au journaliste la vision télévisuelle de
l’actualité. Même l’individu fatigué, qui rentre chez lui après une difficile
journée de travail et appuie sur le bouton de la télécommande sans savoir ce
qu’il va trouver, attribue, non pas à un programme spécial, mais au flux
télévisuel, la fonction de le reposer. Chacun de nos trois personnages établit
un contact personnel avec un programme télévisuel en le situant à l’intérieur
d’un cadre spécifique, au sens où Erving Goffman parle des
Cadres de
l’expérience
[8].
L’on se souvient que Goffman, partant de l’idée que « toute définition de
situation est construite selon des principes d’organisation qui structurent les
événements
[9] », nomme
cadres ces principes organisateurs. Un cadre est
donc ce qui rend compréhensible une situation et, à l’intérieur de cette
situation, l’activité d’autrui aussi bien que nos propres actes. Dans cette
perspective, nous appellerons
cadre de réception la structure mobilisée pour
regarder un programme télévisuel dans un contexte donné. Le cadre de
réception est ce qui fait de l’ensemble constitué par le programme, la relation
que nous entretenons avec lui et le contexte où il est regardé, un tout
cohérent et significatif.
C’est un cadre particulier qui donne sens à l’expérience vécue autour du
poste de télévision par le parent, le journaliste ou l’individu fatigué. Il est
l’interprétant, non du seul programme mais de la situation vécue par le
téléspectateur : le programme n’apparaît pas en soi, comme un texte clos,
mais à travers le rôle qu’on lui fait jouer
[10]. Remarquons d’ailleurs que la
relation au programme est très différente dans chacun de nos exemples. Le
parent ne s’intéresse qu’au type de l’émissions : il désire simplement que
celle qui passe actuellement appartienne à la famille de programmes
qu’aiment les enfants. Le journaliste veut au contraire voir l’actualité du
jour, c’est-à-dire un programme spécifique. Tandis que l’individu fatigué ne
veut avoir affaire qu’à la diffusion télévisuelle en général.
Pour comprendre le rôle que peut jouer un programme dans la vie de
quelqu’un, l’on doit d’abord saisir la façon dont l’expérience « regarder la
télévision » se déroule pour lui. Définir le cadre de réception qui donne son
sens à la situation représente donc une condition de l’enquête. Il devient
possible de comprendre, par exemple, les critères de jugement employés par
les acteurs sociaux pour évaluer les programmes : qu’une émission ait
captivé ses enfants peut suffire au père ou à la mère de famille pour la juger
bonne. Il est vrai qu’il est possible que la situation se transforme ; par
exemple les parents ont pu s’arrêter devant le poste et regarder avec leurs
enfants une émission suscitant finalement leur intérêt. Il demeure que les
cadres, au sens goffmanien du terme, constituent l’espace social au sein
duquel un type de programme télévisuel est regardé et du sens est produit.
Les programmes ne sont donc pas reçus d’une manière identique. Chacun
trouve sa place en fonction d’une situation caractéristique. Ils peuvent être
au centre d’une attention soutenue comme le fond sonore d’une autre
activité : il semble que la télévision, à la différence du cinéma, puisse être
regardée n’importe comment. Le caractère domestique de la réception de la
télévision semble être un excellent candidat pour expliquer ce phénomène : à
la maison, l’on fait plus facilement ce que l’on veut que partout ailleurs. De
plus le « home » est le lieu où l’on peut s’adonner à ses manies et rituels
personnels : le poste de télévision n’échappe pas à nos cérémonies privées.
Dans chaque famille, « regarder la télévision » obéit à des lois strictes qui
concernent les horaires, la télécommande, les places sur le canapé autant que
les programmes. On peut en conclure que les pratiques qu’un cadre de
réception suscite sont comparables aux exigences rituelles nécessaires à
toute communication
[11].
Toutefois, la télévision se défend contre des téléspectateurs trop
excentriques. Toute chaîne établit en effet pour chacun de ses programmes
une « bonne » manière de le regarder. Elle le fait d’abord par ses annonces et
publicités : par exemple, chaque programme est situé à l’intérieur d’un genre
ce qui signifie que la chaîne revendique pour lui une perspective précise. Par
ailleurs, le placement du programme dans la grille constitue également un
signe : une émission tardive implique un point de vue spécialisé ou au moins
spécifique. C’est sans doute le dispositif de chaque émission qui fournit les
indications les plus précises sur la définition par l’institution du regard
spectatoriel voulu : l’interpellation en direct du téléspectateur par un
présentateur en est un exemple maintes fois analysé. En procédant ainsi, les
institutions télévisuelles définissent ce qu’on peut appeler avec Linvingstone
et Lundt et après Goffman
[12] les
cadres de participation requis et publicisés
de leurs différents programmes.
La définition d’un cadre de participation accompagne les procédures
d’audienciation opérées par les chaînes : elle accompagne le ciblage des
publics lié à chaque programme. Aussi, à tout cadre de participation doit être
associé un public potentiel, dont tous ceux qui ont un accès même vague à
l’espace public peut se faire une idée relativement précise, parfois
imaginaire, mais agissant effectivement sur le cadre de réception. Aussi
d’éventuels téléspectateurs doivent-ils se situer par rapport à l’assignation
des émissions à « tel ou tel public par une multiplicité d’institutions
interprétatives qui vont des articles de critique à la grille des programmes »,
comme l’écrit Daniel Dayan
[13]. C’est ainsi qu’un cadre de participation peut
contenir plusieurs couches : la première est constituée par la promesse d’une
chaîne et la seconde générée par l’appréciation a priori des critiques.
En conclusion, nous dirons que la constitution des publics comme celle des
non-publics résulte des interactions entre cadres télévisuels de participation
et cadres téléspectatoriels de réception. On ne doit donc pas imaginer la
réception comme le résultat d’un face à face entre deux subjectivités dont
l’une est institutionnelle, mais plutôt comme la formation d’une situation
particulière résultant des affinités, contrastes et antagonismes entre deux
contextes sociaux différents. Pour qu’il y ait effectivement appréhension
(plutôt que réception) d’un programme, c’est-à-dire pour que des acteurs
sociaux donnent sens à l’expérience qui consiste à regarder la télévision, il
faut qu’un cadre de réception s’adapte d’une façon satisfaisante au cadre de
participation : la situation de réception (les enfants qui regardent le
programme tandis que les adultes s’affairent ailleurs) s’ajuste au modèle de
programme proposé (un dessin animé) de telle manière que les conventions
domestiques usuelles n’en souffrent pas. Cet ajustement détermine, non pas
l’interprétation du programme, mais l’horizon de sens à l’intérieur duquel il
sera compris.
L’acte d’appréhension – la sélection d’un cadre de réception adapté à un
cadre de participation – peut recevoir des caractérisations variées, chacune
d’entre elles impliquant une situation sociale distincte. Les parents, qui
collent leurs enfants devant la télévision sans eux-mêmes la regarder et
jugent les programmes en fonction de leur capacité à absorber leur
progéniture, composent une situation minimale qui peut être expliquée par le
domaine étroit des relations familiales. Mais le cas de quelqu’un qui regarde
dédaigneusement une émission parce que cette dernière lui semble destinée à
une classe sociale qu’il méprise, ne peut être expliqué qu’en référence à une
situation sociale vaste et complexe. Dans tous les cas, ce sont les intrications
de situations mises en jeu par la confrontation de cadres de réception et de
cadres de participation qui définissent les modes d’appropriation et
d’interprétation de la télévision.
Insistons sur le fait que la rencontre entre un cadre de réception et un cadre
de participation agit sur le produit télévisuel lui-même : elle crée l’occasion
grâce à laquelle un programme cesse d’être uniquement un produit pour
devenir un producteur de signification (« provokers of meaning and
pleasure »), comme l’écrit John Fiske
[14]. Ce dernier a montré qu’un objet
télévisuel vit dans deux économies parallèles : une économie financière
complexe où la valeur de l’objet est calculée monétairement ; et une
économie culturelle où la valeur de l’objet dépend de modèles culturels et
discursifs. Quand le spectateur arrive à faire tenir ensemble son cadre de
réception et le cadre de participation, il devient essentiellement sensible à
l’objet en tant qu’il est ce que nous appellerons un « discours télévisuel »
(remarquons qu’un programme n’est donc « discours » que dans la mesure
où il échappe à son premier état marchand). Et son appréciation de cet objet
devient en partie dépendante des strates de significations dont l’objet est
porteur. Dorénavant, je situerai l’analyse au-delà de ce point de
condensation, une fois que le programme est devenu pour quelqu’un un
discours télévisuel. Ici prend sens l’opposition entre les publics et les non-publics ; nous commencerons par les premiers.
Les publics de la télévision : l’acte d’interprétation
Nous l’avons vu, la notion de public s’applique très difficilement à la
télévision contemporaine. Outre les motifs sociaux et culturels sur lesquels
nous allons revenir, il existe des raisons qui tiennent à la nature du médium.
Pour être remarqué, un public doit en effet se manifester concrètement dans
l’espace public. Les applaudissements qui saluent traditionnellement la fin
des représentations théâtrales sont l’expression de l’existence collective du
public qui proclame de cette façon sa solidarité avec le monde du théâtre et
manifeste son degré d’acceptation du spectacle. La réception domestique des
programmes télévisuels ne facilite pas de telles réactions collectives. Les
rassemblements réguliers devant le poste de toute la famille, fréquents aux
origines de la télévision mais plus rares aujourd’hui, pouvaient représenter le
début d’un public ; mais l’élaboration actuelle de programmes ciblés en
fonction des tranches d’âge disperse l’écoute télévisuelle. Celle-ci
s’individualise, chaque membre de la famille s’installant tour à tour devant
le petit écran.
D’autre part, nous y avons insisté, une atmosphère générale de réprobation
de la télévision et de ses audiences constitue un sérieux obstacle à la
constitution de publics de télévision. Cette condamnation prend souvent
l’aspect d’une lutte contre le monopole d’industries culturelles puissantes.
L’un de ses ressorts les plus profonds demeure la méfiance presque
instinctive des classes dominantes envers tous les processus entraînant
l’adhésion de populations quantitativement importantes, méfiance associée à
la volonté de ces mêmes classes de préserver une « haute culture ». Les
discours télévisuels sont donc exceptionnellement des « bons objets »
culturels : classés le plus souvent sous la rubrique « culture de masse », ils
sont réputés ne pas susciter des interprétations mais une consommation ; ce
qui conduit alors les acteurs sociaux membres des publics à endosser le point
de vue des entreprises en pensant ces « consommateurs » comme une
audience captive : ces publics reprochent aux entrepreneurs de télévision de
profiter de la complaisance, de la faiblesse ou de la soumission des masses.
Aussi, et de façon paradoxale, l’interprétant « la télévision est mauvaise
(nulle, bête, etc.) » est le premier emblème de constitution d’un public de…
télévision. Ce public contradictoire qui affirme en même temps ne pas
regarder la télévision et la trouver exécrable et qui rassemble tous ceux qui
sont attachés à leur distinction culturelle s’exprime encore de façon massive
dans la France contemporaine. On remarquera que pour ce public il faut
parler de la-télévision, entité supposée uniforme et homogène, toujours égale
à elle-même. Le concept de flux, inventé par Raymond Williams
[15] pour
décrire une situation extrêmement particulière (regarder une télévision
étrangère seul dans un hôtel), a fait de ce point de vue beaucoup de dégâts en
identifiant la diffusion continuelle des images à leur réception dont on a
supposé qu’elle était également persistante et invariable.
En témoigne particulièrement l’histoire du magazine Télérama d’abord conçu
pour édicter les avis d’une censure catholique sur le cinéma puis devenu un
hebdomadaire de télévision. Le magazine trouve ses principales ressources dans
une profonde aversion vis-à-vis des programmes populaires de la télévision ; il
leur oppose avec beaucoup de systématicité l’actualité de la culture littéraire,
musicale, cinématographique ou les programmes les plus nobles du petit écran.
La formule critique du magazine suit la procédure habituelle aux lettrés de la
classe dominante quand ils sont confrontés à la culture populaire : il s’agit
d’inclure le cadre de participation populaire du programme à l’intérieur d’un
cadre de réception fondé sur les valeurs de la haute culture. Par exemple on
regardera les séries télévisées adolescentes de la même façon qu’on a pu lire
Flaubert ou Stendahl. Ignorant la grammaire propre du discours, on l’examine
selon des règles et une logique qui lui sont étrangères. La conséquence est
immédiate : on peut tranquillement juger la plupart des programmes télévisuels
dits de divertissement absurdes, bêtes, mal faits. Une litanie sans fin d’offensives
lettrées contre les séries, soap operas, émissions de variété, etc. a suivi ce
modèle sans jamais en dévier, ajoutant parfois une pointe de moralisme à
l’intention de leurs fabricants. Aujourd’hui, l’on s’attaque moins à la qualité des
produits qu’à leur volonté d’atteindre leur audience : les institutions télévisées
ne seraient que d’habiles producteurs de sensations prêtes à être avalées sans
autre forme de procès. Dans cette variante, les programmes suivraient des
recettes infaillibles et parfaitement exécutées, mais seraient totalement dénués
d’invention ou de dessein artistique.
Ces opinions sont d’autant plus irrésistibles qu’elles ne trouvent en général
pas de contradicteur dans l’espace public. Ce public violemment critique n’a
en face de lui que des non-publics, qu’il préfère appeler une « masse »,
méconnaissant ainsi sa diversité et ses manières spécifiques de suivre ces
discours télévisuels. L’espace public est encombré de ces multiples discours
répressifs qui s’inscrivent dans une interminable lignée de réactions aux
débordements de discours populaires dont le succès menace la culture
légitime. Le mépris du roman policier, de la musique de jazz, de la musique
de variété se sont succédés en empruntant des voies analogues. Bruno
Péquignot
[16] a par exemple brillamment montré comment la disqualification
des romans de la collection
Harlequin et de leurs lecteurs/trices s’est adossée
à une méconnaissance remarquable de cette littérature et des opinions des
passionné(e)s.
Concluons en rappelant que l’histoire donne tort avec une grande continuité
à de tels publics. Un feuilletoniste comme Alexandre Dumas est aujourd’hui
un écrivain célébré dans le monde entier tandis que les séries télévisées ont
maintenant leurs héros et leurs chefs-d’œuvre : il ne faut jamais sous-estimer
la capacité de récupération de la culture dominante.
Tentons maintenant d’apercevoir ce que serait un public de télévision en un
sens plus positif du terme. L’on ne devient membre d’un public qu’à la
condition de montrer qu’on est capable de faire valoir une opinion ou un
jugement à travers des arguments ou un raisonnement. Dans le cas de la
réception télévisée, il s’agit de mobiliser ce que j’appellerai en m’inspirant
de Peirce
[17] un
interprétant. Pour donner du sens à un programme, un
téléspectateur enrôle une logique sémantique particulière dont la grammaire
constitue un point de vue spécifique. L’on peut regarder la série
Friends
comme un catalogue d’essais amoureux, comme l’utopie d’une fratrie non
conflictuelle, comme le portrait de névroses américaines : chacune de ces
perpectives fonde une certaine compréhension de la série et permet de
soutenir un discours interprétatif à son propos. L’acte d’interprétation
compris comme l’élaboration d’une clé sémantique ouvre la voie à la
discussion publique d’un programme.
Hormis quelques cas de propositions d’interprétations dues le plus souvent à
des universitaires et demeurant dans ce milieu, rares sont les circonstances
qui induisent la formation de débats ou de discussions concernant des
programmes télévisuels. Il semble n’exister actuellement que deux processus
de constitution de publics (« positifs ») télévisuels. Le premier cas est
extrêmement rare : il concerne l’élite d’une minorité culturelle qui reconnaît
dans un discours télévisuel appartenant au genre du divertissement une
problématique plus ou moins parallèle à la sienne. Le second cas concerne
les trop rares discours socialement légitimes de la télévision comme
l’information et la politique. Passons en revue ces deux cas.
- De temps à autre une communauté déjà constituée se saisit d’un produit
télévisuel, en fait « son » affaire en lui trouvant des qualités inattendues. Un
exemple bien connu est celui des féministes et des soap operas dont l’histoire a
été retracée par Charlotte Brunsdon
[18]. Héritiers des soaps radiophoniques des
années 1930, ces programmes télévisuels drainent dès leurs débuts en 1950 un
très grand public essentiellement féminin. Leur montée en puissance dans les
années 1970 coïncide avec la constitution d’une recherche féministe autour du
cinéma et de la télévision : la poussée d’une génération d’analystes de la
télévision formée par une réflexion politique concernant l’organisation de la
société et particulièrement les rapports de sexe suscite un grand intérêt pour
cette catégorie de programmes jusque là méprisée. Les chercheurs découvrent
dans les soaps operas des personnages féminins pas seulement définis par leur
dépendance vis-à-vis de l’univers patriarcal mais aussi caractérisés par leurs
propres désirs et ambitions. Cet intérêt des féministes anglaises et américaines
pour le genre de la soap produit une série d’études extrêmement
intéressantes
[19] qui ont montré comment un cadre de participation ambigu et
paradoxal a pu trouver un écho important dans des cadres de réception
féminins en exprimant avec justesse les rapports de sexe dans notre culture.
Les interprétations proposées ne concernent donc pas seulement des discours
télévisuels mais aussi des situations sociales très précises. Ce type de
coïncidence est exceptionnel : il faut en général attendre que les enjeux
sociaux véhiculés par certains programmes soient moins prégnants pour que
naissent de vrais soucis interprétatifs.
- C’est essentiellement l’information qui mobilise la discussion publique de
la télévision. Quand par exemple Pierre Bourdieu
[20] consacre un livre au
médium, il ne parle que du journalisme télévisuel. La fréquentation assidue
du petit écran de l’information a toujours vivement préoccupé les
spécialistes. Les ouvrages et prises de position se multiplient. De plus en
plus, les téléspectateurs se mobilisent pour tenter de faire entendre leurs
voix. Le développement des médiateurs institutionnels ou le succès de
l’émission L’hebdo du médiateur sur France 2 en sont des manifestations.
Tous tentent d’évaluer les effets politiques ou sociaux de l’information
télévisée en supposant un téléspectateur en général disponible et attentif. On
admet que le cadre de participation de l’information, qui convoque devant le
poste les membres actifs de la communauté nationale, submerge le cadre
domestique : si je veux réagir aux informations, je dois oublier que je les
regarde en caleçon une bière à la main pour me constituer en citoyen
responsable portant complet cravate, ce qui n’est pas toujours aisé ou
souhaité. Il appartiendrait aux téléspectateurs d’oublier ses cadres
domestiques usuels afin de s’absorber à l’intérieur du cadre présenté par
l’institution télévisuelle.
Si l’on suppose ce problème résolu, la discussion autour de l’interprétation
de l’information par des publics peut effectivement commencer. Il s’agit de
savoir ce que font les publics de l’interprétation de l’actualité proposée par
l’information télévisée. L’on connaît la solution donnée par Hall à ce
problème dans son célèbre article « codage/décodage
[21] ». Les positions
accessibles sont, d’après l’auteur, au nombre de trois : il est possible
d’accepter purement et simplement l’interprétant proposé, de négocier avec
lui en modifiant certains aspects de sa définition ou encore de lui substituer
un autre interprétant qui donnera, lorsqu’il s’agit d’information, une autre
vision des faits rapportés. Les prises de position entendues dans l’espace
public me semblent s’inscrire assez facilement dans ce cadre, à une
exception près. Quand Poivre d’Arvor a mimé en décembre 1991 une
interview avec Fidel Castro, on lui a essentiellement reproché de ne pas
suivre ses propres règles : ce reproche représente une prise de position
déontologique qu’on peut ajouter aux postures dominante, négociée et
oppositionnelle retenues par Hall.
Comme on le voit, accomplir l’acte d’appréhension ne suffit pas pour
devenir membre d’un public. Il faut que s’y ajoute celui de l’interprétation
dont le support est le discours légitime à propos de l’objet. L’interprète vient
occuper une position parmi celles qui sont disponibles dans le champ de la
réception ; l’interprète montre donc à la fois son appartenance au champ et
sa différence dans le champ. À travers ce second acte, l’acteur social devient
capable d’énoncer un commentaire ou une glose du programme,
d’argumenter à son sujet ou de décrire sa propre prise de position vis-à-vis
du discours : il peut participer au débat public autour de la télévision.
Comme nous le verrons, le processus à travers lequel les non-publics
constituent leurs interprétations suit une logique très différente.
Les non-publics de la télévision : l’acte d’appropriation
Insister exclusivement sur les publics de la télévision, ce serait négliger la
plus grande partie de la réception télévisée : les discours télévisuels sont
massivement reçus par des non-publics et la pérennité de certains d’entre eux
dépend exclusivement de l’accueil que leur font des collectifs anonymes de
non-publics. Si aujourd’hui le genre des séries télévisés commence à obtenir
une reconnaissance qui lui donne à peu de choses près le statut du jazz dans
les années 1960, n’oublions pas que les amateurs ont longtemps formé un
non-public honni par les observateurs légitimes de la télévision. Ainsi la
série policière classique est en passe d’obtenir sa consécration sociale (à la
condition qu’elle soit américaine) ; mais c’est très loin d’être le cas par
exemple des séries familiales ou des soaps operas. La question de la
réception télévisée doit se concentrer sur les non-publics si elle veut prendre
en compte la majeure partie de la réception. Je voudrais maintenant essayer
de décrire quelques uns des traits du comportement de ces non-publics.
Comment devient-on membre d’un non-public ? Selon notre argumentation
initiale, il y a non-public quand l’espace de la réception est structuré par les
affirmations d’un discours autorisé séparant le bon grain de l’ivraie, la
légitimité culturelle de l’illégitime vulgarité. Il se trouve que la télévision dans
sa généralité n’est pas un bon objet culturel : il en résulte un premier genre de
non-public télévisuel, celui des amateurs de télévision-en-général. L’étude de
Dominique Boullier parue en 1987 a clairement mis en valeur l’un des aspects
de l’usage de la télévision par ce non-public. La Conversation télé découvre le
comportement d’acteurs sociaux dont le principal souci est de se tenir
suffisamment au courant de l’actualité télévisuelle afin de pouvoir participer à
des conversations avec des collègues ou des amis. Dans cette perspective, la
connaissance de bribes de discours télévisuels apparaît comme une contrainte
rituelle de la conversation : il est nécessaire de savoir ce que tout le monde sait
sur la télévision pour pouvoir participer à la vie collective, de même qu’il est
nécessaire de connaître les plus usuelles des formules de politesse. La
télévision, de ce point de vue, modèle non pas tant notre vie culturelle que
notre vie communicationnelle. Une connaissance générale ou même vague des
discours télévisuels y suffit, ainsi qu’un bon discernement des cadres de
participation offerts par la télévision.
Une seconde forme de non-public, plus discrète, se dissimule sous l’aile
protectrice d’un public tant il est vrai que les émissions légitimes de la
télévision ne sont pas toujours à l’abri de leur appropriation par des non-publics. En 1985, Hervé Bourges, alors président de la chaîne TF1, décidait
de créer une émission politique capable de lutter avec L’heure de vérité,
alors la grande émission du genre en France. Questions à domicile voyait le
jour, qui mêlait habilement politique et visite guidée des appartements et de
la vie privée de politiciens importants. TF1, tout en présentant son émission
comme une émission citoyenne, offrait la possibilité d’une vision mondaine
de son émission. Bien sûr, les réactions publiques à l’émission
correspondaient au choix officiel de TF1 et commentaient les déclarations
politiques des invités. Mais personne ne s’est réellement intéressé au fait que
la structure socioprofessionnelle de l’audience ne ressemblait guère à celle
des émissions politiques classiques, ni au fait que cette audience chutait
nettement après la première partie de l’émission consacrée justement à la
promenade de la caméra dans les appartements du personnage principal de
l’émission. Un non-public non citoyen mais amateur de mondanités, pas
indifférent non plus aux yeux clairs d’Anne Sinclair, s’était sans doute
rassemblé autour de Questions à domicile.
J’en viens maintenant à la part quantitativement la plus considérable de la
réception de la télévision, celle des non-publics déterminés par leurs intérêts
pour des discours télévisuels spécifiques socialement non légitimes. Ces
non-publics sont en général très compétents pour adapter un cadre de
réception au cadre de participation induit par le programme : les jeunes
téléspectateurs de
Buffy ou de
Charmed savent parfaitement rassembler des
amis autour d’eux pour mimer autour du poste de télévision la situation
décrite par la série
[22]. Leurs goûts ne sont malgré tout pas compris dans
l’espace public comme une prise de position mais plutôt comme une réaction
mimétique à une sollicitation commerciale. Ce type de non-public a, nous
l’avons déjà souligné, une histoire déjà ancienne. L’une des premières
descriptions détaillées en a été fournie par Richard Hoggart dans
La culture
du pauvre
[23]. L’auteur montre avec un soin remarquable comment les
dominés sont déterminés par leurs situations, incapables d’atteindre aux
produits réservés à l’élite ; et aussi comment ils réussissent parfois à
surmonter ce destin en allant au bout de leurs propres prédilections et en
accompagnant la création d’une économie à la fois financière et culturelle
spécifique. Il ne faut cependant pas croire que les non-publics deviennent
automatiquement des héros culturels : des processus analogues font de
certains d’entre eux des alliés des industries culturelles et de certains autres
des adversaires provisoires de ces mêmes industries. Attachons-nous à
définir précisément le processus de réception caractéristique des non-publics.
Nous y avons insisté, les non-publics de la culture populaire ne trouvent pas
dans l’espace public de discours ou d’argumentations tout prêts pour justifier
leurs intérêts et leurs goûts ; au contraire ils y trouvent des prédications
répétées par des instances autorisées niant que ces objets puissent susciter
une curiosité quelconque. Les non-publics ont alors le choix entre deux
attitudes. La première est de loin la moins fréquente : ils peuvent devenir des
« provocateurs » et crier haut et fort contre les donneurs de leçons en
affirmant la grandeur de l’objet ; cette attitude est rare car pour pouvoir
réagir de cette manière il faut être suffisamment détaché des discours
dominants et donc capable de distinguer clairement la norme comme norme.
La seconde consiste à éviter la confrontation avec le discours légitime en
commençant par s’approprier l’objet avant, éventuellement, d’élaborer un
discours de justification. Cette seconde phase est facultative non parce que
les non-publics n’en seraient pas capables, mais parce que la plupart du
temps elle est inutile : les non-publics préfèrent le plus souvent éviter la
confrontation demeurer avec ceux qui ont des goûts identiques. Une
appropriation réussie contient donc une interprétation potentielle, mais pas
toujours actualisée.
L’acte d’appropriation précéderait donc, pour les non-publics, l’acte
d’interprétation faute de discours établi qui permettrait une prise de position
dans l’espace public. Un exemple d’une telle appropriation a été décrit en
détail par Mary Ellen Brown
[24] dans son compte rendu de l’activité des
téléspectateurs de soap en Australie et aux Etats-Unis : l’auteur montre
comment le programme pénètre la vie de l’auditoire, imprégnant habitudes et
pratiques, suscitant paraphrases et commentaires entre amies, devenant un
sujet de réflexion et d’interrogations. Les non-publics interprètes doivent
élaborer une compréhension originale de leurs objets à partir de leur
appropriation initiale et non d’un ensemble de clichés ou de modèles.
Du point de vue de l’espace public, la position des non-publics est difficile :
il ne leur est pas donné de défendre leurs goûts pour telle ou telle forme de
discours au moyen d’argumentations esthétiques, morales, sociales, etc. dont
l’universalité est d’avance reconnue. Aussi un amateur de séries télévisées
ne cherche pas, le plus souvent, à justifier des choix qu’il sait injustifiables
aux yeux de ceux qui contrôlent le discours critique tout en étant
parfaitement naturels au sein de sa communauté. Il ne lui reste qu’à profiter
des programmes qu’il préfère. En d’autres termes, l’acte d’un amateur de
soap opéra ou de jeux télévisés n’est pas immédiatement une interprétation,
mais plutôt une accommodation personnelle et/ou collective, ce que nous
nommons une
appropriation. Pour bien situer cette notion proposée par
Michel de Certeau
[25] qui a donné lieu a certains excès critiques, il faut
d’abord la comprendre comme la tactique de celui qui n’est pas dans la
position de pouvoir exprimer un jugement. Il s’agit pour lui de s’approprier
le discours de l’autre, en aménageant du mieux possible l’espace dont il
dispose : dans le vocabulaire utilisé ici, il s’agit de disposer l’un par rapport
à l’autre cadre de participation et cadre de réception afin de faciliter la
circulation entre le monde représenté par le programme et le monde réel du
téléspectateur.
Le fondement de cette circulation est l’expérience vécue de la personne ; une
part de son existence se trouve touchée ou concernée par la représentation
proposée. Fiske
[26] appelle implication « cet engagement actif du spectateur
qui apporte sa propre expérience pour comprendre un personnage de
fiction ». L’implication autorise cet échange entre des mondes qui semblent
irréductiblement différents. Tous ceux qui ont examiné le « troisième
discours », comme John Fiske nomme les réactions orales des
téléspectateurs, y ont constaté l’effacement des frontières entre fiction et
réalité. Les différents auteurs constatent l’aisance avec laquelle les membres
des non-publics s’adressent sur le même ton aux acteurs et aux personnages
joués par ces derniers, comme si les seconds n’étaient que des
prolongements des premiers. Et ils observent comment le tissu vital des non-publics sert de trame à leurs observations. Ainsi Dominique Pasquier
[27] a
montré comment la réalité des comédiens n’échappe pas aux non-publics
d’
Hélène et les garçons et Ien Ang
[28] a noté « l’interaction » entre le monde
de
Dallas et celui des téléspectatrices qu’elle a étudiées. Cela ne signifie pas
que les non-publics confondent le monde fictif et le monde réel, mais que
« le spectateur se rapporte aux personnages comme s’ils étaient des intimes,
une extension de son propre monde
[29] ». Les distinctions entre monde des
personnages, monde des comédiens et monde du téléspectateur ne
disparaissent pas, mais tout se passe comme si des voies de passages
naturelles s’ouvraient entre eux.
Il faut insister sur le fait que la base de cet échange est une certaine situation
sociale et historique : les membres du non-public ne se livrent à ce jeu que
dans la mesure où l’une des dimensions de leur vie est directement
concernée par le discours télévisuel. Charlotte Brundson
[30] explique par
exemple le succès de
Crossroads par la capacité du feuilleton d’en appeler
au management féminin de la maison. On peut trouver une preuve de cette
ressemblance entre la fiction et une partie de la réalité dans la constance avec
laquelle les téléspectateurs jugent « réalistes » leurs discours télévisuels
préférés. Il y a un certain contexte historique et social, auquel le programme
ressemble d’une façon ou d’une autre et qui rend compréhensible son succès.
C’est pourquoi je préfère au terme d’implication celui d’appropriation pour
désigner l’acte qui désigne le rapport du non-public avec le discours
télévisuel : il implique que l’opération essentielle d’un membre des non-publics consiste à sélectionner dans le discours ce qui touche à sa vie réelle.
D’une certaine façon, il attire « sur son terrain » le discours télévisuel et peut
alors commencer à circuler entre réalité et fiction. Ce travail lui ouvre le
terrain d’une nouvelle socialité : ou, pour le dire autrement, il gagne une
identité sociale supplémentaire qu’il peut monnayer avec d’autres
connaisseurs du discours télévisuel.
On ne doit pas être étonné par ce mélange d’imaginaire et de réel où résident
les non-publics ou penser que ce processus est réservé à l’expérience
particulière du spectacle. Comme l’ont montré la psychanalyse (quand elle
n’est pas trop réductrice) ou la sociologie, notre individualité ne cesse pas de
se composer à travers un jeu de construction d’identités variées et
hétérogènes avec lesquelles nous affrontons la société
[31]. Des objets comme
les discours télévisuels offrent certain avantages dans cette perspective : ils
possèdent en effet des éléments susceptibles de constituer des points de
fixation ou d’ancrage à la circulation suscitée par l’appropriation. Dans son
Watching Dallas, Ien Ang montre le rôle essentiel joué par l’alcoolisme du
personnage de Sue Ellen qui représente et arrête sa sujétion vis-à-vis de JR.
L’alcoolisme devient un trait symbolique au sens fort du terme puisqu’il
condense à lui tout seul la logique entière d’une relation. Aussi est-il sans
cesse cité par les membres du non-public de
Dallas interrogés par Ang
comme un véritable nœud des narrations de la série. On peut aussi, me
semble-t-il, expliquer l’attachement des non-publics aux présentateurs, par
exemple ceux qui introduisent les jeux télévisés, par le fait que ceux-ci
constituent de telles épissures symboliques : leurs personnalités s’identifient
aux ambiances des émissions qu’ils présentent.
Nous dirons que, dans la mesure où manque le discours, l’expérience sociale
joue le rôle d’un support pour l’échange avec l’objet, qui permet ensuite de
justifier, de commenter, d’interpréter : l’appropriation devient ainsi la
condition de l’interprétation.
Une question que les intellectuels aiment se poser est celle de « l’utilité »
pour les « masses » de regarder ou de même de se passionner pour des
programmes de divertissement. En général cette question est posée de façon
normative soit en rapport à la distinction culture d’élite/culture populaire soit
en fonction de la passivité supposée de ces masses. Peut-être est-il possible
de transformer la problématique de la question initiale en s’interrogeant sur
les suites de la circulation entre imaginaire et réalité pour les non-publics. De
ce point de vue, on peut imaginer aussi bien des effets de miroir, où le non-public ne capte dans l’imaginaire du discours qu’une image à peine
déformée de sa propre vie ; mais il est également plausible que la relation au
monde imaginaire suscite des déformations ou des augmentations de la
réalité. Il est indéniable que le succès ces dernières années de la série
Friends a d’abord tenu à sa représentation d’une société de pairs à laquelle
aucune confrontation avec des aînés ou avec un grand Autre donneur de
leçons n’était imposée. Accentuant les faiblesses et les fragilités du groupe,
la série évite l’idéalisation et permet au non-public adolescent de traverser le
Central Perk sans craindre le dépaysement. Au surplus, l’expérimentation
sexuelle sans cesse renouvelée qui parcourt les premières années de la série,
l’affirmation répétée que seule la cohérence du groupe peut rendre
supportable les manies individuelles, constituent des propositions propres à
engager le non-public à aménager son propre monde.
Un phénomène rare mais important est celui de la cristallisation des non-publics. Dans certaines conditions favorables les membres d’un non-public
peuvent se réunir autour de l’amour voué à un ensemble de discours
télévisuels. Certaines séries télévisés ont suscité des communautés de fans
qui parviennent, soit à se rencontrer, soit à propager dans l’espace public
leur sentiment commun
[32]. Les situations sociales produites par
l’appropriation de discours télévisuels dans des cadres de réception ritualisés
deviennent de véritables liturgies, dont l’accomplissement tient lieu de
cérémonies télévisuelles. Les réticences sociales envers ces programmes
limitent cependant la taille et l’expansion de ces communautés qui
demeurent extrêmement fermées et souvent provisoires : il n’est pas encore
question de publics ou même d’espaces publics au sens nominal du terme.
Les études autour de ces phénomènes restent rares en France où le poids des
légitimités culturelles est particulièrement lourd. L’étude de Dominique
Pasquier
[33] sur le non-public de la série
Hélène et les garçons a pourtant
montré la voie. Il demeure indispensable, si l’on veut comprendre quelque
chose à la « réception » de la télévision, d’examiner avec soin la formation
des non-publics.
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[2]
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[3]
Par exemple, BOURDIEU, 1979, p. 126-128 ou BOURDIEU, 1980, p. 226-228.
[4]
HABERMAS, 1978.
[5]
JOSEPH, 1984.
[6]
PASSERON et GRIGNON, 1989.
[7]
PASQUIER, 1999, p. 47-48.
[8]
GOFFMAN, 1991.
[9]
GOFFMAN, 1991, p. 19.
[10]
Sur la notion d’interprétant, voir PEIRCE, 1978.
[11]
GOFFMANN, 1987, p. 22-31.
[13]
DAYAN, 1998, p. 185.
[14]
FISKE, 1987, p. 311-313.
[17]
PIERCE, 1978, p. 126-137.
[19]
Par exemple ANG, 1985 ; BRUNDSON, 1981 ; FEUER, 1984 ; GERAGHTY, 1991.
[22]
ESQUENAZI, 2001.
[25]
CERTEAU, 1980, p. 56-68.
[26]
FISKE, 1987, p. 171.
[27]
PASQUIER, 1999, p. 38.
[28]
ANG, 1985, p. 49.
[29]
MODLESKI, 1983, p. 69.
[30]
BRUNDSON, 1985, p. 81.
[31]
LAHIRE, 1998 ; KAUFMANN, 2001.