Réseaux
La Découverte

Revue précédemment éditée par Lavoisier

I.S.B.N.sans
430 pages

p. 348 à 373
doi: en cours

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n° 112-113 2002/2-3

2002 Réseaux

Le bunker communicationnel

Vers un apartheid des cercles de sociabilité ?

Chantal de GOURNAY
L’individualisation des terminaux – pour la téléphonie mobile et, dans une moindre mesure, fixe – autorise une configuration exclusive et personnelle des liens avec la société environnante. Chacun peut entretenir un réseau de relations indépendant, qu’on ne partage plus avec sa famille ni avec le milieu qui fréquente le même espace que soi. L’article traite de la difficulté de nouer des contacts nouveaux, dans un contexte où la cohabitation, dans l’espace domestique comme dans les lieux publics ou professionnels, n’est plus capable de fédérer les personnes autour d’activités communes et de cercles de relations mixtes, en termes d’âge, de sexe ou d’appartenance culturelle. The individualization of terminals – for mobile telephony and, to a lesser degree, fixed telephony – allows users an exclusive and personal configuration of relations with society. Each user can maintain a network of independent relations that is no longer shared with either family or friends and acquaintances. The author considers the difficulty of making new contacts in a context where cohabitation in the domestic sphere and in public or professional contexts is no longer capable of uniting people around common activities and circles of mixed relations, in terms of age, gender or cultural group.
Le multi-équipement en lignes et en terminaux au foyer, associé à l’essor massif des outils mobiles, traduit une nette évolution des usages en faveur de l’individualisation de l’accès téléphonique. De même, l’appropriation démultipliée des écrans au domicile, de la télévision à l’internet, introduit une sélection individuelle des programmes visionnés ainsi qu’une réception a priori solitaire. L’individualisation désigne le non partage d’un équipement mais aussi une segmentation de plus en plus restreinte des programmes culturels mis en circulation, de sorte qu’il devient difficile de prendre part à une discussion sur un sujet commun s’il s’avère que personne n’a vu le même spectacle, ou bien que chacun a « surfé » suivant des trajectoires singulières.
Indivisibilité du terminal ou bien impartageabilité d’un champ relationnel et d’une aire culturelle ? Bien plus que la difficulté de prêter un outil qui devient aussi personnel qu’un vêtement, ne s’agit-il pas aussi d’une appropriation exclusive d’un capital social que l’outil met en interconnexion ? Cette possessivité vis-à-vis de son réseau de relations ne saurait être mise au compte des seuls effets techniques, même si les nouveaux outils favorisent une identification trop personnelle des contacts sociaux. La thèse développée ici, bien que relative à la question de l’individualisation, traitée par de Singly et Martin dans ce même dossier, porte plutôt sur la médiation spatiale que le développement des mobiles a fait passer au second plan.
En effet, à la faveur de l’individualisation, depuis que le terminal est référé à une personne et non plus à un espace éventuellement partagé à plusieurs (le domicile, le bureau), on tient pour acquise l’abolition ou la perméabilité des frontières spatiales, cette idée étant encore renforcée par le continuum communicationnel entre fixe et mobile. Or les lieux recèlent des ressources de socialisation qui leur sont propres, et qui ne peuvent être transférées d’un registre à l’autre (public/professionnel/privé) sans l’intervention d’un passeur humain qui joue le rôle d’intermédiaire à l’égard de tiers, parents ou amis. On nous présente le téléphone portable comme un outil de désenclavement et d’élargissement des contacts sociaux. Mais ce désenclavement ne bénéficie en réalité qu’à son utilisateur qui circule seul, tandis que le cercle de ses proches peut être relégué dans des situations d’isolement d’autant plus aiguës que l’organisation des contacts téléphoniques est exclusive grâce à la propriété individuelle des terminaux, et qu’elle n’est plus compensée par l’avènement fortuit des rencontres en coprésence qui se produisait occasionnellement dans le contexte anonyme des villes, des relations de proximité ou de la communauté familiale élargie. C’est là un effet indirect de l’individualisation, qui agit en co-facteur avec d’autres phénomènes liés à l’organisation des villes dont certaines zones présentent des déficits de centralité et de moyens de transport.
Il convient aussi de rappeler que le phénomène d’individualisation n’est pas neuf, il a été analysé par les historiens pour la lecture (du livre puis du journal) et pour l’écriture épistolaire. De Chartier à Farge, en passant par Habermas, l’on observe que l’exclusivité du lien interpersonnel inauguré par les pratiques individualisantes – prémisses de l’isolement domiciliaire encore inexistant – a toujours été compensée par la vitalité des protocoles publics de sociabilité et d’échange culturel. Si « l’émancipation subjective de la bourgeoisie » (Habermas) a été acquise notamment grâce aux mutations de la lecture et de l’écriture, il reste qu’une lettre intime, au XVIIe et XVIIIe siècles, était souvent « bonne à publier » selon la terminologie de l’époque, et que les romans pouvaient être collectivement élaborés dans les salons (Frankenstein, Mary Shelley), l’acte d’écrire se confondant souvent avec des jeux de société. De même, la circulation de l’écrit pouvait être accessible au peuple, illettré ou non, grâce à la lecture publique des libelles, dont la réception élargie a provoqué les émeutes révolutionnaires, puis grâce aux cabinets de lecture, où l’on disposait des abonnements de presse trop coûteux pour le particulier. Ces exemples montrent que l’individualisation des technologies culturelles a toujours fait bon ménage avec le partage collectif des ressources culturelles et sociales, à condition de préserver la complémentarité entre lieux publics et sphère privée.
 
DE LA MOBILITE CONTRAINTE A LA MOBILITE STRATEGIQUE
 
 
Cependant, l’individualisation des NTIC ne se présente pas sous les mêmes auspices car elle est d’emblée perçue comme un moyen « substitutif » ou « palliatif » d’une organisation du mode de vie dont les contraintes structurelles sont censées être corrigées par l’action des outils. Dans cette optique, certaines pratiques, tel que la mobilité et l’ouverture sur le monde extérieur, s’imposent comme des valeurs absolues du progrès social parce qu’elles sont censées initier l’individu à la diversité du monde et à la prise en compte de l’altérité. Mais jamais les supports matériels et spatiaux d’une telle diversité ne sont véritablement analysés. Autrement dit, lorsque l’internet met en relation des espaces distants, peut-on affirmer qu’ils soient « différents » et qu’ils proposent une altérité qu’on ne rencontre pas chez soi, auprès de sa propre communauté restreinte ? Pourquoi circuler si on ne fait que traverser des espaces homogènes, identiques ? Les citadins pouvaient rester autrefois dans leur quartier et cependant côtoyer une diversité quasi encyclopédique du monde, par le truchement des foires et des expositions universelles. Aujourd’hui, ne prend-on pas l’avion pour être sûr de réussir ses vacances ou ses études entre « des gens du même monde », ces adeptes de la « jet société » évitant d’ailleurs de mettre les pieds dans les banlieues d’à côté, où réside la vraie différence ?
C’est donc cette homogénéisation des lieux qui est ici interrogée, davantage dans leur dimension de mixité sociale que dans leur morphologie. La réduction de la mixité procède aujourd’hui d’une discrimination beaucoup plus fine que la simple partition des catégories sociales et des communautés ethniques, elle instaure des regroupements par affinités de sexe, d’âge, de statut familial (célibataires, monoparents…), de pratiques sexuelles (homo/hétéro)… Les opportunités de socialisation en sont directement affectées. Une modalité sociologique de la mondialisation se dessine à travers l’aménagement des cadres urbains et des infrastructures commerciales qui redistribuent des configurations homogènes sur le territoire planétaire [1], ce qui nous amène à repenser une éventuelle inversion de l’ambivalence des rapports entre distance et proximité, entre local et global. La mobilité qui constituait un moyen d’accéder à la diversité peut au contraire devenir l’instrument du regroupement affinitaire, par-delà l’éloignement. L’optique fonctionnaliste fondée sur le postulat dissuasif de la distance quant aux opportunités de rencontres sociales ne résiste pas à l’examen des faits : non seulement la télécommunication n’a pas enrayé la croissance des transports, mais l’augmentation du parc automobile dans les grandes villes est surtout imputable aux déplacements non professionnels, notamment par l’intermédiaire des femmes, pour déposer les enfants à l’école et aux activités de loisir, ou encore pour le shopping.
Les NTIC n’ont jamais constitué une alternative aux déplacements et aux contacts de présence (excepté, peut-être, pour ceux qui souffrent d’un accès insuffisant aux transports) mais interviennent plutôt comme une modalité opératoire de l’économie des fréquentations sociales qui est au fondement de toute stratégie de reproduction de classe selon l’optique de Bourdieu, ou encore de la mondanité au sens proustien. Dans une telle économie, les ressources de socialisation circulent comme n’importe quel autre bien, ce qui implique une inscription topographique des sociabilités, par laquelle s’opère la transitivité des liens d’un membre à l’autre de la microsociété cooptée sur le mode de l’interconnaissance. Nul circuit immatériel ne peut assurer cette cooptation transitive puisque, selon des mœurs universelles, aucune identité téléphonique ne peut être communiquée à un tiers inconnu sans une présentation préalable en coprésence. Dans cette optique, la télécommunication ne configure pas un espace relationnel, elle n’est qu’un moyen pour assurer la convergence d’une géographie relationnelle élective sur certains points du territoire, malgré la dispersion des individus structurellement organisée en fonction de la rationalité productive. Autrement dit, elle ne pallie pas la nécessité des déplacements, elle en est l’intelligence, assurant une mobilité flexible et opportuniste, par laquelle on peut tirer parti d’une trajectoire déterminée par un motif professionnel pour jouir en sus des opportunités de socialisation qu’offre un lieu donné, par exemple en ralliant un vernissage ou une réception dont on a été averti à la dernière minute.
Ainsi est-ce un contresens que d’assimiler l’individualisation du téléphone portable à un « individualisme » de son possesseur, alors que l’outil œuvre effectivement pour la formation de solidarités restreintes en réseau, dont le mode opératoire est fondé sur des principes de discrimination et d’exclusion des altérités non conformes à l’identité du groupe constitué, à l’instar de toute logique sociale de cooptation tel que la corporation, la « bande » ou le lobby. Mais, à la différence des processus sociaux observés pour des catégories de classe ou tribales, l’agrégation sociable n’intègre plus transversalement les différences d’âge et de sexe dans le rituel de coprésence parce qu’elle obéit désormais à des analogies de pratiques, d’activités et de goûts (sport, sensibilité culturelle, etc.).
Traditionnellement, l’exercice local de la sociabilité pouvait s’accommoder de la proximité, voire d’une promiscuité, pour autant que la distance sociale était fortement marquée par des frontières symboliques. En régime démocratique, les marques symboliques de la hiérarchie étant abolies, les relations de proximité et de voisinage sont dérégulées, source potentielle de conflit où les « dominants » objectifs peuvent être mis en minorité par les dominés (le phénomène actuel de l’incivilité, à l’école comme à la ville). Dans ce contexte, la sociabilité élitaire se redéploie sur des connexions géographiques distantes, de la même façon que les domiciles se coupent de l’entourage immédiat par l’interposition de digicodes et d’interphones. Pourquoi les jeunes seraient-ils plus mobiles aujourd’hui alors que le maillage territorial des équipements scolaires et culturels s’avère plus diffus, si ce n’est pour organiser des rencontres sur de plus grandes distances avec l’assentiment des parents ? C’est dans cette mesure que la dialectique de la proximité et de la distance se renverse quant à la coexistence des diversités culturelles, la télécommunication étant le moyen d’organiser des rapprochements identitaires malgré la distance géographique, en court-circuitant la proximité locale où l’étranger est assigné à résidence.
C’est pourquoi on ne peut analyser les usages de la téléphonie mobile sans mettre en perspective les mécanismes de ségrégation. Ségrégation spatiale d’hier, sous la forme du grand ensemble suburbain dont nous observons avec effroi les dérives violentes. Ségrégation communicationnelle d’aujourd’hui, au moyen d’une cooptation plus sophistiquée qui s’effectue par le filtre des connexions de réseaux plus ou moins personnalisés, dont la porosité n’est pas plus évidente que pour les murs des ghettos anciens [2]. Loin d’abolir les cloisonnements spatiaux, elle les redouble.
A cet égard, le discours prophétique quant aux effets des NTIC sur la perméabilité accrue des frontières spatiales, notamment entre le domicile et le travail ainsi que d’autres lieux de socialisation, n’a nullement été validé par des données empiriques concernant les pratiques de sociabilité. L’intégration sociale reste tributaire de configurations locales précisément inscrites dans des morphologies urbaines, des opportunités d’emploi et de scolarité elles-même dépendantes du site, des équipements publics (transports, loisir…). Qu’on se penche sur le déménagement ou sur la décohabitation suite à un divorce, c’est alors qu’on prend la mesure de l’isolement au foyer d’un migrant ou d’un monoparent, lesquels ne peuvent compter ni sur les collègues avec qui les échanges débordent rarement le cadre de l’entreprise, ni sur les structures publiques difficilement accessibles faute d’argent, de temps soustrait aux tâches domestiques ou encore de moyens de transport [3]. Par conséquent, il faut admettre que la médiation du lieu reste irréductible pour la construction de la sociabilité, malgré les systèmes de communication qui sont censés désenclaver l’espace domestique.
L’accès téléphonique individualisé instaure, dans un territoire déjà compartimenté, un autre niveau de démarcation qui entrave la circulation fortuite des ressources relationnelles : si un adolescent entretient un réseau autonome de correspondants, il est fort probable que ses parents n’entreront jamais en contact avec ses copains ni avec les parents de ces derniers ; de même, l’adulte peut tout ignorer de la sociabilité professionnelle de son conjoint. Disparaît ainsi le prétexte à nouer des liens faibles, purement conventionnels au départ, qui n’en constituent pas moins l’occasion de renouveler son capital relationnel. Cette restriction est d’autant plus pénalisante qu’elle se rajoute à un cadre de vie atomisé, peu grégaire, où l’on ne pratique pas les mêmes activités ni un but commun de déplacement. L’individualisation de l’accès téléphonique peut donc être analysée comme une figure nouvelle de la ségrégation, une modalité de cloisonnement des espaces de communication en zones homogènes, définies par des critères de cooptation à l’identique (sexe, âge, statut familial, etc.)
 
L’INSULARITE DU RESEAU
 
 
S’agissant de la téléphonie (fixe ou mobile), l’agencement individuel des contacts téléphoniques permet un contrôle autodéterminé de l’accessibilité de chacun, en fonction de sa disponibilité ou de ses humeurs à l’égard du correspondant intrusif.
La généralisation d’un tel mode de communication, en vertu duquel une conversation ne peut se produire qu’au terme d’une préméditation décidée et consentie par les deux protagonistes, élimine les prémisses de l’échange impersonnel et désimpliqué, hasardeux, gratuit ou simplement formel (conventionnel) que Simmel ou Goffman placent au fondement de la sociabilité urbaine, de café ou de salon. Pourtant c’est bien cet accouplement de l’homme à son terminal dédié, mettant fin à la « messe » familiale devant la télévision comme à la rotation aléatoire des membres co-présents pour répondre au téléphone, qui inaugure la segmentation des univers de communication et de sociabilité en forme de bulles cloisonnées, comme autant d’îlots personnels où ne transitent que ceux qui y sont invités. L’insularité médiatique constitue la propriété marquante de la communication mobile, autant dans l'espace public que privé. Une insularité mouvante qui assure une fluidité maximale de la circulation des informations et des personnes, au prix de l'évitement ou du contournement de la proximité indésirable avec l'entourage, qu’il s’agisse du public anonyme, de clients ou d’administrés inopportuns, ou tout simplement de relations trop pesantes.
L’espace téléphonique est abusivement personnalisé puisqu’il s’étend également aux espaces institutionnels par le truchement des mobiles professionnels ou mixtes. Un premier niveau de filtre imposé à l’ouverture de cet espace est partiellement extérieur à l’arbitrage individuel, c’est la non publication des numéros de mobile dans l’annuaire, faisant office de Liste Rouge par défaut, ce qui aboutit à instaurer une inaccessibilité des salariés dotés d’un mobile professionnel aux heures de travail, alors même que l’accessibilité des employés est un contrat moral qui engage l’entreprise vis-à-vis de ses clients en cas de litige ou d’insatisfaction. Le deuxième niveau est davantage associé à la souveraineté individuelle, c’est la possibilité de rejeter l’appel grâce à l’identification préalable du correspondant (affichage du n° de l’appelant) qui existe autant au domicile que sur le mobile. A cela s’ajoute la traçabilité de tout appel intrusif en absence puisqu’un journal, sur le fixe comme sur le mobile, permet de savoir qui a appelé, même quand on ne laisse pas de message sur le répondeur. Toutes ces dispositions techniques nouvelles ouvrent la voie à une police des contacts au sens foucaldien ou deleuzien d’une « société du contrôle ».
 
LA PERSONNALISATION DES INTERFACES : UNE INJONCTION DE TRANSPARENCE
 
 
Sans entrer ici dans un débat éthique, remarquons seulement que la traçabilité met fin au principe d’anonymat des personnes et des contacts qui prévaut dans l’espace public et la conception classique de la cité, selon l’acception politique autant que celle du cadre de vie. Elle interdit du même coup le recours au jeu de rôles que les individus pouvaient mobiliser dans leur communication avec autrui – se présenter sous couvert de son statut, ses fonctions, son métier, bref, ses « qualités » (pour reprendre le vocabulaire désuet de Musil) qui sont forcément celles de l’homme public – puisqu’ils sont désormais sommés de s’annoncer avec leur fiche d’identité s’ils veulent être « reçus » sur l’espace téléphonique de leurs interlocuteurs, dans le monde professionnel comme dans la sphère privée. Cela a pour conséquence de supprimer les médiations nécessaires à la vie mondaine, dont la codification par les apparences (qu’on l’appelle « masque », « rôle », « rang » ou « hypocrisie ») avait au moins pour vocation de protéger les individus contre l’attaque personnelle qu’ils pourraient subir s’ils se présentaient à nu, dans la transparence de leur identité « authentique ».
Trop souvent, on attribue la progression de la communication personnelle à l’essor des mobiles dans le grand public (en particulier à l’usage privé des jeunes et des couples) grâce aux propriétés d’individualisation de l’accès qu’apportent le terminal et la ligne dédiés. Cette approche comporte, à mes yeux, l’inconvénient de singulariser les enjeux associés à l’usage des médias dans la sphère privée en dissociant les contextes collectifs de diffusion des outils (au travail, dans l’organisation économique et sociale) de leur utilisation en situation privée. Si individualisation il y a, elle a d’abord été opérante sur les lieux de travail avec l’expansion accrue des outils personnalisés en guise de nouvelle méthode de management, comme moyen d’obtenir l’engagement et la responsabilisation des individus dans des tâches de communication qu’on envisage de moins en moins de déléguer et de mutualiser : initialement par l’introduction dans l’entreprise du poste téléphonique nominatif direct (non filtré par un standard), du GSM distribué au personnel à forte mobilité ou à haut niveau hiérarchique, du courrier électronique…, dont la diffusion a eu pour conséquence de réduire le rôle du personnel intermédiaire dans les relations avec l’extérieur (secrétariat, hôtesses, fonctions afférentes au « front office » ou guichet, fonctions de proximité ou d’interface avec le public). Observons que le GSM a été populaire au début auprès des professionnels indépendants et itinérants parce qu’il autorisait précisément l’économie d’un secrétariat qu’ils n’avaient pas les moyens de s’offrir [4]. Ce processus de personnalisation proliférante des outils de communication engagé sur le terrain professionnel n’a fait son apparition dans le domaine privé qu’à la faveur de l’explosion des mobiles hors du travail.
Le déclin de l’impersonnalité et de l’anonymat
En vertu de la contamination réciproque des pratiques de communication entre le monde professionnel et la sphère privée, qu’on ne peut éluder en raison des seuils chronologiques et quantitatifs de diffusion des équipements (GSM et Internet) d’une sphère à l’autre, l’individualisation de l’accès téléphonique s’est imposée comme une évolution sociologique notable, notamment des mœurs familiales. Mais la communication personnelle n’a pas attendu ce changement pour déborder de son territoire naturel que constitue le foyer, comme en témoignent les études du trafic généré au domicile, attestant que la majorité des relations téléphoniques avec l’extérieur est imputable à la femme et aux adolescents [5] : à moins de supposer que les hommes n’ont pas de vie privée propre, il faut bien reconnaître que leurs communications personnelles sont accomplies sur les sites professionnels, et cela bien avant la naissance du cellulaire.
Ce constat en forme de truisme n’est là que pour rappeler qu’on ne saurait réduire l’épanouissement d’une communication personnelle ou intime à une modalité technique qui consiste en l’individualisation des terminaux : on ne peut confondre personnalisation et individualisation. « Personnel » et « impersonnel » ne sont pas des figures antinomiques qui réfèrent à des registres distincts du singulier et du collectif, ils ne traduisent que le degré d’implication ou d’engagement affectif ou émotif du même sujet singulier dans ses actes de communication et ses relations avec autrui. Que ce sujet passe, pour ce faire, par un canal dédié ou individualisé ne peut en rien laisser préjuger de l’investissement affectif qu’il engage dans ses interactions. Aussi faut-il introduire d’autres notions pour comprendre le phénomène dont il est ici question : l’identification, au sens policier du contrôle d’identité associé à un papier administratif autant qu’aux propriétés indicielles de la personne humaine, la possibilité d’authentifier par une inscription matérielle la singularité irréfutable d’un acteur, empreinte digitale, signature, ADN, etc. C’est cela qui est en jeu dans les dispositifs individualisants mis en place par les nouvelles technologies : c’est un mode opératoire par lequel on produit une plus grande intelligibilité ou lisibilité des identités particulières à travers leurs actes de communication.
L’enjeu de l’individualisation des canaux de transmission est donc de donner aux individus les moyens de réduire l’incognito qui ne manque pas de s’étendre à mesure que grossit le flot de ses échanges avec le monde extérieur, à l’image de la ville par rapport au village, des systèmes complexes de la vie en société par rapport aux modèles primitifs basés sur l’interconnaissance. L’anonymat, ce cancer de la métropole, facteur de risque et de trouble pour la quiétude des citadins, qui permet à n’importe qui de se dissimuler dans l’opacité des foules pour commettre son forfait, chancre de la modernité que n’ont cessé de combattre Etat et despotes, luthériens et ayatollahs : c’est cela qu’il s’agit d’enrayer sur les boulevards de la Cité nouvelle – de nature informationnelle. De la transparence, voilà l’antidote qui permet de réguler les systèmes complexes, d’éviter les dérives de l’inconnue. Chacun sera donc sommé d’afficher sa carte de visite avant d’établir une connexion : identifiez-vous ou on ne vous laissera pas passer !
C’est donc l’annonce de cette identité « authentifiée » sinon authentique qui est aujourd’hui requise comme préalable à une connexion téléphonique, dans le cercle privé comme dans le monde professionnel. On remarquera alors que la simplification de la forme, dans la communication, va de pair avec le degré de transparence offert par le dispositif technique. Plus la sociabilité met en présence des gens qui ne se connaissent pas a priori, plus il faut y mettre des « formes » pour huiler les interactions : c’est l’usage de la politesse, ou encore « l’urbanité », qui s’est développé au fur et à mesure que grandissait la ville avec son lot d’anonymat. A l’inverse, plus on personnalise les échanges téléphoniques, plus on s’autorise un laxisme quant à la forme aussi bien qu’au contenu de la conversation. Autrement dit, la richesse du langage est proportionnelle à la complexité sociale mise en œuvre dans les pratiques sociables, par conséquent la réduction de la complexité entraîne une déperdition de la créativité symbolique et esthétique mobilisée dans la communication (dont « l’art de la conversation » fait partie).
Ainsi l’individualisation des terminaux est-elle assortie d’une contrepartie concédée à la communication mobile, à savoir le relâchement circonstanciel des contraintes formelles imposées à l’échange sociable, une décontraction du langage et de l’énonciation - simplification lexicale et syntaxique d’une part, exonération de l’obligation de contenu d’autre part, aboutissant à la réduction tolérée du contenu verbal ou écrit à un pur signal phatique destiné à la validation du lien [6]. Cette dérogation au formalisme de la conversation marque bien le déplacement de registre qui s’opère quand on passe d’un milieu public à la sphère domestique, où l’absence de tenue est permise au crédit de la nature intime des relations.
De la dépolitisation à la moralisation des interactions sociales
L’amalgame des registres intime et public de la communication conduit à une ambivalence de l’engagement individuel :
  • un désengagement vis-à-vis du contrat social de communication quant au soin apporté à la présentation de soi et quant à l’obligation d’échange impliquant la circulation d’un contenu autre que la seule affirmation du lien, dont la validation reste au demeurant virtuelle dans la communication mobile puisque en attente d’une réciprocité : parler pour ne rien dire, ou dire
  • je pense à toi » au moment inopportun qui dédouane l’autre de l’obligation de répondre s’il est en présence d’un tiers, ce n’est jamais qu’une forme adoucie du monologue dont la charge émotive ne dédommage pas du caractère unilatéral de l’échange. La prise en compte des effets indissociables de la forme et du sens comme critères de validation de l’acte de communication en lui-même est une règle immémoriale de la bonne conduite en société. Dans cette optique, c’est la communication qui construit la relation ou le lien social et non l’inverse. L’usage abusif de la parole consistant à déplacer le contenu de l’échange au niveau d’un « sous-texte » informulé, ou donné à décrypter en fonction d’un implicite intelligible seulement pour deux partenaires qualifiés par une relation intime, constituerait une perversion de l’économie symbolique que les anciens avaient déjà l’habitude de dénoncer par de nombreux proverbes : « Si ce que tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, alors tais-toi » (proverbe persan) ;
  • un engagement moral (ren)forcé de la personne puisqu’en optant pour une modalité familière de la communication, le locuteur reconnaît de facto la suspension de toute inégalité sociale ou hiérarchique et de toute source objective de conflit qui sont inhérents aux rapports sociaux en collectivité, ce qui lui interdit de recourir aux armes habituelles de la persuasion, de l’argumentation et de la séduction qu’autorise le registre insincère ou
  • hypocrite » du commerce de société au sens des Lumières, ou encore l’impersonnalité goffmanienne.
Dans l’économie de la langue, le tutoiement ou vouvoiement sont utilisés pour marquer ces distances objectives de condition et d’âge. Prôner une proximité (égalité) fictive seulement décrétée par le mode de communication revient simplement à nier la portée politique des interactions humaines, au sens de l’utilisation stratégique de l’action et de la discussion pour parvenir à des fins et des intérêts qui ne sont pas préalablement communs, dans l’optique d’un espace de communication aménagé pour la régulation des conflits générés par la divergence des désirs et des identités (Clausewitz : « la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens », ou son échec !).
Le renoncement à la dimension politique des actes de communication – par lequel le consensus se présente comme une donnée préalable et non pas construite par l’interaction–est remplacé dans la pratique par un système de référence par définition « moraliste », la morale étant cet espace où le consensus est donné comme principe non discutable, non négociable, au sens religieux de la « loi » et du « commandement ». Pour éviter tout malentendu, il n’est pas dit ici que la politique soit réductible à la force, mais qu’elle est, au sens de Machiavel, une ruse pour surmonter les dissensions. Les individus sont placés dans une sphère de communication régie par un code d’interaction moralement positif et fictivement égalitaire (où l’égalité « fait loi » au mépris des handicaps objectifs que subissent inégalement les individus en fonction de leur condition sociale, culturelle ou sexuelle), ce qu’on désigne paradoxalement en régime démocratique par l’expression « politiquement correct », alors que cela n’a plus rien de politique.
Autrement dit, plus les actes de communication s’établissent sur un mode familier, intime et égalitaire, plus ils produisent de la transparence puisqu’ils impliquent un engagement moral des individus crédités d’avance par la qualité d’un lien, par ailleurs validée à l’entrée de la connexion grâce au filtre instauré par l’affichage des numéros. Le rôle de la communication dans la construction du lien devient dans une telle optique secondaire : ce n’est plus qu’une sacralisation tautologique du lien, plutôt que l’enjeu de construction d’un univers commun d’opinions, de valeurs, de goûts. Quant à la transparence, souvent associée à un gage de sincérité, elle pose aussi un problème à la liberté, puisqu’elle ouvre la voie au contrôle mutuel. L’engagement individuel obtenu par un mode hyper personnalisé de la communication répond à une exigence de transparence qui sert autant les tendances possessives de chacun à l’égard d’un proche que les visées totalitaires, dont l’action consiste à reporter le contrôle ou la régulation des conflits exercés par une police extérieure sur une forme mutualisée du contrôle entre les individus, par un mécanisme de vérification réciproque de la valeur de l’engagement comme signe d’allégeance. C’est ici qu’on rejoint la problématique du contrôle auto-disciplinaire analysée par Foucault. Réduire la communication à une affirmation d’allégeance, même amoureuse entre intimes, équivaut à une imposition autoritaire du lien plutôt qu’à sa construction.
De l’individualité proclamée au management moral
Plus précisément, dans le monde immatériel de l’information, le problème de « l’objectivation » d’un savoir ou d’une action se faisant plus aigu – à la différence du système fordien de la manufacture où l’expertise au travail pouvait être extirpée de sa gangue subjective pour être dupliquée dans des tâches d’exécution (définition même de l’aliénation selon Marx) – il s’agit d’inventer des mécanismes d’aliénation d’un type nouveau pour prévenir la « rétention » d’information et de dons (talents) susceptible de survenir quand on se situe dans un cadre d’interaction stratégique ou « politique », par nécessité fondé sur le « droit de réserve » ou de non dévoilement (transparence) des intentions, voire sur la duplicité. Le primat donné dans l’entreprise à la compétence relationnelle, dorénavant placée en parité avec la qualification (niveau de diplôme, formation…) et l’intelligence, traduit la difficulté d’évaluation du travail effectif en contexte informationnel, mais aussi entérine un déplacement de l’évaluation sur les intentions subjectives et les aptitudes morales, plus faciles à coder et décoder que la complexité cognitive ou le talent créatif. En dotant les employés d’une panoplie individualisée et autonome d’outils communicants, on leur interdit de se dérober à cette forme d’évaluation relationnelle : si on ne communique pas, ou mal, c’est de sa faute, une entorse à la solidarité de l’équipe.
Ce déplacement du management vers le relationnel ne porte pas seulement sur la communication elle-même, mais vise aussi la présentation de soi chez les employés : une présentation moins préoccupée par l’apparence vestimentaire que par l’affichage de l’identité individuelle à travers l’inscription sur le badge du prénom ou du patronyme, éventuellement assorti d’une photo pour censurer toute falsification. Ainsi sur les sites commerciaux ouverts au public, l’inscription « hôtesse », « vendeur » ou « caissier » a été remplacée par le prénom. Au-delà de sa portée coercitive (faciliter la délation en cas de conflit avec le client) et de sa vertu conviviale, ce dispositif indique que l’identité professionnelle est désormais rabattue sur l’identité privée, et que l’individu consent à gager la totalité de sa personne dans sa fonction, car davantage que le patronyme référant à la lignée, le prénom dans notre société constitue la véritable marque de l’identité personnelle.
On a là un exemple typique d’aliénation, dans la mesure où le régime de confiance associé aux relations intimes est transféré vers une obligation contractuelle liée à la fonction, au terme duquel l’employé abandonne tout droit de désaccord avec le public et doit manifester au client des dispositions affectives positives, allant de la bienveillance à pourquoi pas l’affection ? Où s’arrêterait le tribut d’intimité alloué aux relations publiques sous prétexte de convivialité, lorsque la médiation commerciale peut être codifiée à la japonaise sous la figure de la Geisha qu’on convoque entre les hommes d’affaires ? Signalons enfin que cet affichage du prénom s’est étendu à l’ensemble des relations commerciales au téléphone (réservation, renseignement…) : puisqu’on n’y est plus en situation de co-présence, et s’il ne s’agissait seulement que de produire un effet convivial, pourquoi ne pas faire usage d’un pseudo plutôt que de son vrai prénom ?
On voit bien que la transparence est devenue un impératif moral aussi bien que le mode opératoire des organisations complexes de marché [7], et que les individualités sont privées de la possibilité de se dédoubler selon les circonstances de la vie sociale, alors que cette marge de manœuvre était auparavant reconnue grâce à la multiplicité des identités qu’un individu pouvait déployer sur la scène sociale au nom de la partition entre homme public et homme privé [8], ce qui ne va pas sans une tolérance à l’égard de la dissimulation et du secret. Ce processus est aujourd’hui parachevé sur la scène publique autant que dans la sphère privée. Sous couvert d’une valorisation enfin démocratisée de la personnalité, il n’en comporte pas moins une atteinte à sa complexité ou à sa pluralité. Lorsque cette atteinte se généralise dans la sphère professionnelle, elle engendre des pathologies qui ruinent les ressources psychologiques des individus, dans la mesure où l’inadaptation aux codes imposés par la vie professionnelle met directement en cause l’équilibre personnel et l’épanouissement privé, ainsi que le dénoncent Sennett [9] et Dejours [10], à l’instar de tout processus d’aliénation.
 
L’INDIVIDUALISATION COMME VECTEUR D’UNE MORALISATION DE LA SPHERE PRIVEE
 
 
L’insularité de l'espace téléphonique personnel participe aussi à la formation d'une intimité non territorialisée. Par l’intermédiaire du GSM, elle régit les rapports conjugaux et entre parents et enfants à l’extérieur du foyer. On ne peut éviter de questionner ce qui la distingue de l'intimité classique : les manques et les mécanismes de compensation qu'elle désigne par rapport aux situations de co-présence, le gain d'autonomie ou au contraire de coercition dans la relation qu'elle implique.
Ce processus n’a fait son apparition dans le domaine privé qu’à la faveur de l’explosion des mobiles hors du travail. Il convient d’en souligner ici la concomitance avec un autre phénomène d’envergure commerciale, à savoir le rajeunissement des effectifs d’usagers-consommateurs, la catégorie des adolescents et jeunes pré-actifs, considérée comme la nouvelle cible stratégique des produits informationnels et culturels. Cette catégorie constitue le pivot des transformations de mœurs et de comportements d’usage observées au foyer dans la dernière décennie, un point focal sur lequel convergent les évolutions simultanées de trois filières de communication aussi distinctes que la télévision, la téléphonie et l’ordinateur [11]. La simultanéité de ces deux phénomènes – diffusion des nouvelles technologies et émancipation de la catégorie des jeunes quant à l’appropriation des outils et aux performances d’usage – est à ce point imbriquée qu’elle invalide toute variable socio-économique discriminante à l’exception de l’âge et du sexe.
C’est pourquoi il faut considérer les transformations actuelles de la sphère privée comme un processus dirigé principalement vers l’intégration sociale des jeunes. Sa logique tend à la définition d’un nouvel encadrement des pratiques de sociabilité, dont la maîtrise ne peut plus être assurée par des instances collectives autrefois déléguées à l’Etat, et qu’il faut par conséquent transférer sur l’autorité parentale et les dispositifs techniques, ces derniers pouvant être analysés comme des « supports de suppléance » à l’autorité publique défaillante – l’Ecole, la sécurité urbaine.
Régulation des sociabilités et des liens affectifs : le risque de « l’apartheid »
La sphère privée est aujourd’hui confrontée à la double nécessité de s’ouvrir à des échanges de plus en plus extensifs (mondialisation) et de se défendre contre les effets d’une ouverture qui menace son intégrité physique (drogue, sida, incivilité) autant que son identité culturelle. Promouvoir une ouverture fonctionnelle (indispensable à la réussite économique) tout en instaurant des barrières de protection contre l’insécurité ambiante que ne garantissent plus les frontières traditionnelles (entre espaces publics et privés, entre nations), voilà la gageure que les médias ont pour vocation de résoudre, notamment l’internet.
Cette nécessité « paranoïaque » n’est pas sans rappeler l’organisation sud-africaine : dans un contexte sécuritaire, il convient d’assurer la fluidité maximale des marchandises, des idées et des travailleurs, en disciplinant la promiscuité physique entre les personnes. S’agissant de notre société, comment organiser la fluidité communicationnelle dans l’évitement de la proximité et des liens plus ou moins faibles qui peuvent se nouer au hasard des rencontres urbaines ou de la promiscuité dans la métropole. Examinons point par point ces impératifs du contournement qui aboutissent à la proscription de la sociabilité de proximité.
– Le libéralisme (concurrence, compétition) s’étend beaucoup plus en amont de la vie active, les règles de la compétition devant être intégrées dès le plus jeune âge en fonction de l’interdépendance accrue entre échec social et échec scolaire, l’obtention des emplois et l’ascension sociale étant directement subordonnées au niveau de diplôme. Il implique une vigilance des parents à l’égard des outils d’apprentissage et d’ouverture sur le monde (télévision, internet, jeux à valeur cognitive ajoutée par l’ordinateur), avec une priorité et une légitimité attribuées à l’univers communicationnel de l’enfant primant celui des adultes (ces derniers disposant d’une alternative d’accès aux NTIC par le travail). L’individualisation de la réception, soit par un terminal dédié soit par le magnétoscope, n’est qu’une modalité du choix sélectif des programmes spécifiquement adaptés au profil de l’enfant, signifiant non pas une absence du regard des parents, mais l’affirmation d’un principe éducatif.
– Le soupçon ou la défiance à l’égard de l’institution et de ses représentants, notamment le système scolaire autant contesté pour « l’incompétence » de son personnel que pour la vulnérabilité de ses sites dont la clôture ne suffit plus à protéger les élèves des dangers de la rue. Cette crise de confiance a deux effets, s’agissant ici de milieux favorisés puisque les familles pauvres sont (justement ou injustement) désignées pour l’absence d’autorité parentale sur les enfants fauteurs de trouble. La famille se substitue à l’institution pour organiser l’occupation des jeunes en supplément de l’école, quant aux circonstances de socialisation et quant aux activités formatrices (sport, art, leçons particulières…), dont le volume ne cesse de croître dans l’emploi du temps hors-école et hors-travail pour les femmes. C’est là le facteur majeur de l’équipement massif des adolescents en GSM, garantissant leur joignabilité à l’extérieur du foyer, mais aussi des femmes actives puisqu’il leur échoit majoritairement en charge l’organisation des loisirs du foyer dans un cadre mobile et non pas uniquement au domicile. Le GSM sert autant à la surveillance (obligation pour le jeune d’informer en temps réel de ses déplacements) qu’à la coordination de la mobilité à buts multiples. Deuxièmement, il s’agit de reconnaître aux jeunes une sociabilité propre et autonome afin d’encourager l’importation des fréquentations amicales dans les espaces privés, là où les adultes peuvent exercer un regard sur « qui fréquente qui ». L’attribution d’un canal téléphonique dédié au jeune dans le foyer, éventuellement assortie d’une tolérance concernant les coûts de communication, est une méthode classique de « contrôle permissif » visant à diminuer les risques de la « sociabilité de proximité », de l’anonymat des fréquentations en « bande » qui s’épanouissent dans la rue sans passer par le téléphone.
Cette individualisation de l’accès téléphonique a été notamment analysée dans les familles d’émigrés, où l’on reconnaît à la jeune fille pubère un « monopole » sur le téléphone par rapport à ses frères qui bénéficient d’une plus grande liberté de circulation [12], pour compenser en quelque sorte la restriction imposée aux femmes quant à l’accès à une sphère publique de sociabilité. Intentionnellement, on cite ici le contexte d’immigrés car le succès scolaire ainsi que l’intégration supérieurs des filles par rapport aux garçons sont reconnus par les sociologues comme une conséquence du contrôle parental inégalement appliqué aux sexes dans ce type de communauté, pour un niveau de handicap socioculturel égal.
Du côté de la télévision, l’éclatement des chaînes par les dispositifs redoublés du câble et du satellite – qui représente aussi une forme de ciblage sinon « d’individualisation » des programmes – permet une sélection contrôlée des contenus destinés aux jeunes en fonction de normes et de tabous non plus décrétés par le consensus social, mais selon les seules prérogatives parentales. C’est ainsi qu’au Québec, les communautés musulmanes bénéficiant de chaînes communautaires dans leur langue d’origine pour l’information, préfèrent, lorsqu’il s’agit du divertissement et de la fiction, opter pour les chaînes anglophones plus réglementées que les francophones en matière de sexualité, afin d’en garantir la conformité morale en direction des femmes (adolescentes et conjointes [13] ).
– L’exclusivité du lien bilatéral au sein de la communauté familiale, notamment entre parent et enfant et entre conjoints, qui ne tolère plus l’interposition d’un tiers ne serait-ce que l’autre partenaire du couple parental ou un membre de la famille élargie (grand-parent, tante, fratrie…) dans une relation qui s’active essentiellement dans le huis-clos du face-à-face, éventuellement soutenu par l’interface d’une prothèse technique. Ce phénomène traduit trois facteurs de fragilisation de la cohésion familiale sur le long terme : une rupture de la solidarité intergénérationnelle chez les adultes ainsi que des liens d’alliance (difficulté de se lier avec les beaux-parents et autres membres de la famille d’alliance, partition des affinités par tranche d’âge, y compris dans la fratrie) ; une discrimination des liens par la différence de sexe (exclusion du tiers dans l’affinité accordée au même sexe, notamment le resserrement du lien mère-fille et sœur-sœur) ; une précarité de l’union conjugale (divorce) dans les sociétés laïcisées, avec la nécessité d’aménager le lien parent-enfant dans le cadre de la décohabitation, en fonction d’un impératif d’évitement de toute relation réactualisée entre ex-conjoints.
C’est pourquoi dans les pays scandinaves, où les taux d’union libre et de décohabitation étaient les plus élevés d’Europe, la diffusion du GSM au foyer concerne un public de plus en plus jeune (des enfants de deux ans et plus) dans le but d’aménager une relation directe avec le père absent [14]. En France, on repère un phénomène similaire dans les foyers monoparentaux, où l’on n’impose aucune restriction à la consommation téléphonique de l’enfant (sur le fixe et le mobile) pour « réparer » en quelque sorte le handicap affectif infligé par la séparation [15]. Dans la même optique, l’individualisation des terminaux de tous types (GSM, T.V. et ordinateur) permet d’uniformiser et de dupliquer l’accès médiatique personnel de l’enfant au deuxième domicile parental qu’il fréquente, établissant ainsi une égalité de traitement de part et d’autre qui inhibe la préférence « objective » pour tel domicile au profit des seules considérations affectives impliquées par la qualité de la relation au parent.
Enfin, la désignation d’un univers de communication exclusif au couple (pouvoir téléphoniquement réaffirmer son engagement affectif en tous temps et lieux [16] ), qui pourrait être lue comme un gain d’intimité ou de qualité de la relation amoureuse, peut être à l’inverse interprétée comme une disposition compensatoire pour conjurer un déficit de la co-présence, dans la lignée du traitement accordé à l’enfant de divorcés : on serait d’autant plus enclin à marquer symboliquement l’intimité ou l’intensité de la relation quand, dans la réalité des pratiques quotidiennes, on a de plus en plus de mal à partager avec l’autre ses univers respectifs d’activités (travail, centres d’intérêts, loisir, sorties…), de sociabilité (accepter ou se faire accepter des amis de l’autre, de ses collègues), ce qui a pour effet de réduire concrètement les occasions d’être ensemble (excepté, peut-être, devant le téléviseur qui reste, avec le lit conjugal, le plus fédérateur de la co-présence intime).
L’impossible transitivité des relations de sociabilité
La question soulevée par les cloisonnements à origines multiples – motivés à la fois par le souci « sécuritaire » d’éviter les lieux publics insuffisamment sûrs et par les discriminations affinitaires liées à l’âge et au sexe – renvoie à une perte de la « productivité » de l’échange sociable : la sociabilité qui génère une plus-value de sociabilité, autrement dit, qui permet de renouveler ou d’augmenter le réseau de relations égocentré par la cooptation de connaissances liées à un proche.
Dans les mœurs actuelles, on a repéré que cette opportunité de renouvellement était cantonnée aux lieux publics et au mode de fréquentation grégaire (la « bande »), en raison d’une circulation insuffisante entre sphère professionnelle et sphère privée, entre une activité associative et des rencontres privées plus informelles. En effet, la sociabilité professionnelle se prolonge rarement au domicile, la plupart des circonstances de rencontre poursuivies à l’extérieur du bureau étant limitées à la pratique d’un sport commun ou bien le partage d’un verre au café. Ce constat est plus avéré pour l’homme que pour la femme au travail, celle-ci étant plus disposée à frayer avec ses collègues du même sexe en dehors du bureau. Cette absence de fluidité relationnelle en fonction des sites est surtout pénalisante pour les femmes astreintes à une mutation géographique ou à une rupture conjugale.
Dans le premier cas, lorsqu’elles déménagent, se retrouvant bien souvent sans emploi pour avoir suivi la mutation professionnelle du conjoint, elles ne peuvent pas même mobiliser les ressources relationnelles que leur partenaire a construites dans sa vie professionnelle : l’étanchéité entre les deux mondes est telle que, paradoxalement, la sociabilité privée de l’homme actif va se reconstruire à partir des liens que sa femme, confinée au foyer, aura noués avec le voisinage. Ces relations se nouent selon un mode fortement ségrégé : gens habitant le même type de logement et d’agglomération, tous engagés dans une vie de couple et dotés d’enfants, avec une similitude supplémentaire quant à l’âge des enfants respectifs [17]. Lorsqu’elles s’adonnent à une activité associative dans l’espoir de s’intégrer localement, elles se heurtent à l’indisponibilité des autres membres qui n’ont pas le même emploi du temps que les inactifs. Ainsi, l’on constate, parmi les migrants que nous avons observés, que les chances de réinsertion sociale sont plus grandes pour les tranches d’âge situées aux deux extrêmes de la vie active : les jeunes (étudiants) et les retraités qui ont le temps de fréquenter les activités de groupe.
Dans le deuxième cas – divorcés et monoparents (s’agissant majoritairement de femmes dans ce dernier statut) -, mis à part les problèmes analogues au déménagement, les difficultés de socialisation sont davantage liés aux effets de « mimétisme » à l’œuvre dans les cercles sociaux. A ce stade du cycle de vie, la plupart des foyers sortent peu mais se reçoivent plutôt au domicile en raison de la garde d’enfant : on n’invite généralement que des couples. Si, exceptionnellement, des personnes seules venaient à désirer nouer une relation privilégiée avec l’un ou plusieurs des convives nouvellement rencontrés, elles se heurtent à un interdit tacite qui tient pour ainsi dire au « monopole de l’intimité » : on ne peut pas recontacter un tiers (ou même un couple) rencontré à un dîner intime sans l’accord ou la médiation de l’hôte. En revanche, les conditions de la transitivité du lien sont remplies (l’ami de mon ami est susceptible de devenir mon ami) lorsqu’on reproduit la même configuration sociable sur un lieu extérieur (restaurant, café…), où la médiation d’un hôte n’est plus la règle [18].
Ces exemples illustrent bien la prédominance d’un lieu collectif ainsi que d’une modalité grégaire (sortir du face-à-face, fréquentation en groupe) dans le renouvellement du réseau social. C’est pourquoi, à l’exception des jeunes qui remplissent sans difficulté ces conditions, la recomposition des liens à l’âge adulte reste encore tributaire des inégalités de contexte géographique. Pour les célibataires comme pour les migrants rencontrés au cours de nos enquêtes, les conditions les plus favorables sont curieusement réparties selon une ligne de démarcation qui désigne le sud de la France (de Montpellier à Marseille). L’explication en est double. On y vit davantage à l’extérieur en raison de la clémence climatique ; la grégarité y est plus forte grâce à l’implantation de minorités ethniques dont l’attitude à l’égard des personnes seules consiste généralement en une prise en charge par le groupe.
Conclusion : le rôle des mobiles dans la réhabilitation des lieux publics
Le déficit des « lieux communs » analysé ici ne procède pas uniquement des effets du GSM, ce dernier n’étant qu’une occurrence symptomatique du phénomène d’individualisation des pratiques qu’on peut attribuer autant aux nouvelles technologies prises dans leur ensemble qu’à l’organisation socio-économique opérationnellement mise en place par le cadre urbain. Le malaise constaté – un confinement excessif des fréquentations sociables dans des entourages socialement homogènes en termes d’âge, de sexe et de statut – tient surtout à la fausse mobilité développée dans nos sociétés, une mobilité de type fonctionnel qui s’appuie en réalité sur la sédentarité irréductible des centres d’activité et du mode d’habitat, plus que jamais dépendants du site où se concentrent les ressources d’emploi, de scolarité, de culture et de loisir formateur. Le transit accru des personnes n’implique pas le transfert des ressources relationnelles d’un site à l’autre malgré la fluidité communicationnelle, notamment à cause des tabous tenant lieu de frontières qui régissent encore la séparation des flux entre habitat et centre productif. Dans cette optique, la seule issue à l’isolement domestique est de produire une culture du transit, de le détourner de ses objectifs strictement fonctionnels pour en faire un lieu d’échange.
Le leurre des NTIC est de nous faire croire qu’il n’est de communication que verbale, qu’il n’est d’échange que la passation d’information. Or la socialisation passe aussi par le jeu (on y initie l’enfant au stade où il ne maîtrise pas encore le langage) et par la confrontation des identités, dans une mise en scène qui mobilise tout le champ perceptif des individus, l’ouïe et la vue. La règle de ces jeux de société est qu’on n’y choisit pas ses partenaires, à la différence de la connexion technique, afin d’en garantir le « désintéressement » qui est contraire à l’optique fonctionnaliste autant qu’à la vision stratégique trop présente dans la sociologie contemporaine brillamment défendue par Latour.
Des « acteurs » latouriens aux acteurs de la rue subsiste un impensé de l’échange social qui constitue précisément cette culture ludique du transit, qu’on a vu émerger à la faveur des objets nomades depuis leur origine, la CB [19], le walkman [20], le « ghetto blaster » (alternative exhibitionniste du baladeur qui a accompagné la naissance du rap), puis aujourd’hui le téléphone mobile. Ces objets ont accompagné l’essor d’une culture propre aux banlieues (hip-hop, tags…), dont les ressortissants n’avaient que le recours de la circulation pour échapper à l’uniformité du ghetto. Ils énoncent aussi l’espoir de tirer parti des occasions de co-présence qui s’offrent aux passants anonymes, que ne motivent aucun intérêt ni attachement sinon l’attente d’une convivialité pure.
Les usages du mobile en situation publique laissent présager qu’un tel espoir n’est pas vain. L’on observe que son utilisation provoque une intensité des réactions de l’entourage dès que survient une occasion de « déprogrammation » des train-trains respectifs (contretemps dû à des pannes techniques dans les transports [21] ). Les réactions du public ne sont pas non plus dépourvues du « voyeurisme » que suscite immanquablement l’exposition d’une tranche de vie privée par des bribes de conversation interceptées au vol. Enfin, dans la coordination des rencontres en face-à-face, le mobile offre une capacité d’improvisation supplémentaire par rapport au fixe : un rendez-vous en ville pris à deux peut se convertir en cours de route en une rencontre de groupe parce qu’on aura contacté d’autres correspondants à partir du lieu public. Bref, le mobile participe à la création d’un événementiel qui force chacun à sortir de sa bulle.
 
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NOTES
 
[1]TARRIUS, 1991.
[2]GOURNAY et SMOREDA, 2002.
[3]GOURNAY, MERCIER et SMOREDA, 2001. ROBSON, PARTNERS, 2001.
[4]TARRIUS, GOURNAY, 1995.
[5]SMOREDA et LICOPPE, 1999.
[6]LICOPPE, 2001.
[7]MUNIESA, 2001.
[8]SENETT, 1976.
[9]SENETT, 1998.
[10]DEJOURS, 1998.
[11]PASQUIER, JOUËT, 1999.
[12]CALOGIROU et ANDRE, 1997.
[13]LERAY, 1994.
[14]RAUTIAINEN, 2002.
[15]ROBSON, 2001.
[16]LICOPPE, 2001.
[17]MERCIER et al., 2001. GOURNAY, SMOREDA , 2001.
[18]ROBSON, 2001.
[19]BOULLIER, 1985.
[20]THIBAUD, 1994.
[21]MOREL, 2002.
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TARRIUS, 1991. Suite de la note...
[2]
GOURNAY et SMOREDA, 2002. Suite de la note...
[3]
GOURNAY, MERCIER et SMOREDA, 2001. ROBSON, PARTNERS, 2001. Suite de la note...
[4]
TARRIUS, GOURNAY, 1995. Suite de la note...
[5]
SMOREDA et LICOPPE, 1999. Suite de la note...
[6]
LICOPPE, 2001. Suite de la note...
[7]
MUNIESA, 2001. Suite de la note...
[8]
SENETT, 1976. Suite de la note...
[9]
SENETT, 1998. Suite de la note...
[10]
DEJOURS, 1998. Suite de la note...
[11]
PASQUIER, JOUËT, 1999. Suite de la note...
[12]
CALOGIROU et ANDRE, 1997. Suite de la note...
[13]
LERAY, 1994. Suite de la note...
[14]
RAUTIAINEN, 2002. Suite de la note...
[15]
ROBSON, 2001. Suite de la note...
[16]
LICOPPE, 2001. Suite de la note...
[17]
MERCIER et al., 2001. GOURNAY, SMOREDA , 2001. Suite de la note...
[18]
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[19]
BOULLIER, 1985. Suite de la note...
[20]
THIBAUD, 1994. Suite de la note...
[21]
MOREL, 2002. Suite de la note...