2002
Réseaux
Le vote en ligne
Eric Maigret
Laurence Monnoyer-smith
Alors que l’abstention est de plus en plus en plus importante dans les
élections des pays démocratiques, la mise en place de procédures de vote
électronique peut être perçue comme un nouveau mode de participation de
citoyens aussi bien à la politique qu’à la symbolique républicaine.
At a time when abstention is reaching unprecedented levels in elections in
democratic countries, the establishment of electronic polling procedures may
be perceived as- new form of participation by citizens in republican politics
and symbolism.
Les élections
[1] constituent un des éléments clés des systèmes
démocratiques. Elles sont pourtant de plus en plus boudées par les
citoyens qui ne se déplacent véritablement en masse que lorsque les
enjeux leur apparaissent très clairement
[2]. Dans ce contexte, la mise en place
de modalités alternatives de vote est souvent perçue comme un
renouvellement possible de la relation politique tant en terme de
participation des citoyens que de symbolique républicaine.
Les défenseurs du vote en ligne veulent ainsi l’utiliser pour repenser
l’ensemble des interactions entre les citoyens et les instances de
gouvernance. Il ne s’agit pas seulement d’offrir une technique de vote
supplémentaire aux électeurs, mais de reconstruire une « Démocratie forte »
dans le sens que B. Barber donne à cette expression : promouvoir « une
culture civique plus proche des concepts de participation, de citoyenneté et
d’interactivité politique qui sont ses vertus essentielles
[3] ». Pour cela, les
promoteurs du vote en ligne tâtonnent et multiplient les expériences à la
recherche de nouvelles modalités de participation des citoyens à la vie
politique sans toujours tenir compte des leçons d’un passé pourtant récent.
Les travaux de C. Arterton
[4] sur l’utilisation des technologies de
l’information et de la communication pour développer des pratiques
participatives nouvelles dans les années 1980 ont en effet montré combien
ces dernières étaient moins dépendantes des techniques que des contextes
socio-politiques de leur mise en œuvre.
Toutefois, dans ce foisonnement d’expériences nouvelles, les pratiques
politiques se cherchent, rencontrant de nouveaux écueils, et interrogent plus
que par le passé la nature de la citoyenneté vers laquelle nous nous dirigeons
et celle que nous voulons construire au sein des démocraties modernes. Si,
comme le dit D. Schnapper
[5], « la citoyenneté n’est pas une essence donnée
une fois pour toutes qu’il importerait de maintenir et de transmettre (mais)
une construction historique », alors il est urgent de réfléchir aux implications
politiques et symboliques de l’utilisation des NTIC dans les processus de
vote.
A travers les expériences de vote en ligne et les critiques qui lui sont
adressées, se dessinent les contours d’un mode original d’implication
citoyenne original à l’avenir encore incertain.
Le e-vote : une réalité hétérogène
Le vote électronique recouvre des réalités très différentes et s’inscrit dans
des traditions nationales solidement ancrées. De la reconnaissance du vote
par correspondance à la mise en place de procédures de vote en ligne, les
expériences en cours veulent tester la fiabilité des différentes modalités de
participation électorale.
Les multiples facettes du e-vote
Il convient de noter, avant d’entrer plus avant dans le détail des procédures
désormais envisagées par les acteurs pour mettre en place le vote en ligne,
qu’une importante réflexion s’engage de façon concomitante sur l’évolution
des modalités d’inscription sur les listes électorales. Dans ce sens, la
Federal
Election Commission (FEC) aux EU a mis en place un site web à partir
desquels les internautes peuvent venir télécharger les fiches d’inscription,
rendant ainsi le déplacement des citoyens de moins en moins nécessaire.
22 Etats ont aujourd’hui approuvé le dispositif : il suffit de renvoyer la fiche
dûment signée aux autorités compétentes
[6]. On voit qu’il ne manque plus
guère qu’une signature électronique pour que l’ensemble de la procédure soit
entièrement numérique. Il faut cependant reconnaître qu’en Europe et plus
particulièrement en France, ce type de procédure n’est pas encore autorisé
par la loi.
Les diverses études consacrées au vote en ligne
[7] soulignent de façon
unanime la nécessité d’envisager des phases dans la mise en œuvre des
nouvelles modalités de vote. Elles insistent sur le fait que le vote en ligne ne
doit pas remplacer purement et simplement le vote traditionnel : celui-ci
n’est donc en tout état de cause qu’une modalité supplémentaire de
participation électorale. Ces promoteurs ne souhaitent donc pas l’implanter
de façon radicale, mais plutôt le situer dans la continuité du vote par
correspondance et du vote électronique dont il constitue un des
développements possibles. Aujourd’hui, les chercheurs estiment qu’au moins
4 phases de développement sont nécessaires pour pouvoir l’implanter.
Les prémisses du vote en ligne : le vote par correspondance
A l’instar des EU, de nombreux pays européens reconnaissent aujourd’hui le
vote par correspondance. C’est le cas de l’Allemagne, de l’Autriche, de la
Suède et de la Finlande où, de mesure dérogatoire à la règle générale (pour
cause de handicap moteur ou de déplacement professionnel) il s’est
largement répandu
[8]. D’application bien plus large aux EU, il constitue même
la seule modalité de vote de l’État de l’Oregon. Le vote par correspondance
est en revanche interdit en France, aux Pays-Bas, en Belgique, en Italie, en
Espagne et en Grèce. Il est symptomatique de constater aujourd’hui que les
premières expériences de vote en ligne ayant valeur juridique ont eu lieu
précisément dans des pays autorisant le vote par correspondance. La
tradition de « confiance » accordée aux électeurs et à l’ensemble du système
(assortie bien entendue des mesures pénales afférentes) dans ces pays facilite
le saut qualitatif que suppose le vote en ligne.
Le vote électronique off-line
Ce type de vote est déjà pratiqué depuis de nombreuses années par un certain
nombre de pays. Il correspond à l’informatisation de l’acte de vote tout en
maintenant l’obligation de se rendre dans les bureaux de vote. Largement
utilisé depuis 1985 en Belgique, le système d’urne électronique n’introduit
qu’une légère modification dans le vote en lui-même. Le système de carte
magnétique utilisé permet, une fois le vote réalisé sur ordinateur, d’en
conserver une trace : chaque électeur remet en effet sa carte à la sortie du
bureau. On peut ainsi toujours effectuer un recompte des voix en lisant les
cartes. Il sécurise toutefois le décompte des voix et donne un résultat
immédiat. C’est d’ailleurs pour cette raison que ce système s’est généralisé
au Brésil depuis 1996, pour les élections municipales, puis en 1998 pour les
présidentielles. 57 % des électeurs ont ainsi voté par voie électronique. On
comprend ici l’intérêt d’une telle technologie : elle évite les pratiques de
bourrage d’urnes trop fréquentes au goût des élus brésiliens.
Les expériences de vote électronique se multiplient aujourd’hui en Europe,
où l’on essaye de développer des produits de vote sécurisés, faciles à utiliser
par les électeurs et surtout économiques pour l’Etat. Les temps de décompte
des bulletins, de vérification et d’envoi des données étant réduits à moins
d’une minute ! En Grande-Bretagne à Stratford
[9], en Allemagne à Cologne
[10],
en France à Brest pour le référendum du 24 septembre 2000 et à Voisins-le-Bretonneux pour les élections municipales du 11 mars 2001, ont ainsi été
expérimentées ces nouvelles urnes électroniques non reliées au réseau
internet.
Le vote en ligne
De façon très prudente, la National Science Foundation et la California
Internet Task Force proposent d’envisager la mise en œuvre du vote en ligne
en 4 phases :
-
Le vote via internet dans les bureaux de vote (Poll-Site Internet Voting).
Il s’agit ici de mettre à disposition des électeurs dans les lieux de vote
traditionnels des ordinateurs reliés au réseau internet, en plus des moyens
conventionnels de vote par papier. Le e-vote sur site autorise un contrôle de
l’identité des électeurs tant que la signature numérique n’est pas reconnue et
un contrôle de sécurité du système (en cas de panne) et de la procédure
(l’électeur est à l’abri de toute influence).
-
Phase 1 : est envisagé un vote classique sur site (Traditional Poll-Site
Internet Voting). Le grand changement introduit par l’utilisation de l’internet
réside dans la possibilité qui serait désormais offerte aux citoyens d’aller
voter dans n’importe quel bureau de vote puisque son vote sera de toute
façon authentifié par le serveur central.
- C’est sur ce procédé que se sont concentrées pour l’heure l’essentiel des
expériences. Aux EU par exemple, il fut proposé aux citoyens de l’Iowa de
répéter leur vote papier qui seul avait valeur juridique, sur l’internet pour les
élections municipales. En Allemagne, l’expérience la plus récente et la plus
innovante est celle de l’élection des représentants étudiants au conseil de
l’Université d’Osnabrück les 2 et 3 février 2000. Entièrement réalisé sur
l’internet, le vote (il eut valeur juridique), a recouru à la technologie de la
Smart Card, sorte de carte à puce délivrée à chaque étudiant servant de
système d’identification numérique. Les cartes devaient être introduites dans
les lecteurs spécifiques mis à disposition des étudiants dans les centres de
vote de l’université. Il ressort de cette expérience, la première au monde qui
ne soit pas une simulation, que si la fiabilité du logiciel et la sécurité du vote
ont été vérifiées avec succès, de nombreux problèmes de lecture des cartes et
d’utilisation de l’interface de vote se sont manifestés
[11].
-
Phase 2 : Dans un second temps, on autorise les citoyens à voter partout
où des ordinateurs publics (centres commerciaux, bibliothèques, écoles…)
sont mis à disposition des électeurs sous surveillance d’un ou plusieurs
scrutateurs officiels (Select Location Internet Voting). Ce dispositif permet
de rentabiliser les équipements publics tout en multipliant les postes d’accès
au public.
-
Le vote via internet à distance (Remote Internet Voting). Il suffira alors à
l’électeur, où qu’il soit, de se connecter directement au site de vote via son
ordinateur personnel ou de travail. La mise en œuvre de ce dispositif
nécessite de très nombreux aménagements juridiques (certifications et
normalisation des systèmes de vote, sécurisation des procédures, création de
délits et de crimes spécifiques etc.) et techniques qui ne permettent pas
d’envisager son application à court terme.
-
Phase 3 : Le vote en ligne à distance pour des catégories particulières de
citoyens (Remote Internet Voting For Selected Groups). Dans un premier
temps, il s’agit de faire voter des populations traditionnellement exclues du
vote du fait de leur situation particulière : les militaires, les expatriés, les
handicapés et tous ceux qui peuvent justifier d’une obligation de résidence
ou de voyage à l’étranger.
-
Phase 4 : Le vote en ligne à distance généralisé (Remote Internet Voting).
Dans cette configuration, les électeurs choisissent entièrement le lieu de leur
connexion, s’identifient grâce à un mot de passe et une signature digitale qui
leur est conférée par les organismes publics compétents.
- La première et désormais célèbre expérience de vote en ligne ayant valeur
juridique à distance et par l’internet est celle des élections primaires du Parti
Démocrate en Arizona en mars 2000
[12]. Il faut noter que possibilité a été
également offerte à ceux qui n’avaient pas accès à l’internet par d’autres
moyens, de voter tout de même en ligne sur les lieux de vote.
L’augmentation de plus de 600 % du nombre de votant atteste d’un succès
certain, l’effet de curiosité y étant certainement pour beaucoup. La sécurité
des systèmes fut éprouvée, non sans quelques incidents dus à des attaques de
hackers (cf. infra).
- Le dernier vote en date ayant également valeur juridique fut organisé pour
les élections du Président et du bureau de l’Association des Etudiants de
L’Université de Technologie d’Auckland en Nouvelle Zélande, le 16 octobre
2000. Les 14 000 membres de l’association se sont vus attribués un code et
un mot de passe pour voter de n’importe quel ordinateur. Il faut noter
cependant que ce système n’a servi qu’à endiguer un abstentionnisme en
déclin en stabilisant la participation au taux très faible de 5 %.
Les expériences en cours
Les expériences en cours sont bien plus ambitieuses que celles relatées ici.
Elles mobilisent en effet des technologies très variées dans un contexte de
concurrence industrielle qui va en s’affirmant avec la perception qu’un
marché se crée. Surtout, elles posent plus directement la question des
rapports du citoyen à ses représentants en les envisageant de façon plus
globale, dans le cadre de procédures d’interaction plus complètes.
L’Europe, directement ou indirectement, est de ce fait au cœur des nouvelles
initiatives. Certains Etats (Grande-Bretagne, Suisse…) ont décidé de mener
une politique volontariste et d’inscrire le vote en ligne dans leur agenda de
réformes. L’Allemagne en prévoit l’utilisation aux élections dès 2006 et
mène des expériences pilotes à Brême. L’Estonie aimerait prendre la tête
d’un mouvement appelé à se généraliser et envisage un passage plus rapide à
ce type de procédure. La Commission Européenne (programme IST) a
décidé de jouer le rôle de protecteur des industries dans l’enfance – ce que
ne choisissent pas nécessairement de faire les autorités américaines – en
impulsant de nombreuses expériences chargées de tester les performances
techniques et organisationnelles de nouveaux systèmes de vote. Attentive
aux problèmes de régulation et d’uniformisation juridique, particulièrement
aigus à l’échelle européenne, elle encadre également des recherches sur les
prérequis législatifs du vote par l’internet. Mais ce soutien institutionnel
n’est pas le seul à intervenir aujourd’hui : par l’enjeu politique qu’elle
représente l’Europe est aussi en tant que telle la visée de promoteurs du vote
en ligne.
- Le projet E-POLL
[13], auquel participent notamment Siemens, France
Télécom R&D et le Ministère de l’intérieur italien, étudie depuis 2000 la
compatibilité des constitutions européennes avec le vote électronique et
avance des recommandations pour faire évoluer et harmoniser les
législations. Il se donne ainsi pour objectif la mise au point d’un cadre
abstrait, tant juridique que fonctionnel, qui permette de définir clairement
chacune des quatre grandes étapes d’un tel vote : préparation du vote,
identification du votant (avec anonymat garanti), autorisation à voter,
transmission du vote (avec sécurité garantie, y compris au niveau du
dépouillement). Une application pilote, a priori consultative, est prévue pour
début 2002 en France (région Aquitaine), en Italie puis en Pologne (afin
d’évaluer la conformité du système avec d’autres législations), sur la base
d’un système de kiosques abrités et contrôlés par des administrations, même
s’ils peuvent être mobiles.
- Le système envisagé relève de la phase 2 définie plus haut car l’accent est
mis sur la sécurisation du vote et sur la mise en confiance des électeurs. Le
choix de ne pas recourir à l’internet mais à un réseau informatique autonome
(avec technologie UMTS) va également dans ce sens, de même que l’emploi
de cartes à reconnaissance biométrique (par empreintes digitales).
-
EUROCITI
[14], qui réunit en particulier Schlumberger Systèmes, T-Nova
Deutsche Telekom, l’Université d’Athènes et les municipalités d’Athènes,
Barcelone et de London Borough of Brent, développe une plate-forme
administrative destinée aux villes mais inspirée des techniques
entrepreneuriales de relation à la clientèle. Cette architecture commune se
veut généraliste puisqu’elle propose au départ des services de
téléconsultation et de soumission de documents administratifs. Le vote
électronique y est étudié sous toutes ses formes (phase 1 à 4) et à travers les
technologies les plus variées depuis l’internet par PC et WAP avec
sécurisation par login/mot de passe ou Smart Card. La mise en réseau des
villes pourrait déboucher sur une procédure de vote européen testée en 2002.
-
CYBERVOTE
[15], initié notamment par EADS Matra, Nokia et British
Telecom, en association avec les universités de Leuven et Eindhoven, et les
villes d’Issy-les-Moulineaux, Brême et Kista (Stockholm), se concentre sur
la mise au point d’un système de vote totalement sécurisé à partir de PC et
de téléphones mobiles reliés à l’internet (phase 4). La recherche appliquée en
électronique et en informatique y a donc la part belle mais elle n’exclut pas
une attention particulière aux difficultés juridiques rencontrées par
l’implantation du cybervote. La présence d’hommes de loi et d’hommes
politiques est là pour rappeler que l’objectif est aussi de créer une force de
proposition dans le domaine légal. L’ergonomie, enfin, est au cœur d’un
projet qui souhaite réduire les obstacles sociocognitifs à l’accès aux
machines, grâce à la mise au point d’interfaces faciles à utiliser, ne rebutant
pas le citoyen moyen et les groupes socialement exclus. Des essais à
l’échelon municipal (consultation des citoyens à Issy-les-Moulineaux et d’un
groupe cible de personnes immigrées, âgées ou hospitalisées à Kista) et
régional (élection d’un parlement d’étudiants à Brême) sont prévus fin 2002-début 2003.
- De ces projets naîtront certainement des techniques plus éprouvées et
robustes de vote électronique ainsi que des propositions simplifiées d’usages
faites aux administrations et aux citoyens, respectant les critères
d’universalité de l’accès au vote et de respect de la confidentialité. Mais la
promesse du vote électronique peut sembler encore lointaine pour les
citoyens qui placeraient en elle des espoirs, mêmes modestes, de renouveau
dans leurs rapports avec les élus. Leurs usages ne sont par ailleurs étudiés
qu’à partir d’une approche industrielle et administrative de type marketing
ou offre de services.
- De ce point de vue, l’originalité de l’opération EU-STUDENTVOTE
[16],
réunissant notamment la société Election.com, les associations Prométhéus
et Europe 2020 ainsi qu’un consortium d’une quinzaine d’équipes de
recherche en sciences sociales et en informatique que nous coordonnons, est
de proposer très rapidement – dès mars 2002 – un vote à enjeu pratique et
symbolique fort ouvert aux 25 millions d’étudiants de l’UE. L’élection d’un
conseil d’étudiants composé d’une cinquantaine de membres et chargé de
devenir un interlocuteur de la Commission Européenne sur les questions de
l’éducation, implique une mobilisation transnationale sans précédent sur un
enjeu complexe à partir d’un espace nouveau, celui de l’Union européenne
considérée comme circonscription unique. L’emploi du vote par l’internet ne
s’intègre pas seulement dans un projet technique (la sécurisation/
confidentialité étant assurée par login/mot de passe et essais de Smart Cards
et de I-Keys) et organisationnel (enregistrement sur des listes électorales,
vote de type phase 4, depuis n’importe quel ordinateur mais avec ouverture
de points de vote privilégiés dans les universités), il déborde sur le social et
le politique en suggérant au monde étudiant de renforcer son unité et, à
travers elle, celle de l’Europe.
L’évaluation scientifique doit permettre de comprendre les usages sociaux,
sexués et nationaux, de la cyberdémocratie par les jeunes générations
étudiantes, de saisir en particulier leur degré d’adhésion à des systèmes
encore très peu perçus comme protégés et fiables. Elle s’attache à
l’observation d’une campagne électorale par l’internet totalement inédite et
porte simultanément sur les appropriations politiques de l’idée européenne
au moment où le débat sur cette dernière resurgit sur la scène publique.
Le vote en ligne au cœur de deux grandes interrogations
On peut distinguer deux types de problématiques concernant la mise en
œuvre du vote en ligne.
La première cherche à évaluer le degré de sécurité susceptible d’être assuré
par les nouveaux dispositifs et met en évidence l’ensemble des faiblesses
nouvelles d’un système reposant totalement sur le transfert de données par
l’internet. Le besoin de sécurité reste cependant relativement tributaire de
l’appréhension qu’en ont les usagers, selon leurs habitudes et la confiance
qu’ils accordent traditionnellement à leurs responsables publics.
La seconde, plus essentielle, s’interroge sur la nature du « citoyen
numérique » et pose la question de l’avenir de l’acte central des démocraties
modernes. Dans quelle mesure le développement du vote par l’internet à
distance fait peser une menace sur l’un des symboles républicains les plus
fondamentaux de la démocratie représentative ? Les débats dans la
communauté scientifique sont âpres mais les chercheurs s’accordent à
souligner que la mise en place de ces nouvelles modalités de vote comporte
en germe des mutations profondes de la notion de citoyenneté.
L’épineuse question de la sécurité
Les problèmes de sécurité du vote en ligne peuvent être divisés en deux
ensembles : la question de la fiabilité des systèmes et de leur résistance aux
éventuelles attaques qu’ils peuvent subir et celle de la confidentialité du vote
(son anonymat et son intégrité).
Fiabilité du vote en ligne
Nous l’avons dit précédemment, l’un des avantages du vote électronique
consiste en l’élimination des sources d’erreur résultant du décompte manuel
des bulletins et en l’instantanéité de la publication des résultats – la récente
saga américaine venant rappeler l’importance de ces éléments. Les résultats
sont plus fiables parce que plus rapides et autorisent donc moins de
manipulations possibles. Ce sont ces qualités qui rendent le vote en ligne
particulièrement attractif dans les pays où le bourrage d’urnes est un sport
national, par exemple au Brésil.
La sécurisation des systèmes est assurée par un mécanisme d’identification
automatisé à condition que le registre électoral soit exact, que les votants
soient bien identifiés et qu’un même électeur ne puisse voter deux fois.
L’identification des votants constitue une question délicate, en particulier
dans le cas du vote à distance où il est nécessaire que la signature numérique
soit reconnue. Concrètement, il existe aujourd’hui plusieurs systèmes dont
aucun n’a encore entièrement fait ses preuves. La Smart Card (la carte à
puce) est sans doute celui qui a été le plus testé. Technologie maîtrisée, elle
est largement diffusée en Europe qui l’a vu naître. Elle a également
l’avantage de pouvoir faire l’objet de très nombreuses utilisations autres que
le vote (carte bancaire, porte-monnaie électronique, etc.) et coûte ainsi
relativement peu cher. Malgré les déboires des étudiants de l’Université
d’Osnabrück et leurs nombreux problèmes de lecture des cartes à puce, cette
technique reste aujourd’hui des plus prometteuses.
L’utilisation de la I-Key (sorte de clé électronique que l’on insère dans le port
USB de n’importe quel ordinateur récent, c’est-à-dire de moins de deux ans)
n’a encore jamais été testée. Elle a cependant l’avantage de ne pas nécessiter
de lecteurs spécifiques pour être utilisée. De nombreux industriels misent sur
la I-Key pour devenir l’instrument de transaction électronique du futur.
Enfin, le système le plus simple et le plus couramment utilisé aujourd’hui
reste le code PIN (Personal Identification Number) et le mot de passe.
Généré aléatoirement par ordinateur, il est difficile à percer, peu cher et
difficile à voler (il n’a pas d’existence matérielle). Ce système très simple a
fait ses preuves tant en Arizona que dans tous les systèmes de vote par
correspondance utilisés depuis des années pour les votes d’actionnaires en
entreprise. L’expérience
Youth e Vote menée aux EU consistant à faire
participer à une simulation d’élection présidentielle les jeunes collégiens
américains (plus de 1 million de votants
[17] ) a distribué des millions de codes
PIN, sans qu’aucun hacker n’ait pu se prévaloir d’en avoir brisé un seul.
L’autre défi technique concernant la fiabilité du vote concerne la
sécurisation de l’architecture du système. Assurer la sécurité du vote sur
l’internet est un défi technique extrêmement complexe qui est loin de
pouvoir être assuré en l’état actuel des choses
[18]. Les risque de piratage sont
réels et difficiles à prévoir. Il en existe trois types :
- Le « Jamming » consiste à faire exploser le site sous les demandes
d’informations en surchargeant le système. C’est ce qui s’est notamment
passé pour les primaires en Arizona où les services d’Election.com qui
fournissaient l’architecture du vote ont du interrompre leur site pendant une
heure suite à ce type d’attaque.
- Le piratage peut aussi prendre la forme du « détournement de page »
- « Page Jacking ») en détournant la connexion d’un utilisateur du site
électoral vers une autre adresse où l’utilisateur peut subir des dommages et
se voir transmettre un virus quelconque.
- Le plus pernicieux est sans aucun doute l’attaque « Man in the Middle »
qui consiste à détourner la connexion de l’électeur vers un site qui contrefait
le site de vote et ainsi lui dérober son code d’identification et son mot de
passe pour les réutiliser sur le véritable site de vote sans que personne ne
s’en rende compte. Il est ainsi possible de faire de la fraude à très grande
échelle. C’est surtout ce type d’attaque que redoutent les experts étant donné
son possible impact majeur sur les résultats de l’élection.
- L’utilisation de Secure Socket Layer Protocol (programme présent dans la
plupart des logiciels de navigation sur l’internet) permet d’assurer une
relativement bonne protection de l’intégrité du vote durant sa transmission
au service central. Mais il est très difficile de se prémunir contre une attaque
« Man in the Middle » même si certaines entreprises développent des
systèmes susceptibles de détecter toute manipulation effectuée sur un vote
depuis son émission, y compris l’interception de connexions inopportunes.
- Enfin, on peut toujours craindre une panne majeure le jour de l’élection,
des difficultés de connexion dues à l’absence de mise à jour des navigateurs,
ou encore des incompatibilités entre Mac et PC.
Si la recherche de solutions techniques concentre aujourd’hui l’essentiel des
efforts, aucun travail sociologique n’a encore été mené auprès des usagers
afin de comprendre comment ils appréhendent la fiabilité du système.
Seront-ils trop suspicieux pour confier leur vote à une technologie sur
laquelle ils n’ont aucun moyen de contrôle ? En particulier, les scrutateurs
bénévoles qui, jusque là, représentaient les citoyens et assuraient une forme
d’impartialité lors du dépouillement, accepteront-ils de se voir privés de
toute capacité de contrôle au profit d’experts privés ? La distance actuelle de
l’électeur-consommateur à l’égard de son environnement technologique
laisse présager une relative réticence d’une partie de la population. En
témoigne la grande méfiance d’une partie des internautes à régler leurs
achats sur l’internet, malgré l’assurance de la sécurisation des sites et des
récents efforts réalisés par les banques pour couvrir ce type de risque.
L’étude menée dans le cadre de EUstudentvote sur ce point précis nous
éclairera sans doute, en particulier sur le point de savoir si la population
jeune est plus ou moins réceptive à ce type de risque.
Il faut enfin tenir compte de l’évolution des technologies : nombreux sont
ceux qui soulignent les progrès très rapides de la biotechnologie. Une
identification par prélèvement d’empreinte sur la souris reste sans doute la
solution la plus fiable et sera réalisable courant 2001. Mais acceptera-t-on de
se plier à cette procédure ?
La confidentialité
C’est l’autre point important concernant la sécurité du vote. Deux
inquiétudes sont abordées de façons très variables selon les pays :
- Le danger du fichage est une vieille crainte européenne dont on comprend
aisément l’origine. Les pouvoirs publics se trouvent ici dans une situation
délicate, comme en témoignent les solutions très hétérogènes trouvées par les
gouvernements européens. D’un côté il est indispensable de restituer
virtuellement le symbole de l’urne où chaque vote vient se rajouter aux
précédents sans possibilité d’en identifier l’émetteur. De l’autre, il est
important de pouvoir identifier correctement les citoyens ayant voté et d’en
garder une trace en cas de problèmes. Toutes les entreprises proposant des
architectures de vote ont mis au point un système de double encryptage et de
séparation des fichiers de vote et d’identification dès l’émission. Les données
sont ainsi stockées séparément, le registre des votants étant totalement
impossible à relier à celui des votes exprimés, codées séparément et
conservées par les autorités publiques responsables. En Grande-Bretagne, ce
système n’est cependant pas applicable en l’état puisque les autorités
publiques exigent pour l’heure des systèmes informatiques qu’ils permettent
une connexion entre les fichiers (à des fins de vérification). Partout ailleurs,
cette séparation des fichiers électeurs et vote apparaît comme la seule solution
compatible avec la préservation de l’anonymat du vote. Les institutions
doivent ainsi offrir des garanties et prévoir des modalités de contrôle très
strictes susceptibles de répondre à la légitime inquiétude du citoyen.
- Les risques de pression au sein des familles sont plus particulièrement
soulignés en Europe et dans les pays ne reconnaissant pas de valeur juridique
au vote par correspondance. On retrouve ici toute la puissance symbolique
de l’isoloir assurant la transition du statut d’individu à celui de citoyen. Il
faut à cet égard noter que la notion de confidentialité du vote s’accompagne
d’une suspicion très forte vis à vis des électeurs que corroborent des
pratiques administratives très lourdes dans tous les domaines de la vie
sociale
[19]. Les évolutions qui se dessinent dans ce domaine (les allégements
réguliers dans les procédures d’obtention de la carte d’identité par exemple)
laissent penser qu’une réelle réflexion sur le degré de confiance susceptible
d’être accordée au citoyen est désormais entamée.
Les ambiguïtés de la citoyenneté numérique : le projet EVE
Plus fondamentalement, la mise en place du vote électronique vient
interroger l’essence même de ce qui fait la citoyenneté, dont les racines
puisent dans une histoire complexe et mouvementée
[20]. Deux points
retiennent ici notre attention : celui de l’égal accès au vote et celui de la
remise en cause du symbole républicain du vote. Au-delà du technique et de
l’économique, c’est la question plus politique des usages des citoyens et de
la signification du vote qui est posée. Le vote en ligne vient en effet rompre
avec une longue tradition républicaine, en particulier en France, où l’isoloir
et le rite du bulletin dans l’urne constituent un pilier du système
démocratique représentatif. L’évaluation de l’impact des nouvelles
technologies n’en est sur ce point qu’à ses débuts.
Le centre de ressources EVE (Evaluating Practices and Validating
Technologies in E-Democracy and E-Voting), que nous avons mis en place
fin 2001 à partir d’une collaboration entre le CNRS, la Commission
Européenne et la plupart des projets européens cités dans cet article, est
chargé de fournir une réflexion sur cette remise en cause des pratiques de
citoyenneté et sur la viabilité des nouvelles pratiques de vote dans les
prochaines années. Il sera possible de suivre l’évolution des recherches sur
ces sujets sur le site www. eve. cnrs. fr.
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ARTERTON C. (2000), « La technique est-elle au service de la démocratie ?
Extraits », Hermès, 26-27, p. 115-129.
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Recent Work on Citizenship Theory », Ethics, 104,352-381,1994.
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municipal. Portée et limites de l’expérience d’Issy-les-Moulineaux », Hermès, 26-27,
p. 141-158.
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direction de), Dictionnaire du vote, Paris, PUF.
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TOULOUSE C., TIMOTHY W.L., (sous la direction de) (1998), The politics of
Cyberspace, Londres, Routledge.
·
VEDEL T. (2000), « Le vote électronique », Les Cahiers français, 295, p. 25-30.
[1]
Cet article est une version actualisée de la communication « Le vote en ligne : Usages
émergents et symboles républicains », présenté au colloque ICUST, « e-usages », à Paris,
ENST, 12-14 juin 2001. Actes du colloque, p. 301-309.
[2]
SUBILEAU, 2001.
[3]
BARBER, 1997, p. 45.
[4]
ARTERON, 2000.
[5]
SCHNAPPER, 2000.
[6]
Voir le site
www. fec. gov/ votergis/ vr. htm.
[7]
Voir notamment les rapports de la National Science Foundation « Report on the National
Workshop on Internet Voting », mars 2001, w
www. nsf.org ; de l’Atelier de Veille
Technologique BNP Paribas « Le vote par internet : vers une e-democratie ? », juin 2000 ; de
la California Internet Task Force, « A Report on the Feasibility of Internet Voting », janvier
2000, w
www. ss. ca. gov ;d’Elections Canada, « La technologie et le processus de vote », juin
1998, w
www. elections.ca ; le numéro de
Communications of the ACM dirigé par Åke
Grönlund (2001).
[8]
20 % des électeurs de Hambourg et 30 % de ceux de Munich ont voté par correspondance
lors des élections législatives de 1998.
[9]
www. cwn. org. uk/ politics/ stratford-district-council/ 2000/ 04/ 00427-electronic-voting. htm.
[10]
www. koeln-wahlen. de/ elekwahl/ elek-m. htm.
[11]
L’université de Murcia, en Espagne, également mené une expérience de ce type, voir
http :// www. um. es/ si/ televoting/ .
[12]
Mohen J. et Glidden J., “The Case for Internet Voting : the Arizona Democratic
Presidential Preference Primary”, disponible sur w
www. election.com.
[13]
www. e-poll-project. net.
[14]
www. euro-city. org.
[15]
www. eucybervote. org.
[16]
www. eu-studentvote. org.
[17]
Voir
www. youthevote. net.
[18]
Voir notamment Dictson D. et Ray D., de la société SecurePoll.com, « The Modern
Democratic Revolution : An Objective Survey of Internet-Based Elections », janvier 2000.
Disponible sur leur site. Voir aussi Adler J., « On line Voting Security », w
www. VoteHere.net, 2000.
[19]
Les différences de pratiques entre la France et la Grande-Bretagne sont à cet égard
symptomatiques de la confiance que l’Etat accorde aux citoyens. Là où la France exige des
justificatifs de domicile, des feuilles d’état civil, la Grande-Bretagne se contente d’une
déclaration sur l’honneur, le parjure étant très sévèrement puni par ailleurs.
[20]
Pour un historique de la notion et notamment le passage du vote censitaire au vote
universel (sans les femmes) puis au vote véritablement universel, voir SCHNAPPER, 2000.
Voir également les mises au point de KYMLICKA, 1995 ; KYMLICKA, NORMAN, 1994.