2002
Réseaux
Notes de lecture
Journalism and democracy : An evaluation of the political public sphere
de Brian McNAIR
par Erik NEVEU
Malgré son titre quelque peu convenu, le dernier livre de Brian McNair
constitue une contribution stimulante au débat qui se développe depuis le
milieu des années quatre-vingt-dix chez les chercheurs et une partie des
professionnels du journalisme dans le monde anglophone.
D’entrée McNair s’en prend à « L’orthodoxie en vigueur tant parmi les
universitaires que les journalistes qui écrivent sur la culture politique
britannique
[1] – et cela vaut quelle que soit leur place dans l’espace
politique ». Quelle orthodoxie ? Celle qui veut que « nous vivions un temps
de crise; « crise de la communication publique » selon Jay Blumler et
Michael Gurevitch, « ère de l’abêtissement » ou de la mort de l’information
comme le New Stateman l’exprimait en 1998. » Les attendus de cette
« orthodoxie » critique sont sur deux points familiers, même pour un public
français. Une première critique porte sur la montée des logiques
spectaculaires dans le journalisme, de
l’infotainment, sur une perte de
rigueur dans le contrôle des informations dont l’explication viendrait en
large part de la montée des logiques commerciales et de la course aux
audiences. Un second registre critique se fixe sur l’idée d’une modification
radicale de l’équilibre des forces entre sources et personnel politique… pour
certains du fait de l’omnipotence acquise par les conseillers en
communication (les fameux
spin-doctors), pour d’autres analystes, au
contraire, par une excessive distanciation critique des journalistes face aux
politiques. Ce dernier point suggère d’ailleurs une dissonance entre les
registres critiques déployés en France d’une part et aux Etats-Unis et en
Grande Bretagne par ailleurs. Si la critique du journalisme de connivence est
puissante en France, les chercheurs anglo-saxons insistent plutôt sur l’idée
d’une hyper-agressivité journalistique à l’égard du personnel politique, de
l’ampleur des stratégies de scandalisation et de mise en cause des
comportements privés. Pour McNair le dénominateur commun de ces
critiques en forme de « récits de déclin » serait au fond une vision de la
politique issue des Lumières posant comme modèle indépassable du débat
politique une discussion rationnelle telle qu’Habermas a pu la décrire à l’âge
d’or de l’espace public, considérant qu’un débat politique authentique se
juge au contenu substantiel des thèmes et non aux formes du débat. Une
discussion sur des taux d’intérêt ne peut dans ce modèle être que rationnelle,
alors qu’un reportage sur la coupe de cheveux d’un dirigeant, son style
oratoire ne peut être que triviale et sans enjeux vrais. McNair souligne au
passage avec quelque ironie le caractère souvent contradictoire des discours
critiques. On y trouve à la fois une déploration de l’élitisme d’une couverture
de la vie politique intelligible par les seuls happy-few et une contestation de
sa « trivialisation » pour séduire le public populaire. Les analyses critiques
déploreraient aussi à la fois le pas assez d’information politique et le trop
d’information politique, la persistance d’un recours à des formes désuètes de
journalisme objectif et les excès critiques.
Pour juger du bien-fondé de ces critiques dominantes, McNair procède à une
anatomie de la sphère politique à partir d’un recensement minutieux des
médias britanniques, de la nature de leur couverture du politique, des
registres et patrons narratifs à partir desquels la politique est mise en débat,
présentée aux lecteurs et téléspectateurs des moyens d’information. Il
déploie à partir de là une critique décapante des thèses « critiques » et des
déplorations d’un déclin de la qualité du débat public.
L’ouvrage est riche d’un grand nombre de remarques fines et stimulantes,
dépoussière toute une série de clichés comme la déploration rituelle de la baisse
de la couverture des travaux du parlement, dont les journalistes du Times
avouent qu’elle n’était guère lue quant ils lui accordaient une forte pagination.
En assumant le coté réducteur d’une condensation de l’argumentation, l’analyse
du livre sollicite tout spécialement cinq axes d’analyse.
L’évolution de la presse Britannique dément tout d’abord le discours
dominant sur la « tabloïdisation », l’alignement sur la presse de caniveau.
Dans la décennie passée ce sont les quotidiens de qualité (Broadsheets) qui
ont gagné du lectorat et non la presse populaire des « tabloïds ».
L’observation de cette dernière invite au demeurant à des conclusions
nuancées quant au degré de dépolitisation qui lui est imputé, un titre comme
The Sun étant par exemple attentif aux enjeux politiques. De même, une
analyse globale de l’offre d’information des réseaux de télévision ne vient
pas confirmer le cliché d’un glissement général vers la trivialisation de
l’information. En introduisant dans l’analyse le rôle de chaînes thématiques,
la multiplication des canaux d’information, McNair souligne que jamais
autant de journalistes n’ont couvert la politique, que jamais le public
britannique n’a disposé dans l’histoire d’une aussi grande variété et
abondance de sources d’information sur la politique.
Un second registre d’argumentation porte sur la nature des sujets couverts. A
partir d’un échantillon de novembre 1996, l’auteur montre que plus de 50 % des
articles et reportages abordent la politique à partir des dossiers et de l’analyse de
politiques publiques, tandis que 16 % rendent compte du travail gouvernemental
et que moins de 20 % seulement se fixent sur l’analyse de stratégies de
communication ou de stratégies électorales. Les données démentent donc le
cliché d’une information politique tout entière dédiée à la course de petits
chevaux entre partis et candidats. De façon iconoclaste McNair interroge aussi la
disqualification rapide de certains modes de couvertures réputés mineurs. Parler
de la coiffure de Tony Blair ne peut-il pas être parfois le moyen de réfléchir aux
logiques politiques de certaines stratégies de communication, de saisir
l’importance prise par le vote des femmes ? Les citoyens n’ont-ils rien à
apprendre y compris d’une connaissance des comportements privés de ceux qui
prétendent les gouverner ?
Troisième composante de l’argumentation de McNair : l’accusation portée
contre les journalistes d’abuser d’un métadiscours de commentaire serait non
pas infondée, mais basée sur une incompréhension des fonctions d’un tel
mode de couverture. C’est précisément parce que le flux d’information
généré par les partis et ministères va croissant et se professionnalisant qu’un
surplus d’interprétation est nécessaire pour mettre en perspective ces
discours, prendre à leur égard la distanciation critique qui seule permet de
n’en être pas le simple haut-parleur. La légitimation du parti pris interprétatif
ne vaut cependant pas acquiescement à toutes ses formes et McNair souligne
au passage la compétence très inégale des journalistes politiques, le poids
excessif donné à des pundits, journalistes-politologues, qui deviennent des
acteurs à part entière du jeu politique. Son propos est plus ambigu quant à ce
qu’il nomme le « travers intentionnaliste » consistant à cadrer les débats à
travers les tactiques et intentions des acteurs politiques plus que par un
examen de fond des mesures. On ne saurait, souligne-t-il, analyser des
dossiers sans les rattacher à des stratégies, même si le risque est réel de voir
les secondes dévorer les premiers dans l’espace rédactionnel.
Un quatrième fil de l’analyse de McNair réside dans son refus de participer à
ce qu’il tient pour la campagne de diabolisation des conseillers en
communication. Le rôle des consultants est-il vraiment une nouveauté totale
de la politique contemporaine ? Leurs agissements, abondamment
commentés, seraient-ils moins transparents que les manœuvres entre
parlementaires et journalistes dans les couloirs du parlement à l’âge d’or du
parlementarisme ? En aidant leurs employeurs à formater des discours
adaptés aux impératifs des médias, en soulignant auprès des journalistes les
priorités de l’action publique, les conseillers contribuent aussi à produire une
communication politique rationnelle, adaptée aux exigences des médias
propres à l’espace public moderne.
Un dernier filon thématique a trait à la réhabilitation des émissions de débat
avec participation du public. S’il montre clairement que ces programmes
peuvent aboutir à des happenings confus ou démagogiques, McNair souligne
avec de forts arguments qu’ils contribuent aussi à introduire des thèmes
neufs dans le débat public, à revaloriser témoignages et expériences
ordinaires des effets des choix politiques, à casser l’agenda figé des enjeux
tenus pour importants parce qu’ils sont définis comme tels par les
importants. Il suggère judicieusement que les logiques commerciales
peuvent aussi avoir des effets vertueux, contribuer à l’invention de modes de
traitement de l’actualité plus attentifs aux centres d’intérêt et capacités
d’intervention des publics populaires.
Le plaidoyer de McNair est systématique ; il a le mérite de reposer sur une
véritable enquête, plus encore celui de poser une série de questions
importantes sur ce qui est parfois l’impensé des discours critiques. Le
fonctionnement d’un espace public démocratique ne peut-il se concevoir que
dans un modèle conforme aux canons des Lumières ? Les analyses les plus
critiques prennent-elles toujours la peine de se confronter à la besogne
fastidieuse et indispensable de l’enquête systématique ? L’intégration dans le
débat public d’éclairages relatifs au « privé » du personnel politique, aux
dimensions émotionnelles de la vie publique et des enjeux vécus des politiques
publiques conduit-elle mécaniquement à un abaissement du débat politique ?
Compte tenu de ce qu’est aujourd’hui une vie politique professionnalisée et
rationalisée au sens weberien, n’est-il pas naïf de l’imaginer sans conseillers
en communication, sans visée de gestion maîtrisée des médias par les acteurs
politiques ? L’idéal démocratique supposerait-il paradoxalement que la parole
des citoyens ordinaires soit disqualifiée comme brouillonne ou anecdotique ?
Certains registres critiques ne refléteraient-ils pas une sorte de répugnance
quasi esthétique devant les effets d’une intégration des couches populaires
dans la construction de dispositifs de débat ? Le plus grand mérite de ce travail
tient probablement à ce qu’il oblige une sociologie critique (mais n’est ce pas
un pléonasme ?) de l’espace public à prendre à bras le corps ces interrogations,
et à développer des analyses attentives aux contradictions et réalités des
espaces publics contemporains.
L’intérêt de la contribution de McNair ne peut cependant désarmer toutes les
objections. Sur le mode trop allusif d’un propos qui vise avant tout à
suggérer ce que ce livre recèle de pistes de recherches, on lui en opposera ici
quelques unes.
La première vient d’une explicitation souvent insuffisante des données
qu’utilise McNair. Son lecteur est à la fois impressionné et frustré par
l’argumentation développée. Le livre ne dit ainsi rien de la façon dont sont
construits nombre des indicateurs utilisés. Comment sont calculés les « taux
de sensibilité à l’information politique » qui fondent la comparaison entre
titres : s’agit-il d’une mesure du ratio d’information politique ? comment est-elle définie ? comment encore sont ventilés les angles de couverture de
l’information politique ? Le chiffre de plus de 50 % de contributions sur les
dossiers et politiques publiques n’amalgame-t’il pas des articles de « fond »
sur les enjeux et des articles qui abordent telle politique à travers la stratégie
d’un dirigeant, la petite phrase d’un opposant ? L’interprétation de certaines
données peut aussi être débattue. Ainsi le relatif progrès des titres « de
qualité » face à la presse dite « de caniveau » ne saurait faire oublier que
cette dernière tire chaque jour à huit millions d’exemplaires pour moins de
trois pour la première. Enfin, une double et fine sociologie des publics et des
réceptions fait aussi défaut. Si le livre propose une cartographie sociale
générale des correspondances entre titres ou grandes émissions et profils des
publics, il n’entre guère (sa conclusion en convient) dans le détail tant du
spectre global des consommations d’information propres à tel ou tel groupe
social que des réceptions différenciées. En ces domaines, tout un ensemble
de travaux empiriques vient pourtant montrer de façon précise comment la
définition journalistique de ce qu’est l’information politique, les cadrages
issus des routines professionnelles aboutissent à la fois à des processus de tri
dans le choix des informations pertinentes et à des effets d’imposition de
problématique
[2].
On se demandera en second lieu si McNair ne substitue pas à la naïveté
critique – celle qui s’étonne de ce que le débat politique contemporain
s’écarte de ce qu’il aurait du être dans des enceintes parlementaires
idéalisées – une naïveté réaliste qui consiste à penser que le réel est
rationnel, ne saurait être autre que ce qu’il est, et en serait dès lors
globalement positif. Une revue du livre récemment publiée dans un journal
scientifique anglophone (Journalism) le comparait malicieusement au Dr
Pangloss de Voltaire. Son propos masque rarement les risques et
dévoiements auxquels peuvent mener les évolutions qu’il analyse et justifie
pour l’essentiel. Mais il tend à postuler que les formes de débat et de cadrage
qu’il qualifie de « populistes » demeurent secondaires, à poser explicitement
comme le premier potentiel des évolutions du capitalisme contemporain une
dynamique de démocratisation. Il semble possible d’adhérer à la fois à un
gros ensemble de remarques critiques que développe McNair (sur le
potentiel des talk-show, sur le caractère inévitable de la présence des
conseillers en communication, du tournant interprétatif du journalisme, etc.)
sans pour autant le suivre dans une interprétation centrée sur les potentialités
démocratiques de ces évolutions. Il est aussi possible, et pour tout dire plus
réaliste, de prendre acte de ses observations pour développer une réflexion
plus critique sur les effets des structures d’interdépendances dans lesquelles
se développent ces changements, sur les biais qu’ils engendrent et à partir de
là de chercher à avancer, comme sa conclusion y invite, sur les conditions de
possibilités d’autres formes de journalisme politique.
Mais c’est surtout sur la légitimité de la montée en généralité à laquelle
procède McNair qu’on peut s’interroger. Très honnêtement, celui-ci souligne
que ses conclusions sur le cas britannique, marqué par le poids d’une tradition
de service public, ne peuvent être transposées sans précautions à d’autres pays.
Son analyse de la sphère publique britannique est-elle incontestable ? On peut
au moins penser qu’elle mérite discussion et que, sans devoir y adhérer
inconditionnellement, des travaux comme ceux du Glasgow Media Group, de
Bob Franklin ou des réflexions de journalistes comme celles de Nicholas
Jones
[3] ouvrent un espace de débat. Mais au-delà du Royaume-Uni, le moins
que l’on puisse dire, est qu’un nombre considérable d’études empiriques –
peut-être parce qu’elles passent plus par une attention à l’ordinaire des
interactions au sein des rédactions et des entreprises de presse, là où McNair
se fixe davantage sur le produit fini rédactionnel des articles et émissions –
viennent apporter de sérieux bémols à son plaidoyer pour le fonctionnement
de l’espace public contemporain. Evoquée dans l’introduction, la question des
modalités pratiques d’impact des logiques commerciales sur le journalisme est
largement absente du livre. Or les travaux disponibles sur le cas américain
[4]
montrent très clairement que la logique de profitabilité maximale produit des
effets mesurables en terme de sélection des sujets sur un pur critère
d’audience, de réduction des équipes rédactionnelles et donc des possibilités
d’enquête et de distance aux sources. Dans la même logique, les observations
– indiscutables dans leur principe – sur le caractère inéluctable et nécessaire de
la montée d’un journalisme d’interprétation n’entrent pas en détail dans le
débat sur les formes de ce registre interprétatif qui peut être celui de
l’investigation, de ce que Padioleau analyse comme « expertise critique »,
mais aussi et de façon dominante comme un simple « journalisme assis » de
glose sur des informations fournies par un nombre restreint de sources
institutionnelles avec lesquelles se nouent des liens de connivence ou de
dépendance. La liste des objections pourrait se prolonger. On mentionnera par
exemple le fait que l’éclairage qu’apporte le livre sur les contenus de
l’information politique se fixent davantage sur des classements thématiques,
utiles, mais moins sur des problématisations, sur le contenu exact des modes
de cadrage des dossiers comme a pu le faire Gamson
[5], ou de nombreuses
micro-études de cas
[6] qui n’alimentent pas toutes les conclusions de McNair.
Le paradoxe de
Journalism and democracy est ici d’être à la fois un modèle de
discussion ouverte puisqu’il se construit sur la discussion critique et empirique
d’un ensemble de thèses et d’auteurs clairement identifiés… et d’échapper à la
confrontation directe avec un ensemble de travaux qui en contredisent les
conclusions dans la mesure où McNair construit sa problématique sur une
vision très « macro » des scènes et rhétoriques du journalisme politique là où
ses contradicteurs potentiels les plus efficaces jouent d’un autre « macro » –
celui de l’économie des médias – ou du « micro » d’une ethnographie des
relations aux sources ou du travail rédactionnel, d’une analyse fine des récits
médiatiques.
Du dessein provocateur de ce livre, c’est donc d’abord une invitation à se
défier des réductions apocalyptiques qu’on retiendra, ainsi qu’une incitation
pertinente à penser la complexité et les contradictions des espaces publics
contemporains, plus qu’une bien grande conviction de la pertinence des
conclusions proposées sur le fait que le monde journalistique actuel soit le
moins mauvais, voire le meilleur, de ceux socialement possibles. Le bon usage
de la contribution de McNair est aussi de la resituer, et par-là de la relativiser,
dans un espace de discussion scientifique vive et argumentée dans le monde de
la recherche anglophone sur le journalisme et les médias. Car ce livre qui ne
revendique pas une visée comparatiste a aussi la qualité de suggérer chez son
lecteur francophone une forme de regret. Elle est de constater – malgré des
initiatives comme celle, récente, de la revue Réseaux sur le livre de Cyril
Lemieux – que l’authentique décollage d’une sociologie du journalisme en
France depuis vingt ans ne se soit pas encore accompagné du développement
simultané d’une culture du débat scientifique dans une communauté de
chercheurs où la note assassine de bas de page remplace trop souvent la
confrontation basée sur des terrains aux travaux que l’on entend contester. Sur
ce terrain aussi, il y a à apprendre de Journalism and democracy.
Brian McNair, Journalism and democraty, an evaluation of the political
public sphere, Routledge, 2000.
Radical Media, rebellious communication and social movements
de John Drowning et al.
par Erik NEVEU
Ce livre reprend, actualise et développe considérablement une première édition
produite en 1984 aux Etats-Unis. Il s’agit pour John Downing de proposer à la
fois un mode d’emploi analytique et un panorama des « médias radicaux ».
L’auteur les définit comme « des media, généralement de petite taille et de
formes fort diverses qui expriment une vision alternative aux politiques, priorités
et perspectives hégémoniques ». L’accent mis sur la dimension critique, la
contestation des systèmes politiques et de leurs valeurs permet pour John
Downing d’échapper à l’ambiguïté molle de la notion de « média alternatif »
(L’Express n’est-il pas une l’alternative au Point ?) et de ne pas écarter d’avance
du champ de l’analyse les média minoritaires, dissonants ou contestataires dont
les contenus idéologiques incommodent en général les chercheurs. En clair, il
faut aussi comprendre les logiques et le succès des radios de la nouvelle droite
chrétienne hyperconservatrice aux Etats-Unis, celle des médias véhiculant des
discours racistes ou « populistes »…
Le propos de Downing et de ses coauteures se déploie en trois grands
moments. Une première partie propose un repérage des concepts et des
problématiques. En une centaine de pages sont donc jalonnées et expliquées
les notions de résistance, d’hégémonie, d’espace public, de mouvements
sociaux, de réseaux, de communautés, d’ethnicité. Mais l’analyse cadre aussi
les rapports entre arts et politiques, propose une dichotomie entre le modèle
léniniste d’usage radical des médias et des modes de sollicitation qu’on
qualifierait en France de plus autogestionnaires.
Une deuxième partie évoque « la tapisserie des médias radicaux » dans
l’espace et le temps. Il s’agit alors d’un panorama qui, fort astucieusement,
parvient à proposer plus et mieux qu’un état des lieux relatif aux usages de la
presse et de l’audiovisuel. Ces médias sont bien entendu présents et
valorisés. Mais le panorama des médias, au sens large, inclut aussi les prises
de parole, le rôle de l’humour et de l’irrévérence, celui de la danse, des
graffitis et des peintures murales, de l’art et des usages du corps et du
vêtement. L’ensemble permet de réintégrer dans un questionnement sur les
supports possible d’une parole critique des vecteurs et des formes
d’expression souvent oubliées ou traitées sur un mode anecdotique. Un
dernier ensemble de développements (les plus fouillés) offre au lecteur cinq
grandes études de cas : le Portugal des lendemains de la Révolution des
œillets, le cas de l’Italie depuis son « Mai rampant », les télévisions
communautaires aux Etats-Unis, une radio de Berkeley et les Samizdats à
l’Est.
La conception même du livre en fait avant tout un outil pour des étudiants se
confrontant à un premier travail de recherche dans une maîtrise ou un DEA,
ou un instrument de réflexion pour des militants. La présentation même de la
plupart des chapitres accentue cette vocation pédagogique : définitions de
concepts, renvois aux textes de base, résumés finaux, refus de toute
rhétorique de l’intimidation ou de la boursouflure théorique. Quand on sait
l’engouement actuel des apprentis chercheurs pour les thématiques des
médias et des mouvements sociaux, il est clair que ce livre peut rendre de
vrais services, tant en condensant quelques cadres d’analyse fondamentaux
sur les enjeux de la communication et des ressources culturelles dans la
protestation, qu’en offrant une manière de panoramique détaillé et bien
actualisé (par exemple sur les usages de l’internet) des vecteurs de
communication et d’expression dont peut disposer une entreprise
contestataire. La troisième partie du livre offre sur cent cinquante pages des
études de cas nettement plus approfondies qui, outre leur densité, ont aussi le
mérite, en valorisant par exemple l’Europe du sud, d’échapper au fréquent
nombrilisme de beaucoup de travaux produits outre-Atlantique sur les
médias et les mobilisations.
Les limites de ce volume tiennent à sa nature même et aux défauts de ses
qualités. Déballer en une centaine de pages clairement rédigées quelques
fondamentaux de l’analyse des médias, de leurs usages contestataires rendra
de vrais services à un public d’étudiants de second cycle ou de DEA.
Symétriquement ce résumé apprendra moins à des chercheurs plus
expérimentés, et pourra même leur inspirer la crainte de mauvais usages…
comme celui qui consisterait à croire pour le rédacteur d’un mémoire que les
quatre pages consacrées à Jurgen Habermas ou James Scott dispensent
d’aller lire les originaux. En se penchant davantage sur le fond, tout en
appréciant le refus du provincialisme anglo-saxon que manifeste avec
bonheur Downing, on se demandera si une forme de fidélité à l’héritage le
plus canonique des Cultural Studies n’est pas devenu aujourd’hui plus un
handicap qu’un moteur. La notion Gramscienne d’hégémonie est très
précieuse en ce qu’elle invite à penser les rapports de pouvoir comme étant
aussi des rapports de sens, comme reposant sur une guerre de mouvements
où les armes sont des symboles, des discours, des stéréotypes. Mais le mot
hégémonie a suscité dans la littérature académique anglophone au moins
autant de glose marxologique et de gargarismes conceptuels que d’analyses
précises et empiriques sur les grammaires, les mécanismes de réception et de
décodage par lesquels passe ce pouvoir symbolique. Le choix de clore le
livre sur des études de cas a le mérite de venir souligner très concrètement la
nécessité d’une confrontation des concepts au terrain. On pourra souhaiter
qu’une troisième édition – qui ne se fasse pas attendre dix-sept ans ! – fasse
plus de place encore aux apports et outillages issus de la sociologie.
John Downing avec Tamara Villareal Ford, Genève Gil & Laura Stein,
Radical Media, Rebellious Communication and Social Movements, Sage 2001,
426 pages.
Technique et idéologie
de Lucien SFEZ
par Bernard LAMIZET
Lucien Sfez nous propose un ouvrage de synthèse qui présente une façon de
penser politiquement, c’est-à-dire en termes de pouvoir, l’articulation entre
technique et idéologie, entre les représentations de la technique qui
structurent notre conscience sociale et les enjeux politiques et culturels de la
technologie dans la société dans laquelle nous vivons. On peut décomposer
la réflexion proposée par l’ouvrage en quatre points essentiels.
On peut lire, d’abord, dans l’ouvrage de Sfez, une analyse de la dimension
technique du politique : il s’agit de ce complexe qu’il désigne comme le
« techno-politique ». Sans doute le champ de la communication et de
l’information est-il cellui dans lequel l’articulation du technique et du
politique est la plus sensible. En effet, des médias aux activités
d’information des ingénieurs et des entreprises, ce sont nos pratiques
sociales d’information et de communication qui intègrent le technique au
politique, qui donnent, finalement, sa dimension technique au fait politique.
C’est ce que Sfez appelle une imprégnation idéologique : il s’agit de
l’ensemble des représentations par lesquelles la technique se propage dans
l’activité de l’espace politique, en vue de fonder le « techno-politique ».
Deux dimensions caractérisent ce lieu particulier de l’espace public : d’une
part, l’articulation entre la technique et la science, qui unifie, finalement, nos
représentations de la technique et du politique et qui rend possibles la
capitalisation et la transmission du savoir technique ; d’autre part, le récit et
les images (ce que Sfez appelle joliment les imageries de la technique), qui
donnent sa consistance symbolique à la technique, l’articulant, ainsi, à une
sémiotique possible. A cet égard, l’aspect peut-être le plus riche du livre de
Sfez est son articulation de la modernité et de l’histoire : en invoquant, en
particulier, Machiavel, Hume et Hobbes, il fait apparaître l’ancienneté de la
place de la question technique dans l’histoire de la pensée politique, en
montrant comment c’est toujours le rapport au pouvoir qui vient scander la
représentations du technique dans la pensée politique.
L’auteur nous présente ensuite une réflexion critique, éclairée par le débat
sur la technique, sur la question du pouvoir et de la décision. C’est, sans
doute, la décision qui fait apparaître, en même temps, sans doute que le
discours et la rhétorique, une préoccupation de nature technique dans la
pensée politique. En effet, la décision est le lieu du politique qui fait l’objet
d’une description, de l’analyse d’un processus et d’un ensemble de
fonctionnalités et d’instrumentalités : pour cette raison, la décision peut se
définir comme la technique politique – peut-être comme la technique
politique par excellence. Elle donne au politique la triple dimension qui
caractérise la technique. D’abord, la décision est un processus transmissible
et reproductible. C’est ce qui fait l’intérêt de ce que l’on peut appeler une
mémoire de la décision, comme, justement, les médias peuvent nous en
constituer une. L. Sfez raconte, ainsi, l’histoire de l’aérotrain, pour illustrer
l’importance d’une mémoire dans l’intelligibilité politique de la décision et
l’analyse critique du jeu des acteurs. C’est justement parce que la décision
peut faire l’objet d’une reproduction (et l’on pense, bien sûr, ici, à Walter
Benjamin) qu’elle devient l’une des médiations constitutives du fait
politique. Par ailleurs, la décision implique l’usage d’outils et une médiation
instrumentale. La décision fait l’objet d’une reproduction et, grâce aux
médias (ou à cause d’eux, mais c’est une autre histoire), d’une diffusion.
Mais, surtout, elle s’articule à la technique, car il y a des outils, des
instruments, des modes d’évaluation et de comparaison, qui l’inscrivent dans
le champ des techniques. Finalement, on pourrait dire que c’est en devenant
une technique que la décision, faisant désormais l’objet d’une transmission
et d’un savoir, s’inscrit dans le champ de la science. S’il y a des sciences
politiques, peut-être est-ce parce que, du fait de leur dimension symbolique
et du fait de l’importance de l’information, la décision s’inscrit, comme la
rhétorique, dans le champ de l’information. Enfin, comme toute médiation
technique, la décision a vocation à transformer le monde ou à l’améliorer. En
évoquant le mariage morganatique de la technique et de la décision, Sfez
nous explique que la technique représente, finalement, la face non avouée du
politique. Le politique, ce n’est pas seulement l’idéal politique, ce n’est pas
seulement la référence aux grandes ambitions et aux grandes orientations qui
en constituent la sublimation, c’est aussi ce que l’on pourrait appeler la
socialisation du quotidien, l’inscription de médiations sociales et
institutionnelles jusque dans la vie ordinaire. En somme, la politique côté
cuisines. Mais, sans la technique, le politique ne transforme pas le monde, il
ne peut que le penser.
Lucien Sfez poursuit son travail par un ensemble de réflexions de nature à
rendre intelligibles les représentations de la technique dans l’espace public.
L’idéologie, c’est l’imaginaire du politique et, dans ce champ, L. Sfez nous
invite à repenser les représentations de la technique et la signification
qu’elles peuvent avoir. Pas de signification du politique, pas de culture du
politique, sans doute, qui ne s’inscrive dans un système de représentation,
dans une sorte de spectacularisation, de nature à éveiller aussi bien
l’imaginaire que la pensée. C’est ce que Sfez appelle une fiction instituante.
Il faut toujours un récit imaginaire, un mythe fondateur, à l’origine d’un
système politique. C’est le rôle qu’il assigne aux inventions techniques et, en
particulier, aux deux grands mythes qui fortifient le politique : le mythe du
progrès et ceux de la puissance. Le mythe du progrès, finalement, c’est l’idée
selon laquelle il y a un sens de l’histoire, l’idée selon laquelle on peut
évaluer la médiation politique à son aptitude à organiser le monde et à le
faire aller « dans le bon sens ». En travaillant avec une très grande précision
sur certaines stratégies de communication, et, en particulier, sur celle de
France Télécom, Un avenir d’avance, Sfez montre comment la rhétorique
utilise la mythologie du progrès pour légitimer les entreprises techniques et,
en suscitant l’adhésion du public à leurs orientations, pour les faire devenir
de véritables médiations politiques et de véritables constructions
idéologiques. Par ailleurs et, nous entrons là dans la dimension la plus forte
des constructions imaginaires du politique, la technique, constitue la garantie
de la puissance. La médiation technique, finalement, c’est le chemin assuré
vers la construction de, la puissance et, par conséquent, vers l’horizon du
politique. C’est le rôle de la fiction instituante, de fonder ainsi, par exemple,
en France, la légitimité des « grands corps de l’Etat » sur le fait qu’ils sont
les garants de la puissance et de l’indépendance nationale. La technique, ici,
est entièrement au service de la puissance politique, mais, en même temps,
elle acquiert ce que l’on peut appeler sa puissance propre au sein de
l’appareil d’Etat. Peut-être est-ce là, dans l’articulation de la pensée du
progrès et de celle de la puissance, que réside toute la force de la figure du
réseau dans l’imaginaire technique. Si le réseau fonctionne ainsi comme la
médiation technique par excellence, c’est qu’il allie, dans la maîtrise de
l’espace, la représentation du progrès technique et celle de la mise en œuvre
de la puissance – à la fois technique et politique.
Le dernier terme du dispositif mis en place par L. Sfez permet de
comprendre la façon dont la pensée technique – le cogito politique de la
technique – institue véritablement les acteurs sociaux dans l’espace
politique. Il y a, assurément, une place de la pensée technique, dans le champ
de la pensée politique, et c’est cette place particulière que le livre de Sfez
nous invite à localiser et à parcourir. En lisant Technique et idéologie, on
peut identifier trois logiques de cette institution des acteurs sociaux par la
pensée de la technique et par son imaginaire. La première pose la question
de l’identité. Les acteurs sociaux, par la médiation de la pensée technique,
vont s’en construire une. Le savoir technique va constituer une culture
spécifique, en particulier celle des ingénieurs, qui va leur donner une identité
de référence qui leur permettra de se faire reconnaître du public et de se
reconnaître entre eux. La pensée technique elle-même va servir de ciment
institutionnel aux grands corps et aux grands acteurs de la puissance
politique. La seconde logique de l’institution des acteurs politiques par la
technique, c’est la communication. A cet égard, le livre de Sfez propose de
passionnantes analyses sur les stratégies de communication élaborées et
mises en œuvre par les acteurs techniques du pouvoir pour susciter
l’adhésion, pour construire leur légitimité, pour imposer leur présence
symbolique dans l’ensemble de l’espace public. C’est le rôle du récit qui
apparaît nettement comme la rhétorique, par excellence, de la légitimation.
On n’est pas très loin de la mythologie. Enfin, le troisième mode
d’articulation des acteurs sociaux et de la pensée technique, c’est la fiction.
Pour que la technique puisse fonctionner comme idéologie, pour qu’elle
puisse susciter l’adhésion, encore faut-il que le public y croie. Or, on ne croit
pas au réel ; on ne croit qu’à l’imaginaire. C’est le rôle de la fiction, de
construire ainsi, un véritable imaginaire de la pensée technique, qui va sortir
la technique du strict domaine de la science pour s’inscrire dans celui de
l’idéologie. De cette manière, la pensée technique va s’adosser à ce que l’on
peut appeler un impensé. Chez Marx, nous dit, ainsi L. Sfez, « le recours à
l’historique est un subterfuge pour rendre crédible la fiction » (p. 261). La
mise en scène historique du progrès permet de légitimer le discours politique
en l’adossant à une croyance. Question de sens et d’interprétation :
Finalement, l’une des leçons que nous propose le livre de Lucien Sfez, c’est
que le politique rend la technique interprétable : c’est le politique qui
constitue, dans l’histoire et dans l’espace public, ce que l’on pourrait appeler
la sémiotique de la technique. Sans le politique, la technique serait muette.
Lucien Sfez, Technique et idéologie, Paris, Le Seuil, bibl., ind. (Coll. « La
couleur des idées »), 332 pages.
[1]
Mais la portée de son livre va au-delà comme en atteste les références explicites à des livres
comme ceux de Fallows (James),
Breaking the news, Vintage, New York, 1995 aux Etats-Unis, de Bourdieu P.,
Sur la Télévision, Liber, 1996, en France.
[2]
Pour de simples illustrations, Iyengar S. et Kinder D.,
News that matter. Television and
American Opinion, University of Chicago Press, 1987 ; Philo G.,
Seeing and Believing,
Routledge, 1990 ; Cook T.,
Governing with the News, University of Chicago Press, 1998.
[3]
Franklin B.,
Newsak and News Media, Arnold, Londres, 1995 ; Jones N.,
Sound bites and
spin-doctors, Cassel, Londres, 1995.
[4]
Pour ne citer que des exemples les travaux de McManus J.,
Market-Driven Journalism, Sage,
1994 ; Underwood D.,
When MBAs rule the news-room, Columbia University Press, New York,
1993 ; Klinemberg E., « Information et production numérique »,
Actes de la Recherche en Sciences
Sociales, n° 134,2000, p. 66-75, etc., mais aussi dans le cas français le corps grandissant de
recherches sur la presse magazine dont le numéro 105 de
Réseaux se faisait l’écho.
[5]
Gamson W.,
Talking politics, Cambridge University Press, 1992.
[6]
Voir le numéro de la revue
Political communication, 1996 coordonné par Timothy Cook et
consacré à la question de l’« indexation », c’est-à-dire du contrôle des problématisations des
informations par les sources officielles.