2002
Réseaux
Le bunker communicationnel
Vers un apartheid des cercles de sociabilité ?
Chantal de GOURNAY
L’individualisation des terminaux – pour la téléphonie mobile et, dans une
moindre mesure, fixe – autorise une configuration exclusive et personnelle
des liens avec la société environnante. Chacun peut entretenir un réseau de
relations indépendant, qu’on ne partage plus avec sa famille ni avec le milieu
qui fréquente le même espace que soi. L’article traite de la difficulté de
nouer des contacts nouveaux, dans un contexte où la cohabitation, dans
l’espace domestique comme dans les lieux publics ou professionnels, n’est
plus capable de fédérer les personnes autour d’activités communes et de
cercles de relations mixtes, en termes d’âge, de sexe ou d’appartenance
culturelle.
The individualization of terminals – for mobile telephony and, to a lesser
degree, fixed telephony – allows users an exclusive and personal
configuration of relations with society. Each user can maintain a network of
independent relations that is no longer shared with either family or friends
and acquaintances. The author considers the difficulty of making new
contacts in a context where cohabitation in the domestic sphere and in public
or professional contexts is no longer capable of uniting people around
common activities and circles of mixed relations, in terms of age, gender or
cultural group.
Le multi-équipement en lignes et en terminaux au foyer, associé à
l’essor massif des outils mobiles, traduit une nette évolution des
usages en faveur de l’individualisation de l’accès téléphonique. De
même, l’appropriation démultipliée des écrans au domicile, de la télévision à
l’internet, introduit une sélection individuelle des programmes visionnés
ainsi qu’une réception a priori solitaire. L’individualisation désigne le non
partage d’un équipement mais aussi une segmentation de plus en plus
restreinte des programmes culturels mis en circulation, de sorte qu’il devient
difficile de prendre part à une discussion sur un sujet commun s’il s’avère
que personne n’a vu le même spectacle, ou bien que chacun a « surfé »
suivant des trajectoires singulières.
Indivisibilité du terminal ou bien impartageabilité d’un champ relationnel et
d’une aire culturelle ? Bien plus que la difficulté de prêter un outil qui
devient aussi personnel qu’un vêtement, ne s’agit-il pas aussi d’une
appropriation exclusive d’un capital social que l’outil met en
interconnexion ? Cette possessivité vis-à-vis de son réseau de relations ne
saurait être mise au compte des seuls effets techniques, même si les
nouveaux outils favorisent une identification trop personnelle des contacts
sociaux. La thèse développée ici, bien que relative à la question de
l’individualisation, traitée par de Singly et Martin dans ce même dossier,
porte plutôt sur la médiation spatiale que le développement des mobiles a
fait passer au second plan.
En effet, à la faveur de l’individualisation, depuis que le terminal est référé à
une personne et non plus à un espace éventuellement partagé à plusieurs (le
domicile, le bureau), on tient pour acquise l’abolition ou la perméabilité des
frontières spatiales, cette idée étant encore renforcée par le continuum
communicationnel entre fixe et mobile. Or les lieux recèlent des ressources
de socialisation qui leur sont propres, et qui ne peuvent être transférées d’un
registre à l’autre (public/professionnel/privé) sans l’intervention d’un
passeur humain qui joue le rôle d’intermédiaire à l’égard de tiers, parents ou
amis. On nous présente le téléphone portable comme un outil de
désenclavement et d’élargissement des contacts sociaux. Mais ce
désenclavement ne bénéficie en réalité qu’à son utilisateur qui circule seul,
tandis que le cercle de ses proches peut être relégué dans des situations
d’isolement d’autant plus aiguës que l’organisation des contacts
téléphoniques est exclusive grâce à la propriété individuelle des terminaux,
et qu’elle n’est plus compensée par l’avènement fortuit des rencontres en
coprésence qui se produisait occasionnellement dans le contexte anonyme
des villes, des relations de proximité ou de la communauté familiale élargie.
C’est là un effet indirect de l’individualisation, qui agit en co-facteur avec
d’autres phénomènes liés à l’organisation des villes dont certaines zones
présentent des déficits de centralité et de moyens de transport.
Il convient aussi de rappeler que le phénomène d’individualisation n’est pas
neuf, il a été analysé par les historiens pour la lecture (du livre puis du
journal) et pour l’écriture épistolaire. De Chartier à Farge, en passant par
Habermas, l’on observe que l’exclusivité du lien interpersonnel inauguré par
les pratiques individualisantes – prémisses de l’isolement domiciliaire
encore inexistant – a toujours été compensée par la vitalité des protocoles
publics de sociabilité et d’échange culturel. Si « l’émancipation subjective de
la bourgeoisie » (Habermas) a été acquise notamment grâce aux mutations
de la lecture et de l’écriture, il reste qu’une lettre intime, au XVIIe et XVIIIe
siècles, était souvent « bonne à publier » selon la terminologie de l’époque,
et que les romans pouvaient être collectivement élaborés dans les salons
(Frankenstein, Mary Shelley), l’acte d’écrire se confondant souvent avec des
jeux de société. De même, la circulation de l’écrit pouvait être accessible au
peuple, illettré ou non, grâce à la lecture publique des libelles, dont la
réception élargie a provoqué les émeutes révolutionnaires, puis grâce aux
cabinets de lecture, où l’on disposait des abonnements de presse trop
coûteux pour le particulier. Ces exemples montrent que l’individualisation
des technologies culturelles a toujours fait bon ménage avec le partage
collectif des ressources culturelles et sociales, à condition de préserver la
complémentarité entre lieux publics et sphère privée.
DE LA MOBILITE CONTRAINTE A LA MOBILITE STRATEGIQUE
Cependant, l’individualisation des NTIC ne se présente pas sous les mêmes
auspices car elle est d’emblée perçue comme un moyen « substitutif » ou
« palliatif » d’une organisation du mode de vie dont les contraintes
structurelles sont censées être corrigées par l’action des outils. Dans cette
optique, certaines pratiques, tel que la mobilité et l’ouverture sur le monde
extérieur, s’imposent comme des valeurs absolues du progrès social parce
qu’elles sont censées initier l’individu à la diversité du monde et à la prise en
compte de l’altérité. Mais jamais les supports matériels et spatiaux d’une
telle diversité ne sont véritablement analysés. Autrement dit, lorsque
l’internet met en relation des espaces distants, peut-on affirmer qu’ils soient
« différents » et qu’ils proposent une altérité qu’on ne rencontre pas chez soi,
auprès de sa propre communauté restreinte ? Pourquoi circuler si on ne fait
que traverser des espaces homogènes, identiques ? Les citadins pouvaient
rester autrefois dans leur quartier et cependant côtoyer une diversité quasi
encyclopédique du monde, par le truchement des foires et des expositions
universelles. Aujourd’hui, ne prend-on pas l’avion pour être sûr de réussir
ses vacances ou ses études entre « des gens du même monde », ces adeptes
de la « jet société » évitant d’ailleurs de mettre les pieds dans les banlieues
d’à côté, où réside la vraie différence ?
C’est donc cette homogénéisation des lieux qui est ici interrogée, davantage
dans leur dimension de mixité sociale que dans leur morphologie. La réduction
de la mixité procède aujourd’hui d’une discrimination beaucoup plus fine que
la simple partition des catégories sociales et des communautés ethniques, elle
instaure des regroupements par affinités de sexe, d’âge, de statut familial
(célibataires, monoparents…), de pratiques sexuelles (homo/hétéro)… Les
opportunités de socialisation en sont directement affectées. Une modalité
sociologique de la mondialisation se dessine à travers l’aménagement des
cadres urbains et des infrastructures commerciales qui redistribuent des
configurations homogènes sur le territoire planétaire
[1], ce qui nous amène à
repenser une éventuelle inversion de l’ambivalence des rapports entre distance
et proximité, entre local et global. La mobilité qui constituait un moyen
d’accéder à la diversité peut au contraire devenir l’instrument du
regroupement affinitaire, par-delà l’éloignement. L’optique fonctionnaliste
fondée sur le postulat dissuasif de la distance quant aux opportunités de
rencontres sociales ne résiste pas à l’examen des faits : non seulement la
télécommunication n’a pas enrayé la croissance des transports, mais
l’augmentation du parc automobile dans les grandes villes est surtout
imputable aux déplacements non professionnels, notamment par
l’intermédiaire des femmes, pour déposer les enfants à l’école et aux activités
de loisir, ou encore pour le shopping.
Les NTIC n’ont jamais constitué une alternative aux déplacements et aux
contacts de présence (excepté, peut-être, pour ceux qui souffrent d’un accès
insuffisant aux transports) mais interviennent plutôt comme une modalité
opératoire de l’économie des fréquentations sociales qui est au fondement de
toute stratégie de reproduction de classe selon l’optique de Bourdieu, ou
encore de la mondanité au sens proustien. Dans une telle économie, les
ressources de socialisation circulent comme n’importe quel autre bien, ce qui
implique une inscription topographique des sociabilités, par laquelle s’opère
la transitivité des liens d’un membre à l’autre de la microsociété cooptée sur
le mode de l’interconnaissance. Nul circuit immatériel ne peut assurer cette
cooptation transitive puisque, selon des mœurs universelles, aucune identité
téléphonique ne peut être communiquée à un tiers inconnu sans une
présentation préalable en coprésence. Dans cette optique, la
télécommunication ne configure pas un espace relationnel, elle n’est qu’un
moyen pour assurer la convergence d’une géographie relationnelle élective
sur certains points du territoire, malgré la dispersion des individus
structurellement organisée en fonction de la rationalité productive.
Autrement dit, elle ne pallie pas la nécessité des déplacements, elle en est
l’intelligence, assurant une mobilité flexible et opportuniste, par laquelle on
peut tirer parti d’une trajectoire déterminée par un motif professionnel pour
jouir en sus des opportunités de socialisation qu’offre un lieu donné, par
exemple en ralliant un vernissage ou une réception dont on a été averti à la
dernière minute.
Ainsi est-ce un contresens que d’assimiler l’individualisation du téléphone
portable à un « individualisme » de son possesseur, alors que l’outil œuvre
effectivement pour la formation de solidarités restreintes en réseau, dont le
mode opératoire est fondé sur des principes de discrimination et d’exclusion
des altérités non conformes à l’identité du groupe constitué, à l’instar de
toute logique sociale de cooptation tel que la corporation, la « bande » ou le
lobby. Mais, à la différence des processus sociaux observés pour des
catégories de classe ou tribales, l’agrégation sociable n’intègre plus
transversalement les différences d’âge et de sexe dans le rituel de coprésence
parce qu’elle obéit désormais à des analogies de pratiques, d’activités et de
goûts (sport, sensibilité culturelle, etc.).
Traditionnellement, l’exercice local de la sociabilité pouvait s’accommoder
de la proximité, voire d’une promiscuité, pour autant que la distance sociale
était fortement marquée par des frontières symboliques. En régime
démocratique, les marques symboliques de la hiérarchie étant abolies, les
relations de proximité et de voisinage sont dérégulées, source potentielle de
conflit où les « dominants » objectifs peuvent être mis en minorité par les
dominés (le phénomène actuel de l’incivilité, à l’école comme à la ville).
Dans ce contexte, la sociabilité élitaire se redéploie sur des connexions
géographiques distantes, de la même façon que les domiciles se coupent de
l’entourage immédiat par l’interposition de digicodes et d’interphones.
Pourquoi les jeunes seraient-ils plus mobiles aujourd’hui alors que le
maillage territorial des équipements scolaires et culturels s’avère plus diffus,
si ce n’est pour organiser des rencontres sur de plus grandes distances avec
l’assentiment des parents ? C’est dans cette mesure que la dialectique de la
proximité et de la distance se renverse quant à la coexistence des diversités
culturelles, la télécommunication étant le moyen d’organiser des
rapprochements identitaires malgré la distance géographique, en court-circuitant la proximité locale où l’étranger est assigné à résidence.
C’est pourquoi on ne peut analyser les usages de la téléphonie mobile sans
mettre en perspective les mécanismes de ségrégation. Ségrégation spatiale
d’hier, sous la forme du grand ensemble suburbain dont nous observons avec
effroi les dérives violentes. Ségrégation communicationnelle d’aujourd’hui,
au moyen d’une cooptation plus sophistiquée qui s’effectue par le filtre des
connexions de réseaux plus ou moins personnalisés, dont la porosité n’est
pas plus évidente que pour les murs des ghettos anciens
[2]. Loin d’abolir les
cloisonnements spatiaux, elle les redouble.
A cet égard, le discours prophétique quant aux effets des NTIC sur la
perméabilité accrue des frontières spatiales, notamment entre le domicile et le
travail ainsi que d’autres lieux de socialisation, n’a nullement été validé par
des données empiriques concernant les pratiques de sociabilité. L’intégration
sociale reste tributaire de configurations locales précisément inscrites dans des
morphologies urbaines, des opportunités d’emploi et de scolarité elles-même
dépendantes du site, des équipements publics (transports, loisir…). Qu’on se
penche sur le déménagement ou sur la décohabitation suite à un divorce, c’est
alors qu’on prend la mesure de l’isolement au foyer d’un migrant ou d’un
monoparent, lesquels ne peuvent compter ni sur les collègues avec qui les
échanges débordent rarement le cadre de l’entreprise, ni sur les structures
publiques difficilement accessibles faute d’argent, de temps soustrait aux
tâches domestiques ou encore de moyens de transport
[3]. Par conséquent, il faut
admettre que la médiation du lieu reste irréductible pour la construction de la
sociabilité, malgré les systèmes de communication qui sont censés désenclaver
l’espace domestique.
L’accès téléphonique individualisé instaure, dans un territoire déjà
compartimenté, un autre niveau de démarcation qui entrave la circulation
fortuite des ressources relationnelles : si un adolescent entretient un réseau
autonome de correspondants, il est fort probable que ses parents n’entreront
jamais en contact avec ses copains ni avec les parents de ces derniers ; de
même, l’adulte peut tout ignorer de la sociabilité professionnelle de son
conjoint. Disparaît ainsi le prétexte à nouer des liens faibles, purement
conventionnels au départ, qui n’en constituent pas moins l’occasion de
renouveler son capital relationnel. Cette restriction est d’autant plus
pénalisante qu’elle se rajoute à un cadre de vie atomisé, peu grégaire, où l’on
ne pratique pas les mêmes activités ni un but commun de déplacement.
L’individualisation de l’accès téléphonique peut donc être analysée comme
une figure nouvelle de la ségrégation, une modalité de cloisonnement des
espaces de communication en zones homogènes, définies par des critères de
cooptation à l’identique (sexe, âge, statut familial, etc.)
S’agissant de la téléphonie (fixe ou mobile), l’agencement individuel des
contacts téléphoniques permet un contrôle autodéterminé de l’accessibilité
de chacun, en fonction de sa disponibilité ou de ses humeurs à l’égard du
correspondant intrusif.
La généralisation d’un tel mode de communication, en vertu duquel une
conversation ne peut se produire qu’au terme d’une préméditation décidée et
consentie par les deux protagonistes, élimine les prémisses de l’échange
impersonnel et désimpliqué, hasardeux, gratuit ou simplement formel
(conventionnel) que Simmel ou Goffman placent au fondement de la
sociabilité urbaine, de café ou de salon. Pourtant c’est bien cet accouplement
de l’homme à son terminal dédié, mettant fin à la « messe » familiale devant
la télévision comme à la rotation aléatoire des membres co-présents pour
répondre au téléphone, qui inaugure la segmentation des univers de
communication et de sociabilité en forme de bulles cloisonnées, comme
autant d’îlots personnels où ne transitent que ceux qui y sont invités.
L’insularité médiatique constitue la propriété marquante de la
communication mobile, autant dans l'espace public que privé. Une insularité
mouvante qui assure une fluidité maximale de la circulation des informations
et des personnes, au prix de l'évitement ou du contournement de la proximité
indésirable avec l'entourage, qu’il s’agisse du public anonyme, de clients ou
d’administrés inopportuns, ou tout simplement de relations trop pesantes.
L’espace téléphonique est abusivement personnalisé puisqu’il s’étend
également aux espaces institutionnels par le truchement des mobiles
professionnels ou mixtes. Un premier niveau de filtre imposé à l’ouverture
de cet espace est partiellement extérieur à l’arbitrage individuel, c’est la non
publication des numéros de mobile dans l’annuaire, faisant office de Liste
Rouge par défaut, ce qui aboutit à instaurer une inaccessibilité des salariés
dotés d’un mobile professionnel aux heures de travail, alors même que
l’accessibilité des employés est un contrat moral qui engage l’entreprise vis-à-vis de ses clients en cas de litige ou d’insatisfaction. Le deuxième niveau
est davantage associé à la souveraineté individuelle, c’est la possibilité de
rejeter l’appel grâce à l’identification préalable du correspondant (affichage
du n° de l’appelant) qui existe autant au domicile que sur le mobile. A cela
s’ajoute la traçabilité de tout appel intrusif en absence puisqu’un journal, sur
le fixe comme sur le mobile, permet de savoir qui a appelé, même quand on
ne laisse pas de message sur le répondeur. Toutes ces dispositions techniques
nouvelles ouvrent la voie à une police des contacts au sens foucaldien ou
deleuzien d’une « société du contrôle ».
LA PERSONNALISATION DES INTERFACES :
UNE INJONCTION DE TRANSPARENCE
Sans entrer ici dans un débat éthique, remarquons seulement que la
traçabilité met fin au principe d’anonymat des personnes et des contacts qui
prévaut dans l’espace public et la conception classique de la cité, selon
l’acception politique autant que celle du cadre de vie. Elle interdit du même
coup le recours au jeu de rôles que les individus pouvaient mobiliser dans
leur communication avec autrui – se présenter sous couvert de son statut, ses
fonctions, son métier, bref, ses « qualités » (pour reprendre le vocabulaire
désuet de Musil) qui sont forcément celles de l’homme public – puisqu’ils
sont désormais sommés de s’annoncer avec leur fiche d’identité s’ils veulent
être « reçus » sur l’espace téléphonique de leurs interlocuteurs, dans le
monde professionnel comme dans la sphère privée. Cela a pour conséquence
de supprimer les médiations nécessaires à la vie mondaine, dont la
codification par les apparences (qu’on l’appelle « masque », « rôle »,
« rang » ou « hypocrisie ») avait au moins pour vocation de protéger les
individus contre l’attaque personnelle qu’ils pourraient subir s’ils se
présentaient à nu, dans la transparence de leur identité « authentique ».
Trop souvent, on attribue la progression de la communication personnelle à
l’essor des mobiles dans le grand public (en particulier à l’usage privé des
jeunes et des couples) grâce aux propriétés d’individualisation de l’accès
qu’apportent le terminal et la ligne dédiés. Cette approche comporte, à mes
yeux, l’inconvénient de singulariser les enjeux associés à l’usage des médias
dans la sphère privée en dissociant les contextes collectifs de diffusion des
outils (au travail, dans l’organisation économique et sociale) de leur
utilisation en situation privée. Si individualisation il y a, elle a d’abord été
opérante sur les lieux de travail avec l’expansion accrue des outils
personnalisés en guise de nouvelle méthode de management, comme moyen
d’obtenir l’engagement et la responsabilisation des individus dans des tâches
de communication qu’on envisage de moins en moins de déléguer et de
mutualiser : initialement par l’introduction dans l’entreprise du poste
téléphonique nominatif direct (non filtré par un standard), du GSM distribué
au personnel à forte mobilité ou à haut niveau hiérarchique, du courrier
électronique…, dont la diffusion a eu pour conséquence de réduire le rôle du
personnel intermédiaire dans les relations avec l’extérieur (secrétariat,
hôtesses, fonctions afférentes au « front office » ou guichet, fonctions de
proximité ou d’interface avec le public). Observons que le GSM a été
populaire au début auprès des professionnels indépendants et itinérants parce
qu’il autorisait précisément l’économie d’un secrétariat qu’ils n’avaient pas
les moyens de s’offrir
[4]. Ce processus de personnalisation proliférante des
outils de communication engagé sur le terrain professionnel n’a fait son
apparition dans le domaine privé qu’à la faveur de l’explosion des mobiles
hors du travail.
Le déclin de l’impersonnalité et de l’anonymat
En vertu de la contamination réciproque des pratiques de communication
entre le monde professionnel et la sphère privée, qu’on ne peut éluder en
raison des seuils chronologiques et quantitatifs de diffusion des équipements
(GSM et Internet) d’une sphère à l’autre, l’individualisation de l’accès
téléphonique s’est imposée comme une évolution sociologique notable,
notamment des mœurs familiales. Mais la communication personnelle n’a
pas attendu ce changement pour déborder de son territoire naturel que
constitue le foyer, comme en témoignent les études du trafic généré au
domicile, attestant que la majorité des relations téléphoniques avec
l’extérieur est imputable à la femme et aux adolescents
[5] : à moins de
supposer que les hommes n’ont pas de vie privée propre, il faut bien
reconnaître que leurs communications personnelles sont accomplies sur les
sites professionnels, et cela bien avant la naissance du cellulaire.
Ce constat en forme de truisme n’est là que pour rappeler qu’on ne saurait
réduire l’épanouissement d’une communication personnelle ou intime à une
modalité technique qui consiste en l’individualisation des terminaux : on ne
peut confondre personnalisation et individualisation. « Personnel » et
« impersonnel » ne sont pas des figures antinomiques qui réfèrent à des
registres distincts du singulier et du collectif, ils ne traduisent que le degré
d’implication ou d’engagement affectif ou émotif du même sujet singulier
dans ses actes de communication et ses relations avec autrui. Que ce sujet
passe, pour ce faire, par un canal dédié ou individualisé ne peut en rien
laisser préjuger de l’investissement affectif qu’il engage dans ses
interactions. Aussi faut-il introduire d’autres notions pour comprendre le
phénomène dont il est ici question : l’identification, au sens policier du
contrôle d’identité associé à un papier administratif autant qu’aux propriétés
indicielles de la personne humaine, la possibilité d’authentifier par une
inscription matérielle la singularité irréfutable d’un acteur, empreinte
digitale, signature, ADN, etc. C’est cela qui est en jeu dans les dispositifs
individualisants mis en place par les nouvelles technologies : c’est un mode
opératoire par lequel on produit une plus grande intelligibilité ou lisibilité
des identités particulières à travers leurs actes de communication.
L’enjeu de l’individualisation des canaux de transmission est donc de donner
aux individus les moyens de réduire l’incognito qui ne manque pas de
s’étendre à mesure que grossit le flot de ses échanges avec le monde
extérieur, à l’image de la ville par rapport au village, des systèmes
complexes de la vie en société par rapport aux modèles primitifs basés sur
l’interconnaissance. L’anonymat, ce cancer de la métropole, facteur de
risque et de trouble pour la quiétude des citadins, qui permet à n’importe qui
de se dissimuler dans l’opacité des foules pour commettre son forfait,
chancre de la modernité que n’ont cessé de combattre Etat et despotes,
luthériens et ayatollahs : c’est cela qu’il s’agit d’enrayer sur les boulevards
de la Cité nouvelle – de nature informationnelle. De la transparence, voilà
l’antidote qui permet de réguler les systèmes complexes, d’éviter les dérives
de l’inconnue. Chacun sera donc sommé d’afficher sa carte de visite avant
d’établir une connexion : identifiez-vous ou on ne vous laissera pas passer !
C’est donc l’annonce de cette identité « authentifiée » sinon authentique qui
est aujourd’hui requise comme préalable à une connexion téléphonique, dans
le cercle privé comme dans le monde professionnel. On remarquera alors
que la simplification de la forme, dans la communication, va de pair avec le
degré de transparence offert par le dispositif technique. Plus la sociabilité
met en présence des gens qui ne se connaissent pas a priori, plus il faut y
mettre des « formes » pour huiler les interactions : c’est l’usage de la
politesse, ou encore « l’urbanité », qui s’est développé au fur et à mesure que
grandissait la ville avec son lot d’anonymat. A l’inverse, plus on
personnalise les échanges téléphoniques, plus on s’autorise un laxisme quant
à la forme aussi bien qu’au contenu de la conversation. Autrement dit, la
richesse du langage est proportionnelle à la complexité sociale mise en
œuvre dans les pratiques sociables, par conséquent la réduction de la
complexité entraîne une déperdition de la créativité symbolique et esthétique
mobilisée dans la communication (dont « l’art de la conversation » fait
partie).
Ainsi l’individualisation des terminaux est-elle assortie d’une contrepartie
concédée à la communication mobile, à savoir le relâchement circonstanciel
des contraintes formelles imposées à l’échange sociable, une décontraction
du langage et de l’énonciation - simplification lexicale et syntaxique d’une
part, exonération de l’obligation de contenu d’autre part, aboutissant à la
réduction tolérée du contenu verbal ou écrit à un pur signal phatique destiné
à la validation du lien
[6]. Cette dérogation au formalisme de la conversation
marque bien le déplacement de registre qui s’opère quand on passe d’un
milieu public à la sphère domestique, où l’absence de tenue est permise au
crédit de la nature intime des relations.
De la dépolitisation à la moralisation des interactions sociales
L’amalgame des registres intime et public de la communication conduit à
une ambivalence de l’engagement individuel :
- un désengagement vis-à-vis du contrat social de communication quant au
soin apporté à la présentation de soi et quant à l’obligation d’échange
impliquant la circulation d’un contenu autre que la seule affirmation du lien,
dont la validation reste au demeurant virtuelle dans la communication
mobile puisque en attente d’une réciprocité : parler pour ne rien dire, ou dire
- je pense à toi » au moment inopportun qui dédouane l’autre de l’obligation
de répondre s’il est en présence d’un tiers, ce n’est jamais qu’une forme
adoucie du monologue dont la charge émotive ne dédommage pas du
caractère unilatéral de l’échange. La prise en compte des effets
indissociables de la forme et du sens comme critères de validation de l’acte
de communication en lui-même est une règle immémoriale de la bonne
conduite en société. Dans cette optique, c’est la communication qui construit
la relation ou le lien social et non l’inverse. L’usage abusif de la parole
consistant à déplacer le contenu de l’échange au niveau d’un « sous-texte »
informulé, ou donné à décrypter en fonction d’un implicite intelligible
seulement pour deux partenaires qualifiés par une relation intime,
constituerait une perversion de l’économie symbolique que les anciens
avaient déjà l’habitude de dénoncer par de nombreux proverbes : « Si ce que
tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, alors tais-toi » (proverbe
persan) ;
- un engagement moral (ren)forcé de la personne puisqu’en optant pour une
modalité familière de la communication, le locuteur reconnaît de facto la
suspension de toute inégalité sociale ou hiérarchique et de toute source
objective de conflit qui sont inhérents aux rapports sociaux en collectivité, ce
qui lui interdit de recourir aux armes habituelles de la persuasion, de
l’argumentation et de la séduction qu’autorise le registre insincère ou
- hypocrite » du commerce de société au sens des Lumières, ou encore
l’impersonnalité goffmanienne.
Dans l’économie de la langue, le tutoiement ou vouvoiement sont utilisés
pour marquer ces distances objectives de condition et d’âge. Prôner une
proximité (égalité) fictive seulement décrétée par le mode de communication
revient simplement à nier la portée politique des interactions humaines, au
sens de l’utilisation stratégique de l’action et de la discussion pour parvenir à
des fins et des intérêts qui ne sont pas préalablement communs, dans
l’optique d’un espace de communication aménagé pour la régulation des
conflits générés par la divergence des désirs et des identités (Clausewitz :
« la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens »,
ou son échec !).
Le renoncement à la dimension politique des actes de communication – par
lequel le consensus se présente comme une donnée préalable et non pas
construite par l’interaction–est remplacé dans la pratique par un système de
référence par définition « moraliste », la morale étant cet espace où le
consensus est donné comme principe non discutable, non négociable, au sens
religieux de la « loi » et du « commandement ». Pour éviter tout malentendu,
il n’est pas dit ici que la politique soit réductible à la force, mais qu’elle est,
au sens de Machiavel, une ruse pour surmonter les dissensions. Les individus
sont placés dans une sphère de communication régie par un code
d’interaction moralement positif et fictivement égalitaire (où l’égalité « fait
loi » au mépris des handicaps objectifs que subissent inégalement les
individus en fonction de leur condition sociale, culturelle ou sexuelle), ce
qu’on désigne paradoxalement en régime démocratique par l’expression
« politiquement correct », alors que cela n’a plus rien de politique.
Autrement dit, plus les actes de communication s’établissent sur un mode
familier, intime et égalitaire, plus ils produisent de la transparence puisqu’ils
impliquent un engagement moral des individus crédités d’avance par la
qualité d’un lien, par ailleurs validée à l’entrée de la connexion grâce au
filtre instauré par l’affichage des numéros. Le rôle de la communication dans
la construction du lien devient dans une telle optique secondaire : ce n’est
plus qu’une sacralisation tautologique du lien, plutôt que l’enjeu de
construction d’un univers commun d’opinions, de valeurs, de goûts. Quant à
la transparence, souvent associée à un gage de sincérité, elle pose aussi un
problème à la liberté, puisqu’elle ouvre la voie au contrôle mutuel.
L’engagement individuel obtenu par un mode hyper personnalisé de la
communication répond à une exigence de transparence qui sert autant les
tendances possessives de chacun à l’égard d’un proche que les visées
totalitaires, dont l’action consiste à reporter le contrôle ou la régulation des
conflits exercés par une police extérieure sur une forme mutualisée du
contrôle entre les individus, par un mécanisme de vérification réciproque de
la valeur de l’engagement comme signe d’allégeance. C’est ici qu’on rejoint
la problématique du contrôle auto-disciplinaire analysée par Foucault.
Réduire la communication à une affirmation d’allégeance, même amoureuse
entre intimes, équivaut à une imposition autoritaire du lien plutôt qu’à sa
construction.
De l’individualité proclamée au management moral
Plus précisément, dans le monde immatériel de l’information, le problème de
« l’objectivation » d’un savoir ou d’une action se faisant plus aigu – à la
différence du système fordien de la manufacture où l’expertise au travail
pouvait être extirpée de sa gangue subjective pour être dupliquée dans des
tâches d’exécution (définition même de l’aliénation selon Marx) – il s’agit
d’inventer des mécanismes d’aliénation d’un type nouveau pour prévenir la
« rétention » d’information et de dons (talents) susceptible de survenir quand
on se situe dans un cadre d’interaction stratégique ou « politique », par
nécessité fondé sur le « droit de réserve » ou de non dévoilement
(transparence) des intentions, voire sur la duplicité. Le primat donné dans
l’entreprise à la compétence relationnelle, dorénavant placée en parité avec
la qualification (niveau de diplôme, formation…) et l’intelligence, traduit la
difficulté d’évaluation du travail effectif en contexte informationnel, mais
aussi entérine un déplacement de l’évaluation sur les intentions subjectives
et les aptitudes morales, plus faciles à coder et décoder que la complexité
cognitive ou le talent créatif. En dotant les employés d’une panoplie
individualisée et autonome d’outils communicants, on leur interdit de se
dérober à cette forme d’évaluation relationnelle : si on ne communique pas,
ou mal, c’est de sa faute, une entorse à la solidarité de l’équipe.
Ce déplacement du management vers le relationnel ne porte pas seulement
sur la communication elle-même, mais vise aussi la présentation de soi chez
les employés : une présentation moins préoccupée par l’apparence
vestimentaire que par l’affichage de l’identité individuelle à travers
l’inscription sur le badge du prénom ou du patronyme, éventuellement
assorti d’une photo pour censurer toute falsification. Ainsi sur les sites
commerciaux ouverts au public, l’inscription « hôtesse », « vendeur » ou
« caissier » a été remplacée par le prénom. Au-delà de sa portée coercitive
(faciliter la délation en cas de conflit avec le client) et de sa vertu conviviale,
ce dispositif indique que l’identité professionnelle est désormais rabattue sur
l’identité privée, et que l’individu consent à gager la totalité de sa personne
dans sa fonction, car davantage que le patronyme référant à la lignée, le
prénom dans notre société constitue la véritable marque de l’identité
personnelle.
On a là un exemple typique d’aliénation, dans la mesure où le régime de
confiance associé aux relations intimes est transféré vers une obligation
contractuelle liée à la fonction, au terme duquel l’employé abandonne tout
droit de désaccord avec le public et doit manifester au client des dispositions
affectives positives, allant de la bienveillance à pourquoi pas l’affection ? Où
s’arrêterait le tribut d’intimité alloué aux relations publiques sous prétexte de
convivialité, lorsque la médiation commerciale peut être codifiée à la
japonaise sous la figure de la Geisha qu’on convoque entre les hommes
d’affaires ? Signalons enfin que cet affichage du prénom s’est étendu à
l’ensemble des relations commerciales au téléphone (réservation,
renseignement…) : puisqu’on n’y est plus en situation de co-présence, et s’il
ne s’agissait seulement que de produire un effet convivial, pourquoi ne pas
faire usage d’un pseudo plutôt que de son vrai prénom ?
On voit bien que la transparence est devenue un impératif moral aussi bien
que le mode opératoire des organisations complexes de marché
[7], et que les
individualités sont privées de la possibilité de se dédoubler selon les
circonstances de la vie sociale, alors que cette marge de manœuvre était
auparavant reconnue grâce à la multiplicité des identités qu’un individu
pouvait déployer sur la scène sociale au nom de la partition entre homme
public et homme privé
[8], ce qui ne va pas sans une tolérance à l’égard de la
dissimulation et du secret. Ce processus est aujourd’hui parachevé sur la
scène publique autant que dans la sphère privée. Sous couvert d’une
valorisation enfin démocratisée de la personnalité, il n’en comporte pas
moins une atteinte à sa complexité ou à sa pluralité. Lorsque cette atteinte se
généralise dans la sphère professionnelle, elle engendre des pathologies qui
ruinent les ressources psychologiques des individus, dans la mesure où
l’inadaptation aux codes imposés par la vie professionnelle met directement
en cause l’équilibre personnel et l’épanouissement privé, ainsi que le
dénoncent Sennett
[9] et Dejours
[10], à l’instar de tout processus d’aliénation.
L’INDIVIDUALISATION COMME VECTEUR
D’UNE MORALISATION DE LA SPHERE PRIVEE
L’insularité de l'espace téléphonique personnel participe aussi à la formation
d'une intimité non territorialisée. Par l’intermédiaire du GSM, elle régit les
rapports conjugaux et entre parents et enfants à l’extérieur du foyer. On ne
peut éviter de questionner ce qui la distingue de l'intimité classique : les
manques et les mécanismes de compensation qu'elle désigne par rapport aux
situations de co-présence, le gain d'autonomie ou au contraire de coercition
dans la relation qu'elle implique.
Ce processus n’a fait son apparition dans le domaine privé qu’à la faveur de
l’explosion des mobiles hors du travail. Il convient d’en souligner ici la
concomitance avec un autre phénomène d’envergure commerciale, à savoir
le rajeunissement des effectifs d’usagers-consommateurs, la catégorie des
adolescents et jeunes pré-actifs, considérée comme la nouvelle cible
stratégique des produits informationnels et culturels. Cette catégorie
constitue le pivot des transformations de mœurs et de comportements
d’usage observées au foyer dans la dernière décennie, un point focal sur
lequel convergent les évolutions simultanées de trois filières de
communication aussi distinctes que la télévision, la téléphonie et
l’ordinateur
[11]. La simultanéité de ces deux phénomènes – diffusion des
nouvelles technologies et émancipation de la catégorie des jeunes quant à
l’appropriation des outils et aux performances d’usage – est à ce point
imbriquée qu’elle invalide toute variable socio-économique discriminante à
l’exception de l’âge et du sexe.
C’est pourquoi il faut considérer les transformations actuelles de la sphère
privée comme un processus dirigé principalement vers l’intégration sociale
des jeunes. Sa logique tend à la définition d’un nouvel encadrement des
pratiques de sociabilité, dont la maîtrise ne peut plus être assurée par des
instances collectives autrefois déléguées à l’Etat, et qu’il faut par conséquent
transférer sur l’autorité parentale et les dispositifs techniques, ces derniers
pouvant être analysés comme des « supports de suppléance » à l’autorité
publique défaillante – l’Ecole, la sécurité urbaine.
Régulation des sociabilités et des liens affectifs : le risque de « l’apartheid »
La sphère privée est aujourd’hui confrontée à la double nécessité de s’ouvrir
à des échanges de plus en plus extensifs (mondialisation) et de se défendre
contre les effets d’une ouverture qui menace son intégrité physique (drogue,
sida, incivilité) autant que son identité culturelle. Promouvoir une ouverture
fonctionnelle (indispensable à la réussite économique) tout en instaurant des
barrières de protection contre l’insécurité ambiante que ne garantissent plus
les frontières traditionnelles (entre espaces publics et privés, entre nations),
voilà la gageure que les médias ont pour vocation de résoudre, notamment
l’internet.
Cette nécessité « paranoïaque » n’est pas sans rappeler l’organisation sud-africaine : dans un contexte sécuritaire, il convient d’assurer la fluidité
maximale des marchandises, des idées et des travailleurs, en disciplinant la
promiscuité physique entre les personnes. S’agissant de notre société,
comment organiser la fluidité communicationnelle dans l’évitement de la
proximité et des liens plus ou moins faibles qui peuvent se nouer au hasard
des rencontres urbaines ou de la promiscuité dans la métropole. Examinons
point par point ces impératifs du contournement qui aboutissent à la
proscription de la sociabilité de proximité.
– Le libéralisme (concurrence, compétition) s’étend beaucoup plus en
amont de la vie active, les règles de la compétition devant être intégrées dès
le plus jeune âge en fonction de l’interdépendance accrue entre échec social
et échec scolaire, l’obtention des emplois et l’ascension sociale étant
directement subordonnées au niveau de diplôme. Il implique une vigilance
des parents à l’égard des outils d’apprentissage et d’ouverture sur le monde
(télévision, internet, jeux à valeur cognitive ajoutée par l’ordinateur), avec
une priorité et une légitimité attribuées à l’univers communicationnel de
l’enfant primant celui des adultes (ces derniers disposant d’une alternative
d’accès aux NTIC par le travail). L’individualisation de la réception, soit par
un terminal dédié soit par le magnétoscope, n’est qu’une modalité du choix
sélectif des programmes spécifiquement adaptés au profil de l’enfant,
signifiant non pas une absence du regard des parents, mais l’affirmation d’un
principe éducatif.
– Le soupçon ou la défiance à l’égard de l’institution et de ses
représentants, notamment le système scolaire autant contesté pour
« l’incompétence » de son personnel que pour la vulnérabilité de ses sites
dont la clôture ne suffit plus à protéger les élèves des dangers de la rue. Cette
crise de confiance a deux effets, s’agissant ici de milieux favorisés puisque
les familles pauvres sont (justement ou injustement) désignées pour
l’absence d’autorité parentale sur les enfants fauteurs de trouble. La famille
se substitue à l’institution pour organiser l’occupation des jeunes en
supplément de l’école, quant aux circonstances de socialisation et quant aux
activités formatrices (sport, art, leçons particulières…), dont le volume ne
cesse de croître dans l’emploi du temps hors-école et hors-travail pour les
femmes. C’est là le facteur majeur de l’équipement massif des adolescents
en GSM, garantissant leur joignabilité à l’extérieur du foyer, mais aussi des
femmes actives puisqu’il leur échoit majoritairement en charge
l’organisation des loisirs du foyer dans un cadre mobile et non pas
uniquement au domicile. Le GSM sert autant à la surveillance (obligation
pour le jeune d’informer en temps réel de ses déplacements) qu’à la
coordination de la mobilité à buts multiples. Deuxièmement, il s’agit de
reconnaître aux jeunes une sociabilité propre et autonome afin d’encourager
l’importation des fréquentations amicales dans les espaces privés, là où les
adultes peuvent exercer un regard sur « qui fréquente qui ». L’attribution
d’un canal téléphonique dédié au jeune dans le foyer, éventuellement
assortie d’une tolérance concernant les coûts de communication, est une
méthode classique de « contrôle permissif » visant à diminuer les risques de
la « sociabilité de proximité », de l’anonymat des fréquentations en
« bande » qui s’épanouissent dans la rue sans passer par le téléphone.
Cette individualisation de l’accès téléphonique a été notamment analysée
dans les familles d’émigrés, où l’on reconnaît à la jeune fille pubère un
« monopole » sur le téléphone par rapport à ses frères qui bénéficient d’une
plus grande liberté de circulation
[12], pour compenser en quelque sorte la
restriction imposée aux femmes quant à l’accès à une sphère publique de
sociabilité. Intentionnellement, on cite ici le contexte d’immigrés car le
succès scolaire ainsi que l’intégration supérieurs des filles par rapport aux
garçons sont reconnus par les sociologues comme une conséquence du
contrôle parental inégalement appliqué aux sexes dans ce type de
communauté, pour un niveau de handicap socioculturel égal.
Du côté de la télévision, l’éclatement des chaînes par les dispositifs
redoublés du câble et du satellite – qui représente aussi une forme de ciblage
sinon « d’individualisation » des programmes – permet une sélection
contrôlée des contenus destinés aux jeunes en fonction de normes et de
tabous non plus décrétés par le consensus social, mais selon les seules
prérogatives parentales. C’est ainsi qu’au Québec, les communautés
musulmanes bénéficiant de chaînes communautaires dans leur langue
d’origine pour l’information, préfèrent, lorsqu’il s’agit du divertissement et
de la fiction, opter pour les chaînes anglophones plus réglementées que les
francophones en matière de sexualité, afin d’en garantir la conformité morale
en direction des femmes (adolescentes et conjointes
[13] ).
– L’exclusivité du lien bilatéral au sein de la communauté familiale,
notamment entre parent et enfant et entre conjoints, qui ne tolère plus
l’interposition d’un tiers ne serait-ce que l’autre partenaire du couple
parental ou un membre de la famille élargie (grand-parent, tante, fratrie…)
dans une relation qui s’active essentiellement dans le huis-clos du face-à-face, éventuellement soutenu par l’interface d’une prothèse technique. Ce
phénomène traduit trois facteurs de fragilisation de la cohésion familiale sur
le long terme : une rupture de la solidarité intergénérationnelle chez les
adultes ainsi que des liens d’alliance (difficulté de se lier avec les beaux-parents et autres membres de la famille d’alliance, partition des affinités par
tranche d’âge, y compris dans la fratrie) ; une discrimination des liens par la
différence de sexe (exclusion du tiers dans l’affinité accordée au même sexe,
notamment le resserrement du lien mère-fille et sœur-sœur) ; une précarité
de l’union conjugale (divorce) dans les sociétés laïcisées, avec la nécessité
d’aménager le lien parent-enfant dans le cadre de la décohabitation, en
fonction d’un impératif d’évitement de toute relation réactualisée entre ex-conjoints.
C’est pourquoi dans les pays scandinaves, où les taux d’union libre et de
décohabitation étaient les plus élevés d’Europe, la diffusion du GSM au
foyer concerne un public de plus en plus jeune (des enfants de deux ans et
plus) dans le but d’aménager une relation directe avec le père absent
[14]. En
France, on repère un phénomène similaire dans les foyers monoparentaux,
où l’on n’impose aucune restriction à la consommation téléphonique de
l’enfant (sur le fixe et le mobile) pour « réparer » en quelque sorte le
handicap affectif infligé par la séparation
[15]. Dans la même optique,
l’individualisation des terminaux de tous types (GSM, T.V. et ordinateur)
permet d’uniformiser et de dupliquer l’accès médiatique personnel de
l’enfant au deuxième domicile parental qu’il fréquente, établissant ainsi une
égalité de traitement de part et d’autre qui inhibe la préférence « objective »
pour tel domicile au profit des seules considérations affectives impliquées
par la qualité de la relation au parent.
Enfin, la désignation d’un univers de communication exclusif au couple
(pouvoir téléphoniquement réaffirmer son engagement affectif en tous temps
et lieux
[16] ), qui pourrait être lue comme un gain d’intimité ou de qualité de la
relation amoureuse, peut être à l’inverse interprétée comme une disposition
compensatoire pour conjurer un déficit de la co-présence, dans la lignée du
traitement accordé à l’enfant de divorcés : on serait d’autant plus enclin à
marquer symboliquement l’intimité ou l’intensité de la relation quand, dans
la réalité des pratiques quotidiennes, on a de plus en plus de mal à partager
avec l’autre ses univers respectifs d’activités (travail, centres d’intérêts,
loisir, sorties…), de sociabilité (accepter ou se faire accepter des amis de
l’autre, de ses collègues), ce qui a pour effet de réduire concrètement les
occasions d’être ensemble (excepté, peut-être, devant le téléviseur qui reste,
avec le lit conjugal, le plus fédérateur de la co-présence intime).
L’impossible transitivité des relations de sociabilité
La question soulevée par les cloisonnements à origines multiples – motivés à
la fois par le souci « sécuritaire » d’éviter les lieux publics insuffisamment
sûrs et par les discriminations affinitaires liées à l’âge et au sexe – renvoie à
une perte de la « productivité » de l’échange sociable : la sociabilité qui
génère une plus-value de sociabilité, autrement dit, qui permet de renouveler
ou d’augmenter le réseau de relations égocentré par la cooptation de
connaissances liées à un proche.
Dans les mœurs actuelles, on a repéré que cette opportunité de renouvellement
était cantonnée aux lieux publics et au mode de fréquentation grégaire (la
« bande »), en raison d’une circulation insuffisante entre sphère
professionnelle et sphère privée, entre une activité associative et des
rencontres privées plus informelles. En effet, la sociabilité professionnelle se
prolonge rarement au domicile, la plupart des circonstances de rencontre
poursuivies à l’extérieur du bureau étant limitées à la pratique d’un sport
commun ou bien le partage d’un verre au café. Ce constat est plus avéré pour
l’homme que pour la femme au travail, celle-ci étant plus disposée à frayer
avec ses collègues du même sexe en dehors du bureau. Cette absence de
fluidité relationnelle en fonction des sites est surtout pénalisante pour les
femmes astreintes à une mutation géographique ou à une rupture conjugale.
Dans le premier cas, lorsqu’elles déménagent, se retrouvant bien souvent
sans emploi pour avoir suivi la mutation professionnelle du conjoint, elles ne
peuvent pas même mobiliser les ressources relationnelles que leur partenaire
a construites dans sa vie professionnelle : l’étanchéité entre les deux mondes
est telle que, paradoxalement, la sociabilité privée de l’homme actif va se
reconstruire à partir des liens que sa femme, confinée au foyer, aura noués
avec le voisinage. Ces relations se nouent selon un mode fortement ségrégé :
gens habitant le même type de logement et d’agglomération, tous engagés
dans une vie de couple et dotés d’enfants, avec une similitude
supplémentaire quant à l’âge des enfants respectifs
[17]. Lorsqu’elles
s’adonnent à une activité associative dans l’espoir de s’intégrer localement,
elles se heurtent à l’indisponibilité des autres membres qui n’ont pas le
même emploi du temps que les inactifs. Ainsi, l’on constate, parmi les
migrants que nous avons observés, que les chances de réinsertion sociale
sont plus grandes pour les tranches d’âge situées aux deux extrêmes de la vie
active : les jeunes (étudiants) et les retraités qui ont le temps de fréquenter
les activités de groupe.
Dans le deuxième cas – divorcés et monoparents (s’agissant majoritairement
de femmes dans ce dernier statut) -, mis à part les problèmes analogues au
déménagement, les difficultés de socialisation sont davantage liés aux effets
de « mimétisme » à l’œuvre dans les cercles sociaux. A ce stade du cycle de
vie, la plupart des foyers sortent peu mais se reçoivent plutôt au domicile en
raison de la garde d’enfant : on n’invite généralement que des couples. Si,
exceptionnellement, des personnes seules venaient à désirer nouer une
relation privilégiée avec l’un ou plusieurs des convives nouvellement
rencontrés, elles se heurtent à un interdit tacite qui tient pour ainsi dire au
« monopole de l’intimité » : on ne peut pas recontacter un tiers (ou même un
couple) rencontré à un dîner intime sans l’accord ou la médiation de l’hôte.
En revanche, les conditions de la transitivité du lien sont remplies (l’ami de
mon ami est susceptible de devenir mon ami) lorsqu’on reproduit la même
configuration sociable sur un lieu extérieur (restaurant, café…), où la
médiation d’un hôte n’est plus la règle
[18].
Ces exemples illustrent bien la prédominance d’un lieu collectif ainsi que
d’une modalité grégaire (sortir du face-à-face, fréquentation en groupe) dans
le renouvellement du réseau social. C’est pourquoi, à l’exception des jeunes
qui remplissent sans difficulté ces conditions, la recomposition des liens à
l’âge adulte reste encore tributaire des inégalités de contexte géographique.
Pour les célibataires comme pour les migrants rencontrés au cours de nos
enquêtes, les conditions les plus favorables sont curieusement réparties selon
une ligne de démarcation qui désigne le sud de la France (de Montpellier à
Marseille). L’explication en est double. On y vit davantage à l’extérieur en
raison de la clémence climatique ; la grégarité y est plus forte grâce à
l’implantation de minorités ethniques dont l’attitude à l’égard des personnes
seules consiste généralement en une prise en charge par le groupe.
Conclusion : le rôle des mobiles dans la réhabilitation des lieux publics
Le déficit des « lieux communs » analysé ici ne procède pas uniquement des
effets du GSM, ce dernier n’étant qu’une occurrence symptomatique du
phénomène d’individualisation des pratiques qu’on peut attribuer autant aux
nouvelles technologies prises dans leur ensemble qu’à l’organisation socio-économique opérationnellement mise en place par le cadre urbain. Le
malaise constaté – un confinement excessif des fréquentations sociables dans
des entourages socialement homogènes en termes d’âge, de sexe et de statut
– tient surtout à la fausse mobilité développée dans nos sociétés, une
mobilité de type fonctionnel qui s’appuie en réalité sur la sédentarité
irréductible des centres d’activité et du mode d’habitat, plus que jamais
dépendants du site où se concentrent les ressources d’emploi, de scolarité, de
culture et de loisir formateur. Le transit accru des personnes n’implique pas
le transfert des ressources relationnelles d’un site à l’autre malgré la fluidité
communicationnelle, notamment à cause des tabous tenant lieu de frontières
qui régissent encore la séparation des flux entre habitat et centre productif.
Dans cette optique, la seule issue à l’isolement domestique est de produire
une culture du transit, de le détourner de ses objectifs strictement
fonctionnels pour en faire un lieu d’échange.
Le leurre des NTIC est de nous faire croire qu’il n’est de communication que
verbale, qu’il n’est d’échange que la passation d’information. Or la
socialisation passe aussi par le jeu (on y initie l’enfant au stade où il ne
maîtrise pas encore le langage) et par la confrontation des identités, dans une
mise en scène qui mobilise tout le champ perceptif des individus, l’ouïe et la
vue. La règle de ces jeux de société est qu’on n’y choisit pas ses partenaires,
à la différence de la connexion technique, afin d’en garantir le
« désintéressement » qui est contraire à l’optique fonctionnaliste autant qu’à
la vision stratégique trop présente dans la sociologie contemporaine
brillamment défendue par Latour.
Des « acteurs » latouriens aux acteurs de la rue subsiste un impensé de
l’échange social qui constitue précisément cette
culture ludique du transit,
qu’on a vu émerger à la faveur des objets nomades depuis leur origine, la
CB
[19], le walkman
[20], le « ghetto blaster » (alternative exhibitionniste du
baladeur qui a accompagné la naissance du rap), puis aujourd’hui le
téléphone mobile. Ces objets ont accompagné l’essor d’une culture propre
aux banlieues (hip-hop, tags…), dont les ressortissants n’avaient que le
recours de la circulation pour échapper à l’uniformité du ghetto. Ils énoncent
aussi l’espoir de tirer parti des occasions de co-présence qui s’offrent aux
passants anonymes, que ne motivent aucun intérêt ni attachement sinon
l’attente d’une convivialité pure.
Les usages du mobile en situation publique laissent présager qu’un tel espoir
n’est pas vain. L’on observe que son utilisation provoque une intensité des
réactions de l’entourage dès que survient une occasion de
« déprogrammation » des train-trains respectifs (contretemps dû à des
pannes techniques dans les transports
[21] ). Les réactions du public ne sont pas
non plus dépourvues du « voyeurisme » que suscite immanquablement
l’exposition d’une tranche de vie privée par des bribes de conversation
interceptées au vol. Enfin, dans la coordination des rencontres en face-à-face, le mobile offre une capacité d’improvisation supplémentaire par
rapport au fixe : un rendez-vous en ville pris à deux peut se convertir en
cours de route en une rencontre de groupe parce qu’on aura contacté d’autres
correspondants à partir du lieu public. Bref, le mobile participe à la création
d’un événementiel qui force chacun à sortir de sa bulle.
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