Réseaux
La Découverte

Revue précédemment éditée par Lavoisier

I.S.B.N.sans
430 pages

p. 50 à 77
doi: en cours

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n° 112-113 2002/2-3

2002 Réseaux

Une ethnographie de la telephonie mobile dans les lieux publics

Julien Morel
Cet article propose d’examiner la façon dont s’intègre la pratique de la téléphonie mobile dans les lieux publics. Les premières recherches consacrées à la nomadisation du téléphone ont rapidement identifié une série d’interférences entre l’usage de cet objet technique et les attentes normatives des individus partageant quelque cadre public. A partir d’un grand nombre d’observations ethnographiques entreprises de façon « naturaliste », nous examinons la manière dont les individus (utilisateurs ou non, seuls, accompagnés...) procèdent pour ajuster leur pratique en fonction de différents contextes publics (rues, halls de gares, wagons de train, cafés et restaurants). This article examines the way in which mobile telephony is used in public places. Early research on the "nomadization" of the telephone rapidly identified clashes between use of this technical object and the normative expectations of individuals sharing a public context. Based on a large number of "naturalist" ethnographic observations, the author examines the way in which individuals (users or non-users, alone, in company, etc.) adjust their use in relation to different public contexts (in the street, in a railway station, on a train, in a café or restaurant).
Sonneries, moitiés de conversations, usages silencieux (SMS, Wap)… sont quelques manifestations de la téléphonie mobile, devenues presque incontournables dans la plupart des lieux que nous sommes susceptibles de fréquenter au quotidien. En coupant le fil qui associait le téléphone à un lieu (foyer, travail), et souvent des positionnements stratégiques de l’appareil [1], les téléphonistes nomades se retrouvent dans différentes « espèces d’espaces [2] » et dans des configurations sociales plus ou moins propices. Jusqu’à présent, ce sont surtout des aspects problématiques de l’intégration du mobile dans l’espace public qui ont guidé de nombreuses recherches. Généralement, trois niveaux de tension avec « l’écologie » de l’espace public sont signalés. Un premier niveau relève des productions sonores des utilisateurs : des mélodies, des bips intempestifs, des conversations par trop bruyantes peuvent interférer avec les acoustiques locales. Il semble que cela soit particulièrement le cas dans des lieux de sociabilité comme certains restaurants [3], cafés ou encore, dans des espaces culturels (cinéma, opéra…). F. Jauréguiberry [4] note que ces signaux, et plus généralement le seul fait de téléphoner, ont d’autant plus de « chance » d’être perçus comme des offenses, des gênes, que le lieu où l’on se trouve présente des formes particulières « d’urbanité [5] ». Un deuxième niveau tient aux modes d’engagement et de relation de l’espace public. Discuter, envoyer des messages écrits de façon synchrone/asynchrone… à des personnes absentes physiquement reconfigure les modes de présence, les capacités d’action et en somme, les interactions dans l’espace public. Enfin, à un troisième niveau, on relève fréquemment des remarques sur les « nouveaux » partages de l’espace public opérés par l’utilisation du mobile : en considérant les communications comme relevant du « privé », on a tôt fait de conclure que le recours au mobile a tendance à annexer l’espace public [6].
Quels que soient les rapports qu’entretiennent ces propositions avec les pratiques concrètes, on peut avoir l’impression que le recours à la téléphonie mobile entraîne toutes sortes de problèmes et d’expériences déstabilisantes affectant le « désordre ordonné », « l’être ensemble », voire la texture même des lieux publics. La tendance à se focaliser sur certains points de tension plus ou moins effectifs (et à théoriser dans la foulée), a conduit à négliger les « pratiques ingénieuses » des acteurs comme se plaît à les nommer H. Garfinkel [7]. Selon nous, une étrange conception des interrelations de l’espace public et une vision « techno-centrée » de l’activité des utilisateurs expliquent ces restitutions problématiques de l’intégration du mobile dans la « vie publique ». En effet, on considère souvent qu’un individu téléphonant « s’évade » de l’espace physique et social. En vertu de cette faculté à communiquer avec une personne non présente physiquement ou d’accéder à des informations sur un écran (l’internet mobile), il se crée des « espaces cellulaires [8] » relativement autonomes se substituant aux relations de l’espace public. A partir de cette idée, on peut penser que les individus ne téléphonant pas partagent (au sens fort) les cadres publics, selon une manière et une perspective communes. Schegloff [9] rappelle opportunément dans un ouvrage collectif consacré au téléphone mobile, que les utilisateurs de Walkman n’évoluent pas dans le même « ici » que les autres, qu’il ne sont pas tout à fait « ensemble » : leur démarche, leur mouvement, leur monde acoustique… les distinguent d’autres acteurs de l’espace public. Le lecteur de journal, le couple qui s’embrasse ou le marcheur solitaire sont-ils davantage « ici » ? La question n’a pas vraiment lieu d’être, sauf pour défendre une certaine conception a priori (idyllique ?) des interrelations de l’espace public.
Aussi, nous nous sommes efforcés d’aborder « avec aussi peu de présuppositions que possible et de la façon la plus dépassionnée qui soit [10] ». les modes d’articulation de la téléphonie mobile dans différents lieux publics. De la rue au restaurant chic, cette « orientation résolument empirique [11] » vise à rendre compte globalement [12] de la manière dont les individus (utilisateurs ou non, seuls, accompagnés...) procèdent pour intégrer les usages du mobile dans une pluralité de lieux, de moments, de situations. Si le recours au mobile dans l’espace public [13] ne va pas forcément de soi, notre hypothèse est que les usagers, avec la participation éventuelle des personnes coprésentes, vont ajuster la pratique en fonction de leur contexte. Que l’observation des usages fasse apparaître des éléments problématiques (ce qui arrive) ou non (ce qui est finalement fréquent) importe assez peu. Dans les deux cas, nous chercherons à montrer comment les individus, dans le détail d’actions et d’interactions, définissent et organisent les usages du portable en fonction des attentes normatives qu’ils entretiennent entre eux, au regard de leurs activités en cours et, plus largement, selon leur cadre public. A partir de cette reconnaissance des techniques et des savoirs contextuels organisant la pratique, nous souhaitons montrer quelques aspects singuliers liés à l’utilisation du mobile. Un premier niveau relèvera des modes de traitement des usages, par la reconnaissance de « tactiques » relativement inédites. Un second niveau consistera à extraire un certain nombre de comportements d’utilisateurs (déambulations, postures, regards...) rompant sensiblement avec les façons « habituelles » de vivre dans l’espace public.
Pour ce faire, nous avons opté pour l’approche « naturaliste non systématique » revendiquée et utilisée parfois par Goffman, s’inspirant des méthodes utilisées en éthologie. Leur point fort dit-il, est cette aptitude à « étudier les conduites animales de très près, en gardant le contrôle des idées préconçues (…) de découper à ses points d’articulation le flux de l’activité animale apparemment fortuite, et à isoler des schémas naturels. Il suffit de faire remarquer ces séquences comportementales à l’observateur pour que sa vision en soit changée [14] ». C’est ce même souci d’observation, de découpage, de classement, de détection de procédures (ou leur absence) révélant un certain ordre social qui nous guidera ici. Nous avons d’abord sélectionné quelques lieux publics typiques (restaurants, cafés, rues, places, halls de gare de la ville de Rouen). En fonction des premières observations, nous avons peu à peu élaboré une grille d’analyse en déployant un arsenal de moyens descriptifs : prise de notes, réalisation de cartes du déplacement des téléphonistes, photographie, vidéo et plus récemment, enregistrement des conversations [15]. Dans un second temps, nous avons quitté ces terrains pour en éprouver d’autres, de façon aléatoire, en fonction de nos déplacements quotidiens [16]. Le corpus sur lequel nous nous appuyons est composé de 54 reproductions de trajectoires d’utilisateurs ; d’environ 250 observations sur le comportement des téléphonistes, leurs interactions éventuelles avec les individus se trouvant à proximité et enfin, de 30 prises de vue vidéo [17].
Le plan retenu ici consiste à analyser tour à tour l’inscription de la téléphonie mobile dans les différents terrains d’enquête : dans des espaces plutôt dédiés à la circulation et/ou à l’attente (rues, places publiques et halls de gare), puis dans les lieux dits de sociabilité (restaurants, cafés) et enfin dans les wagons de train.
 
Les utilisateurs en déplacement
 
 
Mobilités
La reconnaissance des inscriptions de la téléphonie mobile dans l’espace public nous a conduit à réaliser des « topologographies » (topos, logos, graphein), consistant à reproduire les déplacements d’individus en communication [18]. Les « trajectoires de la conversation » offrent fréquemment des caractéristiques tout à fait spécifiques relativement aux déplacements ordinaires (i.e., d’individus ne téléphonant pas [19] ). Les exemples suivants montrent quelques cas typiques de trajectoires d’utilisateurs insérés dans différentes configurations sociales, dans des lieux où on observe généralement de nombreuses déambulations (rues, places, hall de gare).
Téléphoner en étant accompagné :
Figure 1.
Trajectoire géométrique dans un hall de gare.
IMGIMGTrajectoire géométrique dans un hall de gare.IMGIMF
Figure 2.
Trajectoire plutôt droite sur place publique
IMGIMGTrajectoire plutôt droite sur place publiqueIMGIMF
Figure 3.
Trajet d’un utilisateur évoluant sur un large trottoir.
IMGIMGTrajet d’un utilisateur évoluant sur un large trot...IMGIMF
Téléphoner en étant seul :
Figure 4.
Trajectoire errante, l’utilisateur effectue un nombre appréciable de volutes dans le hall de gare.
IMGIMGTrajectoire errante, l’utilisateur effectue un nom...IMGIMF
Figure 5.
Trajectoire droite sur un trottoir étroit ponctuée d’un arrêt au milieu de la chaussée d’une trentaine de secondes (X).
IMGIMGTrajectoire droite sur un trottoir étroit ponctuée...IMGIMF
Figure 6.
Cas d’une trajectoire errante.
IMGIMGCas d’une trajectoire errante.IMGIMF
Quatre trajectoires propres aux utilisateurs peuvent être relevées : droites, errantes, géométriques et utilisation en surface restreinte (sur moins de vingt-cinq mètres carrés). A ces « actomes de mobilité [20] » s’ajoute l’utilisation à l’arrêt de l’appareil que nous confondons ici avec celle en surface restreinte. On constate des mises en forme tout à fait singulières des déplacements, les individus empruntant différentes trajectoires originales (au niveau de la forme globale et des manifestations internes lors du déplacement) dont la fréquence d’observation est fonction du lieu public. Logiquement, les caractéristiques physiques des différents lieux conditionnent les trajectoires empruntées : plus l’espace est vaste (et peu encombré), plus la communication peut prendre une forme complexe. Cependant, à même espace disponible (un hall de gare et une place publique par exemple) les trajectoires les plus complexes et atypiques ne s’observent pas avec la même fréquence. Il semble que la situation d’attente (usuelle dans une gare) soit propice aux déambulations les plus singulières (cf. figure 4).
Par ailleurs, être seul ou accompagné d’une ou plusieurs personnes influence le comportement territorial des utilisateurs. Les trois premières figures montrent deux pratiques typiques initiées par les téléphonistes accompagnés. Une première pratique (en particulier pour les groupes de plus deux personnes) consiste à s’éloigner physiquement et de façon marquée des anciens interactants (figure 1). Comparativement aux individus seuls, ces « comportements de retrait » s’effectuent sur des surfaces assez réduites. Alors que les utilisateurs solitaires déambulent fréquemment sur de grands espaces [21] (figure 4), les accompagnés limitent leur éloignement, comme si dans l’écart, ils conservaient un signe du lien. Une seconde pratique consiste (notamment lorsque l’on est accompagné d’une seule personne) à rester à proximité des individus tout en s’en démarquant sensiblement : les téléphonistes continuent à former un groupe par la proximité spatiale, tout en n’étant pas totalement avec les coprésents : ralentissement du rythme déambulatoire, trajectoires originales, retraits sensibles… Ce qu’ils manifestent aux « accompagnateurs » est un régime d’activité différent, pris en compte par ces derniers : l’usager n’est pas uniquement avec son interlocuteur, le ou les coprésents ajustent leurs déambulations pour ne pas le semer (cf. figures 2 et 3) et vice versa (nous avons observé des téléphonistes distancés qui tout en parlant se pressaient de rejoindre leur groupe).
Déterminer les causes de cette prise de distance est malaisé : conversations professionnelles, de couple, confidentielles, besoin de s’écarter pour une meilleure écoute, les quatre à la fois... Des téléphonistes s’éloignent aussi du groupe dans lequel ils étaient sans que l’on puisse attribuer de « raisons » spéciales (par exemple indiquer à quelle heure arrivera un train). Dans ce type de cas, on peut simplement avancer le fait qu’ils font une distinction, plus ou moins consciente, entre l’ancienne activité et la conversation téléphonique. Cependant, le procédé de l’éloignement est quelquefois traité explicitement dans les conversations. Il est alors possible de cerner des éléments explicatifs. Les fragments suivants d’une communication de mobile à mobile entre deux amies s’y prêtent particulièrement [22] :
frag.2030f1. « A » appelle « B ». Durée totale : 5mn
1. A : allô (.) Justine :
2. B : (0.5) oui ::=
3. A : =tu vas bien ?
4. B : (1) ça va et toi ?
5. A : ouais :: (.) t’es au boulot là ?
6. B : (0.5) bah :: à ton avis
7. [
8. A : ((rires))
9. ((rires de A et B))
(...)
16. A : t’as passé une bonne soirée ?
17. B : (0.5) euh pour tout te dire euh beh euh déjà euh y croyait pas euh y z’étaient étonnés de me voir quand je suis arrivée
18. A : ouais
19. B : (1) i°ls° s’attendaient pas à ce que je vienne apparemment
20. A : ah bon
21. B : la honte quoi=
22. A : =ouais
23. B : (0.6) et puis Fheu ::::
24. [
25. A : elle faisait quoi ?
(...)
33. A : mais t’as t’as quoi derrière (.) une machine non ?
34. B : (1) euh mes armoires=
35. A : Fah oui (.) tes armoires qui font du bruit comme ça !
36. B : bah : oui
37. A : des armoi(re)
38. [
39. B : ventilées
40. A : ah ventilées oui °d’accord° (0.6) là t’es dans ton bureau ?
41. B : mais non j’peux pas justement (.) je suis dans le labo où y a les arMOIRes
42. A : hm hm °d’accord° (1.3) okay (0.5)
43. B : ouais bah enfin voilà ouais sinon a part
44 [
45. A : ah bah c’est pour ça que tu pouvais pas parler et que tu disais ils au début ((rires))
46. B : bah voilà ((rires de A et B))
(...)
Après la séquence d’ouverture [23], on constate (t5) une première référence au lieu d’usage : « A », connaissant vraisemblablement l’emploi du temps de « B », formule de façon plus précise la question rituelle (« t’es où ? ») de localisation de l’interlocuteur. « B » valide la supposition de « A » (t6). Après avoir discuté d’un ami commun (premier passage non transcrit), les deux amies parlent ensuite d’une soirée de « B » passée avec des individus difficiles à identifier. En effet, il y a plusieurs éléments intrigants : « B » semble gênée (temps de pause en début de tour, marques d’hésitation, vitesse d’élocution variable). L’emploi des pronoms personnels est aussi particulier : a priori il y avait plusieurs personnes à la soirée (t17 : « y’z’étaient ») mais le « ils » du tour 19 est plutôt prononcé « i ». Cette étrangeté est renforcée par le tour 25 où « A » profite d’une hésitation de « B » (chevauchement) pour parler d’une femme. Le passage non transcrit qui suit cette question traite de la relation (amoureuse) de « B » avec cette femme. Au tour 33, « A » interrompt « B » pour demander une précision sur un bruit qui l’intrigue (non perceptible sur l’enregistrement). Après l’explication, « A » pose une nouvelle question sur le lieu exact où se trouve « B » (t40). Au tour 41, « B » explique que « justement » elle ne peut s’y trouver, en raison du sujet de la conversation et de la présence probable d’individus non loin. « A » comprend (t42), « B » initie un changement de thème (t43 : « sinon à part » mais elle s’interrompt en raison d’un nouveau chevauchement, t45). « A » justifie une nouvelle fois l’utilisation des « ils » précédents.
Dans cette conversation, le comportement de retrait est motivé par une discussion intime, que « B » ne désire pas rendre publique. Dans un premier temps, en exprimant des signes perceptibles de gêne, elle « brouille » et « sécurise » son discours privé en raison de la présence potentielle d’un public (présent ou potentiellement trop proche). Dans un second temps, elle procède à un comportement de retrait en allant dans une autre pièce où sans doute, il n’y a que des « machines ». Alors que nous avons pu identifier des comportements de retrait visant à s’éloigner d’espaces trop bruyants, celui-ci prend place dans un endroit moins calme au niveau acoustique, mais à l’abri des oreilles des autres. Si dans la conversation présentée ici, le problème (résolu) de publicisation du privé prend place dans la sphère professionnelle, on peut étendre ce type d’enjeu à la totalité des lieux publics et au domicile (être avec des amis au restaurant, chez soi ou chez eux…). Comme le note Goffman [24], « la relation est extra-situationnelle » et les discussions plutôt confidentielles (par téléphone ou en face à face) des membres, en présence d’un public plus ou moins connu, peuvent prendre place pour ainsi dire partout. La configuration et les choix d’occupation des lieux fonctionnent par contre comme des ressources.
 
Immobilités
 
 
Un élément assez surprenant de l’inscription des téléphonistes dans l’espace public est leur propension à utiliser fréquemment des espaces réduits pour leurs conversations. En effet, quel que soit le lieu, de nombreux utilisateurs effectuent leurs communications en station ou quasi-station et ce, même lorsque les agents se déplacent (déambulation sur trottoir par exemple). Alors que les utilisateurs de portable peuvent s’affranchir d’un espace périmétré et restreint de communication, (dépendant de quelque fil), ils tendent à en reproduire un autre, non moins borné et réduit. Cette pratique de l’utilisation en surface restreinte participe aussi d’un « comportement de retrait », par la création délibérée d’un espace de communication dédié. Celui-ci peut être de deux types :
  • le premier, virtuel, dans l’occupation d’un espace « imaginaire » dont on ne peut retrouver de bornes matérielles visibles ou l’expliquer par la gestion des flux piétonniers. Les figures 1 et 6 sont exemplaires : les utilisateurs se dégagent volontairement de l’ancienne zone d’interaction (établissement, groupe...) et évoluent ensuite dans un espace de communication donné dans lequel en général l’attention est concentrée sur la seule conversation ;
  • la seconde manifestation de ces comportements de retrait relève d’une stratégie d’utilisation d’éléments particuliers de l’espace urbain : exploitation de recoins tels des porches d’immeubles, de « niches conversationnelles » à proximité d’horodateurs, d’arbres, de bancs, de quelque rebord, de cabines téléphoniques publiques [25] (voire à l’intérieur !)... soit un ensemble très varié d’éléments matériels qui servent l’usage du mobile. On relève la création de zones de conversation dédiées (à l’abri des bruits, flux, tiers) au moyen de marqueurs puisés dans le décor urbain : ces attracteurs de communication servent une discussion en quasi-station qui rejoint finalement assez l’utilisation du téléphone fixe. Si comme le notait un interviewé « j’ai l’impression d’avoir une cabine téléphonique sur moi », d’autres murs plus ou moins visibles sont fréquemment érigés par les utilisateurs.
Figure 7.
Séquences d’un ballet conversationnel.
IMGIMGSéquences d’un ballet conversationnel.IMGIMF
Nous présentons ci-dessous quelques exemples d’exploitations originales de l’espace urbain, que ce soit au niveau des emplacements ou des postures choisis :
Figure 8.
Illustration d’une « pratique buissonnière » de retrait.
IMGIMGIllustration d’une « pratique buissonnière » de re...IMGIMF
Figure 9.
Niche conversationnelle avec appui d’un membre inférieur sur la base de la balustrade.
IMGIMGNiche conversationnelle avec appui d’un membre inf...IMGIMF
Figure 10.
Station sur borne en béton.
IMGIMGStation sur borne en béton.IMGIMF
Figure 11.
Station avec appui de la tête contre un poteau.
IMGIMGStation avec appui de la tête contre un poteau.IMGIMF
 
La forme informe
 
 
Nous reprenons ici de façon synthétique les différentes manifestations observées lorsque l’utilisateur est en déplacement. Selon la trajectoire empruntée, on retrouve des caractéristiques internes propres que ce tableau décline [26].

Tableau 1.
Déplacements et manifestations internes
IMGIMGTableau 1. Déplacements et manifesta...IMGIMF
Tableau 1. Déplacements et manifestations internes Trajectoire Surface Trajectoire Trajectoire Trajectoire Manifestation restreinte droite errante géométrique Rythme déambulatoire nc + - + saccadé Arrêts ++ + ++ + Collisions ou obstructions - + ++ ++ Ecarts de la nc + ++ + direction Appuis des membres ++ - + - supérieurs/inférieurs Rotations + - ++ ++ Regards + ++ - - fonctionnels

L’utilisateur évoluant en surface restreinte se crée une parcelle, un territoire de communication, dans lequel on compte de nombreux arrêts, il se « repose » sur l’environnement matériel (murs, bancs...). S’il effectue quelques rotations, il se cantonne dans un petit périmètre, observant avec une certaine indifférence les éléments matériels (le sol surtout) comme les individus. Dans le cas de la trajectoire droite, il n’y a pas de création d’espace dédié. La conversation rectiligne est ponctuée régulièrement de variations avec un rythme déambulatoire saccadé. Par ailleurs, quand bien même cette trajectoire s’évertue-t-elle à être droite, on relève quelques « écarts-typés » et son corollaire l’obstruction [27], voire la collision. La fréquence du regard fonctionnel (orientation du regard vers un but précis) est ici maximale et vise à assurer la mobilité ainsi que le glanage d’informations. Pour les trajectoires errantes et géométriques, on relève davantage de manifestations internes traduisant un primat de la conversation sur d’autres considérations, qu’elles soient d’ordre environnemental ou social. On observe dans ce cas un ballet conversationnel particulier : les utilisateurs marchent le plus souvent tête baissée, multipliant les arrêts, les ruptures de la direction et les possibilités d’obstruction.
Dans les lieux publics abordés jusqu’ici, les personnes (connues ou non) se trouvant à proximité des utilisateurs ne paraissent participer que de façon minimale à l’usage du mobile. L’intégration du mobile dans ces contextes est en pratique non problématique. D’une part, appeler ou être appelé ne réclame pas spécialement l’adhésion des autres. D’autre part, selon les configurations sociales dans lesquelles sont intégrés les téléphonistes, on observe des modifications sensibles de leurs comportements : généralement ils montrent visiblement aux autres quel est leur régime d’activité en cours (par le retrait du groupe, le recours aux niches conversationnelles...) et ils le font en fonction justement de ce qu’ils partagent avec les coprésents. Seuls les ajustements nécessaires à une bonne circulation des « unités véhiculaires » sont parfois négligés. Les téléphonistes ont tendance à provoquer des obstructions, à stationner de façon inhabituelle sur des voies de passage (par exemple les bouches de métro) ou encore, ils peuvent s’exposer à des situations délicates...
Figure 12.
Un individu converse en station au milieu de la chaussée...
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Les utilisateurs des lieux de sociabilité
 
 
Les interrelations comme variables influentes de la pratique
L’observation des usages du mobile dans les cafés et restaurants nous a rapidement amenés à identifier un rôle plus sensible des interrelations sur la pratique. Le premier axe déterminant relève du type de relation dans lequel est inséré l’utilisateur : selon le nombre d’unités interactionnelles présentes, leur degré de familiarité et la structure d’échange en jeu, l’utilisateur adapte sa pratique de la téléphonie mobile. L’examen des usages et du rapport à l’objet technique dans trois configurations types révèle des procédures et des comportements particuliers.
Lorsque le téléphoniste est seul, le mobile fait fréquemment l’objet d’attentions régulières. Souvent disposé en bonne place (sur la table, le comptoir) ou rangé stratégiquement (poches de veste, pochettes spécifiques de ceinture, au-dessus des objets embarqués dans les sacs à main [28] ) il reçoit des attentions régulières : regards, saisies de l’appareil sans effectuer d’opérations, visite des rubriques de l’appareil, alimentation du répertoire [29]... Au travers de ces activités, l’objet technique est plus qu’un téléphone et occupe la solitude, d’une part, au moyen de l’activation des fonctionnalités et, d’autre part, dans un rapport quasi charnel : que dire en effet de ces caresses fréquentes, préhensions, contemplations qui visent la totalité de l’appareil ? Notons une préférence pour l’écran, surface interactive sinon vivante [30] qui même manifestement propre, est nettoyée par un balayage du pouce ou de l’index. Ces réflexions seront peut-être à reconsidérer lorsque l’effet de nouveauté sera passé, mais les traces d’un rapport particulier sont nombreuses. Il nous semble que la forme la plus poussée se retrouve dans les transports en communs, où des voyageurs éveillés ou endormis conservent pendant la totalité du trajet le portable en main. Mais le moyen le plus direct de rompre avec la solitude ou de rendre productif ces moments consiste à téléphoner à autrui (ou plus récemment à envoyer des SMS) et c’est bien lorsque les individus sont seuls qu’ils ont tendance à multiplier les communications (et en retour à les susciter) :
Un homme d’une trentaine d’années arrive au café de la gare, portant un sac dans chaque main, fumant et téléphonant en même temps. Il s’assoit confortablement : croisant les jambes, il s’enfonce dans sa chaise et finit dans cette position sa conversation d’une dizaine de minutes. Quelques instants plus tard, il sort le portable qu’il avait rangé dans sa poche et téléphone.
Manifestement personne. Maintenant, il touche et regarde son téléphone assez longuement (2-3 minutes) et le range à nouveau dans sa poche. Un appel survient, il répond avec promptitude et reprend sa position confortable.
Au bout de cinq minutes de conversation, il range le portable, puis quasiment instantanément le ressort, il appelle (c’était son répondeur confiera-t-il), regarde son téléphone, pianote puis le range.
L’utilisateur en relation de face à face est par contre engagé dans une structure d’échange plus contraignante [31], faite d’actes verbaux, de gestes, de regards au service d’une « interaction focalisée [32] ». L’utilisation du mobile peut rompre la « réciprocité des perspectives, pensée comme condition de partage d’un environnement commun [33] » en introduisant une tierce personne dans l’échange des individus en face à face, engageant l’un d’eux dans une interaction distante, a priori duale et focalisée. C’est en situation de face à face que l’on observe le plus d’ajustements, d’utilisation de techniques diverses visant à faire accepter « l’intrusion » d’une tierce personne médiatique, notamment dans le cas d’appels entrants [34]. La nécessité de gérer la réception d’un appel est par ailleurs d’autant plus forte que l’échange était soutenu et alimenté par des individus dont le lien est fort (un couple, un enfant et l’un de ses parents). L’exemple qui suit montre un cas d’usage du mobile assez problématique au cours duquel les individus en face à face s’ajustent continuellement afin de définir la situation et leur « être ensemble » :
Dans une brasserie sont attablés deux individus se faisant face, un adulte et une jeune femme. La discussion est animée, le décors et les autres clients ne paraissent pas retenir leur attention. Une sonnerie de téléphone retentit. Celle-ci provient du sac à main de la jeune fille qui s’empresse de répondre tout en s’excusant verbalement. Dès cet instant son compagnon montre une franche hostilité : « Tu aurais pu l’éteindre ! » Par ailleurs, son air est devenu sombre, les traits de son visage sont crispés et il semble être courroucé. Pendant ce temps, en communication, l’appelée continue d’exprimer des signes d’excuse par des « techniques du corps » : elle incline la tête de haut en bas, regard soumis, relève ses sourcils pour montrer qu’elle prend bien en considération la personne d’en face, elle hausse les épaules pour signifier qu’il est trop tard, que la communication doit se faire. Malgré tous ces efforts, l’homme ne décolère pas par l’expression de son visage. Après cette tension perceptible d’une trentaine de secondes, la jeune femme se met à regarder au travers de la baie vitrée de l’établissement, scrutant l’horizon (bien proche) que peut offrir la place publique. Ce dernier, après une dernière expression de mécontentement, entame un balayage visuel de l’établissement.
Trois moments peuvent être distingués dans cet exemple. D’abord, on constate que l’appel constitue une interruption de l’interaction des deux acteurs (vraisemblablement parent/enfant) : le mobile sonne la mise en veille de leur discussion. Ensuite, cette séquence d’interruption fait l’objet d’un premier niveau de traitement : l’homme exprime clairement que la prise de l’appel, qui soustrait la jeune femme de l’interaction, constitue une offense. En réponse, l’utilisatrice multiplie les signes de réparation sans parvenir totalement à pacifier la situation, d’abord verbalement avant d’entamer la conversation, puis par des regards et des gestes. Enfin, face à la situation tendue, elle se soustrait de façon définitive aux yeux de l’offensé au profit de la place publique, par l’orientation de son buste, de sa tête et du regard [35]. Ce procédé est ratifié par le coparticipant, qui se met à observer l’intérieur de la brasserie. Les participants mettent ainsi l’interaction focalisée entre parenthèses, en épousant pour un temps une forme de « polite estrangement [36] », cette inattention civile caractérisant généralement les relations entre inconnus. Cet exemple a pour vertu de montrer le problème du double engagement (scènes physique et médiatique) de l’utilisateur en situation de face à face et le rôle central que jouent le regard et la glose corporelle afin de signifier et faciliter l’activité en cours [37].
Toutefois, le plus souvent, l’individu recevant un appel en situation de face à face ne multiplie pas ces signes d’excuse. D’autres techniques permettent d’articuler la conversation avec la position interactionnelle : les téléphonistes incitent la personne d’en face à participer à la conversation (dans le cas d’une connaissance commune, l’exercice est aisé), elle est signalée dans l’entretien, on assure devoir se dépêcher ; le communicant peut aussi « jouer sur les deux scènes », en montrant des signes d’exaspération, de moquerie ou en n’écoutant pas l’interlocuteur... Ces égards à la personne de l’ici conduisent éventuellement l’utilisateur à quitter physiquement l’espace qu’il partageait, signalant son départ par quelque geste ou préavis oral. La requête ratifiée (différents degrés d’imposition seraient néanmoins à préciser), l’utilisateur quitte physiquement l’ancien espace d’interaction.
Lorsque l’utilisateur est accompagné de davantage d’individus, nos observations font état de conduites qui oscillent entre les deux cas précédents. En effet, en fonction de son inscription dans la structure d’échange, soit il pourra se soustraire sans mal de l’interaction du groupe (le « vide interactionnel » est moins profond car compensé par la possibilité de poursuite d’activités coopératives), soit il sera soumis à une relation de type face à face à l’intérieur du groupe.
 
Territorialité et étiquette
 
 
Si la présence de proches affecte en première instance le comportement de l’utilisateur, ce dernier n’est pas à l’abri des considérations du public. En effet, dans les lieux de sociabilité, les individus partagent un territoire, bénéficient d’une parcelle préarrangée de l’établissement et entretiennent des attentes normatives peut-être plus contraignantes les uns vis-à-vis des autres. Une certaine « circonspection sonore » est en effet requise. C’est précisément ce qu’enfreignent parfois certains utilisateurs. Parler fort constitue une gêne. Les utilisateurs ont tendance à augmenter le volume de leur conversation, pour des raisons d’écoute, de la qualité de la transmission ainsi qu’en fonction de la structure particulière de la communication par téléphone : « au lieu de compter sur le langage du corps pour contrôler la prise des tours, les pauses, l’emphase, etc., on se fie à ce qu’on pourrait appeler des gestes verbaux [38] », consistant à forcer la voix comparativement à la conversation de visu. La sonnerie peut aussi participer de cette surimpression éventuelle de l’utilisateur sur la scène. Ces deux stigmates des téléphonistes correspondent à la notion « d’interférence sonore » définie par Goffman, « des bruits qui envahissent et s’imposent, comme si celui qui les produit exigeait un trop grand espace sonore [39] ». Il faut toutefois que le fond sonore de l’établissement soit suffisamment bas pour percevoir ces nuisances (c’est loin d’être toujours le cas).
Pour examiner dans quelle mesure l’utilisation du téléphone mobile peut constituer une gêne, nous avons procédé à des « tests sonnerie » dans plusieurs cafés. L’expérience consistait à faire sonner (pas trop fort) à plusieurs reprises notre portable, mais en le laissant dans notre poche et sans esquisser le moindre geste. Il y a quatre ans, les sonneries n’étaient pas aussi diversifiées et cela explique sans doute pourquoi de nombreux clients répondaient au stimulus (au maximum, six individus sur quatorze ont montré explicitement un « intérêt » pour la sonnerie, en se mettant à fouiller dans leurs poches/sacs... ou en recherchant visiblement l’origine du signal dans la salle). Ces recherches valaient pour la première sonnerie déclenchée. Les deux à trois sonneries suivantes, produites à une minute d’intervalle en moyenne, suscitaient sensiblement moins d’attention. Par contre, à partir de cinq sonneries sans réponse ni identification du téléphoniste, un trouble est perceptible : les recherches visuelles sont plus explicites, elles sont éventuellement commentées, les traits se crispent et il est préférable d’arrêter... Lors de ces expériences, il nous a semblé que les collectifs préféraient la conversation téléphonique à une situation d’attente commune de réponse.
Un dernier aspect sensible tient à une connotation négative de l’utilisation du mobile dans les lieux de sociabilité. Même si les productions sonores ne distinguent pas forcément les utilisateurs des coprésents, ces derniers montrent quelquefois des signes plus ou moins prononcés de désapprobation. Dans la mesure où « le branché fait, en quelque sorte, fi de sa présence publique pour vivre son absence privée [40] », l’usage du portable dans ces lieux peut être perçu comme une offense de la part des acteurs, une sorte de surexposition sur la scène, un déni de l’étiquette de l’établissement... Nous avons relevé de multiples feed-backs de la part du public : ceux-ci peuvent être directement adressés à l’usager au moyen de protestations, remarques (dés)obligeantes, regards noirs insistants...
Un exemple extrême :
Une femme d’affaires d’une quarantaine d’années déjeune dans un restaurant deux étoiles. Pendant le repas survient un appel. A cette heure du plat du jour, le fond sonore de l’établissement la prive sans doute d’une bonne écoute. Enervée, elle demande indirectement à la salle de se taire par un « j’entends rien ! »... Les réactions ont été vives, sifflements, protestations, intervention du gérant jusqu’à la sortie de l’utilisateur.
Mais généralement, la pression du collectif est plus diffuse, le cas précédent reste assez rare. Il s’agit surtout de commentaires plus ou moins audibles pour l’intéressé, de grommellements, de signes d’exaspération, de regards hautains [41]... Toutefois, depuis 1998, il nous semble que ces « sanctions diffuses [42] » soient en voie de disparition (sauf dans des cas prononcés de nuisances sonores). Dans la mesure où plus de la moitié de la population est équipée de mobile, il est possible que le regard critique soit plus difficile pour le plus grand nombre.
 
Usage privé public et esquisse d’une sociabilité extra téléphonique
 
 
Le statut attribué aux conversations sur mobile est souvent bien tranché. On présente généralement les communications comme relevant du privé, interférant de plus avec l’être-ensemble de l’espace public. Ce point de vue théorique a déjà été contesté par la mise en évidence de procédés, de savoir-faire montrant comment les individus organisaient collectivement la pratique de la téléphonie mobile en fonction des contextes locaux. Des observations dans les wagons de train notamment, révèlent, de plus, des cas assez inattendus de « partage » des communications par mobile entre utilisateur et public. En ayant accès à des moitiés de conversation, le public peut suivre des « tranches de vie » l’amenant parfois à s’immiscer activement dans l’échange :
Le premier exemple est issu d’une observation dans un train où en réponse probablement à un « t’es où ? » une passager dit « dans le train » d’une voix suffisamment forte pour être perçue par la majorité des voyageurs du wagon.
Deux individus assis derrière l’utilisateur s’exclament alors de concert « nous aussi ! ». Suite à cette intervention une bonne partie des voyageurs ainsi que le téléphoniste rient de ce rappel de la situation commune.
Restons dans le train : un individu d’une quarantaine d’années qui ne s’était pas spécialement manifesté au préalable voyage avec un ami. Un appel survient. Au stimulus, il se plaint d’une voix puissante : « Fait ch… où il est c’truc , ça m’em… ». Il cherche son mobile de nombreux voyageurs s’intéressent à la scène. Il y a un problème d’horaire pour venir le chercher à la gare : « Non mais, il faut que tu viennes… », d’autres phrases suivent et indiquent que le rendez-vous est compromis. Le moment-clé du dialogue, partagé de plus en plus activement par les individus, intervient lorsque l’utilisateur déclare fermement mais amusé « Ecoute, non pupuce… tu viens me chercher… » (les mots soulignés sont prononcés plus forts). Le partage de la communication est total et l’atmosphère des plus détendues et conviviales.
Suite à l’appel, des commentaires seront émis par l’utilisateur sur la technique en général, la difficulté de certains rendez-vous… auxquels répondra le public-acteur dans un dialogue peu courant.
Pour prendre régulièrement le train, nous savons que ce type d’échange est assez rare, il est peu d’occasions d’interagir ouvertement avec d’autres voyageurs. Le plus souvent, le silence est la norme et ces cas montrent que le recours au mobile est parfois l’occasion d’introduire un peu de sociabilité.
D’autres situations sont propices, tout en n’aboutissant pas à des interactions verbales entre utilisateur et public. Alors qu’habituellement, la discrétion est de rigueur [43] et que le parler fort est dénoncé par les voyageurs, lors d’une situation de « crise » (le retard du train par exemple), les utilisateurs ont tendance à converser de façon ostentatoire. De façon très nette dans ces moments, la communication repose certes sur un format d’échange dialogique mais d’une certaine manière à l’adresse des coprésents : les utilisateurs peuvent dire tout haut ce que les voyageurs du wagon expriment silencieusement. De multiples traces de confirmation, d’adhésion au discours sont décelables et l’ostentation n’est pas réfrénée. L’écoute des conversations amène aussi des anonymes à échanger des regards complices ou des individus qui sont ensembles à discuter du contenu des communications. C’est particulièrement le cas lorsque sont offerts à la délectation publique des informations intimes, des disputes ou encore des éléments a priori plus futiles : la présentation du nom ou du prénom par exemple peut être l’occasion de moqueries, de commentaires...
Cependant, il faut replacer de nombreux « événements » signalés plus haut dans le cadre plus général de la « vie publique ». Par cette opération simple, on notera que les téléphonistes n’ont pas le monopole de la publicisation de l’intime. Il est tout à fait possible et commun d’accéder à ce type d’informations lorsque des individus discutent en étant physiquement ensemble. Ce qui est sans doute plus inédit, c’est, d’une part, le format communicationnel rendu public (des moitiés de conversation, souvent « marquées » par les contextes d’usage) et, d’autre part, la nouvelle faculté des individus seuls à se mettre à parler.
 
Etat des lieux
 
 
L’examen des modes d’intégration de la pratique de la téléphonie mobile révèle une pluralité de manières de faire en fonction du type de lieu public et des configurations sociales dans lesquelles sont insérés les utilisateurs. Le caractère théoriquement problématique de l’usage du portable dans l’espace public ne trouve que peu d’écho empirique. Le cas le plus sensible identifié est la séquence d’interruption possible en cas d’appel entrant, notamment lorsqu’on se trouve en situation de face à face. Mais là encore, on peut constater, avant et pendant les communications, une série d’ajustements visant à définir et à articuler l’activité téléphonique avec les attentes normatives du/des coprésents. Cela montre aussi qu’il n’y a pas de frontière hermétique entre l’espace conversationnel et l’espace public d’usage : que ce soit verbalement, par le regard ou des gestes, les téléphonistes montrent le plus souvent des signes de prise en compte de leur environnement social, à toute fin pratique d’institutionnaliser le recours au mobile.
Cela dit, à bien des égards, les téléphonistes sont producteurs d’une série de comportements singuliers. Lorsqu’ils déambulent notamment, les usagers, par le rythme, la trajectoire, l’orientation du regard ou le stationnement dans des recoins insolites participent d’une exploitation originale et particulière de l’espace urbain en « esthétisant » leurs déplacements au fil de la conversation. J.P Thibaud [44] effectue des remarques similaires à propos de l’utilisateur de Walkman, soulignant le caractère parfois « saugrenu » de leur conduite ainsi que le « statut équivoque de ce qu’il manifeste à autrui ». Cependant, on ne peut pas parler de « formes autistiques » de présence des téléphonistes dans l’espace public comme cela a été avancé : l’ensemble des stigmates qui singularisent les utilisateurs de mobiles ont plutôt tendance à montrer au public les « formes normales de l’être ensemble » dans un jeu subtil mettant en jeu différentiation et coprésence.
Singulière, étrange parfois, la pratique de la téléphonie mobile est loin de s’imposer sur la scène publique comme en faisant fi des lieux, des relations sociales… On constate la production de savoirs-faire, d’astuces, d’inscriptions particulières des utilisateurs dans l’espace urbain auxquels peuvent répondre les individus spectateurs/acteurs. On relève un effort conjoint des individus, téléphonistes ou non, pour orchestrer leurs interactions quotidiennes. Cette musique du quotidien dans laquelle les « bip bip » et les « bla-bla » du portable viennent enrichir la partition est finalement l’occasion de vérifier la solidité du lien social et d’en apprécier quelques mécanismes. Face à la crise des lieux mentionnée ça et là, nous constatons qu’ils sont bien gardés.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  SCHUTZ A. (1987), Le chercheur et le quotidien, Paris, Méridiens Klincksieck.
·  SCHEGLOFF E.A., « The Routine as Achievement », Human Studies, 9.
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·  THIBAUD J.P. (1994), « Les mobilisations de l’auditeur-baladeur : une sociabilité publicative », Réseaux, n° 65.
 
NOTES
 
[1]Ce que montre MONJARET, 1997, à propos de la disposition spatiale et des usages du téléphone (fixe et sans fil) au foyer et dans la sphère professionnelle.
[2]Formule-titre d’un ouvrage de Georges Perec.
[3]LING, 1998.
[4]JAUREGUIBERRRY, 1998.
[5]Au sens de respect mutuel, de civilité, d’ambiance partagée.
[6]On peut craindre que les « thèses alarmistes de la modernité-catastrophe » comme les qualifie LEVY, 1990, p. 131-132, ne trouvent là un nouveau phénomène d’inquiétude.
[7]GARFINKEL, 1967.
[8]Expression de LOHISSE, 1999.
[9]SCHEGLOFF, 2002, p. 286-287.
[10]HERITAGE, 1991, p. 97.
[11]QUERE, 1989, p. 81.
[12]Mais à partir d’une observation fine des usages dans leur environnement.
[13]A la façon de QUERE et BREZGER, 1993, notre définition de « l’espace public » est « banale et naïve » (pour un exposé synthétique sur les différents sens prêtés à l’expression, voir CHAMBAT, 1995) : nous les caractérisons par leur ouverture, leur accessibilité à un large public. Par ailleurs, à l’intérieur de ces espaces, les places ne sont pas (le plus souvent) réservées et tout un chacun peut les occuper.
[14]GOFFMAN, 1973, p. 18.
[15]Les conversations téléphoniques recueillies (à l’aide d’un serveur développé par France Télécom R&D et utilisé avec l’assentiment d’utilisateurs de mobile) seront ici sous-exploitées dans la mesure où nous privilégions ici l’approche ethnographique (à titre indicatif, notre corpus de conversation sur mobile s’élève à près de 200 communications ; une seule sera exploitée). Mais la présence multiforme des contextes, notamment publics, dans les conversations est tout à fait remarquable. Des références explicites ou implicites aux lieux d’usages, aux configurations environnementales, sont fréquemment présentes dans les conversations. Elles y jouent différents rôles, ont des effets sur les contenus, la construction des échanges… Le phénomène commence à être étudié : LAURIER, 1999. Toutefois, ces éléments qui rendent les conversations sur mobile très caractéristiques ne sont pas systématiques : de nombreuses communications par mobile ne se distinguent pas spécialement de celles du téléphone fixe (se reporter à l’article de C. Licoppe dans ce numéro).
[16]Dans le but de recueillir un grand nombre de données et d’aborder différents de lieux publics. Cependant, nos terrains sont exclusivement urbains ou se situent dans les transports en commun. Il s’ensuit que le monde rural est (comme souvent) totalement négligé.
[17]La majorité des données sont extraites d’un mémoire de maîtrise de sociologie, Téléphone portable et lieux publics, Université de Rouen, 1998, sous la direction d’Odile Blin. Nous remercions cette dernière, ainsi que M. Relieu, D. Cardon, E. Didier, C.A. Rivière, C. Poulo et C. de Gournay pour leurs contributions.
[18]Sur les figures, 1 centimètre équivaut approximativement à 3 mètres.
[19]Bien entendu, toutes les trajectoires observées ne sont pas aussi caractéristiques et certaines s’apparentent aux déplacements d’individus ne téléphonant pas. Nous n’avons pas fait de comptage mais le plus souvent, les trajectoires offrent des traits distinctifs : si ce n’est pas par la forme, ça l’est par des rythmes déambulatoires irréguliers, des stationnements dans le cours d’un cheminement... A cela s’ajoutent aussi des attitudes, des gestes ou encore des orientations visuelles particulières (ces aspects sont traités plus loin).
[20]MOLES, 1982, p. 135-137. L’auteur propose différents « actomes » pour systématiser les déplacements de piéton. Ceux-ci sont au nombre de quatre : Marche ligne droite, corridor virtuel ou réel dans lequel le degré de liberté du trajet est infini dans une direction et consciemment limité dans les autres ; Rupture de la direction, comportement conscient pour aller quelque part ; Errance, éviter « plus ou moins inconsciemment » (p. 137) les obstacles que représentent les sphères véhiculaires ; Station, attente. La grille aurait néanmoins gagné à être plus précise, notamment pour le troisième actome « errance ».
[21]Nous ne considérons pas ici les trajectoires droites des usagers s’inscrivant selon toute vraisemblance dans des parcours planifiés.
[22]Pour la convention de transcription, se reporter à l’article de M. Relieu dans ce numéro. Nous bénéficions par ailleurs d’informations sur les interlocuteurs qui facilitent la compréhension des différents problèmes émergeant lors de la conversation (nous recrutons en effet les personnes qui enregistrent leurs communications par notre réseau personnel : à chaque fois, mais au besoin, nous pouvons facilement discuter des conversations ou demander certaines informations personnelles).
[23]Comparée aux forme canoniques mises en évidence par SCHEGLOFF, 1986, cette séquence est atypique car l’appelant prend la parole en premier. Malheureusement la sonnerie de la conversation présentée ici n’a pas été enregistrée : on ne peut pas savoir avec certitude si « A » prend la parole après un silence ou non (mais cela est ici probable compte tenu du ton de « A »). Tout en ne développant pas ce point ici, dans la mesure où le portable est plutôt un objet personnel, l’appelant peut sans doute s’autoriser, dans des « circonstances normales », à identifier prospectivement l’appelé.
[24]GOFFMAN, 1988, p. 197.
[25]Celles-ci sont placées à des lieux et des endroits stratégiques (se reporter à CARMAGNAT, 2001) et nous constatons que de nombreux utilisateurs de mobile « gravitent » autour.
[26]Les différentes fréquences d’observation sont : fortes (++), moyennes (+), faibles (-), nc (non considéré).
[27]Précisons en termes goffmaniens ce que nous entendons par obstruction. Il s’agit d’une quasi-collision entre deux « sphères véhiculaires », c’est-à-dire une mise en jeu de notre « incompressible matérialité », par une violation du « territoire du moi », espace d’une trentaine de centimètres autour de l’individu (plus grand devant que derrière, en moyenne d’une trentaine de centimètres) dans lequel la présence d’un étranger sera ressentie comme une gêne, voire une offense. Sur ce point voir les éléments de proxémie de HALL, 1971, p. 145-147.
[28]Le rapport au corps, les manipulation « hors usage fonctionnel » du téléphone mériteraient une étude à part entière. Ce que nous voulons montrer par cette liste non exhaustive, c’est que même rangé, l’appareil est facilement et rapidement accessible. Le contact avec le mobile, même uniquement visuel, est souvent recherché. Sans doute pour ce type de raisons, nous avons observé en Italie des individus qui avaient fixé leur mobile à une sangle passée autour du cou.
[29]Ces informations proviennent de discussions engagées en situation avec des téléphonistes lors d’une première campagne d’observation en 1998, AUGE, 1986, p. 101-102, résume parfaitement cet « esprit méthodologique ». Depuis, les jeux, les messages écrits ont partiellement remplacé ces « navigations pauvres ».
[30]Ces attentions ne vont pas sans faire penser à celles que réclame un Tamagoshi. Il faut par ailleurs « nourrir » d’électricité le portable…
[31]Bien que l’on puisse avoir bien plus d’égards envers des inconnus se trouvant dans le champ visuel et/ou auditif qu’à la personne d’en face.
[32]GOFFMAN, 1963.
[33]JAUREGUIBERRY, 1998, p. 78, reprenant une proposition de SCHÜTZ, 1987.
[34]Pour les appels sortants, les individus discutent généralement au préalable de la personne appelée, des nécessités du désengagement temporaire qui se prépare ou bien, la conversation téléphonique s’inscrit dans la continuité de l’ancien échange des interactants (par exemple ils organisent leur soirée et l’un, au nom des deux, invite d’autres personnes). Dans tous les cas, les communications sont définies, ratifiées et non problématiques.
[35]En allant chercher le téléphone dans le sac à main posé par terre, la jeune femme a dû se mettre de profil. Lors de la conversation, elle n’a pas repris sa position initiale en restant légèrement de profil. D’une certaine manière, l’orientation du corps montrait qu’elle était moins engagée qu’auparavant.
[36]GOFFMAN, 1963, p. 83-88.
[37]Sur l’orientation du regard des téléphonistes, se reporter à MURTAGH, 2002, p. 85. L’auteur note cette tendance des usagers à regarder des « espaces neutres ». Dans notre exemple, on constate que la personne d’en face fait de même.
[38]LING, 1998, p. 61.
[39]GOFFMAN, 1973, p. 59.
[40]JAUREGUIBERRY, 1998, p. 78.
[41]Notons que ces manifestations publiques sont favorisées lorsque l’usager est absorbé dans sa conversation. La dénonciation, la raillerie les expressions de lassitude peuvent être perçues par de nombreux individus à l’insu de l’utilisateur.
[42]OGIEN, 1990.
[43]Notamment en allant converser dans les sas pourtant bruyants des trains.
[44]THIBAUD, 1994, p. 71-83.
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Bien que l’on puisse avoir bien plus d’égards envers des in...
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GOFFMAN, 1963. Suite de la note...
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JAUREGUIBERRY, 1998, p. 78, reprenant une proposition de SC...
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Pour les appels sortants, les individus discutent généralem...
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En allant chercher le téléphone dans le sac à main posé par...
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GOFFMAN, 1963, p. 83-88. Suite de la note...
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Sur l’orientation du regard des téléphonistes, se reporter ...
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LING, 1998, p. 61. Suite de la note...
[39]
GOFFMAN, 1973, p. 59. Suite de la note...
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JAUREGUIBERRY, 1998, p. 78. Suite de la note...
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Notons que ces manifestations publiques sont favorisées lor...
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OGIEN, 1990. Suite de la note...
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Notamment en allant converser dans les sas pourtant bruyant...
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THIBAUD, 1994, p. 71-83. Suite de la note...
Trajectoire géométrique dans un hall de gare.
Trajectoire plutôt droite sur place publique
Trajet d’un utilisateur évoluant sur un large trottoir.
Trajectoire errante, l’utilisateur effectue un nombre appréciable de volutes dans le hall de gare.
Trajectoire droite sur un trottoir étroit ponctuée d’un arrêt au milieu de la chaussée d’une trent...
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Cas d’une trajectoire errante.
Séquences d’un ballet conversationnel.
Illustration d’une « pratique buissonnière » de retrait.
Niche conversationnelle avec appui d’un membre inférieur sur la base de la balustrade.
Station sur borne en béton.
Station avec appui de la tête contre un poteau.
Un individu converse en station au milieu de la chaussée...