2002
Réseaux
Emergentes, divergentes ?
Les cultures mobiles
Ikka Arminen
S’appuyant sur les résultats d’études statistiques menées en Finlande et sur
ses propres recherches qualitatives concernant l’utilisation du téléphone
mobile, et notamment les services Wap et SMS, l’auteur s’interroge sur les
lenteurs d’adoption du Wap et, plus généralement, sur l’usage
interactionnel des services mobiles, malgré un contexte d’adoption rapide
des technologies mobiles dans ce pays. Il tente également d’analyser les
nouvelles tendances que sont le recentrage stratégique vers une technologie
du consommateur, le glissement des services mobiles autonomes vers des
services de support utilisateur et la diversification des plates-formes et
services technologiques, parallèlement à l’extension des segments de
consommation.
This paper draws on results of empirical studies undertaken in Finland, and
on the author’s own qualitative research on use of the mobile telephone, with
a particular focus on WAP (Wireless Application Protocol) and SMS (Short
Message Service) services. It examines the low adoption rate of WAP and,
more generally, of use of interactional mobile services, despite a context of
fast adoption of mobile technologies in that country. It also considers three
emerging, interrelated trends in mobile communications R&D: strategic shift
in focus from the technology as such to customer-oriented technology; a
move from freestanding mobile services to user-support mobile services; and
diversification of technical platforms and services in line with the expansion
of customer segments.
Cet article a pour but de compiler les résultats d’études portant sur
l’utilisation du téléphone portable en Finlande. Je m’intéresserai
plus particulièrement à l’utilisation des services Wap (
Wireless
Application Protocol) et SMS (
Short Message Service). Je commencerai
par introduire des données statistiques concernant l’état actuel de
l’utilisation finlandaise des téléphones portables. Je m’appuierai en
majorité sur les matériaux des statistiques finlandaises et du Centre de
recherche sur la consommation. Je présenterai également quelques aperçus
des débats en cours concernant le Wap. Des résultats-clé de mes propres
études qualitatives portant sur l’usage interactionnel des services mobiles
seront ensuite exposés. Enfin, certaines des tendances émergentes seront
discutées au regard de mes propres études et de l’importante littérature
finlandaise disponible sur les formes d’utilisation des téléphones
portables
[1].
Les résultats développés dans cet article peuvent être résumés de la façon
suivante :
- les communications mobiles ont très rapidement été adoptées en Finlande
tout en devenant partie intégrante de la vie quotidienne, que ce soit pendant
les heures de travail ou le temps libre. Bien que tous s’accordent à
reconnaître l’importance de la communication mobile, nous en savons peu
sur son contenu ou ses usages effectifs. De nouvelles méthodologies plus
strictes, privilégiant l’observation, devraient être appliquées pour mieux
saisir la nature des communications mobiles ;
- l’introduction des services Wap a été beaucoup plus lente et beaucoup
moins spectaculaire que les premières prédictions optimistes l’annonçaient.
Des raisons plus ou moins évidentes semblent retarder l’adoption du Wap.
La lenteur et le manque de fiabilité du service font partie des barrières
techniques. La politique de prix n’a pas été stimulante. Le réseau GPRS
-
General Packet Radio Service), récemment mis en place, pourrait pallier
certains des problèmes techniques et permettre une politique de prix plus
incitative. Etant donné la tendance à la miniaturisation du matériel qui
continue de prévaloir, il pourrait s’avérer plus compliqué de répondre aux
difficultés d’utilisation. Le développement des flux d’information pourrait
entraîner une diversification grandissante de l’équipement disponible. Le
type standard de téléphones portables pourrait se révéler insuffisant pour des
services plus élaborés ; reste à savoir si de nouveaux types de téléphones
vont supporter de nouveaux types d’activités sociales ;
- je parlerai également brièvement de trois nouvelles tendances
interdépendantes dans la recherche et le développement des communications
mobiles : recentrage stratégique vers une technologie centrée sur le
consommateur, glissement depuis des services mobiles pensés comme
autonomes vers des services mobiles orientés utilisateur, et diversification
des plates-formes et services technologiques parallèlement à l’extension des
segments de consommation. Ces tendances prises ensembles ont des
conséquences sociologiques évidentes. Des tendances techniques et
culturelles pourraient fusionner et faire que la diversification des appareils et
des services et l’importance grandissante de l’internet mobile accompagne
une diversification croissante de sous-cultures. Celles-ci suscitant des
modifications des relations avec les médias technologiques, de nouvelles
subdivisions culturelles sociologiquement évidentes pourraient apparaître,
modifiant les caractéristiques du marché.
Caractéristiques générales de l’utilisation du téléphone portable
en Finlande
En arrière-plan de cet article, voici quelques données statistiques générales
sur l’utilisation du téléphone portable en Finlande. Actuellement, plus de
80 % des Finlandais disposent au moins d’un téléphone mobile pour leur
usage personnel (tableau 1). La diffusion des téléphones mobiles s’est
également rapidement étendue à tous les groupes d’âge. L’âge moyen
d’obtention du premier téléphone portable a largement chuté et est ainsi
estimé, en 2001, à 10 ans. La tendance reste à la baisse. Le segment le plus
âgé de la population a aussi adopté le portable.
Tableau 1.
Individus disposant de leurs propres mobiles en fonction du sexe
et de l’âge (automne 2000)
Tilastokeskus, Ympäristömielipiteet 2000
Tableau 2.
Possibilité d’utiliser un mobile en 1999 et 1996
Tilastokeskus, Kolme vuotta tietoyhteiskunnassa
Tableau 3.
Appels passés par mobile en fonction
de la classe d’âge et de la durée d’utilisation du mobile en 1999
Tilastokeskus, kolme vuotta tietoyhteiskunnassa
Tableau 4.
Usage de SMS au cours des 7 derniers jours
selon l’âge et le sexe en 1999
Tilastokeskus, Matkapuhelin ja tietokone suomalaisen arjessa
Tableau 5.
Contenu des SMS selon l’âge en 1999
Tilastokeskus, Matkapuhelin ja tietokone suomalaisen arjessa
Le tableau 2 montre que la dynamique d’adoption a été très rapide. En 1996,
encore environ la moitié des foyers ne possédaient pas de téléphone
cellulaire, alors qu’en 1999, presque 90 % des foyers en possédaient un, et
80 % des personnes, à titre personnel. Le tableau montre que l’utilisation des
téléphones portables est un phénomène continu. Un nombre très faible de
gens ont cessé d’utiliser un portable. La personnalisation des portables est
également visible sur ce tableau. Au début de l’adoption du téléphone
portable en 1996, il était encore courant de le considérer comme la propriété
du foyer. Mais il est devenu de plus en plus personnalisé et on considère que
chaque membre de la famille a besoin d’un téléphone personnel.
La relation au portable varie selon les groupes d’âge. Pour les générations les
plus âgées, les portables complètent le téléphone filaire, et seulement un
faible pourcentage des appels est passé depuis un appareil portable
(tableau 3). Par contre, pour les plus jeunes, le portable est devenu le
principal moyen de communication : la plupart des appels sont passés d’un
appareil portable. Beaucoup des foyers composés de jeunes personnes ont
cessé d’utiliser un téléphone filaire. Cette tendance s’explique aussi par un
système de facturation des appels compliqué ayant pour conséquence un
coût moindre des appels passés à l’intérieur du réseau de l’opérateur,
comparé à celui des appels d’un portable vers une ligne fixe. A long terme,
la baisse du nombre de lignes fixes entraînera une baisse des connections
internet depuis le foyer. Il est trop tôt pour mesurer l’impact global de la
domination des portables sur les caractéristiques de consommation des autres
médias électroniques, même si, selon certaines projections, le média mobile
émergent pourrait aussi remplacer les ordinateurs domestiques. Pourtant, le
sort actuel du Wap ne laisse pas présager un futur de ce genre.
Les messages textuels sont devenus énormément populaires en Finlande
(tableau 4 – notez que la première ligne concerne ceux qui n’ont pas envoyé
de message textuel). En 2000,1 000 millions de SMS ont été envoyés, soit
environ 300 messages en moyenne par utilisateur de portable. Le phénomène
touche plus de 60 % de la population. Il est intéressant de noter que les
jeunes femmes en sont les plus grandes utilisatrices. Les données existantes
concernant les autres pays montrent que le succès des SMS, comme la
pertinence de la différence entre les sexes, se retrouvent dans un grand
nombre d’entre eux. Bien que les dynamiques sociales et culturelles de la
popularité des messages textuels n’aient pas encore été étudiées en détail, de
premières études font leur apparition
[2].
Le tableau 5 donne une idée générale de l’utilisation des messages textuels.
Il montre aussi quelques différences d’utilisation entre les classes d’âge. Il a
pu être observé que pour la plupart des gens, le portable n’est pas le média
principal pour des échanges interpersonnels verbaux de longue durée ; c’est
un média qui rend le contact possible. Cela est conforté par d’autres données
statistiques. La durée moyenne d’une conversation est passée de 90 minutes
par mois en 1995 à 139 minutes en 2000
[3] (statistiques de l’opérateur mobile
Sonera). Pourtant, la durée moyenne reste, sur une base journalière, de moins
de 5 minutes. Chez les plus jeunes, les portables sont en train de remplacer
les lignes fixes, ce qui va occasionner une augmentation de la durée des
communications mobiles. Le contenu des messages montre aussi que
beaucoup ont été rédigés en relation avec une autre occasion (pense-bêtes,
demandes de rendez-vous et annonces). Le téléphone portable semble donc
être plutôt utilisé ici comme support pour d’autres formes d’échanges que
comme substitut ou remplacement de contactes sociaux.
Tableau 6.
Utilisation des fonctions du téléphone mobile
Tableau 6. Utilisation des fonctions du téléphone mobile
(N=613)
Je n’ai
Je jamais
Je l’utilise Je l’utilise l’utilise J’ai essayé essayé/
quotidiennement chaque plusieurs quelques fois mon mobile
ou presque semaine fois par ne le
mois permet pas
% % % % %
Appels 87 10 3 0,2 0
Carnet
d’adresses 81 12 4 2 1
SMS 53 28 14 4 2
Journal d’appel 54 31 11 3 1
Renvoi d’appels 17 9 11 26 36
Choix de la
sonnerie 17 11 22 41 9
Calendrier 8 7 8 12 65
Horloge 59 13 7 5 17
Jeux 2 6 15 39 38
Calculatrice 4 14 21 27 34
Répondeur 38 19 10 5 27
Autres fonctions
(N=182) 21 12 9 9 48
Source : ERIKSON et al., 2001
ERIKSON et al., 2001
Tableau 7.
Usage des services mobiles
Tableau 7. Usage des services mobiles
J’ai Je n’ai jamais
Je l’utilise Je l’utilise Je l’utilise essayé essayé/mon
quotidiennement chaque plusieurs fois quelques mobile ne le
ou presque semaine par mois fois permet pas
% % % % %
Services
d’information 4 1 3 24 68
Météo 1 2 6 26 65
Bourse 1 5 1 16 77
Horaires
de transport 1 1 7 28 63
Autres services
de transport - 0* 2 13 85
Services de
recherche 3 11 20 34 32
(nom, adresse)
Numéro de
Téléphone,
pages jaunes)
Programmes
Télé et radio 0,5 0,5 1 5 93
Recettes
de cuisine - - - 3 97
Horoscopes,
indice de poids,
blagues et
autres services - 1 3 24 72
de
divertissement
Sonneries,
logos, icônes 2 6 23 55 14
Cartes
électroniques - - 1 14 85
et salutations
Réservation ou
achat de billets - 1 2 12 85
Achat de biens - 0* - 8 92
Banque
électronique 2 8 6 18 68
de location - - 1 5 94
Paris
et résultants
(par exemple - 1 2 8 89
loterie)
E-mail 4 3 6 15 72
Autre 4 3 5 7 81
* moins de 0,5 pour cent
Source : ERIKSON et al., 2001
ERIKSON et al., 2001
En complément des données statistiques relatives aux caractéristiques de
l’utilisation des portables, un nombre croissant d’études qualitatives portant
l’utilisation du portable
[4] comme phénomène culturel ont été menées. L’un
des résultats le plus intéressant montre que l’explosion de la « fièvre du
mobile » dans le milieu des années 1990 était liée à une innovation
technologique : l’intégration d’un répertoire au téléphone portable. A cette
période, les appareils munis de cette application ont gagné les parts de
marché de ceux qui ne la possédaient pas. Le portable à répertoire intégré
devint le symbole de la liberté « mobile » : l’utilisateur n’avait plus à se
souvenir ou à composer les numéros. Cette innovation technique, très
rapidement adoptée parmi les consommateurs, a modifié les configurations
comportementales. Cette caractéristique n’explique bien entendu pas à elle
seule le succès du portable dans les années 1990 dans son ensemble. Elle est
cependant un des principaux traits qui ont contribué à l’émergence du style
de vie « mobile ».
D’autres études basées sur l’observation sont cependant nécessaires pour
expliquer les usages effectifs des mobiles. Par exemple, on ne sait que peu
de choses, pour le moment, sur le contenu des conversations. On ne peut
donc encore rien avancer quant aux utilisations concrètes des portables au-delà des connaissances culturelles communes. Aussi les études en cours
d’analyse conversationnelle des échanges sur mobile apporteront des
éléments décisifs.
Introduction et adoption du Wap et des services mobiles
En 1997, Nokia a opéré un recentrage stratégique sur l’internet mobile, en vu
d’aller vers la société de l’information mobile. Pendant les deux années
suivantes, le débat finlandais sur les tendances émergentes de la
communication mobile fut largement dominé par ces même conceptions. En
termes techniques, ces conceptions impliquaient de tenir une thèse forte sur
la convergence des médias : les téléphones cellulaires étaient voués à
devenir des terminaux multifonctions. « Le portable deviendra un terminal
multifonction. Il se posera en point nodal de toute communication. C’est le
message que Nokia a décidé de mettre en avant, bien que cette société ait
perçu ces évolutions depuis longtemps
[5]. » En Finlande, comme au plan
international, le débat public avait associé l’explosion des échanges de
données était associée à l’émergence de nouveaux styles de vie. « La
troisième génération de moyens de communication – convergence des
portables et d’internet, accès à l’information sans fil haut débit, réseaux
intelligents et informatique omniprésente – modèlera, dès le prochain siècle,
nos façons de travailler, de faire nos courses, de payer les factures, de flirter,
de prendre rendez-vous, de faire la guerre, de nous comporter avec nos
enfants et d’écrire des poèmes
[6]. »
Dans un second temps, les tendances futures furent associées à un produit
qui était alors en gestation, le téléphone Wap. Dans le débat public, le Wap
fut d’abord perçu comme une matérialisation du futur. On vit à travers cette
technologie, une forme d’actualisation du futur dans le présent
[7]. La plupart
des premiers ethnographes des communications mobiles adoptèrent
également des points de vue plutôt utopiques. La communication mobile fut
décrite comme un aspect de l’apparition d’une société en réseau, dans
laquelle les communautés seraient réorganisées sur la base des
accomplissements des agents, sur leurs modes de vie et leurs centres
d’intérêts, et non plus sur des caractéristiques telles que l’âge ou la classe
sociale
[8]. On supposait également que la mobilité modifierait les conceptions
du temps : d’un mode linéaire, on passerait à un mode rythmique et non
linéaire. La connectivité sociale devait être sporadiquement créée par l’accès
de chacun aux autres quel que soit le moment. La société de l’information
mobile devait en un mot être flexible, réadaptable à tout moment et infinie,
débarrassée des frontières rigides entre le travail et le loisir
[9].
Les critiques du Wap apparurent en même temps que les premiers appareils
sortaient sur le marché. Dès 1999 les faiblesses techniques, le manque de
fiabilité des services, la lenteur et la faiblesse de qualité du contenu étaient
soulignées. Après que la sortie des services Wap grand public en 2000, la
plupart des points de vue adoptèrent en Finlande une orientation critique. Au
regard de ces premières réactions, la timidité de la lente diffusion du Wap
n’est pas une surprise.
Si l’on en croit une étude récente menée par le centre de recherche sur la
consommation, 11 % des personnes interrogées avait un téléphone Wap en
Finlande
[10]. L’étude a été menée sur l’internet ; les personnes interrogées, qui
disposaient d’un accès internet, furent sélectionnées au sein d’un échantillon
représentatif. On a donc été estimé que seulement 9 % des propriétaires de
téléphones portables finlandais avait un téléphone Wap en 2001. On peut
déduire quelques-unes des raisons du faible succès du Wap des observations
portant sur les usages des mobiles.
On peut clairement déceler quelques tendances dans les usages des mobiles.
Tout d’abord, l’utilisation des différentes fonctions offertes par les portables
se limite aux fonctions basiques (tableau 6). En général, seules quelques
fonctions basiques sont utilisées quotidiennement
[11]. La majorité des
fonctions proposées sur les appareils standard ne sont pas considérées
comme nécessaires pour un usage quotidien ou même hebdomadaire. En fait,
les téléphones sont utilisés uniquement pour passer des appels et envoyer des
messages, ou pour des usages associés à ces tâches primaires. Il est
intéressant de noter que les fonctions telles que les jeux, les calendriers ou
les calculatrices ne sont pas utilisées régulièrement. Néanmoins, environ un
tiers des utilisateurs de portable ont essayé au moins une fois quelques-uns
des services offerts par leur mobile. Mais comme le tableau 7 le montre, leur
utilisation est restée marginale.
Lorsqu’on analyse le segment des utilisateurs de portables qui ont eu recours
aux services mobiles (un tiers des utilisateurs), on remarque que la plupart
des utilisations ont été occasionnelles ou expérimentales. Assez peu
d’utilisateurs ont utilisé les services mobiles plusieurs fois et seulement un
très faible pourcentage a commencé à le faire quotidiennement. En d’autres
termes, l’attrait des services mobiles s’est révélé très faible. Beaucoup
d’utilisateurs ont essayé quelques services mais ne les ont pas trouvés
suffisamment attrayants ou utiles pour continuer à les utiliser régulièrement.
Les services e-mail et d’information font partie des services mobiles les plus
utilisés, mais ne touchent que 4 % des utilisateurs de façon régulière. L’e-mail n’étant actuellement disponible que sur quelques appareils parmi les
plus perfectionnés, nous pouvons supposer que l’élargissement de cette
gamme de produit verra une augmentation rapide de ces usages.
Jusqu’ici, les communications mobiles n’ont rencontré de succès que dans la
mesure où elles venaient en complément d’autres moyens de
communication. En revanche, elles ne sont pas parvenues à se substituer à
d’autres médias. Les mobiles ont plutôt été utilisés pour compléter d’autres
formes de communication interpersonnelle. Les portables ont rendu ces
formes de communications possibles en s’imposant dans des contextes où il
n’existait pas d’autre média disponible. Par contre, les services mobiles, tels
que les infos, les programmations et les services bancaires doivent faire face
à la concurrence de services existants, qu’ils n’ont jusqu’à présent pas réussi
à remplacer. Les e-mail mobiles ouvrent donc de nouvelles perspectives dans
la mesure où ils n’ont pas à subir la concurrence d’un autre média. Ils auront
également un fort potentiel de diffusion rapide si les problèmes pratiques
d’utilisabilité sont résolus.
Il est également intéressant d’observer, qu’en moyenne, les utilisateurs de
mobiles ne possèdent pas les connaissances nécessaires concernant les
possibilités de recourir à des services mobiles. La plupart des services
mobiles mentionnés dans le tableau sont accessibles à partir de messages
textuels. Ils devraient donc l’être pour tous les utilisateurs dont les
équipements supportent ce type de fonction. Les utilisateurs restent
néanmoins ignorants des capacités de leur matériel. On peut également noter
que les chiffres sous-estiment l’utilisation de services de loisir (mélodies,
logos, icônes, etc.) auxquels les utilisateurs ont plus souvent recours selon
les données fournies par les opérateurs (factures).
La section suivante nous permettra d’approfondir notre compréhension de
l’utilisation des services mobiles en analysant les interactions rendues
possibles par les appareils Wap. Cela nous donnera une vision plus concrète
des expériences des utilisateurs, tout en faisant la lumière sur le manque de
succès du Wap.
Visions interactionnelles sur les problèmes du Wap
Qu’est-ce qui n’a pas marché avec le Wap ? La plupart des problèmes du
Wap se situent au niveau de l’interaction entre l’appareil et l’utilisateur
[12].
Sur trois études que j’ai menées, la première traitait des interactions
d’utilisateurs novices avec leurs portables Wap, et les deux autres
s’intéressaient aux utilisateurs plus expérimentés : des professionnels des
télécommunications qui pouvaient utiliser leur téléphone gratuitement et des
clients des services mobiles offerts par Radiolinja. Les données ont été
collectées de septembre 2000 à juin 2001. Dans l’ensemble de ces études,
nous avons réalisé des enregistrements vidéo d’usages de services
actuellement disponibles, enregistrements qui ont par la suite été analysé
grâce à des méthodes d’analyse conversationnelle (CA) appliquée. Les
clients de Radiolinja et les professionnels des télécommunications ont
également été interviewés. Certaines interviews ont, en outre, été
accompagnées d’observations ethnographiques
[13]. Pour les utilisateurs
novices, la navigation posait d’énormes problèmes, alors que pour les plus
expérimentés, la lenteur, les délais et les erreurs techniques constituaient de
gros inconvénients, si bien que l’utilisation des services mobiles devenait
une expérience pénible qui n’en valait pas la peine.
D’autres études ont mis l’accent sur des problèmes d’utilisabilité,
notamment celle qui fut conduite par Ramsay et Nielsen en 2000
[14]. Les
résultats des études conduites avec l’analyse conversationnelle permettent de
détailler et d’approfondir les résultats des études plus classiques. Par
exemple, la lenteur des services a été à plusieurs reprises désignée comme la
plus grande faiblesse du Wap. Ramsay et Nielsen ont compté le temps qu’il
fallait pour accomplir une tâche banale avec un téléphone Wap, comme
trouver des informations de transport. Dans la plupart des cas, les temps
moyens étaient assez élevés, allant d’un peu plus de 30 secondes à plusieurs
minutes. Il est évident que le temps mis à accomplir une tâche est important
pour les utilisateurs. Nous discuterons de ce point grâce à l’extrait suivant
qui nous fournit un exemple typique de la façon dont la frustration de
l’utilisateur croît avec l’accumulation de retards consécutifs. Mes résultats
confirment donc des études plus anciennes.
L’examen de l’interaction montre que l’organisation de l’attente peut être
aussi importante que sa longueur. Du point de vue de l’utilisateur, l’attente
est perçue différemment selon qu’elle apparaisse en une seule fois ou qu’elle
se répète à plusieurs reprises, à l’occasion d’étapes successives. Dans le cas
de l’attente unique, l’utilisateur peut lancer une requête et laisser à l’appareil
le temps nécessaire pour l’accomplir. Alors qu’une attente distribuée sur
plusieurs étapes exige de l’utilisateur une attention plus ou moins continue,
qui transforme l’expérience en une frustration. Il est important de noter que
contrairement aux ordinateurs personnels connectés à l’internet, les mobiles
standard ne sont pas capables d’exécuter deux activités parallèles. En raison
d’une absence de données sur ce point, nous ne pouvons que spéculer sur le
fait que les usages des mobiles exigent plus de temps que la moyenne des
sessions réalisées depuis des PC.
Un extrait issu de notre corpus consacré à l’interaction utilisateur
expérimenté avec son mobile montre clairement l’organisation de l’attente
et la frustration qui en découle. Ici l’utilisateur, un professionnel des
télécommunications, est compétent, motivé et n’a pas à se soucier de la
facture, qui sera payée par l’employeur. Pourtant, l’interaction avec
l’appareil devient frustrante alors que les délais d’attente s’accumulent.
L’utilisateur cherche des infos sur les films actuellement à l’affiche. Peu
avant le début de cet extrait, il a tenté de contacter le « Cinema Palace »
mais il se trouve que le service est momentanément indisponible. La
première tentative a pris environ 1 minute : 25 secondes pour aller du
menu au service, 28 secondes de temps de connexion au service pour
réaliser qu’il ne fonctionne pas, puis 7 secondes pour procéder à une
évaluation et se réorienter avant de lancer une requête our un autre service.
Après la tentative ratée, la personne essaie le service FinnCinema (voir
l’extrait 1).
Extrait 1. Wap et SMS [15]
1 <retour>
2 [{<FinnCinema>} ((l’utilisateur sélectionne FinnCinema))
3 [{CinemaPalace, Maxim}
4 (.)
5 [{vers la page d’accueil} ((le menu se bloque un instant))
6 [{recommencez}
7 [{selectionnez}
8 (.)
9 {appelle n :o xxxxx} ((annonce automatique, reste environ 4
secondes))
10->U : hohhoi ((baillements))
11 (1.0)
12 U : °oh oui°.
13 [{FinnCinema ((voit apparaître des cercles dans un
des coins
14 ->U : [Bien il faut encore demander supérieurs de l’écran, qui
indique que
15 (6.0) l’appareil se connecte))
16 U : Il y a un nouveau film sur les joueurs de foot,
17 Essayons maintenant de savoir quand il passe au TennisPalace. ((un
cinéma))
18 On touche au but
19 (3.0)
20 ->U :Maintenant, si ce truc voulait bien comprendre qu’on veut vraiment
l’utiliser
(0.5) UHM
21 (4.0)
22 U : Bon, ça tourne toujours ; je suppose qu’il continue (0.5) de
chercher
23
24 [{FinnCinema Wap}
25 [{Ville :}
26 [{[Helsinki]}
27 [{Date :}
28 [{[Aujourd’hui]}
29 [{<Entrer>}
30 U : >oui< (0.5) La ville est Helsinki, le jour est aujourd’hui
31. ((l’utilisateur accepte “Helsinki” et “Aujourd’hui” à l’affiche,
navigue à
32. l’intérieur du menu pour choisir le film et sélectionne finalement
33. « résultats »)).
34.32 ->U : Est-ce que je peux définir le film quelque part ? (0.5)
35.33 -> Bon non
34 <Résultat>
35 (10.0)
Avant le début de cet extrait, l’utilisateur a passé environ une minute et demie
à chercher des infos sur un film, sans succès. A la ligne 10, après avoir
demandé l’ouverture d’un nouveau service, il se met à bailler et à la ligne 14,
alors qu’il recommence, le côté répétitif se fait ressentir. Puis après 10
secondes, alors que l’appareil tente encore de se connecter au service,
l’utilisateur fait part de sa frustration : « maintenant, si ce truc voulait bien
comprendre qu’on veut vraiment l’utiliser » (ligne 20). A ce point-ci, il
commence à perdre patience. Il est fort probable que, sans l’enregistrement
vidéo, il aurait alors laissé tomber. Puis environ 5 secondes plus tard,
l’appareil parvient enfin à se connecter au service. Aux lignes 32-33,
l’utilisateur essaie de préciser le film, mais la conception du service ne le
permet pas. Il se met donc en quête d’un raccourci vers l’information qu’il
cherche, mais le service ne le permet pas non plus. Par la suite, il lui faudra
environ une minute pour parcourir l’ensemble des films avant de trouver le
sien. La durée totale nécessaire à l’ouverture de la page d’information d’un
simple film s’élève à 2 minutes et 50 secondes, ce qui est intolérable pour une
tâche si élémentaire. Il est aussi important de noter que l’origine de ce délai est
purement d’ordre technique. L’utilisateur n’a fait aucune erreur qui puisse
l’augmenter. Pour couronner le tout, la page trouvée après ces 2 minutes et
50 secondes n’a pas pu s’ouvrir à cause d’une erreur technique. L’exemple
parle de lui-même. Malheureusement, les expériences d’utilisation du Wap
ressemblent trop souvent à celle-ci. Même si l’utilisateur parvient à naviguer
avec le téléphone, la recherche de l’information entraîne de nombreux délais
successifs et la somme des erreurs techniques est élevée et peu supportable. La
plupart du temps, l’utilisation du Wap n’en vaut donc pas la peine : les usagers
les plus expérimentés n’ont pas le sentiment de disposer d’un contrôle.
L’utilisation leur donne plutôt un sentiment d’impuissance.
Pour les utilisateurs novices, le Wap n’est pas plus clément. Ils ne semblent
pas toujours capables de distinguer leurs propres erreurs des erreurs
techniques, et s’attribuent la responsabilité de ces faibles performances. Ce
type de sujets a souvent tendance à produire des auto-attributions négatives
centrées sur leur manque de connaissance. Le Wap entraîne chez eux des
sentiments d’incompétence. L’analyse de l’interaction entre l’utilisateur et
l’appareil montre les origines de tels sentiments. Tout d’abord, la navigation
leur pose de très gros problèmes. L’analyse démontre que de nombreuses
difficultés naissent du fait que l’utilisation de l’appareil s’enracine dans les
attentes culturelles des utilisateurs tout en reposant sur des raisonnements en
situation. L’assignation des référents ou les inférences permettant de
comprendre le résultat d’une action (lorsque celle-ci n’est pas connue à
l’avance) s’enracinent dans les connaissances culturelles tacites des
utilisateurs. Les présupposés culturels de l’utilisateur semblent également
différer des idées de design manifestées par l’artefact
[16]. Je n’aurai
malheureusement pas la possibilité de développer l’ensemble de ces
questions ici. Aussi je me limiterai à la présentation de deux exemples, à
travers lesquels j’essaierai de montrer quels rapports s’établissent entre les
présupposés culturels des utilisateurs et l’utilisation des mobiles.
L’extrait 2 provient de l’enregistrement vidéo d’une session réunissant
deux novices utilisant un mobile Wap en septembre 2000, alors que ces
services n’étaient proposés au public que depuis quelques mois. B utilise le
téléphone : il le tient et c’est lui qui appuie sur les touches. A l’assiste. C est
l’organisateur du test qui peut éventuellement intervenir et leur poser des
questions sur leur compréhension des procédures. Les utilisateurs devaient
trouver des informations sur l’indice de la bourse de Helsinki (HEX). B
contacte Merita Banque.
Extrait 2 [17]
1 <SELECTIONNE LA BANQUE MERITA>
2 A : on y est
3 {LE SERVICE EST CONTACTE}
4 B : Je ne – oh non
5 A : On ferait peut-être mieux d’essayer autre chose
6 ( - - )
7 B : Où est-ce qu’on est ?
8 A : Au menu économique
9 {BIENVENUE CHEZ MERITA}
10 A : Bon maintenant on est chez [Merita
11 B : [Merita
12 hhh
13-> A : NON on n’obtient rien sans identifiant
14-> B : [rien, rien, rien
15 OK [<SORTIE>=
16 ={ECONOMIE}
17 C : Est-ce que vous avez déjà utilisé le Wap ?
18 ((défile))
19 A : Jamais
20-> C : Mais vous savez quand même qu’il faut avoir un identifiant
21 A : Oui=
22 B : =Oui
23 A : oui, je sais que pour ces services bancaires, il en faut
24 un
25 B : [Oui, tu en a besoin] Oui, je le sais aussi
26 ((défile))
A la ligne 7, tandis que l’appareil est en train de se connecter au service, B
demande « où est-ce qu’on est ? » et manifeste ainsi que le caractère
hasardeux de la sélection précédente. Après que les utilisateurs aient compris
qu’ils étaient entrés sur le service Wap de la banque Merita (lignes 10-11), A
s’aperçoit qu’il ne pourra l’utiliser sans identifiant,
i.e. sans être enregistré
comme utilisateur du service (ligne 13). B confirme cette évaluation à la ligne
14 (chevauchement) et quitte immédiatement le service à la ligne 15. Cette
séquence permet à C, l’organisateur du test, de leur poser des questions sur
leurs connaissances (lignes 17,20). Ses questions montrent indirectement
qu’elle a compris qu’ils ont fait une erreur. A et B ne saisissent cependant pas
cette indication et continuent à penser que ces services bancaires sont réservés
aux clients enregistrés. A et B disposent de connaissances d’arrière-plan,
comme le fait que certains services bancaires exigent une inscription. Se
basant sur leur connaissance de l’existence de restrictions à l’accès aux
services bancaires, ils procèdent à une généralisation (fausse) : tous les
services proposés par les banques nécessiteraient de s’inscrire préalablement.
Il s’agit d’une opération ordinaire du raisonnement culturel, du type de celles
qui président à la construction des stéréotypes culturels tels l’ethnicité
[18]. Ici,
les postulats des utilisateurs font qu’il leur est pratiquement impossible de
trouver les informations boursières qu’ils devaient chercher.
Cet exemple suscite également des questions d’ordre méthodologique :
reflète-t-il seulement la pauvreté de l’organisation de la situation du test ?
Les organisateurs auraient-ils dû fournir un plus grand nombre
d’informations aux participants ? En effet, dans la plupart des situations de
test utilisateur, les instructions données aux participants sont beaucoup plus
précises. Mais des utilisateurs mieux informés ne se comportent pas comme
des utilisateurs typiques, ce qui peut nous faire passer à côté de nombreux
problèmes élémentaires
[19]. En revanche, la situation présente comportait de
bonnes raisons de produire de pauvres résultats au test
[20]. Le test a alors pu
révéler un ensemble d’attentes culturelles fondamentales, assez largement
répandues, et qui constituent la source de multiples problèmes rencontrés par
les utilisateurs du Wap. Le design du service aurait dû être pensé de manière
à contrecarrer ces attentes culturelles. Par exemple, l’ouverture du service à
un public indéterminé aurait dû être indiqué quelque part aux utilisateurs.
On a retrouvé assez souvent chez les utilisateurs novices des types variés de
fausses alarmes,
i.e. l’utilisateur pense avoir fait une erreur ou bien avoir tout fait
correctement alors qu’en fait, il a produit une erreur
[21]. Dans l’extrait 3, les
utilisateurs nourrissent de fausses attentes quant au résultat de leur action et ne le
perçoivent donc pas comme il le faudrait. Ils (K = l’utilisateur, N = son assistant,
O = l’organisateur du test) sont à la recherche d’informations boursières à partir
des pages Wap du journal boursier. A la ligne 6, K sélectionne l’item
« informations », mais il est choqué par le réponse du service (lignes 7-9).
Extrait 3
1 {TRADE JOURNAL}
2 N : #O[u :i#
3 O : [qu’est-ce qu’on a ensuite
4 N : les infos
5 K : les infos
6 [<SELECTIONNE LES INFOS> ¯
7 [{APPEL DU SERVICE} ¯
8 N : Non, non, [non ¯
9 [<ANNULER> ¯
10 K : Encore pareil
11 [PAS DE REPONSE DU SERVICE}
12 N : Revenons en arrière alors
13 K : [Essayons depuis
14 un autre endroit alors.
15 [{TRADE JOURNAL}
Ici, les utilisateurs paniquent après l’annonce « appel du service » (ligne 7).
L’assistant laisse échapper un « non, non, non » nerveux (ligne 8), et l’autre
sélectionne automatiquement « annuler » à la ligne 9. Une fois de plus, les
utilisateurs ont réagi unanimement et immédiatement, démontrant une
compréhension partagée. C’est l’annonce qui est la source du trouble. Elle
peut en effet avoir un sens double. Ici, elle sous-entend que la connexion au
service est en cours. Mais les utilisateurs ne possèdent pas le savoir technique
suffisant et ne saisissent pas ce sens-là. Par conséquent, l’utilisation du mobile
est interrompue. Une fois encore, on pourrait dénoncer le manque
d’indications qui leur sont données. Mais une bonne part du problèmes
provient de la différence de terminologie entre les fournisseurs de services.
Dans l’extrait 2, la phrase « le service est contacté » (ligne 3) remplace « appel
du service » (ligne 7, extrait 3). Des formes du type « le service est contacté »
ou « contact du service » supportent moins ce type de malentendu. On
remarque encore une fois que l’origine de ce problème d’utilisation réside
dans un design peu abouti. On peut également noter qu’aucun des problèmes
présents dans les extraits 1 et 2 n’est d’ordre technique au sens strict. Les
résultats des études d’analyse conversationnelle font apparaître l’étendue des
différences entre les postulats des utilisateurs et ceux des concepteurs
[22].
Pour des utilisateurs novices, la navigation avec un téléphone Wap est donc
intrinsèquement source de confusions. Je n’ai pu, pour des raisons de place,
montrer que deux exemples illustrant les difficultés auxquelles ces
utilisateurs font face. Une inspection détaillée de l’interaction utilisateur
appareil peut permettre d’identifier les différentes sources de ces confusions.
Le problème central que rencontrent ces utilisateurs dérive du caractère
indéterminé des termes utilisés dans les menus. Cette indétermination cause
des difficultés conceptuelles à saisir les hiérarchies des menu et leur
organisation. De plus, la faiblesse des interfaces, qui ne prennent pas en
compte le raisonnement et les attentes culturelles des utilisateurs, les
conduisent à interpréter les indications données à l’écran de manière
différente de ce qui a été prévu par la conception. Il est bien entendu difficile
de séparer clairement les limites techniques des autres types de problème. La
petite taille de l’écran et la lenteur de la transmission de l’information réduit
sévèrement les possibilités du design des services. Ceci suggère que la
simplicité serait donc la valeur-clé du succès du design d’un service Wap.
Il arrive aussi aux utilisateurs plus expérimentés de rencontrer des problèmes
de navigation. Même s’ils parviennent à naviguer, ils ne peuvent pas vraiment
s’améliorer du fait des délais et des multiples erreurs techniques. Dans leur
forme actuelle, les services mobiles ne permettent pas d’éprouver la liberté
« mobile ». Ils sont trop peu fiables et rapides pour fournir aux utilisateurs des
appuis suffisants dans leurs activités quotidiennes. Leur succès est donc lié à
une recherche de fiabilité et à l’activation rapide de possibilités d’action pour
l’utilisateur, ce qui lui permettrait d’enrichir sa vie via des capacités
supplémentaires d’action. Actuellement, l’immaturité du design est un frein à
la popularité du Wap, du moins en ce qui concerne son stade GSM. L’actuel
GPRS pourra-t-il réaliser les promesses du Wap et jusqu’à quel point ?
On peut signaler trois tendances émergentes interdépendantes. Ou, pour être
plus précis, le développement de services mobiles plus adéquats dépend de
la capacité à relever trois défis :
- opérer un changement stratégique en abandonnant la recherche de
technologies pour elles-mêmes au profit de l’élaboration de technologies
centrées sur les utilisateurs,
- concevoir non plus des services fermés sur eux-mêmes mais des services
mobiles ouverts sur les utilisateurs,
- diversifier les plates-formes techniques et les services pour répondre à la
diversification des types de consommateur.
A la fin des années 1990, l’expression « internet mobile » pointait aussi vers
l’invention de services mobiles. Durant la fièvre de l’internet mobile, le temps
était de l’argent. Face à une infinité de marchés possibles, l’avenir semblait
plein de promesses. Devant le manque de temps, on pensa que la simple
traduction de pages web en pages Wap serait suffisante, comme si cette
démarche pouvait aboutir à livrer un pack de services prêt à l’usage. Ainsi, le
problème de la multimodalité, la présence de médias multiples, n’était pas
suffisamment pris en compte. Ce n’est que plus tard que la nécessité, pour la
fonctionnalité des services, d’avoir un design approprié aux possibilités et
appareils est apparue clairement. Du point de vue de l’utilisateur, les services
mobiles doivent remplir deux fonctions basiques : faire gagner du temps et
tuer le temps. Les services fonctionnels de gain de temps doivent exploiter les
possibilités offertes par le matériel i.e. fournir un accès communicatif en temps
réel à des sources d’informations extérieures et être sensibles à la localisation
de l’utilisateur. Tous les systèmes « chaotiques », comme la météo, le trafic,
les infos (bourse, infos nationales, internationales, locales, sport, etc.) sont
sensibles à la pénurie d’informations de par le caractère imprévisible du cours
des événements. Les services mobiles en temps réels concernant ces systèmes
font donc partie des applications-clés qui permettent de gagner du temps. De
même, les services de localisation représentent une extension naturelle, vers
laquelle doit tendre l’équipement. Pourtant, tant que les conditions
d’utilisations ne seront pas améliorées, il ne faudra pas s’attendre à un essor de
la popularité de ces services.
Ensuite, les premiers services mobiles étaient considérés comme des produits
qui se suffisaient à eux seuls. On ne s’intéressait pas à la multimodalité et on
pensait que le contenu recherché par les consommateurs ne différait pas de
celui qu’ils cherchaient à partir d’un autre média. Cependant, les études
montrent que les utilisateurs sont extrêmement sélectifs en ce qui concerne
l’utilisation de leur matériel. Pour cette raison, les services devraient aller dans
le sens des utilisations effectives, au lieu d’être pensés comme des entités
autosuffisantes et fermées sur elles-mêmes. Cela signifie que le SMS devrait
être étendu et fusionner avec l’e-mail. D’autres services devraient être ajoutés
aux fonctions basiques, tels des messages photo et autres suppléments
multimédias aux messages textuels
[23]. Ces services ne délivrent plus des
contenus finalisés et indépendants que le fournisseur apporte à l’utilisateur.
Apportant une forte valeur ajoutée, ces services viennent nourrir la boîte à
outils des usagers et enrichir ainsi leurs possibilités communicationnelles. De
cette manière, l’accent est mis sur les besoins des utilisateurs et sur
l’enrichissement technique de leurs pratiques effectives, confirmant une
tendance qui délaisse les services autonomes et fermés pour des services-boîte
à outils, ouverts aux innovations des utilisateurs.
Enfin, la conjonction des tendances à la miniaturisation des appareils et à
l’extension de leurs capacités d’information est un véritable défi lancé au
design. Il se peut que l’interface des appareils miniaturisés réduise leur
chance de devenir des « terminaux multifonctions ». La spécialisation
grandissante de l’équipement pourrait au contraire s’avérer nécessaire pour
assurer une fonctionnalité satisfaisante. Par exemple, le Nokia
Communicator peut être vu comme un outil de travail mobile efficace mais,
de par cette configuration, il est moins pratique dans les activités de loisir.
Les portables standard pourront pour leur part s’avérer suffisants pour les
consommateurs qui n’auront qu’un besoin limité d’utiliser les nouvelles
fonctions multimédias mobiles. En effet, ces équipements suffisent pour les
fonctions communicatives basiques, i.e. ils permettent les communications
verbales à distance et l’envoi de messages textuels courts. Il se peut que les
consommateurs réalisent qu’ils n’attendent rien de plus de leur terminal
mobile. La recherche sur le design porte actuellement ses efforts sur la
création, ciblée vers le public adolescent, d’appareils multimédias.
Néanmoins, la tendance générale favorise la diversification des appareils et
services déjà existants afin de répondre à la diversification des groupes
sociaux par un spectre élargi de produits.
Les portables ont pris une part importante dans la vie des Finlandais. Mais la
plupart d’entre eux demeurent néanmoins conservateurs quant à leurs
habitudes d’utilisation. En général, seules les fonctions basiques des portables
sont utilisées quotidiennement. Les services mobiles ont eu un succès très
limité en Finlande. La plupart des problèmes rencontrés par le Wap sont
associés aux insuffisances du design des interfaces. Pour se populariser, les
applications de l’internet mobile devront être aussi faciles d’utilisation que le
sont les fonctions basiques des portables. Dans tous les cas, les services
mobiles devraient être conçus dans le but d’enrichir les comportements
communicatifs des utilisateurs plutôt que dans le but de remplacer des formes
basiques de la communication. On élabore actuellement un éventail diversifié
et ciblé d’appareils, qui voudraient épouser la variété des styles de vie et des
intérêts des sous-groupes de consommateurs.
Traduit de l’anglais par Charlotte Cabaton et Marc Relieu
·
ARMINEN I. (2001), A Simplest Systematics for the Organization of User-Device
Interaction, Poster présenté lors de la 11e Conférence sur les Recherches sur la
Conversation, Santa Barbara, juillet 2001.
·
ERIKSSON P., HYVÖNEN K., RAIJAS A., TINNILÄ M. (2001),
Mobiilipalvelujen käyttö 2001 – asiantuntijoille työtä ja miehille leikkiä ?,
[L’utilisation des services mobiles en 2001], Kuluttajatutkimuskeskus, Työselosteita
ja esitelmiä 63/2001.
·
GARFINKEL H. (1967), Studies in ethnomethodology, Englewood Cliffs, NJ,
Prentice-Hall
·
HELYAR V. (2001), « Usability of Portable Devices : The Case of Wap », In Brown
B., Green N. et Harper R. (eds), Wireless World : Social and interactional Aspects of
the Mobile Age, Londres, Springer-Verlag.
·
KASESNIEMI E.-L., RAUTIAINEN P. (2001), Kännyssä piilevät sanomat. Nuoret,
väline ja viesti, Tampere, Tampere University Press (à paraître en anglais).
·
KOPOMAA T. (2000), The City in Your Pocket : Birth of the Mobile Information
Society, Helsinki, Gaudeamus.
·
KOSKINEN I., KURVINEN E., LEHTONEN T.-K. (2001), Mobiili kuva, Helsinki,
Edita/IT Press (à paraître en anglais).
·
KURVINEN E., I. KOSKINEN (2000), Utilizing Situated Action Perspective in
Usability Testing. http ://reports.razorfish.com/reports/helsinki.pdf
·
MAYNARD D.W., MARLAIRE C.L. (1992), « Good reasons for bad testing
performance : the interactional substrate of educational exams », Qualitative
Sociology, 15, p. 177-202.
MÄENPÄÄ P. (2001), Mobile Communications as a Way of Urban Life. Mobilize !
Interventions in the social, cultural and interactional analysis of mobility, ubiquity
and information & communication technology, Conférence Mai 29th -30th, 2001.
Digital World Research Centre, University of Surrey.
·
PETERI V. (2000), « Matkapuhelimen hankinta ja käyttö : tapaus Wap », Kohti
yksilöllistä mediamaisemaa, Kuluttajatutkimukset-hanke, teknologiakatsaus
98/2000. Helsinki, TEKES.
·
PALEN L., SALZMAN M. (2001), « Welcome to the Wireless World : Problems
Using & Understanding Mobile Telephony », In Brown B., Green N., Harper R. (ed)
Wireless World. Social and Interactional Aspects of the Mobile Age.
·
PANTZAR (2001), « Edison, Kodak ja mobiilin kuvan juurtuminen – ennakoivaa
historian kirjoitusta », In Koskinen I., Kurvinen E., Lehtonen T.-K., Mobiili kuva.
Helsinki, Edita/IT Press.(à paraître en anglais).
·
RAMSAY M., NIELSEN J. (2000), Wap Usability Déjà Vu : 1994 All Over Again.
Rapport d’une étude de terrain à Londres, Automne 2000. Nielsen Norman Group.
hhttp :// www. Nngroup.com/reports/wap
·
SAJAVAARA K., LEHTONEN J. (1997), « The silent Finn revisited », In Jaworski
A. (ed.), Silence : Interdisciplinary Perspectives, Berlin, Mouton de Gruyter.
·
SELLEN A.J., HARPER R.H.R. (2001), The Myth of the Paperless Office.
Cambridge, The MIT Press.
·
SUCHMAN L., (1987), Plans and situated action : the problem of human-machine
communication, Cambridge, Cambridge University Press.
·
STEINBOCK D. (2001), The Nokia Revolution. The Story of an Extraordinary
Company That Transformed an Industry, Amacom, American Management
Association.
·
TUOMI I. (2001), From Periphery to Center : Emerging Research Topics on
Knowledge Society. Helsinki : TEKES, 116/2001.
http :// www. tekes. fi/ julkaisut/ Emerging_Research_Topics_on_Knowledge_Society. pdf
·
WEILEMANN A., LARSSON C. (2001), « Sharing the Mobile : Mobile Phones in
Local Interaction », In Brown B., Green N. et Harper R. (eds), Wireless World :
Social and interactional Aspects of the Mobile Age, Londres, Springer-Verlag.
[1]
En plus du financement public, la recherche a obtenu le soutient de l’Elisa Research
Foundation et bénéficié du support technique de l’opérateur mobile Radiolinja.
[2]
KASESNIEMEN et RAUTIAINEN, 2001.
[3]
Les messages SMS n’entrent pas dans le calcul du temps de parole.
[4]
KOPOMAA, 2000 ; MÄENPÄÄ, 2001 ; KASESNIEMI et RAUTIAINEN, 2001.
[5]
LINTURI, cité dans STEINBOCK, 2001, XXVI.
[6]
WIRED, printemps 1999, cité dans STEINBOCK 2001, k XXIV.
[7]
PERETI 2000 ; PANTZAR, 2000.
[8]
TUOMI, 2001.
[9]
KOPOMAA 2000 ; MÄENPÄÄ, 2001.
[10]
ERIKSSON
et al. 2001.
[11]
Ceci est naturellement vrai pour les produits les plus perfectionnés, qui offrent une gamme
étendue de fonctions, dont un consommateur moyen n’utilise qu’une petite fraction chaque
jour.
[13]
Les premières données de ces études ont été collectées à la suite d’une expérience menée
dans le cadre du cours de méthodes qualitatives du département de sociologie de l’Université
d’Helsinki, en avril 2000. Les sujets étaient des étudiants (12 femmes, trois hommes ; 12
étudiants en sociologie, 3 diplômés en design industriel et un en phonétique). Mis à part les
designers industriels, qui étaient des utilisateurs plus expérimentés du Wap, les sujets
n’avaient aucune expérience d’utilisation de portables Wap mais possédaient tous un
téléphone mobile standard. L’expérience était organisée dans le but de produire un modèle de
test d’utilisation. Les sujets travaillaient par binôme et devaient par exemple vérifier l’index
HEX (l’index général de la bourse de Helsinki), les prix des vols pour Sydney ou encore les
heures d’ouverture du musée Heureka (musée des sciences et des technologies de la ville de
Helsinki). Les séances étaient filmées, majoritairement à l’aide de deux caméras numériques.
La camera 1 était fixée sur l’écran de l’appareil en service et la caméra 2 filmait
l’environnement, notamment les interactions visuelles au sein du binôme. En sont ressorties
deux heures fois deux d’enregistrement pour la caméra 1 et une heure plus deux heures pour
la caméra 2. Une partie du matériel a été interprétée grâce aux conventions CA.
Les autres données ont été collectées au cours d’études distinctes pour lesquelles des
utilisateurs de services mobiles ont été contactés. Dans la plupart des cas, une personne était
interviewée puis on lui demandait de montrer de quelle façon elle se servait du type de
services qu’elle utilisait le plus souvent (la plupart des personnes interrogées étaient des
hommes). Ces séances étaient filmées à l’aide d’une caméra.
Dans quelques cas, des sujets de l’étude étaient observés en contexte naturel, mais le budget
ne le permettait malheureusement pas toujours. Il est relativement difficile de faire des
observations ethnographiques sur l’utilisation des services mobiles dans la mesure où elle se
concentre sur quelques brefs moments de la journée. Le suivi des sujets en contexte naturel
est donc une procédure très exigeante en temps. De plus, faire ce suivi sans caméra risque
d’aboutir à une compilation d’anecdotes, alors que le faire avec une caméra remet en cause
l’authenticité de la situation. En général, on obtient de meilleurs résultats en ethnographie s’il
existe des caractéristiques ritualisées de comportements sociaux (pour un très bon compte
rendu des attitudes de « partage » de portables chez les adolescents, voir WEILENMANN et
LARSSON 2001).
L’étude est donc limitée, dans la mesure où elle ne peut pas fournir de description détaillée
empirique des connections entre les utilisations des services mobiles et les activités sociales
quotidiennes. Cependant, on a pu avoir une idée des caractéristiques actuelles de l’interaction
entre l’utilisateur et l’appareil. Quelques-unes des caractéristiques d’utilisation montrent des
invariances qui s’appliquent à un certain nombre de contextes, permettant de deviner des
caractéristiques de l’interaction dans les contextes actuels. Les interviews ont été utilisées en
complément, offrant une vision des tendances quotidiennes de l’utilisation des services
mobiles (pour les réflexions méthodologiques sur l’utilisation de méthodes de collecte de
données multiple, voir SELLEN et HARPER, 2001).
[14]
Voir aussi HELYAR, 2001.
[15]
La conversation est transcrite conformément aux standards de la CA. La transcription
inclut les activités des utilisateurs, les principaux items des menus et affichages. Ce système
de transcription est conçu par llpo Koskinen.
<SELECTIONNE LA PAGE D’OUVERTURE> exécute une action
{SYDNEY 2001} menu (ou page, ou état) ouvert
La position du curseur est signalée par le soulignement
{UTILITAIRES}
{SHOPPING} Dans le menu utilitaire, le curseur se trouve sur
{VOYAGES} économie
{ECONOMY}
[16]
Voir aussi SUCHMAN, 1987.
[17]
Pour la convention de transcription, se reporter à l’article de M. Relieu dans ce numéro.
[18]
On retrouve dans les stéréotypes ethniques et raciaux une généralisation des caractéristiques
d’un individu à l’ensemble du groupe (pour les stéréotypes du « Finlandais silencieux », voir
SAJAVAARA et LEHTONEN 1997).
[19]
Pour ce type de test, voir KURVINEN et KOSKINEN, 2000.
[20]
Voir GARFINKEL, 1967 ; MAYNARD et MARLAINE, 1992.
[21]
Voir SUCHMAN, 1987, p. 163-169.
[22]
Pour des observations parallèles concernant les utilisations des appareils mobiles, voir
PALEN et SALZMAN, 2001.
[23]
KOSKINEN
et al., 2001.